« Les Nébuleuses » : de la pluralité des dynamiques amoureuses

Dans Les Nébuleuses, Anaïs Félix et Camille Pagni mettent en vignettes une romance qui dépasse les codes conventionnels de l’amour. Camélia et Tom, deux étudiants bruxellois, font partie d’une jeunesse en rupture avec les modèles dominants, en quête de sens et de repères affectifs.

Camélia, doctorante en astrophysique, est une femme affirmée, énergique, bien ancrée dans sa vie sociale et professionnelle. Elle cherche à mettre derrière elle une relation passée caractérisée par la culpabilité et la toxicité. Tom, passionné de littérature, et bien plus introverti, vit encore chez ses parents et semble en proie à une certaine mélancolie existentielle. Leur rencontre inopinée, lors d’une soirée d’expression artistique, donne naissance à une relation amoureuse qui, très vite, se heurte à un obstacle méconnu et pourtant central : l’asexualité du jeune homme.

Les Nébuleuses explore alors les zones d’ombre des relations amoureuses à travers des discussions ouvertes et sincères sur le désir, le consentement et la compréhension mutuelle. Au fil des pages, Camélia et Tom apprennent à composer, non sans mal, avec leurs sentiments communs et leur décalage physique. Peut-on s’entendre sur un modus operandi qui convienne à chacun quand les désirs sont à ce point distants ?

Pour pleinement adhérer au récit d’Anaïs Félix et Camille Pagni, le lecteur devra faire son deuil des conflits classiques et attendus du couple hétérosexuel. Tom, en découvrant son asexualité, va constituer le fil rouge de l’album : il doit affronter non seulement son propre rapport à l’intimité, mais aussi les attentes implicites que la société et son entourage placent sur lui. En outre, Camélia, d’abord déstabilisée par la révélation de Tom, va se remettre en question et interroger ses propres comportements. 

C’est un autre aspect intéressant. La jeune femme réalise que son attitude face au désir s’apparente à celle que certains hommes ont pu avoir avec elle, inversant ainsi les rôles de manière subtile. Il y avait jusque-là une forme d’impensé chez elle. Malgré les efforts mutuels pour une relation plus saine et satisfaisante, les deux protagonistes vont souffrir de ce qu’ils ont cédé et sacrifié, tant sur le plan sexuel ou émotionnel que professionnel.

Les Nébuleuses opère un contrepoint avec la figure du père de Tom, présenté comme un homme rigide et ancré dans une vision traditionnelle de la masculinité. Dans quelle mesure notre environnement familial façonne-t-il notre rapport à l’amour et à l’intimité ? Si le récit ne tombe pas dans une explication psychologisante simpliste, il laisse néanmoins le lecteur s’interroger sur l’influence des modèles parentaux dans la construction de l’identité.

On peut au moins saluer Anaïs Félix et Camille Pagni pour une chose. Leur ouverture à la représentation des nouvelles formes de relations amoureuses. Malgré ses imperfections (notamment quelques rebondissements attendus), Les Nébuleuses interroge, bouscule et ouvre des perspectives sur la manière dont nous envisageons le couple et le désir. Ça tombe plutôt bien, puisque c’étaient là, précisément, les intentions des auteurs.  

Les Nébuleuses, Anaïs Félix et Camille Pagni
RamDam, janvier 2025, 192 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

L’île des riches, celle des inconscients

« L’énergie n’est plus fournie désormais par des générateurs… mais par une usine marémotrice souterraine, une ferme solaire… et un champ d’éoliennes off shore. »

« La Tragédie Bernard Natan » : l’homme que la France a voulu effacer

Pionnier du cinéma français, héros de la Grande Guerre, bâtisseur visionnaire de l’empire Pathé-Natan, Bernard Natan fut aussi l’une des victimes les plus emblématiques de l’antisémitisme français. Avec "La Tragédie Bernard Natan", Pascal Bresson et Samuel Figuière donnent à voir un homme qui a contribué à moderniser le septième art avant d’être broyé par la haine, l’exclusion et la déportation.

« On a faim d’idéal » : des caisses et des convictions

Dans leur nouvelle bande dessinée, Elizabeth Barféty et Armelle entrent dans la vie d'une coopérative bio. Et elles y trouvent bien plus qu'un commerce.