Critique : Hacker, un film de Michael Mann

Hacker, un techno-thriller à l’ambition démesurée, sublimée par une mise en scène virtuose mais alourdie par un scénario quelque peu convenu !

Synopsis : À Hong Kong, la centrale nucléaire de Chai Wan a été hackée. Aucune tentative d’extorsion de fonds ou de revendication politique n’a été faite. Ce qui a motivé cet acte criminel reste un mystère. Un groupe de hauts gradés de l’APL (Armée populaire de libération chinoise) charge le capitaine Dawai Chen, spécialiste de la défense contre les cyberattaques, de retrouver et de neutraliser l’auteur de ce crime. À Chicago, le Mercantile Trade Exchange (CME) est hacké, provoquant l’inflation soudaine des prix du soja. Carol Barrett, une agente chevronnée du FBI, encourage ses supérieurs à associer leurs efforts à ceux de la Chine. Formé au MIT, avec une parfaite maîtrise de l’anglais, l’officier chinois insiste pour que ses homologues américains libèrent sur le champ un célèbre hacker détenu en prison : Nicholas Hathaway.

Le dernier des Mohicans.

Cinéaste esthète, à la fois peu prolifique et très exigeant, Michael Mann est comme l’un de ses films tend si bien à le souligner, le dernier des Mohicans. Nivelant au biais d’une filmographie résolument cartésienne l’Homme dans toute sa complexité et sa psychologie, Mann demeure toutefois à l’instar de la plupart des metteurs en scène du Nouvel Hollywood, résolument orienté vers le passé. La Prohibition et l’essor de la criminalité américaine des années 1930 avec Public Enemies, le flegme et l’indéfectible assurance des années 80 et décapotables avec Miami Vice, le renouveau du polar vengeur avec Heat ; autant d’itérations tendant à prouver que le cinéaste américain se plait à éluder par le biais de genres iconique du cinéma, des histoire, qui une fois passés sous son scope, ultra-réaliste et détaillé – ses deux marques de fabriques – se démarquent clairement de la mêlée visuelle mondiale. Autant chantre de l’image – comme en atteste sa clairvoyance d’avoir été l’un des premiers à filmer avec une caméra numérique (Collateral) – que figure patriarcale du cinéma américain, sa carrière en dent de scie, n’en a pas moins altéré son envie de raconter des histoires, comme le prouve son retour avec Hacker (Blackhat), passé pourtant à la trappe, faute d’une conjoncture schizophrène voyant les super-héros accaparer le devant de la scène et le hack de Sony Pictures réveiller dans l’inconscient collectif l’intérêt pour les dangers que représente aujourd’hui la technologie.

La réminiscence d’un grand cinéaste.

A l’aune d’une société devenue interconnectée et dont la technologie fait désormais partie intégrante, il demeurait mystérieux, si ce n’est anecdotique, de ne voir pulluler sur les écrans cette race de films ou l’ordinateur et ses méandres nébuleux pouvait constituer l’atout principal. En effet, peu de films se sont risqués sur les pentes de la cybercriminalité, notion fluette, insaisissable et finalement très peu cinégénique. Une tare qu’Hacker a semblé vouloir corriger mais d’une bien maladroite manière.

Pionnier du cinéma de l’avant-garde, le choix de Mann constituait aux premiers abords un choix résolument énigmatique, tant sa dextérité visuelle et psychologique ne coïncidait que très moyennement avec l’image haletante, complexe et sinueuse du cyber-thriller. Pourtant, dès la scène d’ouverture, Mann, sans doute désireux de fédérer le public acquis à sa cause, décide d’opérer avec la maestria qu’on lui connait un tour de force visuel bluffant, en filmant un acte cybercriminel d’un point de vue informatique. Diodes illuminées, flots de données filant à travers un dédale noirâtre, on s’enfonce alors à travers l’infiniment petit d’autant de composants d’un banal ordinateur soudain devenu le lieu de théâtre d’un acte criminel, en l’espèce la destruction d’un réacteur nucléaire.

Sobre et classieuse, cette introduction hautement immatérielle et versant dans le plus pur formalisme laissait augurer un spectacle disséquant avec brio cette peur et cette perte de contrôle, revendiqué par son metteur en scène et portée jusque sur l’affiche. Pourtant, à bien des égards, force est de constater que cette ouverture ne constitue que la réminiscence du cinéaste, ayant sans doute perdu son aura et son mojo au fil des années.

Un techno-thriller nébuleux très passéiste.

Car si il demeure évident que la filmographie de ce metteur en scène perdurera à travers les générations, autant pour son univers visuel que son hyper réalisme, Hacker ne constituera toutefois qu’un bien maigre jalon en son sein, tant l’entièreté du propos semble dénoter un désintérêt ou une absence de compréhension aberrante, chose impensable quand on connait la minutie légendaire du bonhomme. Car oui, le seul véritable problème se posant avec Hacker est son scénario. Convenu, empli de propos virant à la lapalissade obséquieuse ou au cliché le plus sommaire, la trame semble comme engoncée, tiraillée entre le désir de Mann d’emballer un thriller rondement mené et annihilant une partie de la concurrence, et celle de se muer en parangon des dangers d’Internet. Il demeure dès lors d’autant plus regrettable de voir ce vétéran tenter d’explorer les méandres de ce milieu cybercriminel, là où certains n’auraient esquissé qu’un simulacre facétieux, pour finalement en tirer une histoire aux enjeux certes relativement contemporains mais au déroulement assez prévisible.

Hacker n’étant finalement pas le grand film attendu sur la prédation technologique ou la solitude de l’humain 2.0, il n’en demeure pas moins une œuvre manienne dans le plus pur style du genre. Mise en scène au cordeau, tantôt hypnotique et atmosphérique éludant avec une maestria folle les différents acteurs de cette enquête nébuleuse, elle est aussi le parfait réceptacle pour le héros mannien, être fantomatique aux chimères dévastatrices et dont le mutisme et l’assurance sans borne de Chris Hemsworth, débarrassé de sa redingote baroque et chevaleresque de Thor, rendent pleinement justice.

Se démarquant aisément des productions actuelles par son rythme multipliant les ruptures de tons, entre hypnose, contemplation et violence vengeresse, Hacker parvient parfois à se payer le luxe d’égaler les meilleures itérations maniennes, notamment par le biais de sa construction, transformant  par paliers une énigme abstraite en une confrontation viscéralement brutale. Au début, Hathaway et l’équipe d’enquêteurs n’ont que leurs claviers et leurs écrans pour identifier un criminel insaisissable. Mais au fil de l’enquête, la réalité finit par imbiber le récit avant d’exploser avec une force de plus en plus percutante. Il y a d’ ailleurs dans ce parcours une forme de fatalité apparemment régressive qui mène du collectif à l’individuel, de la pureté technologique à la barbarie primitive, du défi virtuel à une confrontation quasi biblique,  tourné là encore comme une forme d’hommage au cinéma, tant l’affrontement des deux Némésis rappelle avec une certaine insistance les relents fantomatiques du western.

Loin du ratage complet annoncé ou du techno-thriller visionnaire attendu,  la dernière itération mannienne, toujours construite à travers une dualité oscillant entre réalisme documentaire et dramaturgie classique, prouve une fois de plus que Mann, non désireux de travestir son style pour accrocher aux modes de l’époque, préfère capter un sujet pour en user de manière passéiste, illustrant cette aura fantomatique et délibérément vintage entourant le metteur en scène.

Hacker – Bande-annonce #2 VOST

Hacker (Blackhat) : Fiche Technique

États-Unis – 2015
Réalisation: Michael Mann
Scénario: Morgan Davis Foehl, Michael Mann
Interprétation: Chris Hemsworth (Nick Hathaway), Tang Wei (Chen Lien), Viola Davis (agent Carol Barrett), Ritchie Coster (Kassar), Holt McCallany (agent Jessup), Yorick van Wageningen (« Le Boss »), Wang Leehom (Chen Dawai), Andy On (Insp. Alex Trang)…
Image: Stuart Dryburgh
Montage: Joe Walker, Stephen E. Rivkin, Jeremiah O’Driscoll, Mako Kamitsuna
Musique: Harry Gregson-Williams, Atticus Ross
Producteur: Thomas Tull, Michael Mann, Jon Jashni
Production: Legendary Pictures Production, Forward Pass
Distributeur: Universal Pictures International France
Genre: Thriller, Action
Date de sortie: 18 mars 2015
Durée: 2H13

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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