Accueil Blog Page 566

Sortie DVD du film K.O, chez Wild Side

À l’occasion de la sortie DVD & VOD de K.O ce mercredi 25 octobre, chez Wild Side, retour sur un film ayant divisé la critique, pourtant rempli de qualités. Tenu par un Laurent Lafitte tout à fait à sa place, K.O use de références pour faire tomber son héros.

Synopsis : Antoine Leconte est un homme de pouvoir arrogant et dominateur, tant dans son milieu professionnel que dans sa vie privée. Au terme d’une journée particulièrement oppressante, il est plongé dans le coma.  À son réveil, plus rien n’est comme avant : rêve ou réalité ? Complot ? Cauchemar ?…  Il est K.O.

Le film de Fabrice Gobert a tout des grands thrillers américains où le psycho rejoint le sombre pour captiver le public. Après sa série Les Revenants, le réalisateur impose un peu plus son style à travers l’histoire d’un homme aux commandes d’une grande chaîne de télévision que le pouvoir a assombri. K.O fait vaciller entre folie et réalité tout comme l’esprit de Laurent Lafitte (Antoine dans le film) se perd jusqu’à chuter. Le rôle du salaud va aussi bien au teint à l’acteur que ses rôles légers. Entouré de comédiens de qualité qu’il trouve en Pio Marmaï et Chiara Mastroianni, le trio fait de ce film noir une œuvre profonde et déstabilisante. Le spectateur plonge dans les dédales d’un esprit torturé et se croirait de temps à autre dans un Hitchcock moderne où règnent les faux semblants. L’arrogant sombre dans la violence et ne trouve plus d’issue à ce tunnel obscur sans fin.

C’est habilement que le réalisateur montre que tous nos démons finissent par se retourner contre nous voire par nous hanter. Sa misogynie, Antoine se la prend dans la figure à de multiples reprises en voyant sa femme devenir sa boss. Son arrogance, il la paye aussi en subissant les réflexions désobligeantes qu’il faisait subir aux autres auparavant. Le film noir livre sa morale.

K.O ne fait pas nécessairement partie des grandes sorties de 2017. Pourtant, le distributeur fait l’effort de placer un petit bonus sur le DVD : le making of du film. Il est toujours passionnant de voir la construction d’une œuvre, les secrets cachés, le travail des équipes et des acteurs.

[irp posts= »103391″ name= »K.O. un film de Fabrice Gobert : Critique »]

 

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD KO

Format image : 2.40, 16/9ème compatible 4/3

KO-DVD

Format son : Français DTS 5.1 & Dolby Digital Stereo 2.0,

Audiodescription Aveugles & Malvoyants

Sous-titres: Français pour Sourds & Malentendants

Durée : 1h50

COMPLÉMENTS DVD : Making-Of du film

 

 

 

 

 Prix public indicatif : 14,99 €

Festival Lumière 2017 : In the Mood for Love et son romantisme nostalgique

Le Festival Lumière 2017 se finit en apothéose par le visionnage de l’un des plus beaux films de Wong Kar Wai. In the Mood for Love n’est pas une fresque romanesque grandiloquente sur l’amour mais le simple récit poétique de deux êtres perdus qui regardent, troublés, la déliquescence de leur couple respectif, et de leur morne quotidien.

Chow Mo Wan, homme marié et Su Li Zhen, femme mariée, habitent tous les deux dans le même immeuble. Malheureusement pour eux, ils vont vite se rendre compte que leurs conjoints respectifs ont une relation extra conjugale l’un avec l’autre. Par cette coïncidence fatidique et négligés par leurs moitiés, qui ne sont jamais vus de face pendant le film, ils favorisent une parenté spéciale et passent beaucoup de temps ensemble, mais les mœurs sociales de l’époque dictent que leur relation doit être gardée secrète, même si elle restera strictement platonique. Cet acte de trahison enflamme un mécanisme d’adaptation alambiqué : ils commencent à reconstituer les différences qui ont fait que leurs partenaires ont pu se rencontrer.

Bien que leur chagrin partagé les rapproche, ils sont également poussés plus loin par le désir de ne pas devenir le miroir de leurs compagnons « trompeurs ». De façon ultra léchée, Wong Kar Wai stylise son film avec ce sens du cadre somptueux, cette utilisation de nombreux effets de ralentis pour embellir un film qui ne manque pas de beauté tout en accentuant ces moments de litanie qui observent avec prégnance cette routine d’un quotidien qui vide l’essence même du plaisir. Avec des histoires d’amour pop séduisantes comme Chungking Express et Happy Together, Wong Kar Wai a développé un style enivrant qui va au-delà des conventions habituelles des récits traditionnels et dans un domaine plus abstrait de l’émotion humaine : au-delà des rimes, des notes musicales, l’esthétique de Wong Kar Wai se regarde comme pourrait s’écouter une chanson, avec cet envoûtement soudain et cette souffrance qui s’affiche avec pudeur.

Le réalisateur nous transporte avec cette musique lancinante et mélancolique dont la répétitivité capte le mal-être qui ronge nos deux protagonistes, comme si la mélodie reprenait les rimes d’un poème. Chaque cadre est rempli de l’artisanat artistique le plus élevé, rendant même l’action apparemment minime d’aller chercher des nouilles une expérience sensuelle et obsédante. De cette transfiguration filmique qui magnifie un amour qui ne s’assume pas et qui jonche les murs de ses non-dits, Wong Kar Wai fait d’In The Mood for Love une œuvre à l’élégance inégalée. Cet univers, à Hong Kong, bourgeois et fait de bonnes manières, avec ses personnages propres sur eux, leurs coiffures parfaites, leurs robes et costumes cousus au millimètre près, font du film un écrin visuel magnifique et à la finesse rare.

A défauts de prendre l’amour à bras le corps, l’œuvre du cinéaste recueille les prémisses des premiers désirs, de ses balbutiements qui happent notre cœur. Entre culpabilité et envie de se sentir aimé dans le regard de l’autre, Chow Mo Wan et Su Li Zhen vont se rapprocher mais jusqu’à quel niveau d’intimité ? Ont-ils droit eux aussi au bonheur partagé de l’amour ? Situé dans le monde triste mais profondément romancé de Hong Kong du début au milieu des années 1960, le magnifique In The Mood For Love de Wong peut être classé comme une pièce d’époque, mais seulement dans le sens technique du terme. En détaillant l’amitié intime et l’amour entre deux solitaires malheureusement mariés, Wong Kar Wai recueille des moments vifs hors du temps, car ces instantanés, pris comme des polaroids, pourraient se jouer dans la mémoire d’une personne de nombreuses années plus tard. Mais s’aimer mutuellement, reviendrait à tromper leurs conjoints.

Avec talent, Wong Kar Wai fait dire à ses personnages des choses qu’ils ne se diraient peut-être pas forcément. Mais ce ne sont que des répétitions, se disent ils en se voilant la face. Notre esprit nous tourmente et nous empêche de nous libérer d’un poids inéluctable. Comme d’autres films de Wong Kar Wai, In The Mood For Love capture l’aliénation inhérente à la vie en ville, mais dans ce processus circulaire, sous l’égide d’une nostalgie confondante, il intensifie le désir romantique entre les deux personnages. Leur amour non partagé, leur regret tourmenté, imposés par une société qui conspire subtilement pour les tenir à l’écart, est si riche en émotions qu’il devient l’ombre la plus vibrante de la palette colorée de Wong Kar Wai.

L’amour, ce sont des compromis, ça se construit à deux. Wong Kar Wai, par magie et avec subtilité, arrive à nous faire ressentir le poids d’être en couple et de devoir restreindre sa personnalité, quitte à s’aliéner et à se perdre. Les joies, les douleurs d’un mariage se vivent à deux mais nos deux protagonistes portent toute l’errance de leur couple, seuls, sur leurs épaules. Dans un chemin de croix, qui ne les unira pas.

The Last Ship, Saison 4 : l’union fait la force

Si l’issue de la dernière saison laissait penser à un point final à The Last Ship, les producteurs en ont décidé autrement en embarquant à nouveau à bord du Nathan James pour tenter de sauver le monde.

Cette critique contient des spoilers.

Pour que la série soit à nouveau renouvelée pour une saison 5, c’est que cela fonctionne et, en effet, avec plus d’un million de spectateurs à chaque épisode, la chaîne américaine TNT semble assez satisfaite. Cependant, les chiffres sont bien loin de ceux atteints au début, allant de 2 à 5 millions de téléspectateurs, ils baissent même encore vers la fin de la saison 4. La fougue s’essouffle un peu et l’équipage du Nathan James apparaît un peu moins efficace qu’à ses débuts. À cela, plusieurs explications : les scénaristes tentant d’innover à chaque saison, ils proposent des nouveaux conflits et une nouvelle quête là où tout semblait apaiser dans la saison précédente. La cohérence est alors souvent difficile à trouver puisque tout paraissait bien aller. Aucun suspense n’était laissé à la fin de la saison plongeant le spectateur dans l’attente d’un tournant, les personnages semblaient plutôt arriver au bout de ce qu’il y avait à raconter et l’issue était très optimiste.

Hors, une saison 4 étant annoncée, quelques attentes se créent évidemment, quelques craintes alors sur la suite des aventures du Nathan James sans Tom Chandler qui avait rendu son uniforme et surtout beaucoup de zones d’ombres quant à ce que les scénaristes allaient pouvoir inventer pour semer à nouveau le trouble. Une nouvelle saison de The Last Ship sans Chandler aux commandes ? On en doute et surtout on imagine difficilement à quoi cela pourrait ressembler et quelles seraient les bonnes ou mauvaises surprises. Les premiers épisodes se cherchent un peu, on peine à rentrer dans l’action et l’ellipse entre les deux saisons paraît peu crédible et peu logique. Le changement entre les deux atmosphères est assez brutal mais très vite, la série retrouve son souffle perdu pour reformer la Dream Team et renouer avec l’ambiance si saisissante qu’elle avait provoquée dans les saisons précédentes. Une nouvelle intrigue, dont on ignore trop l’origine certes, mais quelques nouveaux personnages et des retrouvailles avec les anciens suffisent à redonner à The Last Ship son intensité si importante. Le public suit le Nathan James dans sa nouvelle quête avec autant de crainte qu’avant et autant d’envie qu’il s’en sorte à la fin.

Après quelques premiers épisodes assez plats, qui auraient pu être évités si la saison avait été introduite dans la précédente, Tom Chandler retrouve ses coéquipiers, peu surpris de le trouver toujours au bon endroit. Ensemble, ils font face aux rancoeurs qui pèsent sur l’équipage et vont très vite refaire de lui le héros qu’il est. À nouveau à son poste, « sa destinée », l’équipe de choc est reformée et son serment une nouvelle fois prêté dans une scène des plus touchantes. Qui dit nouvelle tête sur le navire de guerre, dit souvent méfiance et gros secrets. Dès les premiers épisodes, Fletcher crée la surprise mais attire l’oeil du spectateur malin, qui saura reconnaître, ou non, les traîtres. Un bien pour un mal pour les fans du duo Tom/Sacha, ravis de voir ce jeune homme écarté de la jolie brune.

Au milieu de la saison, la série laisse plus de places aux acteurs « secondaires » plutôt que de toujours porter Chandler comme un héros et ça fait du bien. On adore Chandler mais on se plaît à découvrir d’autres visages sans que l’intrigue tourne autour de ce seul homme. Chacun est héroïque, c’est leur travail d’équipe qui prime sur tout. On apprend d’ailleurs à connaître la fille de Tex, mort dans la saison 4, et sa jolie relation naissante avec Ray. Les deux ados amènent un peu de douceur et d’humour par les moqueries de leurs camarades, sur le navire. Le couple formé par Kara et Dany ravit toujours autant le public et Wolf, avec ses gros bras et son âme de séducteur, fait sourire à chaque fois qu’il apparaît. La liste serait longue si l’on devait s’attarder sur chaque nouveauté propre à chacun mais tous, avec leur singularité, font de cette équipe une famille à laquelle on a parfois l’impression d’appartenir. D’ailleurs, la saison est assez centrée sur des questions de famille qui unissent et divisent les grecs, ennemis de l’US Navy. Velleck et ses enfants n’ont de cesse de provoquer les américains. On en apprend un peu plus sur eux et sur l’histoire de cette famille, la véritable recherche du père et les raisons de celle-ci. Cependant, il est difficile de se prendre d’affection pour eux, malgré la souffrance du père et la communication souvent difficile entre ces trois-là.

La lutte finale de cette saison est pour la première fois de front puisque le Nathan James aborde le navire grec. Le dernier épisode marque un pas en avant dans la série et une vision plutôt différente des autres où seul sauver le monde importait. Une vraie pensée philosophique et un véritable débat peuvent être ouverts à la fin de cette saison avec le personnage de Velleck qui souhaite contrôler tous les esprits en rendant l’humanité pacifiste afin d’arrêter les guerres et de faire régner la paix. Il affronte Chandler en duel quelques instants mais le commandant américain a toujours de bons arguments en faveur du métier qu’il fait. Cependant, ce tournant est intéressant à exploiter pour les saisons prochaines qui pourraient s’appuyer un peu plus sur les mots parce qu’ils savent si bien le faire dans les scènes où ils s’en servent.

La force de la série est toujours bien présente en créant des moments touchants ou amusants dans des instants graves. Le caractère de chaque personnage et le dévouement de l’équipe font de l’US Navy l’équipe parfaite, dont on ne se lasse jamais. La cohésion et si belle et leurs liens si forts qu’on ne peut oublier l’intensité de leur mission et s’endormir dans leurs vagues. Attention à la prochaine saison qui risquerait d’être celle de trop, puisqu’encore une fois, tout se finit bien ici. Il ne reste plus qu’à attendre ce que les scénaristes de la saison 5 trouveront comme inspiration pour relancer le navire à travers les eaux internationales.

[irp posts= »108583″ name= »Planning des séries télévisées US pour la rentrée et pour l’hiver 2017″]

The Last Ship Saison 4 : Bande-Annonce 

The Last Ship Saison 4 : Fiche Technique

Crée par : Hank Steinberg, Steven Kane
Distribution : Eric Dane, Adam Baldwin, Charles Parnell, Travis Van Winkie, Marissa Neitling, Bridget Regan
Réalisation : Jack Bender, Paul Holahan (en), Michael Katleman (en), Sergio Mimica-Gezzan et Peter Weller
Scénario : William Brinkley (en), Jill Blankenship, Onalee Hunter, Jessica Butler et Nic Van Zeebroeck
Producteurs : Todd Arnow, Tony Mark, Eric Dane
Sociétés de production : Platinum Dunes, Channel Road Productions, et TNT Original Production
Format : 42 minutes
Nombre d’épisodes : 10
Diffusée sur : TNT (chaîne américaine)
Genre : drame, action, science-fiction
Premier épisode : 22 juin 2014

Festival Lumière 2017 : Les Anges Déchus, la poésie de l’errance

Le Festival Lumière 2017 nous permet de redécouvrir, l’une des œuvres les plus troubles et expérimentales de Wong Kar Wai : Les Anges Déchus. Film en perpétuel mouvement, c’est un kaléidoscope d’errance magnifique dans un Hong Kong hallucinogène.

La solitude qui s’immisce dans Hong Kong est sans doute le personnage le plus frappant des Anges Déchus. Sa phosphorescence dans la pénombre. Des coups de feu qui agressent. Des courses à pieds intrépides dans la fusion d’une foule inerte. Les anges déchus, c’est la chronique funambule de personnes solitaires immiscées dans la masse, embarquées par la brume nocturne d’une ville éclairée de mille feux. Dans cette nuit tentaculaire, qui ne laisse pas exister le jour, la mélancolie réapparaît et les états d’âmes ne sont que de passages. Les Anges Déchus, film sorti en 1997 en France, partage des choix stylistiques et narratifs avec Chungking Express. En effet, il est né d’un scénario qui a finalement été coupé de Chungking Express et prend parfois des allures de films de gangsters comme l’était à l’époque As Tears Go By.

Mais le cœur de son message occupe une place essentielle dans l’œuvre de Wong Kar Wai avec cette thématique sur l’amour non partagé et l’aliénation dans un monde vertigineux et animé. Wong Kar Wai illumine son film par une excentricité qui joue les équilibristes entre mélancolie au destin inéluctable et drôlerie burlesque attendrissante. Les anges déchus est un film proche de l’expérimentation, accoudé de personnages presque indélébiles qui s’embarquent dans des rencontres fortuites anonymes. Une fois de plus, Wong Kar Wai se concentre sur les jeunes solitaires à la recherche d’une connexion dans un monde confus. Ils errent dans la ville et commencent de brèves relations, qui durent rarement et qui finissent dans la tristesse.

Le fil narratif est, certes, cousu de fil blanc ; ce tueur à gages qui n’arrive plus à surmonter l’épuisement propice à son métier et veut délaisser sa partenaire ; cette femme ultra bavarde et paranoïaque à la recherche de l’amour et qui se retrouve accompagnée par un muet délicat, éveillé en apesanteur. Hong Kong est elle aussi un personnage central, un terrain de jeu pour les évaporés d’une société qui ne cesse de s’engouffrer par bribes. La caméra n’est presque jamais statique : Wong Kar Wai donne vie à l’anonymat, pourchasse le temps avec un montage hyper saccadé virevoltant entre les néons peroxydés, se faisant une place entre les tables de restaurants, presque frénétiquement. Avec sa réalisation abstraite, flirtant avec le rêve ou le cauchemar nocturne, Wong Kar Wai capte alors, avec cette caméra fantasmatique, une voix off perplexe, la densité, la vivacité de toute une ville. Les Anges déchus est un film magnifique qui comprend des séquences visuelles merveilleusement inventives.

On sent cette ville respirer, on entend son cœur battre, on écoute ces sonorités qui grésillent et qui font éclabousser en pleine nuit, une liberté presque salvatrice. La réalisation cadre et se décadre en même temps, s’amusant des angles pris, traçant sa route entre ces couloirs abandonnés et ces routes infinies, pour prendre tout un tas d’angles différents avec une joie non dissimulée. Il y a un côté volatile, comme si la mise en scène de Wong Kar Wai était une sorte d’oiseau rare refusant de se laisser attraper et voulant s’échapper du marasme de ces lumières ambiantes. Les personnages existent sans exister, c’est leur quotidien. Ils sont toujours en mouvement, totalement invisibles car trop habités par cette solitude pénétrante.

Par rapport à des films comme In the mood for Love ou Nos années sauvages, ce romantisme poétique s’évapore peu à peu et laisse place à une tristesse désabusée. Durant cette nuit à Hong Kong, où les âmes s’engouffrent dans toute cette torpeur, une sensualité plus exacerbée détonne par rapport à la pudeur de certains films du réalisateur. Le réalisateur se débarrasse de tout maniérisme graphique qui parfois alourdit la dimension sentimentale de ses films. Parfois esthétisant, Wong Kar Wai fait des Anges Déchus une œuvre vivante, mouvante, qui s’émancipe de tout type de narration tout en permettant à ses personnages d’exprimer leurs désarrois presque absurdes. Alors, on se laisse nous-mêmes déambuler, on reste cachés derrière un mur ou une commode pour laisser rejaillir les émotions fulminantes des personnages. Les Anges Déchus est un tableau protéiforme, au souffle iconique, d’âmes solitaires, de cœurs brisés qui hurlent ou taisent leur souffrance quotidienne, dans une fantaisie revigorante et presque puérile.

Les Anges Déchus – bande-annonce :

Cruising – La Chasse, l’art du glauque et de l’ambiguïté

Avec Cruising – La Chasse, Friedkin montre, une fois de plus, qu’au-delà du scandale il reste un cinéaste qui sait nous mettre mal à l’aise en jouant sur l’ambiguïté de ses personnages.

Synopsis : Suite à deux meurtres dans la communauté gay new-yorkaise, un policier, Steve Burns, infiltre le milieu homosexuel sous une fausse identité. Son objectif est d’attirer l’assassin.

Après les grands succès que furent French Connection et L’Exorciste, Cruising a surtout fait parler de lui par le scandale qui l’entoure : la communauté homosexuelle se pense caricaturée, voire criminalisée, et l’acteur principal, Al Pacino, rejette tellement ce film qu’il demande même officiellement qu’il soit retiré de sa filmographie.

Pourtant, si on regarde Cruising de plus près, on y voit, au-delà d’un aspect esthétique qui a parfois un peu vieilli, un grand film typique de l’œuvre de Friedkin et, sous bien des aspects, proche de French Connection (ainsi que d’autres classiques du film policier des années 60-70).

cruising-la-chasse-al-pacino-critique-film-william-friedkin

Plongée dans New-York

D’abord, il y a la géographie. Comme dans French Connection (et plus tard dans To live and die in L.A.), l’enquête se concrétise directement sur le terrain. Il s’agit avant tout de délimiter des territoires, des quartiers, des lieux précis. La ville de New-York tient une place importante : plus qu’un simple décor, ses rues, ses bars, son célèbre Central Park ont un rôle actif dans les meurtres et dans la progression de l’enquête. Friedkin matérialise la psychologie de ses personnages par les décors qu’il choisit. Tout est à la fois hyper-réaliste et symbolique d’une personnalité troublée.

Parmi ces emplois symboliques forts, nous avons, bien entendu, les plans qui ouvrent et ferment le film. Le même bateau, sur l’Hudson River. Sauf que la caméra filme une rive au début du film, et l’autre rive à la fin. Au début, c’était le Manhattan rutilant des immeubles où se reflétait le soleil. A la fin, c’est un quartier sombre que l’on devine mal famé.

cruising-la-chasse-critique-film-al-pacino-william-friedkin

Le mot « Cruising » du titre peut être lu avec deux significations : d’un côté, dans le milieu homosexuel, c’est « draguer ». Mais, en anglais, c’est aussi la croisière. Nous sommes passés d’un côté à l’autre. Nous avons traversé la rivière glauque aux eaux sombres. C’est ce voyage que raconte le film.

Flics et criminels

Cruising raconte donc la plongée d’un flic dans le milieu homosexuel, tendance sado-masochiste. Mais attention, que le spectateur ne s’attende pas à un film policier classique. Très vite, on se rend compte que les flics de Cruising sont bel et bien les collègues de Popeye, le personnage si marquant de French Connection : mêmes méthodes brutales, même morale très fluctuante. Ainsi, le policier de la séquence d’ouverture refuse purement et simplement d’enquêter sur un meurtre, puis les deux agents qui patrouillent dans un quartier homosexuel abusent de leur pouvoir pour obtenir des faveurs en nature.

Durant tout son film, Friedkin va se faire plaisir en rendant floue la frontière entre criminels et policiers. Et cela sera particulièrement flagrant dans ce duel qui oppose Burns (Al Pacino) et l’assassin. D’ailleurs, si le réalisateur ne nous cache pas le visage du criminel, que l’on découvre dès la troisième scène du film, c’est pour mieux nous faire voir son extrême ressemblance avec le policier chargé de le retrouver. Et cette ressemblance deviendra de plus en plus ambiguë au fil du film. Le spectateur sent bien que c’est là que Friedkin veut vraiment en venir, c’est là qu’il se fait plaisir : jouer l’ambiguïté.

Une scène, située juste au milieu du film, est emblématique de cette ambiguïté : Burns est arrêté avec un autre suspect. Pour ne pas griller sa couverture, on le traite comme un suspect également. Une fois de plus, on assiste à un comportement policier exagérément violent et à une criminalisation de l’homosexualité, mais surtout cette scène-pivot montre comment Burns semble prêt à basculer de l’autre côté. Il prend la défense du suspect. Il devient plus violent. Lorsqu’il rentre chez lui, c’est comme un étranger, dans son costume de cuir, ne parlant plus à sa copine.

En cela, Cruising est pleinement un film de son époque. Friedkin avait déjà montré des policiers plus ambigus dans French Connection, et la présence d’Al Pacino dans le rôle principal ne peut que nous permettre de faire le rapprochement avec l’œuvre de Sydney Lumet en général, et Serpico en particulier.

cruising-la-chasse-al-pacino-william-friedkin-critique-film

Seulement, réduire Cruising à un simple portrait de policier ambigu serait manquer la grande richesse de ce film. Entre autre, il faut noter le travail remarquable de Friedkin pour implanter une ambiance glauque et sombre. Filmés en pleine nuit, Central Park devient un lieu de perdition, et New York un véritable cloaque. Et le film semble s’enfoncer de plus en plus loin dans la folie criminelle, comme Burns se rapproche de plus en plus de l’assassin.

Il faut dire que, plus qu’un simple assassin, on découvre qu’il s’agit d’un véritable psychopathe habité par des hallucinations et hanté par la figure de son père. Le rapprochement avec Psychose de Hitchcock ou Pulsions de Brian de Palma devient évident, surtout lors d’une scène au cinéma.

Au final, Cruising se révèle être un grand film policier, ambigu, glauque, sombre et angoissant, une œuvre parfaitement maîtrisée et remarquablement interprétée, qui s’inscrit pleinement dans l’œuvre de William Friedkin.

Cruising – La Chasse : Bande Annonce

Cruising – La Chasse : Fiche Technique

Titre original : Cruising
Scénario et réalisation : William Friedkin, d’après le roman de Gerald Walker.
Interprètes : Al Pacino (Steve Burns), Paul Sorvino (Captiaine Edelson), Karen Allen (Nancy), Richard Cox (Stuart Richards), Don Scardino (Ted Bailey).
Photographie : James Contner
Montage : Bud Sith, M. Scott Smith
Musique : Jack Nitzsche
Producteur : Jerry Weintraub
Sociétés de production : Lorimar, CiP
Société de distribution : United Artists
Date de sortie en France : 23 septembre 1980
Genre : policier
Durée : 102 minutes

Etats-Unis – 1980

Festival Lumière 2017 : Master Class intimiste de Wong Kar Wai

Monstre sacré du cinéma asiatique, Wong Kar Wai nous fait l’honneur de se pencher sur son passé et les motivations qui l’ont accompagné durant sa carrière, lors d’une Master Class intimiste et marquée par les improbables et délirantes interventions de son chef opérateur Christopher Doyle. Un moment du Festival Lumière 2017 qu’il ne fallait pas rater.

C’est sous une standing ovation que Wong Kar Wai rentre dans la salle du théâtre des Célestins, suite à la succincte mais affectueuse présentation de Thierry Frémaux. Le directeur du Festival Lumière expliquera qu’après avoir primé des artistes européens, français ou même américains, il était normal que le regard du festival se tourne sur le cinéma asiatique, cinéma d’une grande et rare richesse. Le nom de Wong Kar Wai était donc une évidence à ses yeux. C’est alors que la Master Class commence, une Master Class qui sera dédiée surtout à la genèse du réalisateur et à sa jeunesse.

Wong Kar Wai, ému par l’accueil chaleureux du public et fier d’être honoré dans la ville qui a vu « le cinéma voir le jour », expliquera dans un premier temps le voyage difficile qui l’amena de la Chine à Hong Kong, en 1962 lorsqu’il avait 5 ans : lui et sa famille ne parlaient pas la langue et il n’avait pas de famille à Hong Kong.

« Mais pourtant le lien avec la Chine a perduré et je retourne souvent à Shanghai, je me promène souvent dans ses avenues. Ces lieux sont mon berceau. La maison dans laquelle j’ai grandi est toujours là. Je me considère Chinois mais pourtant je connais Hong Kong bien mieux. »

Et de là, le réalisateur conte ses premiers émois avec le cinéma et la découverte de cet art qui marqua un pan de sa vie. Et c’est donc non sans une certaine fierté qu’il nous indique que sa mère est à l’origine de tout cela, notamment à travers un éclectisme assouvi.

« Ma mère a compensé cette absence d’entourage par le cinéma. Elle adorait ça. Elle y allait tous les jours et aimait m’amener voir des films de tous genres, que ce soit ceux d’Hollywood, italiens ou des productions locales. Mon éducation au cinéma s’est faite avec les séances auprès de ma mère. »

Dans une époque où les jeux vidéo n’existaient pas encore, les seules fenêtres culturelles sur le monde proposées à Wong Kar Wai étaient « le cinéma et la radio ». Le fait de vivre sans cesse dans une atmosphère imbibée de cinéma, a été le déclencheur d’une passion et d’une farouche envie de faire du cinéma. Surtout que pour Wong Kar Wai, « Hong Kong est le meilleur endroit pour voir des films », lieu dont les salles présentaient beaucoup de films locaux mais aussi beaucoup de films d’horizons différents qui lui ont ouvert l’esprit. En ce sens là, le cinéaste se remémore une anecdote où jeune, il vit, sans le savoir, un film de Fellini.

Dans un Hong Kong, marqué par le cinéma de genre qui était quadrillé par un cahier des charges précis, notamment dans les productions de Shaw Brothers, il expliqua l’émergence dans les années 70 d’une nouvelle génération de cinéastes d’auteurs qui voulaient sortir des carcans des films à « studio ».

« Inventer un nouveau récit, une redéfinition de la façon dont on faisait le cinéma : prendre les caméras, aller dans les rues, voir de nouveaux paysages urbains, avoir un autre rapport au jeu d’acteurs, et s’approcher d’un style plus direct et proche du documentaire. C’est dans ce contexte qu’un A Better Tomorrow de John Woo a remporté un certain succès. »

Quand il débuta en tant que jeune cinéaste, il était conscient que l’offre cinématographique à Hong Kong était centrée sur les films de gangsters et que cette perspective de films de genre pouvait le séduire. Tout en faisant un cinéma bien personnel qui donnera naissance à As tears go by.

« Plutôt que de parler de deux héros, pourquoi ne pas parler de deux anti-héros, de types paumés qui veulent devenir des héros. J’ai eu la chance de me lancer dans le cinéma à un moment considéré comme l’âge d’or du renouveau du cinéma hongkongais, il y avait un vent de liberté, une envie de faire quelque chose de nouveau, de devenir le nouveau John Woo. »

La Master Class prit alors une autre tournure et s’intéressa au processus de création du réalisateur. Mais le cinéma n’est pas juste un objet vidéoludique dans une salle, c’est avant tout une aventure humaine, qui demande certains sacrifices pour donner le meilleur de soi-même.

« Je n’échappe pas à la trinité obligatoire de l’écriture, du tournage et du montage, mais je ne vois pas pourquoi ça serait dans cet ordre là et pourquoi chacune de ses étapes exclurait les autres. On peut très bien écrire pendant qu’on monte et remettre en question l’ordre de ces étapes-là. »

« Je dois dire que j’ai horreur de l’écriture, car c’est la plus solitaire des étapes. Vous êtes assis sur une chaise, votre seul interlocuteur est une feuille blanche, et vous vous débrouillez seul. C’est pour cela que je repousse cette étape le plus possible. »

Sa manière de fabriquer des films est différente et se veut avant tout être le meilleur moyen pour lui d’exprimer toute la matière créatrice du film. Mais cette obsession féconde pour le perfectionnisme lui fait parfois défaut, et il est parfois obligé de rendre ses films sous la pression des producteurs et même des festivals : avec une anecdote de Thierry Frémaux sur 2046 où le film a été rendu in extremis.

« Ce qui nous anime, c’est que la volonté de s’en tenir à la vision qui est la nôtre, de ne pas vouloir baisser les bras, faire quelque chose différent et de rendre le meilleur de ce que nous pouvons offrir. Nathaniel Mechaly, qui est là, peut raconter comment je l’ai fait venir une semaine à Hong Kong pour l’enfermer dans un studio en lui demandant de terminer la bande-originale de The Grandmaster. Christopher Doyle peut vous raconter comment on s’est retrouvés en Argentine, au bout du monde, on n’avait plus de pellicule. Il a fallu trouver une nouvelle écriture filmique, on ne travaillait qu’avec des plans fixes pour pouvoir nous en sortir avec nos bouts de pellicule et terminer quand même le film. »

Sachant qu’il écrit sans cesse son script, même durant le tournage, ce n’est pas un problème pour lui de collaborer dans ces conditions avec ses propres acteurs car ça lui permet de générer une façon différente de filmer ses personnages. Christopher Doyle, son chef opérateur de toujours, était présent dans la salle et de façon burlesque et émouvante, cria son amour pour Wong Kar Wai. Ce dernier articula son argumentaire sur la particularité de sa relation cinématographique avec ses acteurs.

« Il y a deux façons d’envisager le travail d’un acteur pour qu’il rentre dans un film. Soit vous commencez par écrire un scénario, créer des rôles qui sont des moules et il s’agit pour les acteurs de s’adapter à ce moule, à ce que vous avez préalablement créé pour lui. Il y a un autre rapport aux acteurs, qui est le mien. L’idée est de les observer, de créer un espace dans lequel eux créent et se meuvent. Par exemple, avec Maggie Cheung, il est arrivé pour un film que je considère que ce qu’elle avait à dire, la façon dont elle disait le texte que j’avais écrit, était moins intéressant que la façon dont son corps remplissait l’espace que j’avais créé, donc j’ai supprimé son texte pour la laisser s’exprimer autrement, par le moyen qui était le sien. »

Après avoir fait référence à The GrandMaster, qui symbolise à lui seul toutes les contraintes que peut connaitre Wong Kar Wai durant ses tournages, sur le fait que cette œuvre n’a pas encore de « version  longue », le cinéaste parla un peu plus précisément de l’un des films qui marqua sa carrière : Happy Together et son rapport à la rétrocession qui agissait en Chine dans les années 1997.

« Happy Together, qui se passe à Buenos Aires, semble très éloigné de nos préoccupations locales, mais à travers le sujet des passeports qui faisait partie des paradoxes de la situation de l’époque, le film est parsemé de ces enjeux et cette réalité là a fini par apparaître dans le film. Peut-être aussi que la motivation qui était la nôtre était qu’on ne savait pas ce qu’il allait advenir de nous, après la rétrocession. La censure chinoise allait s’appliquer à Hong Kong. Et donc qu’une histoire homosexuelle ne pourrait peut-être pas se faire. Cela fait partie de ces événements, de ces contraintes qui vous dirigent dans un sens ou dans un autre. »

Finissant sur l’essor de l’espace cinématographique en Chine, Wong Kar Wai voit s’insuffler un nouveau souffle, une nouvelle énergie qui s’instaure chez les nouveaux cinéastes de son pays. Cette note d’espoir et d’enthousiasme est le miroir d’une Master Class qui se déroula avec sincérité et douceur, portant surtout sur Wong Kar Wai et son rapport au cinéma en général. Délaissant un peu les interrogations techniques et les discussions professionnelles, cette conférence permit de mieux connaitre qui se cache derrière ses fameuses lunettes noires.

 

Le Convoi de la peur, voyage au bout de l’enfer

À l’occasion de son quarantième anniversaire, il est temps de revenir sur le chef d’œuvre maudit de William Friedkin, le Convoi de la peur. Film de tous les excès dans lequel son réalisateur se sera donné corps et âme, le film sorti en 1977 reste l’une des œuvres les plus incomprises de son temps. Avant-gardiste et fou, il est à lui seul le synonyme de la singularité d’un des auteurs les plus remarquables du cinéma américain.

le-convoi-de-la-peur-william-friedkin » Le film devint une obsession. Ce serait mon chef d’oeuvre, le film sur lequel je bâtirais ma réputation. J’étais persuadé que tous les films que j’avais réalisés auparavant n’avaient été qu’une préparation pour celui-ci ». Voilà comment William Friedkin décrit Le Convoi de la peur dans son autobiographie Friedkin Connection. Archétype du film maudit par excellence, Le Convoi de la peur aura été une véritable épreuve dans la carrière du cinéaste américain. Production chaotique, tournages extrêmes, et surtout gros ratage au box-office, le film aura laissé une trace indélébile dans la filmographie de Friedkin, et pas forcément pour les bonnes raisons. Cependant depuis quelques années, le blason du « film culte » de Friedkin a été redoré, et le monde semble enfin le percevoir à sa juste valeur. Quels ont donc été les problèmes auxquels s’est heurté Le Convoi de la peur lors de sa sortie? Était-ce une mauvaise communication due à son titre original Sorcerer et une tagline renvoyant à l’Exorciste ou est-ce tout simplement le fait que le film ne soit pas sorti à la bonne époque? En 1977 tout le monde rêvait de conquérir l’espace grâce à Star Wars, alors que de son côté Friedkin nous ramène les pieds sur terre avec ses anti-héros dos au mur. Quoi qu’il en soit, Le Convoi de la peur a depuis toujours été une œuvre fascinante, un périple fou orchestré par un homme qui l’est tout autant, un moment de cinéma comme il en existe très peu.

Remake du classique de Clouzot, Le Salaire de la peur, le film de Friedkin en reprend les grandes lignes. Des hommes exilés, n’ayant rien à perdre, ont pour mission d’acheminer un stock de nitroglycérine à l’aide de camions sur un parcours des plus dangereux. Friedkin oblige, le réalisateur américain y apporte le réalisme qui a fait sa renommée. Ayant commencé dans le documentaire, Friedkin a toujours opté pour cette façon de raconter les histoires, qu’elles soient policières dans The French Connection ou d’horreur dans L’Exorciste. 4 hommes d’univers différents seront donc les protagonistes de cette odyssée. Si le casting rêvé par Friedkin (Steve McQueen, Marcello Mastroianni, Lino Venura) n’aura pas pu se concrétiser, ce sont quand même 4 grands acteurs qui vont offrir leurs trognes à ces hommes au bord du désespoir. Dans son souci de réalisme, Friedkin va offrir à ses 4 anti-héros un prologue présentant les raisons de leur exil. Francisco Rabal est un assassin en fuite, Amidou est un terroriste palestinien ayant fait sauté une synagogue à Jérusalem, Bruno Cremer prête ses traits à un banquier parisien dont l’arnaque a été dévoilée au grand jour, tandis que Roy Scheider est un irlandais dont la tête est mise à prix par la mafia italienne après un coup monté dans le New Jersey. Ces 4 hommes se retrouvent alors dans un village paumé d’Amérique du Sud essayant de gagner leur croûte dans une raffinerie de pétrole.

Chaleur étouffante, végétation luxuriante, village pittoresque avec au milieu un bar tenu par un ancien SS qui sert de point de ralliement après une journée de dur labeur, le décor filmé en République Dominicaine nous transporte directement dans une œuvre de Gabriel Garcia Marquez. Le prix Nobel de littérature colombien aura d’ailleurs fait partie des lectures de préparation entreprises par Friedkin en amont de la production. Témoin majeur de la société sud-américaine, il contribue à conférer un naturalisme saisissant à la mise en contexte du Convoi de la peur. Friedkin ne lésine d’ailleurs pas là-dessus, il prend une attention particulière à montrer cette nouvelle vie à laquelle sont contraints ses personnages. Personnages devenus des fantômes répondant désormais à des noms hispaniques dans un monde où personne ne les connait, errant en essayant de trouver une échappatoire. Ce village est un purgatoire d’où il ne semble y avoir aucune issue.

le-convoi-de-la-peur-bruno-cremer-roy-scheider-francisco-rabalAlors qu’une explosion infernale met en branle toute la région, une lueur d’espoir semble apparaître aux yeux de ces âmes perdues. Une récompense en échange d’une mission. 3000 pesos pour transporter de la nitroglycérine sur 300 kilomètres. Certainement le dernier espoir pour ces quatre hommes de quitter cet endroit. Mais si ce village est le purgatoire, ce qui les attend est vraisemblablement l’enfer. Tout le monde connait les propriétés explosives de la nitroglycérine, le moindre choc et tout part en éclats. Traverser un paysage des plus hostiles sur 300 kilomètres, alternant entre jungle, marécages et montagnes ne semble pas être une mince affaire, mais c’est la seule solution. Démarre alors un voyage au bout de l’enfer. Lazarus et Sorcerer deviennent les personnages principaux, deux gros camions aux calandres menaçantes, retapés spécialement pour ce convoi. Pâle comparaison au Faucon Millenium qui fait rêver les gamins de la fin des 70s, mais Friedkin filme ces créatures mécaniques comme de véritables personnages. Ils ne font plus qu’un avec leurs conducteurs.

William Friedkin va alors faire basculer son oeuvre dans un hallucinant voyage sous tension. La mort peut survenir au moindre nid de poule, au moindre virage, au moindre obstacle. Avec une cargaison aussi instable que la nitroglycérine, la moindre anicroche devient un funeste destin. Immersif comme peu de film, Le Convoi de la peur place le spectateur dans la cabine du camion en compagnie des 4 protagonistes. Un premier virage difficile à négocier fait couler les premières gouttes de sueur sur notre front. C’est alors qu’intervient ce pont. L’une des séquences les plus marquantes de l’histoire du cinéma et certainement l’une des plus difficiles à tourner. Un pont de singe surplombant une rivière en crue alors qu’une pluie intense s’abat sur la jungle verdoyante. Un obstacle impossible à contourner. Là encore les déboires ont été nombreux pour Friedkin et son équipe, qui ont dû se heurter aux caprices de Mère Nature. La rivière prévue se retrouvait alors à son plus bas débit d’étiage. Des changements de location ont dû être entrepris, et surtout le déplacement de l’immense structure de pont hydraulique nécessaire à la réalisation de cette séquence. Véritable climax du film, cette séquence cultive un suspense insoutenable ou tout peut être fini à chaque instant. Le stress du spectateur n’a d’égal que celui des conducteurs. Modèle de réalisation et de mise en scène, c’est une séquence qui hantera à tout jamais les spectateurs du film.

le-convoi-de-la-peur-william-friedkin-roy-scheiderCe travail d’ambiance oppressante est accentué par la grisante partition du groupe de musique électronique allemand Tangerine Dream. Friedkin  a toujours pris à cœur le choix de la bande-son de ses films, on se rappelle de l’éclair de génie Tubular Bells pour l’Exorciste. Ici la musique de Tangerine Dream accompagne à merveille cette odyssée existentielle, à tel point que les compositions ont servi à Friedkin d’influence pour le montage du film. Les sons novateurs et avant-gardiste du groupe allemand (qui par la suite composera d’autre BO comme par exemple pour Thief de Michael Mann) offre une aura singulière au Convoi de la peur. Comme toutes les grandes œuvres, la folie de son réalisateur transparaît à l’écran, et la fin du voyage du Convoi de la peur en est le pinacle. Deux ans avant un autre film connu pour un tournage éprouvant, Apocalypse Now, le film de Friedkin montre une plongée dans une folie. De celles qui contaminent tout le corps, et c’est dans un paysage surréel que prend fin un voyage au plus profond de la jungle, mais surtout au plus profond de l’humain. Sans concession, Le Convoi de la peur aura marqué par son âpreté, faisant miroiter un espoir intouchable à ses protagonistes.

Le Convoi de la peur – Bande Annonce

Le Convoi de la peur – Fiche Technique

Réalisation : William Friedki
Scénario : Walon Green
Interprétation : Roy Scheider ( Jackie Scanlon), Bruno Cremer (Victor Manzon), Amidou (Kassem), Franscisco Rabal (Nilo)
Photographie : Dick Bush et John M. Stephens
Montage : Bud S. Smith et Robert K. Lambert
Musique : Tangerine Dream
Producteur : William Friedkin et Bud S. Smith
Société de production : Film Properties International N.V, Paramount Pictures et Universal Pictures
Durée : 120 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie : 24 juin 1977

États-Unis – 1977

Blade 2 de Guillermo Del Toro, Le Grand Saigneur

Dire que le tout début des années 2000 fut fondateur pour l’hégémonie de la culture geek est un euphémisme. Le Seigneur Des Anneaux, Harry Potter, Spider-Man,… on a tendance à l’oublier mais toutes ces œuvres sont sorties en l’espace d’une petite année, traumatisant des générations entières par une invasion de super-héros et de créatures fantastiques. La suite nous la connaissons tous, une domination commerciale et culturelle mondiale de ce qu’on appelle la culture geek.

Si encore aujourd’hui la chose a du sens dans notre monde globalisé…

Cependant, la vague ahurissante d’adaptations de comics qui a submergé le monde a, elle, quelque peu oublié son histoire. Car en 1998, avant son hybridation parfaite à l’oeuvre-monde Matrix, un genre super-héroïque en désuétude se voit relancé par un film : Blade de Stephen Norrington. Produite par New Line, cette adaptation d’un obscur personnage Marvel créé par Marv Wolfman (sic) et Gene Colan mettait en scène Wesley Snipes dans la peau de Blade, un chasseur de vampires black, dur à cuire et hybride (mi-homme / mi-vampire). Tourné pour 45 millions, Blade en rapporta 131 et prouva à l’industrie le potentiel d’adapter au cinéma d’autres surhommes que Batman et Superman.

Logique donc, qu’après ce succès qui incita immédiatement les studios à porter les héros les plus populaires de Marvel et DC à l’écran, la croqueuse de diamants New Line souhaita remettre le couvert. Le producteur Peter Frankfurt et le scénariste David S. Goyer (qui chapeautera la trilogie jusqu’à assurer la « réalisation » du lamentable troisième volet) repasse alors la liste des metteurs en scène potentiels pour ce nouvel opus. Leur regard s’attarde de nouveau sur Guillermo Del Toro, déjà envisagé pour le premier volet mais finalement jamais rencontré par l’équipe. Depuis cette époque, l’insuccès de son premier film américain, Mimic, a beaucoup calmé les ardeurs des studios pour engager Del Toro. Lui même étant sur le point de tourner, comme un remède, un film plus personnel : L’échine du diable.

Goyer et Frankfurt lui proposent tout de même le poste malgré l’inquiétude des producteurs. Au début, Del Toro (fan de comics, notamment d’horreur) n’est pas intéressé par le projet et surtout par le personnage de Blade qu’il déteste et voit comme une mauvaise resucée de Shaft. Quitte à tourner une adaptation de comics, Guillermo Del Toro préfère mettre son énergie dans celle d’Hellboy de Mike Mignola, sa favorite. Mais son entourage (Goyer dit que c’est lui, Del Toro parle de son agent) commence à le raisonner. Notamment sur l’idée que Blade 2 peut être une meilleure rampe de lancement pour son Hellboy que Mimic et Cronos réunis. L’idée fait son chemin et le réalisateur acquiesce mais prévient qu’il tournera quand même L’échine du diable avant. Chose rare, Frankfurt et Goyer acceptent de l’attendre et imposent leur choix à New Line.

 

Si improbable que cela paraisse, Del Toro est un candidat assez idéal pour Blade 2 puisque l’idée première, amorcée par Frankfurt, est d’apporter une touche horrifique à sa franchise d’action. Blade 2 s’avère aussi un parfait terrain de jeu pour son réalisateur, fasciné par les vampires depuis l’enfance au point d’y consacrer son premier long Cronos et de travailler quelques années à une adaptation de Je suis une légende. Conscient qu’il replonge dans le système des studios, Del Toro sait cependant qu’il ne veut pas reproduire l’expérience traumatique de Mimic. Cette fois-ci, il ne vient pas pour faire un film personnel mais bel et bien une commande, un « film d’éclate à 100% » qui doit « casser la baraque ». En somme, Del Toro va se lâcher et faire pour la première fois un divertissement pop-corn qui tâche.

Et forcément, vous connaissez le bougre, Guillermo veut faire un film bien plus personnel que certains détracteurs le disent ou que lui-même ne veut bien l’avouer. Ainsi, s’il accepte de se lover dans la position de movie-maker, il va néanmoins conjuguer les desiderata de la production avec ses propres envies et ainsi proposer une vision satisfaisante pour les deux parties. Balayant les réticences de certains en proposant un cas de plus en plus rare : une œuvre de studio fabriquée par un auteur. Soit un long-métrage catalyseur de ses obsessions mais aussi d’une pop-culture en effervescence en sus d’un ride purement et simplement jouissif.

PARTIE I – VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE ? »

Blade 2 prend place quelques temps après le premier épisode. Parti à Moscou, endeuillé par la mort de Whristler, son mentor et père de substitution, Blade cherchait en fait la trace de ce dernier. Car Whristler n’était pas mort (ça, c’est une belle couleuvre à avaler, il faut l’admettre) et ses ennemis de toujours, les vampires, l’ont capturé pour le transformer en l’un d’entre eux. Libéré à Prague par Blade et son nouvel acolyte Scud (Norman Reedus, déjà furtivement dans Mimic), Whristler est récupéré à temps pour empêcher sa mutation. C’est alors que deux messagers vampires font irruption dans le repaire du trio, demandant de l’aide face à un nouvel ennemi commun : Le Faucheur. Une créature qui se nourrit aussi bien d’humains que de vampires et dont l’expansion se fait vitesse grand V. D’abord réticent à s’associer à ses ennemis jurés, Blade accepte et mène alors le Peloton Sanguin (nous utiliserons le terme VO nettement plus cool de Blood Pack) vers une guerre contre les Faucheurs.

Vous l’aurez compris, Blade 2 investit une logique très Aliens – Le Retour avec son groupe badass de mercenaires sur-entraînés face à des créatures belliqueuses. Il n’est pas interdit de le penser tant le schéma de James Cameron est une tarte à la crème des suites faites après un succès inattendu ([REC]2, The Descent 2, La Colline à des Yeux 2…). Une idée qui a fait ses preuves soit doubler la dose initiale (plus d’action, plus d’horreur) et offrir au spectateur tout ce qu’il a aimé auparavant mais de façon encore plus fun et décomplexée. L’idée principale étant ici d’associer Blade à des vampires pour renouveler la mécanique.

Pour dissiper les logiques malentendus sur Mimic et Blade 2, qui partagent nombre de liens notamment toute une partie dans les égouts, il faut savoir que cette idée vient de Goyer et préexiste à l’engagement du réalisateur. Del Toro s’accommode cependant très bien de ce postulat souterrain et viril en corrigeant néanmoins l’approche du nouveau monstre qu’est le Faucheur.

Initialement, la créature devait pouvoir se transformer comme La Chose du film éponyme de John Carpenter. Sa langue, déjà en sangsue cauchemardesque pouvait ainsi surgir de nulle part et notamment de la main ou du haut de la tête. Del Toro trouve plus effrayante et intéressante l’idée que la langue tentaculaire reste dans la bouche mais puisse se déployer vivement par une scission de la mâchoire inférieure (comme une grenouille). C’est cette idée qui restera et finira par qualifier l’approche globale du mythe vampirique par le réalisateur, préfigurée grossièrement par Mimic et quasi-identique dans The Strain.

Nous le disions, Del Toro est fasciné par les vampires depuis l’enfance et notamment « d’un point de vue mythologique et ésotérique ». En ce sens, Guillermo Del Toro s’avère incollable sur les nombreuses facettes du mythe, connaissant par coeur les arcanes du sous-monde vampirique et les différentes espèces qui le constitue puisque, d’une région à l’autre du globe, le vampire change radicalement de sens, de nature et d’aspect. Il trouve d’ailleurs beaucoup d’inspiration dans d’obscurs livres du clergé faisant état d’épidémies vampiriques de par le monde en divers temps. Cronos, qui explorait déjà ce thème, lui a permis de prendre quantité de notes qu’il utilisera en partie sur Blade 2 puis en totalité sur The Strain.

Soucieux d’une crédibilité et d’une cohérence biologique à sa créature, même s’il note la ressemblance physique avec le vampire du Génération Perdue de Joel Schumacher, le Faucheur de Del Toro est principalement inspiré du Strigoï, le vampire d’Europe de l’Est. Nous parlions déjà de cette mâchoire cauchemardesque caractéristique, il faut y ajouter l’idée que chez le réalisateur, le vampirisme est un parasite (chose rappelée lors d’une rituelle scène de dissection) et que le métabolisme rapide de ces monstres les affame et leur fait dégager énormément de chaleur à l’inverse des vampires communs dont il partage une unique faiblesse : le soleil. Del Toro reprend également tout le fonctionnement insectoïde déjà en place dans Mimic, Les Faucheurs se déplacent par les égouts, souvent en meute grouillante et affamée avec toujours un esprit de ruche dominée par leur chef Nomak. Les réflexes de survie sont animaux comme se séparer d’une partie de son corps si elle est coincée (le bras dans le mécanisme, le Faucheur qui déchire son abdomen pour fuir vers le haut…) et Del Toro rajoute une peu ragoûtante idée : deux vésicules à la place des omoplates filtrant le sang et rejetant une urine ocre.

Les Faucheurs rompent ainsi avec le mythe du noctambule romantique d’Anne Rice, revenant par la crédibilité biologique à l’état animal d’une créature obsédée par le besoin de sang. Le vampirisme est défini ici comme un arbovirus, sa mutation dope la maladie tel un cancer boosté. Sa dangerosité et sa prolifération, à l’image des Mimics du film éponyme, sont une menace non seulement pour l’homme mais aussi pour son prédateur : le vampire commun. Del Toro retravaille ainsi la dialectique déjà traversée par Mimic, persistant à explorer les même questions d’évolution, d’altérité et de création. Notamment par sa créature, métaphore de junkies en manque parcourant les souterrains en quête de leur dose et à abattre selon la société normée.

Blade 2 se permet ainsi de mettre en scène des personnages bien plus conscients de la question de leur suprématie que ceux de Mimic. Via bien sûr l’eugénisme d’un Damaskinos (le maître des vampires) souhaitant créer une espèce pure et parfaite mais aussi par le Blood Pack dont le look se rapproche d’un gang de skinheads ou d’une milice fasciste. Une bonne partie de ce même Blood Pack (Reinhardt, Chupa et Priest) s’avère d’ailleurs assez radicale, provoquant Blade sur sa couleur de peau (« Est-ce que tu peux rougir ? ») et ne faisant jamais une seule fois confiance au diurnambule. Priest d’ailleurs, le premier à passer l’arme à gauche, va plus loin en proposant de tuer tout le monde (ses semblables) dans L’Antre de la Souffrance comme une bonne purge fanatique. Peu étonnant donc que Priest tombe le premier puisque rappelons que chez Del Toro, le divin théologique n’existe pas, ou plus, comme le rappellera l’Eglise abandonnée quelques instants plus tard. Il reste bien entendu des symboliques chrétiennes de ci, de là comme ces deux moments de crucifixion ainsi que des bains de sang à la Bathory évoquant naturellement des renaissances mais, dans l’ensemble, l’idée reste celle d’un Dieu absent et/ou remplacé. En cela, on relèvera une légère incohérence de propos quand Damaskinos pose à sa fille la question : « Qui Dieu privilégie sur la toile, la mouche ou l’araignée ? ».

Del Toro pose aussi avec Blade 2 les fortes bases de The Strain, sa trilogie en trois tomes co-écrite avec Chuck Hogan puis adaptée en série sur FX (la diffusion vient de s’achever après quatre saisons). Au-delà des vampires mis en mouvement, les Strigoï, très similaires aux Faucheurs (les égouts, leur expansion épidémique,…), on retrouve l’idée d’une industrie vampirique organisée. La première séquence à la banque du sang de Blade 2 ainsi que la suivante dans une laiterie reconvertie dans le pompage d’humains renvoient à la fin de The Strain. Tout comme l’idée d’un maître vampirique accompagné de son disciple bureaucrate. Il est d’ailleurs troublant de constater qu’ils ont le même look dans les deux oeuvres.

Pour anecdote, la seule blague écrite par Del Toro dans le script concerne justement le disciple, défini comme presque humain car il est avocat

PARTIE II – GEEK, VOUS AVEZ DIT GEEK ? »

Blade 2 est, dès le début, vu par Del Toro comme un défouloir. Jusque ici versé dans un cinéma plutôt sérieux, le réalisateur mexicain n’a pu encore déchaîner sa passion pour les comics, les mangas, les jeux-vidéos, le cinéma bis et j’en passe. Tel un ado sur le point d’imploser pour sa première fois, Del Toro ouvre les vannes de sa geekitude et offre un manifeste jouissif qui anticipera nombre d’obsessions hollywoodiennes courant jusqu’à aujourd’hui.

En premier lieu, les comics puisque au-delà d’être l’adaptation de l’un d’eux, Del Toro souhaite livrer une œuvre nourrie de cette esthétique et de son langage. Heureux hasard, le tournage à Prague (bien moins cher) donne l’idée à son chef-opérateur Gabriel Berastain d’inverser les dominantes habituelles. Là où, dans la majorité des films, les jours sont à dominante chaude et les nuits à dominante froide, les nuits de Prague sont jaunes de par l’éclairage public au sodium. Berastain propose alors à Del Toro de passer les nuits en ambre et les jours en bleu, ce que le réalisateur, obsédé par ses deux couleurs, acceptera avec une joie non dissimulée. Ce code esthétique reviendra d’ailleurs dans une bonne partie de sa filmographie. Par cette note d’intention, Blade 2 va ainsi rompre avec l’esthétique froide et urbaine du premier en proposant un travail chromatique plus poussé (notamment une séquence entière baignée de bleu cobalt). Mais le film va aussi se distinguer via des séquences d’actions inspirées des comics, de la japanimation et du cinéma de Hong-Kong.

En pré-production, Del Toro visionne ainsi l’intégralité des rushes tournés par Norrington sur le premier Blade pour assurer une certaine continuité dans son opus. Mais il s’aperçoit aussi des intestices où il pourrait dynamiser ses propres séquences et offrir des affrontements dignes des illustrés Marvel ou de Superman 2, l’influence revendiquée. Au-delà d’un découpage qui privilégiera les plans larges et d’un travail sur l’espace très classique, Del Toro veille à tourner chaque scène de combat comme un ballet de comédie musicale. A l’image du travail chorégraphique millimétré et rythmé d’un Gene Kelly, Del Toro veut ainsi une exécution fluide qui s’étend dans le temps et l’espace et qui trouvera sa dynamique finale au montage.

Le travail des chorégraphes est bien entendu fondamental, l’idée étant d’imaginer principalement des affrontements entre surhommes défiant les lois du corps, de la physique et de la gravité tout en mixant les styles de combat (on trouve même une prise de catch !). Au-delà de Jeff Ward (superviseur cascades du premier Blade) et de Clay Fontenot (doublure de Wesley Snipes), il est amusant de noter que les autres chorégraphes de combats ne sont autres que Snipes lui même et la superstar chinoise Donnie Yen ! Héros de Del Toro, Donnie Yen (qui interprète aussi Snowman) restera malheureusement peu de temps sur le tournage mais supervisera notamment l’impressionnant combat dans le repaire de Blade.

Au-delà de ce travail on-set, la plus-value « comics » qu’apportera la novatrice L-Cam est loin d’être négligeable tant elle se ritualisera par la suite dans le genre (rien que dans Spider-Man, sorti 1 mois et demi après). Concrètement, la L-Cam permet une symbiose du travail de plateau et des effets visuels numériques pour faire cohabiter, en un même plan, l’acteur et sa doublure infographique. C’est ainsi que les plans les plus impressionnants du métrage permettent, en un même mouvement, de voir Nomak décocher un coup de poing titanesque à Blade qui s’envole, percute une colonne et retombe au sol dans une pose iconique. Toutes les actions impossibles physiquement peuvent donc être générées numériquement, complétant une scène avec aussi peu de limites que dans les pages d’un comics de super-héros. Le film est d’ailleurs truffé de ces excellents plans (signé Phil Tippett et son équipe) qui, aujourd’hui, n’ont pas pris une ride et sont toujours aussi impactants.

Tout le travail d’iconisation des personnages est également tiré de cet héritage comics (et manga). Pensé comme une version super-héroïque des Douze Salopards, le Blood Pack réunit des personnalités bigarrées, burinées et burnées reprenant les archétypes des récits pulp. Un colosse mutique et sa petite amie aux cheveux rouges, un samouraï, un prêtre vampire, deux grosses brutes… Bref, une équipe de durs à cuire, prête à en découdre, iconisée en un plan démentiel au son du I against I de Massive Attack et Mos Def.

Bien entendu, le travail de design offre à chacun un écrin esthétique à son personnage bigger-than-life renforçant la dimension surréelle du métrage. Jusque dans une descente dans les égouts où les tenues, coques moulées de plastique noir brillant personnalisées selon chacun des membres, ne sont pas sans préfigurer celles de Pacific Rim tout en rappelant furieusement celles du manga Gantz.

Bien aidé par des punchlines vulgos et un esprit trash, Blade 2 propose aussi une violence inhabituelle dans les adaptations de comics. Une violence déréalisée, outrancière et parfois volontairement gaguesque versant hectolitres de sang et autres fluides comme un illustré qui barboterait dans le crapoteux. Du gore pour le gore, uniquement là pour le fun et dont l’une des premières giclées en introduction est définie par Del Toro comme un Jackson Pollock.

Sans parler bien entendu de la direction artistique, toujours assurée par Carol Spier (Mimic) et qui soutient l’aspect de démesure pop de l’entreprise en imaginant des espaces fantasmatiques fouillés et exécutés majoritairement (et de main de maître) par les équipes tchèques. Un production design magnifié par la caméra de Del Toro qui reproduit le dynamisme et la fluidité de lecture d’un comics en faisant notamment traverser les surfaces à sa caméra pour éviter les raccords.

watchmen-film-dr-manhattan-implosionCette filiation à l’univers comics passe aussi par des citations explicites de la part de Del Toro. Si le fait de voir Scud habillé d’un T-shirt BPRD (référence à Hellboy) est amusant mais anecdotique, la présence de Mike Mignola derrière certains designs l’est moins. On notera notamment l’appareil de torture final imaginé par le créateur d’Hellboy. Si Del Toro cite Frank Miller comme une influence (peu visible) pour la scène des égouts, c’est bel et bien son « Dr Manhattan Shot » qui retient l’attention tant il récupère parfaitement l’esprit d’une séquence de Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons. On pourra citer également Jack Kirby comme influence sur les explosions des faucheurs, notamment dans les égouts avec les dense light dots, ces effets de lumière très épais ritualisés par le crayon du King.

Mais le plan le plus iconique et impactant du film à ce niveau reste sans conteste le « Frazetta shot » où Del Toro reprend les compositions triangulaires typiques de l’illustrateur de Conan, Frank Frazetta, pour montrer Nomak déchirant une jugulaire avec, à ses pieds, les cadavres des ennemis. Épique !

On pourrait encore parler d’un mixage « qui souligne l’onomatopée » comme dirait Del Toro ainsi que ce modèle de générique (encore le fruit d’Imaginary Forces, déjà à l’oeuvre sur Se7en ou Mimic) et qui reprend la dialectique des comics à la perfection. Des inserts parlants, un montage dynamique, une voix-off résumant les faits sur une musique entraînante. La parfaite introduction à ce qui suivra.

Les autres hommages sont à piocher ci et là et révélés par Del Toro sur l’excellent Blu-Ray sorti en 2012. On apprend ainsi que le bushido, le code des samouraïs, est injecté en plusieurs endroits du films : la ritualisation des armes (le pistolet de Whristler gardé comme relique), la recherche par le ronin (Blade) de son sensei (Whristler), l’honneur de Nyssa et de Nomak… La mort de Nomak étant, elle, inspirée directement des films de la Hammer dans le sort souvent tragique et pathétique réservé à la créature qui met d’ailleurs, en ce lieu, elle-même fin à ses jours. Les mécaniques d’un cinéma d’horreur très démonstratif (en opposition avec l’horreur d’ambiance qui qualifiait en partie Mimic) sont ici de toute manière parfaitement hybridées au cinéma d’action. Renforcées par l’esprit old-school d’un Del Toro privilégiant les impeccables effets pratiques de Steve Johnson au maximum.

Le personnage de Blade retrouve aussi les accents plus poussés de blacksploitation qu’il possédait dans le comics puisque désormais débarrassé des présentations d’usage. Wesley Snipes sort ainsi du cadre monolithique du héros dead serious pour proposer un Blade crâneur et cabotin. Une sorte de Shaft chasseur de vampires qui n’oublie pas de balancer ses punchlines entre deux sourires carnassiers. Au passage, un changement d’orientation salutaire pour le personnage qui survivra cyniquement dans la suite. Cette classe frimeuse le rapproche aussi d’un James Bond, comme l’utilisation des amusants gadgets créés par Scud et Whristler. D’ailleurs, l’un des décors de fin est un véritable repaire de vilains Bondesques sous influence Ken Adams qui participe au côté pop de la chose et préfigure, de l’extérieur, le BPRD d’Hellboy.

Le jeu-vidéo est aussi cité, le nerd Del Toro revendiquant l’influence de Doom dans la première scène d’action. Plus généralement, l’atmosphère générale rappelle l’ambiance de l’actioner d’ID Software et plus simplement d’un FPS par cette fusillade continue contre un ennemi dupliqué à l’infini (les faucheurs, les gardes,…) dans les couloirs de niveaux prédéfinis (le club, les égouts, Caliban Industries…). On retrouve également une mise en scène proche des jeux de combats dans l’affrontement super-héroïque entre Blade et Nomak, revenant par deux fois en deux « arènes » différentes et ponctué de finish-moves galvanisants.

Pour anecdote :

  • Un très grand ami de Wesley Snipes devait faire un caméo dans Blade 2. Michael Jackson, puisque c’est son nom, devait apparaître dans la scène de L’Antre de la Souffrance empaquetant du sang dans une valise. Par des conflits d’emploi du temps, Jackson n’a pas pu faire son caméo et la scène a été tournée avec un acteur tchèque pour finalement, et c’est bien heureux, disparaître au montage. La scène est trouvable sur le Blu-Ray.
  • On peut retrouver en plusieurs endroits du film une télé où Scud regarde Les Super-Nanas. Rien de particulier à cette citation si ce n’est opérer un décalage dans le ton du film mais saviez-vous qu’initialement, le dessin animé présenté devait être Speed Racer ? Faute de droits, cela n’a pu se faire mais il est amusant de voir une référence commune de plus entre le cinéma de Del Toro et celui des Wachowski (qui réaliseront l’adaptation ciné de Speed Racer en 2008).
  • Quentin Tarantino a demandé conseil à Del Toro pour Kill Bill – Volume 1, lui qui prévoyait aussi sa scène sanglante de combat des Crazy 88 sur un sol vitré comme une des scènes de Blade 2. Le réalisateur l’a d’ailleurs prévenu de l’enfer de tournage que cela représentait.

Ce socle de références, qui pioche intelligemment et à loisir dans les différents médiums constitutifs de la geek culture, s’est révélé très en phase avec la mode de son époque. Matrix, Dark City, Equilibrium, Underworld sont aussi des oeuvres, contemporaines de Blade 2, qui tirent leurs idées et leurs images de ce même terreau fertile. Avec bien entendu plus ou moins de bonheur. Au final, tous ces films partagent donc une esthétique commune. Soit une tendance pour la nuit underground, la musique punk, rap ou métal, des personnages extrêmement classieux, enserrés dans des costumes de cuir noir et portant en toutes circonstances des lunettes de soleil. Un monde derrière le monde, urbain, gothique et glacé, empesé de considérations très sérieuses et d’iconisation clippesque que Blade 2 arrive néanmoins à détourner par son fun revendiqué.

« PARTIE III – SHAKESPEARE, VOUS AVEZ DIT SHAKESPEARE ? »

Blade 2 est un film qui suscite les ricanements. Une oeuvre volontiers vue comme débile pour son scénario linéaire et non-stop, son ton décomplexé et ses personnages archétypaux. L’exemple même de la série B crétinoïde selon certains, un produit gore, violent et stupide destiné aux ados pour les autres. D’où sa place à part (le faux pas) dans la filmographie du célébré Del Toro pour une poignée de fans pourtant moins choqués de voir une profession de foi similaire appliquée x 10 au blockbuster Pacific Rim.

Au-delà d’être en désaccord total avec ce constat fait autour de Blade 2, il est amusant de noter que pour un film « débile », sa fabrication révèle un travail hautement moins « crétin » de la part de Del Toro. L’oeuvre est ici complètement en maîtrise d’un auteur bien conscient des carences sans gravité de son métrage d’un point de vue scénaristique ou de dialogues. D’autant plus que Del Toro assume avoir privilégié le cool à la logique en taillant dans le gras, enlevant des tas de scènes d’explication inutiles qui retardaient selon lui une intrigue voulue frénétique. Le réalisateur dira d’ailleurs à l’époque : « Si votre truc c’est la logique, regardez A.I ». Le fun supplante ici le rationnel, embrasse avec bonheur un ridicule très subjectif pour offrir le divertissement fantastique total promis. Cela n’empêche néanmoins pas la substance et ce que les ricanements ont oublié, c’est justement d’y regarder de plus près.

On le disait, Del Toro n’aime pas le personnage de Blade et, lors de son arrivée sur le projet, il le signifie à Wesley Snipes en lui disant qu’il ne comprend pas cet anti-héros. La réponse est sans appel de la part de Snipes : « Laisse-le moi… ». Le deal est clair, Wesley Snipes garde complètement le contrôle sur le personnage et Del Toro s’occupe des vampires. Forcément, à ce petit jeu, Del Toro retourne la dynamique et s’attarde longuement sur l’antagoniste faucheur Nomak (Luke Goss) jusqu’à déclarer que, pour lui, Nomak est le héros du film et qu’il est « de son côté ».

S’ensuit donc la construction opératique d’un personnage redoutable, prince déchu habité par la haine mais aussi vraie figure tragique traitée avec empathie. Fils caché de Damaskinos passé par la mutation génétique, Nomak est une créature monstrueuse mue par un besoin compulsif de sang. Il tue pour nourrir un appétit gargantuesque et ses victimes sont, en cela, des gens qu’il ne regrette pas de tuer, principalement des vampires. C’est son « éthique », selon Del Toro, de s’attaquer aux criminels et aux tueurs. Sa faim de sang s’accompagne donc d’une vengeance qu’il nourrit envers ses pairs et surtout son père qui commandite son exécution. Le fils junkie de la famille en somme, celui dont on ne veut pas parler alors qu’il est aussi légitime que les autres. Et quand il revient en plein repas de Noël, de la viande s’ajoute au menu.

Tout mène donc à cette confrontation entre le père et le fils. Confrontation qui verra Nomak tuer son géniteur (idée pompée par Underworld – Evolution), dans une étreinte, sous les yeux de sa soeur Nyssa. Le prince déchu devient alors roi et Nyssa accepte son destin en offrant sa gorge à son frère. Pour mutation ou mort, la chose n’est pas clarifiée mais sa dimension incestueuse n’en reste pas moins troublante. Blade affronte Nomak et le tue, la mort vient alors comme une libération pour Nomak qui se suicide (« C’est bizarre…je n’ai plus mal. ») et Blade porte Nyssa, blessée mortellement, pour voir le soleil levant. En quelques plans d’une poésie totale, Nyssa part alors lentement en cendres qui s’envolent sous le regard de Blade. Idée pompée ensuite par 30 jours de nuit cette fois-ci.

A la vue de ce triumvirat antique (le roi, le prince, la princesse), il n’est pas impossible que vous pensiez à un autre film de Del Toro, jumeau de Blade 2 dans ce rapport : Hellboy 2 – Les légions d’or maudites. Et c’est totalement vrai. Le Prince Nuada (Nomak, les deux sont d’ailleurs joués par Luke Goss), fils renégat, veut défendre son peuple mais son père, le roi Balor (Damaskinos), s’oppose à lui avec l’aide de sa fille Nuala (Nyssa). Dans sa rage, Nuada tue Balor. Et dans la même logique d’un destin corrélé entre le frère et la soeur (ils sont ici promis l’un à l’autre et liés physiquement), c’est le sacrifice de Nuala qui permettra de stopper son frère dont la mort aura un sens plus ambigu que le simple décès d’un antagoniste. La reprise est même esthétique puisque Balor, Nuada et Nuala présentent tous les trois un teint marbré rappelant les statues antiques. Ce qui voit leur mort les faire se transformer, littéralement, en statues de marbre. Comme un Damaskinos au teint de marbre poli dans ce Blade 2 et à la mort identique.

Pour anecdote, le personnage devait aussi avoir une perruque blonde et Del Toro, réticent, céda le temps d’une prise pour que le producteur ne l’embête plus avec cette idée ridicule. Devant le résultat, facile de dire qui a eu raison.

Bien évidemment, toute cette histoire secondaire se voit traverser par des nombreux ponts entre les mythes de Jésus, Frankenstein, ceux de l’antiquité et évidemment Shakespeariens. Cette dernière filiation trouve d’ailleurs aussi sa légitimité dans d’autres aspects :

  • Les personnages de Reinhardt et Scud, deux félons d’une race différente agissant pour la même cause.
  • Le nom de la société vampirique Caliban Industries inspiré de l’esclave monstrueux de La Tempète.
  • Si ce n’est une romance, le rapprochement de Blade et Nyssa effleure bien entendu Roméo et Juliette avec toute une dimension érotique dans le don de sang de Blade à Nyssa.
  • Blade, de par sa double altérité, est semblable au personnage d’Othello.

Initialement, toute cette lecture de tragédie familiale devait d’ailleurs se lier à Blade puisque Nomak était son frère génétique dans les premières versions du scénario (Nomak a été créé avec le sang de Blade). Chose diablement intéressante tant elle aurait pu préfigurer les futurs dilemmes d’Hellboy quant à son appartenance identitaire, à savoir être un monstre ou un homme. A ceci fut finalement préférée une construction en miroir des relations paternelles, Damaskinos et Nomak s’opposant à Blade et Whristler.

Dans un cas, nous avons donc Damaskinos qui veut tuer Nomak mais c’est finalement l’inverse qui se produit. Dans l’autre, Blade sauve son père spirituel Whristler ce qui, à la fin, permettra à Whristler de sauver son fils d’adoption. Une construction basique des enjeux mais payante thématiquement d’autant que l’addiction au sang de Nomak renvoie à une addiction de plus en plus grande de Blade à son sérum d’inhibition (qui lui enlève la soif de sang) et qu’il contrecarre en cédant à sa pulsion pour vaincre Nomak (et donc assumer son monstre intérieur). Bien entendu, cette lecture ne s’impose pas d’elle-même dans un métrage tourné vers l’action et le suspense. Mais ne serait-ce que la présence d’une scène coupée narrant la rencontre de Blade et Whristler aiguille sur cette obsession paternelle récurrente chez Del Toro. Obsession couplée à l’acceptation du statut monstrueux et qui s’exprimera pleinement dans Hellboy.

On l’aura compris, Blade 2 n’est pas qu’un divertissement bisseux et jouissif. C’est aussi un film complet imprimant profondément la patte de son géniteur, aussi à l’aise ici que dans des oeuvres plus intimistes. Au rythme soutenu et addictif, Del Toro parlant en un endroit d’une vingtaine de pages résumées en vingt lignes, s’ajoute la générosité boulimique du bonhomme. Et au fun décomplexé se marie un travail esthétique et thématique cohérent et fouillé. L’idée même du pop-corn movie dont on voudrait toutes les semaines : oeuvre exigeante dans sa fabrication (le film parait le double de son budget de 54 millions) mais tournée entièrement vers le plaisir et la stimulation de son spectateur. Soit la profession de foi qu’appliquera Del Toro aux deux Hellboy et à Pacific Rim.

Il ne vous reste plus qu’à commander une pizza, décapsuler une bière et vous rappeler que les comic-book movies, c’est aussi ça. Bonne soirée !

SOURCES :

« Cabinet de curiosités : Mes carnets, collections et autres obsessions », Guillermo Del Toro et Marc Scott Zicree.
Suppléments du Blu-ray de Blade 2 édité chez Metropolitan

Et pour voir les peintures de l’artiste Jachson Pollock : https://www.artsy.net/artist/jackson-pollock

Auteur : Adrien Beltoise

Zombillénium : une adaptation réussie

0

Le dessinateur Arthur de Pins s’associe avec Alexis Ducord pour adapter sa bande dessinée Zombillénium en film d’animation. Le pari est réussi.

Synopsis: Dans le parc d’attractions d’épouvante Zombillénium, les monstres ont le blues. Non seulement, zombies, vampires, loups garous et autres démons sont de vrais monstres dont l’âme appartient au Diable à jamais, mais en plus, ils sont fatigués de leur job, fatigués de devoir divertir des humains consuméristes, voyeuristes et égoïstes, bref, fatigués de la vie de bureau en général, surtout quand celle-ci est partie pour durer une éternité… Jusqu’à l’arrivée d’Hector, un humain contrôleur des normes de sécurité, déterminé à fermer l’établissement. Francis, le Vampire qui dirige le Parc n’a pas le choix : il doit le mordre pour préserver leur secret. Muté en drôle de monstre séparé de sa fille Lucie et coincé dans le parc, Hector broie du noir… Et si il devenait finalement la nouvelle attraction phare de Zombillénium ?

Adapter sa propre bande dessinée n’est pas chose aisée. Ayant déjà un pied dans l’animation avec sa série Magic, Alexis de Pins a su insuffler à son oeuvre une nouvelle dynamique. Parce que le long-métrage est très bon. L’histoire déjà, même si elle reprend les mêmes lieux et certains personnages, n’est pas copiée sur son travail original. Le personnage principal est différent, ainsi que le déroulement des événements.

L’animation en elle-même est aussi très fluide et marche très bien. Les couleurs sont tout bonnement sublimes, avec de vraies trouvailles dans certains passages, comme par exemple le très court moment où l’on passe en vue en première personne. Ou bien lors du spectacle du train fantôme. C’est un régal pour les yeux. Et comme le style des Bandes Dessinées a été respecté, cela donne un certain cachet à l’ouvrage.

La force du film est aussi d’être tout public, car le thème du parc d’attraction ravira les enfants, et certaines références sont pour adultes. Il est également drôle, avec une touche d’humour bien dosée. Mais ce qui marque définitivement le spectateur est l’utilisation de la musique. Mat Bastard a fait un très bon travail de ce côté-là, car le passage du concert est une apothéose musicale combinée à une animation divine. Musique parfois tournée en dérision, notamment avec le thème musical du méchant, le vampire Steven.

Petit bémol : bien que les personnages soient très attachants, on regrette qu’ils ne soient pas plus fouillés et développés. Comme le long-métrage est très court (il fait 78 minutes), l’histoire va très vite et les événements s’enchaînent trop rapidement. Il aurait fallu étirer un peu le long-métrage afin de plus développer la psychologie des personnages. Mais même sans cela, cela reste un très bon travail.

Arthur de Pins et Alexis Ducord sont parvenus à livrer une œuvre belle, drôle et divertissante qu’il faut aller voir en salles afin de mieux profiter de ses dessins et de son ambiance sonore. N’hésitez-pas, foncez !

Zombillénium : Bande-Annonce

Zombillénium : Fiche Technique

Réalisation : Arthur de Pins, Alexis Ducord
Scénario : Arthur de Pins, Alexis Ducord, d’après l’oeuvre d’Arthur de Pins
Doublage : Emmanuel Curtil, Kelly Marot, Alain Choquet, Esther Corvez-Beaudoin, Arthur de Pins
Animation : David Nasser
Montage : Benjamin Massoubre
Musique : Eric Neveux, Mat Bastard
Producteur: Léon Perahia
Société de Production : Maybe Movies
Distributeur : Gebeka Films
Durée : 1h18
Genre : Animation
Date de sortie : 18 octobre 2017

France – 2017

Quadras, saison 1 : mariage au bord de la crise de nerfs

0

M6 a diffusé la fin de la première saison de Quadras la semaine dernière. Retour sur cette série co-produite par François-Xavier Demaison, qui tient également le rôle principal.

Synopsis : Alex et Agnès, deux quadragénaires, se marient entourés de leur famille et de leurs amis. Agnès profite du plus beau jour de sa vie pour faire une annonce. Cette nouvelle va bouleverser toute la soirée et même remettre en cause ce mariage…

Quadras était au départ une série prometteuse : elle démarre sur un événement (l’annonce d’Agnès à la fin du premier épisode) qui va bouleverser une seule soirée. Cette soirée exceptionnelle occupe donc les huit épisodes de la première saison. Chaque épisode se focalise sur un invité de la soirée. Ainsi, le but de la série est de jouer sur différents niveaux temporels. D’un côté, les personnages veulent découvrir certains secrets. De l’autre, chaque épisode, qui se focalise sur un invité, fait appel à plusieurs flashbacks.

La mise en scène par la co-créatrice Mélissa Drigeard (également réalisatrice de Jamais le premier soir avec Alexandra Lamy) et Isabelle Doval (Rire et châtiment, Fonzy) est convenable. Quant à l’écriture, elle s’avère plutôt ambitieuse en voulant mélanger les différents genres : on alterne aussi bien entre la pure comédie (par exemple, les personnages sont des stéréotypes et le scénario joue sur les quiproquos) et le drame (jusqu’au dernier épisode, nous ne sommes pas sûrs qu’un happy end puisse avoir lieu). Quadras semble aussi être inspiré par une écriture mêlant les codes télévisuels et théâtraux. Le discours sur le mariage n’a rien de nouveau mais il reste tout de même intéressant. Peut-on envisager un mariage en cachant certaines choses ? Comment faire des concessions ? Alix Poisson (Parents, mode d’emploi) et François-Xavier Demaison (L’outsider, Arrête ton cinéma) se retrouvent après la remarquable mini-série Disparue, diffusée sur France 2 en 2015 (elle incarnait la mère de la victime, lui le flic). Les réunir de nouveau était une excellente idée, leur couple est une évidence !

On a toujours envie d’être bienveillant avec des projets télévisuels intéressants, surtout diffusés sur une grande chaîne comme M6. Hélas, Quadras est une petite déception qui ne développe pas suffisamment tout son potentiel. Comme on l’a dit, cette série veut mélanger les différents tons, en basculant sans cesse entre la comédie et le drame. Mais elle ne parvient pas réellement à trouver un équilibre entre ces propositions. Résultat : on se contente de découvrir les différents épisodes sans rire ni s’émouvoir. On ne s’ennuie pas  mais on regarde le tout sans réellement s’intéresser aux sorts des personnages.

L’écriture n’est pas non plus inintéressante comme on l’a déjà laissé sous-entendre. Jusqu’au dernier épisode, des enjeux savent bousculer les personnages dans leurs retranchements. Les personnages d’Alex et Agnès sont certainement les plus intéressants. Ils sont tous les deux égoïstes mais ils restent attachants. On n’approuve pas nécessairement leurs comportements mais on peut comprendre leurs agissements. En revanche, même si les interprétations restent plutôt bonnes, les seconds rôles ne sont pas très bien écrits. A force de jouer sur les stéréotypes (ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose dans le cadre d’une comédie), les personnages croulent très vite sous des clichés désespérants. Enfin, revenons sur le titre légèrement mensonger : la série s’intitule Quadras. Tout partirait alors de la crise de la quarantaine d’Agnès et Alex (leur mariage soudain, leur futur etc…). Mais à force de nous exposer de nombreux invités aux profils très différents, on finit par perdre ce principal fil conducteur.

Quadras est une série ambitieuse qui devra cependant améliorer certains points si une deuxième saison débarque dans un futur prochain.

Quadras : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Q4DsctxwBso

Quadras : fiche technique

Créée par Mélissa Drigeard et Vincent Juillet
Casting : François-Xavier Demaison, Alix Poisson, Anne Benoît, Julien Boisselier, Marius Colucci, Mélissa Drigeard, Sarah Le Picard, Charlie Bruneau, Jean-Philippe Ricci, Hubert Delattre, Brigitte Sy…
Genre : comédie dramatique
Format : 52 minutes
Premier épisode (France) : 19 septembre 2017
Chaîne d’origine : M6

Festival Lumière 2017 : le déjanté William Friedkin !

0

A l’instar de Guillermo Del Toro, Tilda Swinton et Michael Mann avant lui, le mythique réalisateur de French Connection, William Friedkin, s’est prêté au jeu de la MasterClass. L’occasion de parler sans filtre sur sa (longue) carrière, émaillée de ça et là par quelques gros hits (parfois) à la genèse compliquée.

Sorcerer, L’Exorciste, Police Fédérale Los Angeles, La Chasse, Killer Joe… Autant de films qui ont fait de William Friedkin un réalisateur incontournable de la sphère cinéphile. Le voir donc s’avancer tout sourire, basket au pied et veste en cuir sur le dos, a quelque chose d’irréel. Et pourtant, passé la stupéfaction que de le voir ovationné sur la scène, un seul sentiment prédomine : l’honneur. De son coté, comme du nôtre (d’ailleurs). Un sentiment qu’il n’hésite pas à partager, rappelant au passage tout son amour pour l’événement :

Je vous remercie d’être là. Je suis vraiment honoré d’être ici avec vous aujourd’hui ; qui plus est au Festival Lumière. Ce Festival est incomparable. Il n’y a pas d’équivalent.

Insistant pour être debout (et ce malgré ses déjà 82 ans au compteur), Friedkin commence alors, sous l’impulsion du journaliste Samuel Blumenfeld (Le Monde), à se dévoiler. On apprend que le réalisateur de Bug, dans sa jeunesse, était aussi impertinent que maintenant :

Je ne suis jamais allé à l’université mais au moins, je suis allé au lycée. Là-bas, j’aimais foutre la merde. Je m’invitais, masqué, dans les salles de classe, jetais de la craie sur les tableaux et détalais ensuite en courant.

De plus, outre le fait de n’être jamais allé à l’université, Friedkin n’a jamais foulé le sol d’une école de cinéma. Une tare pour certains, mais en tout cas pas pour lui comme il aime à le rappeler en évoquant ses années lycée, qui ont été déterminantes dans sa découverte du média cinéma :

A l’époque, le cinéma était pour moi du divertissement. Mais quand j’ai eu 20 ans, un ami à qui je faisais pleinement confiance m’a convaincu d’aller voir Citizen Kane avec lui. Je me souviens avoir été sidéré par le film. A tel point que je suis entré dans le cinéma à 12h et en suis sorti à 22h, le temps pour moi de le voir 6 fois d’affilée.

Un véritable choc donc. Forcément, la question qui vient ensuite, c’est de savoir l’impact. En quoi ce film a été une révélation ? Que lui a-t-il appris ? Là encore, Friedkin a son mot à dire puisqu’il fait état d’une véritable révélation devant le travail d’Orson Welles :

Je me souviens qu’avant d’entrer dans la salle, je ne savais pas ce que je voulais faire. A la sortie, je ne savais pas ce que c’était, mais je savais que c’est ce que je voulais faire. J’en étais sûr car ce film m’avait tant appris. Que ça soit sur le storytelling, le montage, la mise en scène, les acteurs. Bref, TOUT. J’aimais surtout cette histoire parce qu’elle dépeint l’idée quasi biblique de l’homme qui gagne tout mais qui perd son âme en le faisant.

Pour autant, Citizen Kane n’est pas le seul film à avoir impressionné l’américain puisque deux autres longs métrages l’ont marqué (dont un venant de France) : 

Dans l’histoire du cinéma, il y a eu des films qui ont été des tournants. A mes yeux, outre Citizen Kane, on a La Naissance d’une Nation (de D.W. Griffith, 1915) et A Bout de Souffle (de Jean-Luc Godard, 1960). C’est d’ailleurs amusant car Godard a inspiré pas mal de monde outre-Atlantique par son style « jump-cut ». Ce que les gens ne savaient pas, c’est que ce n’était pas un style, mais juste la conséquence d’avoir de petites bobines de pellicule.

Un tournant symbolisé également par la carrière du cinéaste qui va connaître une nette progression avec son arrivée dans le milieu de la télévision :

Dans les années 60, la télévision était un milieu en plein boom. On y commençait petit, en tant que coursier, puis on gravissait les échelons. Un peu comme l’ont fait Sidney Lumet ou Robert Mulligan. J’ai appris là-bas une leçon qui, curieusement a continué de m’accompagner pendant ma carrière de cinéaste : la réalisation, c’est avant tout une collaboration. Il n’y a pas de dictateur sur un plateau.

Pour autant, et bien que comme ses pairs, il a fait ses armes à la télévision, c’est le cinéma qui a développé son apprentissage :

Tous les films que j’ai vu dans ma vie m’ont appris quelque chose.

Un propos humble qui sert d’ailleurs d’entame à l’un des morceaux les plus intéressants de la discussion : ses vrais débuts dans le métier précipités au gré d’une curieuse rencontre avec un homme d’église

A l’époque, avec mon job à la télévision, j’étais souvent invité aux soirées qu’organisait une femme très riche de Chicago. D’habitude, je n’y allais pas car je déteste les soirées et les discussions superficielles qui sont monnaie courante là-bas. Mais un soir, j’ai décidé d’y aller. Sitôt arrivé, je me souviens avoir été mal à l’aise. J’étais entouré de gens reconnus, des recteurs d’universités, des rédacteurs en chef, des philosophes. Et moi, je faisais quoi ? Je me cachais dans un coin… jusqu’à ce que je tombe sur un prêtre.

Une rencontre pour le moins improbable qui va toutefois accélérer le début de sa carrière. L’homme d’église ayant une anecdote peu commune qui va travailler l’américain

Le prêtre n’avait pas d’Église mais officiait à la paroisse de la prison et bossait notamment dans les couloirs de la mort. Je me souviens alors avoir été confus. Qu’est-ce que je pouvais dire après ça ? J’ai fini par lui demander s’il avait rencontré des gens innocents. Et il m’a répondu qu’un détenu, emprisonné depuis 9 ans dans « le couloir de la mort » était selon lui innocent.

Abasourdi et (presque) gêné, Friedkin ajoute que ces paroles l’ont hanté. Et ce, pendant plusieurs jours. Des jours décisifs qui vont sceller sa destinée de réalisateur :

J’y ai pensé tout le week-end. J’ai fini par appeler le prêtre et je lui ai demandé si je pouvais voir cet homme. Par la suite, j’ai pu le rencontrer. Il s’appelait Paul Crump et sa déposition avait été « forcée » puisqu’il était afro-américain.

Une rencontre qui va finalement l’inspirer pour le premier projet d’envergure de sa carrière :

Je ne savais pas comment faire un film mais j’ai voulu faire un documentaire pour le sauver (ndlr : The People vs Paul Crump – 1962). Je me souviens qu’après l’avoir fait, je l’ai montré au gouverneur de l’Illinois, qui était le dernier homme apte à faire quelque chose. Ce dernier m’a alors écrit un mot disant que mon film l’avait fait douter et que c’est ce doute qui l’avait convaincu de gracier le prisonnier.

Un petit miracle qui va donner une drôle d’idée au réalisateur :

Je me souviens m’être dit après coup que le cinéma était un outil puissant. J’avais réussi à libérer quelqu’un par mon travail. Je me sentais invincible. Puis… je suis allé à Hollywood.

A l’entendre, un choix qui l’amuse encore aujourd’hui mais qui n’a en rien entaché la puissance de son cinéma : celle de proposer des œuvres qui divertissent mais surtout instruisent le spectateur. Une vérité qu’il prend la peine de défendre en rappelant qu’il a justement agi de la sorte sur son fameux documentaire :

J’ai toujours aimé ça. Même dans mon documentaire, j’ai osé cette approche en montrant le fonctionnement d’une chaise électrique. Je sais comment cet engin fonctionne car figurez-vous que j’ai vu l’exécution d’un prisonnier. Je continue d’y penser chaque jour. Je me souviens de cette chaise, manufacturée, ce bruit métallique, les gémissements du prisonnier à travers la vitre, les gardes anxieux, les décharges électriques assénées à 3 reprises, mais surtout les muscles de son cou, qui sous le coup de l’électricité, ont gonflés et sont devenus rouges. Mais ce dont je me souviens, c’est des témoins qui vomissaient dans le box. Ensuite, je suis sorti dehors. Il était 00h et pourtant, j’étais entouré de voitures. Tout le monde voulait voir les lumières de la prison vaciller quand on ferait marcher la chaise. J’ai fini par voir au loin la mère venue réclamer le cadavre. Et c’est à ce moment là que j’ai compris que l’État s’adonnait au meurtre légal. Je n’arrivais pas y croire.

Passé cet interlude mortifère, qui a l’air de l’affecter, le journaliste qui anime le débat croit bon de raviver le souvenir de l’un de ses plus grands films : French Connection. L’occasion pour Friedkin de revenir sur la genèse très compliqué du projet et paradoxalement, la chance qui l’a accompagné :

Je suis persuadé que j’ai un dieu (du cinéma) qui veille sur moi. Et il s’est surtout manifesté sur le tournage de French Connection puisqu’il m’a donné Gene Hackman et Fernando Rey.

Et pourtant, le tournage n’a pas été de tout repos à cause d’un problème de casting d’entrée de jeu sur le personnage clé du film : Popeye

Je n’avais jamais envisagé Gene Hackman. Je voulais Pete Boyle mais il n’a pas voulu parce qu’il avait tourné juste avant un rôle assez sombre. Mais j’ai fini par rencontrer Hackman. Je me souviens m’être dit que c’était sans doute le mec le plus chiant que j’avais jamais vu ; à tel point que j’avais dit aux producteurs qu’il ne pourrait jamais jouer le rôle de Popeye. Mais à l’époque, la FOX était dans la merde et ils devaient sortir mon film. Le studio n’avait que ça sous la main.

Une mésaventure qui ne sera hélas pas la seule, puisqu’à l’instar de Gene Hackman, Friedkin va rencontrer quelques difficultés avec un autre membre important du casting, Fernando Rey ; initialement recalé car ne ressemblant pas du tout à la vision qu’avait Friedkin du personnage :

Je me souviens avoir vu Belle de Jour (de Luis Buñuel) et là, j’avais trouvé mon Alain Charnier (ndlr : nom d’un personnage du film). J’ai appris qu’il s’appelait Fernando Rey et j’ai dit aux producteurs de l’embaucher. Je suis donc allé à l’aéroport de JFK le chercher mais là, c’était pas le même homme. Je voulais un acteur pouvant se faire passer pour un gangster corse et j’avais en face de moi le roi d’Espagne. En le ramenant à l’hôtel, je me souviens qu’il m’a dit qu’il avait tourné pour Buñuel mais pas dans Belle de Jour.

Amusé, Friedkin, ajoute :

J’ai alors appelé mon directeur de casting. J’étais furieux et j’ai pas hésité à l’insulter. Je lui ai dit de le virer car ce n’était manifestement pas le bon gars. Et j’avais raison, je pensais en fait à Francisco Rabal. Problème, il n’était pas disponible à ce moment là. Du coup, je me suis retourné vers Fernando Rey et il a eu le rôle. Quand je vous dis que j’ai un dieu du cinéma qui veille sur moi…

Sous le bruit d’une foule en délire et littéralement hilare, une question parvient finalement aux oreilles de Friedkin. Elle concerne la scène de course-poursuite finale dans French Connection. Comment a-t-il fait ? Là encore, Friedkin répond, non sans citer avant un film qui l’a inspiré :

On me demande souvent de parler de cette course-poursuite. Et à chaque fois, j’en rigole. Pourquoi ? Car à l’époque, on n’avait pas de scripts, pas d’idées. Et inutile de dire qu’une course-poursuite, c’est du cinéma à l’état pur. Cela convoque l’image, le son, le montage. C’était donc un gros challenge. En plus, on voulait faire différemment de Bullit sorti il y a peu (1968 ndlr). Du coup, avec mon producteur, on est allé marcher dans New-York. On s’est dit qu’on avancerait et que tant qu’on n’avait pas d’idées, on ne ferait pas demi-tour. Résultat, on a marché sur 55 blocs jusqu’à ce que j’ai une idée en voyant le métro.

Le réalisateur développe alors son idée un brin casse-cou et ambitieuse :

J’ai pensé alors à une voiture qui poursuivrait un métro aérien. Et je trouvais ça intéressant car ils auraient commencé à pied. Mais j’ai vite compris qu’on allait avoir besoin d’autorisations de la part du métro new-yorkais. Je leur ai expliqué mes intentions et leur réponse ne s’est pas faite attendre : ils me trouvaient fou tout en clamant que c’était presque impossible à autoriser. Je me souviens alors avoir fait demi-tour et alors que je m’apprêtais à saisir la poignée de la porte, mon producteur (sicilien) m’a jeté un regard assez riche de sens.

Un dernier regard à l’aune de ce qui est sans doute l’anecdote la plus drôle déployée par le cinéaste, puisqu’on y apprend que le clou du final de French Connection a été possible en contrepartie du versement d’un… pot de vin : 

J’avais entendu « impossible ». Mais mon producteur avait entendu « presque impossible ». Du coup, ce n’était plus la même chose. Je me souviens encore. Il s’est tourné vers le responsable et a demandé : Combien ? Et là, le responsable nous a dit : 40 000 $ et un aller-simple pour la Jamaïque. On était forcément surpris d’entendre aller-simple mais on a compris en fait que s’il venait à autoriser la scène, il serait viré. Du coup, il a accepté en sachant qu’il quitterait ensuite pour de bon les USA pour la Jamaïque. A ce jour, il est encore là-bas à ce que je sache.

Friedkin ajoute :

Résultat, on a eu la permission pour les scènes du métro, mais pas pour celles en voiture. Du coup, on a équipé une voiture de 3 caméras et on l’a fait remonter sur 26 blocs à plus de 130 km/h en grillant tous les feux rouges. On savait que c’était dangereux ; d’ailleurs Hackman a eu plusieurs accidents. Ce qui m’a embêté car aussi important soit le médium cinéma, il ne mérite pas selon moi de blesser ou mettre en danger n’importe qui.

Pressé par le temps (il doit se rendre à l’Institut présenter Sorcerer), le réalisateur finit par évoquer son plus gros succès : L’Exorciste

On me demande souvent comment je l’appréhende. Personnellement, je ne l’ai jamais vu comme un film d’horreur. Il est dérangeant certes, mais mon scénariste, l’auteur du roman initial et moi-même, n’avions pas l’intention de faire de l’horreur pour faire de l’horreur. On était juste… ouverts, curieux. Un peu comme ma femme en somme. Je me souviens que juste après notre mariage, celle-ci m’a dit croire aux enseignements de Jésus Christ… alors que nous étions tous les deux juifs. Du coup, j’ai fini par lire la Bible. 

Il enchaîne ensuite sur le calvaire que fut la phase de casting pour trouver celle qui allait être possédée, la jeune Regan Theresa McNeil :

J’avais déjà auditionné des milliers de jeunes filles. Mais je ne trouvais pas. A ce stade, je me souviens m’être dit qu’une jeune fille de 12 ans serait peut-être trop innocente pour le rôle. Je veux dire, on avait des scènes violentes et j’avais peur qu’elle ne soit pas assez mature. Donc j’ai fini par passer des auditions pour des jeunes filles de 15-16 ans ayant l’air plutôt jeune pour coller à ma vision initiale. Mais encore une fois, je ne trouvais pas LA fille dont j’avais besoin. Et un jour, alors que je suis à mon bureau de la Warner à New-York, mon assistante me prévient qu’une dame et sa fille demandent à me voir. 

Une rencontre impromptue qui va toutefois être décisive pour Friedkin qui tombe enfin sur celle qui hantera le film, Linda Blair : 

Assez dépité, j’ai dit à mon assistante de les faire entrer. Et quand la porte s’est ouverte, j’ai su. J’ai su que la jeune fille devant moi était la bonne. C’était elle. Mais je voulais quand même m’en assurer alors j’ai pris la peine de lui demander si elle savait de quoi le film allait parler. Et là, elle me répond en souriant qu’elle l’a lu. A 12 ans ! Elle renchérit même en me disant que ça parle d’une jeune fille possédée par le diable qui fait de vilaines choses. Autant vous dire que j’étais assez surpris. Et encore plus quand je voyais sa mère, qui était en train de sourire. 

Passé la surprise, Friedkin se prend alors à tester la jeune fille pour un résultat assez inattendu et plutôt comique quand on y pense : 

J’étais euphorique. J’avais mon actrice mais je voulais être sûr qu’elle comprenait ce que ça signifiait. Alors, je lui ai demandé de me dire ce que la fille faisait dans le roman. Histoire de savoir, vous voyez. Assez rapidement, elle m’a dit qu’elle giflait sa mère, qu’elle jetait un homme par la fenêtre et qu’elle se masturbait avec un crucifix. Et là, quand j’ai entendu masturber, j’ai eu le déclic. Je lui ai demandé si elle savait ce que ça voulait dire, pensant que vu son jeune âge, elle ne saurait pas. J’avais tort. Non seulement elle savait mais elle l’avait déjà fait.

La masterclass s’achève alors sur une salve d’applaudissement (mérité) pour l’américain, qui a du mal à dissimuler son bonheur. Quelques autographes signés par-ci par-là et finalement, le voilà reparti comme il est entré : simplement. Un grand monsieur de cinéma on vous dit.

Bande-annonce : Killer Joe (son dernier film, sorti en 2012)

Mimic de Guillermo Del Toro, Le Ventre de la Bête

« En tant qu’artistes, on est sans cesse confrontés à ce genre de dilemmes. Dans Hellboy II, quand Hellboy tire sur l’élémentaire, il le fait parce qu’il veut que les gens l’aiment. Il délivre donc le bébé en se disant : « J’ai fait quelque chose de génial » et ils le huent en lui jetant des pierres. En tant qu’artiste je suis moi aussi passé par là. On se dit : « Bon, je vais faire ce que les gens veulent voir ». Et je fais un film commercial comme Mimic qui est une plaie béante dans mon existence.« 

Guillermo Del Toro

 

Un vieil adage court depuis des années à Hollywood, maxime en forme d’avertissement de bon nombre de réalisateurs envers leurs confrères : « Si vous ne vous êtes jamais fait baiser par les Weinstein, c’est que vous n’avez jamais travaillé avec eux ».

Force est effectivement de constater que depuis le boom de leur société Miramax (et de sa filiale sœur Dimension Films), nombreuses sont les affaires de productions ou post-productions chaotiques imputées à ses frères fondateurs : Bob et Harvey Weinstein. Ce dernier gagnant même le doux surnom d’Harvey « Scissorhands » pour sa fâcheuse tendance à couper et remonter les films sans le bon vouloir du réalisateur (même si l’actualité le rattrape aujourd’hui pour des choses bien plus graves). Piranha 3D, Gangs of New-York, Cursed,… sont quelques exemples, chacun à leur manière, de la difficile lutte entre les garants financiers de l’industrie et les créatifs à leur service. Surtout dans ces studios qui ont désormais autant de squelettes dans le placard que de chefs d’oeuvres à Oscars, autant de réalisateurs traumatisés que de révélations explosives (Kevin Smith, Quentin Tarantino…).

Guillermo Del Toro, avec son second film Mimic, aurait pu faire partie de la seconde catégorie mais son expérience compliquée fut malheureusement un porte-étendard de la destruction en règle de la créativité telle que peuvent l’opérer les frères Weinstein. Et à une plus grande échelle, un exemple supplémentaire du mensonge hollywoodien de l’exotic touch. Celle qui veut qu’un réalisateur étranger apporte sa créativité et sa sensibilité à un film de commande américain avant de se faire broyer par la machine et de produire souvent l’inverse de l’effet -soit disant- voulu. A savoir un film sans personnalité.

Heureusement pour elle, Mimic est l’œuvre d’un cinéaste finalement plus fort que la machine, même si d’apparence ce ne fut pas le cas à sa sortie. Méconnu, mal aimé, jugé anecdotique dans la carrière d’un réalisateur aujourd’hui célébré par le milieu, Mimic finit, vingt ans après sa conception, par livrer ses noirs et passionnants secrets. L’occasion donc de découvrir ou redécouvrir ce que Del Toro qualifie d’enfant imparfait mais aussi d’une des expériences les plus importantes de sa vie. Et de la resituer comme l’œuvre légitime et fondatrice de sa filmographie qu’elle est.

Bref, histoire d’un monstre des plus attachants.

PARTIE I – LE MEILLEUR FILM DE CAFARD GÉANT JAMAIS FAIT

« Au milieu des années 1990, le producteur Michael Phillips (L’Arnaque, Taxi Driver, Rencontres du Troisième type) amène à Miramax un projet de film d’horreur : Mimic. Basé sur une nouvelle éponyme de Donald A. Wollheim, parue en 1942 dans Astonishing Stories, Mimic imagine des créatures géantes et mutantes se multipliant et envahissant le métro de New-York.

La version finale du film racontera, elle, l’histoire de Susan (Mira Sorvino), une entomologiste et de Peter (Jeremy Northam), un médecin du CDC confrontés à une maladie infantile mortelle à New-York. Cette dernière, véhiculée par les cafards, est contrée par le duo avec la création des Judas, cafards génétiquement modifiés sécrétant une enzyme tuant leurs congénères. La maladie est enrayée et trois années se passent. Susan et Peter forment désormais un couple mais peu à peu, ils s’aperçoivent que les Judas, prévus pour ne pas dépasser la première génération, ont mutés. Désormais humanoïdes et agressifs, ils se répandent dans les profondeurs de New-York en semant la mort.

MAIS nous sommes encore loin de cette histoire, revenons à nos cafards…

Miramax et Dimension Films, sa filiale spécialisée dans le cinéma de genre, mettent une option sur le projet de Philips avec l’intention de l’inscrire comme un court d’un film à sketches intitulé Light Years. Finalement, ce projet et Impostor (autre court prévu pour le film) finissent par se développer chacun en longs-métrages, laissant le dernier segment d’un certain Danny Boyle, Alien Love Triangle (avec tout de même Kenneth Brannagh, Courteney Cox et Heather Graham), orphelin de distributeur jusqu’en 2008.

Pour mettre en scène Mimic, le jeune réalisateur mexicain Guillermo Del Toro est choisi. Son premier film, Cronos, bête de festivals saluée par la critique et couverte de prix est une carte de visite en or. Au-delà de ce succès d’estime, qui attire les convoitises de studios capitalisant sur l’exotic touch, le sujet semble taillé pour le réalisateur. Passionné d’entomologie, Del Toro passait son temps enfant à capturer les insectes et à les étudier via des livres scientifiques. Les insectes sont au rang de ces obsessions premières (comme les mécanismes horlogers ou l’anatomie), et il en livre sa fascination plus avant en 2013, ne faisant que confirmer qu’il était l’homme de la situation :

« La nature à vraiment bien conçu les insectes. Ils inspirent le respect mais, pour autant, je ne les trouve pas du tout admirables dans leur manière de fonctionner, aussi bien socialement que spirituellement. Je crois que c’est la raison pour laquelle on les craint tant : ils n’éprouvent aucune émotion. Ce sont de vrais automates. C’est pourquoi ils servent de symboles à toute sorte de choses…Ils nous sont complètement étrangers. »

Jusqu’ici, c’est l’histoire Hollywoodienne classique, celle d’un jeune surdoué du cinéma de genre qui tente l’aventure américaine avec une œuvre de studio qui, miracle, résonne personnellement en lui. Pour l’épauler, Michael Phillips reste producteur exécutif (titre ici plus honorifique qu’autre chose) tandis que Bob Weinstein (président de Dimension) choisit Stuart Cornfeld et B.J Rack pour assurer la production. Weinstein ignore que les deux sont des proches de Del Toro et donc à même de couver le jeune prodige mexicain. En 2004, Rack confiera :

« J’ai travaillé avec Paul Verhoeven et j’ai produit l’un des films de James Cameron (NDLR : Terminator 2 – Le Jugement Dernier), mais Mimic est l’expérience professionnelle la plus éprouvante que j’ai vécue. J’avais l’impression d’être une prisonnière de guerre. »

Il faut dire qu’à peine son contrat signé, Rack se voit charger de virer son collègue Cornfeld (qui finalement restera en place). Mais jusqu’ici, tout va quand même plutôt bien.

Le scénario du film est confié à Del Toro en personne, épaulé de Matthew Robbins (Rencontres du troisième type, Miracle sur la 8ème rue,…), collaborateur qui signera plus tard pour Del Toro les scénarios de Don’t be afraid of the dark (une de ses productions) et de Crimson Peak. C’est dès le rendu du premier scénario que le studio impose des changements catégoriques au réalisateur et au scénariste notamment concernant les créatures du film :

« Les choses se sont mal passées dès le début. Dans le premier scénario, Matthew Robbins et moi voulions que nos créatures soient des gros scarabées nidifiant à Central Park, porteurs d’une bactérie, d’où le besoin de les contrôler.

Je n’oublierai jamais le jour où Michael Phillips, en train d’enlever ses chaussures durant la réunion, commença à dire : « Si c’est New-York, pourquoi pas les cafards ? »

J’ai senti le monde exploser en une vague d’horreur et tout de suite j’ai dit : « Écoutez les gars, nous ne devons pas faire ça sinon nous partons vers un film de cafards géants et il n’y a aucun moyen de dépasser ce concept de série Z. Nous serons peut-être capables de faire un film intelligent à partir de ça, mais le cafard, en lui même, est tellement un concept de nanar que créer un film autour de ça, nous n’y survivrons pas. »

J’ai perdu cette bataille car quelqu’un à la table à été très enthousiaste à l’idée : New-York, les cafards, c’était le mariage parfait, blah, blah, blah. Dès ce moment, j’ai été condamné à faire le meilleur film de cafards géants jamais fait. C’était le plus gros objectif auquel je pouvais prétendre avec Mimic mais, bon sang, j’ai essayé, ainsi que tout le monde dans mon équipe. »

Le climax du film, assez générique et hétérogène dans le produit final, devait aussi être d’une nature toute autre :

« A la base, Matthew Robbins et moi sommes venus avec une idée d’un immense essaim, où l’unique mâle baise toutes les femelles, comme chez les termites où il y a un seul roi. Pour appuyer cela, Matthew a imaginé une scène dégueulasse, où l’on voyait la course-poursuite finale juste après un accouplement, littéralement, et où le mâle courait après les héros avec la femelle toujours attachée à son pénis.

Ses deux corps en parfaite coordination, courant après eux dans les tunnels du métro, je trouvais que c’était une image brillante, mais le studio trouva l’idée répugnante et repoussante et la façon de vous contrôler facilement, c’est par le budget. C’était aussi, malheureusement, une idée très chère et donc supprimée. »

De ces premières réunions vont donc découler des semaines de réécriture aux rangs desquels on comptera plusieurs versions de Robbins et Del Toro, une version de John Sayles (Hurlements, Piranhas,…), une de Matt Greenberg (qui sera copieusement ignorée) et une d’un réalisateur disons plus qu’inattendu sur ce terrain fantastique.

« La version de John Sayles était ma préférée. Bien évidemment, le studio ne l’appréciait pas autant que moi car il voulait que nous expliquions plus les créatures. Je n’arrêtais pas de leur dire : « Plus vous en direz, plus vous ôterez leur magie ! ». Mais finalement, nous avons expliqué. Après John Sayles vint quelqu’un qui n’était autre que le très, très sympathique Steven Soderbergh… Il nous rendit une version vraiment dérangée que j’ai adorée. Je l’ai appelé pour lui dire : « Ce sont les meilleurs dialogues que j’ai jamais lus. C’est fantastique. » mais malheureusement, ça n’avait pas grand-chose à voir avec le film que nous allions faire. »

De cette version de Soderbergh subsiste d’ailleurs une seule scène, celle du prêtre traîné dans les égoûts dans le prologue.

L’enfer de réécriture dans lequel plonge alors le film épuise un nombre important de scénaristes et collaborateurs. Les sessions durent de 9h00 à 0h00 dans une ambiance houleuse et électrique. Chaque détail du script est sujet à analyse avec un pointillisme inhabituel de la part des Weinstein. Pas moins de cinq auteurs sont au travail sur le scénario. Pour B.J Rack, ce travail poussé en amont était du jamais-vu chez Miramax et, finalement, plutôt salutaire. De son propre aveu :

« Ils n’ont pas fait ça avec Scream (NDLR : leur production précédente) car le script était impeccable. »

Certaines méthodes paraissent cependant ubuesques. Un jour, bloquée sur un moment précis de l’histoire, l’équipe parle des scènes horrifiques d’Alien et de leur place précise dans la structure du métrage. Les Weinstein demandent alors aux assistants de regarder Alien et de prendre des notes. Quand 20 minutes plus tard, les résultats n’étaient toujours pas là, ils demandèrent à 10 personnes de regarder chacune un bout du film via 10 cassettes et de dicter les résultats à 10 autres. 45 minutes après, ils avaient leur liste. Et nous y reviendrons, mais cette liste à beaucoup servi.

Les personnages posèrent aussi divers problèmes. Avec ironie, Guillermo Del Toro se rappelle, en 2011, qu’il voulait que le personnage de Josh, flic joué par… Josh Brolin soit gay :

« Vous pouvez imaginer l’espérance de vie de cette idée avec le studio. Je crois que ça n’a pas survécu au-delà de la première version ou de la seconde. »

De même, le personnage de Manny (Giancarlo Giannici), le grand-père de l’enfant autiste Chuy (Alexander Goodwyn), a considérablement changé durant la réécriture, notamment parce que le premier choix de Del Toro, Federico Luppi (Cronos), n’était pas suffisamment bon en anglais. Pour faciliter la tâche, beaucoup des scènes dialoguées entre Manny et Chuy furent donc sabrées. Finalement interprété par Giancarlo Giannici, le personnage ne retrouva pas pour autant la place qu’il avait précédemment dans le script. Surtout dans son issue finale, bien différente des premières versions de la mort de Manny dont Del Toro a livré deux récits. L’un en 2011 :

« Giancarlo trouvait Chuy et il voyait le gigantesque mur où le mâle était en train de baiser toutes les femelles, la femelle attachée sur le pénis, etc… c’était un moment absolument cauchemardesque et le personnage de Giancarlo voyait les créatures venir vers lui et il se tranchait la gorge avec son rasoir en disant : « Dieu ne peut pas voir ça ». J’aimais beaucoup l’angle religieux que cela donnait au film. Cela disait “Et si Dieu nous avait abandonné ? Et si nous n’étions plus ses créatures préférées ? Si ces choses avaient pris la place?” mais tout ça s’est perdu et ça me manque sincèrement. »

Une fin dont la suppression est donc liée au changement du climax initial. La seconde version en 2013, est plus affirmée mais différente dans son sens :

« […] Il disait : « Ce dieu est aveugle », et il se tranchait la gorge. Il ne supportait plus de voir l’enfant qu’il aimait être heureux avec les insectes. Et le petit-fils ne réagissait pas à la mort de son grand-père, dans le scénario, ce qui était doublement choquant. C’étaient des bonnes idées, mais je ne sais pas si je les aurais exploitées, même dans de meilleures conditions. »

Au final, l’une des plus grandes batailles perdues par Del Toro dans la conservation de ses idées initiales fut sans aucun doute le personnage de Peter :

« […] Je voulais initialement qu’il soit interprété par Andre Braugher parce que je trouvais important qu’à la fin du film, nous ayons un enfant latino, Chuy, une Américaine, Susan, et un Afro-Américain comme personnage masculin principal et héros pour signifier que l’humanité survit. Pas l’humanité blanche seulement. Ce fut une grande bataille. Je l’ai perdue. Quelqu’un a eu une phrase horrible à ce sujet à un moment de la préparation : « L’Amérique n’est pas prête pour un couple interracial dans une production grand public de studio. ». J’étais horrifié et j’avais l’impression d’être retourné au Moyen-Âge. C’était une chose vraiment belliqueuse. »

Matthew Robbins, le co-scénariste, est aussi amer sur son expérience avec Mimic :

« Dès le premier jour, tout ce qui sortait des sentiers battus, la moindre notion originale a été battue en brèche. La ténacité de Bob Weinstein est telle que vous n’avez pas le choix. Il est tout en volonté et n’a pas une once d’originalité. [….] Bob envisageait le film comme une série B. » 

PARTIE II – LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES

Au-delà du script (pour lequel seront finalement crédités Robbins et Del Toro), le budget du film est aussi un sujet de discorde, les derniers films du studio, Scream et Une nuit en Enfer, ayant coûtés respectivement 16 et 17 millions. Or, le premier budget affiché de 22,5 millions est jugé trop élevé, surtout avec à la barre un réalisateur mexicain peu connu dont c’est le second film. Missionné pour ramener le budget à la somme habituelle, B.J Rack ne trouve pas à redire sur l’estimation initiale. Une somme réaliste et allouant un confortable budget de 3 millions aux effets-spéciaux. Bien évidemment, les Weinstein ne l’entendent pas ainsi et le ton s’envenime.

« Je le rappelais (NDLR : Bob Weinstein) en disant : « Écoute, il y a un moyen de régler ce problème, il faut se débarrasser des effets spéciaux. On n’est pas obligés de faire Alien. Ça peut ressembler à L’échelle de Jacob plutôt, à ce moment là je peux le faire pour 16 millions si tu collabores ». Il répondait : « Non ! Tu n’écoutes pas ! On te demande de travailler avec un budget et tu refuses. Tu es virée. »

Comme souvent avec les Weinstein, la menace est proférée avec véhémence mais aucunement suivie du licenciement évoqué. Cependant, les producteurs garderont tout du long une attitude agressive à l’égard de B.J Rack pour un film qui se fera finalement avec 30 millions de dollars. Raté !

Pendant ce temps, le tournage démarre à Toronto, lieu fétiche des Weinstein car peu cher et pouvant passer pour New-York à l’écran. Mais les ennuis continuent. La première scène tournée est aussi celle (magnifique) qui ouvre le film, à savoir des dizaines d’enfants sous moustiquaires dans un hôpital. Une récupération symbolique du contexte insectoïde du film et une ambition visuelle affichée d’emblée par le réalisateur. Bob Weinstein est alors furieux, proclamant qu’aucun hôpital ne ressemblerait à cela et que Del Toro essaye de faire un film d’art et d’essai avec des insectes. Ce que le réalisateur, loin de ce genre de considérations clivantes, ne démentira pas.

Peu à peu, le film envisagé par Weinstein et celui par Del Toro ne trouvent plus le fragile terrain d’entente initié par la préparation. Bob appelle à 4h00 du matin pour se plaindre des rushes qui ne font pas peur ou des décors qu’il ne trouve pas bons, se déplaçant même à Toronto pour surveiller derrière l’épaule de Del Toro et donner ses indications. La plus belle d’entre-elles restant probablement sa demande que la caméra fasse vroum (???) pour compenser l’atmosphère lente et sombre que le réalisateur installe.

La stupidité de certains des producteurs ne s’arrête pas là. Notamment concernant la création des insectes. Guillermo Del Toro raconte :

« […] Les Mimics, à l’origine, avaient des antennes, mais le retour que nous avons eu du studio, c’était un coup de téléphone furieux : « Ils ressemblent à des insectes. Les Mimics ressemblent à des insectes ! »

J’ai répondu : « Bien sûr, on développe les créatures depuis un an et demi, vous avez vu les designs, vous avez vu les maquettes, vous avez vu les modèles, vous avez tout vu et ce sont des insectes. »

« Alors, pouvez-vous les faire un peu plus comme des aliens ? »

« Je ne veux pas qu’ils ressemblent à des aliens. A ce stade, nous avons déjà des marionnettes fonctionnelles avec des servos, des animatroniques par téléguidage. Vous voulez qu’on recommence ? »

Et quelqu’un à sorti une grande phrase : « Pouvez-vous faire des dents plus grandes ? »

« Ils n’ont pas de dents. »

« Alors, montrez-plus leurs gencives ! »

« Ils n’ont pas de gencives ! Ils ont une bouche en plusieurs parties ! »

« Bon, pouvez-vous leur faire des cheveux ? »

« Ils n’ont pas de cheveux. Ce sont des insectes… »

Del Toro poursuit et met en lumière l’incompétence et la bêtise d’un producteur dont il ne cite pas le nom, le jour où celui-ci vint visiter le décor.

« Si vous n’avez jamais vu un décor de cinéma, c’est un complexe, une structure en bois vu de l’extérieur avec, à l’intérieur, le décor. Donc, nous avions deux dômes avec un tube pour les relier sur le décor des égouts […] c’était notre seul décor des égouts. Ça ressemblait, de l’extérieur à une haltère en bois.

[…] Ce producteur particulier arrive et regarde ça avant de dire : « Oh mon dieu…ça ressemble… »

Je lui dis : « Laissez-moi vous montrer les décors des égouts. »

Et il continue de regarder et me dit : « Oh mon dieu, on dirait un sous-marin ! »

Je réponds : « Non, non, non, le décor est à l’intérieur ! »

« C’est horrible ! Vous devez changer ça ! Vous devez le refaire car ça ressemble à un sous-marin »

« Non, non, non, c’est l’extérieur du décor. Vous devriez voir l’intérieur du décor. »

« Oh mon dieu ! Ça ressemble à un sous-marin de Jules Verne ou quelque chose comme ça. »

Et enfin, nous entrons et les décors sont ce qu’ils doivent être. Ils ressemblent à des égouts avec un tunnel. Et le producteur soupire de soulagement et dit : « Oh, c’est vraiment, vraiment mieux. »

« Merci, je suis content que vous l’aimiez. »

Et il dit, avant de partir : « Maintenant, vous devez me promettre que vous ne filmerez jamais l’extérieur. »

Tous les jours ressemblèrent à celui-ci »

Si ces anecdotes peuvent faire sourire, elles mènent néanmoins vers l’épisode probablement le plus humiliant de la production de Mimic : La tentative de renvoi de Del Toro par Bob Weinstein.

Après un visionnage des rushes, le producteur décrète que cela n’ira pas, fait le déplacement à Toronto et convoque le réalisateur :

« Tu n’es pas à la hauteur, tu dois laisser tomber : j’ai eu tort de te faire confiance, j’ai cru que tu ferais l’affaire et c’était une erreur. […] ton film n’est pas bon. C’est fini, tu rentres chez toi ce soir, on va recoller les morceaux avec quelqu’un d’autre à partir de demain. »

Mais Bob Wenstein craint la réaction de Mira Sorvino, l’actrice principale, quant au renvoi du réalisateur avec qui elle adore travailler. Sorvino est à l’époque l’une des actrices phares du studio. Wenstein incite donc Del Toro à aller dire à Sorvino qu’il abandonne de son plein gré, ne se pensant plus à la hauteur. B.J Rack, présente, intervient en faveur de son poulain sous le choc et refuse cette condition. Weinstein propose alors d’aller annoncer tous ensemble à l’actrice le départ du réalisateur. Cette dernière ne croit pas une seconde que la décision vient de Del Toro et explose de colère, menaçant d’arrêter le film. Elle est ferme, elle n’ira pas travailler le lendemain sans Guillermo et ne travaillera avec personne d’autre sur ce film.

Bob Weinstein use alors des obligations contractuelles comme moyen de pression mais la jeune actrice reste campée sur ses positions. Il faut dire qu’au-delà de son statut, elle dispose d’un atout en la personne de son petit-ami, réalisateur phare de Miramax : Quentin Tarantino. Consciente que les Wenstein prêteront une oreille attentive à leur chouchou, Sorvino demande à Tarantino d’intervenir auprès d’Harvey, réputé plus calme que son frère. Ce qu’il fait mais étonnamment sans véritable succès.

Bob engage deux autres réalisateurs maison : Ole Bornedal (Le Veilleur de Nuit et aussi producteur de Mimic) et Robert Rodriguez. Mira Sorvino, aidé de ses agents, négocie alors un montage des scènes déjà tournées par Guillermo Del Toro durant le week-end et la prise d’une décision collective après visionnage. Harvey se révèle très convaincu par le résultat, Bob aussi, du moins suffisamment pour arrondir sa décision et demander « seulement » une collaboration de Del Toro avec Bornedal. Ce que le réalisateur, maintenant en légère position de force, refuse.

Le tournage reste complexe et sous pression, Guillermo se voit court-circuité par deux fois. La première concerne toujours la production, au travers du travail de la seconde équipe. Trois réalisateurs (majoritairement Robert Rodriguez mais aussi Jeff J.J Authors et Rick Bota) se relayent pour tourner les scènes que Del Toro ne veut pas diriger ou que le studio juge nécessaires. En particulier des scènes de jump-scares, des inserts d’actions et des scènes d’explications. A l’image de propos qu’il réitérera sur Blade II ou Hellboy II, dont il a coupé des scènes entières d’explications, Del Toro est critique quant à ces éléments souvent imposés par les studios :

« Le public n’a pas besoin de comprendre un film, il a besoin de le vivre. J’ai tort ? Je veux dire, c’est quand la dernière fois que vous avez compris un film et que vous avez dit qu’il était génial parce que vous l’aviez compris ? Je dis merde à tout ça. »

Cependant, l’une des scènes préférées de Del Toro, l’attaque de deux enfants par un Mimic, a connu un sort particulier dans ce jeu entre première et seconde équipe.

« Une des équipes a été dirigée par Robert Rodriguez. Il a tourné sept jours je crois, ou huit et nous avons dû en refaire une grande partie. J’ai du la refaire. J’ai pu conserver mes story-boards pour cette scène particulière et donc la tourner exactement comme je le voulais. Pas un seul plan n’a été conservé de la seconde équipe et c’est l’une des scènes préférées de ma carrière. »

On ne sait si les deux hommes sont en animosité aujourd’hui, ce qui serait inattendu vu la bonhomie de Del Toro. Quoi qu’il en soit le réalisateur est encore capable de citer dans son film les plans de Rodriguez et les siens même au sein d’une scène qui mêle les deux.

En 2011, Del Toro aura cependant la chance de revenir sur son film et de procéder à son director’s cut. Rajoutant 10 minutes au métrage initial, il en profita justement pour expurger le film de la quasi-totalité des séquences de la seconde équipe.

« Ma première mission dans ce director’s cut, pour moi, c’était d’enlever toute la merde. Enlever toute la merde tournée par la seconde équipe […] Ce film me laisse avec la profonde conviction qu’il n’aurait jamais dû y avoir de seconde équipe. »

« Ce que vous voyez maintenant est complètement libéré – à 95% – de la merde de la seconde équipe. Pas de fausses frayeurs pour que les gens bondissent, pas de scènes d’explications inutiles, etc… »

« J’ai toujours dit que j’avais besoin de le faire. Je pouvais ainsi m’amender. Je n’avais pas pu faire le long-métrage que j’avais imaginé, mais je savais qu’il serait possible de proposer un meilleur montage. […] »

« […] C’est simplement une version plus proche de ce que j’aurais voulu faire. Il (NDLR : Le director’s cut) ne contient pas la fin que j’avais écrite, et elle n’existera jamais. Je n’ai pas imaginé une quelconque explosion pour mon dénouement, mais quelque chose de simple et de déroutant… »

 

Le second court-circuit, raconté aussi en 2011, tient lui du pur hasard (et de la rencontre des grands esprits) mais trouve finalement une issue heureuse concernant le générique :

« Quand nous préparions Mimic – au tout, tout début de la prépa – je suis allé voir un film qui utilisait, malheureusement, l’imagerie que nous cherchions. C’était Se7en de David Fincher.

J’étais choqué de devoir ainsi abandonner des tas d’idées que j’avais pour le design du film, mais une chose est restée dans mon esprit, c’est combien la séquence du générique était géniale. Le générique de Se7en était impeccable et il ouvrait une nouvelle ère. Nous sommes devenus obsédés à l’idée d’embaucher les mêmes créateurs : Kyle Cooper et Imaginary Forces.

L’idée c’était aussi de faire une blague subtile sur mon expérience dans la réalisation de ce film en punaisant un insecte avec en dessous la mention « Réalisé par ». Je peux enfin révéler pourquoi cette image est là »

De la douloureuse expérience que fut le tournage, Del Toro tira pourtant un riche enseignement :

« J’étais extrêmement stressé par ce que je devais apprendre pour filmer l’action. Après tout ce stress, j’étais comme une grenouille qui peut bouger ses jambes parce qu’elle est électrocutée. Je peux dire que c’était douloureux mais je remercie tout le monde pour la flexibilité que j’ai obtenue. »

Mimic sort le 22 août 1997 et rapporte 25 millions de dollars sous des critiques mitigées. Soit une déception critique comme public. Ce qui n’empêcha pas pourtant Dimension de produire deux suites en Direct-To-DVD.

« Quand j’étais enfant, je me demandais pourquoi les films d’Hollywood craignaient autant ? Après Mimic, je savais pourquoi. » [/toggler]

PARTIE III – 20 ANS PLUS TARD…

Aujourd’hui, 6 ans après que Del Toro ait pu « réparer » son film, Mimic dépasse sa case de curieuse série B pour opérer une véritable fascination. Produit complet de sa fabrication, Mimic est un film incarnant de manière inconsciente sa propre gestation contrariée au travers d’un récit déjà entièrement tourné vers la question de l’enfantement. Mimic ne parlant de rien d’autre que de la névrose de créer, et par extension de procréer.

Ainsi, le couple formé par Susan et Peter n’arrive pas à avoir d’enfant malgré les techniques farfelues et les tests réguliers. En filigrane, une peur sourde se dessine pour Susan : être stérile. Or, si elle n’a pas d’enfant, Susan a bel et bien enfanté avec Peter trois ans auparavant. Le Judas, cette création salvatrice, cet insecte génétiquement modifié, ce miracle pour l’humanité EST son bébé. Elle l’a conçu de toutes pièces puis l’a abandonné à son sort, une mort programmée une fois l’objectif atteint. Elle a abandonné son premier enfant. Or, dans ces tunnels moites courant sous New-York, métaphore évidente de l’utérus, la vie a trouvé un chemin et le Judas s’est développé pour devenir le Mimic. Il a grandi, pris des attributs humains jusqu’à pouvoir désormais sortir et, à terme, être littéralement accouché par les égouts. D’où la réflexion des employés du service des eaux usées devant leur trouvaille d’un cadavre de Mimic : « Je crois que c’est un enfant. »

L’embryon insectoïde est ainsi devenu un être revanchard, une plaie du passé revenue se rappeler douloureusement à Susan. Or, ce n’est qu’en décidant de régler la question de ce « bébé » monstrueux (chose qu’elle décide sans s’apercevoir que son test de grossesse vire au positif), de descendre dans cet égout utérin pour en finir avec sa monstrueuse création qu’elle peut se libérer de la « malédiction » de ne pouvoir avoir d’enfant. Et le sort la récompensera doublement puisque au-delà de sa grossesse annoncée par Peter, il est assez admis dans la fin que l’orphelin Chuy sera adopté par le couple.

C’est ici que le modèle de la saga Alien semble un mantra presque grossier, imposé (on le disait) lors des réécritures. Une brève liste permet de le constater :

  • Les égouts remplacent un Nostromo qu’on ne présente plus comme métaphore évidente de l’utérus.
  • L’instinct maternel de Susan avec Chuy renvoie à celui de Ripley (dont la fille est morte) avec Newt dans Aliens. Les deux enfants sont d’ailleurs mutiques et traumatisés tous les deux. Et le climax voit la femme, improvisée mère, défendre bec et ongles dans un duel son petit d’adoption en lâchant une punchline badass.
  • Le mode de reproduction des Mimics est semblables à celui des Xénomorphes, horreur grouillante et suintante où le liquide amniotique se mêle aux sécrétions sur des œufs disposés comme autant de fœtus.

Bref, au jeu de l’originalité thématique et narrative, Mimic perd des points en apparaissant comme un rip-off évident de la mythique saga initiée par Ridley Scott. Et clairement, c’est son exécution par Del Toro, dans un véritable fourmillement visuel appliqué, qui lui permet d’en apparaître comme l’un des rares rejetons recommandables (là encore, une histoire de filiation pirandellienne). Bien entendu, ce n’est pas la reprise de la dialectique maternelle travaillée par Alien qui est ici fascinante mais comment elle opère en miroir avec le calvaire vécu par Del Toro et son issue tardive mais positive.

Plein de bonnes intentions, Del Toro (Susan) veut faire ce qui lui semble juste, en l’occurrence un bon film. Il pose de bonnes bases (Le Judas) mais après trois ans de gestation (soit le cycle moyen d’un film), cette œuvre mute en autre chose et devient un monstre (Le Mimic). Il devient, pour Del Toro, cette aberration monstrueuse, ce film de foire destiné à effrayer les ados quand son ambition était tout autre, soit produire un film d’horreur d’ambiance différent et personnel. Ce n’est qu’en replongeant dans les égouts où le film est (l’oubli, la sous-estimation) qu’il pourra affronter cette œuvre imparfaite, la corriger et remonter à la surface avec le film qu’il avait en tête, son Director’s Cut, différent mais point monstrueux (Chuy).

Cette double-lecture, peut-être capillotractée, n’en est pas moins véritable objet vertigineux d’un film ô combien important dans la carrière de son auteur. Au-delà du gap qualitatif édifiant entre la version cinéma et le Director’s Cut, c’est bel et bien les germes de tout le cinéma de Del Toro qui sont ici déjà présentes. Les plus frappantes s’exprimant dans la charte graphique d’un film généreux qui montre déjà la fascination de l’artiste pour la cohabitation, au sein d’un même plan, du bleu et de l’ambre ainsi que l’utilisation copieuse des fameux glowsticks. Les deux pôles, froid et chaud, du spectre s’alternent, se chevauchent et dominent successivement une palette chromatique riche, chose que l’on retrouvera dans Blade II ou The Strain, œuvres jumelles de Mimic. Et plus généralement dans la carrière d’un Del Toro fasciné par la couleur.

Mimic est aussi la confirmation, après Cronos, d’un soin absolu de Del Toro dans ses cadres, sa direction artistique et ses effets visuels. Nombreux sont les films du même acabit que Mimic, très peu peuvent se vanter de créer de pareilles images. La station de métro abandonnée, les couloirs suintants, l’église,… Tous ces décors (signés par l’excellente Carol Spier qui officiera aussi sur Blade II et Pacific Rim) sont maximisés pour franchir l’autre seuil, soit la recréation d’environnements crédibles par le prisme de l’imaginaire de son auteur. Privilégiant un maximum d’effets visuels mécaniques et pratiques, Del Toro (qui vient des SFX à la base) protège ainsi une bonne partie de son film des affres du temps alors que les rares CGI présents sont déjà datés. Mais pour un film vieux de 20 ans, l’admirable allure affichée et la beauté envoûtante amenée par le numérique prouve qu’un grand cinéaste était né.

Mimic est également un ballet séminal et fascinant des nombreuses figures qui traverseront le cinéma de Del Toro. Pêle-mêle, on trouve bien sûr la fascination pour les insectes déjà présente dans Cronos (et qu’on retrouvera dans Le Labyrinthe de Pan, Crimson Peak,…), l’anatomie avec les scènes de dissection (Blade II, Hellboy, The Strain, Pacific Rim,…), la présence du CDC et ses combinaisons irréelles, l’idée d’un monde souterrain mystérieux et fantastique (Pan, Hellboy II,…), la perméabilité d’un enfant « autre » au merveilleux (Chuy nommant un Mimic Mr Funny Shoes, comme s’il était L’Homme Tordu), la notion de groupe hétéroclite face à l’adversité, la relation paternelle,… . En somme, tout un socle thématique que, de film en film (et également sur d’autres médiums), Del Toro va travailler sur différentes strates, différentes échelles mais toujours avec une incroyable cohérence et la générosité qui le caractérise.

Premier film américain du réalisateur, Mimic est aussi une œuvre fondatrice pour l’incarnation complète du statut de son auteur à l’époque. Au-delà de la mise en abîme des affres de sa création déjà explicitée, Del Toro, mexicain venant tourner aux États-Unis, porte forcément son regard d’étranger sur la société américaine et l’inscrit dans la dialectique de son film :

L’Eglise servant de passerelle entre le monde souterrain des Mimics et la surface abrite les affaires clandestines d’un monde criminel interlope, celui des Triades. Lors de l’évacuation du lieu, non sans ironie, Del Toro fait dire à un policier d’origine asiatique recueillant le témoignage d’une immigrée effrayée : « Les Chinois, mec. Ils viennent avec des trucs assez sauvages. ». Comme si déjà, il y avait altérité totale entre ces êtres malgré des origines communes. De même, les personnages de Manny et Chuy sont des immigrés italiens dont le travail est de cirer les chaussures des passagers du métro. D’où l’ironie, plus tard, de voir Manny frotter les parois du métro avec les glandes des Mimic quand son travail est de lustrer les chaussures !

De même, le monde souterrain que nous sommes amenés à visiter dans la deuxième partie du film apparaît comme le refuge des marginaux, clandestins et immigrés de New-York. Ceux qui sont donc exclus (ou qui s’excluent) de la société normée et réinventent une civilisation (on y trouve des peintures rupestres montrées comme vestiges) dans les soubassements du peuple d’en haut. La société produit donc ces « monstres » que nous mettons à l’écart au moindre signe d’altérité quand bien même leur humanité ne fait pas de doute. Ainsi, hors de notre vue, nous pouvons les ignorer même si, à l’image de Susan, ils hurlent à l’aide en dessous de nos pieds.

Assimilée aux cafards, cette « sale vermine grouillante » est piétinée par la société, on cherche à désinfecter la ville de ces cancrelats (clochards, immigrés illégaux,…) sans autre but que la revendication de son territoire et de sa supériorité sur un « ennemi » plus nombreux mais aussi plus faible donc maîtrisable par la force. On l’accuse de tous les mots (saleté, maladie, crime, chômage,…), on le traque dans les coins, on embauche des désinfecteurs pour gazer ces nuisibles qui prolifèrent et volent espace et nourriture dûment gagnés. Ou l’on donne un bon coup de talon pour s’en débarrasser car leur vue nous répugne. L’insecte comme métaphore de tous les cadavres sous les chaussures cirées de la civilisation.

Les antagonistes du film, les Mimics, sont donc le prolongement fantastique de cette peur de l’immigré (et de tout ce qui vit à la marge par extension). D’abord alliés utiles qui permettent le génocide des cafards New-Yorkais responsables d’une maladie infantile mortelle (leur « travail »), ils évoluent ensuite et prennent conscience de leur statut. Au même titre que leurs congénères exterminés, ils deviendront des parasites pour l’homme, leur survie et leur expansion ne peut donc passer que par la mort de leur prédateur naturel. Une scène montre d’ailleurs comment les Judas se sont adaptés pour montrer face humaine à la surface et ainsi mieux prendre la place suivante dans l’évolution. Ils veulent, légitimement, notre place ce qui recoupe nombre de propos nauséabonds quant au « vol » du travail par les immigrés, ici placé d’un point de vue d’équilibre et de justice naturelle. Maintenant, ils sont de l’autre côté du bâton et ne se laisseront, à raison, pas faire.

Cette peur d’une masse autre prenant la place, dite légitime, de l’humanité rejoint évidemment le traitement de la figure vampirique opéré par Del Toro dans Blade II ou The Strain. Un traitement plus proche du zombie que de Dracula fonctionnant sur l’idée d’une masse multiple et animale habitée par l’esprit de ruche, compensant l’intellect par le nombre. Le monstre a ici (presque) visage humain et c’est son altérité qui le destine à en prendre la succession. L’homme n’a donc d’autre choix que de se battre pour sa survie ou retourner la stratégie de l’adversaire, comme ici dans Mimic en s’aspergeant des hormones contenues dans les glandes des Mimics pour passer inaperçus (là aussi un gimmick des films de zombies). Si la logique des histoires de Del Toro veut toujours que le héros (humain souvent, monstre parfois) enraye le grand remplacement prévu, elle n’est pourtant pas révélatrice de la pensée du réalisateur.

Dans Mimic, l’humanité est montrée comme faillible, lézardée d’inégalités sociales (les enfants de la cité cherchent des insectes contre de l’argent) et d’hypocrisie. La religion elle-même devient la devanture du crime organisé. Comme le dit si bien Manny à propos de l’église en face de chez lui : « Ce n’est n’est pas un lieu saint ». D’ailleurs le panneau en néons lumineux (Jesus Saves) qui la borde ne voit pas s’allumer la moitié des lettres. Mimic est, à ce titre, une œuvre remplie de symbolique religieuse mais aucunement support d’un discours théologique sinon l’avènement de l’Apocalypse insectoïde après le remplacement de Dieu par l’homme.

Dieu a créé les hommes à son image, leur donnant également le pouvoir de créer, eux aussi, la vie. Dès lors que l’homme bouleverse l’équilibre reproductif et utilise ce pouvoir pour changer les lois de la nature (la création des Judas par Susan), il se met au niveau de Dieu et donc le remplace. Et en créant les Judas, l’homme met aussi en action, tel Dieu, la condition de son annihilation. A l’image du mythe de Frankenstein, la création se retournera fatalement contre son créateur, le fera disparaître et le remplacera. Les Mimics sont ainsi les anges noirs de cette apocalypse, exterminateurs de l’espèce humaine vivant au sein d’une cathédrale souterraine infernale et suintante qui réplique aussi leur nature première d’insectes. Comme l’explique d’ailleurs Susan face à un terrarium avant de plonger dans celui, grandeur nature, de New-York. Ces êtres supérieurs pénétrent notre monde par le biais d’une Eglise délabrée et ont pris soin d’en assassiner la parodie de prêtre en l’emmenant avec eux dans les profondeurs. De même, lorsque Susan s’aperçoit de son erreur, il est trop tard pour obtenir l’absolution qu’elle souhaite. Pour Del Toro, l’homme a ce qu’il mérite et il est certain que sans la mainmise du studio, la fin aurait probablement, si ce n’est pris fait et cause pour l’insecte, au moins laisser planer le trouble.

En cela, si la métaphore religieuse parcourt tout le film (notamment au cours de plans magnifiques dans le quartier de Manny et Chuy), ne nous trompons pas sur la pensée très darwiniste de Del Toro. Le réalisateur présente ici ni plus ni moins qu’une licence poétique sur la question de l’évolution. Les différentes taglines associées aux affiches ainsi que la phrase, ouvrant l’un des fameux carnets de Guillermo consacrés à Mimic, sont claires : Un bond dans l’évolution, l’évolution est de leur côté.

En cela, quand nous disions de Susan qu’elle avait enfanté le monstre, on pourrait bien entendu l’appliquer à l’humanité entière contenue dans la ville de New-York. Une mégalopole où peut régner une certaine animosité, notamment dans certains quartiers défavorisés à l’époque du film. Telle une rivière de slime (S.O.S Fantômes 2), le Judas s’est chargé de la haine du dessus pour la vermine du dessous et il est devenu le Mimic. Or, qu’est-ce que le Mimic sinon, étymologiquement, la réplique et l’imitation. Le Mimic, dupliquant son prédateur, copie littéralement nombre de nos attributs humains et nous renvoie, au final, le miroir monstrueux de notre humanité délitée. Nos pires travers s’incarnent en un être supérieur, bébé névrotique (à la manière de Chromosome 3) grandissant dans l’utérus de la Grosse Pomme. Sauvage, violent, solidaire, nombreux et prêt à prendre notre place.

Aussi fascinant et cohérent soit-il à l’orée de la carrière à venir de son auteur, Mimic demeure malgré tout imparfait. Rated R à sa sortie, le film offre certes quelques moments peu ragoûtants mais contourne le gore attendu par des astuces parfois drôles (le pot de peinture qui explose à la place du crâne du prêtre), souvent logiques (la pénombre) mais se résumant la plupart du temps à des valeurs de cadres brouillonnes, agitées et finalement génériques. En somme, pour un film d’horreur par Del Toro, les morts y sont peu inventives ou impressionnantes. De même, la filiation avec Alien citée précédemment handicape plus sérieusement le métrage quand l’une des scènes copie exactement celle du chat dans le film de Ridley Scott et une autre la scène des oeufs dans Aliens – Le Retour.

On passera aussi sur le personnage de Leonard (Charles S Dutton) flic black sympathique mais caricatural. Outrancièrement bavard, grossier et colérique, ce dernier remplit une fonction sacrificielle clichée de bon side-kick mourant pour sauver le groupe (les 90’s…) après s’être improvisé spécialiste des métros. Les personnages de Josh Brolin et Giancardo Giannici sont aussi sacrifiés malgré l’excellente direction d’acteurs.

Si Del Toro n’a pas encore révélé la fin prévue initialement et regrette toujours celle donnée, on ne peut qu’effectivement déplorer aussi la résolution spectaculaire proposée (une immense explosion de gaz) qui tranche avec le métrage d’atmosphère construit en amont.

Les échecs sont plus riches d’enseignement que les succès. C’est heureusement le credo pris par Guillermo Del Toro sur son expérience avec Mimic. Conscient de s’être perdu à Hollywood, le réalisateur partira en Europe tourner un film plus personnel : L’Echine du Diable. Ce dernier lui offrira une consécration critique et lui permettra de revenir plus fort aux Etats-Unis pour assurer Blade II. Désormais au fait des règles des studios, Del Toro s’avérera plus en maîtrise, capable de naviguer entre son exigence et celle des majors jusqu’à finalement prendre le pas et véroler la machine de l’intérieur. Del Toro prend ainsi une revanche sur Mimic à travers toutes ses oeuvres postérieures par l’affirmation grandissante et incontestable aujourd’hui qu’il est le capitaine de son propre navire. Abjurant toute distinction entre cinéma d’auteur et mainstream pour faire de chaque film une oeuvre personnelle. Offrant Le Labyrinthe de Pan et Pacific Rim avec égale honnêteté, générosité et fierté. Faisant vibrer comme un mantra l’idée de choisir sa voie en restant fidèle à soi-même et aux monstres, comme il le clamait récemment pour The Shape of Water, lion d’or à Venise.

Voilà ce qu’est Mimic pour Del Toro, une chute à cheval permettant de se remettre en selle plus fort que jamais. Avec l’idée de ne jamais retomber. Et à la vue de la carrière du bonhomme, remercions chaque jour Mimic d’exister.

 

SOURCES :

« Cabinet de curiosités : Mes carnets, collections et autres obsessions », Guillermo Del Toro et Marc Scott Zicree.
Comingsoon.net, « 9 crazy things I learned about Mimic from Guillermo del Toro’s Blu-ray commentary »
« Sexe, mensonges et Hollywood », Peter Biskind.

Auteur : Adrien Beltoise