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Festival Lumière 2017 : Happy Together, un sublime tango

A l’affiche de ce Festival Lumière 2017, Happy Together de Wong Kar Wai est un bijou de cinéma. Une histoire de sentiments qui s’éparpillent dans la réalisation mélancolique de son auteur. Mise en scène épousant un magma de couleurs, de lumière et de polaroids amoureux.

Ce n’est pas un secret, le cinéma de Wong Kar Wai tend vers le romantisme, à la fois en termes de récits et d’idées visuelles. Nos années sauvages et Les Anges déchus parlaient déjà de ces personnes aussi solitaires que dépendants qui tombaient amoureuses et se déplaçaient lentement, inexorablement l’une vers l’autre ne sachant pas si elles se rejoindraient à la fin. C’est aussi le cas de son style, de sa démarche visuelle qui reproduit l’expérience sensorielle de la vie moderne racontée à travers son exubérance esthétique. Dans ses films, les images elles-mêmes ont tendance à être aussi importantes voire plus importantes que les événements représentés car les plans, les cadres sont essentiels pour l’iconisation des émotions véhiculées, de la liberté d’esprit qui parcourt les personnages et pour traverser l’atmosphère du monde de Wong Kar Wai, celui de l’amour et des sens.

Ce qui est intéressant à propos de Happy Together, le film sur un couple homosexuel (joué par Leslie Cheung et Tony Leung) voyageant à travers l’Argentine, est à quel point c’est romantique mais aussi destructeur. Le film commence avec les deux jeunes hommes essayant d’échapper à leur vie ancienne à Hong Kong et, dans le même temps, de sauver leur relation qui vacille. Lai (Toney Leung) tente de gagner sa vie en tant que portier dans un club, Ho (Leslie Cheung) commence une spirale destructrice dans l’alcool et des rencontres sexuelles aléatoires,  dont il fait étalage devant Lai, soit pour attirer l’attention, soit pour le contrarier : un je t’aime moi non plus qui prend la forme d’une sonnette d’alarme sentimentale. C’est un coup d’œil assez brut et sans vernis sur une relation profondément dysfonctionnelle entre deux personnes qui ont des idées très différentes sur la quête de leur dessein. Au travers de ces tumultes, Happy Together est en fait un grand film sur la disparition de l’amour : l’amour peut arriver comme il peut s’évaporer.

Happy Together se murmure du bout des lèvres, se dessine comme étant un cycle d’amour, d’abus, de désintégration et de réconciliation, et c’est ce qui rend le film déchirant pendant une grande partie de son temps. Nous sommes les premiers spectateurs d’un amour impossible : impossible non pas par la distance ni par les événements de la vie mais par ce jeu de pulsions/répulsions entre deux personnalités différentes. Ce qui est génial dans le film réside dans les performances de Tony Leung et Leslie Cheung, qui rendent leurs personnages douloureusement réels. Le film est une étude de caractère si délicate et intime que les deux personnages sont capables de montrer le meilleur et le pire d’eux-mêmes sans jamais devenir complètement inhumains.

Une grande partie du film est en noir et blanc, un contraste frappant avec le néon criard d’une autre partie de l’œuvre, mais approprié étant donné le déplacement du kaléidoscope éblouissant de Hong Kong vers cette Argentine poussiéreuse et blanchie au soleil. La couleur commence à s’infiltrer dans le film à mesure que l’histoire progresse mais ne montre pas les mêmes qualités inquiètes qui faisaient partie de son style, comme lors de Chungking Express, et semble indiquer la direction artistique et esthétique qu’il prendra avec son prochain film, le plus calme et méditatif In the Mood for Love avec une réalisation plus mûre et moins furieuse dans ses mouvements.

Malgré ses ténèbres et sa discorde, Happy Together se termine sur une note d’espoir prudente. Lai commence à travailler dans un restaurant et forme une amitié avec un jeune homme nommé Chang (Chen Chang), et développe un attachement romantique à lui. Le film reste ambigu sur la sexualité de Chang, mais le personnage représente une nouvelle option pour Lai, une vie sans Ho et leur danse d’amour et de haine. On ne sait pas encore si Lai sera vraiment heureux, mais Wong Kar Wai termine le film d’une manière qui célèbre cette incertitude, d’une individualité qui s’intègre dans une foule grisante d’anonymes. C’est beau tout simplement.

Bande-annonce : Happy Together de Wong Kar Wai

Réalisateur : Wong Kar-Wai
Avec Tony Leung Chiu Wai, Leslie Cheung, Chang Chen
Genres Drame, Romance
Date de reprise 18 octobre 2017 – Version restaurée (1h 36min)
Date de sortie 10 décembre 1997 (1h 36min)
Nationalités hong-kongais, chinois

Festival Lumière 2017 : l’iconoclaste Tilda Swinton

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Véritable caméléon ayant tourné chez les Coen (Avé César), Wes Anderson (The Grand Budapest Hotel) ou Bong Joon-Ho (Snowpiercer, Okja), l’écossaise Tilda Swinton fait partie de ces actrices dont la stature et la présence impressionnent. De passage sur Lyon où elle est venue célébrer la mémoire de l’homme ayant lancé sa carrière (Derek Jarman), elle a profité d’une masterclass pour se révéler à un public passionné par sa grande simplicité.

Tilda. Rien que par son prénom, qui semble hérité d’une impératrice romaine, l’actrice en impose. Par son charisme, par sa démarche qu’on croirait être celle d’une reine. Et par cette voix, puissante mais douce, grave mais posée. Tout l’apparat d’une grande femme du cinéma. Mais quand on ose la complimenter à ce sujet, la réponse ne se fait pas attendre :

« Je ne suis pas une professionnelle dans le domaine. Je ne suis pas une actrice, je n’ai même jamais voulu l’être. A chaque fois que je débarque sur un plateau de cinéma, j’ai le même réflexe : je souris. Je suis émerveillée. Je veux m’amuser. »

Alors, on cherche à se rassurer. On se tourne vers son enfance, pour capter le vrai, le pourquoi de cette ambition d’actorat. On la sait fan éperdue d’art contemporain, elle est productrice, scénariste, mystérieuse. Mais là encore, même rengaine : Tilda botte en touche :

« Je ne suis aucune de ces choses. Je n’essaie d’ailleurs pas d’être quelqu’un. Pour tout vous dire, j’ai même eu peur avant  de venir, à l’idée de vous affronter. Je ne suis qu’une passionnée de cinéma tout comme vous. »

Réelle humilité ? Besoin de brouiller les pistes ? Difficile à dire. Toujours est-il qu’à l’instar de pas mal d’artistes, c’est vers son enfance qu’il faut se tourner pour cerner la Tilda :

« J’ai été élevée dans un monde dans lequel l’art nous appartient. Aussi, j’ai toujours voulu faire partie de cette tribu, de cet amas de gens qui font l’art »

Elle surenchérit en citant Bresson, non sans émotion :

« Pour moi, le cinéma, l’actorat, c’est comme aller à la guerre. C’est comme être un soldat. C’est un engagement profond. »

Un conflit donc qui n’a pas été, cela dit son premier attrait. Car avant d’être révélée par Derek Jarman, l’écossaise a tenté de s’essayer à l’écriture. Elle avait ce besoin chevillé au corps mais il fut (heureusement) bref :

« Je suis allée à l’université pour être écrivain. Mais sitôt que je suis arrivée, je savais que je ne voulais plus écrire. Je rêvais d’autre chose. »

La-bas, elle se lie d’amitié avec plusieurs étudiants qui la choisissent pour jouer dans leurs pièces de théâtre. Mais déjà, elle rêve de cinéma. Manque de pot, à Cambridge, aucune formation/option de cinéma n’existe. Elle doit donc affronter la dureté du milieu dans les 1980’s-1990’s, une époque, de son aveu, remplie de cinéma industriel dans lequel elle ne trouve pas son bonheur. Résultat, elle doit enchainer les petits boulots quitte à tomber dans le jeu :

« Avant de commencer avec Derek (ndlr : Jarman), j’ai gagné ma vie en faisant des paris sur des courses de chevaux. L’un de mes chevaux, Diablerie, m’a même permis avec tous ses gains de vivre pendant un an. »

Mais cette vie underground va se finir quand elle rencontre Derek Jarman. Réalisateur britannique emporté par le sida en 1994 et membre de la scène londonienne, il va révéler l’écossaise dans « Caravaggio ». Une expérience majeure pour l’actrice qui a saisi sa chance d’embrasser un monde entier d’art :

« C’est avec Derek que j’ai pu aller au Festival de Berlin. La-bas, j’ai pu rencontrer le cinéma mondial. J’étais devenu une nomade dans un monde entier rempli d’expressions artistiques.  J’ai pu mesurer la richesse de cet art qui est unique : il est disponible partout, tout le temps. »

Et l’on sent avec cette dernière phrase que l’actrice est au fond un peu impertinente. Certains diront désaxée mais on osera davantage dire déviante. Et ses prises de positions évoluent autour du thème cinéma, de l’actorat en tant que tel :

« Pour moi, le roi, c’est le plan. On lui doit tout. C’est comme avec Bresson que je citais avant. C’est un devoir de soldat. Un peu comme mes personnages. J’aime à ce qu’ils soient en quête d’identité, qu’ils soient au bord du précipice. J’aime me mettre en danger, j’aime l’imprévu, j’aime le bordel. »

Derrière ces phrases, on sent d’ailleurs que l’actrice a du mal. Elle ne comprend pas les acteurs, les actrices :

« Je n’aime pas les acteurs dire qu’ils ont un métier, qu’ils approchent leurs personnages de telle ou telle manière, ou qu’ils se dotent de priorités. Ca n’est pas un métier. »

Une réflexion qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à développer en poussant une gueulante contre ce besoin inhérent de la profession à cantonner les acteurs et actrices à une seule identité :

« La société nous impose l’idée selon laquelle on a une seule identité. Et ça m’énerve tellement. On ne peut pas en avoir qu’une. On la trouve dans chacune des performances que l’on réalise. »

A l’issue de ça, Didier Allouch, qui anime le débat, se risque à évoquer la carrière américaine de l’actrice. Réputée sur la sphère indépendante, elle s’est risquée à quelques reprises dans le cinéma dit de studio. Et à l’entendre, ces expériences sont pour elle plus qu’une volonté d’étendre sa notoriété mais embrasser une veine très expérimentale :

« Je le vois comme un privilège d’avoir fait des films de studio. Ce sont mes films à n’en pas douter les plus expérimentaux. Et si j’insiste là-dessus, c’est parce que j’avais mes raisons de vouloir les faire. J’avais un feeling : tous les réalisateurs étaient sur ces projets comme moi, des novices. Ils ne connaissaient pas l’endroit où ils allaient. Et c’était ça qui m’intéressait. »

Une certaine idée des films de studios qu’elle n’hésite pas à enrichir en faisant part de ses envies, actuelles et passées ; puisque selon elle, rien dans sa carrière n’est dû au hasard : 

« J’ai travaillé avec tous les gens que je voulais. Dans le cinéma indépendant, on oublie trop souvent que ça va au-delà du cadre artistique. On passe notre vie avec eux (le réalisateur, les acteurs, actrices), on fait la promotion du film ensemble, on sort ensemble, on rigole ensemble. Il y a une vraie famille de l’art. Et aujourd’hui en tant qu’actrice, je me sens légitime à être membre de cette famille. »

Mais on retient surtout d’elle une certaine idée du charisme, de l’humilité. Lorsqu’on l’interroge sur son potentiel comique selon certains totalement négligé dans sa carrière, elle n’hésite pas à rajouter :

Je me suis toujours considérée comme drôle. Et le plus amusant est de voir les gens m’enfermer dans une catégorie de rôle. Pour tout vous dire, les propositions que l’on m’envoie sont toujours les mêmes. Aujourd’hui, il n’y a presque plus rien que l’on me propose. Je dois aller les chercher moi-même. 

Une dernière répartie embrasant littéralement la salle de la Comédie Odéon, qui après une heure, n’a d’yeux que pour la Tilda, morceau brut d’élégance qui aura charmé les festivaliers. Et pour les fans, vous pourrez la retrouver dans le remake de Suspiria que mettra en scène la valeur montante de la scène indépendante Luca Guadagnino (A Bigger Splash, Call Me By Your Name). 

Bande-annonce : Okja (dernier film en date de l’actrice)

Festival Lumière 2017 : l’exubérant Guillermo Del Toro régale son public

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Reçu à Lyon pour présenter son récemment primé The Shape of Water et discuter de son œuvre, l’exubérant réalisateur mexicain Guillermo Del Toro n’a pas failli à son devoir, en s’adonnant à une masterclass passionnante et surtout réfléchie. 

Et ce qui est bien avec l’auteur de Pacific Rim, c’est que sa bonhommie est à l’image de sa silhouette : exubérante. Il n’y a donc rien de surprenant à le voir se fendre d’une première repartie pleine d’auto-dérision pour capturer l’attention des festivaliers, réunis pour l’occasion à la Comédie Odéon, un ex-cinéma reconverti en salle de théâtre. Et comme pour tout cinéaste, l’enfance est à la base de tout

« J’ai eu une enfance de merde, partagée entre des comics, la télévision et les monstres ».

Une phrase et déjà un vrai manifeste de ce qu’est le style Del Toro. Celui d’un concentré de pop-culture, de télévision (rappelons qu’il a officié sur la série télévisée The Strain) et de monstres (qui n’ont pas fini d’infuser son imaginaire créatif). Mais de son aveu, les monstres sont plus que de simples moyens d’évasions mais bien une composante de lui-même. A ce titre, difficile de ne pas être hilare quand au détour d’un parenthèse sur la religion, le mexicain se fend d’une phrase aux airs de déclaration :

« Ma sainte Trinité à moi, ce sont Frankenstein, le Loup-Garou et l’Étrange Créature du Lac. »

Mais pourquoi les monstres donc ? Peut-être parce qu’au détour d’une enfance difficile où il sera éduqué par sa grand-mère, les monstres lui donnent une assurance. Et lui montrent la vérité derrière les contes et l’imaginaire fantastique qu’ils déploient. Ainsi, pour lui les contes et plus généralement le fantastique sont plus que des histoires mais bien le moyen de donner un sens au monde qui l’entoure.

« Le fantastique est une façon de déchiffrer la réalité ; les conte de fées servent à ré-interpréter le monde. »

L’occasion pour lui de rappeler que son cinéma, jalonné par quelques grosses productions, reste un pari de tous les instants :

« Il n’y a jamais de problèmes à trouver les histoires. Il y en a seulement pour trouver l’argent qui les financera. »

Un pari que l’on retrouve d’ailleurs sur The Shape of Water. Le film, qui sortira en France en Février demeure un sujet sensible pour le Mexicain qui lorsqu’il est interrogé dessus, n’hésite pas à adoucir le ton, quitte à y mettre de l’émotion

« The Shape of Water signifie quelque chose pour moi de fort. Il est important. »

Une parenthèse qui entraine alors le Mexicain sur le concept d’art. Si celui-ci pense que l’art est par essence impossible d’être objectif, il n’en démord pas quitte à émettre un réquisitoire amer envers l’importance (?) des nouvelles technologies sur le public.

« Aujourd’hui, on a plus de sexe avec l’Ipad qu’avec une vraie personne. »

Sans doute le moment Kamoulox de la discussion, puisqu’à l’issue de ça, non sans continuer à être hilare/jovial, le cinéaste embraye sur la puissance des images. On le sait, il est un obsessionnel du cadre. Ses images sont travaillées, riches en couleurs et on sent chez lui comme ce besoin de tourner le film dans lequel on aura des images qui marquent :

« La scène de l’ascenseur ensanglanté dans Shining, celle de l’œil découpé dans Le Chien Andalou ou celle d’Indiana Jones qui   fuit la boule géante dans Les Aventuriers de l’Arche Perdue : ce sont des images mythiques. Des images qui restent en mémoire et auxquelles on peut rêver. »

Un constat qui déclenche chez lui une certaine forme d’admiration. Il vante ensuite les frères Coen avec qui il a discuté de la force des images ; il nous invite à réévaluer les grands maîtres du cinéma au niveau formel, il dresse un constat amusé et amusant des cinéastes d’aujourd’hui qu’il qualifie de « putains de connards » quitte à parler du spectre récurrent de tout cinéaste : les films jamais réalisés.

« L’état naturel d’un film est de ne pas exister. Quand on sort un film aujourd’hui, on se dit que vu les centaines de projets avortés avant, c’est un miracle de le voir. Si bien que pour moi, les films que l’on ne fait pas, on est plus souvent enclin à penser qu’ils auraient pu être nos chef d’œuvres. »

Une situation qui dans la bouche du Mexicain prête à rire mais qui ne l’est en somme pas tant que ça. Car on sent que Del Toro est de ceux là, de cette trempe de cinéaste ayant perdu/délaissé des projets. Lui, c’est Les Montagnes Hallucinées. L’amertume est présente dans son cas mais aussi le recul. Aussi, lorsqu’on l’interroge dessus, il renchérit tout sourire :

« Le monde n’aurait pas changé si j’avais pu sortir ma vision des Montagnes Hallucinées. Il aurait peut être juste été un poil meilleur. »

Mais lucide, le Mexicain sait que ces échecs forgent l’expérience. C’est un entrainement comme il aime le rappeler. Il n’hésite ainsi pas à préciser que certains de ses projets n’ayant pas vu le jour, ce sont parfois des travaux longs de plusieurs mois ou années qui s’achèvent sans rien derrière. Un constat amer mais qui fait sens selon lui à la logique du cinéma actuel :

« Aujourd’hui, et plus encore qu’avant, le cinéma est très darwinien dans l’âme. Il faut survivre. Il faut composer avec les gens qui ont l’argent. Il faut convaincre ces connards bloqués dans leurs zones de confort de sortir, d’oser, d’expérimenter. »

Une dernière prise de parole ferme et typique Del Toro qui aura au moins l’effet de rappeler que le cinéaste n’a pas sa langue dans sa poche (et on le remercie bien assez pour ça). 

Bande-annonce : La Forme de l’Eau (The Shape of Water)

https://www.youtube.com/watch?v=BBli841Mjv0

 

The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach : Portrait d’une famille dysfonctionnelle à la Woody Allen

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The Meyerowitz Stories séduira la fans de la première heure de Noah Baumbach.

Synopsis : Dans ce drame familial plein d’esprit, trois enfants déjà grands et leur père, un artiste new-yorkais grincheux, tentent de démêler leurs relations compliquées.

The-Meyerowitz-Stories-Noah-Baumbach--Ben-Stiller-Dustin-Hoffman-2017-afficheS’il y a un digne héritier du cinéma de Woody Allen, c’est bien Noah Baumbach. Adepte des comédies bavardes et légères sur les relations conflictuelles de New-yorkais aisés, le cinéaste de quarante-huit ans s’est d’abord fait connaître pour avoir co-écrit certains scénarios de Wes Anderson (La Vie Aquatique et Fantastic Mr. Fox) tout en réalisant ses projets personnels à côté. Véritablement révélé en 2005 avec Les Bergman se séparent,  le natif de Brooklyn est à l’origine des récits comico-mélancoliques les plus réjouissants de ses dernières et la consécration lui tombera dessus lors des sorties de Greenberg et Frances Ha. Deux ans après Mistress America co-écrit avec sa compagne Greta Gerwig, The Meyerowitz Stories est le onzième film du cinéaste. Sélectionné au dernier Festival de Cannes, sa place en Compétition Officielle fût remarquée et contestée, le film étant produit par Netflix, la célèbre plate-forme SVOD qui exprimait clairement son refus de le sortir dans les salles de cinéma au vu de l’actuelle chronologie des médias. Mais en dehors de toute polémique, cette sélection sur la Croisette était une première pour Noah Baumbach qui se voyait définitivement honoré par la profession. Sa présence à Cannes n’est donc que la consécration du travail d’un auteur qui a toujours su préserver son indépendance tout en faisant exister son œuvre parmi les cinéastes américains les plus appréciés de sa génération.

Aussi sympathique soit-il, The Meyerowitz Stories n’a pas le développement et la personnalité nécessaire pour s’extirper de son statut d’ersatz de Woody Allen, preuve regrettable que le cinéaste a du mal à renouer avec la réussite de Frances Ha.

The-Meyerowitz-Stories-Noah-Baumbach-Ben-Stiller-Dustin-Hoffman-2017The Meyerowitz Stories étale donc les discordes d’une fratrie réunie par l’hospitalisation du « pater », incarné par Dustin Hoffman, le tout dans un cadre artistique et mondain new-yorkais. Le film a pour lui l’énergie récréative d’un casting d’exception, tous incarnant à la perfection leurs personnages respectifs. Cela faisait bien longtemps qu’on n’avait pas vu Ben Stiller, Dustin Hoffman et Adam Sandler (!!) aussi réjouissants. Quant à Elizabeth Marvel, elle confirme tout le bien que l’on pense d’elle depuis son rôle dans la série House of Cards. Cette remarquable distribution apporte une vraie dimension chorale et comique à ce récit tantôt snob, tantôt existentialiste, tantôt émouvant. Noah Baumbach saisit avec une précision insondable l’énergie qui se dégage du milieu artistique dans lequel évolue chacun (ou pas) des membres de cette famille explosée. En ce sens, on remarque que The Meyerowitz Stories s’inscrit avec politesse dans cet univers d’intellos bourgeois, soit l’exact antithèse de The Square qui sort prochainement. Le cinéaste prouve par ailleurs qu’il a un véritable don pour l’écriture des dialogues qui sonnent tous justes et participent à cette impression que le film capte de véritables tranches de vies où les acteurs ne font qu’un avec leurs personnages et leurs interactions. Mais derrière cette jolie et innocente comédie se cache incontestablement un film en cruel manque d’inspiration. S’il s’avère suffisamment distrayant, le film s’inscrit dans la continuité vaine des derniers films de Noah Baumbach et n’a pas l’étoffe pour s’extirper de l’incommensurable flot des comédies dramatiques sur les familles dysfonctionnelles. Il lui manque la force, l’impact et l’inspiration qui faisaient le sel de ses précédentes œuvres et la singularité du cinéma de Woody Allen. A l’issue du générique de fin, toutes les sympathiques intentions narratives s’envolent pour ne laisser l’impression que d’un film charmant, léger mais sans la prétention de renouveler le genre.

The Meyerowitz Stories : Bande-Annonce

The Meyerowitz Stories : Fiche Technique

Réalisation : Noah Baumbach
Scénario : Noah Baumbach
Interprétation :   Adam Sandler (Danny Meyerowitz), Grace Van Patten (Eliza Meyerowitz), Dustin Hoffman (Harold), Elizabeth Marvel (Jean Meyerowitz), Emma Thompson (Maureen), Ben Stiller (Matthew Meyerowitz)
Photographie : Robbie Ryan
Montage : Jennifer Lame
Musique : Randy Newman
Costume : Joseph G. Aulisi
Décors : Kris Moran, Gerald Sullivan
Producteurs : Noah Baumbach, Eli Bush, Catherine Farrell, Scott Rudin, Jason Sack, Lila Yacoub
Sociétés de Production : Gilded Halfwing, IAC Films
Distributeur : Netflix
Budget : /
Festival et Récompenses : Compétition Internationale du Festival de Cannes 2017
Genre : Comédie dramatique
Durée : 110min
Date de sortie : 13 octobre 2017 (sur la plate-forme Netflix)

Etats-Unis – 2017

Au Festival Lumière, Michael « le » Mann(iériste) nous livre la genèse de son chef d’oeuvre « Heat »

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Reçu à Lyon au Festival Lumière pour présenter une (somptueuse) copie 4K restaurée de son chef d’œuvre Heat, le réalisateur américain Michael Mann s’est confié dans une master class rétrospective laissant apercevoir les contours d’un cinéaste humble mais aussi très déterminé. Portrait.

Des cheveux blancs, une paire de lunettes cerclant des yeux fins et calculateurs, un ton froid : rencontrer Michael Mann est toujours une petite déconvenue en soi. Il faut dire que, sous cet apparat de banquier scrupuleux, se cache l’un des cinéastes les plus lucides et intéressants de son temps. Une image forcément triviale quand on la compare à sa réputation (monstrueuse), mais une image avant tout. Car Michael Mann, outre d’en créer, est capable de les contrôler. Et on lui en sait gré, puisqu’au détour d’une filmographie que d’aucuns s’accorderont à dire brève (11 films), l’américain nous as gratifié de quelques grands morceaux de cinéma : Le Solitaire, Le Dernier des Mohicans, Révélations, Miami Vice, Ali, Public Enemies. Autant de films qui laissent forcément pantois tant leur maitrise, incandescente et inoubliable, semble presque trancher avec l’homme assis dans ce fauteuil rouge, tout ému (voire gêné) de discuter de son œuvre. Et bien que l’on adorerait l’entendre parler de sa carrière ou de ses débuts, c’est à l’un de ses films les plus connus (et appréciés) auquel on aura droit : Heat. L’occasion d’apprendre que, malgré ses 74 ans au compteur, l’américain n’a pas perdu de son mordant et paradoxalement, de son humilité.

Michael Mann, l’artiste

Se décrivant comme un « artiste convaincu avec une fougue digne d’un quarantenaire », le cinéaste semble, dans un premier temps, désireux à rappeler son mode opératoire : « je suis prévoyant. Méthodique. Je cerne mes projets, les visualise en amont, les travaille » (presque tous ses films sont écrits de ses mains). Un fait rare à Hollywood qu’il chérit autant dans les bons que les mauvais moments. Car en plus d’être doué, il est lucide. Il sait en tant qu’artiste que « tout est de son fait dans un film, que ça soit le choix du rideau ou le décor ». Un recul que certains n’hésiteront pas à qualifier de perfectionnisme dans son cas ; ce qui n’est pas loin de la vérité quand on se penche plus en détail sur Heat. Derrière ces 4 lettres se cache en effet un culte du thriller/polar ; une rencontre mémorable entre Al Pacino et Robert de Niro ; une maitrise restée dans les annales et notamment une certaine scène de fusillade. Et pourtant, Mann botte en touche dès lors qu’il est question de se montrer extatique sur le sujet. Avec le sens de la mesure, Mann se fend de quelques révélations, la plupart d’entre elles réfléchies. Ainsi, tout juste apprendra-t-on qu’« Heat fut un projet de longue haleine, ayant nécessité 12 années de travail pour passer d’un simple jet à un script apte à être présenté à la Warner ». On découvre qu’il a provoqué l’ire de la Warner : « les studios n’a pas apprécié ma prise d’initiative que celle de me  présenter auprès d’eux avec le projet (presque) clé en mains » (comprendre avec le casting déjà échafaudé). Mais à l’arrivée, on retient surtout les mots mesurés et justes du cinéaste qui n’hésite pas à revenir sur l’un des faits distinctifs du film : sa durée. « Elle était jugée problématique » par les studios, celle-ci a même été à l’aune d’une blague que ne feront finalement jamais les exécutifs : avant même de voir le film, ces derniers avaient opté pour une série de pile ou face pour déterminer qui devrait annoncer au réalisateur que son film serait amputé de 30 minutes. La suite, on la connait moins : Mann, anxieux, présente le film au studio. A l’issue de la projection, le studio, enthousiasmé, annonce, sans doute non sans ravaler sa fierté, que le film restera inchangé, soit crédité d’une durée frôlant les 3h (ce qui est rare pour un thriller). Mais ce qui prime quand on entend Mann, c’est bien la discipline de fer à laquelle il s’est frottée. Une discipline que l’on retrouve sans surprises sur deux facettes majeures de Heat : le  tournage et les images. Saluant la vivacité des spectateurs, il révèle ainsi que, pour lui, le soin conféré aux images est essentiel, comme l’accomplissement d’un devoir de cinéaste de capter l’attention, attirer l’œil du public. Un degré d’investissement que l’on retrouve par ailleurs dans l’autre facette du cinéaste. N’hésitant pas à parcourir la ville de fond en comble (aucune scène n’a été tournée en studio), le réalisateur a pu prendre le temps d’expliquer que c’est la case prison qui l’a aidé dans son processus artistique. Il nous rassure, il n’a jamais fait de prison, mais dans le cadre de ses recherches, il a été amené à intégrer le milieu carcéral. Une initiative qu’il nous as rappelé ici, indiquant que c’est le personnage de De Niro qui en a profité tout comme lui, parvenant à insuffler sur le tournage un vrai sentiment d’unité. Une union symbolisée d’ailleurs par cette anecdote assez étonnante : « les jours ou seuls quelques acteurs étaient attendues sur le plateau, ceux étant en « congés » venaient malgré tout pour prendre de la graine et assister au spectacle ».

Mais ne l’enterrez pas trop vite. Bien que son dernier film Hacker ait eu du mal à trouver son public et qu’il couve actuellement un projet de grande envergure sur la figure du sport automobile Enzo Ferrari (que devrait interpréter Hugh Jackman), le réalisateur a admis qu’il se sentait comme un cinéaste de 40 ans, empli de fougue et d’énergie, faute à ne pas avoir tous les films qu’il souhaite. 

Bande-annonce HEAT

L’assemblée, une plongée au cœur de Nuit debout

Avec un montage mêlant scènes de joie, de doute et confrontant les acteurs de Nuit debout à leurs propres limites comme désirs de transmission de cet esprit de révolte, Mariana Otero fait de L‘Assemblée le témoignage le plus vivace et le plus passionnant sur Nuit debout à Paris. Analyse.

« Pendant que ma ville dort »

De Nuit debout, ceux qui n’étaient pas à Paris ou dans les grandes villes (ou qui dormaient, travaillaient…) n’ont eu que les quelques bribes que les médias ont fait parvenir jusqu’à eux. Des parcelles du combat mené, des violences répétées (peu de douceur a été montrée, de joie aussi), jamais la fougue de ceux qui restaient debout la nuit à débattre, à chercher à améliorer leur société. D’autres encore ont pu suivre en direct sur l’application Périscope des moments in medias res de cette épopée assez inédite dans la France du XXIème siècle. Cette communication-là n’a jamais été le témoin des contradictions, des désirs et de l’enthousiasme comme des désillusions de ceux qui étaient Place de la République. Avec L’Assemblée, Mariana Otero a suivi Nuit debout à Paris dès ses débuts. La documentariste, qui a à son actif entre autres La loi du collège ou encore A Ciel ouvert, s’est immiscée telle une petite souris dans le quotidien de Nuit debout, sans jamais intervenir, sans interview, sans voix off. Elle s’est contentée d’observer puis de monter les images qu’elle a prises sur le vif, pour leur donner un sens.

« Je cherche un sens à tout cela »

Le sens, c’est d’ailleurs ce que recherchent sans cesse tout ceux qui passent Place de la République, font partie des différentes commissions créées dès mars 2017, mais aussi tous ceux qui ont participé, à un moment donné, à l’assemblée (qui donne son titre au documentaire), chargée d’écrire une nouvelle constitution. Grâce à ce récit, les militants et autres anonymes ne parlent pas d’une seule voix, mais plusieurs voix se font entendre, cherchant à faire naître un état d’esprit de révolte, qui s’appuie sur le local pour faire barrage à un monde globalisé qui n’écoute plus ceux qu’on voudrait faire passer pour « riquiqui » (petite ritournelle d’une chanson présente dans le documentaire). L’objectif n’est pas de dire si Nuit debout a ou non été « efficace », car la loi El Khomri, on le sait, a fini par être adoptée et a encore des réminiscences ces derniers mois, mais plutôt de voir comment l’état d’esprit de ce mouvement peut être transmis. De celui qui propose à chacun de faire résonner des casseroles dans tout le pays pour manifester et faire plier le gouvernement, à ceux qui s’interrogent sur l’intérêt de débattre (dénonçant un « bla bla » très français) tout le temps, en passant par celui qui ne veut pas que l’on condamne la violence de certains militants, toutes les voix tentent de s’exprimer, quitte à donner à Nuit debout l’aspect d’un énorme vivier sans forme, dont l’objectif serait de changer le monde. Le mouvement va alors s’interroger, et les moments sont bien choisis par la documentariste, sur les membres même de l’assemblée de Nuit debout, quitte à les qualifier de « petits bourgeois », sur la place du mouvement dans la grève qui s’est déclarée aussi au cœur des revendications contre la loi travail. Le pays entier aurait ou être paralysé. Là encore, la question des transformations, des survivances de Nuit debout dans les esprits et les révoltes est posée. Mariana Otero n’avait pas de plan de travail pour ce documentaire, elle a simplement écouté, observé, participé en silence, repéré des fractures, des signes annonciateurs d’un élan de vie, de résistance. Avec ce documentaire humble et juste, Mariana Otero pose une question passionnante, qui anime nombre de films comme celui du combat d’Act UP Paris dans 120 battements par minutes, qui est « comment construire quelque chose ensemble tout en considérant chacun dans sa singularité ? Comment réinventer le collectif ? Comment parler ensemble sans parler d’une seule voix ? ». Le cinéma parvient, film après film, à donner la parole à des individus et à vibrer sous la force du collectif, et ce particulièrement en France, terre de naissance du cinéma qui filma à ses débuts la sortie d’usine d’un groupe d’employés aussi collectif que singulier. Espérons que ce dispositif sans grille de lecture prémâchée, un peu à la manière du documentaire de Claire Simon sur le Concours de la Fémis, permette à celui qui regarde de devenir acteur et de n’être pas qu’un spectateur.

Bande annonce : L’Assemblée

https://www.youtube.com/watch?v=MaV9k2H_aVw

Fiche technique : L’Assemblée

Réalisatrice : Mariana Otero
Montage : Charlotte Tourres
Photographie : Mariana Otero, Aurélien Levêque, Julien Marrant
Sociétés de production : Buddy Movie, Archipel 35
Production : Pascal Deux
Distribution : Epicentre Films
Durée : 99 minutes
Genre : documentaire
Date de sortie : 18 octobre 2017

France-2017

L’Échine du diable, premier grand film de Guillermo Del Toro

Avec L’Échine du diable, Guillermo Del Toro nous ramène au temps de la Guerre Civile espagnole pour un conte cruel et étrange

Synopsis : Le jeune Carlos, fils d’un républicain mort à la guerre, arrive dans un orphelinat niché au cœur d’un désert espagnol. Il y trouve tout un tas d’éléments étranges, dont un obus trônant au milieu de la cour, un directeur passionné d’alchimie, un homme à tout faire terrorisant mais surtout,  le fantôme d’un ancien pensionnaire hantant les lieux…

L’Échine du Diable est un savant mélange de thriller, de film fantastique et de chronique sur l’enfance. L’action se déroule dans un orphelinat perdu au cœur d’un désert espagnol, à l’époque où la guerre civile déchirait le pays. Un lieu parfait pour le mélange des genres à l’œuvre dans le film. Ce désert sec et aride d’abord, évoquant le western. Cet orphelinat baroque ensuite, évoquant les vieux films d’horreur comme ceux de la Hammer, ou encore les Giallo italiens, comme Suspiria. A ces lieux, s’ajoutent ces petits éléments surréalistes disséminés un peu partout, comme la jambe de bois de la concierge, l’obus éteint dans la cour, l’eau croupie couleur d’ambre ou ce fantôme qui rôde dans l’établissement. Des éléments esthétiques et étranges, qu’on saurait relier à une autre influence du réalisateur : le cinéma surréaliste de Luis Bunuel, notamment sa période mexicaine avec Los Olvidados.

Autant d’influences participent à faire de L’Échine du Diable, un film de fantômes non plus au sens propre, mais au sens figuré. Car au-delà de la chasse aux fantômes sur fond de guerre civile, ce que le futur réalisateur de Crimson Peak nous offre là, c’est la transcription d’un souvenir irréel et étrange. Il faut comprendre par-là que L’Échine du Diable fait référence aux souvenirs d’enfance mêmes de Del Toro, et notamment à ses années au pensionnat. Une époque décrite dans ses interviews comme « terrorisante ». On en a un aperçu ici, niché entre cette galerie de personnages ambigus, ce pensionnat aux allures gothiques et cette couleur orangée qui imprègne le film. Ce dernier élément est crucial, car il amène un autre sens de lecture au film. En effet, dans l’Échine du Diable, la couleur sert d’enveloppe à ce qui nous est conté, pour donner à cet univers du passé l’aspect d’un souvenir déformé, à mi-chemin entre le ressenti et l’angoisse. Ce qui fait des couleurs un ingrédient finalement essentiel à l’Échine du Diable, puisque mêlant le souvenir et l’imaginaire. De la même façon que le film lui-même mêle des enjeux liés à l’enfance et à l’âge adulte, l’innocence et la violence. D’où cette couleur orangée, ni agressive ni chaleureuse, mais plutôt sèche, à l’instar de l’ambiance générale.

Cette dualité présente dans la couleur, on la retrouve également dans le cadrage, très souple, très vivant, et donnant à l’orphelinat cette touche tordue, quasi expressionniste. La caméra passe partout, espionne, vient incarner le fantôme, ou l’angoisse du personnage… Ainsi, c’est une caméra omnisciente similaire à celles caractérisant le cinéma hollywoodien du début du 21ème siècle, avec des films comme Matrix, Dark City ou Fight Club. On notera par ailleurs que l’expressionnisme des décors s’efface devant celui des couleurs et du cadrage, contrairement aux premiers films expressionnistes caractérisés par le soin apporté aux décors. Une façon moderne en somme, d’amener le fantastique au cinéma, et non le cinéma au fantastique. Reste à ces inspirations expressionnistes, une inspiration gothique en la présence de la bande-son, composée par Navarrette. Cette dernière, à grand renfort de chœurs et de timbres éthérés, évoque autant les films de la Hammer que ceux de Tim Burton.

Un seul regret néanmoins, dan ce tableau : le dessin souvent grossier des personnages. Car, si Guillermo Del Toro est un symboliste aguerri, le message qu’il tient à faire passer efface parfois la subtilité de la composition. Ses personnages sont ainsi souvent réduits à un trait, à une dimension. Le scénario et les enjeux permettent une progression dans notre connaissance de ces derniers, mais le fond de leur motivation, et de leur personnalité, restent infiniment simplistes. Dommage, il ne manque pas grand chose aux personnages de l’Échine du Diable pour être complexes, mais en grand démiurge de l’école hollywoodienne, Guillermo Del Toro tient un peu trop à fédérer le public pour risquer de le laisser s’échapper.

En définitive, L’Échine du Diable, c’est un film à connaître pour saisir le chaînon manquant entre les films d’épouvante caractérisant la première partie de carrière de Del Toro, et les films de monstres à effets spéciaux qui en caractérisent la seconde.

L’Échine du Diable : Bande-annonce

L’Échine du Diable : Fiche Technique

Réalisation : Guillermo Del Toro
Scenario : Guillermo Del Toro, Antonio Trashorras et David Munoz
Interprétation : Eduardo Noriega, Marisa Paredes, Frederico Luppi, Fernando Tielves
Photographie : Guillermo Navarro
Montage : Luis de la Madrid
Musique : Javier Navarrete
Costumes : José Vico
Production : Pedro Almodovar, Bertha Navarro et Alfonso Cuaron
Société de production : El Deseo SA
Distribution : Warner Sogerfilms SA
Durée : 107 minutes
Genre : Thriller, Fantastique
Récompenses : Grand Prix d’argent au Festival du Film Fantastique d’Amsterdam 2002, Prix du Jury et de la Critique Internationale au Festival de Gérardmer
Date de sortie : 20 avril 2001

Espagne – 2001

Auteur : Arthur Suldoch

Festival Lumière 2017 : L’Appât d’Anthony Mann, un western humaniste

Dans le cadre du Festival Lumière 2017, il nous a été permis de revoir avec un certain plaisir, L’Appât d’Anthony Mann. Cette projection nous permet de revenir plus en détail sur ce beau western qui prend la forme d’un huis clos se questionnant sur la nature humaine et qui sublime un environnement forestier de toute beauté.

Dans un style âpre, qui n’additionne pas les fioritures, Anthony Mann dresse là un western bien loin des carcans du genre, certes classique dans sa belle mise en forme mais terriblement efficace. Ici, le sable et l’aridité d’une certaine sécheresse visuelle se transforment en paysages montagneux, et transportent nos personnages dans une forêt presque vierge de toute violation humaine ou mécanique. Une sorte d’antre où la nature reprend son droit. Quoi de mieux, dans un lieu aussi primitif dans son esthétisme, que de voir des hommes et femmes se battre à couteaux tirés pour l’acquisition d’une prime. Trois hommes que tout oppose vont tout faire pour ramener au bercail un hors-la-loi dont la tête a été mise à prix dans l’unique but de prendre l’argent et disparaître.

Porté par un James Stewart, fabuleux dans son rôle d’homme brisé par le destin et cabossé par la fatalité, L’Appât est un western, qui malgré ses moments de bravoures, prend son temps pour caractériser ses personnages et alimenter leurs velléités. Mais cette temporalité plus ou moins lente n’est pas retranscrite d’un point de vue visuel : L’appât ne joue pas la carte de la contemplation ni de l’introspection. Avec sa mise en scène sèche et son montage sobre, ses couleurs aussi chatoyantes que rocailleuses, Anthony Mann voit alors ses personnages batailler et se manipuler pour empocher le butin. Au-delà d’un récit qui aime aussi s’amuser par son aspect parfois ricaneur, et qui est doté d’une photographie qui met parfaitement en exergue l’enclos environnemental (la grotte), le film est un beau portrait sur la nature humaine et les choix qui portent toujours à conséquences.

Dans cette forêt immense, où personne ou presque ne peut les entendre, il est beaucoup question de roublardises, de vengeance, de cupidité, de loyauté et de moralité. La justice dans L’Appât, elle n’existe pas. La seule justice qui prédomine, c’est celle qui est dans le cœur des hommes et celle que vous renvoie une nature aussi bienveillante que dangereuse. Dans ce huis clos à la tension palpable et aux enjeux simples, il est parfois difficile de s’attacher à des personnages aussi complexes que goguenards et qui représentent très peu d’empathie pour le spectateur au vue de l’animalité de leurs agissements.

Un hors la loi, un homme écarté de l’armée pour le viol d’une indienne, un vieux un peu imbécile heureux, un homme aigri qui tente le tout pour le tout pour de l’argent et une femme invisible mais agrippée à sa propre dignité. Ce « Club des 5 » ne va pas cesser de se jouer des tours pour arriver à leurs fins. L’Appât s’attarde aussi sur les codes du genre qui composent le western mais pas que. Le film d’Anthony Mann est plus que cela, plus qu’un western. Anthony Mann voyait dans le western, un genre cinématographique intemporel qui lui permettait de pimenter ses œuvres d’un questionnement sur l’humain. Comme ce personnage incarné par James Stewart qui est consommé par une certaine avidité et paranoïa, un besoin de revenir à un mode de vie prospère.

Et même de nos jours, le film n’a pas perdu de modernité quant à ses interrogations. Dans un film où les coups de feux se font rares mais tragiques, l’héroïsme n’a que très peu de visages. Grâce à une histoire claire et à une utilisation extraordinaire du paysage, Anthony Mann imprègne un scénario familier d’une complexité psychologique remarquable.

Bande-annonce : L’Appât d’Anthony Mann

https://www.youtube.com/watch?v=rbpjpGYYUvQ

L’Appât d’Anthony Mann
Titre original : The Naked Spur
Avec James Stewart, Robert Ryan, Janet Leigh…
Genre : Western
Date de sortie : 1 septembre 1954
Durée : 1h 31min

Nationalité américain

Interview : Gringe, le rappeur insolent du cinéma français

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Bientôt à l’affiche de Carbone d’Olivier Marchal, le rappeur et acteur Gringe se fait peu à peu une place dans le cinéma français. Avec un album solo en route et des projets plein la tête, l’artiste reste un éternel insatisfait en quête de nouveaux défis. A défaut de se faire une place, il a décidé d’exercer son art partout. Rencontre.

Assis dans son canapé à côté de son ami rappeur Orelsan, Gringe se fait connaître du grand public grâce à la série Bloqués, diffusée sur Canal +. Guillaume Tranchant n’est alors plus le side-kick qui back sur les albums de son pote mais un rappeur en appétence de nouveaux horizons artistiques. Le flow hargneux et l’insolence qui caractérisent son rap trouvent vite un écho dans son jeu d’acteur. Agressif mais sensible. Impertinent mais juste. Gringe incarne une force fragile, prête à déambuler dans le cinéma français. Lorsqu’il fait ses premiers pas d’acteur dans le long-métrage musical Comment c’est loin, il excelle et se découvre un amour pour la comédie. Fatigué d’incarner le feignant du rap français, Guillaume Tranchant lance son premier album solo prévu pour 2018 et plusieurs projets cinématographiques. Toujours hanté par ses démons, Gringe poursuit sa route du 7ème art avec, dans deux semaines, la sortie de Carbone d’Olivier Marchal.

Déjà suivi par une vraie communauté de fans pour votre musique, Comment c’est loin et la série Bloqués vous ont exposé à un plus large public. Qu’est-ce qui a changé avec cette nouvelle popularité ?

Gringe : Peut-être le fait que l’on m’identifie mieux maintenant. Orel m’a vachement accompagné sur nos projets musique mais je pense m’être un peu émancipé par le biais de la comédie. Les gens me disent que j’ai un truc. Ça m’a surtout apporté des opportunités de travail. Depuis, j’ai un agent, j’ai bossé sur plusieurs longs métrages cette année, participé à un festival international en tant que jury…

A travers Comment c’est loin, vous avez été contacté pour jouer dans Carbone d’Olivier Marchal, sans passer de casting. Comment vous avez vécu cette expérience sur un gros tournage avec des grands noms comme Benoît Magimel ?

Gringe : Avec appréhension d’abord, puis relâche et plaisir. Grâce à la bienveillance d’Olivier, des comédiens et techniciens rencontrés sur le plateau.

Vous êtes désormais considéré comme un rappeur, alors que vous n’aviez jamais eu l’ambition d’en faire un taf. La motivation artistique au départ, c’était d’être comédien ou chanteur ?

Gringe : Aucune des deux. Je n’ai jamais ambitionné quoi que ce soit à part contempler mes contemporains. Travailler au sens rentrer dans la « vie active » du terme ne m’a jamais attiré. Je suis un observateur. Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir mettre cette faculté au service du rap ou du jeu. J’ai beaucoup de chance.

« Je baise des meufs sans visage à la recherche d’un sursaut de vie » « j’aimerais tout faire pour te rassurer mais je sais pas qui je suis ». Dans vos chansons, vous incarnez souvent un personnage torturé caractérisé par un rapport sulfureux et ambigu avec les femmes. Quel lien entre ce personnage et le vrai vous ?

Gringe : Intimement étroit. Je suis à la vie celui que je raconte dans mes chansons. Ma musique est ma thérapie. Un moyen de poser des mots sur mes maux pour les détruire.

Vous dites souvent que vous flippez, que vous laissez faire les choses. Est-ce qu’aujourd’hui, à travers le cinéma et la musique, vous vous êtes trouvé ?

Gringe : Non. j’ai simplement trouvé des biais d’expression et de réflexions pour mieux comprendre comment je fonctionne. Il me faudrait certainement plusieurs vies pour me trouver. Mais le cinéma et la musique m’aident à mieux vivre avec moi-même. C’est autant d’expériences qui me renseignent sur mon rapport à l’autre et au monde.

Vous allez incarner un prof dans L’Heure de la sortie de Sébastien Marnier avec Laurent Lafitte mais aussi la jeune Adèle Castillon. Le film s’annonce comme un thriller intense. Comment s’est passé le tournage avec Sébastien Marnier ?

Gringe : Formidable. Sébastien à une densité de travail sur un plateau assez impressionnante. Au four et au moulin, l’œil partout, sur tout et tout le monde. Et je trouve l’univers qu’il amène, que ce soit dans l’écriture et la réalisation, hyper moderne. J’ai encore eu la chance sur ce tournage de pouvoir donner la réplique à de grands comédiens. Une expérience enrichissante donc.

Vous parlez d’Orel comme une personne jusqu’au boutiste et de vous-même comme un éternel fainéant. Comment les Casseurs Flowteurs ont fonctionné ?

Gringe : Sur ce drôle d’équilibre : à deux vitesses. Et le fait de parfaitement se connaitre amène à un paquet d’automatismes, en studio, sur scène ou à l’écran.

Selon un article, avec Orel vous êtes les R2-D2 et C-3PO du rap français, un peu en marge. Est-ce que vous sentez faire partie du monde du rap français ?

Gringe : Oui et non. Je sais qu’on est identifiés par les acteurs de ce milieu et qu’on obtient une certaine forme de reconnaissance de par la diversité de nos projets. Après mes amis, ma vie, sont à l’extérieur. Je vois surtout le rap comme un job.

Enfin ! Votre album solo arrive en 2018. Quel va être le ton de cet album ? Vous qui avez jusqu’ici disséminé quelques titres solo, est-ce que vous appréhendez aussi cette sortie ?

Gringe : Mélancolique, c’est sûr. Désabusé, drôle. Je ne me pose plus trop de questions relatives à ma légitimité. Je suis considéré par certains comme le side kick d’Orel au sein des Casseurs. Cet album est celui de l’émancipation et surtout la manifestation d’une urgence. Peu importe qu’il rencontre le succès ou non, ça fait trop longtemps que je me préserve. Il est temps que je me mette à nu.

Votre doublage dans Mutafakaz. Deux films dont vous êtes à l’affiche. Où aimeriez-vous porter votre carrière cinématographique maintenant ?

Gringe : 3 avec le film Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Eric Métayer. Aucune idée, je fonctionne aux rencontres et au feeling. Je découvre à peine l’exercice de la comédie et j’adore ça. Si ça pouvait continuer ce serait extra.

A l’image, vous êtes indétachable d’Orel. Et vice versa. Vous parlez souvent « d’être un vieux couple « . Quel relation vous entretenez en off?

Gringe : Celle d’un vieux couple. Pas besoin de trop se calculer pour apprécier les quelques moments qu’on partage ensemble. On a construit quelque chose de précieux sur cet équilibre là.

Carbone d’Olivier Marchal, avec Benoit Magimel, Gringe, Gérard Depardieu, sortira en salles le 1 er novembre.

Ouverture du Festival Lumière 2017 : entre hommage et célébration

« Show must go on » pour l’Ouverture du Festival Lumière 2017. La cité lyonnaise a accueilli, ce samedi 14 octobre, la 9ème édition du Festival : une soirée d’ouverture marquée par les multiples hommages à un parterre de stars (Eddy Mitchell), par les présentations des master class dédiées à Guillermo Del Toro ou Tilda Swinton et par une projection remastérisée de La Mort aux Trousses d’Alfred Hitchcock.

Le Festival Lumière qui agite la ville de Lyon chaque année depuis maintenant presque une décennie n’est pas un festival comme les autres. Rempli de films contemporains à l’éclectisme certain, cet événement se veut surtout être une rencontre entre le cinéma et le public, à l’image de cette soirée d’ouverture où les stars et le public se côtoient avec bonhomie comme en témoigne ce « Hola Cabrones » de Guillermo Del Toro et d’Alfonso Cuaron adressé aux spectateurs de la Halle Tony Garnier. D’ailleurs, Thierry Frémaux ne cessera de le répéter durant cette commémoration inaugurale : ce festival clame son amour pour le cinéma, un cinéma « pour tous », un cinéma qui appartient à chacun d’entre nous. Et il ne s’y trompe pas, car le public est déjà acquis à sa cause. Dès 15h30, sous un soleil de plomb, la marée lyonnaise commença à s’amasser devant les strates de la Halle Tony Garnier, lieu de la soirée. Dans la foule qui se regroupe, les sentiments sont divers, entre l’enthousiasme de parcourir les salles de cinéma durant toute la semaine pour voir quelques petites pépites et l’attente populaire de voir enfin les têtes connues arpenter le tapis rouge du festival.

C’est alors sous la chaleur mais dans la bonne ambiance que la soirée d’ouverture du Festival Lumière 2017 débute. Chacun sillonnera les stands de sandwich ou de tee shirt à l’effigie de Wong Kar Wai, prix Lumière 2017, pour trouver la meilleure place possible et entendre finalement « The Ecstasy of Gold » d’Ennio Morricone retentir, ce qui annonce l’entrée des stars dans les gradins. Alors que les célébrités défilent les unes après les autres, dans le sourire et avec un Thierry Frémaux enjoué et chaleureux – que ce soit Alexandre Desplat, Tilda Swinton ou même Michael Mann, et Alfonso Cuaron – c’est Catherine Frot qui gagnera le match des applaudimètres avec un accueil extrêmement chaleureux. Mais la star de la soirée était belle et bien Eddy Mitchell, comme l’indiquait la Une du journal du Festival avec son titre « tapis rouge pour Monsieur Eddy ». « Pas de Boogie Woogie » raisonne  alors et la salle se lève dans une Standing ovation pour un Eddy Mitchell aux anges.

Thierry Frémaux n’a pas encore pris le micro de la soirée que le public est déjà conquis. Tout le monde se rassied dans une certaine allégresse puis le maître des lieux prend enfin la parole pour dévoiler le déroulement de cette semaine vouée au cinéma, avec près de 180 films à l’affiche. De son discours, on sent un attachement certain pour ce festival, une fierté, une passion qui est communicative, et une envie de la partager avec son public : des vidéos montrant les films qui seront présentés cette semaine, des montages vidéodisques émouvants, des multiples remerciements pour les personnalités du festival et de cette soirée, un karaoké géant avec le public sur « La Dernière Séance » d’Eddy Mitchell, des petites blagues avec son compère Jean-Michel Aulas, Thierry Frémaux embrasse alors son événement en plein coeur.

Mais derrière ses multiples congratulations, qui peuvent paraître d’usage et consensuelles, et faire de cette soirée d’ouverture une grande kermesse de flatteries auto-satisfaites mais jamais gratuites, la soirée se voit tout de même embellie par un amour du cinéma des plus sincères : que ce soit le sourire ému d’une élégante et sublime Tilda Swinton ou les interventions de Bertrand Tavernier assorties d’un coup de gueule humble et beau contre la « nécrologie rance » de Didier Péron sur la carrière de l’acteur du « Crabe Tambour », Jean Rochefort. Tavernier parlera également de « Coup de torchon » et de sa collaboration avec Eddy Mitchell, avec un amusement certain. Non sans rire, il dira que pour jouer « un personnage aussi bête » que Nono, il lui fallait un acteur « extrêmement intelligent ». Avec dignité, le réalisateur voit alors la soirée prendre une autre ampleur et met enfin le cinéma au centre des festivités. Au-delà de Jean Rochefort, le festival n’oublie pas d’autres disparus, comme cet hommage à Jerry Lewis.

Comme indiqué auparavant, le Festival Lumière est une fête du cinéma où l’on verra l’antre fantastique d’un Guillermo Del Toro côtoyer la beauté filmique d’une Tilda Swinton et, la magie visuelle d’un Wong Kar Wai s’accouder au cinéma nébuleux d’un Henri-Georges Clouzot. Loin du tumulte d’Hollywood et des affaires d’Harvey Weinstein, le Festival Lumière applaudit le cinéma, ouvre ses portes à son public dans la simplicité et la joie mais aussi dans l’absence du Prix Lumière Wong Kar Wai qui, comme à l’accoutumée, sera présent pour la soirée de fermeture. C’est alors que la soirée se finit par la projection remastérisée et permise par la Warner de La Mort aux Trousses d’Alfred Hitchcock. Même si presque tout le monde connait le film, c’est avec un grand plaisir que l’on redécouvre cette œuvre d’espionnage sur grand écran qui symbolise parfaitement le Festival Lumière : un cinéma qui allie technicité cinéphile et aura populaire. Et ça fait beaucoup de bien. Bon festival à tous ! 

Ici, le programme du Festival. 

Interview de Dimitri Kourtchine, réalisateur de la websérie Tous Zombies

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A la rentrée, Arte Creative a mis en ligne une nouvelle websérie : Tous Zombies. Un documentaire découpé en 13 épisodes qui s’interroge sur la place du zombie dans notre société à travers son histoire dans la pop culture. A cette occasion, le réalisateur Dimitri Kourtchine a accepté de répondre à nos questions.

Quelle est votre profession exactement, êtes-vous journaliste au départ ? 

Non, je suis documentariste. Je me considère comme un réalisateur de documentaires, après les notions sont assez floues et se recoupent par endroit. Cependant j’ai un regard plus particulier et personnel sur les faits qu’un journaliste.

Avant Tous Zombies, aviez vous réalisé d’autres documentaires ? 

Tout à fait, je me suis occupé pendant assez longtemps d’un programme court pour France 5, puis j’ai fait Rocky IV – Le coup de poing américain il y a trois, quatre ans et ensuite Révolution VHS produit par Arte et qui a été diffusé ce 1er septembre. Et maintenant Tous Zombies, qui est une websérie mais qui est conçue comme un tout et qui fait à peu près la longueur d’un film.

Pourquoi avoir choisi le format de la websérie plutôt qu’un long-métrage ? 

C’était une donnée de départ. En fait, c’est une réflexion qu’on a eu avec Arte Creative, et notamment avec Daniel Khamdamov (chargé de programme). Eux font principalement, voire exclusivement, des webséries. Après c’est quelque chose qui colle bien avec le zombie. C’est un monstre qui est très multi-facettes et il se prête plutôt bien au format épisode. Donc à la fois c’est quelque chose que je n’ai pas vraiment choisi et au final quelque chose dont je me suis bien accommodé.

Pourquoi les zombies ? Était-ce votre idée de départ, un sujet qui vous attirait personnellement ? 

Pas du tout, c’est un sujet qui a été lancé par les gens d’Arte, et donc Daniel Khamdamov, qui lui est passionné de zombies. Moi je n’avais vu quasiment aucun film de zombies auparavant. Je ne suis pas un grand adepte de films d’horreur et surtout pas de films de zombies puisque ça m’effraie vraiment. Je m’en suis tenu éloigné pendant 35 ans et voilà j’ai été obligé de m’y plonger pour la série. Mais du coup ça a été une façon pour moi de réfléchir à une question que je ne m’étais jamais posée : pourquoi ça m’effraie autant ? Qu’est-ce qui me touche au point que je sois effrayé par une simple image ? La réflexion que j’ai menée dans Tous Zombies c’est un peu ça, c’est la réponse à la question : pourquoi une telle angoisse par rapport à cette figure là en particulier ?

Vous avez réussi à interviewer George Romero. Comment arrive-t-on à convaincre un tel cinéaste de participer à une websérie française ? 

En le contactant, en essayant de le convaincre, en essayant de défendre le sujet et l’angle que nous avions. On avait déjà un trailer qu’on a pu lui envoyer pour lui donner la couleur de ce qu’on allait faire. Il a bien vu que la vision qu’on défendait rejoignait en partie, voire en beaucoup de points, la sienne. Et puis on est allé le voir à Toronto quand la version remasterisée de La nuit des morts vivants ressortait au cinéma. Voilà, il y a un certain nombre de choses qui ont permis cette rencontre. Et puis c’était quelqu’un d’extrêmement ouvert, sympathique et généreux. C’est aussi dû à son caractère très agréable qu’on a pu le rencontrer.

Dans le documentaire, vous retracez toute l’histoire du zombie, de Haïti à The Walking Dead, mais qu’en est-il de son avenir ? Maintenant qu’elle est entrée dans notre culture, qu’elle est passée de marginale à mainstream, est-ce que d’après vous, la figure du zombie a encore de beaux jours devant elle ? Mais surtout, plus important, est-ce qu’elle va réussir à se renouveler ? Ou est-ce qu’elle n’a pas déjà dit tout ce qu’elle avait à dire sur notre société ?

Je ne peux pas vraiment vous dire, si moi j’avais quelque chose à dire dans une autre forme que documentaire j’essaierais de le proposer. Il y a encore des films, encore beaucoup de choses qui sont créées autour de ce monstre-là. Et des choses réussies, comme Dernier train pour Busan qui est un film coréen sorti l’année dernière. Il correspondait totalement aux codes du film de zombies : politique, angoissant, terrifiant. Il était dans la pure lignée de ce qui a déjà été fait et pourtant apportait une redéfinition, pas tellement du monstre, mais des problèmes qu’il pose. Tant qu’il y aura des problèmes humains il y aura clairement du zombie, parce que le zombie ne fait que ça : révéler les relations humaines. Comme dit Eric Dufour dans la websérie, le zombie on s’en fiche, c’est l’être humain qui est intéressant. Ce sera toujours un monstre utile. Maintenant je pense qu’effectivement, on a vécu une espèce d’apogée, et peut-être même que le zombie est en train de passer un peu de mode. Comme les zombies walks qui étaient très populaires il y a quelques années et qui aujourd’hui commencent un peu à s’essouffler. Des gens que j’ai rencontrés à Lyon m’ont dit qu’ils avaient créé ça dans l’enthousiasme il y a dix ans et que maintenant ils avaient un peu fait le tour de la question. Donc voilà, il a l’air quand même de s’essouffler, surtout le blockbuster qui l’a un peu aseptisé, il ne fait plus aussi peur qu’avant. Il faut qu’il se régénère, qu’il fasse de nouveau peur, qu’il fasse appel à nos angoisses les plus primales. Ce n’est pas du tout exclu, ce ne sera peut être pas tout de suite, mais ça va arriver.

Dans le dernier épisode, vous faites le rapprochement avec Trump mais aussi la manière dont les migrants sont montrés aux informations. Peut-être que le renouveau du zombie passera par là, qu’il deviendra à nouveau politique, qu’il représentera à nouveau la peur de l’étranger, la peur de l’autre ?

C’est ça, c’est là dessus qu’on a fini la websérie et c’est un épisode un peu polémique. Aujourd’hui il est tellement partout qu’il a fini par envahir notre inconscient. La plupart des films de zombies (et plus généralement le film d’horreur) notamment ceux de Romero étaient là pour dénoncer le racisme, démonter la façon dont on voyait l’autre. Alors que là, au contraire, on utilise ces codes pour asseoir un ordre établi et pour enfermer certaines catégories de personnes dans des clichés.

En regardant votre websérie, ça nous donne envie d’approfondir un peu plus sur le sujet, et bien qu’elle nous donne déjà pas mal de références, est-ce qu’il y a aurait un film ou une série que vous conseilleriez particulièrement ?

Oui, alors encore une fois, je ne peux pas dire que j’ai tout vu. J’en ai vu un certain nombre mais il y a une telle production qu’il est impossible d’avoir tout vu en terme de zombie. Un film qui m’a plu, même si on en parle pas dans le documentaire, c’est 28 semaines plus tard (la suite de 28 jours plus tard). J’ai trouvé que c’était un film très efficace, très bien mené et je me suis mis à la place du héros. A partir du moment où il a réussi à me questionner sur ma propre vie, c’est qu’il a réussi son coup.

Est-ce que faire ce documentaire vous a réconcilié avec le zombie du coup ? 

(Rires) Oui tout à fait, ça a clairement été une façon d’exorciser ça. J’y vois beaucoup plus d’intérêt qu’avant. Je ne vais pas vous dire que je vais prendre plaisir à regarder des films de zombie mais en tout cas, j’y vois tout l’intérêt, toute la lecture qu’on peut en avoir, en quoi cette production aussi s’inscrit dans une histoire déjà longue du genre et effectivement ça devient du coup plus intéressant.

Est-ce que vous avez rencontré certaines difficultés en faisant cette websérie ? 

La difficulté ça a surtout été de circonscrire le projet. Parce que le zombie est présent dans des domaines tellement différents. On a un épisode un peu bonus qu’on va mettre en ligne prochainement, à propos de scientifiques qui utilisent la forme du zombie (sous forme humoristique) pour calculer la façon dont  les épidémies se développent dans la population. Donc voilà, chacun y voit ce qu’il a envie d’y voir. La difficulté ça a été de resserrer le projet et au final essayer de ne pas se perdre dans tout cet univers. De même comment choisir mes interlocuteurs, pour ne pas être encore une fois débordé par la masse d’informations et d’analyses qu’il peut y avoir sur le zombie ? Après les gens qui s’intéressent beaucoup aux films d’horreur sont les gens les plus gentils, les plus ouverts que j’ai rencontrés. Pour avoir une interview, pour discuter, ça n’a jamais été un problème.

Parmi tous les interlocuteurs avec qui vous avez pu discuter, y a-t-il une rencontre qui vous a particulièrement marqué ?

Alors il y a eu George Romero évidemment. Mais s’il ne fallait en citer que quelques uns, il y a forcément la survivaliste américaine. J’avais discuté avec elle au téléphone auparavant, elle m’avait dit qu’elle avait des armes mais de là à les voir en vrai, de la voir ouvrir son coffre fort et voir son arsenal, ça a été intense. Il y avait des rappeurs, les Flatbush Zombies, qui étaient assez impressionnants parce que c’est un peu des stars du milieu. Juste avant le concert, c’est un moment où on avait un peu de temps pour les interviewer, ça a été assez intense. Toutes les rencontres ont été super mais Eric Dufour, le philosophe, c’est celui que j’ai mis le plus de temps à convaincre, plus que George Romero. C’est un professeur d’université qui donne assez rarement d’interview et j’avais trouvé son livre (Le cinéma d’horreur et ses figures) très brillant, il apportait des choses très intéressantes. C’était très difficile de le convaincre parce qu’il n’aime pas les interviews, ça ne l’intéresse pas, il n’aime pas se faire filmer. Finalement quelque part c’est ça qui donne un contraste à l’entretien parce que justement c’est quelqu’un qui a un discours qui n’est pas habituel, à sa façon de se tenir, de s’exprimer, il a quelque chose d’original qui est un peu désarçonnant, étonnant, mais qui marche plutôt bien. C’est un discours qu’on écoute parce qu’il sort de l’ordinaire.

Avez vous d’autres projets en cours ? 

J’ai des projets en cours mais rien qui ne soit très sûr pour l’instant. Si j’avais été un peu plus avancé j’aurais été heureux de vous en parler. Ce sont des projets qui sont souvent liés au cinéma et au pouvoir de l’image. Comment l’image est produite, comment elle reflète des situations historiques et en même temps comment elle les influe ? Dans Rocky, VHS et Tous Zombies c’est  ça aussi : quel est le pouvoir de l’image ? Parfois c’est un peu plus détourné que ce qu’on croit, ça agit d’une façon un peu cachée. C’est une question qui m’intéresse pas mal. Mais je pense que je vais faire une petite pause sur le cinéma d’horreur, peut être regarder Amélie Poulain (rires). Je plaisante, mais à partir du moment où ça me faisait peur c’est là que ça m’intéressait. Le ton du documentaire est assez noir, on n’a peu parlé de la parodie parce que c’est quelque chose qui m’intéressait moins, quand on en rigole c’est qu’on est moins effrayé et moi ce qui m’intéressait vraiment c’est quand ça me faisait peur, c’est là que j’avais envie de creuser. Avec le film de Fulci j’étais obligé de me cacher les yeux, contrairement aux films d’aujourd’hui qui ne sont plus du tout effrayants. Ce sont des choses très basiques, et puis on revient vers la figure du héros blanc qui sauve, pas le monde mais presque. C’est l’antithèse de La nuit des morts vivants.

Extrait : Tous Zombies (1/13) – Zombieland

https://www.youtube.com/watch?v=aYsfOAHPSdc&list=PLAS2c8lAJ7dTUSfp-6iU-BKHK_XfI0Q13

L’Atelier, portrait d’une jeunesse en quête d’expression

Véritable diatribe politique contre la place des écrans dans la colère qu’ils exposent ou film d’une humanité jaillissante sur des sentiments contraires ? L’Atelier questionne nos vies, notre société, notre monde et frappe nos émotions. Laurent Cantet est infiniment doué pour théoriser nos existences contemporaines.

Synopsis : La Ciotat, été 2016. Antoine a accepté de suivre un atelier d’écriture où quelques jeunes en insertion doivent écrire un roman noir avec l’aide d’Olivia, une romancière connue. Le travail d’écriture va faire resurgir le passé ouvrier de la ville, son chantier naval fermé depuis 25 ans, toute une nostalgie qui n’intéresse pas Antoine. Davantage connecté à l’anxiété du monde actuel, il va s’opposer rapidement au groupe et à Olivia, que la violence du jeune homme va alarmer autant que séduire.

Les films d’écriture où des professeurs donnent le goût d’écrire ou ne serait-ce que d’apprendre à des élèves en difficulté, il y en a eu. Laurent Cantet en a d’ailleurs plus ou moins tiré lui même le sujet d’Entre les murs, récompensé d’une Palme d’Or à Cannes en 2008. Ici, L’Atelier réussit parce que ce n’est pas réellement un film sur l’écriture, qui ne sert que de toile de fond pour parler de la complexité des relations sociales, de la construction ou déconstruction du collectif. Comme à son habitude, le réalisateur va au delà de son thème général pour proposer des réflexions socio-politiques. C’est dans un stage d’écriture où un groupe de jeunes, tous envoyés par la mission locale, se rejoint pour travailler autour de l’écriture d’un roman. Chacun a son histoire et sa personnalité bien trempée : Antoine livre ses récits violents, Malika ne parle que de son grand père, Fadi se rebelle, Boubacar détend l’atmosphère. Et au milieu de tous, Marina Foïs toujours fabuleuse, dans le rôle d’Olivia, l’écrivaine en charge de mener ce groupe vers l’écriture. Elle excelle en leader mais chaque membre du groupe ne démérite pas non plus ; recrutés lors d’un casting sauvage, on pourrait véritablement croire qu’ils incarnent leur propre rôle sans avoir vraiment trop à en faire pour jouer.

Entre les lignesl-atelier-marina-foïs-matthieu-lucci

Cependant, Laurent Cantet ne se contente pas de dépeindre une jeunesse que le pouvoir des mots atteint. Il fait plutôt de celle-ci son porte parole pour relater la société qu’il connaît en choisissant de resserrer ses propos sur Antoine ; jeune bouillonnant qui permet à Matthieu Lucci de se faire remarquer. Le garçon ne parle pas, demeure solitaire mais captive par son regard sombre qui, on le sait, est rempli d’un quelque chose que l’on tente de découvrir tout le long du film. Contre qui est-il en colère ? Contre lui même, contre les autres ? Chaque mot sortant de sa bouche ou de son crayon respire la haine. L’atelier doit servir à l’écriture d’un roman noir mais c’est pourtant ce même atelier qui se transforme en film noir dans lequel Marina Foïs se retrouve prisonnière entre fascination et angoisse. Elle ne peut se résoudre à abandonner ce jeune homme, qui, selon elle, a besoin d’aide.  Le côté torturé et tourmenté de l’adolescent réussit totalement à embarquer le spectateur ailleurs que ce qu’il pouvait en attendre, qui se passionne alors pour la psychologie du personnage. Olivia se retrouve ainsi à cheval entre deux sentiments quant à Antoine, avec qui ils se livrent à un jeu d’espionnage réciproque. Elle va chez lui, se documente sur ses amis en regardant sa page Facebook, il lit ses livres, regarde ses interviews. Jusqu’où iront-ils et surtout que cherche à nous dire le cinéaste avec cette relation équivoque ?

Cantet fait alors tourner son film en thriller et fait surgir l’actualité frappante à travers la violence contenue d’Antoine, qui ne demande qu’à être extériorisée. Une violence surtout psychologique avec ses multiples provocations, ses allures d’extrême droite et son nationalisme gerbant jusqu’au tournant effrayant. La romancière canalise le jeune à la recherche de ses propres limites, ce jusqu’à un certain point. Pourtant, il apparaît que sa personnalité va bien au delà de son patriotisme certain mais douteux sur lequel on peut d’ailleurs s’interroger largement. On se plaît à penser que son extrême provocation n’est qu’un amusement ou peut être que l’on essaie de se rassurer comme le fait la romancière dans le film. L’écriture apparaît alors comme bienfaitrice et comme la meilleure thérapie pour endiguer le mal qui tente parfois de nous submerger, jusqu’à un final qui laisse sans voix avec un discours que l’on arrive même à comprendre tant l’on est rentré dans l’esprit trouble et complexe d’Antoine.

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L’Atelier : Bande Annonce

L’Atelier : Fiche Technique

Réalisation : Laurent Cantet
Scénario : Robin Campillo, Laurent Cantet
Interprètes : Marina Foïs, Matthieu Lucci, Warda Rammach, Florian Beaujean, Issam Talbi, Mamadou Doumbia, Julien Souve, Mélissa Guilbert
Musique : Bedis Tir, Edouard Pons
Image : Pierre Milon
Montage : Mathilde Muyard
Producteur : Denis Freyd
Sociétés de production : Archipel 25, France 2 Cinema
Société de distribution : Diaphana Distribution
Durée : 113 minutes
Genre : drame
Date de sortie : 11 octobre 2017

France – 2017