Valeria Bruni-Tedeschi, actrice incandescente et viscérale, se livre dans une interview exclusive. Au cœur de l’émotion, de la douceur et de la transmission, elle évoque son rôle dans L’Attachement de Carine Tardieu (Ôtez-moi d’un doute, Les Jeunes amants), son rapport au théâtre, à la littérature, à l’éducation et sa vision du métier d’actrice.
Elle fait partie de nos actrices les plus éblouissantes, vibrantes et marquantes. De la classe des actrices fracassantes. Qui emportent avec elles le fracas du monde et le subliment avec éclat. Des actrices irrévérencieuses et intenses. Qui ébranlent notre rapport au monde parce qu’elles-mêmes bouleversent le rapport au jeu, dissolvent la frontière entre la vie et la scène. Par l’énergie de leur aura.
Elle c’est Valeria Bruni-Tedeschi traversée par le feu, l’incandescence de l’émotion, la vitalité du vivant. Héroïne solaire et profondément humaine du très sensible film de Carine Tardieu, L’Attachement, le Magduciné l’a rencontrée au Grand Hôtel Amour face à la Gare de l’Est le lundi 3 février à Paris.
Interview de Valeria Bruni-Tedeschi
Le Magduciné : Vous êtes pour moi l’incarnation d’une femme authentique. Une actrice à la pointe aigüe de l’être. De celles qui, comme Gena Rowlands, s’offrent à la fêlure et à la vulnérabilité. De celles qui nous embarquent au cœur de l’émotion. Sans masque. Avec, comme le disaient les Grecs, la parrésia : le courage de la vérité. Et dans ce film de Carine Tardieu, c’est d’autant plus vrai que le personnage que vous jouez se déploie dans l’émotion de la douceur. Croyez-vous à ce que la psychanalyste Anne Dufourmantelle appelait « la puissance de la douceur » ?
Valeria Bruni-Tedeschi : Oui, pour l’éducation, pour les rapports humains et pour les rapports tout court. La douceur peut venir fonder une pédagogie.
Le Magduciné : Et vous trouvez que cela donne presque plus de vitalité que la violence ?
Valeria Bruni-Tedeschi : C’est peut-être plus lent, oui, parfois c’est plus décourageant, mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas miraculeux. Ça peut peut-être être miraculeux instantanément. Mais parfois la douceur tarde à se faire entendre, alors on peut se décourager et perdre foi en la douceur parce qu’on ne voit pas le résultat. Par exemple, ma mère est quelqu’un de très doux, elle a de la violence aussi, mais elle est quand même dans ses rapports avec les gens quelqu’un qui n’a pas de rancœur, quelqu’un qui est doux, et je vois quand même ce que ça a fait de beau autour d’elle et ce que ça a fait de beau en elle. Ça fait qu’on n’a pas d’amertume. L’amertume, c’est un tel poison.
Le « Grand Oui » à la vie selon Nietzsche.
Le Magduciné : Tout à fait. Et justement, dans cette beauté et bonté du personnage de Sandra que vous incarnez dans L’Attachement, qui me semble un peu régulatrice et au départ un peu bougonne et revêche, et qui va se déployer vers une forme de gratitude et sans amertume justement, je me demandais, en faisant référence à Nietzsche, il a un fragment (L’épreuve de l’éternel retour) qui nous questionne ainsi : si un démon toque à notre chair et nous demande cette vie dans ses milliers de moments fantastiques et dans son délabrement, cette vie dans toute sa splendeur et sa décadence, seriez-vous prête à lui dire oui un nombre incalculable de fois ? Si donc ce démon vous faisait faire cette épreuve, vous seriez pour ce Grand Oui à la vie ou il y aurait plutôt quand même de la révolte et de la dénonciation ?
Valeria Bruni-Tedeschi : Non, non, je pense que je dirais oui, et je pense que le oui est la seule attitude possible en fait. C’est l’attitude vers laquelle j’essaye d’aller de plus en plus dans ma vie. Le oui. Ce qui se passe, c’est ça qui est bien. Ce n’est pas facile, hein. C’est un grand projet. Mais donc, ce qui se passe dans le chaos, dans tout ce que cela a de douloureux, la seule attitude de bonheur possible est le oui. Donc je dirais oui. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de douleur.
Le Magduciné : Et justement, il n’y a pas de ressentiment, pas d’amertume comme vous venez de le dire, et Nietzsche pensait que c’étaient des idéaux tristes qui appauvrissaient la vie, qu’il fallait pouvoir les dépasser et se réconcilier, et le Oui permet ça d’embrasser, de dire oui au réel ?
Valeria Bruni-Tedeschi : On dit oui à ce qui se passe. Oui au réel. Exactement. Dans ces grandes lectures que j’ai, il y a Le Pouvoir du moment présent d’Eckhart Tolle, et voilà, j’ai lu beaucoup de livres dans ma vie, des livres de sagesse, de méditation, de philosophes, mais ce petit livre, ce tout petit livre parmi des centaines de livres de sagesse spirituelle, il est quand même assez lumineux. Ce Oui au réel. Et aussi être témoin de ses propres pensées. Être témoin de soi-même.
Le Magduciné : Il y a des auteurs de prédilection qui vous accompagnent, des livres vers lesquels vous revenez ?
Valeria Bruni-Tedeschi : Il y a une autrice italienne, Natalia Ginzburg, qui commence à être bien traduite et un peu plus connue, que je lis beaucoup. Il y a aussi Elsa Morante. Mais Natalia Ginzburg, je ne sais pas pour quelle raison, ou si je sais, car peut-être elle vient de Turin comme moi, et il y a quelque chose vraiment en elle, c’est ma mère dans l’écriture. C’est comme si c’était ma maman, elle me console, elle me réconforte, elle me donne de la lumière sur la vie. Voilà, ces livres sont très importants pour moi, et puis dernièrement j’ai lu beaucoup de nouvelles d’Alice Munro, j’aime beaucoup les livres de Philip Roth. Ça dépend des périodes de ma vie. Donc ce qui me relie beaucoup avec le personnage de Sandra (directrice d’une librairie féministe), c’est cette chose qu’elle dit :
« Mais non, je ne suis pas seule, j’ai les livres. »
Moi, je n’aime pas être seule, à la différence d’elle. Mais les livres sont des vraies personnes de ma vie. Natalia Ginzburg est quelqu’un de ma vie. Ce sont des gens qui font partie des gens de ma vie. Comme Sandra.
Le métier d’actrice : mettre de l’ordre dans le chaos.
Le Magduciné : Ça se voit. Et vous donnez l’impression de ne pas jouer. Mais de vivre. D’être. Cela me fait penser à la phrase de Valère Novarina pour qui jouer c’est engager le risque de sa vie, jeter son trauma sur scène et en même temps se réconcilier. Et pour vous, ce serait quoi jouer ?
Valeria Bruni-Tedeschi : Eh bien, ça c’est une belle définition. Barbara avait une définition plus modeste : « Appuyer tout doucement là où ça fait mal », comme des shiatsus, et ça fait du bien d’appuyer là où ça fait mal. Mais après, ça peut être mettre de l’ordre dans le chaos. C’est Nietzsche qui disait : « Du chaos d’où naît une étoile dansante. » Mais moi, c’est l’idée de mettre un peu d’ordre dans le chaos, et ça, cela fait du bien. Aussi bien dans le chaos intérieur, en tant qu’actrice, je mets un peu d’ordre dans mon chaos pour donner une cohérence, un sens à un personnage. Ou alors quand je fais un film, pour essayer de mettre de l’ordre dans le chaos de la vie. Raconter un peu le monde ou les souvenirs en mettant de l’ordre dans les souvenirs. Et ça fait du bien. Après, ce n’est pas thérapeutique. Ça fait du bien comme cela fait du bien à un menuisier de construire un beau meuble ou un meuble qui tient, même pas beau, mais un meuble qui tient ! Le soir, il se sent bien. Donc c’est de cet ordre-là, mon métier. J’aime penser à mon métier comme à un artisanat, et ce n’est pas un métier thérapeutique. C’est un métier qui me fait me sentir mieux le soir quand je vais me coucher. Après, la différence avec l’artisan, c’est que pour l’artisan, le savoir-faire, c’est bien. Moi, le savoir-faire, nous les acteurs, le savoir-faire, ce n’est pas super. Il faut se décaler du savoir-faire pour être dans des zones d’inconfort. Disons que ce serait comme des artisans qui doivent faire des meubles qu’ils n’ont pas l’habitude de faire. Sinon, on est ennuyeux.
Le Magduciné : Pour revenir sur ce remarquable documentaire que Karine Scylla a fait autour de votre travail sur Les Amandiers (Des Amandiers aux Amandiers), je me demandais si vous deviez fonder une école de théâtre, quel serait votre mantra. Qu’est-ce que vous diriez le premier jour à vos élèves ?
Valeria Bruni-Tedeschi : Ouh là. Ouh là.
Le Magduciné : Moi-même qui suis aussi professeur, j’ai beaucoup de difficultés, je dois dire, à enseigner aujourd’hui à des jeunes.
Valeria Bruni-Tedeschi : C’est compliqué comme question. Parce que je me suis sentie un peu, quand j’ai fait Les Amandiers, un peu pas prof, mais j’ai fondé une petite école de théâtre pendant quelques mois, j’ai fait un long casting et j’ai retenu treize personnes, treize jeunes, c’est comme si j’avais retenu des gens pour une école. Je les ai fait répéter plus d’un mois, 8 heures par jour, comme vraiment une vraie troupe de théâtre. On a tourné deux mois et demi. Donc c’était une petite école courte, mais une petite école. Et j’étais un peu une sorte de prof. Je mettais en scène, mais j’essayais de leur communiquer aussi des choses que j’avais comprises, pas apprises, comprises de mon métier, de l’instrument de l’acteur, du travail devant la caméra, du travail de l’acteur. Et de notre travail de l’époque au moment de Nanterre, des Amandiers, j’ai vraiment essayé de leur parler de Chéreau profondément, de Pierre Romans, de ce qu’était cette époque, quelle différence entre cette époque et aujourd’hui. Et tout cela a abouti à un travail que j’ai adoré faire, mais ensuite le retournement de situation qui s’est passé à la sortie des Amandiers m’a extrêmement déçue sur ce que j’ai éventuellement réussi à leur communiquer. Parce que j’ai trouvé leur attitude face à la tempête, face à la débandade, face au scandale, face au lynchage médiatique d’un de leurs camarades. J’ai trouvé leur attitude totalement frileuse et totalement en contradiction avec tout ce que j’avais essayé de leur communiquer comme feu, comme prise de risque, comme amour, comme courage, comme « je m’en fous de la carrière », comme « je veux jouer », comme « je veux dire la vérité », et tellement jusqu’au moment d’un article d’une femme qui a parlé et dit que j’avais manipulé ses acteurs, et aucun n’a pris la parole pour dire : « Non, non, c’était bien. » Toute cette espèce de frilosité de la jeunesse d’époque m’a consternée et m’a fait penser que mon travail avait été un échec, et donc je pense aujourd’hui réellement que j’adorerais faire une école.
Le Magduciné : Et qu’est-ce que vous leur diriez ?
Valeria Bruni-Tedeschi : Qu’est-ce que je leur dirais ? Je ne sais pas ça.
Le Magduciné : Quelque chose qui ne soit pas de la technique, pas du savoir-faire ?
Valeria Bruni-Tedeschi : Non, mais ce n’est pas ça. Ça, je l’ai travaillé avec eux. J’ai travaillé sur la vérité. Sur la surprise. Sur le toucher. J’ai travaillé sur « prendre des risques ». J’ai travaillé sur l’obscénité. Je leur disais des obscénités pour les faire rigoler. On faisait de tout. Mais gentiment. Tout était super gentil. Avec beaucoup d’amour entre tout le monde. Donc tout ça pour moi a été annulé au moment du scandale des Amandiers. Donc aujourd’hui face à des jeunes, je ne saurais plus quoi dire. Je pense que je leur dirais : « Faites-vous des écoles entre vous, faites-vous des référents, mettez vos référents intimité, vos référents-ci, vos référents-là, faites vos lois, mettez les contrats, faites vos trucs. Moi, je n’ai rien à voir avec tout ça. » Parce que réellement tout ça me met en péril. Met en péril réellement ma naïveté, ma capacité créative.
Le Magduciné : Votre sincérité ?
Valeria Bruni-Tedeschi : Sincérité est un mot qui ne me parle pas beaucoup. Mais en tout cas, ma prise de risque. Et à un moment, c’est très intéressant, j’aimerais vraiment réfléchir à ça dans un débat et rencontrer des jeunes autour de ça. Des jeunes qui sont contre ma pensée. Je ne pourrais pas monter une école. Parce qu’avant, il faut se mettre d’accord. Et même pour un prochain film, il faut qu’on se mette tous bien d’accord. Moi, je ne peux pas avoir quelqu’un qui vienne me dire : « J’ai manipulé les autres. » Je ne peux pas. Donc avant, tu dois être d’accord que tu as envie, entre guillemets, d’être manipulé émotionnellement par moi et que tu signes pour qu’on soit d’accord. Pour que je te touche sans que je te demande la permission. Maintenant, il y a des nouvelles lois que je ne connais plus et sur lesquelles je ne suis pas sûre de vouloir travailler. Je ne sais pas si vous voyez en ce moment les enquêtes de l’Assemblée Nationale. C’est très intéressant. Il faut regarder Ruf (Directeur de la Comédie Française). Ce qu’on lui demande. Où on met le curseur dans une improvisation. Il faut savoir comment on fait pour continuer à travailler. C’est une vraie question passionnante. Et j’aimerais réfléchir à ça avec des têtes, pas avec Sandrine Rousseau.
Merci Valeria Bruni-Tedeschi pour cet échange intense et précieux.





