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Cannes 2018 : « Le Festival de Cannes remballe » La conférence de presse de clôture

Edouard Baer avait ouvert la 71ème édition du Festival de Cannes d’une main de maître mardi 8 mai 2018. Hier soir, l’acteur a été moins glorieux pour la clôture mais heureusement, le jury, en conférence de presse, a su égayer cette fin de Festival, toujours pleine de nostalgie.

« Le festival de Cannes remballe », c’est comme un slam que l’acteur Edouard Baer prononce son discours de clôture proposant à tout le monde d’ « Aller ensemble et plus loin ». Puis il laisse place au palmarès avec un premier prix d’interprétation féminine décerné par l’actrice italienne Asia Argento. Le premier coup de poing dans la soirée, en plein dans Weinstein puisqu’elle déclare s’être faite violée par le producteur il y a 21 ans, ici même, à Cannes et incendie la salle en quelques phrases accusatrices. Aussi bien dans le théâtre Lumière que dans la salle de conférence de presse où est retransmise la cérémonie, le silence est grand et le respect immense.

Puis les prix s’enchaînent et les malaises aussi. Edouard Baer ne maîtrise plus grand chose et la cérémonie tourne à la catastrophe. Le prix du scénario partagé entre deux films montre une scène pas du tout à la hauteur du prestige même si l’on notera l’hommage à Jafar Panahi, assigné à résidence en Iran. Puis la musique s’emballe pour le prix Un certain regard alors que ni le réalisateur, ni Benicio Del Toro, ni même le maître de cérémonie ne semblent comprendre ce qu’il se passe. Autant la cérémonie d’ouverture était géniale, autant la clôture est très gênante et lourde. On retiendra aussi de cette soirée la venue de Roberto Benigni, qui illumine toujours le Festival avec son incroyable joie de vivre et la Palme d’or spéciale attribuée à Jean Luc Godard, pour l’ensemble de son œuvre. Pour achever cette 71ème édition, les lauréats et les jurys terminent la soirée en haut des marches du tapis rouge au rythme de Roxanne, chanté par Sting.

Puis le jury se livre au dernier exercice de leur lourde tâche, l’ultime conférence de presse. Cate Blanchett et ses huit acolytes arrivent chacun leur tour, l’actrice australienne glisse quelques sourires forcés aux journalistes dans lesquels on sent bien l’épuisement de tout ce protocole, et pourtant, elle arrive encore à rire avec ses collègues et l’assemblée. La solidarité qui se dégage de leur groupe est assez incroyable et belle à voir, élire une palme d’or ensemble doit être une expérience intense et l’on sent tout le plaisir qu’ils ont eu à le faire.

Les questions s’orientent, comme prévu, directement sur les femmes et leur place dans les récompenses cannoises. 

Cate Blanchett : Nous tous, hommes ou femmes, membres du jury, on aimerait bien voir plus de réalisatrices. Je pense qu’il y a un mouvement en marche au sein du Festival de Cannes pour justement faire en sorte que la perspective féminine soit mieux représentée. Il y avait peut-être moins de réalisatrices à compter dans les femmes mais il y avait en tout cas des jeux d’actrices formidables. On a décerné un prix mais on aurait pu le donner à de nombreuses femmes. Dans le monde de la création, lorsqu’il n’y a qu’une seule perspective, la créativité disparaît. Dans un monde dit de diversité, il y a plus de perspectives et c’est plus intéressant.

Comment avez-vous décider de choisir Une affaire de famille ? Est-ce que vous avez eu du mal ?

Cate Blanchett : Il n’y a pas eu d’effusion de sang, tout a été discuté dans le plus grand respect. Bien sûr c’était une année où on avait beaucoup de diversité, de films très puissants. Il fallait dépasser nos goûts. C’était une décision collégiale.

Léa Seydoux : C’était intéressant de partager la vision de tous les jurés. On a différents goûts, différents parcours, peut-être qu’on est influencés par nos milieux. Même si nous faisons tous partie de la grande famille du cinéma, on a tous des professions différentes. C’était plus des questions que des réponses.

Cate Blanchett : Il y a beaucoup de règles ici et la palme d’or doit réunir tous les éléments : jeu d’acteurs, mise en scène, photographie, etc. La décision a été difficile mais tout arrivait à point dans ce film, même si l’on a surtout été transporté par le jeu d’acteurs et la direction.

Denis Villeneuve : Ça a été un film coup de cœur qui nous a tous rejoint. Il y a une grâce dans ce film, une profondeur dans la mise en scène qui nous a tous beaucoup touché.

Pourquoi le très beau film de Nuri Bilge Ceylan n’a rien obtenu comme prix ?

Cate Blanchett : Je pense que le monde est éminemment politique. Les médias font que les questions humaines deviennent rapidement politiques. En tant qu’artistes dans le cinéma, nous avons décidé de regarder chaque film comme une œuvre d’art. On voulait exclure le contexte politique de notre regard et de nos choix. On voulait choisir les films qui nous avaient touchés. (…) On peut politiser la distribution des films, la manière dont les films voyagent mais la réalisation d’un film n’est pas politique.

Question à Denis Villeneuve : Y-a-t-il un film que vous avez défendu vivement, et si oui pourquoi ? 

Oui, j’ai gagné quelques batailles mais j’en ai perdu certaines aussi. Les décisions étaient collégiales. En tant que réalisateur,  j’avais l’impression que mon rôle était de défendre les films et pas de les juger. (…) L’expérience partagée de parler de cinéma était unique et je vais garder longtemps en mémoire ce souvenir. Ça va nous aider dans nos carrières respectives.

Comment choisir un bon film, une palme d’or ? Certains films sont faits avec un petit budget. Et par rapport à Godard, vous souhaitiez l’honorer ou récompenser son film ?

Cate Blanchett : Le film a eu un impact sur nous durant tout le festival, on ne pouvait pas arrêter d’en parler.  Le film est resté avec nous. C’est un artiste qui ne cesse d’expérimenter de nouvelles choses et change l’avenir du cinéma. Ce n’est pas une palme d’or honoraire, il faut le voir dans le contexte générale et voir son œuvre depuis toujours qui nous a profondément influencés. (…)

Pour la première question, on s’est dit qu’il fallait rester très ouvert par rapport à ce que le réalisateur cherchait à faire et il y avait différent budgets. Si on a la passion, la vision et une bonne équipe on peut toujours faire un bon film.

Denis Villeneuve : Il faut voir l’impact de la poésie dans un film, la manière de tourner les images, leur puissance.

Cate Blanchett : On provient tous de cultures cinématographiques très différentes. Le point de vue de Robert est très différent du mien par exemple.

Robert Guédiguian : Ce qui est très intéressant, c’est qu’à partir de goûts différents, on s’aperçoit qu’on est quand même très très porches finalement. J’ai été étonné de voir à quel point la dernière barrière internationale qui reste est finalement celle du cinéma. On rêve tous qu’il y en ait d’autres qui ouvrent : la justice, la poésie, la beauté, la bonté. Moi c’est ce à quoi j’expire.

Cate Blanchett : C’était magnifique d’avoir différentes générations représentées, on n’était pas un jury homogène.

Denis Villeneuve : Chacun a apporté sa passion.

Léa Seydoux : C’est toujours l’émotion qui l’importe.

Quels critères vous ont permis de sélectionner les films ? Il y avait un film kurde incroyable.

Cate Blanchett : Ce film est remarquable, puissant avec des performances d’actrices exceptionnelles, une réalisation brillante. Quand on regarde ses films précédents (ndlr : Samal Yeslyamova, actrice principale de Ayka de Sergey Dvortsevoy), on voit qu’elle choisit des sujets difficiles et les rend accessibles et ça, ça mérite des applaudissements. Malheureusement la dure réalité fait qu’on ne peut pas remettre des prix à tout le monde.

A propos du prix du scénario ex-æquo : 

Andreï Zviaguintsev (que tout le jury appelle Professeur) : C’était une tâche insurmontable, quasi impossible, on avait 7 prix à remettre pour 21 films. On a été obligés de faire des concessions. Mais le résultat est à la hauteur de nos efforts communs. Je ne peux pas vous en dire plus car on a signé un document, on ne peut pas ébruiter tout ce qu’il s’est dit entre nous.

À propos de Blackkklansman, de Spike Lee : 

Ava DuVernay : Parce qu’il le méritait.

Léa Seydoux : Le monde est en train de changer et nous pensons que ce film est un constat éclatant de ce changement et qu’il était nécessaire de le récompenser.

Khadja Nin : mais aussi parce que c’est un grand film qui porte un message

Cate Blanchett : Il y a un passage extraordinaire à la fin qui nous a tous marqués.

Ava DuVernay : En tant que réalisatrice afro-américaine, j’ai été très émue par ce film. Quand je suis arrivée, j’ai décidé de ne rien dire, d’écouter les autres membres du jurys, et à ce moment-là nous avons eu un débat puissant. Beaucoup de questions ont été soulevées. On a vraiment été unis par la passion du cinéma. Il y a eu des questions sur ce que vivent les afro-américains aujourd’hui aux États-Unis.

Cate Blanchett : C’est un festival international du film et quand un film représente très bien les particularités de son pays. Spike Lee a parlé d’un aspect très important des États-Unis et les non-américains se sont sentis liés par cet aspect américain. Le film dépasse les frontières des États-Unis.

La conférence de presse s’achève avec les remerciements d’Ava DuVernay à Cate Blanchett pour sa manière grandiose d’avoir mené ces discussions et d’avoir écouté tout le monde.

 

Cannes 2018 : Le palmarès complet de la 71e édition du Festival de Cannes

La cérémonie de clôture, diffusée en exclusivité sur les antennes de Canal +, s’est déroulée ce samedi soir. Le jury, présidé par Cate Blanchett, a dévoilé le Palmarès de la 71e édition du Festival de Cannes rassemblant, entre autres, les films Une affaire de famille, BlacKkKlansman, Girl, Cold War ou encore Capharnaüm.

La magie du Festival de Cannes s’en est allée. La 71e édition s’est achevée ce samedi soir. La station balnéaire va retrouver son calme dès la semaine prochaine. Le tapis rouge sera replié dans quelques heures. Les flashs des paparazzis ne sont plus qu’un lointain souvenir déjà…

Le Palmarès a été dévoilé dans le cadre de la cérémonie de clôture du 71e Festival de Cannes. Le jury était présidé cette année par Cate Blanchett et composé de Chang Chen, Ava DuVernay, Robert Guédiguian, Khadja Nin, Léa Seydoux, Kristen Stewart, Denis Villeneuve et Andreï Zviaguintsev. La cérémonie a été marquée par de très nombreux moments d’émotion et de belles surprises.

Roberto Benigni et Asia Argento ont électrisé la cérémonie et ont fait sensation par leur discours et leur présence sur la scène du Palais des Festivals ! L’actrice italienne Asia Argento, la fille du pape de l’horreur transalpine Dario Argento, l’une des accusatrices d’Harvey Weinstein, a adressé un discours poignant et militant contre les violences faites aux femmes, le harcèlement et les agression sexuelles : « En 1997, j’ai été violée par Harvey Weinstein. J’avais 21 ans. Ce festival était sa chasse gardée. Je souhaite prédire quelque chose : Harvey Weinstein ne sera jamais plus le bienvenu ici ».

La montée des marches de ce samedi, juste avant la cérémonie, était historique avec la présence du réalisateur Terry Gilliam et de l’équipe de son film maudit, L’Homme qui tua Don Quichotte. Malgré le contentieux judiciaire avec le producteur Paulo Branco, ce long-métrage (librement adapté de l’œuvre de Cervantes) est visible au cinéma en France depuis ce samedi 19 mai 2018.

L’ensemble des membres du jury, les remettants et les lauréats sont sortis devant le Palais des Festivals à l’issue de la cérémonie pour une partie live assurée par les chanteurs Sting et Shaggy.

Le Palmarès complet de la 71e édition du Festival de Cannes :

La Palme d’or a été attribuée au long-métrage Une affaire de famille du cinéaste japonais Hirokazu Kore-Eda.

Le Grand prix du Festival de Cannes a été décerné à Spike Lee pour BlacKkKlansman.

Le prix du Jury a été remis à Nadine Labaki pour Capharnaüm.

Une Palme d’or spéciale a été remise à Jean-Louis Godard pour Le livre d’image.

Le prix d’interprétation masculine a été décerné à l’acteur Marcello Fonte pour son rôle dans Dogman de Matteo Garrone.

Le prix d’interprétation féminine a été attribué à l’actrice kazakhe Samal Yeslyamova pour Ayka de Sergueï Dvortsevoy.

Le prix de la mise en scène a récompensé le film Cold War de Pawel Pawlikowski.

Le prix du scénario a été partagé cette année. Deux différents films ont été récompensés par ce prix : Trois Visages de Jafar Panahi (en son absence) et Lazzaro d’Alice Rohrwacher.

La Caméra d’or, récompensant un premier film, a été décernée à Lukas Dhont pour Girl.

La Palme d’or du court-métrage a été décernée à Charles Williams pour All these creatures.

Les prix décernés dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs :

Art Cinema Award : Climax de Gaspar Noé

Prix SACD : En Liberté ! de Pierre Salvadori

Label Europa Cinema : Troppa Grazia de Gianni Zanasi

Prix Illy du court-métrage : Skip Day de Ivete Lucas et Patrick Bresnan

Les prix décernés dans le cadre de la sélection Un certain regard :

Le prix Un certain regard a été attribué au film d’Ali Abbasi, Border (Gräns).

Le prix du scénario pour Sofia de Meryem Benm’Barek

Le prix d’interprétation pour Victor Polster pour Girl de Lukas Dhont

Le prix de la mise en scène pour Sergei Loznitsa pour Donbass

Le prix spécial du jury pour Chuva e cantoria na aldeia dos mortos (Les Morts et les autres – The Dead and the Others) de João Salaviza et Renée Nader Messora.

Le Palmarès de la Cinéfondation :

Le Jury de la Cinéfondation et des courts métrages, présidé par Bertrand Bonello, a décerné les prix de la Cinéfondation lors d’une cérémonie salle Buñuel. La Sélection comprenait 17 films d’étudiants en cinéma, choisis parmi 2 426 candidats en provenance de 512 écoles de cinéma dans le monde.

PREMIER PRIX

EL VERANO DEL LEÓN ELÉCTRICO (The Summer of the Electric Lion) réalisé par Diego CÉSPEDES – Universidad de Chile – ICEI, Chili

DEUXIÈME PRIX EX AEQUO

KALENDAR (Calendar) réalisé par Igor POPLAUHIN – Moscow School of New Cinema, Russie

DONG WU XIONG MENG (The Storms in Our Blood) réalisé par SHEN Di – Shanghai Theater Academy, Chine

 TROISIÈME PRIX

 INANIMATE réalisé par Lucia BULGHERONI – NFTS, Royaume-Uni

 La Cinéfondation alloue une dotation de 15 000 € pour le premier prix, 11 250 € pour le deuxième et 7 500 € pour le troisième.

A Cannes, la Queer Palm a été décernée ce vendredi 18 mai au film Girl, le premier long-métrage de Lukas Dhont. Le jury était présidé par la productrice Sylvie Pialat. Ce film met en scène un jeune danseur en transition vers le sexe féminin. Victor Polster, âgé de 16 ans, a reçu le prix d’interprétation d’Un certain regard.

Ce prix indépendant a été crée en 2010 et récompense un film des sélections cannoises pour son traitement des thèmes altersexuels (homosexualité, bisexualité, transgenre). Créée par le critique Franck Finance-Madureira, la Queer Palm est l’équivalent à Cannes des Teddy Awards, décernés pendant la Berlinale.

Image en Une :

Hirokazu Kore Eda – Palme d’or – Manbiki Kazoku (Une Affaire de famille), avec Cate Blanchett © Alberto Pizzoli/AFP

No Dormirás de Gustavo Hernandez, quand l’insomnie tourne au cauchemar

Avec No Dormirás, Gustavo Hernandez s’amuse à explorer les effets du manque de sommeil sur une troupe d’acteurs de théâtre expérimental. Malgré un point de départ alléchant, le film va très vite succomber aux tares d’une horreur beaucoup trop facile.

Fort de son gros succès en Argentine, le nouveau film d’horreur du cinéaste uruguayen Gustavo Hernandez a posé ses bagages dans l’Hexagone en catimini. Le cinéma de genre hispanophone a beaucoup fait parler de lui au cours des deux dernières décennies, et les projets se multiplient. Même s’ils proviennent la plupart du temps de cinéastes ibériques, l’Amérique du Sud n’est pas en reste et compte parmi ses membres les plus prometteurs Fede Alvarez réalisateur du remake d‘Evil Dead et du surprenant Don’t Breathe. Inconnu en France, Gustavo Hernandez n’en est cependant pas à son premier fait d’armes et avait déjà offert The Silent House, un petit film horrifique ayant la particularité d’être constitué d’un grand faux plan séquence d’environ 1h20. 7 ans après, il revient sur le devant de la scène avec No Dormirás, une œuvre dont l’idée lui est venue alors qu’il souffrait d’insomnie.

C’est en effet cette condition dont souffrait Hernandez qui rend le pitch de No Dormirás particulièrement intriguant. Dans les années 1980, une actrice de théâtre du nom de Bianca est engagée pour un mystérieux projet ayant lieu dans un hôpital psychiatrique. Elle est conduite par une metteur en scène du nom d’Alma, adepte de méthodes expérimentales. Explorant les effets de l’insomnie sur ses acteurs, elle impose à ces derniers une technique de jeu éprouvante, multipliant leurs dédications pour le rôle et faisant ressortir le maximum de leur potentiel. Alors que les heures d’insomnie s’accumulent, la jeune Bianca commence à avoir des hallucinations et sombre petit à petit dans la folie. Un point de départ qui s’avère alléchant, d’autant plus que Hernandez semble l’accompagner d’une certaine vision n’hésitant pas à convoquer des inspirations assez variées dont Suspiria de Dario Argento avec cette jeune fille rejoignant une troupe dans une vieille bâtisse ainsi qu’un jeu de couleurs donnant un caractère oppressant.

Belen-Rueda-Eva-de-Dominici-film-horreur-critique-no-dormiras-movie-Gustavo-HernandezOn parle souvent de rôle éprouvant, où les acteurs sont poussés dans leurs derniers retranchements, comme possédés. On peut citer par exemple la prestation terrassante d’Isabelle Adjani dans Possession de Zulawski, un rôle qui aura eu un énorme impact psychologique sur la jeune femme à l’époque. Au travers de cette troupe de théâtre, Hernandez explore cette facette des acteurs prêts à se donner corps et âmes pour leur métiers. Le personnage de Bianca est prêt à subir les conditions de travail les plus harassantes pour obtenir le premier rôle de cette pièce unique. Cette mise en abyme lance des pistes de réflexion particulièrement intéressantes sur le métier d’acteur et donne une certaine profondeur au scénario. Cependant, cette exploration des méfaits de l’insomnie sur le corps, bien que basée sur des faits scientifiques, est appréhendée de façon beaucoup  trop triviale. Hernandez va jouer avec Bianca et le spectateur sur une distorsion de la réalité, un angle d’attaque beaucoup trop vu et revu. Évidemment le tout sert un récit horrifique mais le point de départ plutôt original montre assez vite ses limites et retombe dans un carcan de l’horreur plutôt banal.

Malgré une bonne entrée en matière et un fond intriguant, No Dormirás va devenir de plus en plus convenu à mesure que le récit avance. Bien que Hernandez attache un certain sens du détail à son travail sur l’atmosphère, l’Uruguayen n’hésite pas à succomber aux sirènes du jumps scares à de nombreuses reprises. On a parfois l’impression que le cinéaste finit écrasé par une certaine ambition et cela se ressent particulièrement dans la deuxième partie du long-métrage. En essayant d’instaurer un environnement de plus en plus écrasant, la mise en scène de Hernandez en pâtit, et devient de plus en plus balourde. Les moments de possession deviennent fouillis, et le scénario s’embourbe. D’autant plus quand Hernandez essaie d’ajouter des retournements de manière maladroite, n’apportant que peu de choses au récit et semblant sortir de nulle part. No Dormirás donne alors des airs de fourre-tout, cherchant un peu trop à mettre en avant la carte de la psychologie, et voulant trop jouer sur le côté perception de la réalité. Derrière tout ça, la jeune Eva de Dominici offre une prestation plutôt stimulante, essayant à la manière de Bianca de donner tout ce qu’elle peut pour tenir la barque. Belén Rueda met à disposition son charisme magnétique pour donner au personnage d’Alma, une aura mystérieuse bénéfique au long-métrage. On restera cependant avec un goût assez amer en bouche, pensant à un potentiel gâché au profit d’une horreur consensuelle. No Dormirás aura au moins le mérite de nous garder éveillé.

Bande-annonce : No Dormirás

Fiche Technique – No Dormirás

Réalisation : Gustavo Hernandez
Scénario : Juma Fodde
Casting : Eva De Dominici, Belén Rueda, Natalia de Molina, Susana Hornos, Eugenia Tobal, Juan Manuel Guilera
Décors : Marcela Bazzano, Sonia Nolla
Costumes : Marcela Vilarino, Maria José Lebrero
Photographie : Guillermo Bill Nieto
Montage :  Pablo Zumárraga, Juan Ferro
Musique : Alfonso González Aguilar
Producteurs : Santiago Segura, Pablo Bossi, Pol Bossi, Agustin Bossi, Juan Ignacio Cucucovich, Maria Luisa Guitierrez, Cristina Zumarraga, Juan Pablo Buscarini
Production : Pampa Films, Gloriamunddi Producciones, White Films, Bowfinger Itl Pictures, Tandem Films, MotherSuperior
Distribution : Eurozoom
Durée : 106 minutes
Genre : thriller, épouvante-horreur
Dates de sortie : 16 mai 2018

Argentine, Espagne, Uruguay-2018

Manhattan Stories : Un jour ordinaire pour des personnages qui sortent de l’ordinaire

En pleine effervescence cannoise, dont pas moins de quatre films sélectionnés sortent en salles, le dernier film de l’américain Dustin Guy Defa, Manhattan Stories, pourrait passer inaperçu, alors qu’il recèle quelques pépites d’émotions.

Synopsis : Une journée à Manhattan. Dès le réveil, Benny, fan de vinyles collectors et de chemises bariolées n’a qu’une obsession : aller récupérer un disque rare de Charlie Parker. Mais il doit aussi gérer la déprime de son coloc Ray qui ne sait comment se racheter après avoir posté en ligne, en guise de vengeance, des photos de nu de sa copine. Pendant ce temps, Claire, chroniqueuse judiciaire débutante passe sa première journée sur le terrain aux côtés de Phil, journaliste d’investigation pour un tabloïd ayant des méthodes douteuses pour obtenir un scoop. Leur enquête va les mener jusqu’à Jimmy, un horloger qui pourrait détenir, sans le savoir, les preuves d’un meurtre. Quelques blocks plus loin, Wendy, une étudiante désabusée du monde actuel, tente de persuader sa meilleure amie Mélanie qu’idéaux féministes et désirs sexuels ne sont pas incompatibles. S’ils ne se croisent pas toujours, une connexion existe entre tous : l’énergie de New-York.

A life less ordinary

Le titre original du dernier film de l’Américain Dustin Guy Defa, Person to Person, résume plus que parfaitement le propos de l’œuvre. Mais comme, trop souvent, un farfelu n’a rien trouvé de mieux que de traduire ce beau titre par un vulgaire Manhattan Stories qui non seulement manque cruellement d’imagination, mais en plus dévoie totalement le sujet en mettant davantage l’accent sur New-York et en laissant potentiellement croire que c’est un film choral avec un grand rassemblement à la fin.

manhattan-stories-dustin-guy-defa-film-critique-tavi-gavinsonLe départ même du film est pourtant basé sur cette idée de la personne particulière, lambda et alpha dans le même temps, ordinaire et singulière tout à la fois. Bene Coopersmith qui joue un des personnages les plus emblématiques du film (également Bene) est le meilleur ami du cinéaste. Amoureux de la musique, son personnage bat les pavés pour acquérir une copie rare –ou pas- du Bird Blows the Blues de Charlie Parker. Il draine avec lui tout un ensemble de personnages idiosyncratiques : Ray  (George Sample III), son meilleur ami plus ou moins catatonique qu’il héberge après que ce dernier a commis une forfaiture l’obligeant à se mouvoir sous le radar ; un personnage source de la séquence la plus comique du film ; on croise aussi un escroc à la petite semaine joué par Buddy Duress ( presque aussi superbement ahuri que dans Good Time des frères Safdie, dont le cadet Benny est également présent au casting), plus émouvant qu’agaçant ; ainsi que d’autres personnages très singuliers dont Francis (Eleonore Hendricks), avec qui Bene tisse l’histoire d’amour la plus low-key que l’on ait jamais vue. En parallèle de cette histoire que le cinéaste a voulu centrale, suit-on deux autres parcours : celui d’une paire d’ados BFF, aussi proches qu’elles sont éloignées en caractères. Le discours atypique de Wendy (superbe Tavi Gavinson), s’apparentant plus à de la pure névrose de trentenaires new-yorkais dignes des plus grands films de Woody Allen qu’à un babillage d’adolescente, est savoureux et juste, et traduit parfaitement les angoisses de cette jeune femme en devenir. Enfin, le dernier récit est celui de la rencontre autour d’un meurtre/suicide entre Claire (Abbi Jacobson), une jeune journaliste stagiaire qui n’aspire au fond qu’à une vie tranquille, entourée uniquement de son chat, et Phil (Michael Cera), son bouillonnant référent, hyperactif, hyper stressé, hyper angoissé, pour qui la musique de Rammstein passerait pour une berceuse ; une rencontre évidemment explosive et compliquée, et pourtant très tendre à la fois.

manhattan-stories-dustin-guy-defa-film-critique-george-sample-iiiAlors, oui, ce genre de rapports a été archi-vu, à Sundance (Park City, Utah) et à SXSW (Austin, Texas) en particulier, où le film a été présenté et où il a glané quelques récompenses. Dustin Guy Defa apporte néanmoins une touche particulière, une musique bien à lui qui distingue son film de la ribambelle de mumblecores indépendants américains. Ainsi, par exemple, la dite forfaiture de Ray, l’ami de Bene : pourtant très visuelle, on ne la voit à aucun moment dans le film. Ce traitement elliptique est assez présent dans le métrage. Ce qui importe au réalisateur, ce sont les sentiments qu’elle provoque chez toutes les personnes qui sont concernées par l’affaire, et surtout les effets qu’elle a sur leurs relations inter-personnelles pas évidentes. Les objets, voire les faits disparaissent, pour laisser place nette à l’intime des personnages, sans pour autant en faire un film austère réservé aux cinéphiles les plus passionnés. Car le film est très drôle, et là encore, on a l’impression que ce sont les personnages qui nous font rire, et pas tellement les situations ; ce sont leurs réactions par rapport à ces situations qui sont hilarantes et auxquelles le spectateur s’identifie pleinement.

Manhattan Stories, tourné en 16 mm, ce qui lui donne ce grain particulier très 70’s,  est un film qui pourrait propulser Dustin Guy Defa vers la cour des grands cinéastes indépendants américains, tel le Noah Baumbach de Greenberg ou de Frances Ha pour son affiliation la plus proche. Un cinéaste à suivre…

Manhattan Stories – Bande annonce

Manhattan Stories – Fiche technique

Titre original : Person to Person
Réalisateur : Dustin Guy Defa
Scénario : Dustin Guy Defa
Interprétation : Abbi Jacobson (Claire), Michael Cera (Phil), Tavi Gevinson (Wendy), Bene Coopersmith (Bene), George Sample III (Ray), Philip Baker Hall (Jimmy), Isiah Whitlock Jr. (Buster), Michaela Watkins (La Veuve), Olivia Luccardi (Melanie), Ben Rosenfield (River), Buddy Duress (Paul), Eleonore Hendricks (Francis), Benny Safdie (Eugene), Marsha Stephanie Blake (Janet)
Photographie : Ashley Connor
Montage : Dustin Guy Defa
Producteurs : Toby Halbrooks, James M. Johnston, Sara Murphy
Maisons de production : Sailor Bear, Bow and Arrow Entertainment, Forager Film Company, Century Park Pictures
Distribution (France) : UFO Distribution
Durée : 84 min.
Genre : Drame, Comédie
Date de sortie : 16 Mai 2018
Royaume-Uni – 2017

Festival de Cannes 2018 : La famille comme sujet de prédilection

Le Festival de Cannes s’achève dans quelques heures, et ces deux semaines intensives de cinéma n’ont pas été de tout repos. Événement de grande ampleur, cette cuvée 2018 a vu de nombreux thèmes apparaitre et réapparaitre dans beaucoup de ses films. Comme celui de la filiation et de la famille : et c’est peu dire.

Le Festival de Cannes, au-delà d’être une fête du cinéma, offre une panoplie d’œuvres venues de tous les horizons, qui essayent d’analyser le monde dans lequel nous vivons actuellement et nous questionnent sur les fondations sur lesquelles nous nous reposons. La famille fait partie de cette catégorie de thèmes sur lesquels ce Cannes 2018 a appuyé avec plus ou moins de vigueur. Sauf qu’au lieu d’ériger telle ou telle manière de concevoir la filiation, les films sortis durant ces deux dernières semaines n’ont pas arrêté de nous interroger et de déconstruire l’organigramme même du foyer familial.

Cette enclave n’est pas qu’une seule porte de sortie vers l’avenir, et n’est pas non plus qu’un simple moyen d’évoluer dans un cadre bienveillant et éducatif. Des films comme Les Moissonneurs de Etienne Kallos ou Yomeddine d’Abu Bakr Shawky désacralisent la famille et la vision biologique que l’imagerie collective essaye de nous placarder : cette sphère intime se compose et se vit par le prisme de l’amitié, des sentiments de l’être, de la solidarité et non par le biais d’un respect qui s’établit par la hiérarchie ou les lois du sang. Comme en atteste, aussi, cette jeunesse russe dans Leto qui devient une véritable petite smala qui ne se quitte jamais, car au travers de la musique et de leur passion commune pour la liberté, ils ont su trouver refuge dans un enclos dans lequel ils peuvent plus facilement s’identifier et s’appréhender soi-même. L’identification, c’est le point central de toute la difficulté de la dialectique faite autour de la filiation. Cette dernière est aussi le premier révélateur de rejet, et la première frontière qui devient le reflet des mœurs de la société : soit par engrenage enfantin, soit par mentalité culturelle à l’image du personnage de la mère dans Rafiki de Wanuri Kahiuou ou des piètres parents de Capharnaüm de Nadine Labaki.

Voir ces parents abandonner ou insulter leurs enfants pour des raisons qui les dépassent, et pour des motivations qui sont de l’ordre de la répression de la liberté d’être de tout un chacun, comme cela peut être vu dans des films évoquant l’homosexualité (Carmen y Lola d’Arantxa Echevarría) ou la transsexualité (Girl de Lukas Dhont), est quelque chose qui interpelle sur les dégâts collatéraux à l’encontre de l’enfance. C’est aussi à travers ce versant-là qu’un film comme Girl est un rayon de soleil dans cette farandole de films tristes : voir cette cohésion et ce soutien malgré les discordes et les multiples déménagements. Une famille est une entité qui devient variable, difforme, qui change de courbe mais aussi de reflet. Les engueulades, les désaccords, les chamailleries ne sont qu’une conséquence de la transformation intrinsèque du visage de la famille. Mais le choix ou l’absence de choix définit bien les horizons divers d’une « tribu » : et c’est là où le social rejoint le sociétal, comme dans Les Filles du Soleil d’Eva Husson qui voit des femmes kurdes perdant leur famille pour s’en découvrir une nouvelle en l’honneur de l’ancienne. Même la guerre, destructrice et ensanglantée, arrive à rapprocher dans le déchirement.

Vu souvent dans sa globalité, ce cercle est aussi un agglomérat d’individualités, qui se nourrit du manquement ou de la transmission de l’autre soit pour le combler, soit pour l’assiéger. La misère qui émane de la vie de ces invisibles d’Une affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda est une raison pour laquelle ce petit groupe s’est réuni et s’est adopté lui-même, surtout lorsqu’on les compare à un Japon qui efface toute trace de ses isolés de la société, d’un point de vue économique ou même culturel. Wildlife de Paul Dano voit un couple se détruire et se séparer suite à des problèmes d’argent, dans une Amérique qui se délite et Nos Batailles de Guillaume Senez observe l’épouse de Romain Duris disparaitre du jour au lendemain. Tout cela est le constat implacable de la pression sociale mise sur les foyers, où l’homme ne sait plus faire la différence entre la personne qu’il est et le travailleur qu’il devient. La famille est une chose mise de côté, où l’individualisme prime.

Difficile donc de faire cohabiter un environnement professionnel douteux et complaisant sur les libertés et les droits de chacun, avec les sentiments que l’on devrait apporter à l’autre comme en témoigne le personnage de Marcello dans Dogman de Matteo Garrone. L’État, le totalitarisme qui épuise l’identité de chacun fait de nous des animaux, qui ne font qu’aboyer dans le vent. C’est alors que Nadine Labaki pose une question politiquement incorrecte qui est passionnante : est-ce que tous les parents ont le droit de faire des enfants ? Question qui décontextualise complètement l’environnement social et ethnique de la famille et la montre de façon très naturaliste, mais qui vise la légitimité à exister. Malheureusement la cinéaste ne répond pas à ce questionnement, mais ose balancer un pavé dans la mare, qui semble vouloir décrypter la responsabilité de chacun dans ce marasme émotionnel.

Cannes 2018 : Capharnaüm de Nadine Labaki, la future Palme d’or ?

Après avoir été remarquée en 2007 à la Quinzaine des réalisateurs pour son premier film Caramel qui mettait en scène une certaine solidarité féminine, Nadine Labaki est cette année en compétition officielle pour Capharnaüm. Une idée originale qui semble avoir emballé le public, alors que la presse paraît moins unanime.

Si le pitch de base semblait intéressant, en traitant l’enfance de manière assez inhabituelle en posant des questions morales aussi provocantes que pertinentes, le film, lui, ne tient pas toutes ses promesses. Nombreux sont ceux où toute l’intrigue se déroule dans un lieu clos comme un tribunal et base son récit sur l’art de la rhétorique mais ici, alors qu’on pouvait s’y attendre, il n’en est rien. Les spectateurs suivent la vie de Zain, 12 ans, qui a le courage d’un homme qui pourrait être père. Défendant sa sœur jusqu’à poignarder l’homme à qui elle est mariée de force et fuyant ses parents, qu’il juge honteux et négligents, il trouve refuge chez une jeune mère et se retrouve en charge d’un bébé, après que celle-ci se soit fait arrêter. Cet emprisonnement, c’est seulement à la fin du film qu’on l’apprend alors que l’on a passé tout le film à se questionner sur son départ soudain, et l’on se sent d’ailleurs coupables d’avoir jugé cette mère, qui n’est au final qu’une victime d’un système qui arrête les sans papiers au lieu de les aider. Zain est présenté comme un jeune héros, admirable par son courage, touchant par le réel auquel il fait face, dont on a conscience mais que l’on oublie souvent.

Puisant l’inspiration dans son pays qu’est le Liban, Nadine Labaki questionne constamment la société qu’elle voit évoluer sous ses yeux et propose une immersion du côté de ceux qui n’ont même pas le droit d’exister légalement. La réflexion que propose ce film mériterait d’être creusée davantage. Un procès contre ses propres parents dont l’accusation est de l’avoir fait naître, cela paraît peu crédible, mais pourtant, le message est porteur d’un sens énorme et d’une réflexion qui manque de profondeur. Il est évidemment difficile de rester stoïque face à ces personnages dont la vie est dictée par la misère et la pauvreté, surtout quand on sait que la vie des acteurs se rapproche de celle-ci.  Cette accumulation de pathos est, certes, bouleversante par la réalité qu’elle décrit, mais devient parfois trop larmoyante. Capharnaüm fait souvent appel à la corde sensible du public en dressant une leçon de morale directe au spectateur.

Le Festival de Cannes a cette année sélectionné beaucoup de films sur l’enfance et en voici un qui ne peut laisser insensible sans pour autant transcender. Bien que certains défauts subsistent dans le film de Nadine Labaki, la réalisatrice a su trouver son public et émouvoir la Croisette. Sera-t-il récompensé par le jury ? Il est en tout cas en bonne position pour la future Palme d’or.

Conférence de presse de  Capharnaüm de Nadine Labaki

Synopsis : Un enfant se rebelle contre la vie qu’on cherche à lui imposer et entame un procès contre ses parents.
NT. TRIBUNAL
ZAIN, un garçon de 12 ans est présenté devant le JUGE.
LE JUGE : « Pourquoi attaquez-vous vos parents en justice ? »
ZAIN : « Pour m’avoir donné la vie. »

[En compétition au Festival de Cannes 2018]

Capharnaüm, un film de Nadine Labaki
Avec Nadine Labaki
Distributeur : Gaumont Distribution
Genre : Drame
Durée : 2h 00min
Date de sortie Prochainement

Nationalités libanais, français, américain

La Victime, de Basil Dearden, drame de l’homophobie en DVD & Blu-Ray

Critique sociale, drame psychologique et film noir, La Victime, de Basil Dearden, est un film remarquable, toujours d’actualité tant qu’il y aura de l’homophobie. Elephant Films nous permet de redécouvrir ce film en DVD et Blu-Ray.

La première demi-heure de La Victime plonge clairement le long métrage dans une ambiance de film noir. Course-poursuite dans un décor urbain réaliste, jeu sur les ombres et les lumières, cavale d’un jeune homme qui essaie de faire appel à tout un réseau de connaissances pour s’enfuir de Londres en emportant avec lui quelque chose d’apparemment très précieux, interrogatoire dans les locaux de la police, les codes du genre sont réunis. Privilégiant le mystère par rapport au suspense, ce début laisse le spectateur face à des questions : qu’a donc fait ce jeune homme pour être poursuivi ainsi ? Que transporte-t-il avec lui ? Le butin d’un cambriolage ? Des diamants ? De la drogue ? Quel genre de criminel est donc ce jeune homme ?

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C’est au bout d’une demi-heure de film que l’on apprend que le crime commis par Jack Barrett, c’est… son homosexualité. En effet, en ce début d’années 60, le Royaume-Uni était toujours sous le coup d’une loi criminalisant les relations entre personnes de même sexe. De nombreux Britanniques se sont retrouvés derrière les barreaux à cause de cela. Mais surtout, cette loi était du pain béni pour les maîtres-chanteurs, et de nombreux homosexuels, surtout s’ils avaient un rang élevé dans la société, en étaient les victimes. C’est là que le film intervient.

Avec un talent formidable dans la fluidité du récit, le grand cinéaste Basil Dearden s’empare du sujet. Il faut dire qu’il était un spécialiste des sujets de société, ayant déjà réalisé plusieurs films engagés, contre le racisme (Les Trafiquants de Dunbar, en 1950) ou le fanatisme religieux (Accusé levez-vous, en 1962).

Le talent de Dearden transparaît de façon évidente dans La Victime : direction d’acteurs, sens du rythme, mise en scène discrète mais particulièrement efficace, mélange des genres qui lui permet à la fois d’en respecter les codes tout en les dépassant, tout cela fait de ce film une porte d’entrée formidable pour le cinéma britannique dans son ensemble, et pour celui de ce réalisateur injustement oublié en particulier.

Après cette première demi-heure, le film va suivre plusieurs pistes. Tout en gardant une intrigue qui le rapproche du film noir, La Victime va alors se faire également critique sociale et drame psychologique. Basil Dearden nous fait suivre alors le personnage de Melville Farr (Dirk Bogarde), qui est l’exemple de la réussite telle qu’on l’imagine au Royaume-Uni. Avocat réputé, riche, fréquentant ces clubs londoniens interdits aux femmes, marié à une femme aimante et vivant dans une belle maison des quartiers chics de la capitale, il réunit sur lui tous les lieux communs de l’Anglais heureux et épanoui.

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Cette situation sociale est essentielle pour installer le dilemme qui va traverser le personnage. Farr a été un des amants de Jack Barrett, le jeune fugitif du début du film. D’un côté, il est décidé à mettre à jour le réseau de maîtres-chanteurs qui fait pression sur la communauté homosexuelle londonienne. Mais il ne peut pas le faire sans dévoiler sa propre homosexualité, et alors ce sera toute sa position sociale qui sera compromise : son mariage, son métier, et tout ce qui va avec.

Le film va donc insister sur le tiraillement psychologique de Farr, magistralement interprété, avec sobriété, élégance et charisme, par Dirk Bogarde. L’acteur n’hésite pas alors à casser l’image d’icône romantique qui était la sienne à cette étape de sa carrière.

L’autre aspect dramatique est celui du couple Farr. La femme de l’avocat ne sait pas quelle attitude prendre face à la révélation de la relation qu’entretenait son mari avec un autre homme. Quitter le foyer ou rester par amour, malgré les menaces des maîtres-chanteurs, tel est le dilemme auquel elle est confrontée.

Le tout reste sous l’égide du film noir, puisque la majorité de La Victime sera une enquête pour remonter la filière des maîtres-chanteurs. Nous suivrons pas à pas une enquête qui est parsemée de victimes, d’hommes au destin brisé à cause de leur orientation sexuelle. Le film parvient à éviter le piège d’un traitement trop lourd du sujet, la critique sociale étant intégrée au fil de l’investigation et non dans des débats qui auraient pesé sur le déroulement du récit.

Premier film britannique où le mot « homosexuel » est prononcé clairement, La Victime s’inscrit dans une production cinématographique qui s’intéresse de plus en plus à ce sujet. C’est ce que nous explique Eddy Moine dans la présentation du film, qui est l’un des compléments de programme. Une présentation très riche, abordant aussi bien le côté social de La Victime que la carrière du cinéaste et des acteurs principaux.

L’autre supplément est un entretien avec Dirk Bogarde réalisé pour la télévision britannique à l’époque de la sortie du film. L’acteur y revient sur sa carrière et désigne les films qui en sont les jalons, dont La Victime.

La Victime est plus qu’un simple film engagé, c’est une œuvre remarquable dont la sortie en DVD et Blu-Ray est une excellente nouvelle. Elle permet non seulement de revoir ce bijou du cinéma britannique, mais elle peut servir aussi de porte d’entrée pour redécouvrir le cinéma de Basil Dearden, réalisateur essentiel qui a signé des œuvres formidables, aussi bien dans la comédie que dans le fantastique (Au Cœur de la nuit), en passant par le drame social, le polar et le film à grand spectacle (Khartoum, avec Charlton Heston et Laurence Olivier).

La Victime : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=NPXjIySzzC8

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Caractéristiques du DVD :

Durée du film : 96 minutes
Version restaurée
Date de sortie : 2 mai 2018

Compléments de programme

Le film par Eddy Moine (14 minutes)
Entretien avec Dirk Bogarde (28 minutes)
Galerie Photo
Bande-Annonce

Cinéma et Peinture : Quand les cinéastes s’inspirent du 3e art

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Le cinéma et la peinture sont intimement liés. L’art cinématographique a besoin, et s’appuie, sur l’art pictural. Aussi n’est-il pas rare de retrouver de nombreuses toiles et œuvres diverses, fictives ou non, dans des métrages de toutes sortes : Le Garçon à la pomme, The Grand Budapest Hotel ou encore certaines séries comme le générique de Desperate Housewives. Revenons ici sur les liens étroits entre ces deux arts et comment ils s’influencent.

Commençons par le plus évident, peut-être : l’art, et plus particulièrement la figure de l’artiste, a depuis toujours fasciné. Ainsi n’est-il pas rare de voir fleurir des documentaires ou des biopics sur des peintres, qu’ils aient existé ou pas.

L’Artiste

L’artiste, et plus particulièrement sa technique, suscite énormément d’intérêt. Ainsi nous essayons tous de comprendre comment un chef-d’œuvre a pu être conçu, comprendre d’où vient le talent d’une personne qui n’apparaît pas si différente de nous. Nous sommes tous humains, après tout. Alors d’où vient le génie ? Henri-Georges Clouzot a essayé de donner une réponse en livrant le documentaire Le mystère Picasso, en 1955. Pour cela il a filmé soigneusement le processus créatif du peintre espagnol.  Le réalisateur a également déclaré que :

« Pour savoir ce qu’il se passe dans la tête d’un peintre, il suffit de suivre sa main ».

C’est ce qu’il nous propose de voir : le parcours de la main de l’artiste sur sa toile, les lignes qu’il trace. Sans jugement, juste en nous laissant regarder, Clouzot nous donne un aperçu de sa technique. Voici un extrait de la séquence d’introduction du long-métrage:

Un autre documentaire explore la facette artistique d’un réalisateur, cette fois-ci David Lynch, dans David Lynch: The art life de Jon Nguyen et Rick Barnes. Cette œuvre revient sur son histoire pour montrer son parcours universitaire en tant que peintre, puis comment il est devenu réalisateur. Nous apprenons beaucoup d’anecdotes sur son vécu, et cela nous permet de mieux appréhender le monde qu’il a créé dans toutes ses réalisations. Entre autres, l’artiste explique comment la vision d’une femme nue, dans la rue alors qu’il était enfant, a marqué à vie son imaginaire…

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L’instant fatidique par David Lynch

Les films traitant de peinture ou d’art en général choisissent souvent de parler de la figure de l’artiste à travers le prisme de la vie du concerné. Ainsi dans Basquiat the radiant child (2010) de Tamara Davis, le travail de Jean-Michel Basquiat est évoqué en même temps que son vécu. La réalisatrice fait d’ailleurs intervenir des amis du peintre et gaffeur. Si on s’intéresse à ce sujet, il constitue un must-see incontournable, d’autant plus que la musique du documentaire a été en partie faite par un des membres des Beastie Boys, Adam Horovitz. Voici le trailer ci-dessous (il n’en existe pas en français) :

On peut parfois retrouver également la démarche inverse. Par exemple dans le court-métrage d’Alain Resnais, Van Gogh, sorti en 1947, qui évoque la vie du peintre néerlandais grâce à ses tableaux, mais avec quelques lacunes malheureusement. Van Gogh est d’ailleurs un peintre qui inspire beaucoup les cinéastes, puisque Maurice Pialat lui consacre un film en 1991. Cependant, le réalisateur prend beaucoup de liberté avec l’œuvre et la vie de l’artiste. Ce n’est pas étonnant qu’il intéresse autant les cinéastes, car il incarne le peintre impressionniste obsédé par son art, le peintre furieux en proie à des moments de folie. On retrouve également une biographie du peintre chez Vincente Minnelli : La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956).

Dans une catégorie à part se situent également les films réalisés par des peintres. Le plus célèbre est sans doute celui né de la collaboration entre Salvador Dalí et Luis Buñuel : Un chien andalou, sorti en 1929. Ode par excellence au surréalisme (dont le Manifeste est défini en 1924 par André Breton, chef de file de ce courant artistique), il incorpore tout ce qui fait son essence : des plans sans logique apparente, une place laissée à l’inconscient, un onirisme habité.

https://www.youtube.com/watch?v=o7xTjeLG5SM

Il existe d’ailleurs de nombreux peintres qui se sont intéressés à la recherche cinématographique, pour souvent créer des films expérimentaux ou underground. En outre, un des premiers artistes à le faire est Fernand Léger, aidé de Dudley Murphy, avec, en 1924, son Ballet Mécanique. Il est présenté comme le premier film « sans scénario », d’origine dadaïste (courant post-surréalisme). Il a été réalisé d’après le ballet du compositeur américain George Antheil du même nom. Le voici en intégralité dans sa version originelle silencieuse (le compositeur et le peintre ayant pris des chemins différents) :

Ce court-métrage se présente comme un des chef-d’œuvres du cinéma expérimental, avec des successions d’images kaléidoscopiques usant casseroles et autres ustensiles de cuisine. Il témoigne également de l’intérêt porté par les artistes du début du XXème siècle pour la technologie et la science. Ainsi les peintres utilisent le médium cinématographique pour interroger, questionner le procédé créatif, en repousser les limites. Cela leur permet aussi de prolonger leur recherches picturales sur un autre support. Ils se désintéressent également de la narration pour travailler la composition du cadre et l’image. Ce n’est pas étonnant puisque le travail pictural ne s’imbrique pas dans la recherche narrative.

Ce qui surplombe tout le reste chez les artistes peintres, et ce qui fascine principalement les réalisateurs qui essaient de les comprendre, semble donc être la recherche d’une esthétique picturale.

La question de l’esthétique

La recherche d’un esthétisme n’est pas l’apanage des peintres, puisqu’il en va de même pour chaque domaine artistique. Là où le domaine du cinéma se rapproche de celui de la peinture, c’est qu’ils ont des courants artistiques en commun.

Prenons par exemple l’expressionnisme allemand : il se retrouve aussi bien au début du XXème siècle chez des peintres tels que Kirchner que chez des réalisateurs comme Fritz Lang ou Murnau un peu plus tard. Ce courant apparaît en Allemagne dans une période de crise profonde où l’on sent la Première Guerre Mondiale approcher. Les studios allemands UFA développent un méthode pour pallier le manque de moyens des productions : utiliser une mise en scène particulière pour créer une atmosphère unique et donner de l’expressivité au métrage.

Si en peinture ce courant laisse plutôt place à la distorsion des traits et des couleurs, au cinéma on use plutôt de la distinction entre le bien et le mal au travers du noir et blanc et des jeux d’ombres. On retrouve les mêmes traits émaciés et figures élancées.

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Cinq Femmes Dans La Rue de Ernst Ludwig Kirchner, 1913
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Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene, 1920

Il arrive également qu’un cinéaste s’inspire directement de l’œuvre d’un peintre. C’est le cas pour Jean Renoir et son père Pierre-Auguste Renoir dont il reprend les costumes pour son métrage Une Partie de Campagne. La citation est évidente, dans la scène des escarpolettes :

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La balançoire de Pierre-Auguste Renoir, 1876
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Une Partie de Campagne, 1936

Mais ce n’est pas tout, Jean Renoir a aussi décidé de rendre hommage à son père en filmant l’histoire sur les bords du Loing, cadre qui a beaucoup inspiré son père dans ses toiles.

Ce n’est pas le seul cinéaste à s’être inspiré de tableaux pour la composition de ses plans, puisqu’on peut en retrouver très souvent chez d’autres réalisateurs. Par exemple, Pedro Almodóvar est un grand fan de toiles de maîtres, puisque grâce au travail de Jorge Luengo Ruiz, on peut se rendre compte des influences qu’il reprend pour la composition de ses plans :

Ce n’est pas étonnant que les réalisateurs s’inspirent de tableaux, car la composition des plans représente une toile en soi. Le médium pictural est utilisé pour servir le médium cinématographique (mais nous verrons cela plus tard).

D’autres encore, comme le maître japonais Akira Kurosawa, décident d’intégrer tout simplement une toile directement dans leur réalisation. Ainsi, dans son Rêves (1990), il a la volonté d’améliorer son esthétisme en conjuguant peinture et art cinématographique via le segment des « Corbeaux », dans lequel les décors se composent de toiles de Van Gogh (encore lui). Celui-ci est d’ailleurs joué par un Martin Scorsese méconnaissable.

Mais là où la peinture reste un art figé, où l’artiste est limité ne serait-ce que par son support, le cinéma dépasse cet obstacle. En un sens, le cinéma transcende la peinture, car il se permet de l’utiliser à ses propres fins.

Dans un film comme Melancholia de Lars Von Trier, le cinéaste, lors de son introduction, se sert de ralentis, d’une musique très belle de Wagner et soigne extrêmement bien son cadrage, tout cela pour créer un moment de grâce intense, dont chaque arrêt sur image pourrait faire figure de toile en mouvement. Tout cela dépasse le travail des peintres.

https://www.youtube.com/watch?v=1JEYnjKxf4A

Travailler son esthétique

Ce qui change avec le médium cinématographique c’est que, là où on peut être tout seul à faire une toile, faire un film implique tout un groupe de personnes engagé dans le projet. Nous allons maintenant parler des gens de l’ombre, mais qui sont tout aussi nécessaire que le réalisateur pour donner vie à un métrage.

Il y a tout d’abord les costumiers et maquilleurs, essentiels pour insuffler de l’humanité à des personnages, afin qu’ils paraissent crédibles, pour qu’ils aient une identité propre et qu’ils évoluent dans un monde à l’image de l’œuvre. Ils se servent de dessins et peintures pour concevoir les décors.

Le très célèbre décorateur français Alexandre Trauner a réalisé plus de 70 décors de films dans sa carrière, notamment pour Billy Wilder dans Irma la Douce. Pour ce long-métrage, il crée un Paris luxuriant de couleurs, peuplé de prostituées et de policiers. Voici une peinture qu’il a faite pour le concevoir :

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Dans The Grand Budapest Hotel, la costumière Milena Canonero a su insuffler la vie a des personnages hauts en couleurs, à l’image de leur personnalité.

Travailler avec Wes est toujours différent car il m’emmène à des endroits différents avec des personnages différents, mais aussi différents soient-ils, il crée un monde à son image qui lui est spécifique.

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Grâce au travail des costumes et décors, Wes Anderson crée un monde particulier, il peint un monde imaginaire unique. D’ailleurs, dans ce long-métrage, il n’est pas étonnant que l’esthétique soit proche de la peinture, puisqu’une toile d’un peintre imaginaire est au centre de l’œuvre : Le garçon à la pomme.

Autre travail essentiel : la photographie. Un peu comme le travail de la lumière des peintres. Une bonne photographie assure un beau « tableau visuel ».

Prenons par exemple le film La Ligne Rouge de Terrence Malick, dont le chef-opérateur (directeur de la photographie) est John Toll. Il a su apporter un aspect éthéré, presque métaphysique au long-métrage, en donnant un aspect irréel à la lumière, sublimant chaque plan tourné par le réalisateur. Il fait de son travail une œuvre à contempler. Il a d’ailleurs été nommé pour l’Oscar de la meilleure photographie.

Les séries ne sont pas en reste puisque l’image de The Handmaid’s Tale est inspirée des tableaux de Vermeer. Le directeur de la photographie Colin Watkinson déclare même, à propos d’une scène où l’on voit Defred dans sa tenue de servante et se tenant dans l’embrasure de la fenêtre, avec le soleil formant un halo autour d’elle pendant qu’elle décrit sa vie d’esclave sexuelle :

Vermeer était une grande référence pour cette scène. Reed [le réalisateur] voulait créer une certaine atmosphère alors j’ai trouvé ce faisceau lumineux aveuglant qui produit un bel éclairage volumétrique. Je l’ai utilisé pour éclairer l’atmosphère et superposer l’image, comme les vieux peintres le faisaient. Ils recouvraient encore et encore leur toile de peinture pour l’améliorer, et c’est ce que j’ai essayé de faire pour la lumière.

https://www.youtube.com/watch?v=Dre0wQmLGe8

Ne pourrait-on pas rassembler cinéma et peinture en disant qu’ils sont dans la continuité l’un de l’autre ? L’étalonnage, le travail des couleurs se rapproche grandement de ce que font les artistes picturaux. Ce qui dépasse cet aspect, est peut-être l’aspect mouvant des images et du découpage qu’elles subissent. En soi, le travail des monteurs. On peut aussi lier le cinéma à d’autres arts, comme la musique.

Ainsi les réalisations de l’anglais Edgar Wright sont connues pour toujours avoir un lien avec la musique, le montage s’accordant parfaitement par-dessus. En témoigne cette scène de Baby Driver :

Ce sont par tous ces aspects que cinéma et peinture sont liés, et l’on peut dire finalement que, métaphoriquement, filmer c’est peindre. Peindre la société, peindre des portraits de personnages, peindre des instants de vie.

Film Meets Art : Extrait vidéo de scènes de films inspirés des tableaux de grands artistes

Pour aller plus loin:

Un article sur les films de peintres

Un article sur les liens entre Wes Anderson et la peinture

Cannes 2018 : Nos films coups de coeur et notre palmomètre

Le dernier jour de cette 71ème édition du Festival de Cannes a sonné et la rédaction en a profité pour faire un classement des films vus toutes sélections confondues. Avant que Cate Blanchett et son jury remettent ce soir la fameuse Palme d’Or, nos rédacteurs Sebastien Guilhermet et Gwennaëlle Masle ont eux aussi décidé de faire leur palmomètre.

Notre palmomètre

Gwennaëlle Masle 

Palme d’Or : Les Filles du Soleil, d’Eva Husson
Grand Prix : Blackkklansman, de Spike Lee
Prix du Jury : Le Poirier Sauvage, de Nuri Bilge Ceylan
Prix d’interprétation masculine : Vincent Lacoste pour Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré
Prix d’interprétation féminine : Zhao Tao pour Les Eternels (mais prix du cœur pour Golshifteh Farahani dans Les Filles du Soleil d’Eva Husson)
Prix de la mise en scène : Un couteau dans le cœur, de Yann Gonzalez
Prix du scénario : Cold War, de Paweł Pawlikowski
Caméra d’Or (ex-aequo) : Girl, de Lukas Dhont et Carmen y Lola de Arantxa Echevarría

Sébastien Guilhermet :

Palme d’or : Burning de Lee Chang Dong
Grand Prix: Under The Silver Lake de David Robert Mitchell
Prix du Jury : Leto de Kirill Serebrennikov
Prix d’interprétation masculine : Triple prix pour Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps, et Denis Podalydès pour Plaire, Aimer et courir vite
Prix d’interprétation féminine : Joanna Kulig pour Cold War
Prix de la mise en scène : Les Eternels de Jia Zhang-Ke
Prix du meilleur scénario : Une affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda
Caméra d’or : Girl, de Lukas Dhont

Nos coups de cœur

Sebastien Guilhermet : 

1) The House that Jack Built de Lars Von Trier (Hors compétition)

Coup de cœur atomique du festival. Présenté hors compétition de la sélection officielle, le cinéaste danois signe un brulot vociférant de haine qui égratigne la médiocrité de l’humain. Violent et misanthrope, le film reprend le même montage philosophique que celui de Nymphomaniac et parle avec une infinie sincérité du rapport que LVT entretient avec l’art.

2) Burning de Lee Chang Dong (Sélection officielle)

Film qui s’apprécie au film du temps, un peu comme un bon vin qu’on doit laisser décanter. C’est beau, fort, extrêmement intelligent sur ce qu’a dit sur la Corée du Sud et son clivage social à travers des personnages sur la brèche. Mais le film est avant tout un délice de mise en scène, qui ponctue ses 2h30 de scènes mémorables.

3) Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan (Un certain regard)

Kaili Blues n’était pas qu’un simple coup d’essai pour le cinéaste chinois. Avec son deuxième film, il pulvérise ce Festival de Cannes de toute sa splendeur. Voyage onirique à travers les sens et le temps, on voit de nos yeux hébétés par la plus belle mise en scène du festival, voire même de l’année. Incroyable.

4) Le Monde est à toi de Romain Gavras (Quinzaine des réalisateurs)

C’est l’énorme surprise du festival. Alors que son premier film avait laissé circonspect devant tant de sérieux et de maladresse juvénile, Le Monde est à toi est une bouffée d’air frais invraisemblable et hilarante. Un road movie où True Romance aurait rencontré Les Lascars.

5) Under The Silver Lake de David Robert Mitchell (Sélection officielle)

Ayant reçu un peu le même accueil que l’excentrique Southland Tales de Richard Kelly à l’époque, le film du jeune américain est une virée psychédélique et singulière dans l’antre de Los Angeles où les influences que sont Vertigo et Inherent Vice apparaissent de mille feux.

6) Girl de Lukas Dhont (Un Certain regard)

C’est le film déchirant du festival, sans qu’il soit pessimiste. On suit le parcours de cette jeune fille en pleine mutation. C’est le cri en silence d’un corps qui n’est pas le sien et un chemin de croix pour devenir soi. Puissant et émouvant.

7) Une Affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda (Sélection officielle)

Certains diront que le cinéaste japonais fait toujours le même film. Pourtant, ce n’est pas le cas. Malgré l’utilisation de son thème de prédilection qu’est la famille et la filiation, Une Affaire de famille arrive à nous faire rire autant qu’il nous émeut. Un portrait doux amer, voire sombre, sur les invisibles d’un pays aliénant.

8)  Leto de Kirill Serebrennikov (Sélection officielle)

Engagé, politique et surtout rock’n’roll, Leto est un magnifique portrait d’une jeunesse russe qui, au lieu de prendre les armes pour se faire entendre, joue de la gratte comme personne pour faire rugir cette soif de liberté. Sans parler de la sublime mise en scène du film.

9) Climax de Gaspar Noé (Quinzaine des réalisateurs)

Il est de retour. On l’attendait avec impatience et il n’a pas déçu. Moins provocateur qu’à l’accoutumée, Climax est un vrai morceau de cinéma, qui mêle film de zombie et film expérimental. Chaotique et démoniaque.

10) Les confins du monde de Guillaume Nicloux (Quinzaine des réalisateurs)

Ça a été l’un des premiers chocs de ce festival de Cannes. Un film âpre, sec et violent, ponctué d’une imagerie aussi ésotérique que cadenassée. Une guerre d’Indochine montrée comme l’Enfer d’une humanité à la recherche de fantôme initiatique. Puissant.

Gwennaëlle Masle :

Les filles du soleil , de Eva Husson:

Ancré dans l’actualité aussi bien face au terrorisme qu’en montrant cette solidarité entre les femmes, le film d’Eva Husson est important dans le combat qu’il expose et fait écho à cette année si particulière. Mais le film n’est pas seulement bon dans son engagement, il est porté par une Golshifteh Farahani déchirante dans ses cris et sa douleur et des scènes aussi belles que bouleversantes. Les paysages géorgiens sont filmés avec une telle grandeur que l’on est autant subjugués par les images que par la force de ces femmes.

Carmen y Lola, de Arantxa Echevarría :

 Même si on imagine rapidement comment les choses vont se dérouler, la cinéaste fait de cette histoire romantique un film rayonnant. Autant par la musique gitane que par la lumière posée sur ses deux actrices, issues elles-mêmes de la communauté gitane. Leur idylle est comme une bulle de coton au milieu des tags et de la vie autoritaire et patriarcale qu’elles subissent.

Girl, de Lukas Dhont :

Girl est l’une des premières larmes du Festival de Cannes 2018. Doux, délicat et sincère, le premier film de Lukas Dhont a remué la Croisette en mettant en scène une jeune adolescente transexuelle.

Sauvage, de Camille Vidal-Naquet :

Après 120 battements par minute, Felix Maritaud électrise la Semaine de la Critique cette année dans le rôle d’un jeune en quête de tendresse et de liberté. Servi par une mise en scène travaillée, le film émeut et frappe d’un grand coup en mettant en scène tout l’érotisme dont l’acteur fait preuve.

Blackkklansman, de Spike Lee :

Cannes 2018 : Les scènes marquantes du Festival

Après quinze jours trépidants, le Festival de Cannes 2018 se termine et va fermer ses portes. Mais la sélection officielle, comme les sections parallèles, ont laissé de nombreux souvenirs aux festivaliers. Des rires, des larmes, des coups de cœurs, de la colère… Les films dévoilés cette année n’ont pas laissé insensibles nos deux chroniqueurs Gwenaelle Masle et  Sébastien Guilhermet.

Pour ce faire, voici un petit récapitulatif des scènes marquantes, pour le meilleur et pour le pire, de ce Festival de Cannes 2018, qui aura apporté, comme chaque année, son lot de surprises et d’émotions.

Meilleure scène de danse : Climax, de Gaspard Noé.

Climax n’est pas le chef d’œuvre attendu de Gaspard Noé mais confirme une nouvelle fois le talent incroyable de mise en scène du cinéaste. Filmant une scène de danse d’au moins 15 minutes, sa caméra sublime toujours les corps en mouvement au rythme des chansons électroniques et propose une immersion totale dans l’univers de ces danseurs, réunis pour faire la fête. Elle est l’une des rares scènes chorégraphiées et préparées pendant le tournage de 15 jours et l’on comprend aisément pourquoi quand on la découvre, yeux grands ouverts.

Meilleure scène de sexe : Under the silver lake, de Robert David Mitchell.

Dans un festival de Cannes, il y a toujours une scène de sexe qui marque la rétine. Pourtant, cette année, ces scènes ont pour la plupart du temps été mortifères, violentes et déshumanisés. Celle d’Under the Silver Lake, est tout le contraire, s’avère même plutôt drôle et clinique dans son découpage : un petit coup vite fait bien fait alors que nos tourtereaux regardaient la télévision dans le même temps.

Meilleure histoire d’amour :

Gwennaëlle Masle : Carmen y Lola, de Arantxa Echevarría

C’est à travers des regards et un baiser d’essai que les deux adolescentes se découvrent pour la première fois. Puis, de rendez-vous secrets à la découverte d’une certaine tendresse et sensualité, leur histoire interdite s’envole et touche le public avec délicatesse. Cette romance homosexuelle entre les deux gitanes est une belle parenthèse dans ce Festival de Cannes et provoque un bain d’émotion. Toutes en silence et en suggestion, les deux jeunes femmes nous offrent tout leur amour.

Sebastien Guilhermet : Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré

Ce festival de Cannes s’est attaché à montrer l’amour sous toutes ses coutures. Et l’amour, même fugace, entre Arthur et Jacques a été l’un des grands moments de ce festival. Tout en douceur et gravité, cet amour existant malgré la maladie est teinté d’une vraie liberté de ton et d’une réelle drôlerie.

Meilleure scène de meurtre :

Gwennaëlle Masle : Un couteau dans le cœur, de Yann Gonzalez

Ce premier crime laissait présager un énorme film de Yann Gonzalez. Ambigu, mystérieux et brut, l’acte révèle directement au spectateur la série B dans laquelle il s’embarque. Feintant le début d’une scène de sexe, le film s’ouvre au contraire sur un meurtre froid, douloureux et visuellement percutant.

Sebastien Guilhermet : The house that Jack built, de Lars Von Trier

Choquant et déroutant, The House That Jack Built de Lars Von Trier a marqué les esprits par sa folie machiavélique et narcissique. D’une grande noirceur, mais contrebalancé par ses effets burlesques hilarants (les TOC), le segment nommé « deuxième incident » est à n’en pas douter une scène inoubliable.

Scène la plus drôle :

Sebastien Guilhermet : Le monde est à toi, de Romain Gavras

Le Monde est à toi est l’une des meilleures comédies de l’année, à n’en pas douter. Le duo que forment Isabelle Adjani et Vincent Cassel est détonnant entre la bêtise complotiste de l’un et l’exubérance maladive de l’autre. C’est un régal de tous les instants, surtout que lorsque le personnage de Vincent Cassel parle dans le vide.

Gwennaëlle Masle : Le grand bain, de Gilles Lellouche

Il est difficile de choisir la scène la plus drôle du film tant les blagues y sont omniprésentes et toutes plus hilarantes les unes que les autres. Que ce soit les expressions de Benoit Poelvoorde, la tyrannie de Leïla Bekhti ou Almaric en quarantenaire déprimé, nombreux sont les éclats de rire déclenchés par le film. Lorsqu’Amanda, en fauteuil roulant, menace la bande de mecs de se lever pour leur en coller une, le public est hilare. C’est gros, c’est déjà fait et pourtant, ça reste très drôle.

Meilleure scène de bagarre : Les éternels, de Jia Zhang-ke

Étant l’un des meilleurs films de la sélection officielle de ce festival de cannes 2018, Les Eternels aura aussi fait parler de lui grâce à sa séquence de bagarre monumentale. La seule du film qui plus est. Un choc, les coups pleuvent, les lumières scintillent de mille feux, la caméra fait crépiter toute la violence et le bruit assourdissant des coups. Intense. Brutal.

Meilleure scène de larmes : Girl, de Lukas Dhont

Girl a déchiré des cœurs et fait lever la salle lors de sa projection en Debussy où tous, étions débout pour saluer le grand premier film de Lukas Dhont. Mettant en scène une ado transsexuelle, avec qui, son père entretient une relation pleine d’affection et de compréhension, les échanges entre les deux marquent le film d’une grande empreinte et livrent une des scènes les plus bouleversantes du film.

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 Meilleure scène musicale :

Sebastien Guilhermet : Leto, de Kirill Serebrennikov

Par son immense mise en scène, et son noir et blanc éclatant, la communion entre les personnages et la musique est l’un des charmes de Leto, notamment durant cette première scène solaire sur la plage faite de joie et de découverte.

Gwennaëlle Masle : Les filles du soleil, de Eva Husson

Il est de ces chants de combats qui donnent les frissons et bousculent l’esprit. Celui là, chanté par les femmes et rappelant leur slogan fort « La paix, la vie, la liberté » est essentiel dans ce film. À la manière de La belle saison et son hymne du MLF résonnant dans l’amphithéâtre, leur courage et leur volonté sont autant saisissants dans leurs regards remplis de détermination que dans leurs voix, pleines de rage.

Meilleure scène de dispute :

Gwennaëlle Masle : Carmen y Lola, de Arantxa Echevarría

Même si aucun prix ne lui a été décerné, Carmen y Lola aura bel et bien marqué de son empreinte cette 50ème Quinzaine des réalisateurs, notamment par le sujet qu’il aborde. Le film propose l’une des scènes les plus bousculantes de ce festival avec la découverte de l’homosexualité de Lola par ses parents, gitans. S’en suit une scène de cris, de larmes et de déshumanisation totale de la jeune femme reniée par son père et emmenée de force au culte pour confesser son pêché. À ce moment là du film, l’émotion est intense et l’empathie grande tant on absorbe la douleur de la jeune femme, impuissante face à tant de haine.

Sebastien Guilhemet : Wildlife, de Paul Dano

L’un des duos les mieux incarnés de ce festival est celui, passé par la semaine de la critique, dans le film de Paul Dano, Wildlife. Ce qui donne cette scène assez impressionnante, aussi prévisible que déchirante, lorsque le personnage de Jake Gyllenhaal revient du feu et se retrouve nez à nez devant celui de Carey Mulligan après quelques mois de séparation.

Meilleure scène :

Sebastien Guilhermet : Burning, de Lee Chang Dong

Burning est sans doute l’un des sommets de ce festival. Durant ces 2h30 qui passent à une vitesse folle, il  n’est pas possible d’oublier une scène en particulier : où Haemi, sous l’effet de l’alcool et du cannabis, danse dans le jardin de la maison. Magnifique séquence tant sur le plan visuel que sur le plan thématique où la jeune fille s’oublie pour se libérer de sa propre condition.

Gwennaëlle Masle : Les Filles du soleil, de Eva Husson

Malgré le retour très négatif de la critique envers le film, Les filles du soleil reste une fiction bouleversante pour encore quelques âmes sensible à cette œuvre. Émouvant du début à la fin et fort, la scène de grâce du film reste tout de même celle de l’évasion des femmes lors du flash-back de Bahar. Après avoir passé les gardes de justesse, son amie sur le point d’accoucher traverse l’un des moments les plus difficiles du film, devant lutter, corps et âme, pour retenir encore son bébé quelques mètres. Bahar l’accompagne dans cette épreuve avec des mots incroyables qui rappellent l’importance de leur combat pour la liberté, et la nécessité, vitale, de fuir.

Scène la plus ratée :

Sebastien Guilhermet : Donbass, de Sergei Loznitsa

Des scènes qui forcent le destin, il y en a eu un paquet durant ce festival. Notamment dans le bancal mais explosif Donbass. Aussi burlesque qu’allégorique, la scène de mariage tire en longueur comme jamais et s’effrite de minutes en minutes par la grossièreté de ses traits propagandistes.

Gwennaëlle Masle : Asako, de Ryusuke Hamaguchi

Asako a laissé un goût amer dans la bouche. Film et personnages fades, il a vraisemblablement livré l’une des scènes les plus fausses du festival. Basant son histoire sur les fantômes d’un premier amour, le spectateur s’attend à des retrouvailles chaleureuses et passionnelles pour n’obtenir qu’un simple « J’aime Ryohei – D’accord » Brève, faible, terne, la scène attendue durant tout le film est certes une grande surprise de la part du réalisateur mais surtout un gros raté.

Personnage préféré du Festival :

Sebastien Guilhermet : Le père de Lara dans Girl de Lukas Dhont

Girl est l’un des films les plus émouvants de ce festival de Cannes 2018. Derrière le portrait de cette jeune fille qui est née dans un corps d’homme et qui veut devenir une danseuse, c’est aussi et surtout le personnage du père qui s’avère magnifique. Bienveillant, sincère et stressant, il accepte la transsexualité de sa fille et se bat corps et âmes pour son avenir. D’une grande poésie.

Gwennaëlle Masle : Yasmina dans A genoux les gars,

Il aurait été facile de dire que le personnage préféré du Festival de Cannes reste Cate Blanchett, l’incroyable Présidente du Jury, qui, on l’espère, remettra une belle Palme d’or samedi 19 mai. Mais d’un point de vue purement fictionnel, un des personnages marquants de ce festival reste Yasmina dans À genoux les gars. Épatante de liberté, elle brise tous les complexes et les tabous de la société avec un naturel totalement charmant. Elle se veut la voix de beaucoup de femmes en cette année particulière, l’actrice est remarquable par sa performance.

La déception du festival :

Sebastien Guilhermet : Un couteau dans le cœur, de Yann Gonzalez

Dans une sélection officielle qui a vu beaucoup de films avec des intentions politiques et sociales, ça faisait plaisir de voir enfin un film qui s’attelait à montrer un cinéma de genre débrider. Le film tient la route, certes, mais au vue des attentes escomptées, Un couteau dans le cœur s’avère bien consensuel et manque de vigueur horrifique.

Gwennaëlle Masle : Plaire, aimer et courir vite, de Christophe Honoré

Plaire, aimer et courir vite avait tout pour être un film fort de cette 71ème édition. Un casting masculin brillant, un sujet fort et un réalisateur qu’on adore. Pourtant, le film sombre dans les clichés là où l’on attend une belle histoire d’amour. Il n’en reste pas moins bon et efficace mais ce n’est pas ce à quoi on pouvait s’attendre.

La surprise du festival :

Gwennaëlle Masle : En liberté !, de Pierre Salvadori

En liberté !  n’était pas vraiment prévue dans notre programme cannois des films que l’on attendait et voulait absolument voir. Pourtant, prendre du temps pour l’imprévu parfois a ses bons côtés et son lot de surprises. Le film révèle une Adèle Haenel étonnante et rayonnante en flic veuve essayant de réparer les erreurs de son mari, mort en héros. De gags en gags, le film reste d’une grande humanité et fait rire des salles entières.

Sebastien Guilhermet : Mandy, de Paul Cosmatos

Cette année, la quinzaine des réalisateurs a été une des sections les plus prolifiques en coup de cœur. Faisant partie de cette catégorie : Mandy de Panos Cosmatos, qui offre à ses spectateurs à la fois un délire 70’s démoniaque et un « Nicolas Cage movie », débridé, comique et violent à souhait. Un plaisir cinéphilique sans pareil.

 

 

 

La Légende de la Montagne nous est contée en Blu-ray chez Carlotta Films

Depuis le 9 mai 2018 est disponible pour la première fois en DVD et Blu-ray La Légende de la montagne. Édité par Carlotta Films, le film culte de King Hu nous plonge dans une fable visuellement grandiose portée par l’humour et le mystère…

Synopsis : He Yun-Tsing est missionné par le monastère Haiying pour recopier un canon bouddhiste qui permettrait de libérer les âmes des défunts. Pour mener à bien cette tâche, les moines lui suggèrent de se retirer dans un endroit isolé au cœur de la montagne. Yun-Tsing est alors accueilli à bras ouverts par les quelques habitants de la contrée. Mais le mystérieux canon bouddhiste devient rapidement la cible de toutes les convoitises…

La Légende de la Montagne : King Hu, un cinéaste magicien

On pourrait décrire de bien des mots La Légende de la Montagne, comme on pourrait l’analyser à travers de nombreux prismes. Cet article posera une question : King Hu ne serait-il pas un cinéaste magicien ? Approcher Hu comme une figure de magicien n’est pas une voie sans fondement. Car, comme le magicien, Hu monte avec La Légende de la Montagne, un spectacle amusant et touché par le surnaturel. Si l’homme de scène joue parfois avec telle ou telle légende pour contextualiser un tour, Hu démarre son film en nous causant d’un vieux récit qui a traversé les temps anciens et nouveaux. Cette histoire légendaire permet à Hu de proposer une expérience cinématographique forte. D’abord d’un point de vue visuel, le cinéaste propose des images incroyables purement cinématographiques car impossible à percevoir à travers nos perceptions humaines. Comme le magicien avec ses machines et autres trucs et astuces, c’est grâce à la mécanique du cinéma, ses outils (les modifications de couleur au montage ou possiblement directement sur le tournage) et ses artisans (le directeur de la photographie, le décorateur) que le réalisateur peut proposer ces visions. Ce qu’on regarde ne peut être perçu qu’au cinéma, quand bien même on imagine très bien Hu s’être inspiré de la peinture. Le film démarre d’ailleurs sur l’un des éléments essentiels du cinéma : une marche, et donc le mouvement.

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Entre le burlesque et le frisson du fantastique, il n’y a pas qu’un pas.

Le magicien réussit à passer d’un tour à un autre – ou d’une situation de base à la fin de son jeu d’illusion – en un geste occultant soigneusement l’astuce. Hu manie son personnage de telle manière qu’il réussit en un sourire, une interrogation ou un déplacement mystérieux mais pas étrange, à nous faire passer d’une situation inspirant la paix et la solennité à une autre respirant la comédie ou le fantastique. Ce glissement des genres qu’opère King Hu est stupéfiant de maîtrise tant le mouvement est invisible. Cette invisibilité concerne aussi la chorégraphie dont la conception et l’effort disparaissent au service du récit, à l’inverse de nombre de productions modernes qui n’hésitent pas à employer ces éléments – mêlés à une certaine violence graphique – comme des objets d’attraction du film. On peut par exemple penser à John WickEt il y a cet humour empli de bonté, d’humanité qui se forme dans le burlesque des corps ; dans l’absurdité ou l’excentricité d’une situation ; ou encore directement dans le mystère grâce au savant melting pot des genres de Hu. Le sourire et le rire provoqués par le cinéaste et ses trucs sont justement comparables à ceux qu’amène le magicien aux petits et grands. Parce qu’aussi dantesque soit-il – le film dure trois bonnes heures -, La Légende de la Montagne s’adresse, comme tout spectacle à la fois magique et de magie aux petits et aux grands.

D’ailleurs, ce magicien de King Hu nous est revenu le 9 mai dernier avec sa Légende de la montagne dans une édition Blu-ray soignée. On aurait apprécié voir l’expérience filmique complétée par davantage de bonus, mais le bat blesse ailleurs, au niveau audio du long métrage. En effet, la musique tend souvent à être criarde ; plus globalement, la piste sonore est loin d’être aussi merveilleuse que le somptueux rendu visuel. Enfin, on peut noter la présence de quelques plans certes détériorés mais qui ne viendront pas entacher cette merveilleuse et riche aventure cinématographique de 1979 signée King Hu.

Bande-Annonce – La Légende de la Montagne

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98pla-legende-de-la-montagne-visuel-du-blu-ray-carlotta-films

ENCODAGE AVC • Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 – Sous-Titres Français • Format 2.35 respecté • Couleurs – Durée du Film : 192 mn

DVD 9 – NOUVEAU MASTER RESTAURÉ

Version Originale – Sous-Titres Français – Format 2.35 respecté – 16/9 compatible 4/3 – Couleurs – Durée du Film : 184 mn

SUPPLÉMENTS (communs aux éditions DVD et Blu-ray ; en HD sur l’édition Br)

– MONSTRE SACRÉ DU CINÉMA (20 mn)

« King Hu a été séduit par les bouddhistes qu’il a rencontrés et leur idée de l’expérience qui ne peut être expliquée, mais ressentie. Il voulait exprimer ce sentiment en images. » Un essai réalisé par David Cairns, critique.

TONY RAYNS À PROPOS DE « LA LÉGENDE DE LA MONTAGNE » (21 mn)

Tony Rayns, spécialiste du cinéma asiatique, revient sur la carrière de King Hu jusqu’à La Légende de la montagne. Avec ce film, le réalisateur s’éloigne de son style habituel par son sujet, sa forme et son rapport à la temporalité.

– BANDE-ANNONCE 2018

 

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La Légende de la montagne

Un film de King Hu (1979)

Disponible en DVD et Blu-ray depuis le 9 mai 2018

Prix de vente public conseillé : 20,06€

Cannes 2018 : Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez, un giallo queer un peu timoré

Présenté en fin de compétition de la sélection officielle du Festival de Cannes 2018, Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez était la curiosité de la croisette. Pourtant, le grand coup de chaud annoncé n’est jamais arrivé à bon port. Mélange visuel tiède du giallo et esprit Queer bien consensuel, le film ne remplit pas les attentes escomptées.

Queer et élégiaque, Yann Gonzalez avec son premier film Les rencontres d’après minuit avait marqué les esprits. Constituant son univers d’une esthétique baroque, d’une mélancolie transgenre douce et amère, Yann Gonzalez fait partie de ce petit groupe de réalisateurs français, à l’instar de Bertrand Mandico, Hélène Cattet et Bruno Forzani, qui aime s’approprier une imagerie sauvage en triturant les codes du cinéma de genre. Un couteau dans le cœur était donc une grosse attente, qui est  malheureusement devenue une belle déception même si tout n’est pas à jeter. Le projet est beau et annonce la couleur dès le début du film avec l’apparition des deux premiers meurtres: cette ambiance sexualisée et mortifère, cette mise en scène chromatique et ce mystère sanguinolent. Yann Gonzalez met les pieds dans le giallo et le fait de manière assez sérieuse et complètement assumé.

C’est beau, terrifiant et mystérieux. On embarque alors dans cet univers jovial, violent, fanfaron et doucement sadomasochiste dans les studios d’une productrice de films pornos gays qui voit, sans comprendre pourquoi, certains de ses acteurs mourir dans d’étranges circonstances. A partir de ce moment-là, le film commence à boiter sérieusement. Avec son intrigue de série Z faussement alambiquée, qui voit s’entremêler amour passionnel, tueur en série masqué, et univers du cinéma porno, Yann Gonzalez aurait largement pu avoir les épaules pour donner vie à son « Perfect Blue » version Queer mais ne propose qu’un Brian de Palma du pauvre. Malgré ses facéties, sa drôlerie ricaneuse et ses manières de diva, ses quelques bribes d’images sanguinolentes, cet univers pop et bariolé parait bien trop consensuel par rapport à son sujet de départ et bien trop extatique dans sa manière d’aborder le versant cinématographique de son œuvre.

Yann Gonzalez crée un long métrage qui s’assume pleinement d’un point de vue moral mais qui semble bien trop chichiteux à son rapport visuel. Mais où est donc passée l’emphase fantasmagorique des Rencontres d’après minuit, quitte à déborder de tous les côtés et à déverser un océan de chaleur. Seul le frêle mais subtilement féroce Nicolas Maury anime le film d’une sensualité communicative et ajoute de la perversité maligne à son personnage. Pourtant, cette envie qu’a le film de vouloir rafraîchir les pulsions est assez passionnante, et permet au réalisateur d’afficher avec prestance et aisance certaines thématiques comme la dénonciation de l’homophobie, ou bien la mort comme inspiration créatrice et artistique.

Cependant faire des comparaisons n’est pas la meilleure manière d’aborder un film, et comment ne pas être surpris par la tiédeur stylistique du film quand on voit à côté, Bertrand Mandico balancer une orgie de sens et de chair avec les Garçons Sauvages et  Hélène Cattet et Bruno Forzani catapulter le giallo à ses limbes les plus primitives. Faire un film dans le milieu du cinéma porno avec aussi peu de chair, faire un giallo avec aussi peu de peur et de sensation horrifique, remplir les trous de son film par une histoire d’amour portée par une Vanessa Paradis apathique, montre à quel point le film semble avoir le cul entre deux chaises et ne savait quel horizon regarder.

Bande-annonce : Un couteau dans le cœur

Synopsis : Paris, été 1979. Anne est productrice de pornos gays au rabais. Lorsque Loïs, sa monteuse et compagne, la quitte, elle tente de la reconquérir en tournant un film plus ambitieux avec son complice de toujours, le flamboyant Archibald. Mais un de leurs acteurs est retrouvé sauvagement assassiné et Anne est entraînée dans une enquête étrange qui va bouleverser sa vie.

[En compétition internationale au Festival de Cannes 2018]

Un couteau dans le cœur, un film de Yann Gonzalez
Avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury, Kate Moran, Jonathan Genet..
Genre : Thriller
Distributeur : Memento Films Distribution
Durée : 1h 42min
Date de sortie : 27 juin 2018

Nationalité : Français