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Y/CON : les artistes LGBTQ ont leur salon !

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Anciennement baptisée Yaoi Yuri Con, la 6ème édition de la Y/CON a ouvert ses portes les 14 et 15 octobre 2017. Projections (Black Mirror, Sekai Ichi Hatsukoi…), conférences, Maid & Butler Café…les animations se succèdent pour élargir vos horizons avec un objectif : promouvoir la culture LGBTQ+.

Créée en 2009 à Lyon par Valentine Tézier, l’association Event Yaoi comptait au départ 5 personnes fans de Yaoi*, une littérature d’origine japonaise mettant en scène l’homosexualité masculine. Le groupe s’étend aujourd’hui à près d’une centaine de participants dont 30 actifs, 20 associés ponctuels et 45 bénévoles qui s’engagent à promouvoir tous types d’homo-fictions (Yaoi, Yuri, bara, gay, lesbien, MxM, FxF…) à travers l’Europe et jusqu’aux Etats-Unis et au Canada.

Au-delà du militantisme et des revendications politiques induites par le mouvement LGBT, Event Yaoi se veut un organisme culturel, passif mais passionné, dont l’ambition est d’enrichir et de partager les œuvres artistiques relatives à l’homosexualité. Elle dirige d’ailleurs les Éditions YBY, acronyme de You, Be Yourself !  (recueils, nouvelles, romans et BD) dont les bénéfices sont réinjectés dans l’association.

Depuis 2011, Event Yaoi offre aussi un espace de rencontre pour les adeptes de ces genres un peu à part : le salon Y/CON. Une fois par an, cet événement se déroule dans un cadre volontairement singulier et authentique : une péniche, un cirque, un hippodrome…


Cette année, la Y/CON a organisé sa 6ème édition dans l’espace Congrès Les Esselières de Villejuif. Un lieu qui enchante tant par son style rétro que son ambiance cabaret (tapis rouge et rideaux de velours cramoisi…) et qui réunit des invités d’univers variés (cinéma, littérature, web…), des fidèles et des curieux autour d’une même passion.

L’an dernier, le journal Le Monde s’est intéressé de près à l’événement et à la littérature Yaoi et leur a dédié un article des plus pertinents que vous pouvez consulter ici. Preuve que le mouvement est en marche. Lentement mais sûrement, la culture LGBT se fait une place en touchant le coeur du public et en tempérant les idées reçues lors de ce rassemblement convivial et bienveillant !

David Halphen, réalisateur et scénariste (Le Clou, Slick, Les Incroyables Aventures de Fusion Man) participait ce week-end aux ateliers et discussions. Dans le cadre du projet « 5 Films contre l’Homophobie » soutenu par L’INPES, le cinéaste a mit en scène un héros homosexuel, Fusion Man (joué par Raphaël Personaz, L’Affaire SK1) dans une parodie de super-héros. Le casting ne manquera de piquer l’intérêt du public adulte et adolescent puisqu’il comprend Frédéric Chau (Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu), Félix Moati (LOL, Hippocrate, Libre et assoupi…) ou encore Patrick Ligardes (Brice de Nice).

https://www.youtube.com/watch?v=jZwTpJiOAeo&t=1s

La bloggeuse et youtubeuse Mademoiselle Cordélia (Mx Cordélia et Princ(ess)e) était également présente sur le site aux côtés de Alice in Animation, aussi connue comme Alice In The Morning, une vidéaste proposant des analyses argumentées sur les animations genrées et stéréotypées françaises.

La bulle littérature recelait des artistes hauts en couleurs qui ont pu débattre autour de leurs sujets de prédilection lors de conférences et autres rencontres passionnantes : Marie Sexton (Song of Oestend gratifié du Rainbow Award 2011), KJ Charles (An Unnatural Vice (Un Vice Anormal) ), Céline Etcheberry (Les Mots d’Eden), Lizzie Crowdagger (La Chair et le Sang), et bien d’autres encore…
Les auteurs de BD et illustrateurs ne manquaient pas à l’appel notamment Nawak (La France en rose et bleu), Sophie Labelle (Assignée Garçon), Caly (MaHo•Megumi ), Monsieur Q (Sous le lit), etc.


La Y/CON, c’est aussi l’occasion de projections orientées LGBT: les séries Gaycation ou Black Mirror, les mangas animés Sekai Ichi Hatsukoi et Osomatsu-san… Ce salon des homo-fictions, c’est surtout un lieu de rencontres où chacun peut s’exprimer en toute liberté et dans la bonne humeur au travers d’activités ludiques et décomplexées : Cosplay, Karaoké coréen ou japonais, Maid & Butler Café et ses brioches-pénis rigolotes !

Vous pouvez d’ores et déjà noter la date de la 7ème édition de la Y/CON :

les 1er et 2 Décembre 2018.

D’ici là, Event Yaoi va mettre en place les Y/MUP, de nouvelles occasions de débats et de partage.

*L’acronyme YAOI aurait deux origines : « YAma nashi, Ochi nashi, Imi nashi » qui signifie « Pas de point culminant, pas de sens et pas de résolution » et/ou « YAmete ! Oshiri ga Itai ! », littéralement « Arrête ! J’ai mal aux fesses ! ». Comprenez-le comme vous voudrez...

Mr. Mercedes, la recette d’une adaptation réussie

En adaptant Mr. Mercedes, David E. Kelley montre ce que l’on peut faire en prenant au sérieux les romans de Stephen King.

Synopsis : 2009. Depuis le milieu de la nuit, de nombreux chômeurs de Bridgton, Ohio, se pressent à la porte d’une foire à l’emploi. Une Mercedes arrive et, sans prévenir, fonce dans la foule, tuant une dizaine de personnes. Deux ans plus tard, Bill Hodges, l’inspecteur qui a enquêté en vain sur ce crime et qui est désormais à la retraite, reçoit sur son ordinateur des messages d’un homme qui dit être le tueur à la Mercedes.

Cette année 2017 est très riche en adaptations du King. Hélas, les séries inspirées de ses romans peinent toujours à convaincre : après la catastrophique Under the dome, The Mist ne parvient pas vraiment à relever le niveau.

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Très vite, ce Mr. Mercedes se démarque. L’attaque criminelle qui ouvre la série mise sur une réalisation sobre, qui ne cherche pas à multiplier les effets choc. Et c’est cette sobriété même qui permet à la scène d’atteindre son objectif : montrer la tragédie de ces victimes.

La saison va constamment jouer sur ce même principe. Il faut dire que David E. Kelley, le créateur de la série, est déjà un vieux routier des productions télé : La Loi de Los Angeles, Un drôle de shériff, Chicago Hope, The Practice, Ally McBeal… Il n’a plus à prouver son talent, et on le voit à l’œuvre ici.

Rythme lent pour une ambiance angoissante

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Après la scène d’introduction, la série se concentre sur les deux antagonistes : d’un côté Bill Hodges, officier de police à la retraite, et de l’autre Brady Hartsfield, le tueur. C’est là que l’amateur des romans de King se dit qu’il a enfin une adaptation sérieuse. En effet, chez l’écrivain, l’horreur n’est jamais une fin en soi, elle ne surgit pas de nulle part elle découle directement de la psychologie des personnages. C’est parce qu’elles oublient cela que la majorité des adaptations restent superficielles. Et c’est justement cela qui va servir de base à Mr. Mercedes : une plongée dans la psyché de ses personnages.

D’où le rythme lent de la série. Certains s’en plaindront : Mr. Mercedes ne cherche pas à faire une surenchère de scènes gore. La série suit son petit rythme qui non seulement n’empêche pas la tension de s’installer progressivement, mais qui aboutit, en fin de saison, à des épisodes où l’ambiance devient de plus en plus insoutenable. Au lieu de nous dire d’un coup que Brady est un instable mental, les scénaristes préfèrent nous faire ressentir cette instabilité. Le résultat est nettement plus probant : une ambiance installée lentement mais méticuleusement vaut mieux que des hectolitres d’hémoglobine ! Et lorsque l’on arrive aux derniers épisodes de cette première saison, le suspense est dense et l’atmosphère franchement angoissante.

Personnages marginaux

Donc, Mr. Mercedes va s’intéresser à ses personnages.

D’un côté, Bill Hodges. Policier à la retraite, il est devenu une sorte de loque humaine imbibée d’alcool. Se sentant inutile, il est rongé par le remords de toutes les enquêtes qu’il n’a pas su mener à leur terme, en particulier celle du tueur à la Mercedes. Autour de lui va se former toute une communauté. Il y aura Jerome Robinson, jeune étudiant à l’avenir prometteur ; Holly Gibney, jeune femme mentalement fragile mais très douée en informatique ; Allie, la propre fille de Bill, qui cherche tous les moyens pour attirer l’attention de ses parents ; Lou Linklatter, vendeuse spécialisée en informatique, ou encore Deborah Hartsfield, la mère du tueur, ancienne gloire du lycée devenue, elle aussi, une alcoolique et développant avec son fils une relation fortement teintée d’inceste.

Autant de personnages qui ont tous un point commun : ils sont les perdants du Rêve Américain. Ce sont ceux que l’Amérique laisse sur le bord de la route, des marginaux qui soit sont trop vieux, soit n’ont pas la bonne couleur de peau ou les bonnes préférences sexuelles (Lou est lesbienne, et cela lui sera reproché à longueur de série par les clients du magasin où elle travaille). Du coup, chacun de ces personnages a, à un moment ou à un autre, quelque chose à prouver. Bill veut prouver qu’il est encore capable d’arrêter un tueur. Holly veut prouver qu’elle n’est pas la folle qui parle toute seule. Jerome veut prouver que l’on peut être noir, venir d’un quartier pauvre, et réussir ses études. Même Deborah a un sursaut d’orgueil qui la pousse à vouloir changer de vie.

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Stephen King lui-même fait une petite apparition lors d’un épisode

Portrait d’une Amérique désabusée

Au-delà même du suspense de son enquête ou de la profondeur psychologique de ses personnages, Mr. Mercedes se démarque aussi, comme le roman dont il est l’adaptation, par une description critique de l’Amérique moderne. Un pays qui laisse de côté une partie de plus en plus importante de sa population. Que la série commence lors d’une foire à l’embauche, où les chômeurs se pressent par milliers, montre bien l’état désastreux du pays, aussi bien économiquement qu’humainement.

Les États-Unis de Mr. Mercedes, c’est aussi le pays de la violence et de la parano. A ce titre, Brady ressemble plus à un symptôme, le symptôme d’un pays malade qui pense que seul le recours à la violence peut changer les choses. Pire : lorsque le tueur, pourtant décrit dès le début de la série comme un psychopathe monstrueux, s’en prend à un fasciste, le spectateur est presque content, comme si cette auto-justice constituait la seule réponse possible à la violence de la société.

En bref, Mr. Mercedes réunit tout ce qu’il faut pour réussir une bonne adaptation de King : de bons personnages, un rythme qui permet d’installer lentement mais sûrement une ambiance de plus en plus angoissante, du suspense, et même une critique à peine voilée du modèle social américain. L’ensemble fournit ce qui est sans doute la meilleure adaptation d’un roman de Stephen King que l’on ait vue depuis très longtemps et qui, fort heureusement, est renouvelée pour une saison deux (qui devrait donc, en toute logique, être l’adaptation du roman Carnets Noirs).

Mr. Mercedes: bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Igyy_rnaw-Q

Mr. Mercedes : fiche technique

Créateur : David E. Kelley
Réalisateurs : Jack Bender, Kevin Hooks
Scénario : David E. Kelley, Sophie Owens-Bender
Interprétation : Brendan Gleeson (Kermit William « Bill » Hodges), Harry Treadaway (Brady Hartsfield), Jharrel Jerome (Jerome Robinson), Breeda Wool (Lou Linklatter), Kelly Lynch (Deborah Harstfield), Justine Lupe (Holly Gibney), Scott Lawrence (Pete Dixon), Robert Stanton (Anthony « Robi » Frobisher).
Photographie : Armando Salas, Yaron Levy
Montage : David Eisenberg, Cedric Nairn-Smith
Production : Peter Chomsky, Kate Regan, Ellen Stafford, Brian Walsh
Sociétés de production : David E. Kelley Productions, Nomadicfilm, Temple Hill Entertainment, Sonar Entertainment
Société de distribution : Audience Network
Genre : policier
Durée : 10 X 55 minutes

Etats-Unis – 2017

Festival Lumière 2017 : La Vérité, portrait acide d’une femme de son époque

Dans le cadre du Festival Lumière, Henri Georges Clouzot est mis à l’honneur. Aujourd’hui, c’est son film La Vérité qui nous est montré, une somptueuse étude de caractère durant le déroulement d’un procès à charge où le portrait d’une jeune femme de son époque va resurgir de plein fouet.

Premièrement, le film est inspiré d’une affaire retentissante des années 1950 : celle de Pauline Dubuisson. Mais cette fois ci, Pauline est remplacée par un personnage fictif : celui de Dominique, elle-même remplacée par une actrice, Brigitte Bardot, tout bonnement incroyable. Le titre de l’œuvre, La Vérité, est significatif de l’envie même du scénario : relater un procès et son jugement tout en essayant de comprendre les péripéties qui ont fait que nous sommes arrivés aux soupçons en question qui accusent une femme d’avoir assassiné son amant. Mais au lieu de s’inscrire dans le cadre des films de prison ou d’œuvres purement judiciaires, Henri Georges Clouzot insère parfaitement ses temporalités à la fois visuelles et de récit, pour construire le portrait d’une femme en quête d’une liberté qu’elle n’aura sans doute jamais.

A l’image de ces nombreux plans qui montrent Brigitte Bardot seule dans son box dans cette grande salle de tribunal face à un parterre d’avocats ou de citoyens venus pour « brûler la sorcière », la jeune Dominique vociférera dans le vide, criera sa fureur face à une meute en quête de sang. La Vérité, c’est presque une affaire de vengeance : celle d’une société qui n’aime pas ce genre de jeunes femmes et la vengeance de cette jeune femme qui espérait dépasser sa propre condition de ménagère qui reste à la maison faisant des bons petits plats. Dominique n’était rien de tout cela : oisive, dépressive, elle voulait juste boire la vie comme elle buvait des coupes de champagne. Le film déploie ses rouages entre scènes de procès et flashbacks nous remémorant les instantanés d’une histoire amoureuse douloureuse, sensuelle, clivante, le genre de quête de l’être aimé impossible.

Henri Georges Clouzot , au-delà de son intelligence formelle, à la fois dans la cadre mais aussi dans le découpage, qui voit les époques interférer entre elles sans qu’il y ait ingérence de jugement, arrive à construire une œuvre riche qui marche sur la superposition de plusieurs dualités : celle entre la raison et la passion, le chaud des émotions et le froid des reconstitutions judiciaires, l’envie de liberté et une morale réactionnaire, et le miroir entre le personnage de Dominique et le reflet d’une Brigitte qui semble par moments jouer son propre rôle face aux journalistes qui l’épient à la moindre minute au moment de sa starification. De ce fait, le récit devient déchirant : car à travers la vie de Dominique, c’est une société qui se matérialise devant nous, ce sont tous les stigmates d’une jeune femme du début des années 60 qui se dessinent avec sa rébellion et son incandescence physique.

La performance de Brigitte Bardot offre une grande gamme d’émotions, allant du froid au méprisant jusqu’à la sensualité abandonnée. Aussi familières que sont ses manières et ses attitudes, sa franchise éhontée suggère une forme d’anarchisme d’une couche de la jeunesse contemporaine. Et pour autant, La Vérité n’est pas un scénario à charge ni même un pamphlet contre les hommes mais un portrait qui se positionne sur une question d’ordre plus global : la prédominance de la raison, du poids des preuves et des faits sur la vérité d’une passion, d’un quotidien, sur la chute d’un espoir. En cela, le film d’Henri Georges Clouzot devient une réelle tragédie, une descente aux enfers cruelle et audible, une histoire qui déclenche beaucoup d’émotions, comme lors de cette flamboyante tirade de Dominique, qui regarde ses accusateurs en les traitant de « morts ».

Réalisateur : Henri-Georges Clouzot
Scénariste : Henri-Georges Clouzot
Avec Brigitte Bardot, Sami Frey, Paul Meurisse
Date de sortie : 2 novembre 1960 (2h 04min)
Date de reprise 8 novembre 2017 – Version restaurée (2h 04min)
Genre : Drame
Nationalité français

Hellboy 2 : critique d’un blockbuster féérique

L’esthète Guillermo Del Toro rempile dans l’univers merveilleux d’Hellboy. Entre créatures magiques et antihéros attachants, le cinéaste mexicain atteint peut-être le sommet de son art. Analyse d’un blockbuster mémorable mais boudé par le public occidental.

Synopsis : Maintenant il est temps pour le super héros le plus indestructible et le plus cornu de la planète de combattre un dictateur sans pitié et ses légions. Il peut être rouge, il peut avoir des cornes, il peut être mal compris, mais si vous voulez que le travail soit bien fait, appelez Hellboy. Avec ses partenaires du Bureau de Recherche et de Défense Paranormal (B.P.R.D.), sa petite amie pyrokinésique Liz, l’aquatique et empathique Abe Sapien et le mystique protoplasmique Johann, le B.P.R.D voyagera entre notre monde et celui où voguent les créatures que ne peuvent pas voir les humains, où les créatures du monde fantastique sont devenues réelles. Hellboy, créature appartenant aux deux mondes qui n’est accepté dans aucun, devra choisir entre la vie qu’il connaît et une destinée incertaine.

Quand il n’est pas attelé sur ses chefs d’œuvres intimistes (L’échine du diable, Le labyrinthe de Pan), le génial Guillermo Del Toro reste l’un des formalistes les plus intéressants d’Hollywood. Sorti en 2004, Hellboy premier du nom, adaptation des comics éponymes, reste un des films majeurs de la décennie 2000. S’il ne révolutionne pas le cinéma d’action dans son propos ou dans sa conception, il reste un métrage prodigieux sur sa forme et surtout sa direction artistique, dans une continuité parfaite avec la carrière montante de son réalisateur. Après une consécration publique et critique suite à la sortie du Labyrinthe de Pan, Guillermo Del Toro, assisté par le dessinateur Mike Mignola, revient derrière la caméra pour raviver l’univers fantasmagorique d’Hellboy. Intitulé Les légions d’or maudites, ce long métrage signera aussi bien son apothéose visuelle que ses limites en termes d’atteinte aux spectateurs. Cas à part à Hollywood au vu de son budget de production, Hellboy 2 est à sa saga ce que Spider-Man 2 est dans le monde des blockbusters : une formidable exception esthétique, auteuriste et inoubliable.

L’esthète Del Toro

Ce qui est certain chez Guillermo Del Toro, c’est son envie insatiable de transcender les univers cinématographiques qu’il dépeint. Depuis le début de sa carrière de metteur en scène, le mexicain propose des expériences cinématographiques emplies d’honnêteté et de réelles propositions de cinéma. Une fois n’est pas coutume, l’univers d’Hellboy, mélange de « fantasy » et de modernité, est magnifiquement retranscrit dans les deux longs-métrages. Toutefois, boosté par un budget revu à la hausse (près de 85 millions de dollars), Del Toro s’en donne à cœur joie pour corriger les erreurs du précédent épisode et de proposer une extension soignée de cette diégèse cinématographique féérique. L’histoire décide de s’éloigner du premier opus, nous proposant un tout nouveau postulat. Lorsqu’il n’est encore qu’un jeune diablotin, Hellboy se voit raconter l’histoire de la guerre du début des temps : les elfes, orcs et gobelins se sont alliés face aux humains afin de prendre le contrôle de la Terre. Afin de s’assurer la victoire, les gobelins et les elfes firent construire une armée de soldats d’or, tout bonnement impossible à vaincre pour les humains. Pris de remord par cette victoire écrasante, le roi des elfes décida d’une trêve en séparant sa couronne en 3, dont une partie revenait aux humains. Des millénaires plus tard, un elfe maléfique nommé Nuada, s’empare d’un fragment de la couronne, obligeant le désormais bourru Hellboy à le combattre.

C’est d’un postulat aussi simple que Guillermo Del Toro va réussir son exploit cinématographique, et ce, grâce à plusieurs facteurs. C’est d’abord le visuel absolument mirifique qui suscite le plus d’admiration. L’utilisation des couleurs, entre le rouge et le bleu, tout en jouant avec la nuance dorée, permet un émerveillement constant, de même qu’une interprétation filmique très ouverte. La direction artistique confine alors au sublime lors des scènes d’action, quand le pétaradant rime avec l’élégance, dans une grâce absolument inouïe. On s’ébahit alors devant la qualité de la mise du réalisateur mexicain, variant les cadres et les situations, pour mieux nous immerger dans cette univers devenu incontournable. Ce récit, d’une simplicité presque outrancière, se transforme en conte féérique gracieux, le tout, soutenu par des acteurs jusqu’au-boutiste dans leur performance, notamment Ron Perlman, inoubliable dans son rôle d’antihéros diabolique.

Génie incompris

Comme nous le savons que trop bien, le talent n’est pas toujours récompensé. Et malgré une proposition cinématographique saluée de toute part par la critique, la saga Hellboy n’a jamais vraiment réussi à trouver son public, à l’exception évidente des plus grands fans de son cinéaste. Ne réussissant qu’à atteindre les 160 millions de dollars, soit à peine deux fois son budget, le sort d’Hellboy et de son univers s’est scellé au même titre que la rancœur infinie de ses fans. Ayant fait un four du même acabit, le premier opus avait déjà mis en péril la tenue de cette suite, aussi qualitative soit-elle. De facto, il nous paraît légitime de nous demander s’il n’existerait pas une fracture entre un cinéma de divertissement auteuriste et le grand public fidèle aux films à grand spectacle. Malheureusement, et ce même avant Hellboy 2, cette rupture existe belle et bien. C’est un syndrome qui s’illustre assez facilement avec la saga Matrix, avec un premier épisode adulé car faisant la part belle aux aficionados de films d’actions et de longs-métrages plus complexes dans leur sous-texte, et des suites détestés pour leur caractère résolument plus poussées dans leur propos. Un phénomène qui se poursuit de nos jours et qui tend à se démocratiser. C’est d’ailleurs Guillermo Del Toro qui en fera les frais avec son jubilatoire Pacific Rim, acclamé par la critique mais ayant échoué à rassembler le public occidental.

En dépit de cette propension du public à négliger ces vraies propositions de cinéma, il convient avant tout de les remettre sur le devant de la scène. N’ayons pas peur des mots, Hellboy 2 : les légions d’or maudites est une pépite dans le monde des blockbusters et sans aucun doute l’un des meilleurs de ces dix dernières années. Sa narration, simple et efficace, est transcendée par une mise en scène d’une ampleur colossale et d’une direction artistique minutieuse, rendant sa noblesse au personnage d’Hellboy. Malheureusement boudé par le public, il convient de le réévaluer à sa juste valeur, celle d’une immense expérience de cinéma « mainstream », confinant au génie grâce à la main de son metteur en scène. On espère que le « reboot » de Neil Marshall, prévu pour 2019 et avec David Harbour dans le rôle-titre, ne fera pas trop d’ombre au film de Del Toro, tout en proposant quelque chose de nouveau, le film tendant à être plus sombre et violent.

Véritable pépite de cinéma d’action/fantasy, Hellboy : les légions d’or maudites permet à son réalisateur d’atteindre la quintessence de son art, dans une histoire transcendée par sa mise en scène. Peut être l’un des longs métrages les plus mésestimés de son genre et de son époque, témoignant d’une cassure entre les spectateurs et les blockbusters arty. Il reste la preuve d’un Hollywood proposant du qualitatif, créatif et suscitant le merveilleux, une heureuse parenthèse de cinéma, dans une industrie en perdition.

Hellboy 2 : Bande annonce

Hellboy 2 : Fiche technique

Réalisation : Guillermo Del Toro
Scénario : Guillermo Del Toro, d’après une histoire de Guillermo del Toro et Mike Mignola
Interprètes : Ron Pearlman, Selma Blair, Doug Jones, Seth McFarlane, Luke Goss
Photographie : Guillermo Navarro
Montage : Bernat Vilaplana
Production : Lawrence Gordon, Lloyd Levin, Mike Richardson et John Swallow
Distribution : Universal Pictures
Genres : fantastique, action
Durée : 2h01 minute
Date de sortie : 29 octobre 2008

États-Unis, Allemagne – 2017

Rencontres du Troisième Type revient avec une remasterisation 4K étoilée

Le mercredi 20 septembre, à l’occasion de son 40ème anniversaire, est ressorti en vidéo dans un nouveau master 4K l’un des plus beaux films de science-fiction, Rencontres du Troisième Type. Réalisé par Steven Spielberg en 1977, le film constitue le premier long métrage de la trilogie extraterrestre du cinéaste (complétée ensuite par E.T. L’Extra-Terrestre et La Guerre des Mondes) et confirme les obsessions d’un jeune et brillant auteur. Retour sur le film en trois points.

1° Science-fiction et optimisme

Rencontres du Troisième Type est récit à la fois de science-fiction (de par les technologies futuristes des aliens) et fantastique (un élément étranger envahit le quotidien des personnages). Et il est, à l’inverse d’Alien (1979) et La Guerre des Mondes (2005), un film optimiste. En effet, alors que le spectateur expérimente une certaine angoisse lors des scènes d’enlèvement (notamment celui de l’enfant), la rencontre avec les extraterrestres prend l’air de retrouvailles. La mère retrouve son enfant ; l’armée, d’anciens pilotes disparus en 1945. Roy Neary, interprété par Richard Dreyfuss, retrouve lui un sens à sa vie. Quant au professeur Lacombe, il rencontre enfin ces aliens dont il n’avait observé que des traces de leur passage. La rencontre alien est enfin un événement positif : tous les personnages sont émus (à l’exception de quelques cosmonautes en tenue orange), et heureux. Même l’un des aliens sourira face à Lacombe, parce que ce dernier aura compris leur code de communication. Loin de « l’organisme parfait » pour tuer et survivre d’Alien et des parasites organisés de Starship Troopers, Rencontres du Troisième Type croit en une merveilleuse rencontre avec l’altérité.

 

Les êtres humains sont émus face à la rencontre avec les extraterrestres.

2 ° Du père à sa disparition

Rencontres du Troisième Type est le sixième long métrage de Steven Spielberg, téléfilms compris. Il est l’un des films les plus personnels du réalisateur : on y retrouve les motifs de la famille fracturée, du départ du père, ou encore du regard animé par la curiosité et la passion face au mystère. Neary a beau perdre sa famille à cause de ses obsessions, Spielberg ne le juge pas. Il n’est pas une ordure, pas un irresponsable, juste un être humain prêt à enfin accéder au sens de sa vie. Neary abandonne le rôle de père et devient un aventurier des étoiles. Dans E.T. (1982), le jeune Elliot et nous-mêmes aimerions imaginer ce papa disparu comme un aventurier, un espion, ou encore comme un agent du gouvernement oeuvrant pour le bien : on pense alors à l’agent incarné par Peter Elliot qui tend à prendre la place du patriarche dans la famille et notamment aux derniers plans du film où un nouveau tableau familial semble se déssiner. Mais le père biologique du jeune garçon n’est pas un héros au service d’une cause qui le dépasse. Quand bien même nous aimerions que Neary soit le père d’Elliot, soit une figure d’espoir – malgré l’abandon – pour cet enfant rêveur, Spielberg n’imagine plus le meilleur de l’humanité ici. Le paternel est juste un mari de plus à avoir quitté sa femme pour une jeune nana, abandonnant sa famille et ses responsabilités pour démarrer une « nouvelle vie ».

Dans toute la filmographie du cinéaste, le motif du père disparu et les relations père-fils seront retravaillés, à nouveau réfléchis, requestionnés : dans Minority Report (2002), John Anderton (Tom Cruise) est un père de famille heureux sombrant dans la plus grande dépression après l’enlèvement de son fils, drame qu’il ne cesse de se remémorer à tel point que sa femme ne peut plus le supporter et décide de le quitter ; dans Le Terminal (2004), Tom Hanks interprète un fils prêt à tout pour terminer l’une des plus chères volontés de son père décédé, pour finalement mieux le retrouver ; autre exemple dans Arrête-moi si tu peux (2002) dans lequel la famille Abagnale est déchirée par le divorce, le fils en colère contre sa mère perdra ensuite son père dans un accident d’escalier, et se sentira abandonné par sa mère qui a refondé une famille avec l’ancien grand ami du paternel.

– John Williams orchestrant sa formidable partition pour le film –

3 ° 1977 et l’après Rencontres du Troisième Type

Rencontres du Troisième Type sort sur les grands écrans américains en novembre 1977, soit sept mois après la sortie de Star Wars. Le film de Spielberg rencontre un véritable succès, et relance, avec la guerre des étoiles de George Lucas, un regain d’intérêt pour le film de science-fiction.

Le long métrage de Spielberg sort hélas hâtivement au cinéma, notamment à cause des studios Columbia alors en mauvaise posture. Le cinéaste est mécontent du montage, et aussi de la finalisation de certains effets spéciaux. Trois ans plus tard, on lui offre la possibilité de remonter le film en tournant toutefois des scènes additionnelles (dont l’une ayant lieu à l’intérieur du vaisseau extraterrestre) qui serviront à promouvoir cette ressortie. Spielberg est à nouveau mécontent du montage du film. Il faudra attendre 1998 pour obtenir la version du réalisateur dans laquelle il a dégagé la scène qu’on lui a demandé de filmer : celle à l’intérieur du vaisseau alien. Il conservera les images fortes auxquelles il tenait déjà en 1980, notamment celles de Neary découvert par sa femme en pleine dépression, habillé sous la douche.

Aujourd’hui encore, l’impact de Rencontres du Troisième Type sur le cinéma et plus généralement la pop’ culture se fait ressentir. Du Contact (1997) de Zemeckis à X-Files (1993-), on ne compte plus le nombre d’oeuvres portées par l’inspiration que leur a donné le long métrage de Steven Spielberg. Récemment est sorti Premier Contact (Arrival, 2016) de Denis Villeneuve qui se présente davantage comme un rejeu moderne du film de Spielberg (avec au menu quelques pastiches Malick-iennes et Nolan-iennes).

Remasterisation du troisième type

Édition 40e anniversaire Steelbook Blu-ray – Prix public indicatif : 19€99

À l’occasion du quarantième anniversaire, Sony nous gratifie d’une nouvelle édition du beau film de Steven Spielberg. En effet, Rencontres du Troisième Type revient avec une remasterisation 4K à partir des négatifs originaux. Vous pourrez ainsi redécouvrir le film dans ses trois versions sous leur plus bel écrin en Blu-ray et Blu-ray 4K. Les trois montages sont accompagnés de nombreux bonus dont quelques-uns inédits tels que les vidéos personnelles de Steven Spielberg et de nouvelles interviews avec le cinéaste et les réalisateurs J.J. Abrams et Denis Villeneuve.

Édition Collector 40e anniversaire Blu-ray 4K + Blu-ray du film + Blu-ray bonus (et livret) – Prix indicatif : 49€99

Rencontres du Troisième Type – Bande-Annonce

Hellboy, belle est la bête

Cinquième long-métrage de Guillermo Del Toro, Hellboy est une déclaration d’amour aux créatures lovecraftiennes mais une œuvre bancale et imparfaite. Plongée dans un monde où les poissons sont bavards et où le diable aime les chats.

Pour comprendre l’essence du film Hellboy, il faut faire un petit voyage dans le temps. Le long-métrage aux cornes sciées arrive à un moment charnière de l’histoire du cinéma hollywoodien. A sa sortie en 2004, Spider-man 1 et 2 de Sam Raimi remettent avec succès les adaptations de «  comicbooks »sur le devant de la scène. Les deux premiers volets de la saga des mutants X-Men inventent la formule qui sera la colonne vertébrale des productions héroïques de la décennie qui suit. Et l’échec de Daredevil de Steven Johnson amorçait déjà une lassitude des codes qui seront usés à outrance une dizaine d’années plus tard. Hellboy arrive comme un contre-poids dans ce paysage fertile aux transpositions de héros et d’anti-héros. Alors que qu’un divertissement facile sans prise de risques pouvait être à prévoir, Guillermo Del Toro préfère aller à l’encontre de ce qui faisait à l’époque et offre un modèle de divertissement alternatif au classique blockbuster-hollywoodien. Cet audace se retrouve dès la démarche d’adaptation du comics Hellboy. Alors que Marvel et DC puisent dans leurs personnages les plus connus, Guillermo Del Toro vient chercher dans la création minimaliste et peu connue de Mike Mignola. Galerie de monstres, univers lovecraftien, allusions bibliques et mythologiques : toute l’oeuvre de Mignola semble correspondre au cinéma du réalisateur mexicain. De cette union, naît un long-métrage fait par un fan pour les fans. Et dans cette formule réside à la fois les torts et les bienfaits du film.

hellboy-ronperlman-film-cigare-film-del-toroDans un premier temps, Hellboy est un film très respectueux du comics dont il est tiré. Et cela offre une richesse esthétique indéniable. Les paysages urbains censés représenter la ville de New York se rapprochent bien plus des villes européennes ( le tournage ayant eu lieu à Prague ). Le métro ne représente qu’un vaste terrain de jeu pour un combat entre l’anti-héros rouge et Sammael, monstre à pattes et tentacules, qui se régénère a volonté. Pour Del Toro, son film est l’occasion de faire un produit personnel en adéquation avec les thématiques occultes
de la bande-dessinée. Si chaque scène d’action est bienvenue, la vraie force du film est l’attention attribuée aux personnages. Du diable adolescent à l’homme-poisson érudit, chaque créature est humanisée et développée. Hellboy en devient un personnage très intéressant. Physiquement démoniaque et capable d’une destruction totale, il est représenté comme un adolescent immature, cherchant à trouver sa place dans le monde. Partagé entre ses origines diaboliques et l’envie d’être accepté comme un humain, on le retrouve les cornes sciés pour être comme tout le monde. Malheureusement pour lui, sa peau rouge flamboyante le ramène rapidement à la réalité. On se plaît à voir ce monstre amateur de chats, prêts à sauver un carton de bêtes félines en plein combat.

hellboy-samael-film-metroLes créatures sont sublimées par l’apport organique que privilégie Del Toro aux effets numériques. C’est un véritable amour que porte le réalisateur à ses monstres et son univers. Il magnifie le tout avec un maîtrise du clair-obscur et du contraste entre ses créatures colorées et les décors ternes et sépia. Malheureusement, tort du réalisateur fan, l’œuvre peut être un peu brutale pour les néophytes qui font face à des personnages, jamais exposés. Le film a tendance à prendre le spectateur pour acquis, et n’affiche jamais réellement l’ambition d’être un film pour un plus large public. Bien qu’étant un long-métrage personnel, Hellboy s’affirme comme un produit bancal mais rempli de bonnes intentions. La subtilité s’efface derrière des dialogues et des punchlines grasses. Il faudra attendre Le Labyrinthe de Pan pour que l’imagination débordante de Guillermo Del Toro épouse son romantisme tragique avec finesse. Cependant, le long-métrage reste un bijou imparfait à retenir.

En allant à contre-courant de la tendance hollywoodienne, Hellboy s’impose comme le témoignage de la folie fantastique d’un auteur, qui disséminait déjà sa passion pour les monstres et leurs histoires.

Bande-annonce : Hellboy

Hellboy – fiche technique

Réalisation : Guillermo Del Toro
Scénario : Guillermo Del Toro, d’après une histoire de Guillermo Del Toro et Peter Briggs, d’après les comics de Mike Mignola
Casting : John Hurt (Trevor Broom), Selma Blair (Liz Sherman), Rupert Evans (John Meyers), Karel Roden (Raspoutine)
Photographie :  Guillermo Navarro
Musique : Marco Beltrami
Montage : Peter Amundson
Production : Lawrence Gordon, Lloyd Levin et Mike Richardson
Sociétés de production : Revolution Studios, Lawrence Gordon Productions, Starlite Films, Dark Horse Entertainment
Société de distribution :  Columbia Pictures, Gaumont Columbia Tristar, Buena Vista International
Durée : 122 minutes
Date de sortie :  11 août 2004

 

Laissez bronzer les cadavres, western solaire et sensoriel

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Après nous avoir asséné une claque monumentale lors de sa présentation au FEFFS, Laissez Bronzer les cadavres sort enfin dans les salles françaises. L’occasion de vivre un moment de cinéma sensoriel riche et radical aux expérimentations multiples.

laissez-bronzer-les-cadavres-helene-cattet-bruno-forzaniDans le cinéma de genre français, Hélène Cattet et Bruno Forzani occupent une place des plus singulières. En seulement deux films, le duo a su imposer sa patte esthétique ainsi que sa méticulosité en ce qui concerne la mise en scène. Biberonnés au cinéma bis italien, ils nous ont offert avec Amer en 2009 et L’Étrange couleur des larmes de ton corps en 2014, deux variations autour d’un  des genres phare du cinéma d’exploitation transalpin, le giallo. Loin de simplement pasticher des auteurs comme Dario Argento ou Mario Bava, Cattet et Forzani ont transcendé le genre et lui ont donné une nouvelle approche bien plus sensorielle. S’il y a en effet un adjectif parfait pour caractériser le cinéma des deux metteurs en scènes, c’est sensoriel. Ils se sont  fait un malin plaisir à utiliser le son et les images pour faire des œuvres les plus immersives possibles. Pour eux la salle de cinéma est comme un concert, et rien ne vaut le live.

En voyant que leur prochain travail serait une adaptation, on pouvait être en mesure de se poser des questions et de se demander si cet exercice n’allait pas les freiner. Que nenni, le duo est revenu bien plus fort, quitte à expérimenter de façon bien plus radicale. Exit les cauchemars labyrinthiques de l’Étrange couleur des larmes de ton corps et bienvenue à une histoire de braquage aux apparences bien plus simples. En effet, le roman coécrit par Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid est un récit des plus linéaires. Il raconte comment un groupe de bandits, après avoir volé 250 kilos d’or, se retranche dans un village abandonné dans le sud de la France et qui sert de lieu de villégiature à une artiste anarchiste. Au fur et à mesure, des invités inattendus vont faire leur apparition, et avec eux les forces de police. Simple et efficace, rien que la lecture du livre nous donnait déjà facilement à imaginer une ambiance de western au potentiel cinématographique illimité. Car oui, ce n’est pas le giallo ici qui sera repris par Cattet/Forzani, mais le western spaghetti mêlé à du poliziesco. Au revoir également les intérieurs art-nouveau de Nancy et place au soleil et montagnes corses.laissez-bronzer-les-cadavres-elina-lowensohn

Hormis cela, rien ne change et l’on se retrouve dans du Cattet/Forzani pur jus, et leur empreinte se ressent dès les premiers plans du film. Montage tonitruant, jeu sur les couleurs, son qui explose, les premières secondes de Laissez bronzer les cadavres nous transportent directement en terrain connu. Bien évidemment, le duo va devoir s’amuser avec les codes du western. Laissant donc tomber leur fétichisme pour les armes blanches (le son des rasoirs de L‘Étrange couleur des larmes de ton corps nous hante encore) pour se lancer sur un nouveau terrain de jeu, les armes à feu. On pourrait très vite assimiler l’histoire de Laissez bronzer les cadavres à une fusillade géante. Sauf qu’ici nous sommes très loin de Free Fire sorti plus tôt cette année, ici tout n’est que prétexte aux mille et unes expérimentations que vont nous asséner les deux cinéastes. À la fois hallucinatoire et viscéral, jamais un règlement de comptes n’aura fait autant appel aux sensations du spectateurs. Les atouts majeurs s’inscrivent dans le montage et le son. Il n’est alors pas étonnant d’apprendre que Shinya Tsukamoto et notamment son Bullet Ballet ont été à ce niveau des inspirations majeures. Le montage rapide, les sons agressifs, tout se recoupe pour nous donner l’impression d’être au milieu de cette pétarade qui fait feu de tous les côtés. Les balles fusent tandis que, devant nous, les gerbes de sang explosent.

laissez-bronzer-les-cadavres-stephane-fePar son aspect solaire, Laissez bronzer les cadavres contraste avec les autres œuvres de leur filmographie, tout en renvoyant à la deuxième partie de Amer. Tourné en extérieur, le film a pour cadre un village abandonné, tombant en ruine. Ces tons jaunes et ocres accentuent ce côté western méditerranéen que veulent recréer les cinéastes. C’est avant tout avec des couleurs chaudes qu’ils vont donc s’amuser, se permettant ainsi de sublimes mises à mort en jouant avec des textures inédites comme l’or fondant sous le coup des balles et remplaçant le sang par des effusions dorées. Difficile encore de ne pas rester bouche bée devant l’ingéniosité de la mise en scène et les nombreuses idées qui surgissent à chaque moment pouvant tout aussi bien emprunter au gothique, comme cette tête de mort remplaçant le visage dans l’ombre de Rhino ou, même encore, quelques incursions du giallo avec ces gants de cuir dont le son à l’enfilage fait frissonner. Se renouvelant constamment, les 1h30 de film sont synonyme de richesse visuelle et auditive qu’il est encore une fois difficile de tout digérer en une vision. Chaque plan nous subjugue d’admiration tout en nous faisant nous demander où le prochain va nous emmener.

Laissez bronzer les cadavres fonctionne aussi à merveille grâce à son groupe de personnages. C’était la volonté de Cattet et Forzani de faire un film de groupe et force est de constater que les acteurs se complètent très bien. D’autant plus qu’on a un vrai casting de gueule. Elina Löwensohn, muse de Bertrand Mandico,  impose sans trop de problème son charisme naturel à Luce et en fait une sorte de maîtresse des lieux, qui sans véritablement prendre part au conflit possède l’ascendant sur n’importe quel autre personnage et surtout les hommes.  À ses côtés, Stéphane Ferrara trimbale sa trogne de Charles Bronson, ce qui est d’autant plus fragrant lorsque Cattet et Forzani s’amusent à claquer des gros plans sur les visages renvoyant directement au cinéma de Sergio Leone. Les allures brut de décoffrage de Stéphane Ferrara ainsi que de Bernie Bonvoisin en tenue d’Adam une bonne partie du film collent à merveille aux carrures impressionnantes de Rhino et Gros. S’amusant avec un jeu d’alliance et de trahison, les protagonistes se déplacent à travers cette gigantesque fourmilière (ce qui permet d’ailleurs aux cinéastes de s’amuser avec un sympathique parallèle) en espérant rester en un morceau.

Malgré le fait que le film reste certainement le plus accessible dans la filmographie de leurs auteurs, cela notamment du fait d’une intrigue assez classique loin des récits entremêlés de leurs précédents ouvrages, Laissez Bronzer les cadavres injecte des séquences hallucinogènes au récit très terre à terre de Manchette/Bastid. Le fétichisme de Cattet/Forzani ainsi que leur goût pour l’érotisme ressortent à quelques instants au travers de délires sexuels à base de golden shower ou autre bondage. Ces séquences hors du temps apportent une nouvelle dimension, le tout sublimé par la belle composition de Christophe pour La route de Salina de Georges Lautner. Ce qui nous ramène au travail sur la bande-originale, toujours aussi généreux et faisant appel à des morceaux phares de classiques du bis italien. En prenant le contre-pied de ces morceaux, Cattet/Forzani leur donnent une seconde naissance et se les réapproprient, utilisant par exemple un morceau de giallo pour un duel final westernien ou en montant des scènes complètes à partir de morceaux qu’ils écoutent lors de la création du scénario. Véritable trésor sonore, Laissez Bronzer les cadavres est à nouveau un régal.

Le travail de perfectionniste fourni par Cattet et Forzani pendant 4 ans a donc clairement porté ses fruits. Le duo  a réussi à transcender une histoire de braquage aux allures de western pour en faire un véritable trip psychédélique puisant son inspiration dans le cinéma de genre du monde entier. Un nouveau feu d’artifice visuel et sonore aux services d’un rollercoaster d’une heure trente pour des sensations comme on en retrouve que trop rarement au cinéma.

Laissez bronzer les cadavres – Bande Annonce

Laissez bronzer les cadavres – Fiche technique

Réalisateurs : Hélène Cattet et Bruno Forzani
Scénario : Hélène Cattet et Bruno Forzani, d’après l’oeuvre de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid
Interprétation : Elina Löwensohn ( Luce), Stéphane Ferrara (Rhino), Bernie Bonvoisin (Gros),  Marc Barbé (Max Bernier), Marine Sainsily (Pia), Pierre Nisse (Jeannot), Hervé Sogne ( Le policier), Michelangelo Marchese ( Brisorgueil)
Son : Yves Bemelmans
Photographie : Manu Dacosse
Montage : Bernard Beets
Producteurs : Eve Commenge, François Cognard
Maisons de production : Anonymes Films, Tobina Films
Distribution (France) : Shellac
Durée : 90 min
Genre : Western, polar
Date de sortie : 18 Octobre 2017

France, Belgique – 2017

Festival Lumière 2017 : Five Came Back, un documentaire poignant

Le Festival Lumière nous ouvre ses portes et nous fait découvrir à cette occasion, Five Came Back, réalisé par Laurent Bouzereau, un fleuve et émouvant documentaire sur le poids de la guerre dans la vie de plusieurs grands cinéastes comme Franck Capra ou George Stevens.

Five Came Back est précieux car il ne fait pas que digérer et régurgiter l’Histoire. Ce documentaire nous est conté comme un récit, et affiche un cheminement narratif qui se sert des dates et des événements comme d’un cadre scénaristique pour intégrer au mieux l’émotion de cinq grands cinéastes qui ont donné une partie de leur vie à la Seconde Guerre Mondiale. Five Came Back raconte l’histoire peu connue de John Ford, John Huston, Frank Capra, William Wyler et George Stevens qui ont mis leur carrière en veilleuse pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour filmer l’actualité du terrain et mettre à l’ouvrage des films de propagande pour entretenir la motivation des soldats américains. Les films de ces cinq réalisateurs américains ont servi à des fins multiples. Certains étaient orientés pour le public, pour les rallier derrière les troupes car au départ une partie des citoyens ne voulaient pas d’une guerre « étrangère » ; et d’autres films étaient pour les troupes, pour mieux clarifier comment se battre, et pour quelles raisons ils se battaient.

Five Came Back a une double postérité : montrer comment ces cinéastes ont influencé la perception publique de la guerre et comment la guerre les a transformés tant sur le plan humain que sur le plan artistique. L’ambivalence est réciproque. Ponctué d’images d’archives, de vidéos filmées à l’époque, d’interviews face caméra, Five Came Back déroule son histoire par le biais d’une voix off. Mais pas n’importe laquelle, car le documentaire a cette bonne idée d’associer un réalisateur contemporain au parcours de chacun des 5 cinéastes en question : Guillermo del Toro sur Capra, Steven Spielberg sur Wyler, Francis Ford Coppola sur Huston, Paul Greengrass sur Ford, et Lawrence Kasdan sur Stevens. Voir d’aussi grands noms du cinéma d’aujourd’hui parler de ces anciennes gloires d’Hollywood a pour but de contextualiser leur influence, de se questionner sur le miroir d’Hollywood mais aussi de créditer leurs dévouements et donner une aura supplémentaire à leurs choix de vie.

Five Came Back fait le lien entre les parcours mais compare et confronte leurs origines, leurs intérêts, leurs styles et leurs ambitions, et analyse leurs prédominances. Chacun était forcé de faire face, à sa manière, à la tension palpable qui existait entre la création d’une propagande gouvernementale et la rédaction d’histoires véridiques de l’horreur de la guerre. Il serait facile et non approprié, de réduire cette histoire au simple éloge du drapeau avec un Hollywood prosterné par sa dévotion à son pays. Mais Five Came Back n’est pas de la propagande et insiste sur les aspects troublants de cette mission:  les représentations cinématographiques problématiques de « l’ennemi » japonais, l’horrible racisme de certains de ces films, les questions posées sur l’honnêteté dans les reportages de guerre et les questions épineuses de la mise en scène et de la manipulation de la pensée collective (le reconstitution de la bataille de San Pietro).

Après tout, les dramaturges apprenaient à être des documentaristes et certains n’avaient aucun scrupule à dramatiser ces événements. En utilisant des extraits choisis avec soin des films qu’ils ont réalisés, nous voyons que non seulement ces cinéastes d’Hollywood ont créé, à la volée, une grande partie du langage visuel de guerre documentaire assez impressionnant et ont fabriqué l’esthétique d’action dans la fiction. La partie la plus significative est ce passage détaillant l’arrivée de George Stevens, caméra à la main, à Dachau, capturant alors les premières images du monde de l’Holocauste : George Stevens a dressé son objectif sur ces images brutales et cauchemardesques de la mort, de la torture et de la famine, et s’est forcé à ne pas détourner les yeux. Ces vidéos n’étaient plus de simples reconstitutions mais devenaient des preuves politiques et judiciaires.

Ces images ont tellement marqué George Stevens, qu’il n’a plus fait de comédie par la suite, mais est devenu un maître du drame. Puis, la partie la plus émouvante et personnelle de Five Came Back arrive après la fin de la guerre : explorant comment ces expériences ont affecté le travail d’après-guerre des cinéastes en particulier autour des souvenirs et anecdotes qui grandissent sur « Les plus belles années de notre vie » de Wyler, « Le journal d’Anne Frank » de Stevens et « La vie est belle» pour Capra : Five Came Back est plein d’histoires secondaires fascinantes qui, prises ensemble, finissent par en faire plus que son sujet principal.  Le documentaire n’est pas seulement sur la Seconde Guerre Mondiale : il s’agit du pouvoir du cinéma sur l’imaginaire d’un monde en pleurs, sur  l’art populaire qui magnifie ou détruit une nation, sur les stigmates de cinéastes qui deviendront des hommes et des artistes différents, souvent rongés par la terreur.

 

L’affaire Weinstein, vue par un mec « normal »

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Décadence d’un homme au sommet. L’affaire Weinstein qui défraie la chronique ressemble à une intrigue de polar comme seul Hollywood en a le secret. Mais derrière le scandale se cache une réalité bien moins spectaculaire qu’une intrigue de film noir. Qu’est ce qu’il ressort vraiment du scandale qui entache le monde du cinéma?

Sale histoire !

Depuis quelques semaines, c’est le coup de semonce dans le monde du cinéma. Le légendaire producteur Harvey Weinstein est accusé d’agression sexuelle (voire de viol dans certains cas). Aussi énorme soit-elle, l’affaire a pourtant des airs de déjà vu : Un homme qui s’est hissé en haut de la pyramide en dégringole subitement quand les zones troubles de sa vie sont exposées au grand jour. Rien que dans l’univers de la culture les exemples ne manquent pas : Polanski accusé de crime sexuel sur une mineure en 1977 (toujours poursuivi par les États-Unis), Bertrand Cantat bat et tue Marie Trintignant en 2004 (récemment libéré après avoir purgé sa peine), Bill Cosby, qui avait étouffé l’affaire en 2004, refait face en 2015 à une cinquantaine de femmes qui l’accuse de viol (procès toujours en cours). Le point commun entre toutes ces affaires ? Malgré leur retentissement dans les médias, elles ont toutes fini pas rejoindre la case des faits divers, catégorisées par le public comme des cas isolés qui ne sauraient remettre en cause la morale irréprochable de notre société.

Et puis arrive ce nouveau coup de tonnerre : Producteur à succès et machine à engranger des Oscars, Harvey Weinstein se retrouve lui-même sur le banc des accusés après la parution d’un article du New York Time. Depuis, de multiples actrices accusent le magnat de comportement que la morale réprouve. L’ironie de l’histoire étant que sous ses airs de « revanche féministe » (une étiquette bien pratique pour tout le monde) se cache une réalité beaucoup plus laide. Comme certains essayent de le dire haut et fort, « tout le monde savait ». Peut-être que la généralité est un peu forte, et évidemment que l’on ne sait pas forcément ce qu’il se passe derrière la porte des chambres de nos connaissances. Toutefois, cette affirmation rappelle que le comportement tyrannique (limite mafieux) de Weinstein était un secret de polichinelle. Et voilà plusieurs années que certaines actrices tentent avec peu de succès de dénoncer, ou au moins de faire prendre conscience du problème. Il aura pourtant fallu attendre un article écrit par un homme (Ronan Farrow, fils de Mia Farrow et Woody Allen toujours à couteaux tirés avec son père pour une histoire de viol sur sa sœur – encore une), pour que d’un coup la sphère médiatique se sente concernée. Sans remettre en cause le travail abattu par Farrow, le fait qu’un seul homme qui dénonce Weinstein semble avoir, pour Hollywood, le même poids que cinquante femmes qui accusent Bill Cosby pose question. Qui tient véritablement les rennes dans cette histoire ? Les femmes qui prennent les armes pour se défendre face à une armée de gros dégueulasses ? Ou les actionnaires qui profitent du moment pour lisser un peu l’image de la machine à rêve Hollywoodienne tout en se débarrassant d’un collaborateur un peu trop puissant ? Question sans réponse qui (en plus) nous fait dévier du sujet.

#balancetonporc

Une nouveauté toutefois par rapport aux affaire précédentes : Ce n’est peut-être pas l’exemple que les néo-libéraux attendait, mais jamais la théorie du ruissellement n’aura aussi bien marché. Dans sa chute, Weinstein semble embarquer de plus en plus de monde. Tel le beauf estival qui fait sa bombe dans la piscine, le déclin du producteur fait de très grosses éclaboussures qui ne plaisent pas à tous. Ses proches collaborateurs se retrouvent dans le viseur : Où était Ben Affleck (protégé du producteur) ? Pourquoi Woody Allen (pas au-dessus de tout soupçon) appelle à ne pas tomber dans une « chasse aux sorcières » ? Pourquoi si peu de réaction de la part de Quentin Tarantino ou, pire encore, de Robert Rodriguez, ex-de Rose McGowan (une des principales accusatrices), tous deux produits par Weinstein ? Qui était vraiment au courant et qui était responsable d’étouffer toutes les plaintes qui risquaient de remontrer en haut lieu à coup de chantage et de gros chèques ? Chaque question en appelle une autre.

Mais bien décidé à ne pas se laisser faire, les femmes font déborder l’affaire dans le champ social. Lancé à la suite des révélations, le #balancetonporc recense ainsi sur Twitter nombre de témoignages de harcèlements quotidiens, qu’ils soient dans le milieu professionnel ou dans la rue. Pour une personne non concernée (un homme souvent), ces témoignages font froid dans le dos. Tous les jours nombre de femmes sont, au mieux insultées, au pire agressées, pour le seul crime d’être nées sans pénis. En tant qu’homme nous avons deux possibilités : La voie facile est de continuer à se voiler la face, de se dire que tous ces témoignages ne sont que des cas isolés qui, mis bout à bout, donnent l’illusion d’une masse compacte. Et puis il y a la voie compliquée. Celle qui nous oblige à prendre conscience du problème et à se rendre compte que le mammouth Weinstein n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le gros arbre qui cache la forêt. Sur le moment on se dit « encore un gros porc qui s’est fait pincer » et sa défense à base de culture machiste héritée malgré lui des années 70 peut prêter à sourire. Moins drôle en revanche est la question qui finit immanquablement par ressortir : Comment aurait-il pu en être autrement ?

Malaise ou Male Gaze ?

Cela fait des années (des décennies?) que les études culturelles et les mouvements féministes tirent la sonnette d’alarme ! Mettant à jour, exemples à la clé, que notre culture est viciée par une hégémonie masculine. Dès 1975, l’universitaire Laura Mulvey théorisait le « male gaze », afin de mettre en avant la domination du regard masculin au cinéma (des films fait par des hommes, avec des hommes, pour des hommes). À sa suite, nombre d’études féministes s’épuisaient a déconstruire dans la culture populaire cette surreprésentation des modèles masculins dominants (la virilité, le symbole phallique, la culture du viol etc.), obtenant souvent une réponse parfois polie, souvent totalement indifférente. Il ne faut pas chercher très loin pour se rendre compte que ces études sortent rarement du champ universitaire. Et quand elles le font, elles sont reprises par leurs détracteurs pour être tronquées, remaniées et recrachées, vidées de leur substance. On se retrouve alors avec les portes paroles de la Manif pour Tous qui réduisent la théorie du genre à un complot de lobby gay tendance illuminati ou Eric Zemmour qui accuse Hélène et les garçons d’avoir « féminisé la société » (ce qui serait selon lui symbole de décadence). Tandis qu’au cinéma ou à la télévision rien ne bouge, ou si peu. Toujours cet étalage de corps virils et femmes hyper-sexualisées, y compris dans des films adoubés par la critique (Skyfall, Blade Runner 2049). Impossible également de marcher dans les rues sans tomber sur une image de femme dénudée vendant un quelconque parfum. Tous les jours nous sommes assaillis par une culture visuelle (cinéma, série, publicité) qui met main dans la main pouvoir (politique, financier etc.) et puissance sexuelle.

Ce scandale qui semblait prendre l’aspect d’une nouvelle affaire DSK devient finalement tentaculaire. Au travers de la figure de Weinstein, c’est tout un pan de notre culture qui est remis en cause. Plus qu’une échappatoire à la morosité du quotidien, est-ce que le cinéma (et la télévision) ne serait pas la plus efficace des arme inventées par l’homme pour asseoir sa domination ? L’impunité dans laquelle se croyait le financier semble aller dans ce sens. Plus qu’un producteur, Weinstein représentait une certaine idée du cinéma américain, capable de lancer des passerelles entre productions indépendantes et blockbusters, et prêt à tout pour faire vivre son art. Mais s’il n’est qu’un gros dégueulasse, peut être que le cinéma lui-même, malgré ses trop rares essais de féminisme, est un art dégueulasse ?

« Not all men »… mais beaucoup quand même.

Il y a effectivement de quoi sortir ses squelettes du placard. Tout cela prend des airs de Watergate 2.0, dans la manière où deux parties s’affrontent violemment. En réponse au #balancetonporc et « Me too » de Facebook, c’est sans surprise que nous retrouvons des réparties que l’on a entendues trop souvent à base de « elle l’avait un peu cherché » ou « elle n’a qu’à pas s’habiller comme ça ». Et tandis que certains pontes du monde de la culture commencent à claquer des fesses (ont-ils des choses à cacher?), d’autres tentent tant bien que mal d’éviter la vague. En contre-attaque, certains tentent d’apaiser les consciences en voulant mettre en avant les hommes respectueux. Car il est vrai que dans ce marasme, on a tendance à oublier ceux qui essayent de vivre leur vie sans faire de mal à personne.

Mais le souci vient surtout de la manière de présenter les choses. Cette façon de se défendre en disant « pas tous les hommes » revient finalement à réduire les actes répréhensibles à des épiphénomènes diffus quand on est face à un véritable problème de société. Et si c’était le cas, nous n’aurions pas dans les journaux autant de faits divers qui semblent se résumer à une seule idée : beaucoup d’hommes détestent les femmes. Ainsi, en mettant en avant ces mecs cool qui les respectent, on prend le risque de diluer le message premier : celui de dénoncer les abus trop nombreux. De la même manière que le All lives matter avait maladroitement tenté d’effacer le Black lives matter (mouvement de dénonciation des violences policières envers la communauté noire aux USA en 2013), surligner une évidence occulte le vrai sujet du débat.

Admettons, être un homme féministe n’est pas toujours chose aisée. Même s’il ne nous viendrait jamais à l’idée de battre notre compagne ou de considérer la femme comme inférieure à l’homme, tout en étant sensible aux combats féministes qui rythment l’histoire du monde, nous ne sommes pas parfaits. Il nous arrive de rire d’une blague sexiste dans un moment de faiblesse, de prendre notre pied devant un film qui nous bombarde avec son Male Gaze, parfois même jeter un regard indiscret dans la rue, attiré par un physique particulier. Être un homme et féministe semble parfois difficile à concilier, car cela demande une constante remise en question de nos valeurs ou de nos certitudes. Quelle attitude est acceptable ou ne l’est plus ? Que puis-je dire comme bêtise sans froisser la sensibilité de mes partenaires ? Depuis combien de temps suis-je du mauvais côté de l’histoire ? Tout cela peut paraître épuisant, mais ce n’est rien comparé au calvaire que vivent beaucoup trop de femmes à travers le monde. L’autre problème que nous pose l’affaire Weinstein, c’est la peur se retrouver dans le même sac que les grands pervers de ce monde. L’impression qu’un travail sur soi, parfois très long (toute une vie dans certains cas), risque d’être balayé, par les horreurs d’un gros porc qui fait la une des journaux, donne des sueurs froides.

« Je n’applaudis pas un poisson parce qu’il sait nager… »

Cette réponse cinglante d’une twitteuse à ceux qui proposait le #balancetonmecsupercool résume assez bien le problème (même si selon son créateur le # était ironique). Être un homme respectueux des femmes ne devrait pas être une exception qui nous permettrait de recevoir des louanges. Ce devrait être naturel. Pourtant, à force de Male Gaze, de domination masculine ou de délires parfois sectaires, ce qui devrait être la norme est l’exception. L’affaire d’un producteur tyrannique qui agresse ses collaboratrices devrait être un fait divers glauque, elle donne malheureusement le sentiment d’un écho redondant. D’une mauvaise chanson qui revient chaque été nous prendre la tête. A chaque année ses naissances, ses décès, et ses agressions sexuelles… c’est le triste constat que l’on fait devant la page GoogleActu. À nous alors de ne pas nous draper dans notre orgueil, de prendre fait et acte de ces déviances et d’accepter qu’il y a encore du chemin à faire. Apporter notre soutien à la cause est la chose la plus naturelle à faire mais n’essayons pas de tirer la couverture vers nous. Et si l’on se retrouve éventuellement accusé à tort de sexisme, à nous de nous défendre seul. Nombre de femmes doivent résister à des violences physiques autrement plus graves, on peut bien prendre sur nous un peu de violences verbales, si l’on est aussi fort que le cinéma nous le dit.

Est-ce que, malgré son comportement, Harvey Weinstein a enclenché le début d’une évolution des mœurs ? L’avenir reste incertain. Mais une chose est sûre, conséquence directe de son omniprésence dans le monde du cinéma, sa chute aura fait des remous. C’est peut-être parce que tout le monde a vu un film produit par le magnat que sa déchéance fait autant réagir. Connaître tout le monde à Hollywood fut longtemps sa force, maintenant cela pourrait signer sa perte. Néanmoins, avant de théoriser la fin du patriarcat par la crucifixion du producteur tout puissant, gardons en tête deux problèmes qui risquent de se poser à un moment : Premièrement Weinstein était une tête connue, une cible à abattre. Qu’il soit condamné pour ses agissements est une bonne chose, mais pour un producteur comme lui, combien d’actionnaires restent dans l’ombre et s’assurent que leur nom ne sorte jamais ? Aussi choquantes que soient les accusations portées envers le producteur, il est probable qu’il n’est pas le seul à avoir profité des quelques « avantages » qu’offre le pouvoir à Hollywood. Deuxièmement, et c’est là le plus gros risque, le public se lasse rapidement. Il n’est pas impossible que la sphère médiatique noyaute le scandale sur la seule figure de Weinstein. Cela finira alors comme une seconde affaire Bill Cosby, où le report du procès (faute de preuves suffisante) n’avait pas vraiment eu droit à la première page.

The Strain, l’apocalypse vampire selon Guillermo del Toro

The Strain : avec cette série horrifique, Guillermo del Toro cherche à faire une épopée apocalyptique qui tombe, hélas, dans la platitude.

Synopsis : un avion suspect en provenance de Berlin atterrit à l’aéroport JFK de New-York. Mis en quarantaine, il est étudié par le CDC (Centre de Contrôle des Maladies), sous la direction du Docteur Ephraïm Goodweather qui découvre que tous les passagers sont morts, sauf quatre. Dans la soute, se trouvait un étrange coffre…

En 2008, le réalisateur Guillermo del Toro propose à l’écrivain Chuck Hogan (futur scénariste de 13 heures, réalisé par Michael Bay, entre autres) une collaboration pour écrire une trilogie de romans dont le premier s’intitulera The Strain (La Lignée en VF). L’objectif du cinéaste était bel et bien d’enchaîner tout de suite sur une adaptation en série télé. Il en réalise le pilote et la chaîne FX commande une première saison, de 13 épisodes, qui sera suivie de trois autres.

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The Strain nous promet une belle rencontre : celle d’un récit apocalyptique et d’une série sur les vampires, le tout sous la houlette du réalisateur du Labyrinthe de Pan. Mais force est de constater qu’après les trois premiers épisodes, qui parviennent à conserver une certaine part de mystère, la série tombe vite à plat.

D’abord, Guillermo del Toro (qui pourtant nous avait signé un joli Blade 2) ne semble pas avoir quoi que ce soit de nouveau à apporter au récit de vampires, ni sur le plan du scénario, ni sur le plan esthétique (à part cet énorme dard qu’ils projettent). Pire : lorsque l’on voit le Maître, il est franchement plus ridicule qu’effrayant (sans compter qu’on le voit sûrement trop tôt et que le Maître était plus intéressant lorsqu’il était une énigme).

Les personnages, quant à eux, sont totalement stéréotypés. Déjà, la série se contente de respecter la stricte division manichéenne entre bons et méchants, et il faudra attendre le milieu de la saison 2 pour qu’apparaisse enfin un personnage intéressant, Quinlan. Sinon, les « gentils » docteurs Ephraïm et Nora sont si totalement dénués de profondeur psychologique qu’ils en deviennent des caricatures. Seul Vassily Fet (Kevin Durand) se fait remarquer par son humour et son aspect bourru. Finalement, il n’est pas surprenant que ce soit du côté des « méchants » que l’on trouve les personnages les plus intéressants, que ce soit l’Allemand Thomas Eichhorst (Richard Sammel, vraiment inquiétant) ou les enfants vampires renifleurs.

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Sur le plan de l’histoire, The Strain donne trop souvent l’impression d’être statique. Les nombreux flashbacks, censés nous plonger dans le passé pour mieux expliquer la situation présente, ralentissent le rythme et leur utilité est plus que contestable (sans compter que la reconstitution de l’Europe de l’Est à l’époque du Rideau de Fer est souvent fort risible). Les innombrables histoires familiales semblent servir bien souvent à combler les vides pour permettre aux épisodes d’avoir la bonne durée.

Pire encore : la série n’hésite pas à faire à de multiples reprises l’assimilation vampires = nazis et vampires = terroristes (les « strigoïs » transformés en bombes humaines, les immeubles de New-York en flammes, la menace nucléaire, etc.). Ces facilités scénaristiques ne nous aident pas à prendre la série au sérieux.

Del Toro et Hogan cèdent même à un défaut qui se multiplient de nos jours aussi bien au cinéma qu’à la télévision : le citationnisme. Mais il ne suffit pas de multiplier les références et les clins d’œil (pour n’en citer qu’un : Eldritch Palmer qui renvoie au roman de Philip K. Dick Le Dieu venu du Centaure) pour faire un scénario intelligent.

Pourtant, on sent que des efforts sont faits en multipliant les pistes scénaristiques. Ainsi, dans la saison 3 (de très loin la meilleure, la plus sombre et la plus mouvementée), l’action part dans trois directions différentes : la chasse aux vampires avec Fet, la recherche scientifique (le vampirisme étant, dans la série, une maladie qui se transmet grâce à un ver) et le mysticisme avec un obscur livre qui provient des temps les plus reculés, l’Occido Lumen. Cette division permet à la saison de couvrir un champ plus large, depuis le suspense médical jusqu’à l’horreur gothique.

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Mais, hélas, cette bonne volonté ne se maintient pas et la quatrième (et ultime) saison s’enfonce dans le ridicule en s’aventurant dans un domaine qui aurait pu être prometteur s’il avait été mieux traité : la politique. Faire de l’apocalypse vampire une métaphore des dangers qui menacent toute démocratie et qui pourraient la transformer en dictature est une excellente idée. Le personnage de Justine Feraldo, la conseillère municipale de New-York chargée de la sécurité et donc, par voie de conséquence, de la chasse aux vampires, est en cela intéressant par les interrogations qu’il apporte concernant l’équilibre entre sécurité et liberté. Mais hélas, là aussi, le sujet n’est que frôlé avant de sombrer dans le néant et la caricature. Les autres pistes scénaristiques sont abandonnées sans crier gare (le Lumen, qui avait un caractère essentiel dans les saisons précédentes, n’apparaît quasiment plus), au profit d’une description post-apocalyptique ridicule des USA transformés en une sorte de IVème Reich vampire.

En bref, The Strain est une série décevante par rapport au potentiel qu’elle avait : de bons acteurs (Jonathan Hyde, David Bradley), des réalisateurs réputés (ainsi, certains épisodes sont signés Vincenzo Natali, le réalisateur de Cube), pour un résultat très inégal qui manque furieusement d’ampleur et d’audace visuelle ou scénaristique.

The Strain : bande-annonce

The Strain : fiche technique

Créateurs : Guillermo del Toro et Chuck Hogan
Réalisateurs : J. Miles Dale, Deran Sarafian, Vncenzo Natali, Peter Weller
Scénaristes : Guillermo del Toro, Chuck Hogan, Justin Britt-Gibson, Greggory Nations
Interprètes : Corey Stoll (Ephraïm Goodweather), David Bradley (Abraham Setrakian), Kevin Durand (Vassily Fet), Jonathan Hyde (Eldritch Palmer), Richard Sammel (Thopmas Eichhorst), Robin Atkin Downes (le voix du Maître), Rupert Penry-Jones (Quinlan).
Musique : Ramin Djawadi
Photographie : Miroslaw Baszak, Colin Hoult
Montage : John M. Valerio, Russell Denove
producteurs : Ra’uf Glasgow, Gennifer Hutchison, Glen Whitman, Elizabeth Ann Phang, Cory Bird
Société de production : Mirada
Société de distribution : FX Network
Nombre d’épisodes : 46
Durée d’un épisode : 42 minutes (sauf le pilote : 70 minutes).
Date de première diffusion en France : 18 février 2015
Genre : fantastique, horrifique

États-Unis – 2014

Festival Lumière 2017 : PTU, un polar atmosphérique

Dans le cadre du Festival, le prix Lumière Wong Kar Wai nous propose de (re)découvrir PTU de Johnnie To. Polar proche de l’expérimentation, cette œuvre est une virée nocturne et atmosphérique dans un Hong Kong burlesque et désertique. PTU n’est pas un polar comme les autres, mais on comprend vite l’admiration de Wong Kar Wai pour ce film.

Emporté par une mise en scène alléchante et jamais ostentatoire dans son déploiement, PTU isole alors ses personnages, lors d’une seule et unique nuit, dans une affaire policière qui agencera ses strates par le biais d’une tension qui va aller crescendo, tout en étant ponctuée d’une ironie comique subtile. Il n’y a qu’à voir le point de départ de l’intrigue : un officier de police perd bêtement son pistolet et demande à ses comparses militaires de le récupérer des mains d’un gang pour ne pas être mis à pied. Derrière ses personnages finement caractérisés, c’est surtout la réalisation qui fait toute la fine magie de PTU, une beauté formelle aussi maîtrisée que contemplative.

Dans une ambiance en pesanteur, Johnnie To filme un Hong Kong à hauteur d’homme, comme on a très peu l’habitude de le voir. Souvent soumis à une foule aussi phosphorescente qu’indigeste dans l’imaginaire cinématographique, la mégalopole dévoile cette fois-ci un arrière du décor aussi délicat qu’hallucinogène : des ruelles résidentielles noyées sous la nuit, des bâtiments laissés à l’abandon, des salles de jeux d’arcade paumées pour jeunes  et des bouis-bouis délabrés, c’est donc un no man’s land qui s’ouvre à nous comme une aire de jeu pour une guérilla patibulaire et minimaliste. Johnnie To magnifie ses décors par son sens du cadre et sa qualité dans les jeux de lumière.

Comme avec Wong Kar Wai ou même Tsui Hark, avec tout de même plus d’humilité dans son esthétisme, le style devient la substance même de l’œuvre où une certaine morosité se dégage de la porosité de ces surfaces industrielles un peu abruptes, qui ne sont pas forcément le lieu propice à une exaltation de l’action ni à une surenchère de gunfights foutraques, mais qui permet à PTU de ménager ses effets et de prendre le spectateur par la main pour l’amener dans sa nuit tendue qui véhicule une violence assez soudaine et inattendue.

Tout comme Michael Mann, Johnnie To nous immerge dans un cinéma du mouvement, avec une réalisation qui se met au diapason de son récit, qui n’avance que par l’avancée géographique de ses personnages. Malgré son calme et sa cupidité géniale (erreur dans la récupération des téléphones, le poignardé qui veut aller à l’hôpital), le réalisateur révèle ses distractions avec un détachement arrogant, parle d’un code d’honneur aux largeurs assez extensibles, et soutient avec succès la panique existentielle du film jusqu’à l’énigmatique ironie de la révélation finale.

Entre ces policiers qui se cachent des informations, ces colonels qui frappent des petits merdeux, des militaires à la camaraderie enfantine et à la démarche robotique qu’on croirait tout droit sorti d’une bande de boy scout, ce flic bedonnant au sourire idiot, PTU use d’un comique de situation assez absurde, grotesque mais ne déleste jamais son récit d’un certain réalisme et garde toujours en tête la tension policière qui fait de lui un polar singulier.

PTU de Johnnie To : Bande-annonce

Titre : PTU (Police Tactical Unit)

Réalisateur : Johnnie To
Casting : Simon Yam, Lam Suet, Maggie Siu, Ruby Wong…
Bande originale : Chi Wing Chung
Récompenses : Hong Kong Film Award du meilleur réalisateur
Date de sortie : 5 octobre 2005
Durée :(1h 28min)
Genre : Policier
Nationalité hong-kongais

Festival Lumière 2017 : Une journée particulière entre Shape of Water, Harold Lloyd et John Wayne

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Après le premier jour et la soirée d’ouverture du Festival Lumière, célébrant le cinéma comme toujours, le véritable marathon de films commence. En une journée, le festivalier se perd entre les films de patrimoine et l’actualité brûlante, entre découverte et redécouverte. Récit d’une journée banale, mais toujours particulière.

Les séances du Festival démarrent dès le matin, pour les plus réveillés. Les autres sont partis se coucher après la Soirée d’Ouverture, ou bien la Nuit consacrée à Guillermo del Toro, dont nous lançons une rétrospective. Ce dimanche matin donc, au sous-sol de l’Institut Lumière, dans la petite salle 2, deux réalisateurs sont là pour présenter le film. Le premier c’est Vincent Sorel, qui a réalisé le documentaire. Le second est Nicolas Phillibert, le cinéaste de Etre et Avoir qui avait fait grand bruit au Festival de Cannes en 2002. Il vient présenter le film de Vincent Sorel, Le Nouveau Monde, qui porte sur la reconstruction d’un cinéma art et essai de Grenoble, le Méliès. Dans sa démarche, le documentariste filme non seulement les questionnements d’une équipe dans la transition d’un lieu de cinéma vers un autre. Plus que le nouveau lieu architectural, plus que la question de la transition numérique qui se pose à cette époque en 2012, Le Nouveau Monde est également une belle mise en scène de la lumière, composant premier des films et du cinéma.

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Si le festivalier a un peu de temps, il peut se promener dans le parc de l’Institut Lumière, où sont installés de nombreux transats, déplacés au gré des humeurs et du soleil. S’il lui manque quelque chose, il peut flâner au Village du Festival, qui a poussé dans le jardin, comme chaque année. Le restaurant, le plateau de radio, mais également la boutique du festival, sont autant d’espaces où l’on peut croiser les cinéphiles, mais également plusieurs invités de marque, le plus souvent anonyme. On peut repartir avec un superbe livre de cinéma, plusieurs caisses de DVD en lien avec la programmation de l’année, ou tout simplement continuer sa collection de pin’s estampillés Lumière.

Girl Shy de Harold Lloyd

En début d’après-midi, un homme habillé tout de noir attend dans le hall de l’Institut Lumière. Il ne cesse de regarder la foule qui s’amasse devant la salle. Ce n’est pas une personnalité connue, et pourtant toute la séance va reposer sur lui et son talent. Romain Camiolo, tout droit sorti du Conservatoire de Musique de Lyon, est en effet pianiste, et c’est lui seul qui assure l’improvisation pour ce ciné-concert d’un film de Harold Lloyd, Ça t’la coupe (Girl Shy en version originale). Devant une salle pleine, parsemée d’enfants, le film muet en noir et blanc commence, et ainsi la mélodie qui l’accompagne. Harold Lloyd est l’un des grands comiques hollywoodiens du burlesque, au côté de Charlie Chaplin, Buster Keaton et autres Laurel et Hardy. Dans ce film d’une longueur raisonnable (1h20), il incarne un jeune homme très timide avec les femmes, ce qui provoque un bégaiement chez lui et le met plusieurs fois dans l’embarras. Cela permet quelques scènes imaginaires où Harold se rêve en séducteur triomphant, mais également une fantastique course finale sur différents moyens de locomotion, allant du cheval au tramway en passant par la voiture et la moto. Ainsi le film finit-il par hisser ce personnage au rang de héros, avec une volonté tellement forte qu’il parvient à ses fins. Le burlesque dans ce cas-là n’intervient plus que comme ponctuation et presque jamais comme moteur, et ce un peu à la manière dont des films d’actions modernes distillent des moments d’humour sans qu’on puisse vraiment dire que cela soit drôle. En ce sens, Ça t’la coupe est bien différent d’un Keaton, qui lui, ne parvient que peu à ses fins, ou bien sans le faire exprès. Le film a tout de même quelque cadres innovants, et permet de constater qu’à l’époque, les acteurs se mettaient en danger pour leurs cascades.

Shape of Water de Guillermo Del Toro

Outre les films de patrimoine et les restaurations, le Festival propose cette année l’avant-première du prochain film de Guillermo Del Toro. Primé à la dernière Mostra de Venise par le prestigieux Lion d’Or, c’était peu de dire que The Shape of Water était attendu. C’est donc sans surprises dans une salle bondée (et surchauffée) que les plus chanceux se sont tassés attendant le ventripotent Mexicain, épaulé pour l’occasion par le monsieur loyal du Festival, Thierry Frémaux et le compositeur, Alexandre Desplat. Quelques boutades pour détendre l’atmosphère, un brin d’émotion de la part du Mexicain qui révèle pas peu fier qu’on a affaire au premier film explorant les facettes de son « moi » adulte et un Alexandre Desplat qui n’hésite pas à rajouter qu’on a là le film qui impose Del Toro en maître du cinéma, jalonneront ainsi les quelques minutes pré-séance. Puis place au film. Niché dans un cadre qu’on dirait hérité des 60’s avec couleurs pastels, Cadillac rutilantes et subtile évocation du racisme, on se plait à suivre le quotidien d’Elise, une femme muette travaillant comme concierge dans un laboratoire où demeure prisonnière une étrange créature. Bien vite, entre celle que personne n’entend et celui que personne ne comprend, des liens vont se nouer, quitte à ce qu’Elise commence à développer un profond amour pour la créature. On se gardera d’en dire plus, tant le film du Mexicain tire sa richesse de ses zones d’ombres. Quelle est l’année ? Ou sommes-nous ? Pourquoi Elise est muette ? Autant de questions laissées sans réponses qui permettent d’alimenter le mystère et in extenso le propos, qui jongle avec une grande dextérité entre plusieurs genres pourtant très codifiés : d’abord l’espionnage, ensuite le film d’amour, puis enfin l’imaginaire du conte. Et c’est sans doute là sa force : celle d’oser le mélange (une tradition chez Del Toro) via une histoire fantasque et lyrique pour en délivrer un message somme toute intemporel et humainement beau : celui de la tolérance. Ajoutez à cela une photographie somptueuse, un score d’Alexandre Desplat harmonieux et des interprétations soignées et on comprend pourquoi le jury d’Annette Benning a cru bon de lui décerner le Lion d’Or. Car proposer un film transpirant le style de son auteur sans en occulter un message profondément rassembleur dans un monde paradoxalement en proie à la plus grande division, ça devient un acte politique. Une forme extra-artistique. Un grand film.

Cette année est également marquée par la présence de Tilda Swinton qui nous fera profiter d’une masterclass. Ainsi, quatre de ses films sont projetés, dont l’un des plus anciens Edward II de Derek Jarman. Le réalisateur est l’un des représentants de l’underground anglais, et ce n’est pas peu dire. La pièce de théâtre classique pré-shakespearienne est transposée dans un temps à priori présent, dans un décor tout à fait abstrait composé de murs nus et de sables. Si la forme perturbe, il faut reconnaître une maîtrise de ce cinéma qui en fait un film fluide et hallucinant. D’autant plus que le réalisateur glisse de manière habile son propre combat pour la reconnaissance des droits LGBT et contre le Sida, dont il souffre et qui le tuera quelques années plus tard. Colin McCabe, producteur et écrivain, qui présentait le film, décrit parfaitement le rôle de Tilda Swinton dans ce film : une véritable sorcière, fascinante et effrayante, une image qui lui colle encore à la peau. Ce n’est pas pour rien qu’elle a remporté la Coupe Volpi de l’interprétation féminine en 1991 à Venise.

Review de Shape of Water écrite par Antoine Delassus

La Rivière Rouge de Howard Hawks

Alors que certains assistent à la rencontre avec Michael Mann et à la projection de Heat en director’s cut, les autres voient et revoient des westerns classiques dont un cycle est également proposé. Ce jour-ci, L’Appât de Anthony Mann était projeté, ainsi que La Rivière Rouge de Howard Hawks. Considéré comme un classique du genre, il en reprend effectivement tous les codes, à la fois visuels et narratifs. Contrairement à Ford qui met en scène surtout les conflits avec les Indiens, Hawks dans la Rivière Rouge célèbre le combat des cow-boys, garçons vachers, dans leur entreprise folle : traverser le désert avec 9000 bovins. Menés par le tyrannique Tom Dunson (John Wayne), ils tentent à plusieurs reprises de se rebeller avec le soutien de Matthew Garth (Montgomery Clift, dont c’est le premier rôle). On a bien sûr l’un des thèmes fondateurs des États-Unis : la révolte face au père oppressif, puis l’accomplissement du fils, dont on pourrait presque dire qu’il guide son peuple vers la terre promise. On peut tout à fait parler de célébration, tant les actes eux-mêmes sont mis en valeur, alors que le spectateur d’aujourd’hui peut les trouver dérisoires. Par exemple, la traversée de la rivière à gué du troupeau. L’épisode est traité de manière quasi-biblique, à tel point que Hawks nous fait réellement participer à l’événement en plaçant sa caméra sur une des roulottes qui roule dans l’eau. Même si le film est parfois trop lisse pour se démarquer, il n’en reste un des canons et une très bonne interprétation de Wayne et Clift.

Vous l’avez compris, le Festival Lumière est riche, très riche, et les journées sont loin d’être de tout repos pour les cinéphiles chevronnés que nous sommes. Et ce n’est que le début.