Munich, de Steven Spielberg : une chasse à l’homme qui tourne en rond

Munich s’inscrit dans la catégorie des films politiques engagés et des thrillers d’espionnage dont Spielberg est parfois friand, mêlant scandale, affaire d’état et suspens hollywoodien (Le pont des espions, Pentagon Papers). Malheureusement, ce long métrage qui nous décrit l’opération secrète menée par le Mossad à la suite des attentats de Munich lors des Jeux Olympiques de 1972, manque cruellement de rythme et de pertinence pour susciter le moindre intérêt, préférant enchaîner les clichés ridicules au lieu de donner de l’épaisseur à ses personnages et à son propos…

Synopsis : Jeux Olympiques de Munich, 1972. Après la mort de 11 athlètes israéliens pris en otage et exécutés par Septembre Noir (un commando de terroristes palestiniens), le gouvernement d’Israël fait appel à Avner, un agent du Mossad, afin de traquer les auteurs de cette tuerie de masse à travers l’Europe. L’espion, entouré de quatre coéquipiers, se lance alors dans une chasse à l’homme autour du globe. Mais rapidement, cette mission va s’avérer plus compliquée que prévue et va faire naître une paranoïa latente chez Avner et ses hommes, tiraillés par des questionnements éthiques mais aussi par la peur d’être assassinés à leur tour… 

Un film qui enfile les clichés comme des perles 

D’ordinaire assez impartiale et effacée dans mes critiques, il me semble utile pour une fois d’expliquer que je fais partie des rares détracteurs de Steven Spielberg, adulé par la plupart des cinéphiles, peut-être à raison, peut-être à tort, je ne suis pas en mesure de juger. Personnellement, j’ai souvent eu l’impression que ne pas aimer Spielberg était perçu comme un crime de lèse-majesté, ce que je trouve démesuré… Lorsque cette rétrospective a été lancée, je me suis portée volontaire pour couvrir deux des films du cinéaste, espérant sans doute me replonger dans son cinéma avec un œil neuf et objectif. Malheureusement, je me dois de prévenir ici tout lecteur qui serait (déjà) offusqué par la manière dont je parle du « maître » Spielberg : en redécouvrant Munich (que j’avais pourtant bien apprécié lors de sa sortie en salles), j’ai réalisé que non seulement je trouvais Spielberg ennuyeux et didactique à mort, mais surtout, il me semble que ses films sont réducteurs, simplistes voire stupides (n’ayons pas peur de mettre les pieds dans le plat).

Dans le cas de Munich, il ne m’a pas fallu longtemps pour décrocher petit à petit, me désintéressant lentement mais sûrement des personnages et de leur mission. D’emblée, j’ai eu un souci avec la longueur : 2h44, c’est long. Trop long. Et on le sent passer. C’est interminable, disons-le franchement. Par ailleurs, j’ai eu du mal à prendre le film au sérieux tant les clichés sont omniprésents, en plus d’être complètement ridicules. Dans le désordre : l’israélien qui mange de la baklava au début et à la fin (est-ce un running-gag ?), la dolce vita italienne qui donne l’impression que les romains se sont arrêtés aux années 40 (ah, le petit côté pittoresque), ou pire encore, la représentation grotesque de la France, où comme d’habitude, les personnages se promènent en béret ou en chapeau munich-spielberg-bana-hinds-kassovitz-craiget discutent nonchalamment tout en achetant à manger et à boire ! On assiste douloureusement à une scène où Bana et Amalric papotent sous le pont de Bir-Hakeim, flânant sur les quais, avec une vue imprenable sur la Tour Eiffel, tout en longeant un marché à ciel ouvert où pendent des jambonneaux et des gousses d’ail à profusion… Je veux bien que l’action se déroule dans les années 70 mais je doute qu’un tel marché ait jamais existé à cet endroit. Ou peut-être que si ? J’avoue ne pas avoir vérifié, mais il est permis d’en douter. Parfois, on nage en plein délire, comme lorsque Lonsdale, le père d’Amalric dans le film, offre à Bana du boudin noir d’un air menaçant (« je vais te tuer, mais prends donc du bleu d’Auvergne pour la route, c’est terroir »). Affligeant. Petit clin d’œil aussi à tous ceux qui se sont moqués de la mort de Cotillard dans The Dark Knight Rises : attendez de voir celle de Croze dans Munich avant de juger, vraiment.

On ne mentionnera pas non plus les effets de mise en scène lourdingues, comme le coup du miroir avec hallucination (Bana qui se reflète dans la vitrine de Cuisinella en parlant à on-ne-sait-qui), les surcadrages, les plans « vas-y je vais filmer par dessus », la musique grossière qui accompagne chaque action supposément tendue, le coup de la bombe qui marche une fois sur deux… On sera également sympathiques de ne pas évoquer l’orchestration du suspens ultra mal gérée, comme par exemple, la scène de l’attentat de Paris avec la petite fille qui répond au téléphone. Comme par hasard, le laps de temps entre le moment où la fillette décroche et où Kassovitz est censé enclencher le détonateur s’éternise à n’en plus finir, afin de mettre en place une sorte de tension ratée : vont-ils tuer l’enfant ? Question vaine, à laquelle on avait déjà la réponse dans la séquence précédente, à en juger par le regard ridiculement coupable de Kassovitz envers la petite lorsqu’elle joue du piano en souriant (c’est l’innocence, la pureté, tout ça).

Des personnages creux au service d’un récit au manichéisme fatigant 

Par ailleurs, il convient de mentionner que la galerie de personnages portés ici à l’écran par Spielberg devient vite pénible. Eric Bana, qui hérite pourtant du rôle principal, n’a aucun charisme et a l’air perdu la plupart du temps, sans trop savoir quoi faire lorsque des situations difficiles se présentent. Certes, tuer un homme à bout pourtant est un acte terrible, qui demande du courage et de la distance. Et certes, les agents du Mossad sont des hommes, après tout. Mais tout de même : ils sont entraînés pour faire face, pour gérer. Ce sont des espions, des militaires, des agents secrets, des démineurs… De là, il est parfois étrange d’appréhender certaines de leurs réactions qui frôlent l’amateurisme, où pointent la peur et l’hésitation. Il est acceptable de concevoir que ces hommes soient en proie au doute, sur la portée de leur mission et sur le caractère ambigu de ce que l’État leur demande de faire, mais ici, ils sont montrés comme de simples bonhommes auxquels on aurait confié des armes, des explosifs et autres gadgets dont ils ne savent que faire. C’est peu vraisemblable.

Les héros n’ont aucune histoire personnelle et aucune arche, à part Bana qui est tiraillé entre son devoir envers sa famille (sa mère, sa femme, sa fille) et sa patrie Israël, « son autre mère » (d’autant qu’il porte le poids de Munich-film-spielbergl’héritage de son père). En dehors de lui, les autres sont de simples hommes de main réduits à des rôles caricaturaux : Kassovitz le belge qui fabrique des bombes au petit bonheur la chance, Craig le bourrin sud-africain qui rentre dans le tas, et deux autres agents aussi ennuyeux que transparents… L’action ne décolle jamais. La traque n’est jamais palpitante, le montage souffre d’un systématisme assez agaçant (on tue une cible, on demande la suivante à Amalric, on tue la cible, on demande la suivante à Amalric, et ainsi de suite). Sans être calée en histoire et encore moins spécialiste des différents épisodes marquants du conflit israélo-palestinien, il est peu probable que les faits se soient déroulés de façon aussi linéaire, plate et « facile ». Par ailleurs, les bavures du Mossad sont légèrement passées sous silence, et les cafouillages avec les autres services de renseignement qui interfèrent sont mal amenés, ce qui donne un effet brouillon et pagaille. Le rythme fait cruellement défaut à ce film.

Même constat pour la montée latente de la paranoïa et de la folie : pas subtil pour un sous, le phénomène se traduit à l’écran par l’expression hagarde d’un Eric Bana blafard et insomniaque qui passe ses nuits dans un placard de 2 mètres sur 3, en sursautant au moindre bruit… Leurs questionnements moraux sont expédiés autour d’un plat de pâtes, et leurs interactions se résument à quelques répliques creuses. Reste à sauver une mise en scène classique mais efficace dans ses tons, son aspect visuel et son atmosphère générale. Mais, ce n’est pas une technique et une maîtrise cinématographique qui font un bon film : même si c’est appréciable, cela ne nous épargne pas l’ennui et le vide.

Munich : Bande-annonce

Munich : Fiche Technique

Titre original : Munich
Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario :  Tony Kushner et Eric Roth, d’après Vengeance: The True Story of an Israeli Counter-Terrorist Team de George Jonas
Casting : Eric Bana (Avner Kaufmann) ; Daniel Craig (Steve) ; Ciarán Hinds (Carl) ; Mathieu Kassovitz (Robert) ;
Hanns Zischler (Hans) ; Geoffrey Rush (L’officier du Mossad Ephraïm) ; Michael Lonsdale (« Papa », le père de Louis) ; Mathieu Amalric (Louis, informateur français, le fils de « Papa ») ; Marie-Josée Croze (Jeanette)…
Photographie : Rick Carter, Rod McLean
Montage : Michael Kahn
Décors : John Bush
Costumes : Joanna Johnston
Musique :  John Williams
Langues originales : anglais, allemand, français, hébreu, arabe, italien, grec, russe
Production :  DreamWorks SKG, Amblin Entertainment, Universal Pictures, The Kennedy/Marshall Company, Barry Mendel Productions, Alliance Atlantis Communications, Peninsula Films
Distributeurs :  Universal Pictures (USA), United International Pictures (France)
Genres : Politique, thriller
Durée : 2h 44 min
Date de sortie en France : 25 janvier 2006

Nationalité : États-Unis, Canada, France

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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