Laissez bronzer les cadavres, western solaire et sensoriel

Après nous avoir asséné une claque monumentale lors de sa présentation au FEFFS, Laissez Bronzer les cadavres sort enfin dans les salles françaises. L’occasion de vivre un moment de cinéma sensoriel riche et radical aux expérimentations multiples.

laissez-bronzer-les-cadavres-helene-cattet-bruno-forzaniDans le cinéma de genre français, Hélène Cattet et Bruno Forzani occupent une place des plus singulières. En seulement deux films, le duo a su imposer sa patte esthétique ainsi que sa méticulosité en ce qui concerne la mise en scène. Biberonnés au cinéma bis italien, ils nous ont offert avec Amer en 2009 et L’Étrange couleur des larmes de ton corps en 2014, deux variations autour d’un  des genres phare du cinéma d’exploitation transalpin, le giallo. Loin de simplement pasticher des auteurs comme Dario Argento ou Mario Bava, Cattet et Forzani ont transcendé le genre et lui ont donné une nouvelle approche bien plus sensorielle. S’il y a en effet un adjectif parfait pour caractériser le cinéma des deux metteurs en scènes, c’est sensoriel. Ils se sont  fait un malin plaisir à utiliser le son et les images pour faire des œuvres les plus immersives possibles. Pour eux la salle de cinéma est comme un concert, et rien ne vaut le live.

En voyant que leur prochain travail serait une adaptation, on pouvait être en mesure de se poser des questions et de se demander si cet exercice n’allait pas les freiner. Que nenni, le duo est revenu bien plus fort, quitte à expérimenter de façon bien plus radicale. Exit les cauchemars labyrinthiques de l’Étrange couleur des larmes de ton corps et bienvenue à une histoire de braquage aux apparences bien plus simples. En effet, le roman coécrit par Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid est un récit des plus linéaires. Il raconte comment un groupe de bandits, après avoir volé 250 kilos d’or, se retranche dans un village abandonné dans le sud de la France et qui sert de lieu de villégiature à une artiste anarchiste. Au fur et à mesure, des invités inattendus vont faire leur apparition, et avec eux les forces de police. Simple et efficace, rien que la lecture du livre nous donnait déjà facilement à imaginer une ambiance de western au potentiel cinématographique illimité. Car oui, ce n’est pas le giallo ici qui sera repris par Cattet/Forzani, mais le western spaghetti mêlé à du poliziesco. Au revoir également les intérieurs art-nouveau de Nancy et place au soleil et montagnes corses.laissez-bronzer-les-cadavres-elina-lowensohn

Hormis cela, rien ne change et l’on se retrouve dans du Cattet/Forzani pur jus, et leur empreinte se ressent dès les premiers plans du film. Montage tonitruant, jeu sur les couleurs, son qui explose, les premières secondes de Laissez bronzer les cadavres nous transportent directement en terrain connu. Bien évidemment, le duo va devoir s’amuser avec les codes du western. Laissant donc tomber leur fétichisme pour les armes blanches (le son des rasoirs de L‘Étrange couleur des larmes de ton corps nous hante encore) pour se lancer sur un nouveau terrain de jeu, les armes à feu. On pourrait très vite assimiler l’histoire de Laissez bronzer les cadavres à une fusillade géante. Sauf qu’ici nous sommes très loin de Free Fire sorti plus tôt cette année, ici tout n’est que prétexte aux mille et unes expérimentations que vont nous asséner les deux cinéastes. À la fois hallucinatoire et viscéral, jamais un règlement de comptes n’aura fait autant appel aux sensations du spectateurs. Les atouts majeurs s’inscrivent dans le montage et le son. Il n’est alors pas étonnant d’apprendre que Shinya Tsukamoto et notamment son Bullet Ballet ont été à ce niveau des inspirations majeures. Le montage rapide, les sons agressifs, tout se recoupe pour nous donner l’impression d’être au milieu de cette pétarade qui fait feu de tous les côtés. Les balles fusent tandis que, devant nous, les gerbes de sang explosent.

laissez-bronzer-les-cadavres-stephane-fePar son aspect solaire, Laissez bronzer les cadavres contraste avec les autres œuvres de leur filmographie, tout en renvoyant à la deuxième partie de Amer. Tourné en extérieur, le film a pour cadre un village abandonné, tombant en ruine. Ces tons jaunes et ocres accentuent ce côté western méditerranéen que veulent recréer les cinéastes. C’est avant tout avec des couleurs chaudes qu’ils vont donc s’amuser, se permettant ainsi de sublimes mises à mort en jouant avec des textures inédites comme l’or fondant sous le coup des balles et remplaçant le sang par des effusions dorées. Difficile encore de ne pas rester bouche bée devant l’ingéniosité de la mise en scène et les nombreuses idées qui surgissent à chaque moment pouvant tout aussi bien emprunter au gothique, comme cette tête de mort remplaçant le visage dans l’ombre de Rhino ou, même encore, quelques incursions du giallo avec ces gants de cuir dont le son à l’enfilage fait frissonner. Se renouvelant constamment, les 1h30 de film sont synonyme de richesse visuelle et auditive qu’il est encore une fois difficile de tout digérer en une vision. Chaque plan nous subjugue d’admiration tout en nous faisant nous demander où le prochain va nous emmener.

Laissez bronzer les cadavres fonctionne aussi à merveille grâce à son groupe de personnages. C’était la volonté de Cattet et Forzani de faire un film de groupe et force est de constater que les acteurs se complètent très bien. D’autant plus qu’on a un vrai casting de gueule. Elina Löwensohn, muse de Bertrand Mandico,  impose sans trop de problème son charisme naturel à Luce et en fait une sorte de maîtresse des lieux, qui sans véritablement prendre part au conflit possède l’ascendant sur n’importe quel autre personnage et surtout les hommes.  À ses côtés, Stéphane Ferrara trimbale sa trogne de Charles Bronson, ce qui est d’autant plus fragrant lorsque Cattet et Forzani s’amusent à claquer des gros plans sur les visages renvoyant directement au cinéma de Sergio Leone. Les allures brut de décoffrage de Stéphane Ferrara ainsi que de Bernie Bonvoisin en tenue d’Adam une bonne partie du film collent à merveille aux carrures impressionnantes de Rhino et Gros. S’amusant avec un jeu d’alliance et de trahison, les protagonistes se déplacent à travers cette gigantesque fourmilière (ce qui permet d’ailleurs aux cinéastes de s’amuser avec un sympathique parallèle) en espérant rester en un morceau.

Malgré le fait que le film reste certainement le plus accessible dans la filmographie de leurs auteurs, cela notamment du fait d’une intrigue assez classique loin des récits entremêlés de leurs précédents ouvrages, Laissez Bronzer les cadavres injecte des séquences hallucinogènes au récit très terre à terre de Manchette/Bastid. Le fétichisme de Cattet/Forzani ainsi que leur goût pour l’érotisme ressortent à quelques instants au travers de délires sexuels à base de golden shower ou autre bondage. Ces séquences hors du temps apportent une nouvelle dimension, le tout sublimé par la belle composition de Christophe pour La route de Salina de Georges Lautner. Ce qui nous ramène au travail sur la bande-originale, toujours aussi généreux et faisant appel à des morceaux phares de classiques du bis italien. En prenant le contre-pied de ces morceaux, Cattet/Forzani leur donnent une seconde naissance et se les réapproprient, utilisant par exemple un morceau de giallo pour un duel final westernien ou en montant des scènes complètes à partir de morceaux qu’ils écoutent lors de la création du scénario. Véritable trésor sonore, Laissez Bronzer les cadavres est à nouveau un régal.

Le travail de perfectionniste fourni par Cattet et Forzani pendant 4 ans a donc clairement porté ses fruits. Le duo  a réussi à transcender une histoire de braquage aux allures de western pour en faire un véritable trip psychédélique puisant son inspiration dans le cinéma de genre du monde entier. Un nouveau feu d’artifice visuel et sonore aux services d’un rollercoaster d’une heure trente pour des sensations comme on en retrouve que trop rarement au cinéma.

Laissez bronzer les cadavres – Bande Annonce

Laissez bronzer les cadavres – Fiche technique

Réalisateurs : Hélène Cattet et Bruno Forzani
Scénario : Hélène Cattet et Bruno Forzani, d’après l’oeuvre de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid
Interprétation : Elina Löwensohn ( Luce), Stéphane Ferrara (Rhino), Bernie Bonvoisin (Gros),  Marc Barbé (Max Bernier), Marine Sainsily (Pia), Pierre Nisse (Jeannot), Hervé Sogne ( Le policier), Michelangelo Marchese ( Brisorgueil)
Son : Yves Bemelmans
Photographie : Manu Dacosse
Montage : Bernard Beets
Producteurs : Eve Commenge, François Cognard
Maisons de production : Anonymes Films, Tobina Films
Distribution (France) : Shellac
Durée : 90 min
Genre : Western, polar
Date de sortie : 18 Octobre 2017

France, Belgique – 2017

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