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Entretien avec Valéria Bruni-Tedeschi, héroïne lumineuse du film de Carine Tardieu

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Valeria Bruni-Tedeschi, actrice incandescente et viscérale, se livre dans une interview exclusive. Au cœur de l’émotion, de la douceur et de la transmission, elle évoque son rôle dans L’Attachement de Carine Tardieu (Ôtez-moi d’un doute, Les Jeunes amants), son rapport au théâtre, à la littérature, à l’éducation et sa vision du métier d’actrice.

Elle fait partie de nos actrices les plus éblouissantes, vibrantes et marquantes. De la classe des actrices fracassantes. Qui emportent avec elles le fracas du monde et le subliment avec éclat. Des actrices irrévérencieuses et intenses. Qui ébranlent notre rapport au monde parce qu’elles-mêmes bouleversent le rapport au jeu, dissolvent la frontière entre la vie et la scène. Par l’énergie de leur aura.

Elle c’est Valeria Bruni-Tedeschi traversée par le feu, l’incandescence de l’émotion, la vitalité du vivant. Héroïne solaire et profondément humaine du très sensible film de Carine Tardieu, L’Attachement, le Magduciné l’a rencontrée au Grand Hôtel Amour face à la Gare de l’Est le lundi 3 février à Paris.

Interview de Valeria Bruni-Tedeschi

Le Magduciné : Vous êtes pour moi l’incarnation d’une femme authentique. Une actrice à la pointe aigüe de l’être. De celles qui, comme Gena Rowlands, s’offrent à la fêlure et à la vulnérabilité. De celles qui nous embarquent au cœur de l’émotion. Sans masque. Avec, comme le disaient les Grecs, la parrésia : le courage de la vérité. Et dans ce film de Carine Tardieu, c’est d’autant plus vrai que le personnage que vous jouez se déploie dans l’émotion de la douceur. Croyez-vous à ce que la psychanalyste Anne Dufourmantelle appelait « la puissance de la douceur » ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Oui, pour l’éducation, pour les rapports humains et pour les rapports tout court. La douceur peut venir fonder une pédagogie.

Le Magduciné : Et vous trouvez que cela donne presque plus de vitalité que la violence ?

Valeria Bruni-Tedeschi : C’est peut-être plus lent, oui, parfois c’est plus décourageant, mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas miraculeux. Ça peut peut-être être miraculeux instantanément. Mais parfois la douceur tarde à se faire entendre, alors on peut se décourager et perdre foi en la douceur parce qu’on ne voit pas le résultat. Par exemple, ma mère est quelqu’un de très doux, elle a de la violence aussi, mais elle est quand même dans ses rapports avec les gens quelqu’un qui n’a pas de rancœur, quelqu’un qui est doux, et je vois quand même ce que ça a fait de beau autour d’elle et ce que ça a fait de beau en elle. Ça fait qu’on n’a pas d’amertume. L’amertume, c’est un tel poison.

Le « Grand Oui » à la vie selon Nietzsche.

Le Magduciné : Tout à fait. Et justement, dans cette beauté et bonté du personnage de Sandra que vous incarnez dans L’Attachement, qui me semble un peu régulatrice et au départ un peu bougonne et revêche, et qui va se déployer vers une forme de gratitude et sans amertume justement, je me demandais, en faisant référence à Nietzsche, il a un fragment (L’épreuve de l’éternel retour) qui nous questionne ainsi : si un démon toque à notre chair et nous demande cette vie dans ses milliers de moments fantastiques et dans son délabrement, cette vie dans toute sa splendeur et sa décadence, seriez-vous prête à lui dire oui un nombre incalculable de fois ? Si donc ce démon vous faisait faire cette épreuve, vous seriez pour ce Grand Oui à la vie ou il y aurait plutôt quand même de la révolte et de la dénonciation ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Non, non, je pense que je dirais oui, et je pense que le oui est la seule attitude possible en fait. C’est l’attitude vers laquelle j’essaye d’aller de plus en plus dans ma vie. Le oui. Ce qui se passe, c’est ça qui est bien. Ce n’est pas facile, hein. C’est un grand projet. Mais donc, ce qui se passe dans le chaos, dans tout ce que cela a de douloureux, la seule attitude de bonheur possible est le oui. Donc je dirais oui. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de douleur.

Le Magduciné : Et justement, il n’y a pas de ressentiment, pas d’amertume comme vous venez de le dire, et Nietzsche pensait que c’étaient des idéaux tristes qui appauvrissaient la vie, qu’il fallait pouvoir les dépasser et se réconcilier, et le Oui permet ça d’embrasser, de dire oui au réel ?

Valeria Bruni-Tedeschi : On dit oui à ce qui se passe. Oui au réel. Exactement. Dans ces grandes lectures que j’ai, il y a Le Pouvoir du moment présent d’Eckhart Tolle, et voilà, j’ai lu beaucoup de livres dans ma vie, des livres de sagesse, de méditation, de philosophes, mais ce petit livre, ce tout petit livre parmi des centaines de livres de sagesse spirituelle, il est quand même assez lumineux. Ce Oui au réel. Et aussi être témoin de ses propres pensées. Être témoin de soi-même.

Le Magduciné : Il y a des auteurs de prédilection qui vous accompagnent, des livres vers lesquels vous revenez ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Il y a une autrice italienne, Natalia Ginzburg, qui commence à être bien traduite et un peu plus connue, que je lis beaucoup. Il y a aussi Elsa Morante. Mais Natalia Ginzburg, je ne sais pas pour quelle raison, ou si je sais, car peut-être elle vient de Turin comme moi, et il y a quelque chose vraiment en elle, c’est ma mère dans l’écriture. C’est comme si c’était ma maman, elle me console, elle me réconforte, elle me donne de la lumière sur la vie. Voilà, ces livres sont très importants pour moi, et puis dernièrement j’ai lu beaucoup de nouvelles d’Alice Munro, j’aime beaucoup les livres de Philip Roth. Ça dépend des périodes de ma vie. Donc ce qui me relie beaucoup avec le personnage de Sandra (directrice d’une librairie féministe), c’est cette chose qu’elle dit :

« Mais non, je ne suis pas seule, j’ai les livres. »

Moi, je n’aime pas être seule, à la différence d’elle. Mais les livres sont des vraies personnes de ma vie. Natalia Ginzburg est quelqu’un de ma vie. Ce sont des gens qui font partie des gens de ma vie. Comme Sandra.

Le métier d’actrice : mettre de l’ordre dans le chaos.

Le Magduciné : Ça se voit. Et vous donnez l’impression de ne pas jouer. Mais de vivre. D’être. Cela me fait penser à la phrase de Valère Novarina pour qui jouer c’est engager le risque de sa vie, jeter son trauma sur scène et en même temps se réconcilier. Et pour vous, ce serait quoi jouer ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Eh bien, ça c’est une belle définition. Barbara avait une définition plus modeste : « Appuyer tout doucement là où ça fait mal », comme des shiatsus, et ça fait du bien d’appuyer là où ça fait mal. Mais après, ça peut être mettre de l’ordre dans le chaos. C’est Nietzsche qui disait : « Du chaos d’où naît une étoile dansante. » Mais moi, c’est l’idée de mettre un peu d’ordre dans le chaos, et ça, cela fait du bien. Aussi bien dans le chaos intérieur, en tant qu’actrice, je mets un peu d’ordre dans mon chaos pour donner une cohérence, un sens à un personnage. Ou alors quand je fais un film, pour essayer de mettre de l’ordre dans le chaos de la vie. Raconter un peu le monde ou les souvenirs en mettant de l’ordre dans les souvenirs. Et ça fait du bien. Après, ce n’est pas thérapeutique. Ça fait du bien comme cela fait du bien à un menuisier de construire un beau meuble ou un meuble qui tient, même pas beau, mais un meuble qui tient ! Le soir, il se sent bien. Donc c’est de cet ordre-là, mon métier. J’aime penser à mon métier comme à un artisanat, et ce n’est pas un métier thérapeutique. C’est un métier qui me fait me sentir mieux le soir quand je vais me coucher. Après, la différence avec l’artisan, c’est que pour l’artisan, le savoir-faire, c’est bien. Moi, le savoir-faire, nous les acteurs, le savoir-faire, ce n’est pas super. Il faut se décaler du savoir-faire pour être dans des zones d’inconfort. Disons que ce serait comme des artisans qui doivent faire des meubles qu’ils n’ont pas l’habitude de faire. Sinon, on est ennuyeux.

Le Magduciné : Pour revenir sur ce remarquable documentaire que Karine Scylla a fait autour de votre travail sur Les Amandiers (Des Amandiers aux Amandiers), je me demandais si vous deviez fonder une école de théâtre, quel serait votre mantra. Qu’est-ce que vous diriez le premier jour à vos élèves ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Ouh là. Ouh là.

Le Magduciné : Moi-même qui suis aussi professeur, j’ai beaucoup de difficultés, je dois dire, à enseigner aujourd’hui à des jeunes.

Valeria Bruni-Tedeschi : C’est compliqué comme question. Parce que je me suis sentie un peu, quand j’ai fait Les Amandiers, un peu pas prof, mais j’ai fondé une petite école de théâtre pendant quelques mois, j’ai fait un long casting et j’ai retenu treize personnes, treize jeunes, c’est comme si j’avais retenu des gens pour une école. Je les ai fait répéter plus d’un mois, 8 heures par jour, comme vraiment une vraie troupe de théâtre. On a tourné deux mois et demi. Donc c’était une petite école courte, mais une petite école. Et j’étais un peu une sorte de prof. Je mettais en scène, mais j’essayais de leur communiquer aussi des choses que j’avais comprises, pas apprises, comprises de mon métier, de l’instrument de l’acteur, du travail devant la caméra, du travail de l’acteur. Et de notre travail de l’époque au moment de Nanterre, des Amandiers, j’ai vraiment essayé de leur parler de Chéreau profondément, de Pierre Romans, de ce qu’était cette époque, quelle différence entre cette époque et aujourd’hui. Et tout cela a abouti à un travail que j’ai adoré faire, mais ensuite le retournement de situation qui s’est passé à la sortie des Amandiers m’a extrêmement déçue sur ce que j’ai éventuellement réussi à leur communiquer. Parce que j’ai trouvé leur attitude face à la tempête, face à la débandade, face au scandale, face au lynchage médiatique d’un de leurs camarades. J’ai trouvé leur attitude totalement frileuse et totalement en contradiction avec tout ce que j’avais essayé de leur communiquer comme feu, comme prise de risque, comme amour, comme courage, comme « je m’en fous de la carrière », comme « je veux jouer », comme « je veux dire la vérité », et tellement jusqu’au moment d’un article d’une femme qui a parlé et dit que j’avais manipulé ses acteurs, et aucun n’a pris la parole pour dire : « Non, non, c’était bien. » Toute cette espèce de frilosité de la jeunesse d’époque m’a consternée et m’a fait penser que mon travail avait été un échec, et donc je pense aujourd’hui réellement que j’adorerais faire une école.

Le Magduciné : Et qu’est-ce que vous leur diriez ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Qu’est-ce que je leur dirais ? Je ne sais pas ça.

Le Magduciné : Quelque chose qui ne soit pas de la technique, pas du savoir-faire ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Non, mais ce n’est pas ça. Ça, je l’ai travaillé avec eux. J’ai travaillé sur la vérité. Sur la surprise. Sur le toucher. J’ai travaillé sur « prendre des risques ». J’ai travaillé sur l’obscénité. Je leur disais des obscénités pour les faire rigoler. On faisait de tout. Mais gentiment. Tout était super gentil. Avec beaucoup d’amour entre tout le monde. Donc tout ça pour moi a été annulé au moment du scandale des Amandiers. Donc aujourd’hui face à des jeunes, je ne saurais plus quoi dire. Je pense que je leur dirais : « Faites-vous des écoles entre vous, faites-vous des référents, mettez vos référents intimité, vos référents-ci, vos référents-là, faites vos lois, mettez les contrats, faites vos trucs. Moi, je n’ai rien à voir avec tout ça. » Parce que réellement tout ça me met en péril. Met en péril réellement ma naïveté, ma capacité créative.

Le Magduciné : Votre sincérité ?

Valeria Bruni-Tedeschi : Sincérité est un mot qui ne me parle pas beaucoup. Mais en tout cas, ma prise de risque. Et à un moment, c’est très intéressant, j’aimerais vraiment réfléchir à ça dans un débat et rencontrer des jeunes autour de ça. Des jeunes qui sont contre ma pensée. Je ne pourrais pas monter une école. Parce qu’avant, il faut se mettre d’accord. Et même pour un prochain film, il faut qu’on se mette tous bien d’accord. Moi, je ne peux pas avoir quelqu’un qui vienne me dire : « J’ai manipulé les autres. » Je ne peux pas. Donc avant, tu dois être d’accord que tu as envie, entre guillemets, d’être manipulé émotionnellement par moi et que tu signes pour qu’on soit d’accord. Pour que je te touche sans que je te demande la permission. Maintenant, il y a des nouvelles lois que je ne connais plus et sur lesquelles je ne suis pas sûre de vouloir travailler. Je ne sais pas si vous voyez en ce moment les enquêtes de l’Assemblée Nationale. C’est très intéressant. Il faut regarder Ruf (Directeur de la Comédie Française). Ce qu’on lui demande. Où on met le curseur dans une improvisation. Il faut savoir comment on fait pour continuer à travailler. C’est une vraie question passionnante. Et j’aimerais réfléchir à ça avec des têtes, pas avec Sandrine Rousseau.

Merci Valeria Bruni-Tedeschi pour cet échange intense et précieux.

L’attachement : puissance de la douceur

Carine Tardieu signe avec L’Attachement une comédie dramatique pleine de sensibilité, explorant les liens affectifs sous toutes leurs formes. Porté par des acteurs remarquables tels que Valeria Bruni-Tedeschi et Pio Marmaï, le film nous plonge dans une reconstitution intimiste où la douceur, la nostalgie et les émotions vibrantes s’entrelacent avec fluidité. Entre deuil, amour inattendu et attachements progressifs, L’Attachement propose une vision lumineuse des relations humaines, loin des stéréotypes. Découvrez notre critique complète de ce récit empreint de délicatesse et de poésie.

Carine Tardieu réussit avec L’Attachement une comédie dramatique dense en émotions et questionnements sur ce qui distingue l’amour de l’attachement, sans verser dans le mélo et en laissant toujours entrer la légèreté et la gravité des possibles de la vie et de ses aventures.

Par le choix de ses acteurs d’abord, la cinéaste instille l’émotion et la nostalgie.

Aller chercher Catherine Mouchet pour jouer une grand-mère un peu atteinte d’Alzheimer ayant de la difficulté à s’occuper d’un nouveau-né (ici, Lucille, au rythme de laquelle le film est construit) est un choix fort, à part. Une scène de repas de famille avec Mouchet suffit à situer le film dans la tradition des classiques naturalistes, à imprimer du Alain Cavalier ou du Claude Sautet des Choses de la vie et à faire de L’Attachement un film excessivement touchant.

Pareil pour le choix de tous les comédiens (Marie-Christine Barrault, Pio Marmaï, Valeria Bruni-Tedeschi, Raphaël Quenard en tête) remarquables de justesse, de sensibilité et de sobriété dans des situations qui auraient pu être très improbables à jouer, car casse-gueule.

On sent une direction d’acteurs animée par « cette puissance de la douceur » qui irrigue la mise en scène et l’histoire. On sent l’amour partout. – Il n’y a que l’amour dans ta vie, dit un des personnages. L’Attachement nous fait éprouver par tous les miroitements du récit et ses revirements la vérité de cette phrase. Un amour qui a su faire face à la violence du deuil, de la perte et se réconcilier avec la vitalité de ce que la vie reste à offrir. Un amour qui n’est pas conflit, mais bonté. Carine Tardieu, comme déjà dans son précédent film Les Jeunes Amants (magique et magnifique histoire d’amour entre Fanny Ardant et un homme plus jeune, Melvil Poupaud), va chercher ces circonstances des amours insolites et im/possibles, des amours inattendus, non identifiables immédiatement, des amours thérapeutes et salvateurs. Pas les amours ravagés et destructeurs.

Sandra (Valeria Bruni-Tedeschi, délicieusement tendre) est la voisine célibataire, féministe, un peu bougonne et paraissant égoïste d’Alex (Pio Marmaï, toujours excellent), nouvellement veuf et père d’une petite Lucille dont la mère est morte à l’accouchement. Alex a déjà un fils adoptif (Eliott) de sa femme morte.

L’Attachement se meut au rythme du grandir de Lucille en tissant ses liens narratifs ténus, fragiles et fugitifs comme des paysages d’attachements progressifs entre ses personnages. C’est d’abord Eliott qui transfère toute son affection sur cette voisine, présente au bon moment, puis Alex, puis l’ex-mari de la femme morte (incarné par un Quenard tout en discrète présence et beauté grave). Enfin, c’est tout le récit qui se cristallise et miroite autour de la voisine. Un peu psy sur les bords, Sandra tente de prévenir Alex : – C’est pas de l’amour, c’est ton deuil que tu fais avec moi. Le film est très beau ici d’aller d’abord confirmer le sens de cette analyse puis de lui apporter un démenti.

Les sensations, les situations, la mouvance toujours un peu bancale et instable des aléas des émotions, la musique mélancolique d’Éric Slabiak, c’est cela que la cinéaste traduit avec talent, charme et fluidité : la sensation vibratile de la durée et du mouvement des petites émotions qui sans cesse nous accompagnent, nous dévient et nous emportent dans nos choix.

« L’Attachement est un sentiment d’affection durable qui unit aux personnes ou aux choses, mélange d’amour, d’amitié, de tendresse » : le film rayonne de toutes ces qualités. La délicatesse des sentiments est l’inspiration de l’écriture.

On est traversé par ces attachements polymorphes, paysages intimes dévoilés par les psychés alertes et bienveillantes des personnages écrits avec tact et joués avec une intuition précise de la relation.

Carine Tardieu nous transporte finalement dans une famille, la sienne, avec des liens d’élection, pas ceux dictés par les normes. Le foyer, pour elle, n’est pas un espace-temps toxique ni un lieu-lien à fuir. Contre un fait social de plus en plus avéré et systématique où il faudrait couper, trahir les origines ou fuir la famille, L’Attachement propose d’autres explorations et nous invite à la réinventer sous des perspectives lumineuses et moins stéréotypées.

Bande-annonce : L’Attachement

Synopsis : Après le décès de sa femme, Alex, père d’un nourrisson et d’un fils adoptif, trouve un soutien inattendu auprès de sa voisine Sandra. Entre deuil, attachements progressifs et renouveau, le film explore les nuances de l’amour et de la résilience émotionnelle.

Fiche technique du film L’Attachement

  • Réalisatrice : Carine Tardieu
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 1h48
  • Scénario : Carine Tardieu, Raphaëlle Desplechin
  • Musique : Éric Slabiak
  • Photographie : Pierre Cottereau
  • Montage : Christel Dewynter
  • Production : Christophe Rossignon, Philip Boëffard
  • Société de production : Karé Productions
  • Distribution : Diaphana Distribution
  • Pays d’origine : France
  • Langue : Français
  • Date de sortie : 19 février 2025 en salle

Distribution

  • Valeria Bruni-Tedeschi : Sandra
  • Pio Marmaï : Alex
  • Catherine Mouchet : La grand-mère
  • Raphaël Quenard : L’ex-mari de la femme décédée
  • Vimala Pons : Emilia
  • Florence Muller : Marianne
  • Marie-Christine Barrault : La mère de Sandra et Marianne

« Le Centurion » : un char increvable

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Le char britannique Centurion, malgré une naissance un peu tardive pour la Seconde guerre mondiale (en 1945), reste l’un des plus grands modèles d’engins blindés de l’histoire militaire, un véritable symbole de puissance et de robustesse sur le champ de bataille. Dans ce nouveau tome de la série Machine de guerre, Jean-Pierre Pécau et Senad Mavric nous narrent les exploits de ce char exceptionnel.

Dès sa mise en service à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Centurion est conçu pour affronter les imposants Panzer allemands, notamment les célèbres Tiger et Panther. Bien qu’il ne prenne pas part aux dernières batailles de la guerre, ce char impressionne déjà par son design innovant : son blindage incliné, son moteur puissant et sa tourelle imposante, qui surpassent même celle du redoutable Tiger.

« Il est plus confortable qu’un Churchill et va plus vite que lui. Je dirais que le canon mitrailleur n’est pas très utile, ça rajoute du poids sans grand avantage. Il vaudrait mieux surblinder l’avant. Si l’IS2 nous avait touchés à cet endroit, on partait en fumée. »

Si, en 1945, il n’a pas encore l’occasion de briller pleinement, son baptême du feu arrive peu après, en 1950, sur les fronts de la guerre de Corée. Ce premier engagement marque le début d’une longue série de batailles où le Centurion va démontrer sa robustesse et son efficacité, de l’Asie à l’Afrique, en passant par le Moyen-Orient.

Le char connaît des améliorations successives, le Mark 5 notamment, et se distingue lors des confrontations violentes avec les chars soviétiques, comme les redoutables T-72 des armées arabes, mais aussi en Indochine et en Israël. Sur chacun de ces terrains d’affrontement, le Centurion s’impose comme une machine inébranlable, un monstre de puissance et de technologie.

Dans ce tome, Jean-Pierre Pécau réussit une fois de plus à conjuguer l’aspect technique du char avec une narration réussie. Chaque affrontement met en lumière non seulement les spécificités mécaniques du Centurion, mais aussi les hommes qui, au sein de son équipage, participent à son incroyable trajectoire. C’est à travers le regard de ces soldats que l’on suit l’évolution de l’engin, qu’il s’agisse de la guerre de Corée, de la guerre du Vietnam ou encore des conflits israélo-arabes.

Cela ne se fait pas sans humour, puisque les répliques fusantes sont monnaie courante dans l’album. « C’est inespéré, messieurs, un test en conditions réelles !! Vous êtes certains que c’était un Staline ? », demande-t-on aux soldats britanniques. « Ou alors une Coccinelle, ils se ressemblent. » L’ingénieur regrette : « Dommage que vous n’ayez pas pris de photos. » Réponse des militaires : « Oui, on y a bien pensé, mais, voyez-vous, la lumière n’était pas bonne… Et je suis très à cheval sur la qualité de mes photos. »

Le travail graphique de Senad Mavric est à saluer. Les dessins réalistes restituent avec brio la majesté de cette machine de guerre et mettent en scène les combats avec talent.  Le Centurion est un hommage probant à un char important et à son rôle déterminant dans les conflits qui ont marqué la seconde moitié du XXe siècle. L’album ravira les passionnés de matériel militaire, ainsi que ceux qui souhaitent découvrir, de manière accessible et divertissante, l’histoire de l’un des engins militaires les plus fascinants jamais conçus.

Machine de guerre : Le Centurion, Jean-Pierre Pécau et Senad Mavric 
Delcourt, janvier 2025, 64 pages 

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3.5

« Une histoire populaire du football » : l’épopée sociale et politique du ballon rond

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Le football est un sport universel, le plus populaire au monde. Mais au-delà des terrains, des dribbles légendaires et des trophées soulevés, il porte en lui une histoire sociale et politique souvent méconnue. C’est cette épopée au long cours, encore en construction, que raconte Une histoire populaire du football, album signé Mickaël Correia, JC. Deveney et Lelio Bonaccorso, et paru suite à une collaboration entre les éditions Delcourt et La Découverte. 

À travers un récit foisonnant, cet album retrace les origines du football, ses transformations et ses luttes, en mettant en lumière les figures oubliées et les mouvements qui ont façonné ce sport en un puissant instrument d’émancipation. De l’Angleterre industrielle aux favelas brésiliennes, du combat féministe aux résistances face au nazisme, cette fresque qui ne dit pas son nom réhabilite la face cachée d’un jeu trop souvent réduit à son aspect mercantile.

L’histoire du football débute en effet bien avant l’ère moderne, hyper-médiatique et consumériste. Si le ballon rond trouve ses prémices dans des jeux populaires ancestraux, sa codification remonte à l’Angleterre du XIXᵉ siècle. Thomas Arnold, réformateur du système scolaire britannique, voit dans ce sport un moyen de canaliser l’énergie des jeunes et d’inculquer la discipline au sein des public schools. Mais c’est lors d’une fameuse réunion du 26 octobre 1863 à Londres que le football prend sa forme actuelle : onze représentants de clubs établissent des règles définitives, distinctes du rugby, posant ainsi les fondations du jeu que nous connaissons aujourd’hui.

Le football devient rapidement un outil d’éducation et d’encadrement social. Face à la misère ouvrière et aux fléaux de l’alcoolisme, du jeu et de l’oisiveté, l’Église anglicane investit dans la création de clubs pour occuper les travailleurs durant leur temps libre, en hausse avec l’instauration de la semaine anglaise. Ces équipes, souvent affiliées à des paroisses, structurent les journées des ouvriers et dirigent leur énergie vers des objectifs considérés comme « sains ». Mais alors que la passion pour ce sport grandit, la question du professionnalisme devient centrale : en 1885, après de vifs débats, la Fédération anglaise reconnaît officiellement le statut de footballeur professionnel. 

La décision répond à la menace des clubs du nord de créer leur propre ligue après avoir été sanctionnés pour avoir rémunéré leurs joueurs. Trois ans plus tard, William McGregor, dirigeant d’Aston Villa, fonde la Football League, premier championnat organisé, exclusivement réservé aux joueurs professionnels. C’est aussi l’époque où apparaissent les premiers transferts, chaque joueur devenant la propriété exclusive de son club.

Si l’essor du football accompagne l’évolution sociale de l’Europe, il n’échappe pas aux discriminations de son temps. L’ouvrage revient ainsi sur les pionnières du football féminin, notamment ces 14 équipes ouvrières qui, en pleine Première Guerre mondiale, disputent une coupe historique dont la finale se joue le 18 mai 1918. Pourtant, en 1921, la Fédération anglaise interdit aux clubs professionnels de prêter leurs terrains aux équipes féminines, freinant brutalement la progression du football féminin sous des prétextes fallacieux. L’accusation de détournement de fonds, portée contre certaines de ces équipes organisant des matchs de charité, suffit à marginaliser durablement le football féminin.

L’album revient aussi sur les discriminations raciales qui ont jalonné l’histoire du jeu. On y découvre notamment Arthur Friedenreich, fils d’un riche homme d’affaires allemand et d’une lavandière brésilienne noire. Malgré son statut social, il subit le racisme, qui se traduit sur le terrain par des gestes trop appuyés, parfois brutaux. C’est précisément lui qui, pour échapper aux violences adverses, perfectionne l’art du dribble, faisant de cette technique une arme à la fois tactique et politique.

Le ballon rond n’a pas non plus échappé aux tumultes de l’Histoire. En 1938, alors que l’Autriche vient d’être annexée par l’Allemagne nazie, un match symbolique oppose la sélection autrichienne à l’équipe du Reich. Matthias Sindelar, figure emblématique du football autrichien, défie le régime hitlérien en refusant d’honorer la victoire imposée aux siens. Il marque un but sublime et célèbre avec arrogance devant les officiels nazis, avant de décliner toute participation à la sélection allemande. 

L’après-guerre voit l’émergence des grandes stars du football mondial. Pelé et Garrincha incarnent le Brésil flamboyant des années 1950 et 1960. Pourtant, derrière la magie du jeu, l’ouvrage met en lumière les méthodes drastiques imposées aux joueurs. Lors de la Coupe du monde 1958 en Suède, l’équipe du Brésil est soumise à un encadrement quasi militaire : régime alimentaire strict, contrôle des déplacements, surveillance de la vie familiale et même un psychologue chargé d’évaluer la solidité mentale des joueurs. Pelé, jugé trop jeune, et Garrincha, considéré comme mentalement inapte à gérer la pression, sont d’abord mis de côté. L’histoire en décidera autrement, et les deux hommes deviendront des figures mythiques du football mondial.

Le livre s’attarde également sur l’enfance de Diego Maradona, gamin des quartiers défavorisés de Buenos Aires, jouant sur des terrains de fortune aux poteaux en bambou. De Boca Juniors à Naples, Maradona deviendra un symbole pour les classes populaires. Mais son parcours est aussi jalonné de controverses, notamment sa fameuse « Main de Dieu » contre l’Angleterre en 1986, acte de revanche d’un peuple argentin encore marqué par la guerre des Malouines. Le livre n’occulte pas ses démons, notamment son addiction aux stupéfiants, qui ternira l’image du joueur.

Une histoire populaire du football rappelle que ce sport demeure un espace de luttes sociales. Le combat pour l’égalité salariale des joueuses, porté par Megan Rapinoe contre la FIFA, prolonge le long combat pour la reconnaissance du football féminin. Dans un monde où le football est devenu une industrie pesant plusieurs milliards, où les clubs sont rachetés par des fonds d’investissement et des États, l’ouvrage rappelle qu’il fut d’abord et avant tout un sport d’émancipation. Le ballon rond a toujours été un miroir des tensions et des espoirs de la société. 

Une histoire populaire du football, Mickaël Correia, JC. Deveney et Lelio Bonaccorso  
Delcourt/La Découverte, janvier 2025, 144 pages

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5

« Gone »: un space opera sombre

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Avec Gone, Jock propose aux éditions Delcourt un one-shot de science-fiction aux accents prononcés de survival thriller. L’album donne lieu à une authentique immersion graphique et comporte une critique acerbe des inégalités sociales et des mécanismes d’oppression.

Abi, 13 ans, survit péniblement avec sa mère sur une planète ouvrière, où la population ne subsiste que grâce aux réparations apportées sur des vaisseaux spatiaux. Son quotidien ? Des raids pour voler de la nourriture à bord des luxueux engins de croisière interstellaires. Mais lors d’une expédition rendue d’autant plus urgente par la grossesse de sa mère, un événement inattendu fait d’elle la passagère clandestine d’un gigantesque vaisseau. Pendant des années, elle va parcourir les entrailles de l’engin spatial, explorer ses conduits, et se soustraire à la vigilance de gardes à la gâchette facile et aux scrupules inexistants.

Jock esquisse dans son œuvre une critique des inégalités sociales : les passagers oisifs, privilégiés, contrastent avec les prolétaires des soutes. Mais cette dichotomie riche/pauvre reste malheureusement superficielle : elle est reléguée au second plan par des séquences d’action quelque peu répétitives. Avec Abi, l’auteur portraiture un personnage féminin fort, indépendant, capable de résilience et d’abnégation. Mais les personnages secondaires – notamment les saboteurs – manquent quant à eux de profondeur. Ils sont interchangeables et souvent réduits à des archétypes. 

Gone peine alors à trouver son équilibre. D’un côté, des cases très immersives au cœur des entrailles mécaniques du vaisseau, avec des clairs-obscurs maîtrisés et des visuels hyper-soignés. De l’autre, un rythme soutenu mais non sans à-coups, avec des enjeux insuffisamment développés. Ainsi, la seconde moitié du récit procède par exemple par des ellipses frustrantes. 

Avec Gone, Jock signe une œuvre paradoxale. Le format choisi met en valeur son art souvent somptueux, que la galerie présente en fin d’album ne fait que magnifier. Mais le scénario, bien que porté par une héroïne attachante, échoue à concrétiser ses thèmes ambitieux. Du coup, le lecteur reste sur sa faim, saluant les bonnes idées mais regrettant leur traitement lacunaire. 

Gone, Jock
Delcourt, janvier 2025, 168 pages

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4

« Fragments d’histoires troublantes », Pantom sème le trouble

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Avec Fragments d’histoires troublantes, Pantom nous invite à explorer un univers où la mort, la perte et l’incompréhension humaine dominent. À travers sept récits courts, l’auteur bâtit une atmosphère de plus en plus oppressante, où l’ordinaire se mue progressivement en un fantastique qui exacerbe la noirceur des psychés. 

Chaque histoire met en scène des personnages en déroute, souvent confrontés à des événements qui bouleversent leurs existences et les précipitent dans une spirale irréversible. Pantom ménage des moments de tension et de violence émotionnelle. Il offre une réflexion sur la nature de la souffrance humaine, sur ses échos dans un monde qui semble absurde et cruel.

Dans l’histoire intitulée Kiss Me Alice, le personnage principal est un homme en quête de sentiment, mais dans une forme déviante. L’auteur esquisse un individu qui, après avoir vécu une enfance marquée par l’indifférence face à la perte maternelle, se retrouve incapable de pleurer la mort de son père. Le vide émotionnel de son enfance a longtemps été contrebalancé par Alice, une domestique qui lui apportait l’affection dont il semblait si désespérément en manque. Cependant, cette recherche d’intimité prend une tournure macabre lorsqu’il commence à tuer des femmes, espérant, par leur meurtre, combler l’absence qu’il ressent.

Ce récit explore le thème de l’absence d’empathie et du besoin humain d’être aimé, même par des moyens dévoyés. Le vide du protagoniste n’est jamais comblé par l’amour qu’il recherche, mais par une violence qui soulève une question fondamentale : la rédemption est-elle encore possible quand la déconnexion émotionnelle est totale ? 

L’histoire de Silent se distingue par sa simplicité apparente et la profondeur de son désespoir. Un homme, après la perte de sa femme dans un accident de train, sombre dans un deuil inconsolable. L’incapacité à surmonter cette tragédie marque une rupture avec la réalité, un passage dans une forme de paralysie émotionnelle où l’homme semble se noyer dans la solitude… Le Grand Mesa nous plonge ensuite dans un récit où la quête de la perfection, incarnée par l’invention d’une IA dotée de sentiments, rencontre l’échec total. Cela interroge notamment la relation entre l’homme et ses créations. 

Dans Du plus profond du lac, le thème de la malédiction prend une tournure des plus tragiques. Une jeune femme, dont le village souffre de sécheresse, reçoit un pendentif magique d’une sirène. Ce pendentif exauce le souhait de pluie, mais à un prix : en le portant, la jeune femme se transforme peu à peu en une créature marine condamnée à vivre sous l’eau. Ici, Pantom nous plonge dans un récit où la tentation, symbolisée par l’objet magique, devient la cause même de la chute. La Nuit de la tempête de neige remonte le fil d’un infanticide, Le Dernier Quartet renoue avec une forme de malédiction en érigeant le besoin de liberté, devenu irrépressible, en objet de criminalité, et Adorable Kollwitz raconte le désespoir d’une femme qui souffre de ne jamais avoir été soutenue par sa mère.

À travers Fragments d’histoires troublantes, Pantom réussit à créer une atmosphère hypnotique où le fantastique ne sert pas seulement à déstabiliser le lecteur, mais à explorer des recoins de la psyché humaine où l’inexplicable côtoie le quotidien. Chaque histoire, bien que différente dans sa forme, partage une même recherche de réponse face à l’incompréhensible, que ce soit la perte, la souffrance, la violence ou la quête de sens dans un monde dévasté par les erreurs humaines. Le recueil joue habilement sur l’ambiguïté. Le Dernier Quartet en est d’ailleurs symptomatique : Gisèle se tue à la tâche nuit et jour pour offrir à son frère les soins dont il a impérieusement besoin ; il suffira pourtant d’une illusion de renouveau pour qu’elle abandonne tout ce en quoi elle croyait…

Fragments d’histoires troublantes, Pantom
Delcourt/KBooks, janvier 2025, 420 pages

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3.5

« Almudena » : un été initiatique entre exil et identité

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Les éditions Delcourt publient Almudena, de Samuel Teer et Mar Julia. Un récit aux enjeux identitaires, familiaux et sociaux significatifs, qui s’entremêlent au contact d’une adolescente de 14 ans.

Lorsqu’Almudena, quatorze ans, apprend qu’elle va devoir passer l’été chez son père qu’elle n’a jamais rencontré, c’est une véritable onde de choc. Son quotidien s’est toujours traduit par la présence exclusive de sa mère, danseuse aujourd’hui absorbée par sa carrière. Elle se retrouve envoyée malgré elle chez un père inconnu, dans une communauté où elle n’a jamais mis les pieds et dont elle ne parle même pas la langue. La surprise est double : non seulement ce père, Xavier, ne correspond en rien à l’image idéalisée qu’elle s’était forgée, mais la maison qui doit l’accueillir est un chantier en ruines. Ce qui s’annonçait comme l’été le plus ennuyeux de sa vie pourrait prendre une tournure des plus inattendues…

Derrière la trame d’un été aux airs de rite de passage, Almudena explore la question de l’identité avec une grande sensibilité. L’adolescente croyait être d’origine mexicaine, avant de découvrir qu’elle est en réalité guatémaltèque. Ce détail ébranle d’emblée ses repères, puisqu’elle s’était associée à toutes sortes de représentations fausses. Manquant d’ancrage, Almudena se retrouve confrontée à une part d’elle-même dont elle ignorait tout. Cette révélation, qui aurait probablement pu être développée avec plus de profondeur, soulève néanmoins des questions importantes sur la construction identitaire et l’héritage familial.

Le langage a évidemment son importance dans ce processus. Almudena et son père ne partagent pas une langue commune, ce qui complique leur relation naissante. Mais cette barrière devient rapidement un moteur narratif : elle implique de recourir à une interprète, la nouvelle petite amie de son père, et montre qu’à travers des efforts, des maladresses et des silences chargés de sens, ils finissent par tisser un lien. En outre, en situant l’histoire dans une grande ville américaine marquée par la diversité, Samuel Teer et Mar Julia évoquent aussi un phénomène urbain de plus en plus prégnant : la gentrification. Xavier vit dans un quartier hispanique en plein bouleversement. L’augmentation des loyers pousse les familles modestes à quitter ces espaces qu’elles habitaient depuis des générations.

Parmi les nombreux sujets évoqués, l’homosexualité est traitée à travers deux personnages : une femme qui a coupé les ponts avec ses anciennes amies et un jeune homme qui peine à faire son coming-out. Ces histoires secondaires sont introduites progressivement et permettent de donner à l’album une densité plus importante. Almudena, qualifiée ironiquement de « contrefaçon » (elle n’a d’hispanique que le physique), met les pieds dans un milieu en pleine mutation : les familles, les villes, les sexualités s’affirment ou se redéfinissent sous ses yeux. 

Sur le plan graphique, Almudena adopte un style doux et accessible, s’inscrivant dans la veine de nombreuses œuvres destinées au public young adult. Les dessins privilégient la lisibilité et l’expression des émotions, avec un usage intéressant des couleurs chaudes qui renforcent l’atmosphère estivale et immersive du récit. Elle aborde des thèmes intéressants et pertinents – identité, immigration, barrière linguistique, homosexualité, gentrification –, bien que leur traitement reste parfois en surface. L’album constitue ainsi une introduction douce à des thématiques et des réflexions importantes. 

Almudena, Samuel Teer et Mar Julia
Delcourt, janvier 2025, 320 pages

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3.5

Apprendre de Claire Simon : immersion au cœur d’une école

Claire Simon propose avec Apprendre une vision de l’école où chacun avance ensemble, peut-être un peu trop idéalisée, mais avec ses réalités, ses élèves à la traîne et ses défis. Un regard tendre et des personnels engagés pour une immersion au cœur de l’acte d’apprendre.

Apprendre est un documentaire optimiste, tendre et joyeux. On y apprend tous ensemble, on y chante et on s’y dispute, mais jamais trop fort et trop longtemps. Les enseignants y sont discrets et engagés, leur parole ne nous est livrée qu’à travers leur acte d’enseignement. On est loin des dernières fictions sur l’école en péril et les profs en détresse vues ces dernières années. On pense notamment à Pas de vagues ou à Un métier sérieux, pour la France.  L’école fonctionne, on y aide les plus faibles, c’est la première scène du film où une maman dépose son enfant sans aucune fourniture, ou encore celle où un garçon autiste fait plusieurs tours de cour sur sa trottinette, probablement accompagné par son AESH, simplement pour souffler avant de retourner en classe. C’est la seule intervention directe de la réalisatrice, Claire Simon (également derrière la caméra), pour éclaircir cette scène étrange où un enfant seul dans la cour s’élance à fond, pendant que les autres sont en classe. Ici, on peut prendre le temps. Une autre scène d’une enseignante qui ne lâche pas un élève très déconcentré pendant que les autres travaillent dans le calme, vient renforcer cette impression d’une école qui va bien. On sent qu’elle bouillonne, mais pourtant elle gère ce moment sans aucun accro. C’est beau et touchant, mais est-ce vraiment la réalité ? On sent que Claire Simon se place du côté de l’optimisme quand elle filme tous ces enfants chantant Diamonds de Rihanna avec un enthousiasme revigorant. Un seul récalcitrant ? Aucun problème, il est placé devant et on le somme de sourire. Claire Simon a déjà filmé le milieu éducatif à de nombreuses reprises : Récréations (1993), Le concours (2016), et Premières solitudes (2018)

Ce serait simpliste de ne réduire Apprendre qu’à cet optimisme : le documentaire, en prise avec le réel, sans commentaire ni discours d’élèves ou d’enseignants, est une immersion dans le quotidien d’une école. On y retrouve les scènes d’apprentissage, les doutes, les difficultés de chacun. On y entraperçoit la violence, les remontrances et les conflits. Mieux, on y débat sur la religion, la confiance en soi… On s’y dessine pour mieux apprendre à se connaître. Bref, l’école est filmée comme celle qui confronte, qui rassemble et qui construit. La relation avec l’enseignant est au centre, sa voix accompagne les visages des élèves, leurs réponses, leurs questionnements. Claire Simon filme à hauteur d’enfants et ne lâche jamais ses petits sujets, elle sait lesquels ont une histoire à raconter, à livrer : un regard, une fantaisie, un geste. Un moment en apparence de tension et comment il est vécu en temps réel. Apprendre est au cœur de l’éducation, c’est un sujet de tous les instants, car même au cœur de ses nombreuses polémiques, l’école ne devrait avoir que cette vocation : transmettre un maximum et par tous les moyens et surtout apprendre à tous. Disons-le quand même : pour réussir ce projet inclusif, l’école a besoin de moyens, de personnels accompagnés et formés, de classes non surchargées et d’un espace serein pour débattre et faire débattre. L’école française est encore très clivée, il n’y a qu’à voir la rencontre entre l’école alsacienne et sa classe CHAM (une classe dédiée ici à la musique à haut niveau) et les petits élèves d’une primaire de banlieue, un monde semble les séparer. On y retrouve l’obsession d’un élève à vouloir connaître la religion d’un autre qui ne comprend pas d’où vient cette obsession. La rencontre est bénéfique mais elle révèle une faille : les élèves doivent jouer tous ensemble, la cacophonie se fait entendre quand soudain on demande aux élèves de l’école élémentaire Makarenko d’arrêter de jouer pour profiter de la musique jouée par celle et ceux qui savent. Certes, l’intention est louable, mais l’exécution un poil excluante.

Le documentaire de Claire Simon semble donc rester en surface –  même s’il est un beau geste – des véritables questionnements de l’école tels qu’ils se posent avec urgence aujourd’hui. Claire Simon se pose ailleurs : le spectateur a tout à découvrir, du côté des sensations, des ressentis, des émotions à fleur de peau. Ce qui bouleverse c’est la manière dont cette école prend le temps d’écouter ses élèves, de les faire parler entre eux, le débat sur la religion, au cœur du film et autour d’un extrait du Tour du monde en 80 jours, est une école de tolérance : on y voit les enfants en pleine effervescence débattre et essayer de se comprendre. Ils se débattent avec leurs sentiments, leur histoire familiale et ce qu’ils ont appris à l’école... les voilà faisant des choix cruciaux, sans céder à la violence.  Espérons que la vitalité d’Apprendre soit un signe que c’est possible, que de ses maux l’école peut se relever par la force du collectif et d’un apprentissage qui dépasse les barrières de la simple scolarité pour aborder le monde de demain : « On est au cœur du social et de sa construction. Il s’agit du lieu où les enfants comprennent qu’ils ont une place à la fois individuelle et collective; ils ont une idée très forte de ce qu’est un groupe, donc de la société. ».

Apprendre : Bande annonce

Apprendre : Fiche technique

Synopsis : Apprendre, lever le doigt, ne pas se tromper. Avoir envie que la maîtresse ou le maître nous dise : c’est bien ! Savoir lire, écrire, compter, c’est pas toujours facile … Apprendre aux enfants, détecter dans leurs yeux ce qui coince, les encourager, les aider. Les faire lire, chanter… Apprendre à se parler dans la cour plutôt que de se battre. Apprendre, cela se passe dans une école élémentaire de la République dans une ville de la banlieue parisienne.

Réalisation : Claire Simon
Photographie : Claire Simon
Montage : Luc Forveille
Production : Les films Hatari
Distribution : Condor Distribution
Genre : Documentaire
Durée : 1h45
Date de sortie : 29 janvier 2025

Le pari au cinéma : un test de stratégie et de courage

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Le cinéma moderne dépeint avec finesse la complexité du monde des paris et des jeux de stratégie. Les productions récentes montrent comment parier sur le football en ligne représente bien plus qu’un simple jeu de hasard. Cette activité devient, sous l’œil des caméras, un véritable test d’intelligence stratégique et de maîtrise psychologique, particulièrement visible dans les scènes de tension des grands films du genre. Les réalisateurs créent des séquences mémorables où chaque décision peut transformer le destin des personnages, illustrant la fine ligne entre le calcul rationnel et l’intuition.
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La psychologie du parieur au cinéma

« The Gambler » (2014) offre une perspective unique sur la psychologie du parieur. Les scènes de stratégie mentale illustrent la complexité des décisions prises sous pression. Le film présente des personnages qui développent des systèmes sophistiqués d’analyse et de prédiction, transformant les paris sportifs en exercice de précision mathématique. Ces productions examinent en profondeur les motivations des joueurs, leurs luttes intérieures et leur quête perpétuelle d’équilibre entre ambition et prudence.

  • L’analyse approfondie des statistiques et des tendances dans le sport professionnel
  • La gestion calculée du capital et des risques dans les situations critiques
  • Les techniques de contrôle émotionnel face aux enjeux majeurs
  • L’importance de la discipline personnelle dans la prise de décision
  • La capacité d’adaptation aux situations changeantes et imprévues

Les techniques de jeu dans la fiction

« Casino Royale » et « 21 » ont redéfini la représentation des mathématiques avancées dans les paris. Ces films démontrent comment les joueurs professionnels combinent intuition et calcul. La tension dramatique naît de l’équilibre délicat entre la prise de risque calculée et la maîtrise technique. Les personnages manipulent les probabilités avec une précision chirurgicale, transformant chaque partie en bataille d’intelligence. Les scénaristes mettent en lumière les systèmes complexes utilisés par les experts pour analyser les tendances et prévoir les résultats sportifs.

L’évolution moderne des paris à l’écran

L’ère numérique a transformé la représentation des paris dans la culture populaire. Les films contemporains intègrent les technologies modernes dans leurs récits, montrant comment les systèmes d’analyse de données bouleversent les approches traditionnelles. Les personnages utilisent des algorithmes sophistiqués pour analyser les performances sportives, créant une nouvelle dimension dans l’art du pari. Cette évolution reflète les changements profonds dans le monde réel des paris sportifs.

Les productions actuelles examinent également l’aspect social des paris. Elles montrent comment la technologie influence les interactions entre joueurs et transforme l’expérience traditionnelle du pari. Les réseaux sociaux et les plateformes en ligne créent de nouvelles dynamiques, ajoutant une couche de complexité aux stratégies classiques. Les films explorent les communautés virtuelles de parieurs et leur impact sur les méthodes de jeu traditionnelles.

Le cinéma contemporain explore aussi la face cachée de cette évolution technologique. Les films présentent les défis éthiques et les risques potentiels liés aux systèmes automatisés de paris. Cette dimension ajoute une profondeur supplémentaire aux récits, questionnant l’équilibre entre innovation et tradition. Les réalisateurs s’attachent à montrer comment les nouvelles technologies peuvent influencer les comportements et les stratégies des joueurs.

Ces œuvres cinématographiques ont contribué à démystifier le monde des paris tout en soulignant sa complexité intrinsèque. Elles montrent comment la stratégie, le courage et l’intelligence s’entremêlent dans cet univers fascinant. Le succès de ces films témoigne de leur capacité à captiver le public tout en offrant une réflexion profonde sur la nature du risque et de la récompense. Les productions modernes continuent d’explorer les multiples facettes de ce monde en constante évolution, créant des œuvres qui résonnent avec les spectateurs tout en les informant sur les réalités complexes des paris contemporains.

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L’évolution des paris dans les séries télévisées

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Les séries télévisées modernes ont créé un portrait fascinant du monde des paris et des jeux de stratégie. L’industrie du divertissement a su captiver les spectateurs avec des scènes mémorables où les paris sur le football créent des moments de tension dramatique intense. Ces productions ont redéfini la manière dont le public perçoit l’univers des paris sportifs. La représentation des techniques d’analyse et des méthodes de prédiction dans ces séries a considérablement évolué au fil des années, offrant aux spectateurs une perspective plus approfondie de ce monde complexe.
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Les séries qui ont marqué l’histoire des paris

La série « Las Vegas » a établi de nouvelles normes dans la représentation des paris à la télévision. Les scènes de stratégie dans les casinos ont particulièrement marqué les esprits des téléspectateurs. Cette série a montré comment les mathématiques et la psychologie s’entremêlent dans l’univers des paris. Le succès des scènes de poker dans « Casino Royale » illustre parfaitement la complexité des jeux de hasard et de stratégie. Ces productions ont également mis en lumière l’importance de la technologie dans l’analyse des données sportives et des tendances de jeu.

  • Les méthodes sophistiquées de calcul des probabilités dans les paris sportifs
  • L’importance de la lecture des adversaires et des situations de jeu
  • Les techniques avancées de gestion des risques et du capital
  • La maîtrise des émotions sous pression dans les moments critiques
  • L’art de la négociation dans les situations à fort enjeu

Stratégie et tension dramatique

« Molly’s Game » a apporté une dimension nouvelle à la représentation des paris à l’écran. Cette production met en lumière les aspects psychologiques et stratégiques des jeux de hasard. Les scènes de paris sportifs professionnels démontrent la complexité de ce monde. La série expose les mécanismes sophistiqués utilisés par les professionnels du secteur. Les personnages développent des systèmes élaborés pour analyser les performances sportives, les statistiques des équipes et les conditions de jeu. La tension dramatique se construit autour de leur capacité à prendre des décisions cruciales sous pression, tout en gérant les risques inhérents à leurs activités.

L’influence sur la culture populaire

L’impact de ces séries sur la perception des paris reste significatif. Les productions télévisées ont contribué à la compréhension des aspects techniques et stratégiques des paris sportifs. Dans le contexte des paris modernes, les spectateurs apprécient particulièrement les scènes où les protagonistes analysent les statistiques sportives et développent des stratégies complexes. Ces séries ont également mis en avant l’importance de la discipline et de la gestion émotionnelle dans le monde des paris.

L’évolution des séries traitant des paris reflète les changements technologiques et culturels de notre époque. Les productions récentes intègrent des éléments de plus en plus sophistiqués, comme l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’analyse des données sportives ou l’impact des réseaux sociaux sur les tendances de paris. Ces aspects modernes ajoutent une dimension contemporaine aux récits traditionnels de stratégie et de suspense.

Ces séries ont réussi à présenter les différentes facettes du monde des paris, des mathématiques aux aspects psychologiques, tout en maintenant un équilibre entre divertissement et réalisme. Elles ont permis aux spectateurs de mieux comprendre les enjeux et les compétences nécessaires dans cet univers complexe. L’influence de ces productions continue de façonner la perception du public sur les paris sportifs et leur place dans la société moderne.

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La Pampa : une jeunesse (rurale) et moderne

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Voilà un premier film qui touche en plein cœur. Entre chronique rurale, récit d’apprentissage, drame et portrait d’un adolescent, La Pampa se dévoile par petites touches, par à-coups et serre ce cœur qui est le nôtre par la simplicité et le réalisme de ses situations. Très naturaliste, le film ne nous épargne tout de même pas quelques belles envolées lyriques et de jolis moments de mise en scène, aidé par une bande sonore profonde, singulière et ample. Construit sur une ribambelle de personnages très bien écrits et incarnés, le long-métrage d’Antoine Chevrollier doit cependant beaucoup à son personnage central, Willy, incarné par un stupéfiant Sayyid El Alami, une véritable révélation qui imprègne la pellicule. Un jeune acteur dont on devrait entendre parler de nouveau très vite, tout comme le réalisateur prometteur de cette œuvre à la fois simple et profonde mais assurément envoûtante et incandescente.

Synopsis : Willy et Jojo sont amis d’enfance et ne se quittent jamais. Pour tuer l’ennui, ils s’entraînent à la Pampa, un terrain de motocross. Un soir, Willy découvre le secret de Jojo.

La Pampa, drôle de titre. Et qui ferait davantage penser à une comédie générique comme le cinéma français en offre à la pelle qu’à ce petit film magnifique qui révèle à la fois un cinéaste et son comédien principal. Pourtant, ce titre provient de l’appellation du terrain de motocross où se retrouvent les personnages principaux. À postériori, cela lui va donc plutôt bien dès lors que l’on a découvert cette chronique précieuse et vraie. Le motocross n’est d’ailleurs pas du tout le sujet du film, juste un fond contextuel comme peut l’être le football pour l’excellente série feel-good Ted Lasso, tout aussi adulée par les fans de ballon rond que par ceux que ce sport débecte. Ce premier film va donc nous plonger au cœur de Longué, un petit village du Maine-et-Loire, proche d’Angers. Et l’aspect rural mais sans cliché de ce bourg (on n’est pas chez les fermiers ou dans une zone rurale qui se meurt) donne beaucoup de charme et un cachet certain au film.

Difficile à classer véritablement dans un quelconque genre, La Pampa en embrasse plusieurs, allant du récit d’apprentissage (car ce sont les événements du film qui vont faire passer Willy de l’adolescence à la maturité, l’âge adulte) à la chronique campagnarde (de par l’évolution d’une myriade de personnages au sein de ce petit village) en passant par le drame (certains enjeux du film et chemins empruntés sont proches de la tragédie) et une pointe de comédie, les réparties de ces gamins occasionnant souvent des sourires. Mais toutes ces couches et tonalités se marient à merveille et convergent vers le portrait d’un jeune homme pour qui ces moments vont être charnières dans sa construction personnelle en tant qu’homme. Il vit à la fois la découverte du secret de son meilleur ami, le premier amour, des deuils et le fameux choix entre la passion sportive ou les études. Et tout cela est fluide, bien rendu, bien traité, avec application et une justesse de trait indéniable.

La Pampa est aussi et avant tout un film porté par ses acteurs. Des comédiens adultes et connus qui confirment le bien que l’on pense d’eux ou tentent le contre-emploi avec beaucoup de brio. Des seconds rôles inconnus qui brillent et servent parfaitement la soupe aux autres. Et, enfin et surtout, des jeunes acteurs dont ce sont les premiers rôles et qui nous ébahissent par leur talent. Dans la première catégorie, on a Damien Bonnard qui joue un père obtus et obstiné avec beaucoup de nuances, ainsi qu’Artus, physiquement méconnaissable, dans une prestation totalement inattendue dont il s’acquitte avec énormément de réussite. Dans la seconde catégorie, on a Florence Janas dans le rôle de la mère du personnage principal. Toute en retenue mais pas moins imposante et emplie de justesse, sa composition est tout aussi remarquable. Dans la dernière catégorie, ce sont les jeunes Amaury Foucher et Sayyid El Alami qui impressionnent. Le premier est peu présent à l’écran mais y imprègne une force brute, animale, qui frappe fort. Quant au second, c’est une véritable révélation. Il irradie l’écran en étant présent dans presque tous les plans et se place très haut dans la catégorie des jeunes espoirs du cinéma français qui iront loin. Un casting de haute volée impeccable qui contribue beaucoup dans la réussite de La Pampa.

Le film d’Antoine Chevrollier fait parfois penser, par son déroulé, à Close de Lukas Dhont, acclamé en compétition à Cannes il y a trois ans et récompensé du Grand Prix du Jury. Mais on préfèrera peut-être La Pampa pour son caractère moins maniéré, plus brut et naturaliste, qui ne l’empêche pas de présenter quelques belles embardées lyriques soutenues par une bande sonore à la fois sobre et puissante. On traite de beaucoup de thèmes ici, mais jamais le script ne se noie dans un trop-plein ou, à l’inverse, n’oublie pas de vraiment les approfondir. Cette tranche de vie d’un gamin qui devient adulte pue la véracité et se dote d’une sensibilité et d’une profondeur folles. Tout comme de l’insouciance de la jeunesse et de la douleur de ces traumas. On est cueillis par ce bel instantané de vie humble et fort qui, malgré quelques imperfections propres aux premiers films (petits coups de mou, sous-intrigues dispensables…), nous touche et nous heurte pour infuser durablement en nous. Un film de révélations qui plus est… Incandescent, envoûtant et beau.

Bande-annonce : La Pampa

Fiche technique : La Pampa

Réalisation : Antoine Chevrollier.
Scénario : Antoine Chevrollier, Bérénice Bocquillon et Faiza Guène.
Casting: Sayyid El Alami, Artus, Damien Bonnard, Amaury Foucher, Florence Janas, …
Production : Agat Films & Cie.
Pays de production : France.
Distribution France : Tandem.
Durée : 1h43.
Genre : Drame.
Date de sortie : 4 février 2024.

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3.5

Prix du Syndicat français de la critique de cinéma : entrevue avec Ovidie pour « J’ai tiré sur Andy Warhol – “SCUM Manifesto” »

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À l’occasion de l’attribution du prix qui lui a été décerné et remis ce soir à la Cinémathèque française pour son documentaire J’ai tiré sur Andy Warhol – “SCUM Manifesto”, Elsa Guyot rencontre Ovidie pour une entrevue exclusive. Notre rédactrice, qui avait déjà signé une critique approfondie du film documentaire en septembre dernier, échange avec la réalisatrice sur ce projet.

Ovidie, bonjour. Vous êtes docteure en Lettres et Études filmiques, autrice, réalisatrice de fictions, de documentaires et de podcasts. En 2024, vous avez réalisé le documentaire J’ai tiré sur Andy Warhol – “SCUM Manifesto”, diffusé sur la plateforme Arte.tv. Ce film hybride, qui mélange notamment des documents d’archives et des scènes de reconstitution, nous plonge dans l’histoire de l’écrivaine Valerie Solanas (1936-1988), restée célèbre dans nos imaginaires pour la publication de son texte explosif le SCUM Manifesto, et pour sa tentative d’assassinat de l’artiste d’Andy Warhol en 1968, à New York. Le documentaire a été sélectionné par le jury du Syndicat français de la critique de cinéma, et nous venons d’apprendre qu’il a remporté le prix de la « Meilleure œuvre française de documentaire ». Félicitations pour cette distinction et merci de m’accorder cette entrevue. Pour commencer, comment avez-vous accueilli la nouvelle de ce prix ? Qu’est-ce que cette reconnaissance critique représente dans votre parcours de réalisatrice ?

Il faut être clair, ça représente une forme de validation. Je crois que c’est surtout ça. J’ai un peu un problème de légitimité, j’ai toujours l’impression de ne jamais être à ma place, de ne pas être à ma place dans le monde du documentaire, de ne pas être à ma place dans la fiction, de ne pas être à ma place à l’université. Et ce n’est pas un prix de copinage. Et vraiment, ça m’a touchée. Et puis, dans la sélection, il y a quand même très peu de documentaires, donc je me suis dit : « Parmi le flot de documentaires qui ont été réalisés et qui sont sortis en 2024, celui-là a attiré leur attention, a passé l’étape de la sélection, et a même remporté le prix ! » Donc, ça m’a fait immensément plaisir. Et puis, ça continue aussi à faire vivre le film, on continue à parler du film, même s’il est difficilement accessible aujourd’hui, au moins ça continue et le film n’est pas oublié. C’est un film aussi où il y a une certaine prise de risque en termes de forme de documentaire. Une grosse partie du film est tournée en Super 8. Je suis heureuse que cette prise de risque soit saluée. Je trouve ça chouette que des gens continuent à regarder le film, qu’il ait été vu et sélectionné. Le film n’est pas mort, il n’a pas complètement disparu, il n’est pas complètement passé inaperçu.

Comment est née l’idée du documentaire et pourquoi, pour vous, était-il important de faire entendre la voix de Valerie Solanas aujourd’hui et d’enquêter sur son parcours ?

Alors, c’est long un travail… ! Quand j’ai envie de faire un film, je peux rester bloquée pendant des années ! Je me prends des refus, ce n’est pas grave, je fais un autre film en attendant ou un autre projet, et puis je reviens à la charge un ou deux ans plus tard. Et un film sur Solanas, ça faisait des années que j’y pensais… En fait, c’est parti d’un rêve, mais cette histoire est vraie, hein ! C’est parti d’un rêve il y a pas mal d’années maintenant, je ne saurais pas dire si c’était il y a cinq, six ou sept ans, je ne sais plus. J’ai rêvé que j’étais dans une salle de cinéma, je m’installais, j’étais toute seule dans la salle, j’étais bien, j’étais détendue et, tout à coup, il y a le titre sur l’écran qui est apparu : « SCUM Manifesto ». Et moi j’étais hyper contente, je me disais : « Je vais pouvoir voir un film sur Valerie Solanas ! » Et puis je me suis réveillée avec cette immense frustration que le film n’existe pas. J’avais déjà vu le film de Mary Harron, qui a réalisé American Psycho et qui avait fait une fiction sur Solanas dans les années 90 ; mais je n’avais jamais vu de films documentaires sur la vie de Valerie Solanas ni sur le SCUM. Et donc, je me suis réveillée ce matin-là avec une frustration, la même que quand on rêve qu’on a joué au loto ou découvert l’amour, et qu’on se dit : « En fait, c’était qu’un rêve ! » Et à partir de ce moment-là, j’ai pris mon bâton de pèlerin et, régulièrement, du côté d’Arte, j’ai dit : « Vous ne voulez pas faire un film sur Valerie Solanas ? » Et puis, au bout d’un moment, ben ils ont dit oui, et c’est rentré dans la catégorie, je crois, des « Grands romans du scandale » de Karen Michael, et puis on a pu le faire ! Mais c’était vraiment un projet qui date d’il y a plusieurs années.

Ce long processus de réflexion pour penser ce film, ainsi que la période de recherches après l’accord d’Arte, a-t-il influencé ou modifié votre point de vue sur Valerie Solanas ?

Pas mon point de vue, mais mon approche de Valerie Solanas a changé avec les années. Il y a, par exemple, une chose que j’ai découverte : j’ai toujours cru que, dans l’écriture de Valerie Solanas, il y avait un geste radical, mais qui était volontairement violent, qu’il y avait quelque chose de littéraire et d’artistique là-dedans, plus que militant finalement, et qu’elle n’était pas dans le premier degré. Et en faisant le film, en réalisant le film, en rencontrant ses amis de l’époque, je me suis rendu compte en fait qu’elle était vraiment au premier degré concernant la question de l’éradication des hommes. Moi, je pensais que c’était une revendication un peu spectaculaire et la réalité, c’est que non, elle était quand même full premier degré. Elle voulait cette éradication-là, elle allait garder quelques hommes auxiliaires et basta ! Mais c’est vraiment en rencontrant ses amis, comme Jeremiah Newton ou Ben Morea, qui m’ont dit qu’elle absolument sérieuse.

Est-ce que les recherches ont apporté un éclairage différent, ou un autre regard, sur le SCUM, un texte profondément radical et unique en son genre ?

Oui, ça m’a apporté une autre lecture parce que, pour moi, avec le SCUM Manifesto, comme pour pas mal de lectrices du SCUM, il y avait quelque chose de l’ordre d’exutoire. Moi, la première fois que j’ai lu le SCUM, j’étais morte de rire, et c’est pareil à chaque fois que je le relis. D’ailleurs, de temps en temps, quand je reviens sur certains passages, je ris parce que je me dis : « Mais vraiment, c’est le bout du bout, ça va beaucoup trop loin ! » Mais c’est un rire salvateur, c’est un rire cathartique. Et en fait, en me penchant sur la vie de Valerie Solanas, je me suis rendu compte que ce n’était pas qu’un rire salvateur ; c’était aussi, et avant tout, énormément de souffrance. C’était l’expression radicale, politique et littéraire, d’une souffrance, d’une accumulation de traumas qui ont commencé dès le plus jeune âge, en raison des violences intrafamiliales et sexuelles subies. Toute la vie de Valerie Solanas est une succession de traumas et de violences. Et forcément, ça apporte une autre lecture de ce texte. Au regard de la vie de Valerie Solanas, on peut comprendre qu’elle ait envie de tous les buter. Je pense que trop c’est trop, je peux comprendre que dans sa tête à elle – et je ne dis pas que c’est bien de le faire, et encore moins sur Andy Warhol parce que je pense que Warhol, ce n’était pas le pire, il a pris pour les autres –  mais je pense qu’au regard de cette accumulation de traumas, on ne peut pas justifier, mais on peut au moins comprendre la violence de son geste.

Vous mettez en relation, ne serait-ce que par le titre du documentaire, le SCUM et l’attaque contre Andy Warhol. Selon vous, cet acte a-t-il été crucial pour la postérité de Valerie Solanas et la diffusion de son texte, qui aurait pu rester oublié sans cet événement ?

La revolverisation d’Andy Warhol, c’est un point de bascule. C’est ce qui va changer la destinée du SCUM, malgré tout. Dans le film, par exemple, je suis allée interviewer Breanne Fahs qui est la biographe de Solanas – on peut dire sa biographe, car elle a fourni un travail vraiment complet sur sa vie – et elle dit qu’il est regrettable qu’on se souvienne de Solanas, qui a passé toute sa vie à vouloir s’affranchir des hommes, comme étant « la femme qui a tiré sur un homme », donc sur Andy Warhol. C’est terrible qu’elle soit définie par ce geste-là, alors que ce à quoi elle aspirait c’était être reconnue comme écrivaine. Donc ça, je l’entends et je comprends, et on a même eu un débat quand on a parlé du titre pour savoir s’il fallait y mentionner le nom Warhol, mais moi, je maintiens en fait que, sans l’attaque de la Factory, il n’y aurait pas eu de SCUM Manifesto et l’on ne serait même pas en train d’en discuter aujourd’hui. Parce que, finalement, c’est parce qu’elle attaque la Factory que Maurice Girodias, qui a est un éditeur un peu filou et un peu requin, profite de ce moment médiatique, de ce quart d’heure de célébrité, pour sortir à la va-vite le SCUM Manifesto alors qu’à la base, il ne comptait pas du tout le sortir. Il avait signé avec elle un contrat pas très clair, mais, si elle n’avait pas attaqué Andy Warhol, il n’aurait jamais sorti le texte. C’est ça que l’on comprend de l’histoire. Et c’est parce ce qu’elle attaque Andy Warhol que le texte finalement circule. Si elle n’avait pas attaqué Andy Warhol, il y aurait peut-être quelques tapuscrits à 1 ou 2 dollars qui auraient circulé quelque temps, et puis elle aurait été complètement oubliée de l’histoire. Ça aurait été une personne vivant dans la marginalité, voire la clandestinité, qui aurait distribué des textes hyper violents qu’on aurait fini par oublier. Là, l’acte de l’attaque de la Factory a mis en lumière son SCUM Manifesto. Et c’est aussi pour ça qu’elle l’a fait. Elle ne l’a pas fait parce qu’elle avait une haine terrible contre Andy Warhol. Elle lui en voulait, mais pas au point de le tuer. Elle l’a fait pour qu’il y ait une publicité autour de son manifeste. Et ce qui est terrible, c’est que, quand on regarde les images de l’époque, la première chose qui est dite lors des conférences de presse et dans les premiers articles, ce n’est pas « l’écrivaine Valerie Solanas », mais « Valerie Solanas actrice », parce qu’elle avait joué dans deux pauvres films. Donc, finalement, je pense qu’il a dû y avoir quelque chose qui l’a fait enrager à ce moment-là ; elle fait ça pour être reconnue comme écrivaine et on la réduit à un statut d’actrice.

Et le documentaire contribue à l’aborder comme une figure littéraire… 

Déjà, il faut comprendre que, dans cette catégorie de documentaire d’Arte, on part d’un texte. C’est la spécificité, on ne part pas d’une autrice ou d’un auteur, on part d’un texte. Donc, là, à la base, initialement, c’est un film sur le SCUM Manifesto. C’est pour ça d’ailleurs qu’on aborde brièvement, mais pas tant que ça, sa pièce de théâtre Up Your Ass ; on reste vraiment focus sur le SCUM. Et moi, il me semblait, dans l’écriture de ce film, que, pour comprendre le SCUM Manifesto, il fallait connaitre la vie de Valerie Solanas. Je reviens à ce qu’on disait tout à l’heure sur l’accumulation de traumas : il fallait le replacer dans son contexte historique, politique, qu’est ce qui se passe à ce moment-là. Enfin, il me semblait que tout ça, c’était indispensable pour comprendre ce texte-là. Parce que, si on prend ce texte-là isolément, sans sous-texte finalement, sans compréhension de tout ce qui a autour, on peut avoir une lecture erronée, ou en tout cas différente. Ou erronée ou pas, enfin, chacun, chacune fait ce qu’il ou elle veut de ce texte, et trouve aussi la joie de le lire ou pas. Et dans le SCUM finalement, il y a quelque chose de programmatique parce qu’elle annonce plus ou moins qu’elle va passer à l’acte et elle critique Warhol indirectement – elle parle du grand art, du grand artiste – elle ne cite jamais Warhol, mais en fait quand on relit le texte aujourd’hui, on se dit : « Mais tout était annoncé ! »

Votre documentaire soulève une question importante : celle de la représentation de la violence des femmes et de la manière dont elle est perçue par la société, les médias et les institutions, notamment les cours de justice. Vous mettez en lumière le fait que Solanas n’a pas véritablement eu de procès, qu’elle a été jugée « folle » et enfermée en hôpital psychiatrique. Dans une société qui glorifie souvent, ou en tous cas normalise, la violence masculine, la violence des femmes suscite toujours la stupéfaction et est sévèrement punie, réduite à une pathologie, comme si elle ne pouvait être qu’un acte irrationnel, et non politique ou militant. Ce tabou de la violence des femmes, est-ce que c’était un enjeu que vous souhaitiez mettre en lumière dans ce documentaire ? En ce sens, le film invite-t-il à repenser le rôle de la violence dans la lutte féministe ?

Ce qui est intéressant avec Solanas, c’est qu’elle arrive un peu en avance. C’est-à-dire, elle arrive avant Meinhof, elle arrive avant les Brigades rouges. Elle arrive avant cette prise de conscience que les femmes peuvent aussi s’engager physiquement dans la lutte, et dans le terrorisme aussi. Ce qui était un peu un impensé avant ça. Ce que je dis sur Valerie Solanas, c’est que c’est « une lutte armée sans troupes ». C’est-à-dire, elle est une des premières à aller sur ce terrain-là et, en même temps, elle est complètement louve solitaire, ce qui n’est pas le cas évidemment de la Bande à Bader ou des Brigades rouges où il y a un projet commun porté par un groupe. Elle est toute seule, isolée, elle prend des décisions seule. Donc, finalement, c’est ce qui m’amène à penser qu’on est évidemment dans un geste politique et féministe – même si elle ne se revendique pas féministe, c’est un terme qu’elle n’emploie pas – mais c’est avant tout un geste artistique et littéraire, quand on regarde bien. Il n’y a pas de comité central, il n’y a pas d’organisation, elle est vraiment toute seule et elle développe des idées du féminisme radical avant l’heure aussi. C’est-à-dire, elle est en avance sur tout : sur cette histoire de violence des femmes, d’implication des femmes dans la lutte, mais aussi sur les revendications féministes. Et ce qui est intéressant aussi, c’est qu’au moment de son geste, il y a eu des femmes militantes féministes qui ont décidé de la défendre alors qu’elles n’avaient pas lu le SCUM. Il faut bien comprendre qu’au moment où elle tire sur Warhol, personne ou quasiment personne n’a lu le SCUM. C’est une poignée de gens, dans la rue, qui, par hasard, ont déjà lu le SCUM. Donc, les femmes qui ont décidé de soutenir Valerie Solanas étaient des femmes qui n’avaient pas lu le SCUM et qui ont juste défendu une femme qui avait eu un geste violent. Et c’était ça l’enjeu à ce moment-là ; ce n’était pas : « Qui est-elle ? Est-elle une écrivaine ? C’est une penseuse féministe ? » Rien du tout. Et ça a donc fait débat au sein des luttes féministes, puisqu’il y a donc eu une partie des féministes qui a dit : « On va la défendre, en plus elle a subi des violences en hôpital psychiatrique, et cetera », et puis on a une partie qui a dit : « Nous, on n’a pas envie d’avoir un combat décrédibilisé par cette femme et on ne cautionne pas la violence quoi qu’il en soit. » Il y a une partie des militantes féministes qui a dit « on ne cautionne pas ce geste de prendre un flingue, d’aller tirer sur un homme et de le rendre handicapé à vie ». Il y a eu débat à l’époque autour de la personne de Solanas. Et encore une fois, il faut bien comprendre qu’au moment où ça arrive, vraiment j’insiste là-dessus, personne n’a lu le SCUM. Donc c’est pour ça que, pour moi, les deux sont indissociables ; je comprends, pour revenir à ce qu’on disait tout à l’heure, qu’il y ait une frustration liée au fait que Valerie Solanas soit associée à ce fait divers, mais, sans ce fait divers, il n’y aurait pas de connaissance du SCUM.

Je voulais parler avec vous de la question des voix dans votre documentaire. On y entend la voix réelle de Solanas, notamment grâce à un enregistrement téléphonique, mais aussi celles de Jehnny Beth qui incarne Solanas, des comédiennes d’une compagnie de théâtre, de Delphine Seyrig, ainsi que des voix d’artistes ou de personnes qui ont travaillé sur le SCUM. Comment avez-vous sélectionné et rassemblé toutes ces voix, et pourquoi était-il important d’avoir une telle pluralité ? 

Déjà, parce que c’est un texte dont beaucoup de femmes dans leur diversité se sont emparées, à des moments différents, et continuent encore à s’emparer. Donc c’était important qu’il y ait une pluralité, une multiplicité de voix. Après, il y a la voix principale, qui est la voix monologique. Qui est ce monologue qui est écrit, qui soutient le film et qui est lu par Jehnny Beth. Il s’agit en fait d’un texte que j’ai écrit à partir de toutes les archives. C’est un puzzle. Cette voix monologique, ce n’est pas une lettre laissée par Valerie Solanas, c’est un puzzle de citations de Valerie Solanas. Il y a plein de passages qui sont des citations. Ce sont des lettres aussi. Elle écrivait énormément de lettres ; elle a beaucoup écrit à Warhol, elle a beaucoup écrit à son père. J’ai eu accès à une partie de ses lettres à la fondation Warhol. Breanne Fahs nous a aidés, elle a partagé avec nous des archives. Toute cette voie monologique qui porte le film, c’est une voix que j’ai écrite à partir de ces archives.

Ce texte, qui finalement est véritablement un projet en soi de recherche-création, sera-t-il publié un jour ?

C’est vrai que ce serait chouette, je n’y avais jamais pensé ! Ce serait génial parce que ce n’est pas juste une voix de commentaire, une voix de documentaire, c’est vraiment lié à un travail de recherche. Ce texte, si j’ai voulu l’écrire à la première personne, c’est avant tout aussi parce qu’il y a eu certainement un texte écrit à la première personne où elle s’autoraconte, et qu’il a été jeté au feu au moment où sa mère a récupéré ses affaires à sa mort. En fait, il y a ce texte autobiographique qui a existé puisqu’elle en avait parlé avant de mourir, elle en avait parlé à Jane Caputi, entre autres ; donc ce texte a existé, quelque part, c’est une façon de reconstituer ce texte auquel on n’a jamais pu avoir accès.

Dans le film, on voit des scènes où l’actrice Jehnny Beth se prépare, aussi bien vocalement que physiquement, à incarner Solanas. Comment a-t-elle abordé le rôle de Solanas, et pourquoi était-il important de montrer cette préparation à l’écran ?

Je pense que c’était un procédé de réalisation pour qu’on puisse la voir rentrer dans le rôle petit à petit. En plus, je trouve qu’il y avait une certaine ressemblance physique entre Jehnny Beth et Valerie Solanas ; mais c’était pour filmer ce moment où elle s’empare pleinement du rôle. Nous avions enregistré les voix avant de faire des scènes des reconstitutions avec elle ; cette préparation physique a été tournée après. Il y a d’abord eu ce travail de prise de possession du texte. Et tout est passé par ce texte monologique : le premier élément que j’ai envoyé à Jehnny, ce n’était pas le scénario complet, c’était la voix. Donc c’est d’abord passé par là, ce temps d’identification, entre guillemets, à Solanas. Et pour être honnête, je ne sais pas vraiment, fondamentalement, ce que Jehnny pense de Valerie Solanas. Je pense que c’est un personnage qui lui a fait peur malgré tout. Je pense qu’il y a eu peut-être une crainte de sa part d’être assimilée à des propos misandres, ou je ne sais pas… Et je pense que pour elle, ça n’a peut-être pas forcément été complètement évident, après je n’en sais rien, je parle à sa place, il faudrait lui demander à elle…

On vous voit aussi à l’écran interagir directement avec la comédienne. Cela brise le quatrième mur entre vous, le personnage et nous. En même temps, on sait dès le début qu’on est dans un documentaire, où la frontière entre réalité et fiction est toujours remise en jeu. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre démarche à ce propos ?

On me voit à l’écran vraiment très brièvement. On me voit dire trois ou quatre phrases dans ce temps de préparation et aussi de passation, je dirais, du texte. C’est-à-dire, je lui apporte un peu le sous-texte en lui disant « n’oublie pas de mépriser les gens qui t’écoutent, et cetera, et cetera ». Pour essayer de lui transmettre ce qu’était Valerie Solanas, en tout cas l’approche que je peux en avoir. C’est à dire toujours dans ce sarcasme ; pas dans quelque chose de vraiment crié, pas vraiment quelque chose de trop larmoyant non plus. J’ai voulu filmer ce dispositif-là pour que l’on comprenne bien que le texte était porté par une comédienne et pour ne pas qu’il y ait uniquement la voix monologique, où l’on se dit « bon, voilà c’est une voix de documentaire ». Ça vient dire qu’il y a une part non pas de fictionnel, mais de reconstitution de la réalité. Et forcément, il fallait trouver un dispositif. Moi, j’ai trouvé celui-là, où cette frontière entre le réel et la fiction est abolie par endroits.

Et la manière dont le documentaire a été filmé contribue-t-elle également à brouiller cette frontière ?

Oui, c’est pour ça aussi que j’ai tourné ce film en grande partie en Super 8. J’ai mélangé mes images en Super 8 aux images d’archives que j’ai pu retrouver. Et il y a des moments où je mets au défi quiconque de savoir si on est sur de l’archive ou si on est sur de l’archive reconstituée. Il y a une ambiguïté tout du long. Il y a une ambiguïté sur ce qu’on est en train de regarder : est-ce que c’est de la fiction, est-ce que c’est du documentaire ? Par ailleurs, c’était une des craintes d’Arte, à l’époque ; on m’a dit : « Attention, il faut rester dans le documentaire. » Je me souviens qu’ils avaient pris un peu peur quand ils avaient lu toute la voix monologique. Et moi j’ai dit : « Oui, oui, ne vous inquiétez pas, je ferai autre chose », et puis j’ai quand même fait ce que je voulais ! Et quand ils ont vu le film, ils étaient super contents. Mais une dernière chose sur ce dispositif. Il pose le pacte documentaire. C’est ce qui fait qu’on est dans le genre documentaire ; c’est un parti pris, il y a un pacte avec le spectateur posé dès le départ qui est : « Ce que vous allez voir est à la lisière du réel et du fictif, ne prenez pas tout pour argent comptant. On n’est pas dans un film télé sur Valerie Solanas. »

Vous avez mené des recherches approfondies pour préparer ce documentaire, en explorant des aspects de la vie de Solanas, comme son parcours familial, son passage à l’université, sa vie à New York dans les années 60, son incarcération et sa vie après l’hôpital psychiatrique. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur la manière dont ces recherches se sont déroulées ? Quelles personnes avez-vous rencontrées et quelles archives ou sources avez-vous explorées pour nourrir le documentaire ?

Déjà, il faut préciser qu’il n’y a pas grand monde qui travaille sur Valerie Solanas aux États-Unis en fin de compte. C’est-à-dire qu’aux États-Unis, elle est oubliée ou presque ; elle est presque plus connue en France qu’aux États-Unis. Dans le meilleur des cas, aux États-Unis, c’est la femme qui a tiré sur Andy Warhol, et le SCUM est étudié dans les études de genre, et cetera, mais, pour le grand public, Valerie Solanas, elle n’est pas très connue. En France, il y a eu pas mal de choses autour de Valerie Solanas, des pièces de théâtre, par exemple, qui proposent des lectures du texte, un peu comme la troupe qu’on voit dans le film [la compagnie Prosopopée]. Et puis il y a eu des rééditions, notamment la réédition récente avec la préface de Lauren Bastide. En France, je pense aussi à Delphine Seyrig qui l’a fait connaitre en 76. Et Girodias est français. Donc, il y a une partie de l’histoire du SCUM qui est française malgré tout. Aux États-Unis, il y a eu le travail de Mary Harron qui, au moment de la réalisation de son film dans les années 90, a déterré, entre guillemets, Valerie Solanas. Ensuite, je me suis évidemment reposée sur tout le travail de recherche de Breanne Fahs. À partir de là, j’ai continué les recherches. Quand je voyais dans son travail qu’elle mentionnait, par exemple, telle ou telle archive, je me disais : « Tiens, ce serait intéressant d’aller voir à la fondation Warhol, telle lettre, est-ce qu’on peut la retrouver, et cetera. » Et puis, je suis allée à l’Université du Maryland pour essayer de retrouver des archives de son passage. Et c’était assez touchant : je ne l’ai pas développé dans le film, mais elle a écrit un certain nombre d’articles. Elle écrivait déjà des articles à l’époque pour le journal de l’Université, et c’était des textes hyper féministes radicaux. Donc à la fin des années 50, elle était déjà dans cette forme d’écriture, et on retrouve des éléments typiques de Solanas. C’est donc un film qui est aussi un travail de recherche. Et il est intéressant de constater que, quand je travaille sur des films comme celui-ci, qui représentent un vrai travail de recherche, ce n’est pas reconnu comme tel par l’université. Il vaudrait mieux que j’écrive un article scientifique pour une revue spécialisée, que personne ou presque ne lira, plutôt que de réaliser vingt-cinq films comme celui-ci, qui reposent sur des années de recherche. C’est un travail d’archives et de réflexion, mais ce type de recherche n’est pas du tout légitimé. Écrire dix pages d’un article scientifique a plus de valeur pour l’université que de passer des années à travailler sur Solanas, comme je l’ai fait. Je ferme cette parenthèse, mais il est évident que ce travail, du ou de la documentariste, n’est pas valorisé par les institutions universitaires, qui y voient juste un produit télé en fin de compte.

On a déjà un peu parlé de la manière dont les mots du SCUM Manifesto résonnent dans votre documentaire. C’est toujours un défi de parler de textes, de littérature dans un format vidéo. Comment avez-vous réussi à mettre en valeur cet ouvrage ?

Par ce processus de pluralité de voix, tout simplement, et aussi de cette multiplicité de tons. Parce que la voix de Jehnny Beth, ce n’est pas la même que celle des comédiennes de la troupe – on les appelait les « scumettes » pendant le tournage ! – qui disaient le SCUM. Et ce n’est pas la même façon de le lire non plus avec Delphine Seyrig ; ce n’est pas la même époque, ce ne sont pas des femmes du même âge. On ressent le texte, toutes, à un niveau individuel. C’est ce que je disais tout à l’heure : chacune s’empare de ce texte et en fait ce qu’elle veut. Quitte à ne pas comprendre vraiment, à être passée à côté de la motivation profonde de Solanas. C’est finalement ce que je disais tout à l’heure sur le fait qu’on puisse passer à côté du texte pendant des années. Et à partir du moment où on se l’approprie, on en tire quelque chose, ça résonne en vous à un niveau et c’est déjà ça de gagné. Donc, ce texte là, dans le film, il passe par une transmission orale. Il n’y a pas d’extrait du texte écrit sur l’écran, par exemple. Il n’y a pas ce dispositif-là du tout. Le texte vit dans la bouche des comédiennes ou des personnes qui sont représentées à l’écran.

Pour finir, j’aimerais évoquer votre démarche créative. Ce que je trouve très inspirant dans votre travail, c’est la diversité de vos projets et de vos supports de création – bande dessinée, essai, série télévisée, documentaire, ouvrage universitaire, podcast, et même roman-photo satirique… Comment réussissez-vous à jongler avec tous ces formats, et quel est votre secret pour les marier de manière aussi fluide ? 

Déjà, merci ! En fait, on peut avoir l’impression que c’est un peu éclaté, qu’il y a une multiplicité de supports et que ça part dans tous les sens. Mais en fait, ce ne sont que les mêmes choses qui sont creusées sur des supports différents. Il y a une continuité dans tout ça. Par exemple, une partie du travail de ma thèse va se retrouver dans tel film, dans telle pièce de théâtre. Mon grand ami, Tancrède Ramonet, me disait : « Tu fais tes révolutions », dans le sens où je tourne et retombe un peu sur le même point, mais j’aurai avancé de quelques mètres. Il me dit que j’ai un mode de création un peu comme ça. Et ce n’est pas complètement faux, dans le sens où on peut avoir l’impression que je tourne en boucle sur certaines thématiques, mais en fait, une fois que j’ai fait le tour sur tel support, j’aurais quand même avancé de quelques mètres sur cette histoire. Mais il y a un fil conducteur, en fait, qui unit un peu tout. Il y a la question de l’autonarration. Comment on s’autoraconte dans la littérature ou dans les films. Comment on se raconte de façon indirecte. Parce que, finalement, il y a quand même beaucoup de ça dans les films que l’on fait. On ne les choisit pas par hasard. Ou les travaux de recherche qu’on choisit, ce n’est pas par hasard non plus. Il y a une partie de nous ; c’est nous, on se raconte. Je me raconte à travers Solanas, je me raconte à travers Eva Marree Kullander Smith dans Où les putains n’existent pas, je me raconte dans la série Canal+ Des gens bien ordinaires, ou dans des textes, ou en parlant de Nelly Arcan. Donc, la constante, c’est ça : comment se raconter sur différents formats, sur différents supports. C’est une diversité de modes d’expression, mais en fin de compte, quand on regarde bien, ça fait vingt-cinq ans que je raconte la même chose. C’est juste que ça prend des formes différentes. Et puis, parfois, ça avance un peu plus ; je suis un peu plus avancée maintenant qu’il y a cinq ans et, il y a cinq ans, j’étais plus avancée que dix ans avant. Mais, finalement, il y a un côté « je radote » ! Si on ne l’a pas entendu à travers ce film-là, on le comprendra à travers tel autre support !

Vous dites que vous radotez, mais c’est immense les sujets que vous abordez, c’est tellement riche !

Oui, c’est vrai qu’il y a de quoi faire encore quelques années !

Bande-annonce : J’ai tiré sur Andy Warhol – “Scum Manifesto”