Depuis le 3 avril 2018 est disponible en DVD La Pièce maudite (The Brasher Doubloon), deuxième adaptation du roman La grande fenêtre de Raymond Chandler. Réalisé en 1947 par le méconnu et talentueux John Brahm, le long métrage nous plonge avec le détective Philip Marlowe au coeur d’une affaire tordue.
Synopsis : Le détective privé Philip Marlowe est contacté par la richissime Mme Murdock : elle lui demande de retrouver une pièce d’or ancienne, qui pourrait valoir plus de 10 000 dollars. A peine a-t-il accepté l’affaire qu’il reçoit la visite d’un gangster lui ordonnant de renoncer à son enquête. Pour Marlowe, les problèmes ne font que commencer.
« Règle numéro un du détective privé :
toujours encaisser le chèque avant que le client ne change d’avis. »
– George Montgomery / Philip Marlowe –
On doit à John Brahm de brillants films noirs teintés de gothique et d’expressionnismes : Jack L’Éventreur, Hangover Square, entre autres. La découverte de La Pièce maudite était alors par quelques attentes et notamment un questionnement : qu’allait donc faire Brahm du matériau de Chandler ? Dès le début, un élément semble manquer : le temps. L’intrigue s’installe très vite, trop vite même, à tel point que l’humanité des films de Brahm disparaît derrière une mécanique narrative sur-efficace. Peut-être est-ce lié au scénario ? Après tout, on doit les scripts des deux films cités ci-dessus à un seul et même scénariste, Barré Lyndon. On sait aussi que Brahm a réalisé de nombreux films « adaptés de ». Romans, pièce de théâtre, le réalisateur a retravaillé cinématographiquement un certain nombre d’œuvres, en compagnie de scénaristes qu’il retrouvait parfois sur plusieurs de ses films : Barré Lyndon, Crane Wilbur ; ou d’auteurs importants : James Agee. Arrêtons de supposer et revenons sur le premier constat : l’intrigue va trop vite.
Le fonctionnement mécanique de la narration du film tend à en abstraire tout le charme du mystère. Qui a commis ces meurtres ? Oh, encore un mort ! Mais qui sont ces gens qui semblent aussi mêlés à cette affaire de plus en plus complexe ? Quel est l’objet du crime ? Autant de questions qui laissent place à une certaine passivité du spectateur face au déroulement de l’action. On note pourtant de nombreux efforts du côté de la réalisation pour mettre en place un soupçon d’étrange et une ambiance de polar noir. Jeux d’ombres et de lumières ; demeure si étrangement angoissante qu’on semble transporté ailleurs qu’à Pasadena ; hôtel miteux dans lequel le soleil ne semble pouvoir dépasser le seuil des fenêtres… Brahm a clairement apporté son savoir faire sur ce film. Mais cet apport semble limité dès lors qu’on fait face à des dialogues débités de façon si rapide qu’on a l’impression que la bobine a tourné à quatrième vitesse lors de la numérisation du film. Mention spéciale au premier dialogue entre Marlowe et Mme Murdock. Les mots sont débités par des acteurs convaincants mais ne dépassant jamais la fonction et la psychologie restrainte caractérisant chacun d’entre eux dès leurs premières apparitions. Ainsi on peut dire du film qu’il ne dépasse jamais le stade de l’illustration, malgré les efforts du réalisateur.
Idem du côté de cette édition DVD qui ne se contente que de la présence du film en langue originale avec des sous-titres français. L’absence de bonus audiovisuels n’est pas compensée par quelque livret que ce soit. Notons enfin que la version du film présentée est correcte sans être transcendante, du fait que le long métrage n’est pas édité dans une version remasterisée HD.
Coup d’envoi du festival Séries Mania Lille avec en avant-première Succession, résumé d’une déambulation un peu aléatoire entre le Tripostal (ou se tiennent quelque animations) et la cérémonie d’ouverture.
Ce qu’il faut voir au Village du festival
Installé au Tripostal, juste à côté de la gare, le Village festival se veut le centre névralgique des animations de ce « Festival International Séries Mania Lille Haut de France » (que l’on appellera FISMILHF pour faire plus court….ou juste Séries Mania). Dans l’ordre d’apparition sur deux étages nous avons donc : des agents de sécurités à l’entrée (parfois accompagnés de chasseurs d’autographes), une billetterie, un bar/restaurant, une boutique vendant des livres sur les séries et des coffrets DVD exceptionnellement au même prix que d’habitude (ainsi qu’un « tote bag » pas très beau à sept euros cinquante). Quelques rencontres et concerts sont attendus dans cet espace, ainsi que plusieurs soirées (parce que apparemment, le Nord, c’est surtout les soirées). Ensuite, nous avons quelques reproductions de pièces emblématiques de vos séries préférées. L’endroit idéal pour se faire prendre en photo avec des amis dans des décors de Stranger Things, Le bureau des légendes ou Orange is the new blackavec ses amis (tout seul vous risquez d’avoir l’air un peu bête).
S’ensuit l’espace radio, où vous pouvez vous installer sur des bancs pour écouter des gens parler de séries. Vous pouvez aussi passer votre chemin pour continuer vers l’exposition d’affiche des séries FX (American Horror Story, Legion etc.) avec sa petite partie « interdite au moins de 12 ans » (mais que l’on peut trouver sur google sans problème) qui précède en toute logique l’espace enfant où des animations sont proposées pour donner aux plus jeunes le goût de l’écriture de scénario ou les bases du montage (on a l’air un peu cynique comme ça, mais franchement c’est une bonne idée et les enfants ont l’air content). Puis à l’étage, quelques projections de format court, un escape game sur le thème de Walking Dead (que l’on a pas encore pu tester), deux expo photos (sur Twin Peaks – encore – et sur les lieux de tournages qui existent dans la vraie vie). Et enfin, des bornes de réalités virtuelles, qui vous permettront enfin de mettre la main sur cette technologie miracle qui a récemment fait de Steven Spielberg un cinéaste moyen. Ce n’est que notre avis personnel, mais la qualité de l’image ne nous a pas paru optimale, ce qui casse un peu l’immersion.
On y retournera sûrement à ce « village », en espérant que les animations varient un peu. Sinon, pour les fans hardcore, il est possible d’aller dans le centre commercial en face pour se faire prendre en photo sur une réplique officielle du Trône de fer.
Cérémonie d’ouverture
C’est donc sur les coups de 19h16 pétantes que les hostilités commencent. Un peu plus loin, à l’auditorium du Nouveau Siècle, un tapis rouge, presque comme celui de Cannes, est installé où Martine Aubry, Miss France 2018, Isabelle Adjani (entre autres) et une petite averse qui fait plaisir, ont fait leur apparition. Tandis que repassait la sous-préfète, nous entrons dans le lieu des festivités et prenons place dans un auditorium moins confortable qu’il n’en a l’air. Ce qui est dommage pour une soirée censée durer trois heures (à la louche). On attend que le tapis rouge se termine en regardant l’arrivée du Jury sur grand écran et c’est à 20h30 que commence enfin la cérémonie d’ouverture.
Petit spectacle de danse contemporaine pas désagréable (mais dont on cherche encore le rapport avec le reste) et entrée en scène d’Alexandra Sublet, maîtresse de cérémonie. La présentation ayant duré a peu près 30 minutes, difficile de faire un best of des meilleures blagues. Mais au moins, l’ambiance n’était pas trop morose. Ensuite vient la présentation du Jury, présidé par Chris Brancato (Narcos) et composé de Maria Feldman (False Flag), Clovis Cornilliac (Chefs) et Pierre Lemaitre (Au revoir là haut).
Tenant bien son rôle, Chris Brancato réjouit la salle avec un discours sincère louant la qualité des séries internationales et l’influence qu’elles commencent à avoir sur la production U.S et la culture américaine, tout en notant avec beaucoup d’auto-dérision que « les mots « culture » et « américaine » doivent sonner comme un oxymore à nos oreilles ». Il conclut son discours par cette idée que les séries sont comme « les histoires que l’on se racontait au coin du feu ». Un moment de partage.
Le festival Séries Mania peut donc débuter.
Avant première de Succession (HBO)
Présentée par le showrunner Jesse Armstrong (collaborateur de Armando Ianucci sur The thick of it et In the Loop) et les comédien.e.s Brian Cox et Hiam Abbass, nous découvrons donc en avant première mondiale cette nouveauté HBO.
Imaginez l’oncle Picsou à la tête d’un empire du divertissement (type Disney), sentant sa fin arriver mais refusant de céder son entreprise à ses enfants gâtés, interprété par Brian Cox, dans une histoire écrite par un adepte du langage fleuri. Vous aurez alors une vague idée de l’ambiance de Succession, soit un soap opéra classique, finement interprété par des acteurs impliqués (nous retrouvons également Kieran Culkin dans le même type de rôle ironique qu’il tenait dans Scott Pilgrim et Matthew Macfayden). Quelques répliques font mouches (« j’espère avoir trouvé un homme qui ne laisse pas des traces de coke sur l’Ipad des enfants ») et certaines situations grotesques sortent du lot (une mascotte de parc d’attraction qui vomit par les yeux). Mais à moins d’être un fan inconditionnel de Brian Cox (qui livre une interprétation parfaite) ou d’être accroc à ces univers de nantis qui se tirent la bourre en famille, ces premiers épisodes peinent à éveiller autre chose qu’un intérêt distant. En particulier à cause d’un rythme un peu bancal (le lot de tous les pilotes), une réalisation qui abuse un peu des zooms (pour donner un effet de réel) et ces sièges inconfortables qui commencent à nous scier les lombaires. Et il faut dire que les histoires de rachats d’entreprises présentées comme un sport de combats, depuis Dallas, on connait un peu.
Pierre Lapin, le personnage culte de la littérature enfantine, créé par Beatrix Potter, est la star de ce long-métrage mêlant scènes de prises de vue réelles et animation.
Synopsis : Pierre Lapin croyait s’être débarrassé de son pire ennemi, M. McGregor. Mais un de ses descendants, Thomas McGregor, un Londonien qui se réfugie à la campagne, va alors bouleverser ses plans… Comment voler les légumes du potager ? Comment détruire l’homme qui s’intéresse à la charmante voisine Bea, la grande protectrice des animaux ?
La star de la littérature enfantine, Beatrix Potter, avait publié le conte The Tale of Peter Rabbit en 1902, qui rencontra à sa sortie un immense succès dans les librairies. Il avait déjà été au cœur de plusieurs adaptations destinées pour la télévision. Pierre Lapin représente alors officiellement sa première adaptation cinématographique. Alors qu’on pouvait craindre le pire, l’ensemble est plutôt sympathique malgré quelques évidents défauts.
L’esprit de Beatrix Potter, précurseur de la « fantasy animalière » n’est jamais bien loin dans cette adaptation pourtant plus moderne. L’équipe du film a travaillé avec une filiale de Penguin Random House, à l’origine des premières publications de Pierre Lapin. Certaines scènes ont aussi été tournées dans le Lake District, une région aux paysages sublimes où l’écrivaine a vécu et qui a considérablement influencé ses œuvres. La mise en abyme même avec l’auteure elle-même, interprétée par une pétillante Rose Byrne (Sunshine), est plutôt intéressante. On retrouve ce qui aurait poussé Potter à créer ses œuvres littéraires tout comme on s’amuse à détourner par moments son talent pour le dessin. En parlant de dessin, la scène de flashbacks inspirée des dessins en aquarelle de Potter est une des bonnes surprises de ce long-métrage. Surtout, le rapport entre les humains et les animaux n’est jamais édulcoré. Pour toutes ces raisons évoquées, le film mérite d’être vu en partie pour les efforts à retrouver l’âme des textes de Potter.
Pierre Lapin gagne aussi quelques points concernant l’exposition des personnages. Ainsi, le personnage principal est de plus en plus antipathique au fur et à mesure qu’on avance dans le récit alors que le « méchant » de l’histoire, interprété par un charismatique Domnhall Gleeson (Brooklyn) devient attachant. C’est une bonne chose de présenter un schéma narratif peu habituel dans le cadre d’un film adressé à un très jeune public. Concernant cette relation entre l’animal et Thomas McGregor, qui a le mérite de faire naître quelques gags plutôt sympathiques, le film évite donc un certain manichéisme. Cela dit, il ne faut pas se leurrer : si le film a le mérite de ne pas prendre les enfants pour des débiles comme le font trop de longs-métrages grand public, il reste avant tout destiné pour eux, surtout en ce qui concerne l’humour. Les adultes pourront surtout se raccrocher à la lecture éventuellement plus adulte, présente avant tout originellement dans les œuvres de Beatrix Potter, et non au film en lui-même.
Si les paysages naturels sont magnifiés, les scènes d’animation sont en revanche rarement convaincantes. Les animateurs ont beau avoir tout fait pour humaniser les animaux en leur attribuant des mouvements expressifs, le rendu reste assez laid, ne se fondant pas toujours bien avec l’arrière-fond réel. Cela est particulièrement dommage pour le travail de doublage, le casting vocal original (James Corden, Daisy Ridley…) correspondant plutôt bien aux expressions des animaux. Pour ne rien arranger, les acteurs (et en particulier leurs regards) ne sont pas toujours en cohésion avec ces animations de synthèse. De plus, les chansons sont tout simplement insupportables. Entre le délire de fan de pop et le panneau publicitaire, on a l’impression qu’elles déboulent dans nos oreilles au moindre prétexte, en ayant aucun rapport direct avec les scènes.
Pierre Lapin est certainement un film oubliable mais qui n’a rien de honteux et fera certainement plaisir aux enfants. Peut-être un peu moins aux grands.
Pierre Lapin : Bande Annonce
Pierre Lapin : Fiche Technique
Réalisation : Will Gluck
Scénario : Will Gluck et Rob Lieber
Interprètes : Domhnall Gleeson, Rose Byrne, Sam Neill, Marianne Jean-Baptiste…
Voix originales : James Corden, Daisy Ridley, Margot Robbie, Elizabeth Debicki, Sia…
Voix françaises : Philippe Lacheau, Julien Arruti, Elodie Fontan…
Producteur : Will Gluck et Zareh Nalbandian
Société de production : Olive Bridge Entertainment, Animal Logic Entertainment
Distributeur : Sony Pictures Releasing France
Durée : 90 mn
Genre : Comédie familiale
Date de sortie : 4 avril 2018
En parallèle du festival Séries Mania 2018, le Palais des Beaux-Arts de Lille (ville où déménage le festival cette année) propose un parcours thématique qui voudrait nous faire réfléchir aux liens entre Histoire de l’Art et petit écran. Idée surprenante car difficile d’imaginer deux univers plus éloignés que ces deux là. Opération de communication un peu gonflée ou véritable réconciliation entre amateurs de toiles et fanatiques des soirées canapés ? Nous sommes quand même allés y jeter un œil, avant le véritable début des festivités le 27 avril.
Pour ceux qui ne seraient pas familiers de cette institution qu’est le Palais des Beaux-Arts de Lille, précisons deux ou trois choses. Depuis quelques années déjà, le musée, qui dispose d’une formidable collection allant de l’Antiquité aux périodes contemporaines, propose entre deux expositions thématiques classiques, un « open museum ». Le concept est assez simple : faire entrer dans ce lieu imposant une personnalité un peu éloignée de ce monde, afin de dynamiter l’image élitiste qui colle un peu trop aux musées nationaux. Partant du constat malheureux que les nouveaux publics se raréfient pour ce genre de sorties culturelles, les commissaires d’expositions tentent donc de ramener un public neuf, en laissant carte blanche à l’invité du moment. Il ne s’agit pas d’une salle d’exposition dédiée, mais bien de petites incongruités glissées ça et là au milieux des œuvres, invitant le visiteur à déambuler, suivre des pistes nouvelles, et découvrir (et parfois redécouvrir) toutes sortes de choses. La troisième édition (2016) laissait Zep, le papa de Titeuf, glisser des parodies d’œuvres célèbres (dont une superbe reprise du Concert dans l’œuf de Jérôme Bosch) avec son style particulier et la quatrième invitait le cuisinier Alain Passard (2017) à nous éveiller les papilles. Nous pourrions craindre à chaque fois une tentative forcée du musée de faire « jeune », mais force est d’admettre que les invités se prêtent au jeu avec gourmandise, et l’on prend plaisir à chaque fois à suivre un nouveau jeu de piste.
Pour cette cinquième édition, changement de modalités. Le festival Séries Mania oblige, ce n’est pas une personnalité qui est conviée, mais un imaginaire. Celui de la génération « binge watching ». Disposés entre les toiles de maîtres, des écrans diffusent des extraits de séries plus ou moins récentes, que des cartels tentent de mettre en lien avec les œuvres alentours. L’argument est assez simple (mais efficace) : les deux univers ne seraient pas aussi opaques, et les scénaristes piochent souvent leurs influences dans cette histoire culturelle commune. Sont ainsi convoqués, au milieux de Donatello, Bosch, Goya et Véronèse, les univers de Lost, The Handmaid’s Tale, Twin Peaks et quelques autres. Même le carton d’audience français de l’année 65, Belphegor, trouve une petite place à l’entrée de la galerie des arts antiques, afin de nous rappeler l’aura de mystère qui englobe ces lieux d’expositions. Là encore, nous aurions pu craindre un effet gadget et une tentative désespérée de séduire un « autre public », mais par sa disposition inclusive et pédagogique, le charme opère.
Au rang des idées les plus clinquantes, cette tentative de reproduction de la Red Room de Twin Peaks arrive en tête, et fera peut-être sourire les amateurs de Lynch. Quelques rideaux rouges pour masquer les portes, des tapis zébrés noir et blanc, des reproductions en plâtre des Vénus de Milo et Médicis, et un écran diffusant l’extrait en question, histoire de savoir de quoi on parle. Amusant, mais tout ceci à un peu des airs de décoration pour une soirée d’anniversaire un peu cheap. Non loin de là, le Retable de Saint-Georges (1480-1490 env.) est accompagné d’un extrait de Game of Thrones, où ce vil gredin de Jaimie Lannister tente d’embrocher le dragon de Daenerys. Au delà du motif récurent, rien de bien palpitant ne ressort de ce lien. Mais on peut comprendre que proposer une exposition sur les séries en faisant l’impasse sur ce phénomène mondial semblait impossible. Toujours au rang des choix un peu malheureux, l’extrait de la série Médicis : Les maîtres de Florencefait un peu tâche à côté du marbre en relief de Donatello représentant le Festin d’Hérode (1435). Le seul lien étant l’artiste comme personnage dans une série clinquante qui enchaîne les poncifs et les approximations historiques.
L’étage, qui expose les collections modernes et contemporaines, est de ce fait mieux servi. Et l’on commence à se réjouir de voir les connections faites entre la lumière sombre de The Handmaid’s Tales et quelques peintures flamandes. Amusante également cette référence au triptyque du Jugement Dernier de Jérome Bosch, caché dans un épisode des Simpsons ou encore cette Maja desnuda de Francisco de Goya (1800) qui apparaît en arrière plan d’une scène de Deadwood. Des connexions intéressantes commencent à se faire, et certaines analyses de la place de l’art dans la série Empire (et donc le rapport au luxe) ou la découverte d’un Rothko dans les bureaux de Mad Men, et les réactions divergentes des personnages, ouvrent de nouvelles perspectives. Nous découvrons alors des scénaristes plus subtils et consciencieux que ce que l’on imaginait. Très belle surprise par exemple cet extrait de la série pour ado The 100, qui nous montre un homme peindre une terre fantasmée, mis en lien avec les paysages idéalisés de la peintures française du XVIIe. Vertige, quand tu nous tiens…
Parmi ces extraits, il est toujours bon de séparer le grain de l’ivraie. Toujours au rang des « phénomènes » impossibles a éviter, l’extrait de Sex and the City montrant une caricature de Marina Abramović (artiste adepte de la performance physique) semble un peu hors de propos, et le joli passage de Docteur Who qui propulse Vincent Van Gogh au quai d’Orsay n’est pas analysé en dehors de l’hagiographie de rigueur. Idem pour les passages de P’tit Quiquin (mis en relation avec les paysages du nord de Comte-Lepic) et d’Hannibal, seulement rapproché de la nature morte, bien que les citations picturales ne manquent pas dans la série. Mais dans tous les cas, cet « Open Museum » rempli pleinement sa mission, qui est d’ouvrir nos perspectives. Repenser nos images à l’aune de celles de nos ancêtres, n’est-elle pas finalement la mission première d’un musée ? Ici les admirateurs du petit écran redécouvrent leurs séries préférées sous un nouveau jour, et les amateurs d’arts trouvent parmi ces scénaristes divers des atomes crochus. Les raccourcis sont parfois un peu faciles, à cause de l’absence des œuvres citées directement (évidement que Le Parlement de Londres de Monet n’allait pas se déplacer à Lille pour une simple référence dans Empire), mais au moins l’idée d’un pont se fait dans notre esprit. Un pont que l’on se ferait un plaisir de traverser dans les deux sens.
Bonus :
Au détour de notre déambulation, nous sommes tombés sur l’installation de quelques costumes de la série Versailles (Canal +), exposés pour la durée du festival. Nous en avons profité pour poser quelques questions à Véronique Biron, assistante costumière de Madeline Fontaine sur la série, venue aider à disposer les habits portés à l’écran par Louis XVI et sa cour.
Véronique Biron nous indique que le choix artistique de la créatrice des costumes, Madeline Fontaine ( récompensé BAFTA pour le film « Jackie » entre autre) a été de traiter les personnages par code couleur: Or pour le roi, rouge et or pour la reine Marie-Thérese, argent pour Monsieur, bleu pour la Palatine et dans les bruns pour Maintenon à qui nous devions ramener un côté austère au personnage (exemple des costumes exposés au Palais des beaux arts). Le choix des producteurs était d’orienter l’artistique vers une ambiance contemporaine dans un environnement historique.
Les costumes ont donc étés travaillés dans les ateliers Parr les modélistes et couturières, avec des formes et volumes respectant l’époque Louis XIV, mais les matières étaient plus modernes. Il a donc fallu trouver le juste milieu entre réalité historique et choix artistique sans oublier l’esthétique souhaité par la production.
L’idée est donc de trouver un juste milieu entre respect de la réalité historique et les attentes esthétiques du public. Au vu des modèles exposés, c’est plutôt réussi.
En adaptant L’Envol de l’Ange, cette saison 4 de Bosch s’inscrit dans la droite lignée des précédentes tout en permettant de mieux approfondir le personnage principal.
Synopsis : Trois mois après la fin de la saison précédente. Howard Elias, un riche avocat très médiatique, spécialisé dans les affaires de défense des droits civils, est sur le point de commencer un procès intenté contre la ville de Los Angeles : des policiers du LAPD sont accusés d’avoir torturé un suspect noir dans une affaire de kidnapping. Mais l’avocat est abattu à bout portant dans un funiculaire, l’Angels Flight.
Cette quatrième saison de la série Bosch possède les mêmes qualités que les précédentes. D’abord, une enquête qui mise sur le réalisme. C’est une des qualités principales des romans de Connelly (en l’occurrence, pour cette saison, L’Envol de l’Ange, Angels Flight en anglais, le surnom du funiculaire où a eu lieu le crime), qui sont ici, une fois de plus, très bien adaptés : déroulement de l’enquête, lien entre le chef de la police, le maire et le procureur, rôle des médias et des associations, la saison évite tout sensationnalisme excessif pour privilégier une plongée dans le quotidien du travail de la police.
C’est justement ce réalisme qui donne plus de poids aux critiques qui sont émises, en particulier concernant le système judiciaire américain. La justice est décrite comme un spectacle pouvant générer des accords parfois juteux. Une fois de plus, ce n’est pas la vérité qui est recherchée, mais son apparence. Voilà bien pourquoi Bosch détonne dans ce monde, lui qui s’accroche à découvrir la vérité à tout prix et qui ne lâche rien ni personne tant qu’il n’a pas atteint son but. La veuve de la victime, Millie Elias, ne s’y trompe pas lorsqu’elle dit qu’elle ne peut avoir confiance qu’en lui.
C’est d’ailleurs la première fois depuis le début de la série que Bosch apparaît en position de supériorité. Lui qui, dès la première saison, était décrit comme un flic violent, colérique, attaqué de nombreuses fois en justice pour voies de faits, le voilà placé en situation de confiance. C’est à lui que cette enquête plus que délicate a été confiée par le chef Irving. Avec lui, c’est la certitude que le coupable sera traqué, même s’il est flic.
Car c’est bien là le point important de la saison. La victime, Howard Elias, est un avocat très populaire, réputé pour défendre les droits civils, et en particulier ceux des minorités. Il est détesté par de nombreux policiers, qui ne cachent pas leur joie de le voir mort. La situation sociale va vite être tendue, des associations communautaires noires manifestant en permanence devant le commissariat. Elles ne croient pas à une enquête impartiale et restent convaincues que la police va étouffer l’affaire, surtout s’il s’avère que le coupable est bel et bien un flic.
Dans ce contexte, le découpage des épisodes a son importance. En effet, cette saison 4 de Bosch reprend le principe développé dans la série danoise The Killing : un épisode = un jour d’enquête. Loin d’être un simple artifice narratif, ce découpage fait que la saison défile comme un compte à rebours vers le moment qui s’annonce comme étant un pic de tension : une manifestation qui pourrait dégénérer en émeutes, comme celles qui ont suivi le passage à tabac de Rodney King en 1992.
La volonté de réalisme entraîne une nécessaire lenteur du rythme. L’avantage, c’est que cette lenteur n’est jamais synonyme d’ennui. On assiste, petit à petit, à toute la réflexion de Bosch, on voit presque les idées se mettre en place, on le suit pendant qu’il remonte les pistes. Ainsi, lorsque des retournements de situation se profilent, ils n’apparaissent pas comme de vulgaires twists cousus de fil blanc mais ils montrent, au contraire, la grande finesse d’écriture du scénario.
Cette saison 4 s’inscrit d’emblée dans la droite lignée de la précédente. Ainsi, la scène d’ouverture reprend le fil rouge de la série, à savoir l’enquête officieuse de Bosch pour découvrir le meurtrier de sa mère. L’inspecteur va aussi passer pas mal de temps avec sa fille Maddie, et une intrigue secondaire traitera de l’ex-femme de Bosch, Eleanore Wish (interprétée par Sarah Clarke, que l’on avait vue dans les trois premières saisons de 24 heures Chrono), recrutée par le FBI.
De fait, la saison approfondira l’aspect familial de la vie de Bosch. On le verra, de nombreuses fois, se confier sur son enfance, son passé, ses liens avec sa mère, mais aussi avec son ex-femme. Ici, Bosch n’est plus uniquement un policier, mais aussi un père : de nombreuses scènes le montrent en train de discuter avec sa fille.
D’ailleurs, l’enquête principale de la saison va beaucoup empiéter sur la vie privée du policier. Il va même aller jusqu’à recevoir chez lui le suspect numéro 1, pour une discussion nocturne riche d’enseignements.
Il y a un autre policier dont nous suivrons la vie privée, c’est le co-équipier de Bosch, J. Edgar, que nous avions laissé mal en point à la fin de la saison précédente. Nous allons donc voir les incidences de la dangereuse carrière de flic sur la vie familiale chaotique du personnage.
En bref, Eric Overmyer et Michael Connelly nous offrent, une nouvelle fois, une saison riche et dense. Petit à petit, dans la discrétion, Bosch se fait une place dans le paysage des séries policières.
Bosch, Saison 4 : bande-annonce
https://www.youtube.com/watch?v=GMcaRTwsx8M
Bosch, Saison 4 : fiche technique
Créateur : Eric Overmyer
Réalisation : Aaron Lipstadt, Ernest R. Dickerson, Tim Hunter…
Scénario : Michael Connelly, Eric Overmyer, John Mankiewicz…
Interprétation : Titus Welliver (Harry Bosch), Jamie Hector (Jerry Edgar), Sarah Clarke (Eleanor Wish), Madison Lintz (Maddie), Amy Aquino (Grace Billets), Lance Reddick (Irvin Irving)
Photographie : Patrick Cady, Michael McDonough
Montage : Steven Cohen, Kevin Casey
Musique : Jesse Voccia
Production : Mark Douglas, Michael Connelly, Titus Welliver
Sociétés de production : Hieronymus Pictures, Fabrik Entertainment, Amazon Studios
Société de distribution : Amazon Instant Video
Genre : policier
Durée : 10X50 minutes
Le 25 avril sur grand écran et le 2 mai en DVD chez Rimini Editions : voilà deux moyens de voir le documentaire de Jean-Luc Magneron Mai 68, la Belle Ouvrage, en version longue et copie restaurée.
Il convient de commencer en précisant ce que Mai 68, la Belle Ouvrage n’est pas : le film de Jean-Luc Magneron n’est pas un documentaire qui raconterait la chronologie des événements parisiens de ce fameux mois de mai. Le film étant tourné dans la foulée des manifestations et de leur répression, le cinéaste n’a sans doute pas estimé utile de rappeler les faits : lorsque la première version a été diffusée, à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 1969, les événements racontés avaient moins d’un an. Mai 68, La Belle Ouvrage se veut avant tout un recueil de témoignages sur les faits.
Un recueil parfaitement orienté politiquement d’ailleurs, ne nous leurrons pas. Le premier titre, Répression, en dit long sur le projet de Jean-Luc Magneron : dénoncer les violences policières lors de la répression des manifestations étudiantes de Mai 68. Le film se présente comme une succession de témoignages, tournés en plans fixes, entrecoupés, de temps à autres, d’images d’archives sur les événements. Des images qui présentent les répressions comme des actes de guerre : voitures brûlées, charges des CRS, grenades lancées contre les étudiants, barricades, etc.
Plus que les images, c’est donc visiblement les paroles qui sont importantes dans ce documentaire. Le film commence par le fameux entretien avec le Général de Gaulle qui vante l’attitude de la police et qualifie les événements « d’anarchie universitaire ». L’action du gouvernement aurait, selon lui, « limité les blessures ». Les témoignages choisis par Magneron auront pour but de démontrer les mensonges de cette intervention présidentielle.
Parmi les témoins, nous trouverons des étudiants, bien entendu, mais aussi des journalistes, des médecins et même un simple passant. Le cinéaste insiste pour obtenir des témoignages précis de faits que les personnes interrogées ont vus de leurs propres yeux ou dont elles ont été victimes : ici, pas de « on-dit », pas de rumeurs, pas de « il paraît que », mais des faits vérifiés et qui, bien souvent, se recoupent.
D’abord, le premier témoin, un journaliste, plante le décor : les étudiants sont pacifiques, ils s’installent sans violence. Il y a, selon lui, une joyeuse « atmosphère de kermesse » : « ça commençait très très bien », affirme-t-il un peu plus tard. Un autre témoin précise même qu’au début, les CRS sont « abasourdis » par la volonté des jeunes. Puis, ce sont finalement les forces de l’ordre qui lancent l’assaut.
Un assaut toujours qualifié de dissymétrique : on nous parle souvent de groupes de 4 ou 5 policiers qui matraquent un étudiant à terre. Et pas que des étudiants d’ailleurs : nous assistons au témoignage d’un simple passant qui a été agressé également, sans la moindre raison, par les CRS (ce qui est confirmé par d’autres témoins).
Autre aspect qui fait l’objet de témoignages concordants : les comités d’accueil dans les commissariats. Les étudiants arrêtés sont obligés de passer devant un groupe de forces de l’ordre (CRS, policiers, gardes mobiles) qui, à tour de rôle, les tabassent à coups de matraque ou de pied dans les parties génitales. Plusieurs témoins parlent aussi de femmes violées.
Les témoignages les plus intéressants sont ceux d’étudiants en médecine. L’un d’eux, Bernard Pons (sans lien avec le ministre de Jacques Chirac), détaille les blessures subies par les victimes qui arrivent aux urgences : des coups entraînant des fractures du crâne, des yeux crevés (ce qui est le cas du dernier témoin interrogé dans le documentaire), mais aussi des problèmes respiratoires liés aux gaz employés par les CRS.
Encore plus intéressant est le témoignage de cet interne en psychiatrie, qui analyse le comportement des policiers : « il y avait tout un jeu qui se faisait autour de la violence. Défoulement, désinhibition de l’agressivité des CRS. »
Globalement, les témoignages sont tous édifiants et passionnants, sauf celui de Julien Besançon, journaliste qui essaie de rester impartial et de renvoyer dos à dos policiers et étudiants. Il est aussi le seul à ne pas témoigner directement de ce qu’il a vu, et le seul à ne pas être dans l’indignation.
Car c’est bel et bien le sentiment qui se dégage de l’ensemble : une indignation, et une urgence à recueillir ces témoignages. Magneron est visiblement animé par la volonté de démonter les propos du général de Gaulle un à un : non, il n’y a pas de « pègre étudiante » ni de « commandos organisés ». On sent qu’un soin tout particulier est pris dans le choix des mots, du vocabulaire employé.
Finalement, le seul vrai reproche que l’on pourrait faire à Mai 68, la Belle Ouvrage (et encore, ce n’est pas vraiment un reproche, puisque la chose était sans doute impossible) : ne pas avoir interrogé quelques policiers, qui auraient pu éventuellement nous dire si l’usage de la force était une obéissance aux ordres hiérarchiques ou si, comme l’indique l’interne en psychiatrie, il s’agit d’un défoulement de violence incontrôlable.
S’il ne fallait retenir qu’une image de ce riche et passionnant documentaire, ce serait celle de cet étudiant insultant un CRS qui n’est autre que son père. Finalement, tout Mai 68 est présent dans cette image, dans cet affrontement inter-générationnel. Commencer par un Général de Gaulle vieillissant, à quelques mois seulement de sa démission, est un symbole très fort. Face à lui, le documentaire ne cesse de nous montrer une jeunesse vivante, inventive, motivée, engagée.
Inédit en salles et en DVD, présenté dans une très belle copie restaurée et en durée longue (2 heures), ce film paraît vite indispensable non pas pour raconter les événements, mais pour nous les faire vivre, nous immerger auprès des étudiants, et pour dénoncer des méthodes policières indignes.
Mai 68, La Belle Ouvrage : bande-annonce
Mai 68, La Belle Ouvrage : fiche technique
Réalisateur : Jean-Luc Magneron
Date de sortie : mai 1969
Genre : documentaire politique
Durée : 117 minutes
Date de reprise, copie longue restaurée : 25 avril 2018
Date de sortie du DVD : 2 mai 2018
Ce mardi 24 avril sort en DVD et Blu-ray dans une nouvelle version remastérisée Irma la Douce. Mis en boîte aux éditions Rimini, le film réalisé en 1963 par le grand Billy Wilder suit Irma « la douce », jeune prostituée française qui, grâce au complot de son amoureux ex-policier, va pouvoir arrêter le tapin.
Synopsis : À Paris, pour sortir de la rue celle qu’il aime, Irma, Nestor, ancien gardien de la paix, n’hésite pas à se déguiser en un certain lord X, gentleman anglais. Ce bon gentleman donne mille francs par semaine à la belle pour jouer au double solitaire avec elle. De quiproquo en quiproquo, lord X et Nestor ne feront plus qu’un pour la plus grande joie d’Irma la très douce…
Au-delà de la carte postale colorée
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’Irma la Douce surprend. Déjà visuellement, puisque Wilder filme en couleur (ce qui est plutôt rare car le cinéaste n’aimait pas ça), et quelles couleurs : les tomates n’ont jamais été aussi rouges, les choux aussi verts… Le quartier des Halles relié à la rue où se situe la majorité de l’action est vivace dans ses couleurs et dans leurs mouvements : les viandes sont portées ; les prostituées se vendent à travers de petites actions ou infimes déplacements ; un jet d’eau nettoie la rue chaque matin noyant deux cœurs dessinés au rouge à lèvres sans jamais réussir à noyer la couleur… La reconstitution de Paris de Wilder est digne d’une carte postale picturale. Mais, comme introduit plus haut, la carte postale est en mouvement. Et elle expose des scènes parisiennes que la capitale n’a pas dû apprécier voir à l’écran à l’époque : un réseau de prostitution dans lequel tout le monde semble s’être creusé une place, des flics aux macs, en passant par l’hôtel Casanova et les clients. Wilder présente ainsi une machine économique portée par « l’autre beauté parisienne » cachée derrière la capitale-carte postale que l’on connaît.
Nestor Patou (Jack Lemmon) débarque aux Halles et dans cette rue d’à côté où les trottoirs sont occupées par des prostituées. Naïf, il commence toutefois à douter…
Le cinéaste oppose à ce cynique tableau le consciencieux Nestor Patou, interprété par le brillant Jack Lemmon. Le bonhomme, avant d’être affecté aux Halles, gardait la paix dans un parc dominé par les enfants. Au début de sa nouvelle affectation, Nestor va voir son monde de bien, de mal et de « petit agneau tout blanc » perturbé par ce qu’il va découvrir : le réseau de prostitution bien connu par la police qui y a même une bonne place ; lors de la rafle des prostituées, il se retrouve coincé avec elles, découvrant l’humanité de ses filles loin d’être mauvaises, et aussi son propre désir pour ces corps qui se vendent au gré du client ; il perd son travail le même jour à cause d’un malentendu et devenir le mec/mac d’Irma (formidable Shirley MacLaine) après une folle bagarre. Problème : Irma veut travailler davantage pour rendre son homme heureux, riche, et bien habillé, mais Nestor, amoureux, la veut pour lui tout seul.
Ainsi, d’une carte postale aux couleurs explicites, Wilder nous plonge tel Nestor dans une réalité parisienne toute en nuances dans laquelle le dilemme amoureux devra résister et faire face avec inventivité et bravoure. La dernière partie du film semble embrasser la fiction délurée et irréaliste – pour ne pas dire cartoonesque –, ne pourrait-on interpréter ce changement comme une réponse du cinéma à cette bien plus obscure réalité ? Que ce soit avec passion et une certaine drôlerie ironique dans Certains l’aiment chaud ; lors d’une prise de conscience digne d’un acte de foi dans La Garçonnière ; ou encore avec un soupçon de nostalgie romanesque et amoureuse dans La Vie privée de Sherlock Holmes ; Wilder répond au cynisme et à la noirceur du réel en utilisant finalement la machine cinématographique pour mettre en image une utopie humaniste capable de faire face à tous les maux du monde.
Enfin le long métrage fait son retour vidéo dans une version soignée. Si le début du film est perturbé par une instabilité importante de l’image, la remasterisation est, sur l’ensemble, réussie : les couleurs sont vives avec un contraste nuancé ; et les images sont détaillées avec un léger grain préservé et malgré la présence d’un peu de poussière. Le film est accompagné d’intéressants bonus dont un livret exclusif écrit par Marc Toullec.
Bande-annonce – Irma la Douce
COMPLÉMENTS DES ÉDITIONS DVD & Blu-ray
– Conversation entre les journalistes Mathieu Macheret (Le Monde) et Frédéric Mercier (Transfuge)
– Interview de Laurent Valière (France Culture) à propos de la comédie musicale originale
– Les décors d’Irma la Douce revisités par Didier Naert, peintre architecte.
La projection en clôture du Festival de Cannes de L’homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam pourrait être menacée. Le producteur de cette œuvre cinémato-graphique, Paulo Branco, est en conflit depuis des mois avec l’ancien membre des Monty Python.
La malédiction semble toujours planer sur le projet cinématographique qui tient tant au cinéaste Terry Gilliam depuis de nombreuses années, L’homme qui tua Don Quichotte. Le film doit sortir dans les salles obscures dans l’Hexagone le samedi 19 mai. Cette date correspond à la projection du long-métrage dans le cadre de la dernière journée du 71e Festival de Cannes, selon son distributeur Océans Films Distribution.
Un nouveau rebondissement judiciaire pourrait contraindre les plans pour la projection du film. Terry Gilliam serait en conflit avec le producteur Paulo Branco. L’avocat de ce dernier (son propre fils), Maître Juan Branco, n’exclut pas d’entamer de nouvelles démarches « dans les jours qui viennent ». Paulo Branco est opposé à la projection du film à Cannes , selon son avocat.
C’est une tentative de passage en force dont Thierry Frémaux (le délégué général du festival) se rend complice. On va se retrouver avec une séance de clôture qui risque d’être annulée.
Le film n’avait pas encore de visa d’exploitation, selon les données du Centre national du cinéma (CNC). Ce défaut ne serait pas un frein pour la projection dans le cadre d’un festival.
Le long-métrage réunit les acteurs Adam Driver, Jonathan Pryce, Stellan Skarsgard, Olga Kurylenko, Joana Ribeiro, Rossy de Palma ou bien encore Sergi Lopez.
Le principal problème concerne les droits de L’homme qui tua Don Quichotte. Ils sont au cœur d’un contentieux juridique entre Terry Gilliam et Paulo Branco. Le producteur portugais aux 300 films lui a acheté en avril 2016 ses droits d’auteur-réalisateur, via sa société Alfama Films basée en France. La cour d’appel de Paris rendra sa décision le 15 juin, après avoir examiné l’affaire début avril.
« Les producteurs et les distributeurs rappellent que le contrat qui a lié M. Gilliam et M. Branco a été résilié », selon le président d’Océans Films Distribution, Philippe Aigle, distributeur du film en France, qui se félicitait que le film soit projeté à Cannes.
La suite du contentieux entre Terry Gilliam et Paulo Branco pourrait donc perturber le bon déroulé de l’édition 2018 du Festival de Cannes. La cour d’appel de Paris va sceller le destin du film et l’avenir cannois de Don Quichotte dans les prochains jours.
Cet épisode judiciaire vient prolonger la « malédiction » et la « poisse » qui frappent depuis 18 ans L’homme qui tua Don Quichotte. En 2000, Terry Gilliam avait dû abandonner le tournage de sa libre adaptation de l’ouvrage de Cervantès, en raison notamment des problèmes de dos de l’acteur Jean Rochefort et de pluies torrentielles. Ce fiasco a fait l’objet d’un documentaire Lost in La Mancha (2002).
Vidéo de l’AFP sur le conflit judiciaire entre Paulo Branco et Terry Gilliam :
Bande-annonce de L’homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam :
La totalité du Jury des courts métrages et de la Cinéfondation vient d’être officialisée en ce mardi 24 avril 2018.
Le Jury des courts métrages et de la Cinéfondation pour l’édition 2018 du Festival de Cannes est désormais connu dans son intégralité. Ce Jury est composé de trois femmes et de deux hommes.
Présidé par Bertrand Bonello, ce Jury va désigner la Palme d’or du court métrage parmi les huit films sélectionnés en Compétition. Cette récompense sera remise lors de la cérémonie de Clôture du Festival de Cannes, le samedi 19 mai, sur la scène du Grand Théâtre Lumière.
Les cinq membres du Jury vont également décerner trois prix parmi les dix-sept films d’étudiants d’écoles de cinéma présentés dans la Sélection Cinéfondation. Les Prix de la Cinéfondation seront annoncés, le jeudi 17 mai, lors d’une cérémonie Salle Buñuel qui sera suivie de la projection des films primés.
Le Jury 2018 des courts métrages et de la Cinéfondation :
BERTRAND BONELLO – Réalisateur, scénariste et compositeur, français
VALESKA GRISEBACH – Réalisatrice, scénariste et productrice, allemande
KHALIL JOREIGE – Cinéaste et artiste, libanais
ALANTÉ KAVAÏTÉ – Réalisatrice et scénariste, franco-lituanienne
ARIANE LABED – Actrice, française
VALESKA GRISEBACH
Après des études germaniques et de philosophie à Berlin, Munich et Vienne, Valeska Grisebach intègre la Film Academy Vienna au département Réalisation, sous la direction de Peter Patzak, Wolfgang Glück et Michael Haneke. En 2001, son film de fin d’études, Mein Stern, remporte le prix FIPRESCI (Mention spéciale) à Toronto et le Grand Prix du Jury au Festival du film de Turin. Son deuxième long métrage, Sehnsucht, est invité en compétition à la Berlinale (2006) et se fait remarquer dans des festivals internationaux : Prix Spécial du Jury à Buenos Aires (BAFICI), Grand Prix Asturias au Festival de Gijón, Prix Spécial du Jury au Festival de Varsovie… En 2017, son troisième long métrage, Western, est sélectionné au 70e Festival de Cannes à Un Certain Regard et reçoit de nombreuses distinctions à travers le monde.
KHALIL JOREIGE
Khalil Joreige vit et travaille avec Joana Hadjithomas. Autodidactes, ils sont devenus cinéastes et artistes, par nécessité aux lendemains des guerres libanaises, inventant des modes de production singuliers qui alternent en toute liberté les formats, les genres et les mediums. Leurs films sont montrés et primés dans les plus grands festivals internationaux et leurs œuvres artistiques sont exposées dans des musées, biennales ou centres d’art à travers le monde. Ils viennent de remporter le prestigieux prix d’art contemporain Marcel-Duchamp 2017 et sont actuellement en préproduction de leur prochain long métrage. Cofondateur de la société Abbout Productions avec Georges Schoucair, Khalil Joreige est aussi membre du comité du Metropolis Art Cinema qui conçoit actuellement une nouvelle cinémathèque à Beyrouth.
ALANTÉ KAVAÏTÉ
Née en Lituanie, Alanté Kavaïté vit et travaille en France depuis 1992. Diplômée de l’École d’Art d’Avignon, Alanté Kavaïté approfondit son travail autour de l’image et surtout de la vidéo à l’École des Beaux-Arts de Paris (ENSBA). Elle réalise en 2006 son premier long métrage Écoute le temps (Fissures) avec Émilie Dequenne, Ludmila Mikaël et Mathieu Demy. Son second, Summer (The Summer of Sangaile), sorti en salles en 2015 et sélectionné dans une centaine de festivals internationaux (Berlinale, Stockholm, Busan…), reçoit de multiples récompenses dont le prix de la mise en scène à Sundance. Alanté Kavaïté est également co-auteur d’Évolution de Lucile Hadzihalilovic.
ARIANE LABED
Née à Athènes de parents français, Ariane Labed grandit entre la Grèce et l’Allemagne. Elle étudie le théâtre à l’Université de Provence où elle cofonde la compagnie Vasistas et y occupe une place de comédienne, co-metteuse en scène et chorégraphe. Après un projet au Théâtre National d’Athènes, elle fait ses débuts au cinéma en Grèce : Attenberg d’Athina Rachel Tsangari (Prix d’interprétation à la Mostra de Venise 2010), Alps de Yorgos Lanthimos en 2011. Elle mène une carrière internationale : Before Midnight de Richard Linklater, Love Island de Jasmila Žbanić, Fidelio, l’Odyssée d’Alice de Lucie Borleteau (Prix d’interprétation à Locarno), The Lobster de Yorgos Lanthimos. Elle a travaillé avec Guy Maddin, Delphine et Muriel Coulin, Philippe Grandrieux, Justin Kurzel ou bien encore Garth Davis.
Inspiré d’une histoire vraie ayant eu lieu sur l’île de Jersey, Jersey Affair (Beast), le premier long métrage du Britannique Michael Pearce, est un thriller machiavélique dans lequel tout est source d’angoisses et de frissons…
Synopsis : Sur l’île de Jersey, une jeune femme tombe amoureuse d’un homme mystérieux. Cette rencontre la pousse à fuir sa famille tyrannique. Alors que l’homme est soupçonné de plusieurs meurtres, elle le défend aveuglément.
Animal Kingdom
Il y a des films comme ça, qui vous tombent dessus sans crier gare. Malgré un passage au désormais incontournable TIFF (Festival international de Toronto), devenu une véritable antichambre des Oscars, Jersey Affair, le premier long métrage du Britannique Michael Pearce a débarqué dans nos salles sans tambour ni trompette, et là où il s’attendait à une gentille histoire policière comme les Britanniques savent en produire, le spectateur se retrouve face à un film plus complexe qu’il n’y paraît, un film qui va le hanter encore quelque temps après son visionnage.
Après un petit prologue qui donne le ton, Moll (incroyable Jessie Buckley), membre de la chorale de ce petit village de Jersey, se faisant humilier en public par sa glaciale mère Hilary (Geraldine James), chef de ladite chorale, le film commence par une scène d’anniversaire un peu laconique. Moll semble aller à reculons à sa propre fête, ne s’y amuse pas du tout, et chacun (sa mère, sa sœur) s’emploie à détourner d’elle l’attention du public. Une première scène qui se termine dans un mini-drame, qui donne déjà à voir l’étendue du malaise (lié à un sombre secret du passé) et du dysfonctionnement dans cette famille. Michael Pearce est énormément aidé par son actrice Jessie Buckley qui épouse toutes les expressions avec des moyens d’autant plus précieux qu’ils sont discrets. La suite du métrage va nous donner entièrement raison au sujet de l’actrice. La violence de ses sentiments lors de sa première rencontre avec Pascal Renouf (Johnny Flynn) est parfaitement et paradoxalement traduite dans la sorte de sidération qu’elle affiche, dans ce petit sourire qui illumine à peine le coin de ses yeux en présence du jeune homme. Un jeu d’actrice maîtrisé avec beaucoup d’intelligence. Pascal est un homme quasi irréel dans son étrangeté et sa marginalité, une bête (comme dans Beast, le titre original du film) dont l’odeur repousse la mère lorsqu’elle n’a plus pu faire autrement que de le rencontrer, la même odeur qui attire sauvagement Moll vers lui. Lorsqu’il s’avère que le jeune homme est en tête de la liste des suspects suite à des meurtres en série de jeunes filles dans l’île, Moll qui a imposé son nouvel amant à la face de sa communauté va le défendre becs et ongles et aveuglément.
Le cinéaste déroule une mise en scène digne des grands thrillers, anxiogène sans être ostentatoire, puisant la tension dans la vie de tous les jours, alors même que le genre n’est pas tout à fait exactement celui-là. Tout comme dans le récent Third Murder de Hirokazu Kore-Eda, la vérité du film est ailleurs que dans les enquêtes policières. Elle est dans les personnages, dans l’étude de leur réaction face à d’intenses situations de stress, dans le récit de leur affolement progressif, dans la possibilité que la Bête citée dans le titre original du film puisse être n’importe lequel des habitants de l’île impliqués dans l’histoire. Car le sel de cette histoire est la dualité inquiétante qu’ils montrent tous tour à tour. Si Jessie Buckley est admirable de bout en bout, tout le temps sur la crête sans jamais flancher, Flynn, quant à lui, joue un peu en demi-ton, s’appuyant peut-être un peu trop sur son physique, des yeux maladivement clairs et transparents qui invitent fatalement à penser au trouble du genre de celui du Village des damnés de John Carpenter, des cheveux blonds synonyme d’une innocence que vient contrecarrer une attitude rien moins qu’animale, des cendres plein le cottage, de la boue plein le tapis, des ongles salis d’on ne sait quoi, de terre ou de sang possiblement…
Le spectateur chemine de bout en bout avec des protagonistes qui eux aussi font du chemin, un chemin tortueux très bien dessiné par l’écriture de Michael Pearce, mais également un chemin semé de belles fulgurances visuelles obtenues grâce à la belle palette du chef opérateur Benjamin Kračun ; de vrais beaux plans de cinéma, parfois à la limite d’un kitsch exacerbé par la beauté de l’île de Jersey, si la sincérité du cinéaste n’était pas flagrante. La progression vers la fin du film, intense et plutôt inattendue, s’accomplit dans une fluidité respectable compte tenu de la mince expérience du cinéaste en terme de long métrage. Le parti pris de proposer la totalité du film depuis le point de vue de Moll, la protagoniste, permet réellement de se rendre compte de cette progression et de la manière dont les choses évoluent dans et en dehors de la jeune femme.
Jersey Affair pourrait être le début d’une carrière très prometteuse pour le cinéaste Michael Pierce. Un destin qui fut celui de grands cinéastes comme Lanthimos, Zviagentsiev et dans un genre moins récent Spielberg, des cinéastes qui ont posé dès leur premier métrage très réussi comme une signature, comme une évidence. Un nom à suivre de très près donc, et deux acteurs, surtout une magnifique actrice, à ne pas perdre de vue…
Jersey Affair– Bande annonce
Jersey Affair – Fiche technique
Titre original : Beast
Réalisateur : Michael Pearce
Scénario : Michael Pearce
Interprétation : Jessie Buckley (Moll), Johnny Flynn (Pascal), Geraldine James (Hilary), Trystan Gravelle (Clifford), Emily Taaffe (Tamara), Charley Palmer Rothwell (Leigh), Hattie Gotobed (Jade), Shannon Tarbet (Polly)
Musique : Jim Williams
Photographie : Benjamin Kračun
Montage : Maya Maffioli
Producteurs : Kristian Brodie, Lauren Dark, Ivana Mackinnon
Maisons de production : BFI (British Film Institute), Film4
Distribution (France) : Bac Films
Durée : 107 min.
Genre : Drame, Policier
Date de sortie : 18 Avril 2018
Royaume-Uni – 2017
Un an après la sortie de Wonder Woman, véritable succès au box office, une nouvelle réalisatrice, Angela Robinson, s’attaque à la femme emblématique de l’univers DC. Bien loin du blockbuster, My Wonder Women, production indépendante, s’intéresse non aux origines de la princesse amazone mais à la genèse de sa propre création. En retraçant la vie de l’auteur William Marston, le film apporte un éclairage certain sur la construction de l’héroïne, tout en composant une ode à l’amour et à la liberté.
Inspiré de faits réels, My Wonder Women présente le psychologue et inventeur William Moulton Marston, ayant vécu lors de la première moitié du vingtième siècle. En 1941, en pleine seconde guerre mondiale, il écrit les premières aventures de Wonder Woman, qui connaissent une rapide popularité. Comment l’idée de ce personnage si novateur, souvent même provocateur, est-elle venue dans l’esprit de ce professeur d’université en psychologie ?
Les Marston mènent une existence assez stable. William enseigne les résultats de ses propres travaux alors qu’Elizabeth l’assiste dans ses recherches. Tous deux partagent les mêmes valeurs, en particulier l’émancipation des femmes, surtout depuis qu’Elizabeth n’a pas pu obtenir un diplôme de Harvard faute d’être un homme. Ce quotidien est cependant bouleversé par l’arrivée d’une étudiante, Olive, choisie pour les aider dans leurs expériences scientifiques.
Progressivement, la jeune Olive, sensible et « pure », s’intègre comme un troisième élément fondamental, voire manquant du couple. C’est en effet en partie grâce à ses remarques que le détecteur de mensonges sur lequel les Marston travaillaient depuis longtemps commence à faire ses preuves. Alors qu’elle apparaît au départ comme un élément de désordre, elle renforce finalement la stabilité de l’union entre William et Elizabeth, en devenant un objet commun d’amour et de désir.
Par le biais de cette relation hors norme, My Wonder Women défend l’amour libre. Peu importe qui l’on aime, ou comment l’on vit, seuls comptent les sentiments réciproques, personne n’ayant le pouvoir de juger. Cette philosophie de vie des personnages sera pourtant mise à mal car, malgré cet idéal, il est impossible de devenir totalement indifférent aux regards des autres.
Au-delà de cette morale, My Wonder Women permet aux fans comme aux néophytes de mieux appréhender, voire même, d’aimer encore davantage la farouche amazone, demeurant aujourd’hui la plus grande héroïne féminine de comics américains. L’artiste se place toujours dans son œuvre, comme nous l’a brillamment rappelé le récent Blade Runner 2049. Cette vérité s’applique à Wonder Woman avec une force sûrement sous estimée, particulièrement démontrée dans l’approche adoptée par Angela Robinson. Le film donne ainsi de nombreuses clés sur l’élaboration de l’amazone, de son costume grec, son célèbre lasso révélateur de mensonges, sa personnalité et ses méthodes de combat sexuellement suggestives, jusqu’au symbole de féminisme qu’elle est chargée de véhiculer.
Dès sa recherche d’un potentiel éditeur, le professeur Marston ne cache pas ses intentions. Il souhaite promouvoir le mouvement féministe à travers une super héroïne d’un nouveau genre, en apprenant aux hommes à respecter, parfois à se soumettre, à des femmes déterminées et affirmées. Ses propres convictions, partagées par sa femme Elizabeth, mais à l’époque encore marginales, sont alors transmises aux lecteurs comme un message subliminal. Malgré son succès populaire, les aventures de la princesse Diana ne sont pas au goût de tout le monde, en particulier des associations catholiques, qui cherchent à en faire interdire la publication en raison de ses images jugées provocatrices, parfois proches du sadomasochisme.
L’habitude d’attacher ses rivaux ou de les attirer avec son lasso, pratiquée assez couramment par Wonder Woman, loin d’être une invention, reflète en réalité parfaitement les pratiques sexuelles auxquels s’adonnent en secret William, Elizabeth et Olive. Ces jeux de rôles s’inspirent eux-mêmes de la théorie comportementale de Marston, régissant selon lui les rapports humains et présentée dans le film. Intitulée DISC, elle se résume en quatre mots : dominance, influence, stabilité, conformité. Ce trio amoureux, inimaginable dans la morale de l’époque, aboutit à une double vie et à une mise à l’écart de la société.
My Wonder Women démontre que c’est pourtant cette union fusionnelle qui a donné naissance à l’héroïne. Wonder Woman est en effet dotée des personnalités mélangées des deux femmes du professeur. D’Elizabeth, elle tire la force, la détermination et le courage. D’Olive, elle hérite d’une certaine forme d’innocence et de naïveté. Quant à son apparence, elle correspond à une exposition de toutes les expérimentations de William Marston, qu’elles soient sexuelles ou scientifiques. Le lasso révélateur de vérité, dont dispose la princesse, renvoie directement au détecteur de mensonges inventé par le psychologue, fonctionnant sur la mesure de la tension artérielle. L’idée du costume d’amazone provient d’une boutique d’avant garde, spécialisée dans les accessoires érotiques. Même le choix du métier de secrétaire qu’exerce Diana comme couverture trouve son explication logique !
Comme le résume parfaitement Marston, le public ne voit en Wonder Woman qu’une héroïne de bande dessinée alors que, pour lui, elle représente sa propre vie. Une vie dans laquelle My Wonder Women nous plonge avec une volonté de réalisme, en changeant le regard que l’on pouvait porter sur le personnage.
Ce professeur Marston est parfaitement incarné par Luke Evans, qui a joué récemment dansLa Belle et la Bête et la série policière L’Aliéniste. Rebecca Hall et Bella Heathcote donnent tout à fait le change, si bien que l’on croit rapidement à ce trio amoureux, source de bonheur mais aussi de relations complexes, un exemple idéal de la théorie du DISC.
La construction du récit, pas totalement linéaire, est plutôt intéressante et vivante. Dans le présent, Marston essaie de justifier son œuvre devant ses détracteurs, en racontant des événements passés qui sont progressivement montrés. L’approche reste classique, mais permet d’éviter une pure succession chronologique de faits qui aurait certainement présenté moins d’attraits.
Le point faible de My Wonder Women réside dans sa mise en scène, extrêmement lisse, qui tend à faire de ce film, au traitement pourtant assez original, une œuvre presque trop académique. On aurait pu aussi espérer un meilleur approfondissement des personnages, quitte à rallonger la durée d’une quinzaine de minutes.
My Wonder Women suscite tout de même une certaine fascination, non seulement pour le travail novateur de Marston, mais aussi et surtout, pour la richesse de la réalité insoupçonnée et dissimulée derrière son processus créatif. En dépit de ses défauts, le film parvient à présenter la vie d’une œuvre tout en la reflétant, à travers le point de vue de son créateur, dans l’œuvre d’une vie.
My Wonder Women – Bande-annonce
My Wonder Women – Fiche technique
Titre original : Professor Marston and the Wonder Women
Réalisateur : Angela Robinson
Scénario : Angela Robinson
Interprétation : Luke Evans (William Marston), Rebecca Hall (Elizabeth Marston), Bella Heathcote (Olive Byrne), Connie Britton (Josette Franck), Oliver Platt (M. C. Gaines)
Musique : Tom Howe
Photographie : Bryce Fortner
Montage : Jeffrey M. Werner
Producteurs : Amy Redford, Terry Leonard
Maisons de production : Topple Productions,
Distribution (France) : LFR Films, Boxspring Entertainment, Stage 6 Films
Durée : 110 min
Genre : Drame, biopic
Date de sortie (France) : 18 avril 2018
Prix de la mise en scène à Cannes en 1987, Les Ailes du Désir, qui ressort au cinéma le 25 avril, est un très beau film poétique, offrant des images superbes et des scènes mémorables.
Synopsis : Deux anges observent Berlin et sa population. L’un d’eux s’intéresse plus particulièrement à un vieil homme qui raconte le passé, tandis que l’autre tombe amoureux d’une trapéziste. Pour elle, il décide de devenir humain.
Der Himmel über Berlin. Le Ciel au-dessus de Berlin. Le titre original des Ailes du Désir prend tout son sens dès les premières scènes du film. Nos deux anges observent la ville, et nous avec eux, volant au-dessus des immeubles et des rues, observant les passants, nous introduisant dans les appartements sans être remarqués, et surtout entendant les pensées des différents personnages, de tous ces habitants qui constituent la ville.
En cela, on peut dire sans se tromper que Les Ailes du Désir est avant tout un film sur Berlin. Chez un cinéaste voyageur comme Wenders, le choix d’un lieu pour un film n’est pas seulement le fait d’une recherche esthétique ou d’un caprice scénaristique. Berlin n’est pas uniquement un cadre pour le film. Il en est le personnage principal. Pendant toute une première partie du film, nous allons voyager d’un appartement à l’autre, passer d’un Berlinois à un autre, grâce à une caméra d’une virtuosité extraordinaire (ce qui valut au film un Prix de la mise en scène au festival de Cannes 1987). C’est tout un kaléidoscope qui va se mettre en place sous nos yeux : Berlin en ce jour précis, vu du ciel par le regard d’anges omniscients pouvant s’infiltrer dans les âmes des Berlinois.
Mais le film ne s’occupe pas que du Berlin actuel. C’est sûrement en cela que le choix de la ville fut essentiel : Berlin est aussi un lieu chargé d’histoire et de références culturelles. Au début du film, dans l’avion qui l’emporte dans la grande ville allemande, Peter Falk pense à « Emil Jannings, Kennedy et von Stauffenberg » (le premier était un acteur ayant tourné dans certains films classiques du cinéma allemand des années 20 ; le président Kennedy avait fait son fameux discours « Ich bin ein Berliner » à Berlin le 26 juin 1963 ; et Carl von Stauffenberg était l’officier allemand qui a cherché à assassiner Hitler lors de l’opération Walkyrie). Berlin est un lieu de mémoire, dont le nom reste associé au Nazisme bien sûr, mais aussi à la Guerre Froide. Plusieurs scènes du films ont tournées juste au bord du Mur qui, à l’époque du tournage (1986), séparait encore les secteurs occidentaux et soviétique, dont une séquence capitale, centrale dans l’histoire des Ailes du Désir : le passage du statut d’ange à celui d’humain.
Le Nazisme et la Seconde Guerre Mondiale viennent, quant à eux, par la mémoire d’un Homère moderne, homme immémorial chantant la destruction de Berlin comme l’aède antique avait chanté celle de Troie.
Enfin, sur le plan culturel, le cinéaste cinéphile qu’est Wenders ne pouvait pas omettre de rendre hommage à l’expressionnisme des années 20, dont il adopte bien souvent l’esthétique, et ce, dès le générique de début.
Ainsi donc, si Les Ailes du Désir reste constamment dans la même ville (ce qui n’est pas si fréquent pour un cinéaste chez qui le voyage tient une place essentielle), c’est donc dans le temps que le film nous transporte. Au Fil du temps, pour reprendre le titre d’un autre film majeur de Wenders.
Et que font ces anges au-dessus de Berlin ?
Ils observent la vie. Une vie que, finalement, ils ne connaissent quasiment pas. Eux qui voient le monde en noir et blanc ne connaissent pas les sensations qui viennent du corps. Ils peuvent certes entendre les pensées et sonder les âmes, mais ils sont incapables de sentir ou toucher. « J’aimerais ne plus seulement survoler, j’aimerais avoir un poids qui abolisse l’illimité et m’attache à la terre », dit Damiel (Bruno Ganz). C’est, pour reprendre le titre du roman de Milan Kundera, une « insoutenable légèreté » qui anime cet ange qui veut devenir humain. Car il comprend qu’en ne voyant que son aspect spirituel, il manque quelque chose d’essentiel à sa compréhension de la vie : l’aspect charnel, sensible, voire sensuel.
Car Les Ailes du Désir, c’est également un formidable film sur la sensualité. L’incroyable sensualité de Solveig Dommartin, trapéziste aérienne, femme qui devient temporairement un ange pour aller à la rencontre de l’ange qui veut devenir humain. Le film se déroule alors dans cet entre-deux, le long de cette frontière entre la terre et le ciel. Wenders en profite pour nous livrer des séquences absolument sublimes.
Les Ailes du Désir marque la troisième collaboration entre le cinéaste et l’écrivain Peter Handke, après L’Angoisse du Gardien de But au moment du penalty (que Handke avait écrit d’après son propre roman) et Faux Mouvement. Ne pouvant écrire tout le scénario avec Wenders, le romancier a écrit des dialogues et surtout un magnifique poème qui sert de fil rouge au film, « Als das Kind Kind war » (« Quand l’enfant était enfant… »). Pour le reste, Wenders a beaucoup fait appel à l’improvisation (procédé que Peter Falk avait déjà beaucoup pratiqué sous la direction de son ami Cassavetes).
L’ensemble donne un très beau film, poétique, sensible, contemplatif (comme souvent chez Wenders), qui cherche à concilier le ciel et la terre, le corps et l’âme, la légèreté et la pesanteur dans un équilibre parfait. Avec ce film léger et aérien, Wenders ne se contente pas de filmer des anges, il se fait ange.
Les Ailes du Désir : bande-annonce
Les Ailes du Désir : fiche technique
Titre original : Der Himmel über Berlin
Réalisation : Wim Wenders
Scénario : Wim Wenders, Peter Handke
Interprétation : Bruno Ganz (l’ange Damiel), Solveig Dommartin (la trapéziste Marion), Otto Sander (l’ange Cassiel), Curt bois (le vieux poète), Peter Falk et Nick Cave
Photographie : Henri Alekan
Montage : Peter Przygodda
Musique : Jurgen Knieper
Assistante réalisatrice : Claire Denis
Production : Wim Wenders, Anatloe Dauman
Sociétés de production : Argos Films, Road Movies, Westdeutscher Rundfunk, Wim Wenders Stiftung
Sociétés de distribution : Argos Films
Date de sortie en France : 17 mai 1987
Récompense : Prix de la mise en scène, festival de Cannes 1987
Date de reprise en France : 25 avril 2018
Genre : drame fantastique