Deadpool, un film de Tim Miller : Critique

Ça ne va pas fort chez les super-héros de la Fox : leur Quatre Fantastiques a été un tel échec que la licence leur a échappé, et leur X-men Apocalypse ne réussira pas à s’imposer auprès du grand public encore sous le coup des mastodontes commerciaux Captain America 3 et Batman Vs. Superman. La stratégie de la firme pour se refaire une santé est de justement jouer sur cette saturation de blockbusters de super-héros que ce printemps va nous faire vivre pour nous vendre une adaptation des aventures d’un personnage dont la nature même est d’en casser les codes aseptisés.

Synopsis : Ancien soldat des forces spéciales reconverti comme mercenaire au rabais, Wade Wilson est un individu lubrique et immoral au franc-parler acerbe. Alors qu’il croit avoir réussi à se poser en filant le grand amour avec une jeune femme aussi délurée que lui, il apprend qu’il est atteint d’un cancer. Il accepte l’offre d’une société secrète lui proposant de le soigner, mais lorsqu’il réalise qu’il a été trahi, il choisit d’utiliser les pouvoirs acquis lors de cette expérience pour se venger.

Héros sale et méchant

Imaginé en 1991 par Fabian Nicieza et Rob Liefeld comme un antagoniste des X-men, Deadpool devient rapidement assez populaire pour se voir offrir ses propres comics. Présenté comme un tueur à gages psychopathe au bagout intarissable, son super-pouvoir d’auto-guérison s’accompagne d’une névrose qui lui permet, entre autres, d’être conscient d’être un personnage de bande-dessiné et donc de pouvoir briser le quatrième mur. En chantier depuis une dizaine d’années, initialement pensé pour être le premier spin-off à faire suite à la trilogie X-men, un film consacré à Deadpool n’a malheureusement pas pu se faire plus tôt, suite aux refus de plusieurs réalisateurs pressentis (Robert Rodriguez, David S. Goyer…) et aux difficultés de s’adapter au planning de plus en plus chargé de Ryan Reynolds, ce dernier ayant été contraint de se contenter d’un caméo dans le premier film consacré à Wolverine. Le projet a finalement atterri entre les mains de Tim Miller, connu uniquement des amateurs de jeux-vidéos pour être un spécialiste dans l’animation de cinématiques. A présent vendu par une campagne marketing chargée comme une comédie d’action survoltée, le long-métrage prétend avoir emprunté aux bandes dessinées dont il est tiré sa violence et sa vulgarité inédite. Interdit aux moins de 17 ans aux Etats-Unis, Deadpool a au moins le mérite d’être libéré des contraintes de grosses productions tout public. Mais cet argument ne couvre-t-il pas une simple pantalonnade, comme a pu l’être Hancock, une série B impersonnelle, comme The Punisher en son temps lui aussi classifié R17, ou bien est-ce là ce film transgressif tant attendu qui fera enfin bouger les codes d’un genre trop balisé ?

Les codes du genre, on peut dire que le réalisateur les connait au vu du générique d’ouverture. En quelques secondes, le ton est donné : L’autodérision et le détournement des poncifs cinématographiques seront les principaux ressorts comiques du film. Mais les minutes qui suivent font aussitôt naître une frayeur tristement légitime: Et si toutes les bonnes blagues et les meilleures scènes d’action avaient été révélées par la campagne promotionnelle? Malgré la qualité du montage qui rend jouissives les cascades et autres gunfights de cette introduction survitaminée, il faudra attendre un petit quart d’heure pour pouvoir apprécier des scènes inédites et faire renaître l’espoir d’être surpris. Dès lors, les punchlines du héros masqué reprennent le pas sur l’action et les flashbacks revenant sur les origines du personnage deviennent le centre de gravité de la narration. Ce background est très fidèle aux comic-books, même si les puristes pointilleux trouveront toujours à se plaindre, prétextant entre autres que le mot « Arme-X » ne soit jamais cité. Le talent du réalisateur dans le domaine des effets spéciaux permet aux scènes d’action d’être spectaculaires malgré le budget relativement réduit du film. Des scènes au cours desquels on appréciera les effluves sanglantes, loin d’être outrancièrement gores mais déjà trop rares pour ne pas être remarquées. Rédigé par le même duo de scénaristes que Bienvenue à Zombieland, le scénario parvient à tirer profit de la nature de son anti-héros dans sa façon de s’adresser directement au public, rendant ainsi fluides les allers-retours chronologiques et à justifier les moqueries aux codes cinématographiques auxquels le film est fatalement soumis. Son humour salace est également habilement utilisé pour multiplier les allusions sexuelles les plus graveleuses sans que le film ne sombre dans un esprit lourdaud que l’on pouvait craindre. Mais les répliques les plus drôles sont indubitablement celles qui ont pour cible ce cinéma commercial et politiquement correct dont il se prétend l’antithèse. Un sens de l’autodérision qui n’épargne évidemment ni la mythologie X-men (on regrettera que Hugh Jackman ait refusé de faire une apparition) ni Ryan Reynolds en personne. C’est cet ultra-référencement dans la répartie fleurie du personnage qui rappelle que nous sommes face à un film de fans, et c’est là sa principale limite.

Sans jamais être véritablement subversif dans ce qu’il raconte, Deadpool n’hésite pas à imposer à l’univers des super-héros un humour noir dont le niveau n’a jamais été atteint. Sexe, drogues, blagues sexistes, violence gratuite… tous les ingrédients sont réunis pour donner au long-métrage une tonalité amorale qui pourtant ne fait jamais son effet en tant que tel. Tout en en jouant avec un impitoyable esprit satirique, la trame du film ne parvient aucunement à briser le schéma imposé par un cahier des charges nécessitant une exposition du background du personnage et de son combat contre un méchant. Incarné par Ed Skrein (vu dans Game of Thrones et héros de Le Transporteur Héritage), Ajax est un parfait « méchant qui a la classe », mais bien trop lisse au regard de ce qu’il est dans la bande-dessinée. Avoir choisi pour méchant un personnage aux pouvoirs relativement similaires à ceux du héros est une solution de facilité qui rend leur combat peu palpitant mais qui surtout est la source d’un manichéisme aux antipodes de ce qu’incarne Deadpool. De son côté, la fiancée de Wade Wilson est interprétée par la délicieuse Morena Baccarin (la femme de Brody dans Homeland et de Gordon dans Gotham) qui participe au caractère sulfureux du personnage, même si là encore le scénario n’a pas oser exploiter son statut de prostituée. Il est des choses avec lesquels on ne plaisante pas, et la sacro-sainte histoire d’amour en est une. A l’image de Deadpool qui manque naturellement de subtilité, aucun personnage secondaire ne peut prétendre avoir été écrit avec une quelconque épaisseur, les motivations des méchants n’étant même pas définies. Le plus gros regret concernant la caractérisation de Deadpool est sans doute de ne pas avoir su jouer avec sa névrose schizophrénique, l’absence d’incarnation à ses voix intérieures étant sans doute le petit grain de folie qui manque au film. L’éclatement narratif et l’étirement de certains flashbacks ont beau permettre de comprendre les enjeux du héros, ils ont aussi pour effet de donner au récit un rythme bancal. La scène précédent la transformation de Wade est ainsi trop peu dynamique, tandis que d’autres passages ne réussissent à devenir iconiques que grâce à l’usage de musiques pleines d’entrain: on pense notamment à « Shoop » de Salt-N-Pepa ou « X Gon’ Give It To Ya » de DMX, mais aussi l’hilarant rap qui accompagne le montage des premières (ex)actions de Deadpool. Ainsi, tout n’est pas parfait dans cette comédie d’action, jubilatoire comme un Kingsman, mais ni aussi corrosive ni aussi explosive qu’on aurait pu le souhaiter.

Début en demi teinte pour une franchise de super-héros se vouant différente des autres en jouant à fond sur le potentiel déjanté et irrespectueux de son personnage et de sa verve ininterrompue et ce, de son ouverture à sa scène post-générique. Avoir réussi à nous faire oublier, à grands coups de répliques cinglantes et de gags trashs, les faiblesses d’un scénario convenu n’est finalement que la première chose à attendre d’un divertissement régressif. Et le sentiment de ne pas être pris pour des gamins écervelés est la preuve que, sans révolutionner quoi que se soit, Deadpool se démarque de toutes ces productions fabriquées à la chaine par une industrie mercantile et bien-pensante. Espérons que la suite ne rentrera pas dans le moule…. ou, mieux, qu’elle réussira à l’explosera une bonne fois pour toutes!

[Bande-annonce] Deadpool:

[Fiche technique] Deadpool:

États-Unis, Canada – 2015

Réalisation : Tim Miller
Scénario: Rhett Reese, Paul Wernick
D’après l’œuvre de : Fabian Nicieza et Rob Liefeld
Interprétation: Ryan Reynolds (Wade Wilson / Deadpool), Morena Baccarin (Vanessa), Ed Skrein (Francis/Ajax), T.J. Miller (Weasel), Leslie Uggams (Al), Brianna Hildebrand (Negasonic)…
Image: Ken Seng
Effets spéciaux : Jonathan Rothbart
Montage: Julian Clarke
Musique: Junkie XL
Producteur(s): Simon Kinberg, Ryan Reynolds, Lauren Shuler Donner, Stan Lee…
Production: Marvel Films
Distributeur: Twentieth Century Fox France
Date de sortie: 10 février 2016
Durée: 109 minutes
Classification : – 12 ans en France, R17 aux Etats-Unis
Genre: Action, comédie

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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