Mr. Mercedes, la recette d’une adaptation réussie

En adaptant Mr. Mercedes, David E. Kelley montre ce que l’on peut faire en prenant au sérieux les romans de Stephen King.

Synopsis : 2009. Depuis le milieu de la nuit, de nombreux chômeurs de Bridgton, Ohio, se pressent à la porte d’une foire à l’emploi. Une Mercedes arrive et, sans prévenir, fonce dans la foule, tuant une dizaine de personnes. Deux ans plus tard, Bill Hodges, l’inspecteur qui a enquêté en vain sur ce crime et qui est désormais à la retraite, reçoit sur son ordinateur des messages d’un homme qui dit être le tueur à la Mercedes.

Cette année 2017 est très riche en adaptations du King. Hélas, les séries inspirées de ses romans peinent toujours à convaincre : après la catastrophique Under the dome, The Mist ne parvient pas vraiment à relever le niveau.

mr-mercedes-stephen-king-critique-serie-brendan-gleeson

Très vite, ce Mr. Mercedes se démarque. L’attaque criminelle qui ouvre la série mise sur une réalisation sobre, qui ne cherche pas à multiplier les effets choc. Et c’est cette sobriété même qui permet à la scène d’atteindre son objectif : montrer la tragédie de ces victimes.

La saison va constamment jouer sur ce même principe. Il faut dire que David E. Kelley, le créateur de la série, est déjà un vieux routier des productions télé : La Loi de Los Angeles, Un drôle de shériff, Chicago Hope, The Practice, Ally McBeal… Il n’a plus à prouver son talent, et on le voit à l’œuvre ici.

Rythme lent pour une ambiance angoissante

mr-mercedes-critique-serie-stephen-king-david-e-kelley-brendan-gleeson

Après la scène d’introduction, la série se concentre sur les deux antagonistes : d’un côté Bill Hodges, officier de police à la retraite, et de l’autre Brady Hartsfield, le tueur. C’est là que l’amateur des romans de King se dit qu’il a enfin une adaptation sérieuse. En effet, chez l’écrivain, l’horreur n’est jamais une fin en soi, elle ne surgit pas de nulle part elle découle directement de la psychologie des personnages. C’est parce qu’elles oublient cela que la majorité des adaptations restent superficielles. Et c’est justement cela qui va servir de base à Mr. Mercedes : une plongée dans la psyché de ses personnages.

D’où le rythme lent de la série. Certains s’en plaindront : Mr. Mercedes ne cherche pas à faire une surenchère de scènes gore. La série suit son petit rythme qui non seulement n’empêche pas la tension de s’installer progressivement, mais qui aboutit, en fin de saison, à des épisodes où l’ambiance devient de plus en plus insoutenable. Au lieu de nous dire d’un coup que Brady est un instable mental, les scénaristes préfèrent nous faire ressentir cette instabilité. Le résultat est nettement plus probant : une ambiance installée lentement mais méticuleusement vaut mieux que des hectolitres d’hémoglobine ! Et lorsque l’on arrive aux derniers épisodes de cette première saison, le suspense est dense et l’atmosphère franchement angoissante.

Personnages marginaux

Donc, Mr. Mercedes va s’intéresser à ses personnages.

D’un côté, Bill Hodges. Policier à la retraite, il est devenu une sorte de loque humaine imbibée d’alcool. Se sentant inutile, il est rongé par le remords de toutes les enquêtes qu’il n’a pas su mener à leur terme, en particulier celle du tueur à la Mercedes. Autour de lui va se former toute une communauté. Il y aura Jerome Robinson, jeune étudiant à l’avenir prometteur ; Holly Gibney, jeune femme mentalement fragile mais très douée en informatique ; Allie, la propre fille de Bill, qui cherche tous les moyens pour attirer l’attention de ses parents ; Lou Linklatter, vendeuse spécialisée en informatique, ou encore Deborah Hartsfield, la mère du tueur, ancienne gloire du lycée devenue, elle aussi, une alcoolique et développant avec son fils une relation fortement teintée d’inceste.

Autant de personnages qui ont tous un point commun : ils sont les perdants du Rêve Américain. Ce sont ceux que l’Amérique laisse sur le bord de la route, des marginaux qui soit sont trop vieux, soit n’ont pas la bonne couleur de peau ou les bonnes préférences sexuelles (Lou est lesbienne, et cela lui sera reproché à longueur de série par les clients du magasin où elle travaille). Du coup, chacun de ces personnages a, à un moment ou à un autre, quelque chose à prouver. Bill veut prouver qu’il est encore capable d’arrêter un tueur. Holly veut prouver qu’elle n’est pas la folle qui parle toute seule. Jerome veut prouver que l’on peut être noir, venir d’un quartier pauvre, et réussir ses études. Même Deborah a un sursaut d’orgueil qui la pousse à vouloir changer de vie.

mr-mercedes-critique-stephen-king-serie-brendan-gleeson
Stephen King lui-même fait une petite apparition lors d’un épisode

Portrait d’une Amérique désabusée

Au-delà même du suspense de son enquête ou de la profondeur psychologique de ses personnages, Mr. Mercedes se démarque aussi, comme le roman dont il est l’adaptation, par une description critique de l’Amérique moderne. Un pays qui laisse de côté une partie de plus en plus importante de sa population. Que la série commence lors d’une foire à l’embauche, où les chômeurs se pressent par milliers, montre bien l’état désastreux du pays, aussi bien économiquement qu’humainement.

Les États-Unis de Mr. Mercedes, c’est aussi le pays de la violence et de la parano. A ce titre, Brady ressemble plus à un symptôme, le symptôme d’un pays malade qui pense que seul le recours à la violence peut changer les choses. Pire : lorsque le tueur, pourtant décrit dès le début de la série comme un psychopathe monstrueux, s’en prend à un fasciste, le spectateur est presque content, comme si cette auto-justice constituait la seule réponse possible à la violence de la société.

En bref, Mr. Mercedes réunit tout ce qu’il faut pour réussir une bonne adaptation de King : de bons personnages, un rythme qui permet d’installer lentement mais sûrement une ambiance de plus en plus angoissante, du suspense, et même une critique à peine voilée du modèle social américain. L’ensemble fournit ce qui est sans doute la meilleure adaptation d’un roman de Stephen King que l’on ait vue depuis très longtemps et qui, fort heureusement, est renouvelée pour une saison deux (qui devrait donc, en toute logique, être l’adaptation du roman Carnets Noirs).

Mr. Mercedes: bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Igyy_rnaw-Q

Mr. Mercedes : fiche technique

Créateur : David E. Kelley
Réalisateurs : Jack Bender, Kevin Hooks
Scénario : David E. Kelley, Sophie Owens-Bender
Interprétation : Brendan Gleeson (Kermit William « Bill » Hodges), Harry Treadaway (Brady Hartsfield), Jharrel Jerome (Jerome Robinson), Breeda Wool (Lou Linklatter), Kelly Lynch (Deborah Harstfield), Justine Lupe (Holly Gibney), Scott Lawrence (Pete Dixon), Robert Stanton (Anthony « Robi » Frobisher).
Photographie : Armando Salas, Yaron Levy
Montage : David Eisenberg, Cedric Nairn-Smith
Production : Peter Chomsky, Kate Regan, Ellen Stafford, Brian Walsh
Sociétés de production : David E. Kelley Productions, Nomadicfilm, Temple Hill Entertainment, Sonar Entertainment
Société de distribution : Audience Network
Genre : policier
Durée : 10 X 55 minutes

Etats-Unis – 2017

Festival

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Deauville 2026 : I’ll Be Gone in June, le crépuscule d’un monde

Comment les Européens perçoivent-ils l'Amérique ? Et comment ce pays, ancienne terre d'immigration, accueille-t-il les étrangers dans un contexte troublé ? Ce sont les questions que posent, en creux, le premier long-métrage de Katharina Rivilis. Avec "I'll Be Gone in June", la cinéaste allemande signe un récit d'apprentissage à la fois âpre et lumineux, tourné dans le désert du Nouveau-Mexique, sur fond de traumatisme post-11 septembre. Une œuvre très personnelle qui touche par sa sensibilité.

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.