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Game Night : une comédie amusante et ludique

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Sortie dans l’indifférence dans les salles françaises, Game Night est une comédie qui ne révolutionne pas son genre mais qui a le mérite de remplir le cahier des charges.

Synopsis : Mariés mais pas encore parents comme ils le souhaiteraient, Max et Annie animent un jeu une nuit par semaine en compagnie de plusieurs couples d’amis. Cette fois, c’est Brooks, le charismatique frère de Max, qui organise sa soirée chez lui : il a même prévu de se faire kidnapper pour de faux. Brooks se fait bien enlever devant ses invités… mais pas du tout par ceux qu’il a embauchés.

game-night-john-francis-daley-jonathan-goldstein-jesse-plemons-critique-film.jpgGame Night peut certainement faire vaguement penser à After Hours de Martin Scorsese qui, lui-même, a inspiré un certain nombres de comédies (plus ou moins réussies pour rester gentil) dont Crazy Night (Date Night en VO) de Shawn Levy, au titre déjà évocateur. Et surtout, impossible de ne pas penser au jeu de société culte le Cluedo (déjà adapté au cinéma). Bref, rien de nouveau à l’horizon avec ce long-métrage se déroulant dans un laps de temps limité, avec des personnages loufoques embarqués dans des situations improbables. Les réalisateurs Jonathan Goldstein et John Francis Daley, scénaristes de Comment tuer son boss ? ne révolutionnent clairement pas la comédie américaine (et dire qu’ils s’y sont mis à deux mais passons) : par conséquent, Game Night s’inscrit dans ce lot de films du genre sympathiques, parfois drôles mais rapidement oubliables.

game-night-john-francis-daley-jonathan-goldstein-jason-bateman-rachel-mcadams-critique-film.jpgGame Night prend un peu trop de temps à se mettre en place même si nous exposer la situation des personnages principaux (Annie ne parvient pas à tomber enceinte à cause du stress et de la jalousie de Max envers son frère Brooks, de retour dans sa vie après un an d’absence) est évidemment nécessaire pour comprendre les relations entre eux ainsi que leurs réactions. En revanche, une fois Brooks kidnappé, le long-métrage est lancé pour de bon, gagnant cette fois-ci en rythme et en intensité. Même s’il est assez prévisible sans (trop) se vouloir moralisateur, il se révèle par moments assez surprenant avec des rebondissements pas si attendus. Si dans le lot certains personnages secondaires peuvent décevoir par leur manque de développement (on pense au personnage de Michael C. Hall qui semble faire des clins d’œil à Dexter), d’autres en revanche ont le mérite d’intervenir dans le récit pour mieux frapper là où on s’y attend le moins. Même certaines blagues qui peuvent faire sourire sur le moment s’avèrent plus tard utiles dans le déroulement du scénario, que ce soit dans l’enquête ou dans la consolidation entre les personnages. Il y a même un plan-séquence assez intéressant (celle avec l’œuf de Fabergé), procédé assez rare dans les comédies, prouvant qu’il y a parfois un semblant de mise en scène.

Enfin, la distribution est plutôt satisfaisante, voire même bonne concernant certains, chacun rendant leurs personnages un chouïa idiots attachants. Jason Bateman fait plutôt du Jason Bateman (et est au cœur de deux scènes jouissives, en lien avec des chiens) et sa femme à l’écran, Rachel McAdams (Spotlight) s’en sort formidablement bien dans un registre comique réellement assumé. Jesse Plemons (Fargo, Hostiles), désormais l’acteur qui monte, est particulièrement savoureux dans le rôle de ce flic autant gentil et sensible que froid et flippant.

Offrant parfois quelques scènes inspirées, Game Night reste une petite comédie sympathique divertissante mais qu’on oublie vite une fois le visionnage terminé.

Game Night: Bande-annonce

Game Night : Fiche Technique

Réalisation : Jonathan Goldstein et John Francis Daley
Scénario : Mark Perez
Casting : Jason Bateman, Rachel McAdams, Kyle Chandler, Sharon Horgan, Billy Magnussen, Lamorne Morris, Kylie Bunburry, Jesse Plemons, Michael C. Hall, Danny Huston, Chelsea Peretti…
Musique : Cliff Martinez
Sociétés de production : New Line Cinema, Davis Entertainment, Aggregate Films
Société de distribution : Warner Bros. France
Durée : 1h39
Genre : comédie
Date de sortie : 18 avril 2018

États-Unis – 2018

Deadpool 2 : La mare aux connards

Après l’agréable surprise d’un premier opus qui ne se prenait pas trop la tête, Wade Wilson reprend les sabres pour tailler dans le lard de la pop culture moderne. Et malheureusement ce qui devait arriver arriva. À force de pêcher par excès, Deadpool 2 devient ce qu’il s’évertue à caricaturer : un blockbuster paresseux entièrement dédié à l’humour jetable.

Il est toujours un peu triste de constater à quel point l’écurie Marvel a fait du dégât dans le paysage du blockbuster. Outre cette mode des univers étendus, partagés et digérés, et cette esthétique de tâcheron érigée en système, c’est surtout cette tyrannie du fun et du cool qui semble peu à peu ronger l’imaginaire collectif. Les films de super héros doivent être drôles et ne surtout pas prendre la tête du spectateur, venu pour siroter son soda et bouffer son pop-corn. Prenons pour témoin le dernier Avengers qui, malgré un méchant avec des atours d’antihéros tragique et une ambiance de saine apocalypse, ne pouvait résister a l’envie de glisser quelques vannes hors de propos. Même le versant « sombre et mature » (DC comics), a fini par rentrer dans les rangs de la positive attitude avec un Justice League remanié par Joss Wedhon,  artisan du cool devant l’éternel. Et qu’on ne vienne plus nous dire après ça que le Thor de Kenneth Branagh, pensé comme une comédie sur fond de mythes nordiques, n’aura pas marqué l’histoire…

Deadpool2-Ryan-Reynolds-film-critique-reviewEnfin bon, si on vous parle de ça ici, c’est qu’il s’agit bien du fond du problème. « Oui mais Deadpool est un crétin rigolo, donc c’est normal que le film soit une comédie » allez vous dire. Certes, le personnage crée par Rob Liefeld et Fabian Nicieza dans les années 90 est un bouffon rigolard et un peu psychopathe qui met régulièrement à mal la logique narrative des œuvres dans lesquelles il apparaît. Il est donc logique que son propre film soit dans une veine comique. Sauf que c’est l’humour avec un grand H qu’il faudrait repenser pour comprendre pourquoi ici, cette débauche de gags scabreux, de caméos surprises (Terry Crew, Brad Pitt, Matt Damon etc…) et d’auto-référence ne fonctionne pas.

Le premier film gagnait l’adhésion du public par son apparente simplicité. Une bonne partie de l’intrigue était centrée autour d’un affrontement sur un tronçon d’autoroute, où parfois le personnage se tournait vers nous pour expliquer un peu comment il en était arrivé là. L’unité de lieu qui s’étendait (temporellement et géographiquement) était finalement dans la logique même de cette narration « méta ». On n’était jamais vraiment sûr de la véracité des faits racontés. Par ce simple effet narratif, Tim Miller prenait à bras le corps la particularité du mercenaire (sa « comics awareness » comme ils disent) pour en faire un élément de mise en scène. C’était comme si le héros faisait son propre film au fur et à mesure. Plutôt fin pour un film qui s’est surtout vendu autour de son humour potache.

Mais pour diverses raison (on n’évoquera pas trop l’ego de l’interprète principal), Tim Miller s’est vu remercié après ce premier film pour être remplacé par David Leitch, encéphale gauche du succès John Wick, tandis que Reynold s’offrait la place de co-scénariste. Constatons rapidement que la partie artistique et baroque de John Wick était dans l’encéphale droit, et revenons donc à notre histoire d’humour.

S’il y’a un reproche que l’on peut faire à « l’humour marvel », ce n’est pas d’être nul, mais d’être trop souvent hors-sol. En tant qu’unités comiques, ces pastilles humoristiques fonctionnent bien, mais prises dans l’ensemble du film, elles semblent totalement déconnectées du sujet principal (par exemple Drax qui mange des chips alors que Thanos arrive dans Infinity Wars). Sauf les blagues de Captain America, qui renforcent le côté « héros de d’un monde disparu », ou les gags de Thor Ragnarök qui ne cessent de rappeler le déracinement des personnages et leur mauvaise maîtrise d’un nouvel univers. Pour faire simple, les moments drôles sont au service du sujet.

Deadpool-x-force-critique-cinemaDans Deadpool 2, comme dans toute mauvaise comédie, la hiérarchie est inversée et les blagues deviennent le sujet du film. Entièrement dédiés à la satisfaction d’un public de plus en plus gourmand de références roublardes et de clins d’œil de moins en moins subtils, les gags s’enchaînent, évoquant ça et là divers piliers de la pop culture (du générique à la James Bond sur le nouveau tube de Céline Dion à l’évocation des logiques de studios). On rigole parfois, mais au bout d’un moment la lassitude se fait sentir, car justement le film n’a pas de point de fuite ou de direction précise. L’introduction laisse sentir une envie d’emmener la franchise vers un horizon plus sombre… mais la promesse est non tenue, puisque même le spleen du héros est ramené au rang de la blague méta (il se compare à Logan). Et puis l’on nous promet la création d’une équipe de bras cassés, mais c’était encore une blague (qui en plus bloque tout développement d’autres personnages). Un méchant ultra-viril ? Pareil, on nous réchauffe l’opposition bateau entre le « sombre » de DC comics et le « fun » de Marvel. Ne parlons même pas de certains personnages iconiques condamnées à prendre des balles dans la tête ou des câbles éclectiques dans l’anus (Black Tom Cassidy, merci d’être passé). La seule obsession de Reynolds semble être d’enchaîner les blagues, remplissant ce que l’on appelle dans le jargon un cahier des charges.

Et puis, après une heure trente de gesticulation comico-lourdingue, un potentiel thème fort surgit de derrière les fagots. Et pas des moindres : celui de la maltraitance infantile et de la pédophilie (on n’invente rien, le mot est prononcé dans le film). Bigre, en voilà une surprise de taille, et on se retrouve avec une dernière demi-heure efficace où moments dramatiques, scènes d’action et idées comiques convergent toutes vers cette belle idée : faire leur fête aux salauds qui s’attaquent aux enfants. Donc voilà, il y avait bien un sujet à traiter dans ce Deadpool 2. Sans aller jusqu’à demander des blagues sur la pédophilie, nous étions en droit d’attendre que cette idée forte soit traitée avec un peu d’intelligence. Il aurait été possible de conserver la gouaille légendaire de Wade Wilson, tout en l’emmenant vers des horizons plus matures. Bref, faire de Deadpool un vrai super héros, tourné du côté des rebuts et des bras cassés de la société, c’était carrément jouable. Mais bon, à en croire Reynolds, qui préfère se vendre sur son auto-dérision, ce n’était pas le sujet.

Deadpool 2 : Bande-annonce

Synopsis : L’insolent mercenaire de Marvel remet le masque ! Plus grand, plus-mieux, et occasionnellement les fesses à l’air, il devra affronter un Super-Soldat dressé pour tuer, repenser l’amitié, la famille, et ce que signifie l’héroïsme – tout en bottant cinquante nuances de culs, car comme chacun sait, pour faire le Bien, il faut parfois se salir les doigts. 

Deadpool 2 : Fiche Technique

Réalisateur : David Leitch
Scénario : Ryan Reynolds, Paul Wernick, Rhett Reese, Rob Liefeld, Fabian Nicieza, d’après les comics de Rob Liefeld et Fabian Nicieza
Avec Ryan Reynolds, Josh Brolin, Morena Baccarin, Julian Dennison, Zazie Beetz, Morena Baccarin, Andre Tricoteux, Brianna Hildebrand…
Décors : Sandy Walker ; David Scheunemann
Costumes : Kurt and Bart
Photographie : Jonathan Sela
Montage : Craig Alpert, Elísabet Ronaldsdóttir et Dirk Westervelt
Bande originale : Tyler Bates
Genres Action, Comédie, Aventure
Sociétés de production : 20th Century Fox, Marvel Entertainment, Genre Films, The Donners’ Company
Distributeur Twentieth Century Fox France
Durée : 2h 00min
Date de sortie : 16 mai 2018

États-Unis

Le Voyeur, de Michael Powell : le cinéma comme expression d’une perversion

Éreinté par la critique à sa sortie en salles, Le Voyeur est devenu, au fil du temps, un classique du cinéma qui inspirera de nombreux autres réalisateurs. 58 ans après, le film de Michael Powell conserve toujours sa force évocatrice, son caractère angoissant ou la finesse de sa réflexion sur le cinéma. Il ressort en salles le 23 mai.

En 1960, Michael Powell n’a plus besoin de prouver son talent cinématographique. Que ce soit seul ou en un fructueux duo avec Emeric Pressburger, le cinéaste britannique a multiplié les chefs d’œuvre depuis les années 30, mais surtout dans les années 40, dans des genres aussi différents que le drame psychologique (Narcisse Noir), la chronique historique (Colonel Blimp), l’adaptation d’opéra (Les Contes d’Hoffman) ou le film de guerre (49ème parallèle, film où il dénonçait la non-intervention américaine dans la Seconde Guerre Mondiale en imaginant une tentative d’invasion de l’Amérique du Nord par une escouade allemande).

Et pourtant, c’est un immense défi qu’il relèvera lorsqu’il réalisera Le Voyeur. Et si le film est considéré de nos jours comme un des grands classiques du cinéma anglais et une mise en abyme vertigineuse sur le 7ème Art, l’accueil qui lui fut réservé à sa sortie fut catastrophique. Le Voyeur a été tellement éreinté par la critique que la carrière de Powell ne s’en relèvera jamais vraiment.

Réalisateur criminel et spectateur pervers

Le Voyeur nous présente le personnage de Mark Lewis, jeune homme discret qui cumule deux emplois, l’un dans un magasin de photographie et l’autre dans un studio de cinéma. L’image apparaît vite au centre de ses préoccupations. Dès les premiers plans du film, on le voit tenir une caméra à la main. Une caméra qu’il ne quitte jamais. Une caméra surtout qu’il a aménagée pour lui permettre de tuer ses victimes tout en filmant leur agonie en gros plan.

Et, bien entendu, pour pouvoir rediffuser cela en boucle dans son appartement. Car le plaisir de Mark n’est pas tant de tuer que de voir ces meurtres et ces souffrances sur son grand écran. C’est en cela qu’il est voyeur. Et c’est là aussi que réside le grand malaise qui inonde tout le film : en faisant de l’acte de voir une preuve de perversion, Le Voyeur place le spectateur dans une situation analogue à celle de Mark Lewis.

Cette assimilation de l’acte d’être spectateur au voyeurisme est d’une totale nouveauté, sans doute trop  pour l’époque, mais elle entraîne le film dans toute une réflexion sur le cinéma et sur le rôle de l’image, réflexion qui aura une importance monumentale dans l’histoire du cinéma et que l’on retrouvera par la suite aussi bien chez Antonioni (Blow Up), Brian de Palma ou Michael Haneke.

La caméra comme objet sexuel

Quant à Mark Lewis, il embrasse toutes les positions du processus de création cinématographique, à la fois réalisateur lorsqu’il tue et spectateur lorsqu’il jouit de ses meurtres. Car il s’agit bien d’une jouissance sexuelle, orgasmique. Il y a dans Le Voyeur une sexualisation de la caméra. Il faut le voir tripoter sans cesse l’appareil, le caresser. Il faut voir son malaise lorsque quelqu’un d’autre prend la caméra pour la manipuler à son tour. Et un de ses modèles (pour des photos « osées ») ira jusqu’à lui demander si l’appareil photo qu’il utilise est sa « nouvelle copine ».

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Mais la caméra a bien d’autres rôles que simplement sexuel. Il suffit de voir comment Mark se cache derrière elle, comment il ne regarde le monde qu’à travers elle, pour comprendre que la caméra est aussi son seul vrai lien avec l’univers qui l’entoure. Pour Mark, le monde n’existe que par le prisme de son objectif. D’où la nécessaire absence de réalisme dans le traitement des décors et des couleurs : dans Le Voyeur, le monde n’existe pas en lui-même, il est nécessairement recréé par le regard à la fois halluciné et artistique de Mark Lewis. N’oublions pas que le premier plan du film est sur son œil qui s’ouvre. Nous voyons le monde tel qu’il le perçoit, comme un immense plateau de cinéma où il fait ce qu’il veut.

Ce lien avec le monde, c’est aussi le seul vrai lien qu’il entretenait avec son père (dont le rôle est tenu par… Michael Powell lui-même). Chaque fois qu’il voyait son père, il y avait une caméra entre eux. Quand il se réveillait effrayé par un cauchemar, il découvrait son père en train de filmer ses réactions. Le plus beau cadeau offert par son père ? Une caméra, qui trône encore sur ses étagères. L’image est déjà, à ce moment-là, dès son enfance, liée à la perversion, celle les liens familiaux.

Homme de l’ombre

En même temps, et sans que cela soit contradictoire, la caméra constitue aussi une barrière derrière laquelle Mark se cache. Parce que le personnage principal du Voyeur est un homme de l’ombre (comme tout grand réalisateur). Son appartement est constitué d’une salle de projection et d’une chambre noire, deux pièces nécessairement sombres. Et de nombreuses fois il est plongé dans l’ombre, que ce soit dans une ruelle obscure ou sur le plateau de cinéma déserté où il met en scène son rendez-vous avec Vivian.

A ce titre, la visite de la chambre noire est un des sommets angoissants du film. Cœur de l’appartement mais surtout lieu essentiel de la folie de Mark, la pièce nous est montrée comme la projection évidente de la perversion du personnage. C’est un véritable décor symbolique, secret et sombre. Le traitement des couleurs de cette scène, tout en noir et rouge, en fait un lieu gothique qui se rapproche des productions de la Hammer à la même époque. Nous sommes ici dans l’antre du monstre.

D’ailleurs, il faut dire que le traitement des images dans ce film est absolument magnifique. Les cadrages, la composition des plans (à la fois stricte et rigoureuse sans pour autant gêner un seul instant la fluidité du récit), le jeux sur les couleurs et surtout sur la lumière (la lumière est un des éléments essentiels dans la composition des images, donc forcément un thème important pour un film centré sur les images), tout montre que Michael Powell est alors un cinéaste accompli, au sommet de son immense talent.

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Karlheinz Böhm

Bien entendu, le film ne serait pas aussi réussi sans Karlheinz Böhm. Sa prestation est absolument extraordinaire. Tout en lui montre l’instabilité mentale, à la fois le tueur angoissant et le petit enfant timide et apeuré. La transformation est d’autant plus impressionnante quand on se souvient que l’acteur allemand, fils du grand chef d’orchestre Karl Böhm, est aussi celui qui avait interprété l’empereur François-Joseph aux côtés de Romy Schneider dans la trilogie des Sissi.

Thriller angoissant, film psychanalytique, réflexion sur le cinéma en général et sur le statut des images en particulier, drame psychologique, Le Voyeur est un film riche, dense et foisonnant tout autant que passionnant et marquant ses spectateurs d’une façon indélébile.

Synopsis : Travaillant dans le domaine de l’image et du cinéma, le jeune Mark Lewis ne sort jamais sans sa caméra. Il ne cesse de filmer ce qui se passe dans la rue, mais surtout il tue des femmes en filmant leur agonie en gros plan, pour pouvoir ensuite diffuser les films dans son appartement.

Le Voyeur : Bande-annonce

Le Voyeur : fiche technique

Titre original : Peeping Tom
Réalisateur et producteur : Michael Powell
Scénario : Leo Marks
Interprétation : Karlheinz Böhm (Mark Lewis), Anna Massey (Helen), Moira Shearer (Vivian).
Photographie : Otto Heller
Montage : Noreen Ackland
Musique : Brian Easdale
Société de production : Michael Powell Theatre
Société de distribution : Anglo-amalgamated Film Distributors
Société de distribution de la reprise : Les Acacias
Genre : drame, thriller
Date de première sortie en France : 21 septembre 1960
Date de reprise : 23 mai 2018
Durée : 101 minutes

Royaume-Uni – 1960

L’Homme qui tua Don Quichotte, l’arlésienne de Terry Gilliam

L’Homme qui tua Don Quichotte est l’accomplissement d’une vie pour Terry Gilliam, lui qui essaye de monter ce projet depuis des années. Un film qui voit enfin le jour et qui a même eu l’honneur de clôturer le festival de Cannes et de voir sa sortie française par la même occasion.

Synopsis : Toby, un réalisateur de pubs désabusé, se rend en Espagne pour un tournage. Il y rencontre un gitan qui lui offre une copie du film de jeunesse — une adaptation lyrique de l’histoire de Don Quichotte — que Toby avait réalisé dans la région il y a quelques années. Ému de cette redécouverte, Toby part à la recherche du petit village où il avait tourné ce film et se trouve mêlé à toute une suite de catastrophes.

Il y a presque 30 ans que l’envie d’une adaptation de Don Quichotte naît dans l’esprit de Terry Gilliam, lui qui essaya de s’y frotter en 2000, accompagné de Jean Rochefort dans le rôle titre et de Johnny Depp dans le rôle de son fidèle écuyer. De cet échec naquit Lost in la Mancha, un passionnant documentaire qui raconte l’accumulation de désastres que fut le tournage, érigeant l’œuvre de Gilliam en un projet avorté culte et maudit. Le cinéaste tenta de faire revivre le projet à plusieurs reprises, à chaque fois avec différents acteurs et le tout devint une arlésienne illusoire et fantasmée. Mais L’Homme qui tua Don Quichotte sort enfin. Comment aborder l’œuvre d’une vie ? Une œuvre que l’on a tant attendue que l’on a des attentes spécifiques à son sujet et que la déception sera forcément de mise ?

l-homme-qui-tua-don-quichotte-adam-driverOn en a tellement su sur L’Homme qui tua Don Quichotte que c’est avec un sentiment de familiarité que l’on va voir ce film. Pour beaucoup, ils se le seront déjà fait dans leur tête et en ont une image très nette. Mais une fois face au produit fini, la déception principale sera qu’il n’est pas ce qu’on a imaginé ce qu »il serait. Après des années d’attente, on espérait du grandiose mais grandiose il n’est pas. Le projet a évolué au fil des ans et Gilliam en a fait une œuvre plus proche de lui. A travers le parcours de ce réalisateur de pub hanté par son film de jeunesse, une adaptation de Don Quichotte, Gilliam parle de lui et du projet qu’il porte depuis déjà bien longtemps. Le long métrage en devient totalement méta en jouant sur plusieurs niveaux de lecture. C’est là tout l’aspect passionnant du film qui dans son adaptation libre de l’œuvre de Cervantes vient aussi mêler la malédiction qu’avait été le précédent tournage du film. Les deux aspects se répondent à merveille et viennent brouiller les frontières entre la réalité et l’imaginaire.

l-homme-qui-tua-don-quichotte-joana-ribeiroOn retrouve Gilliam dans le rôle du jeune réalisateur mais on le retrouve aussi dans celui du vieux Javier, tellement obsédé par son rôle et son envie d’exister qu’il en devient persuadé d’être le vrai Don Quichotte. La folie étant un héritage et celle de Don Quichotte se transmet par la passion et l’idéal d’une vie fantasmée. Ici tout y est, l’obsession d’une œuvre inachevée, la folie des grandeurs et la bataille de la passion face au cynisme avec un jeu régressif et caricatural mais assez jouissif entre le bras de fer des artistes et des méchants producteurs. Mais le manichéisme n’est jamais aussi évident qu’il semble être et Terry Gilliam met beaucoup de sa hargne dans le projet tout en sachant aussi faire une remise en question salvatrice. L’Homme qui tua Don Quichotte en devient une œuvre très personnelle mais dans sa folie latente et son habile façon de piéger son spectateur dans une dédale d’illusions, jusqu’à une très belle conclusion, se trouve aussi être une adaptation très juste de l’esprit du personnage de Cervantes. En ça, Gilliam reste fidèle à son style dans sa mise en scène, jouant souvent avec les focales pour brouiller les lignes de la réalité et jouer avec l’imaginaire. Sa réalisation est habile, malgré quelques effets spéciaux aléatoires et un début bien sage mais il se rattrape dans un final foisonnant et bourré d’idées plus réjouissantes les unes que les autres.

l-homme-qui-tua-don-quichotte-adam-driver-jonathan-pryceIl est juste dommage quand dans cette sincérité et cette passion sans faille se cachent aussi des éléments plus problématiques. Dans la vision chevaleresque du personnage, Gilliam réduit les personnages féminins à bien peu de choses et plonge dans une représentation vieillotte et ridicule qui ne manquera pas de faire grincer des dents.  Le film, malgré un humour souvent piquant et délectable, plonge dans certaines lourdeurs qui amoindrissent son impact. Soit en allant beaucoup trop loin dans la caricature, poussant certaines situations jusqu’à l’extrême, soit avec certaines blagues en dessous de la ceinture qui se montrent plutôt gênantes. Et cela arrive bien trop souvent pour juste être ignoré et donne à l’ensemble un côté dépassé. Le casting n’aide pas forcément à faire passer la pilule car beaucoup sont enfermés dans leurs rôles caricaturaux et n’ont que peu de place pour exister mais on peut compter sur un duo principal qui fonctionne à merveille grâce au talent des deux acteurs, mais aussi une formidable alchimie. Adam Driver est ici brillant et montre encore une fois l’impressionnante dextérité de son talent en signant sans conteste son meilleur rôle au cinéma. Mais malgré la prouesse offerte par le jeune acteur, il ne faut pas oublier Jonathan Pryce qui derrière son cabotinage amusé cache le portrait déchirant d’un homme qui cherche à exister. Souvent drôle, il se montre aussi incroyablement touchant.

L’Homme qui tua Don Quichotte est un film plus ou moins difficile à aborder selon les attentes que l’on a pu s’en faire. Pour un film attendu depuis plus de 30 ans, on aurait pu s’attendre à plus grand et plus fantasmé mais on ne peut au final que se réjouir de ce qu’il nous offre. Œuvre imparfaite mais sincère sur l’obsession de la création, l’aspect volage de l’imaginaire et de la folie comme contagion, elle impressionne par sa passion débordante, sa générosité et son humour irrévérencieux. On déplorera surtout sa représentation douteuse par moments, surtout pour les personnages féminins qui sortent d’un autre temps et donne à l’ensemble un côté suranné qui peut déplaire. Mais on en retiendra surtout le plaisir de découvrir enfin cette œuvre déjà culte par son passif, et qui est servie par une mise en scène inspirée, un duo d’acteurs grandioses et une belle conclusion sur toute ces années de labeur. Avec L’Homme qui tua Don Quichotte, on s’attendait sans doute à un grand film, on n’en a qu’un très bon et c’est déjà beaucoup.

L’Homme qui tua Don Quichotte : Bande annonce

L’Homme qui tua Don Quichotte : Fiche technique

Titre original : The Man Who Killed Don Quixote
Réalisation : Terry Gilliam
Scénario : Terry Gilliam et Tony Grisoni, d’après l’œuvre de Miguel de Cervantes
Casting : Adam Driver, Jonathan Pryce, Olga Kurylenko, Stellan Skarsgård, Joana Ribeiro Sergi López, Rossy de Palma, Jordi Mollà,…
Décors : Benjamín Fernández
Photographie : Nicola Pecorini
Montage : Lesley Walker
Musique : Roque Baños
Producteurs : Jeremy Thomas, Gerardo Herrero, Gabriele Oricchio, Mariela Besuievsky, Amy Gilliam et Yousaf Bokhari
Production : Recorded Picture Company Tornasol Films, Entre chien et loup, Ukbar Filmes et Amazon Studios
Distributeur : Océan Films
Durée : 132 minutes
Genre : Aventure
Dates de sortie : 19 mai 2018

États-Unis – 2018

Cannes 2018 : « Le Festival de Cannes remballe » La conférence de presse de clôture

Edouard Baer avait ouvert la 71ème édition du Festival de Cannes d’une main de maître mardi 8 mai 2018. Hier soir, l’acteur a été moins glorieux pour la clôture mais heureusement, le jury, en conférence de presse, a su égayer cette fin de Festival, toujours pleine de nostalgie.

« Le festival de Cannes remballe », c’est comme un slam que l’acteur Edouard Baer prononce son discours de clôture proposant à tout le monde d’ « Aller ensemble et plus loin ». Puis il laisse place au palmarès avec un premier prix d’interprétation féminine décerné par l’actrice italienne Asia Argento. Le premier coup de poing dans la soirée, en plein dans Weinstein puisqu’elle déclare s’être faite violée par le producteur il y a 21 ans, ici même, à Cannes et incendie la salle en quelques phrases accusatrices. Aussi bien dans le théâtre Lumière que dans la salle de conférence de presse où est retransmise la cérémonie, le silence est grand et le respect immense.

Puis les prix s’enchaînent et les malaises aussi. Edouard Baer ne maîtrise plus grand chose et la cérémonie tourne à la catastrophe. Le prix du scénario partagé entre deux films montre une scène pas du tout à la hauteur du prestige même si l’on notera l’hommage à Jafar Panahi, assigné à résidence en Iran. Puis la musique s’emballe pour le prix Un certain regard alors que ni le réalisateur, ni Benicio Del Toro, ni même le maître de cérémonie ne semblent comprendre ce qu’il se passe. Autant la cérémonie d’ouverture était géniale, autant la clôture est très gênante et lourde. On retiendra aussi de cette soirée la venue de Roberto Benigni, qui illumine toujours le Festival avec son incroyable joie de vivre et la Palme d’or spéciale attribuée à Jean Luc Godard, pour l’ensemble de son œuvre. Pour achever cette 71ème édition, les lauréats et les jurys terminent la soirée en haut des marches du tapis rouge au rythme de Roxanne, chanté par Sting.

Puis le jury se livre au dernier exercice de leur lourde tâche, l’ultime conférence de presse. Cate Blanchett et ses huit acolytes arrivent chacun leur tour, l’actrice australienne glisse quelques sourires forcés aux journalistes dans lesquels on sent bien l’épuisement de tout ce protocole, et pourtant, elle arrive encore à rire avec ses collègues et l’assemblée. La solidarité qui se dégage de leur groupe est assez incroyable et belle à voir, élire une palme d’or ensemble doit être une expérience intense et l’on sent tout le plaisir qu’ils ont eu à le faire.

Les questions s’orientent, comme prévu, directement sur les femmes et leur place dans les récompenses cannoises. 

Cate Blanchett : Nous tous, hommes ou femmes, membres du jury, on aimerait bien voir plus de réalisatrices. Je pense qu’il y a un mouvement en marche au sein du Festival de Cannes pour justement faire en sorte que la perspective féminine soit mieux représentée. Il y avait peut-être moins de réalisatrices à compter dans les femmes mais il y avait en tout cas des jeux d’actrices formidables. On a décerné un prix mais on aurait pu le donner à de nombreuses femmes. Dans le monde de la création, lorsqu’il n’y a qu’une seule perspective, la créativité disparaît. Dans un monde dit de diversité, il y a plus de perspectives et c’est plus intéressant.

Comment avez-vous décider de choisir Une affaire de famille ? Est-ce que vous avez eu du mal ?

Cate Blanchett : Il n’y a pas eu d’effusion de sang, tout a été discuté dans le plus grand respect. Bien sûr c’était une année où on avait beaucoup de diversité, de films très puissants. Il fallait dépasser nos goûts. C’était une décision collégiale.

Léa Seydoux : C’était intéressant de partager la vision de tous les jurés. On a différents goûts, différents parcours, peut-être qu’on est influencés par nos milieux. Même si nous faisons tous partie de la grande famille du cinéma, on a tous des professions différentes. C’était plus des questions que des réponses.

Cate Blanchett : Il y a beaucoup de règles ici et la palme d’or doit réunir tous les éléments : jeu d’acteurs, mise en scène, photographie, etc. La décision a été difficile mais tout arrivait à point dans ce film, même si l’on a surtout été transporté par le jeu d’acteurs et la direction.

Denis Villeneuve : Ça a été un film coup de cœur qui nous a tous rejoint. Il y a une grâce dans ce film, une profondeur dans la mise en scène qui nous a tous beaucoup touché.

Pourquoi le très beau film de Nuri Bilge Ceylan n’a rien obtenu comme prix ?

Cate Blanchett : Je pense que le monde est éminemment politique. Les médias font que les questions humaines deviennent rapidement politiques. En tant qu’artistes dans le cinéma, nous avons décidé de regarder chaque film comme une œuvre d’art. On voulait exclure le contexte politique de notre regard et de nos choix. On voulait choisir les films qui nous avaient touchés. (…) On peut politiser la distribution des films, la manière dont les films voyagent mais la réalisation d’un film n’est pas politique.

Question à Denis Villeneuve : Y-a-t-il un film que vous avez défendu vivement, et si oui pourquoi ? 

Oui, j’ai gagné quelques batailles mais j’en ai perdu certaines aussi. Les décisions étaient collégiales. En tant que réalisateur,  j’avais l’impression que mon rôle était de défendre les films et pas de les juger. (…) L’expérience partagée de parler de cinéma était unique et je vais garder longtemps en mémoire ce souvenir. Ça va nous aider dans nos carrières respectives.

Comment choisir un bon film, une palme d’or ? Certains films sont faits avec un petit budget. Et par rapport à Godard, vous souhaitiez l’honorer ou récompenser son film ?

Cate Blanchett : Le film a eu un impact sur nous durant tout le festival, on ne pouvait pas arrêter d’en parler.  Le film est resté avec nous. C’est un artiste qui ne cesse d’expérimenter de nouvelles choses et change l’avenir du cinéma. Ce n’est pas une palme d’or honoraire, il faut le voir dans le contexte générale et voir son œuvre depuis toujours qui nous a profondément influencés. (…)

Pour la première question, on s’est dit qu’il fallait rester très ouvert par rapport à ce que le réalisateur cherchait à faire et il y avait différent budgets. Si on a la passion, la vision et une bonne équipe on peut toujours faire un bon film.

Denis Villeneuve : Il faut voir l’impact de la poésie dans un film, la manière de tourner les images, leur puissance.

Cate Blanchett : On provient tous de cultures cinématographiques très différentes. Le point de vue de Robert est très différent du mien par exemple.

Robert Guédiguian : Ce qui est très intéressant, c’est qu’à partir de goûts différents, on s’aperçoit qu’on est quand même très très porches finalement. J’ai été étonné de voir à quel point la dernière barrière internationale qui reste est finalement celle du cinéma. On rêve tous qu’il y en ait d’autres qui ouvrent : la justice, la poésie, la beauté, la bonté. Moi c’est ce à quoi j’expire.

Cate Blanchett : C’était magnifique d’avoir différentes générations représentées, on n’était pas un jury homogène.

Denis Villeneuve : Chacun a apporté sa passion.

Léa Seydoux : C’est toujours l’émotion qui l’importe.

Quels critères vous ont permis de sélectionner les films ? Il y avait un film kurde incroyable.

Cate Blanchett : Ce film est remarquable, puissant avec des performances d’actrices exceptionnelles, une réalisation brillante. Quand on regarde ses films précédents (ndlr : Samal Yeslyamova, actrice principale de Ayka de Sergey Dvortsevoy), on voit qu’elle choisit des sujets difficiles et les rend accessibles et ça, ça mérite des applaudissements. Malheureusement la dure réalité fait qu’on ne peut pas remettre des prix à tout le monde.

A propos du prix du scénario ex-æquo : 

Andreï Zviaguintsev (que tout le jury appelle Professeur) : C’était une tâche insurmontable, quasi impossible, on avait 7 prix à remettre pour 21 films. On a été obligés de faire des concessions. Mais le résultat est à la hauteur de nos efforts communs. Je ne peux pas vous en dire plus car on a signé un document, on ne peut pas ébruiter tout ce qu’il s’est dit entre nous.

À propos de Blackkklansman, de Spike Lee : 

Ava DuVernay : Parce qu’il le méritait.

Léa Seydoux : Le monde est en train de changer et nous pensons que ce film est un constat éclatant de ce changement et qu’il était nécessaire de le récompenser.

Khadja Nin : mais aussi parce que c’est un grand film qui porte un message

Cate Blanchett : Il y a un passage extraordinaire à la fin qui nous a tous marqués.

Ava DuVernay : En tant que réalisatrice afro-américaine, j’ai été très émue par ce film. Quand je suis arrivée, j’ai décidé de ne rien dire, d’écouter les autres membres du jurys, et à ce moment-là nous avons eu un débat puissant. Beaucoup de questions ont été soulevées. On a vraiment été unis par la passion du cinéma. Il y a eu des questions sur ce que vivent les afro-américains aujourd’hui aux États-Unis.

Cate Blanchett : C’est un festival international du film et quand un film représente très bien les particularités de son pays. Spike Lee a parlé d’un aspect très important des États-Unis et les non-américains se sont sentis liés par cet aspect américain. Le film dépasse les frontières des États-Unis.

La conférence de presse s’achève avec les remerciements d’Ava DuVernay à Cate Blanchett pour sa manière grandiose d’avoir mené ces discussions et d’avoir écouté tout le monde.

 

Cannes 2018 : Le palmarès complet de la 71e édition du Festival de Cannes

La cérémonie de clôture, diffusée en exclusivité sur les antennes de Canal +, s’est déroulée ce samedi soir. Le jury, présidé par Cate Blanchett, a dévoilé le Palmarès de la 71e édition du Festival de Cannes rassemblant, entre autres, les films Une affaire de famille, BlacKkKlansman, Girl, Cold War ou encore Capharnaüm.

La magie du Festival de Cannes s’en est allée. La 71e édition s’est achevée ce samedi soir. La station balnéaire va retrouver son calme dès la semaine prochaine. Le tapis rouge sera replié dans quelques heures. Les flashs des paparazzis ne sont plus qu’un lointain souvenir déjà…

Le Palmarès a été dévoilé dans le cadre de la cérémonie de clôture du 71e Festival de Cannes. Le jury était présidé cette année par Cate Blanchett et composé de Chang Chen, Ava DuVernay, Robert Guédiguian, Khadja Nin, Léa Seydoux, Kristen Stewart, Denis Villeneuve et Andreï Zviaguintsev. La cérémonie a été marquée par de très nombreux moments d’émotion et de belles surprises.

Roberto Benigni et Asia Argento ont électrisé la cérémonie et ont fait sensation par leur discours et leur présence sur la scène du Palais des Festivals ! L’actrice italienne Asia Argento, la fille du pape de l’horreur transalpine Dario Argento, l’une des accusatrices d’Harvey Weinstein, a adressé un discours poignant et militant contre les violences faites aux femmes, le harcèlement et les agression sexuelles : « En 1997, j’ai été violée par Harvey Weinstein. J’avais 21 ans. Ce festival était sa chasse gardée. Je souhaite prédire quelque chose : Harvey Weinstein ne sera jamais plus le bienvenu ici ».

La montée des marches de ce samedi, juste avant la cérémonie, était historique avec la présence du réalisateur Terry Gilliam et de l’équipe de son film maudit, L’Homme qui tua Don Quichotte. Malgré le contentieux judiciaire avec le producteur Paulo Branco, ce long-métrage (librement adapté de l’œuvre de Cervantes) est visible au cinéma en France depuis ce samedi 19 mai 2018.

L’ensemble des membres du jury, les remettants et les lauréats sont sortis devant le Palais des Festivals à l’issue de la cérémonie pour une partie live assurée par les chanteurs Sting et Shaggy.

Le Palmarès complet de la 71e édition du Festival de Cannes :

La Palme d’or a été attribuée au long-métrage Une affaire de famille du cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda.

Le Grand prix du Festival de Cannes a été décerné à Spike Lee pour BlacKkKlansman.

Le prix du Jury a été remis à Nadine Labaki pour Capharnaüm.

Une Palme d’or spéciale a été remise à Jean-Louis Godard pour Le livre d’image.

Le prix d’interprétation masculine a été décerné à l’acteur Marcello Fonte pour son rôle dans Dogman de Matteo Garrone.

Le prix d’interprétation féminine a été attribué à l’actrice kazakhe Samal Yeslyamova pour Ayka de Sergueï Dvortsevoy.

Le prix de la mise en scène a récompensé le film Cold War de Pawel Pawlikowski.

Le prix du scénario a été partagé cette année. Deux différents films ont été récompensés par ce prix : Trois Visages de Jafar Panahi (en son absence) et Lazzaro d’Alice Rohrwacher.

La Caméra d’or, récompensant un premier film, a été décernée à Lukas Dhont pour Girl.

La Palme d’or du court-métrage a été décernée à Charles Williams pour All these creatures.

Les prix décernés dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs :

Art Cinema Award : Climax de Gaspar Noé

Prix SACD : En Liberté ! de Pierre Salvadori

Label Europa Cinema : Troppa Grazia de Gianni Zanasi

Prix Illy du court-métrage : Skip Day de Ivete Lucas et Patrick Bresnan

Les prix décernés dans le cadre de la sélection Un certain regard :

Le prix Un certain regard a été attribué au film d’Ali Abbasi, Border (Gräns).

Le prix du scénario pour Sofia de Meryem Benm’Barek

Le prix d’interprétation pour Victor Polster pour Girl de Lukas Dhont

Le prix de la mise en scène pour Sergei Loznitsa pour Donbass

Le prix spécial du jury pour Chuva e cantoria na aldeia dos mortos (Les Morts et les autres – The Dead and the Others) de João Salaviza et Renée Nader Messora.

Le Palmarès de la Cinéfondation :

Le Jury de la Cinéfondation et des courts métrages, présidé par Bertrand Bonello, a décerné les prix de la Cinéfondation lors d’une cérémonie salle Buñuel. La Sélection comprenait 17 films d’étudiants en cinéma, choisis parmi 2 426 candidats en provenance de 512 écoles de cinéma dans le monde.

PREMIER PRIX

EL VERANO DEL LEÓN ELÉCTRICO (The Summer of the Electric Lion) réalisé par Diego CÉSPEDES – Universidad de Chile – ICEI, Chili

DEUXIÈME PRIX EX AEQUO

KALENDAR (Calendar) réalisé par Igor POPLAUHIN – Moscow School of New Cinema, Russie

DONG WU XIONG MENG (The Storms in Our Blood) réalisé par SHEN Di – Shanghai Theater Academy, Chine

 TROISIÈME PRIX

 INANIMATE réalisé par Lucia BULGHERONI – NFTS, Royaume-Uni

 La Cinéfondation alloue une dotation de 15 000 € pour le premier prix, 11 250 € pour le deuxième et 7 500 € pour le troisième.

A Cannes, la Queer Palm a été décernée ce vendredi 18 mai au film Girl, le premier long-métrage de Lukas Dhont. Le jury était présidé par la productrice Sylvie Pialat. Ce film met en scène un jeune danseur en transition vers le sexe féminin. Victor Polster, âgé de 16 ans, a reçu le prix d’interprétation d’Un certain regard.

Ce prix indépendant a été crée en 2010 et récompense un film des sélections cannoises pour son traitement des thèmes altersexuels (homosexualité, bisexualité, transgenre). Créée par le critique Franck Finance-Madureira, la Queer Palm est l’équivalent à Cannes des Teddy Awards, décernés pendant la Berlinale.

Image en Une :

Hirokazu Kore Eda – Palme d’or – Manbiki Kazoku (Une Affaire de famille), avec Cate Blanchett © Alberto Pizzoli/AFP

No Dormirás de Gustavo Hernandez, quand l’insomnie tourne au cauchemar

Avec No Dormirás, Gustavo Hernandez s’amuse à explorer les effets du manque de sommeil sur une troupe d’acteurs de théâtre expérimental. Malgré un point de départ alléchant, le film va très vite succomber aux tares d’une horreur beaucoup trop facile.

Fort de son gros succès en Argentine, le nouveau film d’horreur du cinéaste uruguayen Gustavo Hernandez a posé ses bagages dans l’Hexagone en catimini. Le cinéma de genre hispanophone a beaucoup fait parler de lui au cours des deux dernières décennies, et les projets se multiplient. Même s’ils proviennent la plupart du temps de cinéastes ibériques, l’Amérique du Sud n’est pas en reste et compte parmi ses membres les plus prometteurs Fede Alvarez réalisateur du remake d‘Evil Dead et du surprenant Don’t Breathe. Inconnu en France, Gustavo Hernandez n’en est cependant pas à son premier fait d’armes et avait déjà offert The Silent House, un petit film horrifique ayant la particularité d’être constitué d’un grand faux plan séquence d’environ 1h20. 7 ans après, il revient sur le devant de la scène avec No Dormirás, une œuvre dont l’idée lui est venue alors qu’il souffrait d’insomnie.

C’est en effet cette condition dont souffrait Hernandez qui rend le pitch de No Dormirás particulièrement intriguant. Dans les années 1980, une actrice de théâtre du nom de Bianca est engagée pour un mystérieux projet ayant lieu dans un hôpital psychiatrique. Elle est conduite par une metteur en scène du nom d’Alma, adepte de méthodes expérimentales. Explorant les effets de l’insomnie sur ses acteurs, elle impose à ces derniers une technique de jeu éprouvante, multipliant leurs dédications pour le rôle et faisant ressortir le maximum de leur potentiel. Alors que les heures d’insomnie s’accumulent, la jeune Bianca commence à avoir des hallucinations et sombre petit à petit dans la folie. Un point de départ qui s’avère alléchant, d’autant plus que Hernandez semble l’accompagner d’une certaine vision n’hésitant pas à convoquer des inspirations assez variées dont Suspiria de Dario Argento avec cette jeune fille rejoignant une troupe dans une vieille bâtisse ainsi qu’un jeu de couleurs donnant un caractère oppressant.

Belen-Rueda-Eva-de-Dominici-film-horreur-critique-no-dormiras-movie-Gustavo-HernandezOn parle souvent de rôle éprouvant, où les acteurs sont poussés dans leurs derniers retranchements, comme possédés. On peut citer par exemple la prestation terrassante d’Isabelle Adjani dans Possession de Zulawski, un rôle qui aura eu un énorme impact psychologique sur la jeune femme à l’époque. Au travers de cette troupe de théâtre, Hernandez explore cette facette des acteurs prêts à se donner corps et âmes pour leur métiers. Le personnage de Bianca est prêt à subir les conditions de travail les plus harassantes pour obtenir le premier rôle de cette pièce unique. Cette mise en abyme lance des pistes de réflexion particulièrement intéressantes sur le métier d’acteur et donne une certaine profondeur au scénario. Cependant, cette exploration des méfaits de l’insomnie sur le corps, bien que basée sur des faits scientifiques, est appréhendée de façon beaucoup  trop triviale. Hernandez va jouer avec Bianca et le spectateur sur une distorsion de la réalité, un angle d’attaque beaucoup trop vu et revu. Évidemment le tout sert un récit horrifique mais le point de départ plutôt original montre assez vite ses limites et retombe dans un carcan de l’horreur plutôt banal.

Malgré une bonne entrée en matière et un fond intriguant, No Dormirás va devenir de plus en plus convenu à mesure que le récit avance. Bien que Hernandez attache un certain sens du détail à son travail sur l’atmosphère, l’Uruguayen n’hésite pas à succomber aux sirènes du jumps scares à de nombreuses reprises. On a parfois l’impression que le cinéaste finit écrasé par une certaine ambition et cela se ressent particulièrement dans la deuxième partie du long-métrage. En essayant d’instaurer un environnement de plus en plus écrasant, la mise en scène de Hernandez en pâtit, et devient de plus en plus balourde. Les moments de possession deviennent fouillis, et le scénario s’embourbe. D’autant plus quand Hernandez essaie d’ajouter des retournements de manière maladroite, n’apportant que peu de choses au récit et semblant sortir de nulle part. No Dormirás donne alors des airs de fourre-tout, cherchant un peu trop à mettre en avant la carte de la psychologie, et voulant trop jouer sur le côté perception de la réalité. Derrière tout ça, la jeune Eva de Dominici offre une prestation plutôt stimulante, essayant à la manière de Bianca de donner tout ce qu’elle peut pour tenir la barque. Belén Rueda met à disposition son charisme magnétique pour donner au personnage d’Alma, une aura mystérieuse bénéfique au long-métrage. On restera cependant avec un goût assez amer en bouche, pensant à un potentiel gâché au profit d’une horreur consensuelle. No Dormirás aura au moins le mérite de nous garder éveillé.

Bande-annonce : No Dormirás

Fiche Technique – No Dormirás

Réalisation : Gustavo Hernandez
Scénario : Juma Fodde
Casting : Eva De Dominici, Belén Rueda, Natalia de Molina, Susana Hornos, Eugenia Tobal, Juan Manuel Guilera
Décors : Marcela Bazzano, Sonia Nolla
Costumes : Marcela Vilarino, Maria José Lebrero
Photographie : Guillermo Bill Nieto
Montage :  Pablo Zumárraga, Juan Ferro
Musique : Alfonso González Aguilar
Producteurs : Santiago Segura, Pablo Bossi, Pol Bossi, Agustin Bossi, Juan Ignacio Cucucovich, Maria Luisa Guitierrez, Cristina Zumarraga, Juan Pablo Buscarini
Production : Pampa Films, Gloriamunddi Producciones, White Films, Bowfinger Itl Pictures, Tandem Films, MotherSuperior
Distribution : Eurozoom
Durée : 106 minutes
Genre : thriller, épouvante-horreur
Dates de sortie : 16 mai 2018

Argentine, Espagne, Uruguay-2018

Manhattan Stories : Un jour ordinaire pour des personnages qui sortent de l’ordinaire

En pleine effervescence cannoise, dont pas moins de quatre films sélectionnés sortent en salles, le dernier film de l’américain Dustin Guy Defa, Manhattan Stories, pourrait passer inaperçu, alors qu’il recèle quelques pépites d’émotions.

Synopsis : Une journée à Manhattan. Dès le réveil, Benny, fan de vinyles collectors et de chemises bariolées n’a qu’une obsession : aller récupérer un disque rare de Charlie Parker. Mais il doit aussi gérer la déprime de son coloc Ray qui ne sait comment se racheter après avoir posté en ligne, en guise de vengeance, des photos de nu de sa copine. Pendant ce temps, Claire, chroniqueuse judiciaire débutante passe sa première journée sur le terrain aux côtés de Phil, journaliste d’investigation pour un tabloïd ayant des méthodes douteuses pour obtenir un scoop. Leur enquête va les mener jusqu’à Jimmy, un horloger qui pourrait détenir, sans le savoir, les preuves d’un meurtre. Quelques blocks plus loin, Wendy, une étudiante désabusée du monde actuel, tente de persuader sa meilleure amie Mélanie qu’idéaux féministes et désirs sexuels ne sont pas incompatibles. S’ils ne se croisent pas toujours, une connexion existe entre tous : l’énergie de New-York.

A life less ordinary

Le titre original du dernier film de l’Américain Dustin Guy Defa, Person to Person, résume plus que parfaitement le propos de l’œuvre. Mais comme, trop souvent, un farfelu n’a rien trouvé de mieux que de traduire ce beau titre par un vulgaire Manhattan Stories qui non seulement manque cruellement d’imagination, mais en plus dévoie totalement le sujet en mettant davantage l’accent sur New-York et en laissant potentiellement croire que c’est un film choral avec un grand rassemblement à la fin.

manhattan-stories-dustin-guy-defa-film-critique-tavi-gavinsonLe départ même du film est pourtant basé sur cette idée de la personne particulière, lambda et alpha dans le même temps, ordinaire et singulière tout à la fois. Bene Coopersmith qui joue un des personnages les plus emblématiques du film (également Bene) est le meilleur ami du cinéaste. Amoureux de la musique, son personnage bat les pavés pour acquérir une copie rare –ou pas- du Bird Blows the Blues de Charlie Parker. Il draine avec lui tout un ensemble de personnages idiosyncratiques : Ray  (George Sample III), son meilleur ami plus ou moins catatonique qu’il héberge après que ce dernier a commis une forfaiture l’obligeant à se mouvoir sous le radar ; un personnage source de la séquence la plus comique du film ; on croise aussi un escroc à la petite semaine joué par Buddy Duress ( presque aussi superbement ahuri que dans Good Time des frères Safdie, dont le cadet Benny est également présent au casting), plus émouvant qu’agaçant ; ainsi que d’autres personnages très singuliers dont Francis (Eleonore Hendricks), avec qui Bene tisse l’histoire d’amour la plus low-key que l’on ait jamais vue. En parallèle de cette histoire que le cinéaste a voulu centrale, suit-on deux autres parcours : celui d’une paire d’ados BFF, aussi proches qu’elles sont éloignées en caractères. Le discours atypique de Wendy (superbe Tavi Gavinson), s’apparentant plus à de la pure névrose de trentenaires new-yorkais dignes des plus grands films de Woody Allen qu’à un babillage d’adolescente, est savoureux et juste, et traduit parfaitement les angoisses de cette jeune femme en devenir. Enfin, le dernier récit est celui de la rencontre autour d’un meurtre/suicide entre Claire (Abbi Jacobson), une jeune journaliste stagiaire qui n’aspire au fond qu’à une vie tranquille, entourée uniquement de son chat, et Phil (Michael Cera), son bouillonnant référent, hyperactif, hyper stressé, hyper angoissé, pour qui la musique de Rammstein passerait pour une berceuse ; une rencontre évidemment explosive et compliquée, et pourtant très tendre à la fois.

manhattan-stories-dustin-guy-defa-film-critique-george-sample-iiiAlors, oui, ce genre de rapports a été archi-vu, à Sundance (Park City, Utah) et à SXSW (Austin, Texas) en particulier, où le film a été présenté et où il a glané quelques récompenses. Dustin Guy Defa apporte néanmoins une touche particulière, une musique bien à lui qui distingue son film de la ribambelle de mumblecores indépendants américains. Ainsi, par exemple, la dite forfaiture de Ray, l’ami de Bene : pourtant très visuelle, on ne la voit à aucun moment dans le film. Ce traitement elliptique est assez présent dans le métrage. Ce qui importe au réalisateur, ce sont les sentiments qu’elle provoque chez toutes les personnes qui sont concernées par l’affaire, et surtout les effets qu’elle a sur leurs relations inter-personnelles pas évidentes. Les objets, voire les faits disparaissent, pour laisser place nette à l’intime des personnages, sans pour autant en faire un film austère réservé aux cinéphiles les plus passionnés. Car le film est très drôle, et là encore, on a l’impression que ce sont les personnages qui nous font rire, et pas tellement les situations ; ce sont leurs réactions par rapport à ces situations qui sont hilarantes et auxquelles le spectateur s’identifie pleinement.

Manhattan Stories, tourné en 16 mm, ce qui lui donne ce grain particulier très 70’s,  est un film qui pourrait propulser Dustin Guy Defa vers la cour des grands cinéastes indépendants américains, tel le Noah Baumbach de Greenberg ou de Frances Ha pour son affiliation la plus proche. Un cinéaste à suivre…

Manhattan Stories – Bande annonce

Manhattan Stories – Fiche technique

Titre original : Person to Person
Réalisateur : Dustin Guy Defa
Scénario : Dustin Guy Defa
Interprétation : Abbi Jacobson (Claire), Michael Cera (Phil), Tavi Gevinson (Wendy), Bene Coopersmith (Bene), George Sample III (Ray), Philip Baker Hall (Jimmy), Isiah Whitlock Jr. (Buster), Michaela Watkins (La Veuve), Olivia Luccardi (Melanie), Ben Rosenfield (River), Buddy Duress (Paul), Eleonore Hendricks (Francis), Benny Safdie (Eugene), Marsha Stephanie Blake (Janet)
Photographie : Ashley Connor
Montage : Dustin Guy Defa
Producteurs : Toby Halbrooks, James M. Johnston, Sara Murphy
Maisons de production : Sailor Bear, Bow and Arrow Entertainment, Forager Film Company, Century Park Pictures
Distribution (France) : UFO Distribution
Durée : 84 min.
Genre : Drame, Comédie
Date de sortie : 16 Mai 2018
Royaume-Uni – 2017

Festival de Cannes 2018 : La famille comme sujet de prédilection

Le Festival de Cannes s’achève dans quelques heures, et ces deux semaines intensives de cinéma n’ont pas été de tout repos. Événement de grande ampleur, cette cuvée 2018 a vu de nombreux thèmes apparaitre et réapparaitre dans beaucoup de ses films. Comme celui de la filiation et de la famille : et c’est peu dire.

Le Festival de Cannes, au-delà d’être une fête du cinéma, offre une panoplie d’œuvres venues de tous les horizons, qui essayent d’analyser le monde dans lequel nous vivons actuellement et nous questionnent sur les fondations sur lesquelles nous nous reposons. La famille fait partie de cette catégorie de thèmes sur lesquels ce Cannes 2018 a appuyé avec plus ou moins de vigueur. Sauf qu’au lieu d’ériger telle ou telle manière de concevoir la filiation, les films sortis durant ces deux dernières semaines n’ont pas arrêté de nous interroger et de déconstruire l’organigramme même du foyer familial.

Cette enclave n’est pas qu’une seule porte de sortie vers l’avenir, et n’est pas non plus qu’un simple moyen d’évoluer dans un cadre bienveillant et éducatif. Des films comme Les Moissonneurs de Etienne Kallos ou Yomeddine d’Abu Bakr Shawky désacralisent la famille et la vision biologique que l’imagerie collective essaye de nous placarder : cette sphère intime se compose et se vit par le prisme de l’amitié, des sentiments de l’être, de la solidarité et non par le biais d’un respect qui s’établit par la hiérarchie ou les lois du sang. Comme en atteste, aussi, cette jeunesse russe dans Leto qui devient une véritable petite smala qui ne se quitte jamais, car au travers de la musique et de leur passion commune pour la liberté, ils ont su trouver refuge dans un enclos dans lequel ils peuvent plus facilement s’identifier et s’appréhender soi-même. L’identification, c’est le point central de toute la difficulté de la dialectique faite autour de la filiation. Cette dernière est aussi le premier révélateur de rejet, et la première frontière qui devient le reflet des mœurs de la société : soit par engrenage enfantin, soit par mentalité culturelle à l’image du personnage de la mère dans Rafiki de Wanuri Kahiuou ou des piètres parents de Capharnaüm de Nadine Labaki.

Voir ces parents abandonner ou insulter leurs enfants pour des raisons qui les dépassent, et pour des motivations qui sont de l’ordre de la répression de la liberté d’être de tout un chacun, comme cela peut être vu dans des films évoquant l’homosexualité (Carmen y Lola d’Arantxa Echevarría) ou la transsexualité (Girl de Lukas Dhont), est quelque chose qui interpelle sur les dégâts collatéraux à l’encontre de l’enfance. C’est aussi à travers ce versant-là qu’un film comme Girl est un rayon de soleil dans cette farandole de films tristes : voir cette cohésion et ce soutien malgré les discordes et les multiples déménagements. Une famille est une entité qui devient variable, difforme, qui change de courbe mais aussi de reflet. Les engueulades, les désaccords, les chamailleries ne sont qu’une conséquence de la transformation intrinsèque du visage de la famille. Mais le choix ou l’absence de choix définit bien les horizons divers d’une « tribu » : et c’est là où le social rejoint le sociétal, comme dans Les Filles du Soleil d’Eva Husson qui voit des femmes kurdes perdant leur famille pour s’en découvrir une nouvelle en l’honneur de l’ancienne. Même la guerre, destructrice et ensanglantée, arrive à rapprocher dans le déchirement.

Vu souvent dans sa globalité, ce cercle est aussi un agglomérat d’individualités, qui se nourrit du manquement ou de la transmission de l’autre soit pour le combler, soit pour l’assiéger. La misère qui émane de la vie de ces invisibles d’Une affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda est une raison pour laquelle ce petit groupe s’est réuni et s’est adopté lui-même, surtout lorsqu’on les compare à un Japon qui efface toute trace de ses isolés de la société, d’un point de vue économique ou même culturel. Wildlife de Paul Dano voit un couple se détruire et se séparer suite à des problèmes d’argent, dans une Amérique qui se délite et Nos Batailles de Guillaume Senez observe l’épouse de Romain Duris disparaitre du jour au lendemain. Tout cela est le constat implacable de la pression sociale mise sur les foyers, où l’homme ne sait plus faire la différence entre la personne qu’il est et le travailleur qu’il devient. La famille est une chose mise de côté, où l’individualisme prime.

Difficile donc de faire cohabiter un environnement professionnel douteux et complaisant sur les libertés et les droits de chacun, avec les sentiments que l’on devrait apporter à l’autre comme en témoigne le personnage de Marcello dans Dogman de Matteo Garrone. L’État, le totalitarisme qui épuise l’identité de chacun fait de nous des animaux, qui ne font qu’aboyer dans le vent. C’est alors que Nadine Labaki pose une question politiquement incorrecte qui est passionnante : est-ce que tous les parents ont le droit de faire des enfants ? Question qui décontextualise complètement l’environnement social et ethnique de la famille et la montre de façon très naturaliste, mais qui vise la légitimité à exister. Malheureusement la cinéaste ne répond pas à ce questionnement, mais ose balancer un pavé dans la mare, qui semble vouloir décrypter la responsabilité de chacun dans ce marasme émotionnel.

Cannes 2018 : Capharnaüm de Nadine Labaki, la future Palme d’or ?

Après avoir été remarquée en 2007 à la Quinzaine des réalisateurs pour son premier film Caramel qui mettait en scène une certaine solidarité féminine, Nadine Labaki est cette année en compétition officielle pour Capharnaüm. Une idée originale qui semble avoir emballé le public, alors que la presse paraît moins unanime.

Si le pitch de base semblait intéressant, en traitant l’enfance de manière assez inhabituelle en posant des questions morales aussi provocantes que pertinentes, le film, lui, ne tient pas toutes ses promesses. Nombreux sont ceux où toute l’intrigue se déroule dans un lieu clos comme un tribunal et base son récit sur l’art de la rhétorique mais ici, alors qu’on pouvait s’y attendre, il n’en est rien. Les spectateurs suivent la vie de Zain, 12 ans, qui a le courage d’un homme qui pourrait être père. Défendant sa sœur jusqu’à poignarder l’homme à qui elle est mariée de force et fuyant ses parents, qu’il juge honteux et négligents, il trouve refuge chez une jeune mère et se retrouve en charge d’un bébé, après que celle-ci se soit fait arrêter. Cet emprisonnement, c’est seulement à la fin du film qu’on l’apprend alors que l’on a passé tout le film à se questionner sur son départ soudain, et l’on se sent d’ailleurs coupables d’avoir jugé cette mère, qui n’est au final qu’une victime d’un système qui arrête les sans papiers au lieu de les aider. Zain est présenté comme un jeune héros, admirable par son courage, touchant par le réel auquel il fait face, dont on a conscience mais que l’on oublie souvent.

Puisant l’inspiration dans son pays qu’est le Liban, Nadine Labaki questionne constamment la société qu’elle voit évoluer sous ses yeux et propose une immersion du côté de ceux qui n’ont même pas le droit d’exister légalement. La réflexion que propose ce film mériterait d’être creusée davantage. Un procès contre ses propres parents dont l’accusation est de l’avoir fait naître, cela paraît peu crédible, mais pourtant, le message est porteur d’un sens énorme et d’une réflexion qui manque de profondeur. Il est évidemment difficile de rester stoïque face à ces personnages dont la vie est dictée par la misère et la pauvreté, surtout quand on sait que la vie des acteurs se rapproche de celle-ci.  Cette accumulation de pathos est, certes, bouleversante par la réalité qu’elle décrit, mais devient parfois trop larmoyante. Capharnaüm fait souvent appel à la corde sensible du public en dressant une leçon de morale directe au spectateur.

Le Festival de Cannes a cette année sélectionné beaucoup de films sur l’enfance et en voici un qui ne peut laisser insensible sans pour autant transcender. Bien que certains défauts subsistent dans le film de Nadine Labaki, la réalisatrice a su trouver son public et émouvoir la Croisette. Sera-t-il récompensé par le jury ? Il est en tout cas en bonne position pour la future Palme d’or.

Conférence de presse de  Capharnaüm de Nadine Labaki

Synopsis : Un enfant se rebelle contre la vie qu’on cherche à lui imposer et entame un procès contre ses parents.
NT. TRIBUNAL
ZAIN, un garçon de 12 ans est présenté devant le JUGE.
LE JUGE : « Pourquoi attaquez-vous vos parents en justice ? »
ZAIN : « Pour m’avoir donné la vie. »

[En compétition au Festival de Cannes 2018]

Capharnaüm, un film de Nadine Labaki
Avec Nadine Labaki
Distributeur : Gaumont Distribution
Genre : Drame
Durée : 2h 00min
Date de sortie Prochainement

Nationalités libanais, français, américain

La Victime, de Basil Dearden, drame de l’homophobie en DVD & Blu-Ray

Critique sociale, drame psychologique et film noir, La Victime, de Basil Dearden, est un film remarquable, toujours d’actualité tant qu’il y aura de l’homophobie. Elephant Films nous permet de redécouvrir ce film en DVD et Blu-Ray.

La première demi-heure de La Victime plonge clairement le long métrage dans une ambiance de film noir. Course-poursuite dans un décor urbain réaliste, jeu sur les ombres et les lumières, cavale d’un jeune homme qui essaie de faire appel à tout un réseau de connaissances pour s’enfuir de Londres en emportant avec lui quelque chose d’apparemment très précieux, interrogatoire dans les locaux de la police, les codes du genre sont réunis. Privilégiant le mystère par rapport au suspense, ce début laisse le spectateur face à des questions : qu’a donc fait ce jeune homme pour être poursuivi ainsi ? Que transporte-t-il avec lui ? Le butin d’un cambriolage ? Des diamants ? De la drogue ? Quel genre de criminel est donc ce jeune homme ?

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C’est au bout d’une demi-heure de film que l’on apprend que le crime commis par Jack Barrett, c’est… son homosexualité. En effet, en ce début d’années 60, le Royaume-Uni était toujours sous le coup d’une loi criminalisant les relations entre personnes de même sexe. De nombreux Britanniques se sont retrouvés derrière les barreaux à cause de cela. Mais surtout, cette loi était du pain béni pour les maîtres-chanteurs, et de nombreux homosexuels, surtout s’ils avaient un rang élevé dans la société, en étaient les victimes. C’est là que le film intervient.

Avec un talent formidable dans la fluidité du récit, le grand cinéaste Basil Dearden s’empare du sujet. Il faut dire qu’il était un spécialiste des sujets de société, ayant déjà réalisé plusieurs films engagés, contre le racisme (Les Trafiquants de Dunbar, en 1950) ou le fanatisme religieux (Accusé levez-vous, en 1962).

Le talent de Dearden transparaît de façon évidente dans La Victime : direction d’acteurs, sens du rythme, mise en scène discrète mais particulièrement efficace, mélange des genres qui lui permet à la fois d’en respecter les codes tout en les dépassant, tout cela fait de ce film une porte d’entrée formidable pour le cinéma britannique dans son ensemble, et pour celui de ce réalisateur injustement oublié en particulier.

Après cette première demi-heure, le film va suivre plusieurs pistes. Tout en gardant une intrigue qui le rapproche du film noir, La Victime va alors se faire également critique sociale et drame psychologique. Basil Dearden nous fait suivre alors le personnage de Melville Farr (Dirk Bogarde), qui est l’exemple de la réussite telle qu’on l’imagine au Royaume-Uni. Avocat réputé, riche, fréquentant ces clubs londoniens interdits aux femmes, marié à une femme aimante et vivant dans une belle maison des quartiers chics de la capitale, il réunit sur lui tous les lieux communs de l’Anglais heureux et épanoui.

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Cette situation sociale est essentielle pour installer le dilemme qui va traverser le personnage. Farr a été un des amants de Jack Barrett, le jeune fugitif du début du film. D’un côté, il est décidé à mettre à jour le réseau de maîtres-chanteurs qui fait pression sur la communauté homosexuelle londonienne. Mais il ne peut pas le faire sans dévoiler sa propre homosexualité, et alors ce sera toute sa position sociale qui sera compromise : son mariage, son métier, et tout ce qui va avec.

Le film va donc insister sur le tiraillement psychologique de Farr, magistralement interprété, avec sobriété, élégance et charisme, par Dirk Bogarde. L’acteur n’hésite pas alors à casser l’image d’icône romantique qui était la sienne à cette étape de sa carrière.

L’autre aspect dramatique est celui du couple Farr. La femme de l’avocat ne sait pas quelle attitude prendre face à la révélation de la relation qu’entretenait son mari avec un autre homme. Quitter le foyer ou rester par amour, malgré les menaces des maîtres-chanteurs, tel est le dilemme auquel elle est confrontée.

Le tout reste sous l’égide du film noir, puisque la majorité de La Victime sera une enquête pour remonter la filière des maîtres-chanteurs. Nous suivrons pas à pas une enquête qui est parsemée de victimes, d’hommes au destin brisé à cause de leur orientation sexuelle. Le film parvient à éviter le piège d’un traitement trop lourd du sujet, la critique sociale étant intégrée au fil de l’investigation et non dans des débats qui auraient pesé sur le déroulement du récit.

Premier film britannique où le mot « homosexuel » est prononcé clairement, La Victime s’inscrit dans une production cinématographique qui s’intéresse de plus en plus à ce sujet. C’est ce que nous explique Eddy Moine dans la présentation du film, qui est l’un des compléments de programme. Une présentation très riche, abordant aussi bien le côté social de La Victime que la carrière du cinéaste et des acteurs principaux.

L’autre supplément est un entretien avec Dirk Bogarde réalisé pour la télévision britannique à l’époque de la sortie du film. L’acteur y revient sur sa carrière et désigne les films qui en sont les jalons, dont La Victime.

La Victime est plus qu’un simple film engagé, c’est une œuvre remarquable dont la sortie en DVD et Blu-Ray est une excellente nouvelle. Elle permet non seulement de revoir ce bijou du cinéma britannique, mais elle peut servir aussi de porte d’entrée pour redécouvrir le cinéma de Basil Dearden, réalisateur essentiel qui a signé des œuvres formidables, aussi bien dans la comédie que dans le fantastique (Au Cœur de la nuit), en passant par le drame social, le polar et le film à grand spectacle (Khartoum, avec Charlton Heston et Laurence Olivier).

La Victime : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=NPXjIySzzC8

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Caractéristiques du DVD :

Durée du film : 96 minutes
Version restaurée
Date de sortie : 2 mai 2018

Compléments de programme

Le film par Eddy Moine (14 minutes)
Entretien avec Dirk Bogarde (28 minutes)
Galerie Photo
Bande-Annonce

Cinéma et Peinture : Quand les cinéastes s’inspirent du 3e art

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Le cinéma et la peinture sont intimement liés. L’art cinématographique a besoin, et s’appuie, sur l’art pictural. Aussi n’est-il pas rare de retrouver de nombreuses toiles et œuvres diverses, fictives ou non, dans des métrages de toutes sortes : Le Garçon à la pomme, The Grand Budapest Hotel ou encore certaines séries comme le générique de Desperate Housewives. Revenons ici sur les liens étroits entre ces deux arts et comment ils s’influencent.

Commençons par le plus évident, peut-être : l’art, et plus particulièrement la figure de l’artiste, a depuis toujours fasciné. Ainsi n’est-il pas rare de voir fleurir des documentaires ou des biopics sur des peintres, qu’ils aient existé ou pas.

L’Artiste

L’artiste, et plus particulièrement sa technique, suscite énormément d’intérêt. Ainsi nous essayons tous de comprendre comment un chef-d’œuvre a pu être conçu, comprendre d’où vient le talent d’une personne qui n’apparaît pas si différente de nous. Nous sommes tous humains, après tout. Alors d’où vient le génie ? Henri-Georges Clouzot a essayé de donner une réponse en livrant le documentaire Le mystère Picasso, en 1955. Pour cela il a filmé soigneusement le processus créatif du peintre espagnol.  Le réalisateur a également déclaré que :

« Pour savoir ce qu’il se passe dans la tête d’un peintre, il suffit de suivre sa main ».

C’est ce qu’il nous propose de voir : le parcours de la main de l’artiste sur sa toile, les lignes qu’il trace. Sans jugement, juste en nous laissant regarder, Clouzot nous donne un aperçu de sa technique. Voici un extrait de la séquence d’introduction du long-métrage:

Un autre documentaire explore la facette artistique d’un réalisateur, cette fois-ci David Lynch, dans David Lynch: The art life de Jon Nguyen et Rick Barnes. Cette œuvre revient sur son histoire pour montrer son parcours universitaire en tant que peintre, puis comment il est devenu réalisateur. Nous apprenons beaucoup d’anecdotes sur son vécu, et cela nous permet de mieux appréhender le monde qu’il a créé dans toutes ses réalisations. Entre autres, l’artiste explique comment la vision d’une femme nue, dans la rue alors qu’il était enfant, a marqué à vie son imaginaire…

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L’instant fatidique par David Lynch

Les films traitant de peinture ou d’art en général choisissent souvent de parler de la figure de l’artiste à travers le prisme de la vie du concerné. Ainsi dans Basquiat the radiant child (2010) de Tamara Davis, le travail de Jean-Michel Basquiat est évoqué en même temps que son vécu. La réalisatrice fait d’ailleurs intervenir des amis du peintre et gaffeur. Si on s’intéresse à ce sujet, il constitue un must-see incontournable, d’autant plus que la musique du documentaire a été en partie faite par un des membres des Beastie Boys, Adam Horovitz. Voici le trailer ci-dessous (il n’en existe pas en français) :

On peut parfois retrouver également la démarche inverse. Par exemple dans le court-métrage d’Alain Resnais, Van Gogh, sorti en 1947, qui évoque la vie du peintre néerlandais grâce à ses tableaux, mais avec quelques lacunes malheureusement. Van Gogh est d’ailleurs un peintre qui inspire beaucoup les cinéastes, puisque Maurice Pialat lui consacre un film en 1991. Cependant, le réalisateur prend beaucoup de liberté avec l’œuvre et la vie de l’artiste. Ce n’est pas étonnant qu’il intéresse autant les cinéastes, car il incarne le peintre impressionniste obsédé par son art, le peintre furieux en proie à des moments de folie. On retrouve également une biographie du peintre chez Vincente Minnelli : La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956).

Dans une catégorie à part se situent également les films réalisés par des peintres. Le plus célèbre est sans doute celui né de la collaboration entre Salvador Dalí et Luis Buñuel : Un chien andalou, sorti en 1929. Ode par excellence au surréalisme (dont le Manifeste est défini en 1924 par André Breton, chef de file de ce courant artistique), il incorpore tout ce qui fait son essence : des plans sans logique apparente, une place laissée à l’inconscient, un onirisme habité.

https://www.youtube.com/watch?v=o7xTjeLG5SM

Il existe d’ailleurs de nombreux peintres qui se sont intéressés à la recherche cinématographique, pour souvent créer des films expérimentaux ou underground. En outre, un des premiers artistes à le faire est Fernand Léger, aidé de Dudley Murphy, avec, en 1924, son Ballet Mécanique. Il est présenté comme le premier film « sans scénario », d’origine dadaïste (courant post-surréalisme). Il a été réalisé d’après le ballet du compositeur américain George Antheil du même nom. Le voici en intégralité dans sa version originelle silencieuse (le compositeur et le peintre ayant pris des chemins différents) :

Ce court-métrage se présente comme un des chef-d’œuvres du cinéma expérimental, avec des successions d’images kaléidoscopiques usant casseroles et autres ustensiles de cuisine. Il témoigne également de l’intérêt porté par les artistes du début du XXème siècle pour la technologie et la science. Ainsi les peintres utilisent le médium cinématographique pour interroger, questionner le procédé créatif, en repousser les limites. Cela leur permet aussi de prolonger leur recherches picturales sur un autre support. Ils se désintéressent également de la narration pour travailler la composition du cadre et l’image. Ce n’est pas étonnant puisque le travail pictural ne s’imbrique pas dans la recherche narrative.

Ce qui surplombe tout le reste chez les artistes peintres, et ce qui fascine principalement les réalisateurs qui essaient de les comprendre, semble donc être la recherche d’une esthétique picturale.

La question de l’esthétique

La recherche d’un esthétisme n’est pas l’apanage des peintres, puisqu’il en va de même pour chaque domaine artistique. Là où le domaine du cinéma se rapproche de celui de la peinture, c’est qu’ils ont des courants artistiques en commun.

Prenons par exemple l’expressionnisme allemand : il se retrouve aussi bien au début du XXème siècle chez des peintres tels que Kirchner que chez des réalisateurs comme Fritz Lang ou Murnau un peu plus tard. Ce courant apparaît en Allemagne dans une période de crise profonde où l’on sent la Première Guerre Mondiale approcher. Les studios allemands UFA développent un méthode pour pallier le manque de moyens des productions : utiliser une mise en scène particulière pour créer une atmosphère unique et donner de l’expressivité au métrage.

Si en peinture ce courant laisse plutôt place à la distorsion des traits et des couleurs, au cinéma on use plutôt de la distinction entre le bien et le mal au travers du noir et blanc et des jeux d’ombres. On retrouve les mêmes traits émaciés et figures élancées.

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Cinq Femmes Dans La Rue de Ernst Ludwig Kirchner, 1913
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Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, 1920

Il arrive également qu’un cinéaste s’inspire directement de l’œuvre d’un peintre. C’est le cas pour Jean Renoir et son père Pierre-Auguste Renoir dont il reprend les costumes pour son métrage Une Partie de Campagne. La citation est évidente, dans la scène des escarpolettes :

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La balançoire de Pierre-Auguste Renoir, 1876
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Une Partie de Campagne, 1936

Mais ce n’est pas tout, Jean Renoir a aussi décidé de rendre hommage à son père en filmant l’histoire sur les bords du Loing, cadre qui a beaucoup inspiré son père dans ses toiles.

Ce n’est pas le seul cinéaste à s’être inspiré de tableaux pour la composition de ses plans, puisqu’on peut en retrouver très souvent chez d’autres réalisateurs. Par exemple, Pedro Almodóvar est un grand fan de toiles de maîtres, puisque grâce au travail de Jorge Luengo Ruiz, on peut se rendre compte des influences qu’il reprend pour la composition de ses plans :

Ce n’est pas étonnant que les réalisateurs s’inspirent de tableaux, car la composition des plans représente une toile en soi. Le médium pictural est utilisé pour servir le médium cinématographique (mais nous verrons cela plus tard).

D’autres encore, comme le maître japonais Akira Kurosawa, décident d’intégrer tout simplement une toile directement dans leur réalisation. Ainsi, dans son Rêves (1990), il a la volonté d’améliorer son esthétisme en conjuguant peinture et art cinématographique via le segment des « Corbeaux », dans lequel les décors se composent de toiles de Van Gogh (encore lui). Celui-ci est d’ailleurs joué par un Martin Scorsese méconnaissable.

Mais là où la peinture reste un art figé, où l’artiste est limité ne serait-ce que par son support, le cinéma dépasse cet obstacle. En un sens, le cinéma transcende la peinture, car il se permet de l’utiliser à ses propres fins.

Dans un film comme Melancholia de Lars Von Trier, le cinéaste, lors de son introduction, se sert de ralentis, d’une musique très belle de Wagner et soigne extrêmement bien son cadrage, tout cela pour créer un moment de grâce intense, dont chaque arrêt sur image pourrait faire figure de toile en mouvement. Tout cela dépasse le travail des peintres.

https://www.youtube.com/watch?v=1JEYnjKxf4A

Travailler son esthétique

Ce qui change avec le médium cinématographique c’est que, là où on peut être tout seul à faire une toile, faire un film implique tout un groupe de personnes engagé dans le projet. Nous allons maintenant parler des gens de l’ombre, mais qui sont tout aussi nécessaire que le réalisateur pour donner vie à un métrage.

Il y a tout d’abord les costumiers et maquilleurs, essentiels pour insuffler de l’humanité à des personnages, afin qu’ils paraissent crédibles, pour qu’ils aient une identité propre et qu’ils évoluent dans un monde à l’image de l’œuvre. Ils se servent de dessins et peintures pour concevoir les décors.

Le très célèbre décorateur français Alexandre Trauner a réalisé plus de 70 décors de films dans sa carrière, notamment pour Billy Wilder dans Irma la Douce. Pour ce long-métrage, il crée un Paris luxuriant de couleurs, peuplé de prostituées et de policiers. Voici une peinture qu’il a faite pour le concevoir :

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Dans The Grand Budapest Hotel, la costumière Milena Canonero a su insuffler la vie a des personnages hauts en couleurs, à l’image de leur personnalité.

Travailler avec Wes est toujours différent car il m’emmène à des endroits différents avec des personnages différents, mais aussi différents soient-ils, il crée un monde à son image qui lui est spécifique.

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Grâce au travail des costumes et décors, Wes Anderson crée un monde particulier, il peint un monde imaginaire unique. D’ailleurs, dans ce long-métrage, il n’est pas étonnant que l’esthétique soit proche de la peinture, puisqu’une toile d’un peintre imaginaire est au centre de l’œuvre : Le garçon à la pomme.

Autre travail essentiel : la photographie. Un peu comme le travail de la lumière des peintres. Une bonne photographie assure un beau « tableau visuel ».

Prenons par exemple le film La Ligne Rouge de Terrence Malick, dont le chef-opérateur (directeur de la photographie) est John Toll. Il a su apporter un aspect éthéré, presque métaphysique au long-métrage, en donnant un aspect irréel à la lumière, sublimant chaque plan tourné par le réalisateur. Il fait de son travail une œuvre à contempler. Il a d’ailleurs été nommé pour l’Oscar de la meilleure photographie.

Les séries ne sont pas en reste puisque l’image de The Handmaid’s Tale est inspirée des tableaux de Vermeer. Le directeur de la photographie Colin Watkinson déclare même, à propos d’une scène où l’on voit Defred dans sa tenue de servante et se tenant dans l’embrasure de la fenêtre, avec le soleil formant un halo autour d’elle pendant qu’elle décrit sa vie d’esclave sexuelle :

Vermeer était une grande référence pour cette scène. Reed [le réalisateur] voulait créer une certaine atmosphère alors j’ai trouvé ce faisceau lumineux aveuglant qui produit un bel éclairage volumétrique. Je l’ai utilisé pour éclairer l’atmosphère et superposer l’image, comme les vieux peintres le faisaient. Ils recouvraient encore et encore leur toile de peinture pour l’améliorer, et c’est ce que j’ai essayé de faire pour la lumière.

https://www.youtube.com/watch?v=Dre0wQmLGe8

Ne pourrait-on pas rassembler cinéma et peinture en disant qu’ils sont dans la continuité l’un de l’autre ? L’étalonnage, le travail des couleurs se rapproche grandement de ce que font les artistes picturaux. Ce qui dépasse cet aspect, est peut-être l’aspect mouvant des images et du découpage qu’elles subissent. En soi, le travail des monteurs. On peut aussi lier le cinéma à d’autres arts, comme la musique.

Ainsi les réalisations de l’anglais Edgar Wright sont connues pour toujours avoir un lien avec la musique, le montage s’accordant parfaitement par-dessus. En témoigne cette scène de Baby Driver :

Ce sont par tous ces aspects que cinéma et peinture sont liés, et l’on peut dire finalement que, métaphoriquement, filmer c’est peindre. Peindre la société, peindre des portraits de personnages, peindre des instants de vie.

Film Meets Art : Extrait vidéo de scènes de films inspirés des tableaux de grands artistes

Pour aller plus loin:

Un article sur les films de peintres

Un article sur les liens entre Wes Anderson et la peinture