Versailles, saison 1: critique série

Versailles, symbole central de la puissance monarchique et du Roi Soleil, pourrait bien devenir un bastion du rayonnement international des séries françaises. Les lumières étincelantes de l’immense château se diffusent largement à travers l’Europe, du Royaume-Uni, à l’Allemagne et l’Espagne, jusqu’en Finlande, Suède, Pologne et Bulgarie ; leurs vigoureuses lueurs parviennent même outre-Atlantique au Canada et aux Etats-Unis. Certes, les récents succès de the Revenant et d’Engrenages, première série française vendue à la BBC, ont indéniablement permis d’éclairer la voie, mais ce nouveau chantier présentait une toute autre ampleur.

Synopsis : Versailles, 1667. Louis XIV a 28 ans. Pour soumettre la noblesse et imposer définitivement son pouvoir absolu, il lance la construction de Versailles… comme on tend un piège. Louis XIV est un jeune roi hanté par un traumatisme d’enfance, la Fronde, une rébellion des nobles contre son père, Louis XIII… Il va se révéler être un stratège politique hors du commun, manipulateur, machiavélique, et va « inventer » Versailles pour éloigner les nobles de Paris, les garder sous contrôle, et progressivement transformer le château en une prison dorée. Il est aussi capable de passions romanesques. Mais comment les vivre quand on est le plus grand roi du monde ?

Versailles, c’est le pouvoir, le faste, la démesure. Si Louis XIV n’a pas regardé à la dépense pour construire ce somptueux palais fidèle à son image, les producteurs n’ont pas non plus hésité à investir plus de 27 millions d’euros pour bâtir ce gigantesque monument visuel, devenu le plus coûteux dans la production de série française. Il reste à éprouver la solidité comme la splendeur de l’édifice, à l’heure où la saison 2, déjà annoncée, attend d’être tournée.

Un traitement ouvertement antinomique : l’histoire classique traitée dans toute sa modernité

La série Versailles est loin d’être la première représentation de Louis XIV et de sa cour. Le cinéma français a en effet mis en scène le monarque à plusieurs reprises, notamment dans Louis, enfant Roi (1992) de Roger Planchon, l’Allée du roi (1995) de Nina Companéez et le Roi danse (2000) de Gérard Corbiau avec Benoit Magimel. Versailles n’est cependant pas resté dans le seul giron cinématographique français. L’homme au masque de fer, film américain réalisé en 1939 par James Whale, a été réadapté sous le même titre en 1998 par Randall Wallace, avec Léonardo Di Caprio. L’année dernière, l’Angleterre s’est également appropriée l’univers de Versailles avec les Jardins du Roi, un film d’Alan Rickman centré sur la construction des jardins et traitant de la romance entre André Lenôtre et Sabine de Barra, une architecte paysagiste. Chaque acteur ayant incarné le roi Soleil a proposé une interprétation différente du monarque, tantôt jeune danseur, mécène, homme tourmenté, ou souverain âgé sage et bienveillant. L’exploitation des facettes ou figures de Louis XIV pouvait ainsi déjà sembler assez complète et variée.

La série Versailles propose encore autre chose. Le Roi, dans sa 28ème année, est avant tout un individu ambitieux, avide de pouvoir et de conquête, manipulateur et calculateur, souvent narcissique. Mais tout l’intérêt de son personnage réside dans son autre versant. Obnubilé par le traumatisme de la Fronde, Louis XIV reste aussi un homme guidé par ses sentiments, notamment la peur, la peine, le désir, derrière son apparente froideur. Ce traitement plus psychologique s’inscrit dans une vision plus moderne du Roi Soleil, brillamment joué par George Blagden, découvert dans Vikings.

La même logique guide tout l’univers de la série. Celle-ci n’est évidemment pas dénuée de toute forme de classicisme, en raison de l’époque qu’elle dépeint. Les costumes traditionnels et les décors sont somptueux. Les châteaux de Versailles, de Vaux-le-Vicomte, de Lésigny, de Vigny, de Janvry et de Sceaux, principalement utilisés pour le tournage, rendent parfaitement réel le monde de la cour du roi, à la manière du Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Un soin très particulier a été porté à l’esthétique et à la photographie, faisant de Versailles un véritable monument de beauté visuelle.

Malgré ces aspects classiques, la lecture ou la relecture de l’Histoire et des personnages, parfois fictifs, peut au premier abord dérouter. La première question venant à l’esprit reste : qu’est-ce que la série a voulu faire ? Une vérité établie demeure, on rentre assez difficilement à la cour de Versailles. Non seulement il faut être fidèle au roi, mais il faut également présenter des titres de noblesse authentiques. De même, le spectateur étonné ou rebuté par l’approche de Versailles s’arrêtera certainement aux grilles du château. L’accès à Versailles n’est en outre pas facilité par deux premiers épisodes de mise en place assez lents et manquant de rythme. Si à partir du 4ème et du 5ème épisodes, les enjeux enfin lancés commencent à devenir fascinants, la narration continue à conserver quelques passages creux.

Versailles débute en 1667, après la Fronde et pendant le règne personnel de Louis XIV. Elle est pourtant loin de reprendre avec exactitude les faits historiques et joue sur les mythes et les légendes. Par exemple, le désir passionnel mis en scène entre le Roi et Henriette d’Angleterre, la femme de Philippe, le frère du souverain. S’il est certain que Philippe délaissait sa femme, que le mariage du monarque avec la reine Marie-Thérèse n’était pas heureux, et qu’Henriette prenait souvent auprès du Roi la place de la reine, une relation autre que platonique entre le Roi et sa belle-sœur est dure à concevoir. Louis XIV, très catholique, aurait alors commis un adultère, voire un inceste. Le domaine religieux reste néanmoins relativement absent de la série. Il s’incarne presque intégralement en Louise de la Vallière, maîtresse du roi qui se punit pour ses péchés. On peut aussi citer l’affaire du bébé noir dont la Reine accouche. Celle-ci aurait eu une fille avec un nain noir, page appartenant à sa suite. On appelle cette enfant « la mauresse de Moret » en raison du lieu du couvent dans lequel elle restera cloîtrée. Son ascendance demeure toutefois une énigme. Certains prétendent que la mauresse serait plutôt la fille de Louis XIV, tandis que d’autres thèses évoquent un couple d’esclaves. Ces approximations ou partis pris s’expliquent toutefois aisément. Versailles n’est pas une série historique classique au sens strict. Elle ne cherche pas, comme Rome ou Les Tudors, à relater l’Histoire mais plutôt à raconter une histoire fictive dramatisée, utilisant pour cadre le monde de Versailles.

Une fiction contextualisée aux thèmes universels : Versailles comme miroir et microcosme d’un monde

La série Versailles a beau s’inscrire dans un contexte historique déterminé, elle n’en traite pas moins de thématiques universelles : la quête du pouvoir, en appliquant la maxime «  la fin justifie les moyens », et la lutte contre son autorité, la recherche d’une position sociale, en se montrant dévoué au Roi ou en le séduisant, la politique à travers la gestion du domaine et des affaires d’Etat ou la guerre, puis de nombreuses passions humaines, la convoitise, l’argent, la jalousie, la rivalité, la haine, l’amour et le désir.

Versailles reprend en fait le triumvirat thématique gagnant de Games of Thrones (GOT) : pouvoir, complot, sexe. A l’instar d’une des familles de GOT, le Roi est menacé dans son milieu à l’intérieur, par les nobles et les protestants, comme à l’extérieur, par des puissances étrangères, notamment la Hollande. On retrouve également les relations sexuelles adultérines et incestueuses comme la rivalité entre frères. Surtout, comme dans GOT, le but principal du Roi est l’affirmation et la conquête du pouvoir, en écrasant ses ennemis et en usant de la manipulation. Versailles est-il alors un Games of Thrones français ? En aucune façon, même si on sent que l’esprit de GOT plane quelque part au dessus du château et l’a sans doute inspiré.

Versailles recourt également à des caractères du genre policier ou d’espionnage. Le Roi Louis XIV représente ainsi une véritable autorité de police, chargée d’assurer et de maintenir l’ordre au sein comme à l’extérieur de son château. Le personnage de Fabien, responsable de la sécurité du Roi, à la fois enquêteur, contrôleur et exécuteur, possède ainsi une place privilégiée dans la série. Versailles insiste de plus sur la psychologie de Louis XIV, ses ambitions, ses peurs, ses angoisses et ses luttes intérieures. Rappelons que Simon Mirren et David Wolstencroft, les deux créateurs de Versailles, ont d’abord respectivement travaillé sur Esprits Criminels et MI5, deux séries mettant l’accent sur les tréfonds de l’âme humaine. Cette approche permet de faire de Louis XIV un personnage riche, torturé et assez complexe, mais le Roi Soleil est loin d’être le seul centre de la série.

Versailles regorge de personnages secondaires et d’intrigues parallèles, parfois un peu trop dispersées. On suit, entre autres, la romance entre Philippe et le chevalier, les amours du roi avec ses deux maîtresses, la fervente catholique Madame de La Vallière et l’ambitieuse Madame de Montespan. La série s’attache aussi au travail de Fabien, chef de la sécurité froid et solitaire, et à ses rapports tumultueux avec Béatrice, une veuve calculatrice sans titre prête à tout pour s’assurer une position sociale, notamment en rapprochant sa fille du Roi. Elle développe encore les conspirations de Montcourt, du Duc de Cassel et de Rohan, nobles opposés au pouvoir royal absolu. Elle s’attarde enfin sur les débuts d’une jeune femme scientifique et autodidacte, Claudine, devenue médecin du Roi. En revanche, on peut trouver le personnage de la Reine Marie-Thérèse un peu trop effacé. Sans doute est-ce là une façon de montrer sa propre insignifiance pour le Roi, en dehors de sa tâche de lui fournir des héritiers. L’intérêt de Versailles réside alors avant tout dans les relations et les intrigues entre ces multiples personnages, en particulier de celles entre le Roi et Philippe, mêlées de respect, d’admiration, de jalousie et de rivalité.

En définitive, la série Versailles n’est pas exempte de défauts, mais elle a le mérite d’être très esthétique et novatrice dans son genre en France. Si on arrive à y entrer, elle se révèle de plus en plus passionnante et envoutante malgré un début un peu piétinant. On peut donc dire vive le roi !

Versailles – Bande annonce

Versailles – Fiche technique

Titre original : Versailles
Date de sortie : 2015
Crée par Simon Mirren, David Wolstencroft
Nationalité : français
Réalisation : Christoph Schrewe, Daniel Roby, Jalil Lespert, Thomas Vincent
Scénario : David Wolstencroft, Simon Mirren, Andrew Bampfield, Sasha Hails
Interprétation : George Blagden (Louis XIV), Alexander Vlahos (Philippe), Noémie Schimdt (Henriette), Tygh Runyan (Fabien), Stuart Bowman (Bontemps), Amira Casar (Béatrice), Anna Brewster (Montespan), Evan Williams (Chevalier)
Musique : M83 (générique)
Photographie : Pierre-Yves Bastard
Costumes : Madeleine Fontaine
Production: Nathalie Juchet, Ian Whitehead, John Bureau, Claude Chelli
Sociétés de production: Capa Drama, Zodiak Fiction, Incendo Productions
Diffusion : Canal +
Budget : NR
Genre : Drame, historique
Épisodes: 10 épisodes de 52min

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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