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Cannes 2018 : Cómprame un revolver, la relation déchirante d’un père et sa fille

Le film de Julio Hernandez Cordon, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, se veut porteur de réflexion sur un pays dirigé par la violence des cartels de drogue et sur la place des femmes dans ce milieu. Cependant, le film échoue à apporter sa touche de nouveauté.

Cómprame un revolver n’apporte rien de plus au cinéma que l’on ne connait pas déjà et qui a déjà traité des narcotrafiquants. Entre les films sur Pablo Escobar et les films d’Amérique latine qui évoquent sans cesse ce thème, on commence à avoir fait le tour du sujet. Mais Julio Hernandez Cordon choisit de l’aborder d’un angle différent, qui semblait de prime abord passionnant. Basant son récit sur une petite fille, obligée de masquer son visage pour cacher son genre et de se confondre dans les draps pour ne pas être trouvée par les milices mexicaines corrompues, le cinéaste dénonce les féminicides organisées par les dealers. L’oeuvre se voudrait féministe mais ne met en scène qu’une gamine masquée et omet tout ce qui pourrait s’y rapporter. Le père est obligé de la cacher pour que les narcotraficants ne lui prennent pas sa fille. On a du mal à comprendre parfois d’ailleurs tant on a l’impression que tout le monde est au courant mais se cherche des excuses pour ne pas la prendre. La petite fille dans le rôle de Hulk est  impressionnante de courage et de douceur dans son jeu, qui pousse à l’admiration et à l’émotion dans une grande partie des scènes. Enchaînée comme un animal de compagnie pour être en sécurité, il est évident que le public ne peut rester indifférent à la vie qu’elle mène, telle une fugitive.

La dénonciation de la violence de ce milieu est vue et revue et n’impressionne plus vraiment malgré le scénario intéressant et la relation du père et sa fille très touchante.  Julio Hernandez Cordon ne travaille pas non plus sa mise en scène de manière transcendante malgré quelques éclats dans de rares plans. Il balaye le thème de l’enfance en mettant en avant une bande de gosses, camouflés dans des feuilles, occupés à reprendre le pouvoir sur le baron de la drogue, qui avait coupé le bras de l’un d’entre eux pour le punir d’un vol. Même la fin du film est regrettable par ce manque de crédibilité qui prend le dessus sur une issue qui aurait pu capter notre attention. Le film a au moins le mérite de ne pas s’éterniser et d’être assez court comparé à ceux de la sélection qui tentent de pousser l’émotion trop loin et trop longtemps. Cómprame un revolver questionne l’avenir d’un pays rongé par la drogue et la violence qui en découle et se veut intéressant mais passe à côté de l’originalité attendue.

Bande-annonce : Cómprame un revolver (Buy Me a Gun)

Synopsis : Quelque part au Mexique, Huck, une petite fille vit là avec son père, leur caravane posée près d’un vaste terrain de baseball abandonné. Huck aide son père à tenir l’endroit. Lui essaie de la protéger de ce lieu sans loi. Certains soirs les narcos y organisent des matchs avec bière, crack et bagarres. Huck, doit porter un masque, pour cacher qu’elle est une fille car on raconte que les filles sont enlevées. Ses copains : une bande à la “Peter Pan”, qui a le pouvoir de se rendre invisible, et de se confondre avec l’immensité du paysage. La troupe a élu son royaume entre désert et mer. Un jour une fête est organisée pour l’anniversaire du caïd local, terreur de ce no man’s land.

[Quinzaine des Réalisateurs présenté au Festival de Cannes 2018]

Cómprame un revolver (Buy me a Gun), un film de Julio Hernández Cordón
Avec Ángel Leonel Corral, Matilde Hernández Guinea, Rogelio Sosa, Sostenes Rojas, Wallace Pereyda…
Genre : Drame
Durée : 1h24
Distribution : Rezo Films
Sortie : 20 mars 2019

Mexique

Cannes 2018 : Dogman de Matteo Garrone, la vengeance animale

Alors que son dernier film Tale of Tales avait énormément déçu, Matteo Garrone revient en sélection officielle du Festival de Cannes 2018 avec Dogman. Noir et désespéré, le cinéaste nous livre, sans compromis, le portrait d’une Italie crasseuse, violente, et qui laisse ses « chiens » sur le bas-côté de la route. Ce conte funèbre s’avère beau et parfois puissant, mais il manque un petit quelque chose, un brin de poésie pour faire décoller le film.

Le réalisateur italien a toujours aimé les décors pittoresques, cette humanité à l’incarnation un peu grossière. Dogman s’inscrit dans cette voie-là : un pensum esthétique et sombre comme un couteau dans le dos, et qui idéalise une déshumanisation certaine. Le récit nous plonge dans la vie de Marcello, petit toiletteur pour chien, vendeur de drogue à la sauvette pour joindre les deux bouts et offrir des cadeaux à sa fille. Le problème étant qu’il va devenir le souffre-douleur de la terreur du quartier, Simone. Dogman, qui s’insérera dans le film de vengeance durant sa deuxième partie, est un huis clos de quartier inquiétant et suintant la misère dans une zone de non-droit assourdissante.

Avec sa photographie grisâtre, son environnement médiocre aux alentours d’une station balnéaire laissée à l’abandon, Matteo Garrone interroge sur la question de la violence et de sa place dans une Italie qui rend coup pour coup, laissant ses habitants à la merci d’un homme fou et violent qui fait la loi dans la ville. D’un point de vue corporel, Simone est un mix entre « Thanos » et le personnage de Matthias Schoenaerts dans Bullhead : un monstre physique qui frappe et détruit tout ce qui bouge sur son passage s’il n’a pas ce qu’il veut. Comme si l’on voyait le corps d’un dieu de la guerre avec l’esprit d’un enfant. Marcello, c’est tout le contraire, avec son physique à la Eric Zemmour : il est victime de naissance, essaye tant bien que mal de faire marcher son affaire et commence à se faire apprécier de ses voisins.

Pourtant, Dogman, suite aux péripéties qui entraineront Marcello dans les zones d’ombre, montrera une Italie de quolibets où les rumeurs de quartiers et l’incompétence de la police feront rage. Intéressant dans son propos, et utilisant à bon escient la sympathie qu’amène l’acteur Marcello Fonte, Dogman trouve assez rapidement ses limites. Matteo Garrone utilise le cinéma de genre, celui de la vengeance et de la justice personnelle, pour s’indigner contre une forme de totalitarisme étatique, étant l’allégorie de l’italie de notre époque, mais a du mal à amplifier son récit d’une aura autre. Dotée de quelques scènes violentes et sanguinolentes où même le spectateur sentira les coups passer, l’œuvre, comme on pouvait s’y attendre, s’attarde avec mélancolie et tristesse sur l’animalité de l’Homme.

Surtout dans son climax final, voyant Marcello, la bave aux lèvres, crier dans le silence comme un chien qui aboierait pour appeler ses maîtres et leur apporter son os comme trophée. Cette mélancolie apporte de l’épaisseur à cette mise en scène cloîtrée et suffocante, et dresse ce constat implacable d’une humanité qui n’est plus, et qui a laissé place à une jungle animale et maladivement primitive.

Bande-annonce : Dogman

Synopsis : Dans une banlieue déshéritée, Marcello, toiletteur pour chiens discret et apprécié de tous, voit revenir de prison son ami Simoncino, un ancien boxeur accro à la cocaïne qui, très vite, rackette et brutalise le quartier. D’abord confiant, Marcello se laisse entraîner malgré lui dans une spirale criminelle. Il fait alors l’apprentissage de la trahison et de l’abandon, avant d’imaginer une vengeance féroce…

[En compétition au Festival de Cannes 2018]

Dogman, un film de Matteo Garrone
Avec Marcello Fonte, Adamo Dionisi, Edoardo Pesce…
Genres : Policier, Drame
Distributeur : Le Pacte
Durée : 2h 00min
Date de sortie : 11 juillet 2018

Italie

Concours : Gagnez des places du film d’horreur No dormirás

Concours : À l’occasion de la sortie en salle le 16 Mai 2018, de No dormirás réalisé par Gustavo Hernandez, gagnez 10×2 places pour aller voir le film au cinéma.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

1984. Dans un hôpital psychiatrique abandonné, une compagnie théâtrale menée de main de maitre par Alma, expérimente une technique extrême de jeu. En privant ses comédiens de sommeil, Alma prétend les préparer à donner le meilleur d’eux-mêmes. Au fur et à mesure des jours d’insomnie, les acteurs ressentent des choses de plus en plus étranges… Bianca, jeune actrice en compétition pour le rôle principal, tente de percer les secrets de cet étrange endroit et devient bientôt l’objet de forces inconnues.

Porté par un  excellent casting  et scénarisé par Juma Fodde, le thriller ibérique à l’atmosphère claustrophobe, No dormirás interroge sur la relation entre folie et création.

No dormirás, (You Shall Not Sleep) un film de Gustavo Hernandez (La Casa Muda/The Silent House, présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 2010).
Avec Eva De Dominici, Natalia de Molina (Kiki, l’amour en fête), German Palacios, Eugenia Tobal, Juan Guilera, Maria Zabay, Miguel Angel Maciel, Susana Hornos, Belen Rueda (Mar adentro, L’orphelinat, Les Yeux de Julia)…
Genre : Thriller
Nationalités du film : Espagnol, Argentin, Uruguayen
Distributeur en France : Eurozoom
Durée du film : 1h 46min
Date de sortie au cinéma : 16 mai 2018

Nationalités espagnol, argentin, uruguayen

Page Facebook du film : www.facebook.com/NoDormirasLeFilm/

Modalités du jeu concours

Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 29 Mai 2018. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.


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Cannes 2018 : Carmen y Lola, une dose d’amour à la Quinzaine

Carmen y Lola continue de prouver la grande qualité de la sélection de la Quinzaine des réalisateurs cette année. Avec une histoire pleine de force et de douceur, Arantxa Echevarría offre un beau film sur les femmes dans la communauté gitane.

Il aura fallu du temps pour digérer les émotions provoquées par ce film aussi doux que brut. La réalisatrice Arantxa Echevarría livre une grande réussite avec son premier film, en lice pour La Caméra d’Or. Carmen y Lola conte la romance de deux adolescentes gitanes de manière aussi élégante que bouleversante. Sans en dire trop sur le film, Carmen doit, comme le veut la tradition, se marier dans quelques semaines avec un homme qu’elle trouve très beau. Lola quant à elle jongle entre le lycée et le marché avec sa famille. Même si on imagine rapidement comment les choses vont se dérouler, la cinéaste fait de cette histoire romantique un film rayonnant. Autant par la musique gitane que par la lumière posée sur ses deux actrices, issues elles-mêmes de cette communauté. Leur idylle est comme une bulle de coton au milieu des tags et de la vie autoritaire et patriarcale qu’elles subissent. Cette bulle, la réalisatrice parvient à la créer aussi avec le spectateur qui est totalement emporté dans leurs moments de tendresse où tout autour disparaît, y compris le son. Les mélodies espagnoles disparaissaient pour laisser place à un silence renversant ponctué de baisers ou de regards volés joués tout en retenue et en suggestion. Le public retient son souffle et savoure ces scènes pleines de délicatesse et de douceur où la sexualité ne trouve pas sa place, mais les moments n’en sont que plus beaux. Contrairement au cinéma habituel, les corps nus ne sont pas réellement montrés. Arantxa Echevarría va justement à contre-courant de cela et décide de montrer la sensualité dans une scène où Lola habille Carmen, plutôt que de la déshabiller.

La réalisatrice ne fait pas seulement de son film une œuvre politique ayant pour but de se faire porte-parole d’une communauté niée par les gitans. Elle se veut aussi libératrice pour les femmes dans ce milieu dicté par les codes masculins et machistes. Le père de Lola illustre à la perfection ce que la réalisatrice veut dénoncer et l’acteur joue avec un cran naturel cette figure tyrannique qui bouscule aussi bien sa femme, sa fille que le public, inefficace face à tant de rage. La scène déchirante de la découverte de l’homosexualité de Lola par ses parents marque le film d’un grand coup de poing, tant les cris de la mère et le sort infligé à la jeune adolescente rendent malade et révoltent. Elle qui ne rêve que de liberté et passe son temps à dessiner des oiseaux, symbole de l’envol qu’elle veut prendre, la voilà soumise aux règles dictatoriales d’une société qui la renie.

« Être une femme reste difficile. Être une gitane, dans une culture véhiculant des siècles de patriarcat et de sexisme, ajoute aux difficultés. Être femme, gitane et lesbienne vous rend invisible. »

Bande-annonce : Carmen y Lola

Synopsis : Une histoire d’amour entre deux jeunes femmes gitanes dans un milieu où l’homosexualité est un tabou.

[Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Carmen Y Lola, un film de Arantxa Echevarría
Avec Carolina Yuste, Moreno Borja, Rafaela León, Rosy Rodriguez, Zaira Romero…
Genres : Drame, Romance
Distribution : Eurozoom
Durée : 1h 43min
Date de sortie Prochainement

Nationalité espagnol

Cannes 2018 : Miraï ma petite sœur de Mamoru Hosoda, un léger conte sur l’enfance

La Quinzaine des réalisateurs 2018 est une réussite totale. Cette section du Festival de Cannes nous présente cette fois-ci le dernier film d’animation de Mamoru Hosoda, Miraï et sa jolie mais anecdotique chronique familiale.

Mamoru Hosoda est le nouveau chef de file d’une animation japonaise revigorée. Pourtant, avec sa dernière œuvre, le cinéaste parait un peu moins inspiré et semble alimenter son récit d’un fan service qui n’est pas des plus appropriés. Qu’on ne se méprenne pas non plus : Miraï, ma petite sœur est doux, beau et terriblement attachant. Hosoda et toute son équipe ont fait encore une fois un travail assez splendide sur les cadres et la fluidité de l’animation avec ses lignes claires. Parlant déjà souvent de l’enfance et de sa genèse, que cela soit dans les magnifiques Le Garçon et la Bête ou Les Enfants Loups, Hosoda revient donc encore une fois avec son thème de prédilection dans un univers qui de prime abord parait moins onirique et plus naturaliste.

C’est le petit récit d’un enfant qui va devenir le grand frère du nouveau-né de la famille, la toute petite Mirai. Avec cette naissance, qui vient bouleverser la routine familiale, tous les membres de la famille vont devoir apprendre à comprendre l’autre et à faire de leur mieux pour améliorer le quotidien de chacun. Mais voyant sa mère et son père le délaisser pour s’occuper de Mirai, le jeune Kun va devenir jaloux du fait que sa soeur accapare l’attention de tous. Les scènes quotidiennes se suivent, avec drôlerie et empathie, sous les pleurs et les cris des enfants qui énervent les parents. Sauf que la sobriété de la réalisation, la fine simplicité du récit n’empêchent pas la monotone répétitivité de l’enjeu du film.

Mais comme à son habitude, Mamoru Hosoda va sortir des carcans du réel pour singer le fantastique et en faire une porte vers la compréhension des sentiments. Mais bizarrement, cette emphase fantasmagorique, où Kun se retrouve dans d’autres mondes et rentre en relation avec les membres de sa famille à des âges différents du présent, n’arrive pas à donner une véritable dynamique. Ces séquences oniriques paraissent un peu surfaites, loin de la mélancolie visuelle d’un Summer Wars, et s’imbriquent avec trop de facilité inopportune dans le récit. Ces divagations sont importantes, belles et parfois touchantes car elles permettent de faire un portrait de chacun des membres de la famille, ainsi que d’avancer cette jolie morale sur l’instant présent et la conséquence de chaque geste ou action envers son prochain.

Sauf que ces séquences peinent à émerveiller ou à amuser, n’ont pas une aspérité tenace, n’ont pas ce questionnement profond mis à part cette fin magnifique sur l’emboîtement entre le passé et le futur. Sans doute que les attentes étaient trop élevées ou disproportionnées mais Miraï, malgré sa beauté et sa bonté communicative, est un film mineur du réalisateur, qui ne fait que ressortir les habituels gimmicks narratifs et visuels de Mamoru Hosoda.

Bande-annonce : Miraï ma petite sœur de Mamoru Hosoda

Synopsis : Kun est un petit garçon à l’enfance heureuse jusqu’à l’arrivée de Miraï, sa petite sœur. Jaloux de ce bébé qui monopolise l’attention de ses parents, il se replie peu à peu sur lui-même. Au fond de son jardin, où il se réfugie souvent, se trouve un arbre généalo-ma-gique. Soudain, Kun est propulsé dans un monde fantastique où vont se mêler passé et futur. Il rencontrera tour à tour ses proches à divers âges de leur vie : sa mère petite fille, son arrière grand-père dans sa trépidante jeunesse et sa petite sœur adolescente ! A travers ces aventures, Kun va découvrir sa propre histoire.

[Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Miraï ma petite sœur (Titre original Mirai), un film de Mamoru Hosoda
Avec Gen Hoshino, Haru Kuroki, Koji Yakusho, Kumiko Aso, Mitsuo Yoshihara, Moka Kamishiraishi, Yoshiko Miyazaki…
Genres : Animation, Drame, Fantastique
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Durée : 1h 40min
Date de sortie Prochainement

Nationalité japonais

Cannes 2018 : Burning de Lee Chang Dong, une valse des sentiments vertigineuse

Habitué du Festival de Cannes, Lee Chang Dong revient sur la Croisette avec Burning, œuvre qui adapte Les Granges brûlées du Japonais Haruki Murakami. Long et faisant parler les non-dits, Burning tisse tout de même sa toile magnétique grâce à la fluidité d’une mise en scène souveraine qui accompagne avec grâce des personnages sur la brèche.

Jongsu est un travailleur à la sauvette, passant de job en job mais qui a dans l’idée d’écrire un roman alors qu’il vient tout juste de déménager à la campagne. Un jour, il revoit Haemi, une fille qui habitait jadis dans le même quartier. Ils commencent à parler, à discuter de choses et d’autres, puis se mettent ensemble. Lee Chang Dong débute son film calmement, dans une romance qui empile les scènes d’exposition jusqu’à n’en plus finir. C’est beau, d’un naturaliste cotonneux, notamment tout ce discours de Haemi sur les « Great Hunger » et sa volonté de lumière mais Burning s’éparpille dans ses divagations quasi documentaristes.

Jusqu’au jour où elle part au Kenya. A son retour, elle est accompagnée de Ben, jeune, riche et ténébreux, qui prendra une grande place dans la vie d’Haemi. A ce moment-là, Burning met de la confusion dans l’esprit de Jongsu car il devient jaloux de Ben. Ce dernier est en très peu de temps devenu le catalyseur de tous les espoirs et les rêves de grandeur de Haemi. C’est alors une possibilité pour Lee Chang Dong d’acérer sa vision mortifère et fébrile d’une Corée du Sud paranoïaque qui se divise par un clivage social certain. Parfaitement sibyllin dans sa narration, d’une extrême légèreté dans sa mise en forme, Burning voit cette jeunesse prolétaire phagocytée et jugée pour la responsabilité et les conséquences de leurs actes pendant que la jeunesse clinquante et riche qui n’aspire qu’à s’amuser, sévit en en toute impunité.

Cependant, le film parait très, trop, didactique dans sa manière d’amener le clivage social, trop schématique pour donner de l’épaisseur à ses personnages. Et pourtant, les scènes restent en tête, les moments de bravoures sont intimistes, et l’immersion sensitive se fait palpable : comme ce moment où Haemi, de nouveau, simule une danse africaine devant tout un parterre gêné de jeunes riches rigolards. L’intensité et le sentiment de perdition se mettent alors à devenir asphyxiants. On assiste, à travers Haemi, à ce miroir fabuleux d’une classe moyenne fatiguée de sa condition et qui pourrait tout faire pour se sortir du guêpier de l’errance: la fluidité de la mise en image du récit est la force du film.

C’est là où Burning touche du doigt parfois les sommets : une hypnose sur les prémices d’une révélation, la seule existence de « non-dits ». On assiste à une œuvre qui change de forme sans jamais changer de reflet, et qui nous amène là où on ne pensait pas qu’elle pourrait nous amener : Jongsu, pris par la peur du vide, court vers le vertige de la vérité. D’une romance un peu longuette même si touchante par sa sincérité, Lee Chang Dong met en perspective trois portraits émouvants de justesse pour finir sur les pas d’un thriller assez magnétique. Burning est donc un cas de conscience que seul Cannes peut nous offrir : malgré sa longueur, ses redondances scénaristiques, un étirement évident et un peu vain, son début balbutiant, le film reste à n’en pas douter un grand moment de ce Festival.

Portée par une fluidité immaculée, Burning éclabousse la croisette de son talent avec sa poésie lunaire, ses portraits insidieux et sa mise en scène immersive comme en témoigne cette tension dans les courses effrénées de Jongsu entre les serres, ce calme angoissant dans les regards errants de Ben ou cette frénésie dans les danses incantatoires et hypnotiques de la jeune Haemi.

 

Teaser : Burning de Lee chang dong

Synopsis : Lors d’une livraison, Jongsu, un jeune coursier, tombe par hasard sur Haemi, une jeune fille qui habitait auparavant son quartier. Elle lui demande de s’occuper de son chat pendant un voyage en Afrique. À son retour, Haemi lui présente Ben, un garçon mystérieux qu’elle a rencontré là-bas. Un jour, Ben leur révèle un bien étrange passe-temps…

[En compétition au Festival de Cannes 2018]

Burning (Titre original Buh-Ning), un film de Lee Chang-Dong
Avec Yoo Ah-In, Steven Yeun, Jeon Jong-seo…
Genres : Drame, Thriller
Distributeur : Diaphana Distribution
Durée : 2h 28min
Date de sortie : 29 août 2018

Nationalité sud-coréen

Cannes 2018 : Under the Silver Lake de David Robert Mitchell, la symbolique de la pop culture

Après le succès It Follows, David Robert Mitchell revient au Festival de Cannes, en sélection officielle, avec son polar noir et psychédélique Under the Silver Lake. Un film qui revisite le mythe de Los Angeles dans une quête existentielle labyrinthique.

David Robert Mitchell est un caméléon. Un peu comme Nicolas Winding Refn, il fait partie de ces nouvelles têtes d’affiche qui ingurgitent un maximum d’influences cinématographiques pour mieux les éviscérer et s’en amuser sur la pellicule. Après sa parenté flagrante avec les codes horrifiques de Carpenter dans It Follows, c’est autour du polar néo noir et d’Hitchcock de passer à la moulinette du réalisateur américain. Under the Silver Lake est un patchwork assez improbable entre le Vertigo d’Hitchcock, Inherent Vice de Paul Thomas Anderson et une plâtrée de références à la pop culture aussi anachroniques qu’intemporelles.

Dans un Los Angeles baroque, bariolé mais aussi souterrain, le cinéaste infuse sa propre mécanique, un peu longue certes mais très libre dans sa propension à prendre son temps, à observer son personnage principal, Sam, suivre les traces de sa voisine disparue. On ne sait pas ce que Sam fait à Los Angeles ni quel est son travail, ni quel est son passé, mais il passe le plus clair de son temps à se masturber, à jouer à la console, et à chercher des messages codés dans de vieilles cassettes vidéos et dans des paquets de céréales. Il passe de femmes en femmes, et est un glandeur maladif : cette enquête va permettre de le remodeler au monde réel, de le séparer de son monde imaginaire et libidineux. Los Angeles a souvent été le théâtre de films narrant sa superficialité ou sa vacuité, comme Mulholland Drive, et Under the Silver Lake fait partie de cette catégorie-là tout en y mettant une petite touche d’originalité.

Conjugaison de la névrose même d’un homme gangréné par les images véhiculées par la société ou même les publicités, et d’une ville d’anges déchus dénudés faite de soirées luxueuses ou de symboliques complotistes, Under the Silver Lake est un objet hybride, entre le vieil Hollywood des 50’s et l’ambiance hippie 70’s, qui évite les écueils de la redondance, malgré sa monotonie et son manque de scène de bravoure assez flagrant, et épouse les courbes d’une ambiance aussi inquiétante que vaporeuse. Au-delà d’une mise en scène léchée, maîtrisée dont le sens du cadre et de la couleur n’est plus à prouver, le film éblouit par la digestion de toutes ses influences, pour au final, proposer une œuvre rafraîchissante et pulp sur le pouvoir de la pop culture : un lieu où chaque chose a un sens et chaque signe une symbolique bien particulière qui nous conduirait à être ou ne pas être ce que nous sommes.

C’est plutôt simple comme parti-pris, mais au travers de cette gestuelle narrative qui permet au récit d’avancer à coup d’énigmes réussies, Under The Silver Lake se laisse visiter avec le plus grand des plaisirs et écrit les premières lettres de l’émancipation d’un personnage aux allures adolescentes. Le film devenant pour ainsi dire, un monde qui dissimule les non-dits d’une ville aux ailes sataniques et suicidaires, et l’espace mental d’un homme égoïste et inconséquent.

Bande-annonce : Under the Silver Lake

Synopsis : À Los Angeles, Sam, 33 ans, sans emploi, rêve de célébrité. Lorsque Sarah, une jeune et énigmatique voisine, se volatilise brusquement, Sam se lance à sa recherche et entreprend alors une enquête obsessionnelle surréaliste à travers la ville. Elle le fera plonger jusque dans les profondeurs les plus ténébreuses de la Cité des Anges, où il devra élucider disparitions et meurtres mystérieux sur fond de scandales et de conspirations.

[En Compétition Internationale au Festival de Cannes 2018]

Under the Silver Lake, un film de David Robert Mitchell
Avec Andrew Garfield, Riley Keough, Topher Grace, Callie Hernandez..
Genre : Thriller, Comédie
Distributeur : Le Pacte
Durée : 2h19min
Date de sortie : 8 août 2018

Nationalité : Américaine

 

L’Affaire Thomas Crown, de Norman Jewison, le plaisir d’un jeu trouble et sensuel

Il n’y a pas que 2001 qui fête ses 50 ans cette année. C’est le cas aussi du film le plus connu de Norman Jewison, L’Affaire Thomas Crown. Retour sur ce classique élégant et ludique.

La fameuse chanson composée par Michel Legrand et que l’on entend dès le générique d’ouverture donne un bon aperçu du film : élégante, aérienne, et qui reste en tête un long moment. Commençant ainsi sous les meilleurs auspices, le film de Norman Jewison n’a plus qu’à dérouler ce programme.

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L’Affaire Thomas Crown, c’est d’abord la rencontre de deux acteurs dont la classe irradie tout le film. Steve McQueen et Faye Dunaway forment un de ces couples glamour dont Hollywood a le secret. Deux prédateurs à la grâce féline qui vont s’observer, se jauger, et jouer l’un avec l’autre.

Car ce film est avant tout un grand jeu. Dès le début, Thomas Crown est montré comme un joueur : de retour chez lui après le cambriolage qui ouvre le film, il se retrouve seul dans son salon à caresser les pions de son jeu d’échec. Bien entendu, ce film sera une immense partie d’échecs, allant bien au-delà de la scène culte où l’on voit les deux antagonistes autour de l’échiquier. Il s’agira, à chaque fois, de placer ses pions et de calculer plusieurs coups à l’avance, de prévoir les réactions de l’adversaire et de les devancer.

Si Vicki se présente d’emblée comme une adversaire, comme celle qui cherche à le faire tomber, c’est bien parce qu’elle a cerné dès le début la personnalité de Thomas Crown : l’homme d’affaires est un joueur qui souffre de ne pas avoir d’adversaire. Le voir seul, au début, devant son échiquier, dans son immense salon vide, est assez significatif. Il cherche quelqu’un à qui se mesurer. « Ceux qui ont tout ne veulent qu’une seule chose, des émotions ». Et c’est exactement cela qui va guider Thomas, cette recherche d’émotions. C’est sans doute cela, plus que l’argent, qui le pousse à organiser ces cambriolages. Il apparaît tout de suite comme un calculateur froid qui ne semble s’amuser que dans les défis à relever.

Et c’est ce qui la rapproche de lui. Vicki comprend Thomas parce qu’elle est exactement identique à lui. Elle se définit comme une femme d’affaires « immorale » uniquement attirée par l’argent, elle adore relever les défis et elle est constamment dans le contrôle des apparences.

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Cette notion de jeu va irradier tout le film, conçu avant tout comme un divertissement élégant, prenant et intelligent. Comédie, suspense, sensualité, Norman Jewison joue avec les émotions du spectateur, sans jamais perdre de vue l’unité de son film. Il maîtrise sa réalisation de bout en bout, jouant parfaitement sur la temporalité par exemple, comme dans cette scène de cambriolage qui mérite de figurer parmi les plus grandes réussites du genre : scène qui s’allonge, dans le silence complet, pour instaurer le suspense, puis accélération du rythme et apparition de la musique lorsque l’on passe à l’action.

Visuellement, le film est remarquable. Norman Jewison adopte une réalisation d’une grande modernité, faisant un emploi très réussi de la technique du split screen. Sa caméra se fait légère, audacieuse dans ses mouvements.

Mais malgré toutes ces qualités techniques, il faut surtout dire que le film fonctionne à l’affectif. Voir L’Affaire Thomas Crown, c’est assumer son plaisir de retrouver deux stars glamours au sommet de leur art. Le plaisir d’un jeu malin où le spectateur aime se laisser prendre.

L’Affaire Thomas Crown : bande-annonce

L’affaire Thomas Crown : Fiche Technique

Titre original : The Thomas Crown Affair
Réalisateur et producteur : Norman Jewison
Scénario : Alan R. Trustman
Interprétation : Steve McQueen (Thomas Crown), Faye Dunaway (Vicki Anderson)
Photographie : Haskell Wexler
Montage : Hal Ashby, Ralph Winters, Byrom Brandt
Musique : Michel Legrand
Société de production : Solar Productions, Simkoe, The Mirisch Corporation
Société de distribution : United Artists
Genre : suspense
Durée : 102 minutes
Date de sortie initiale en France : 4 septembre 1968
Date de reprise : 16 mai 2018

États-Unis – 1968

Cannes 2018 : Spike Lee VS Trump, conférence de Godard et le Festival au Gaumont Opéra

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Le Festival est au cœur de sa deuxième semaine. Le Palmarès tant attendu sera dévoilé ce samedi. Spike Lee et Jean-Luc Godard se sont illustrés dans des conférences de presse qui ont fait couler beaucoup d’encre. Le cinéma Gaumont Opéra, de son côté, va programmer des films de la Sélection officielle du Festival de Cannes du 18 au 20 mai.

Les cinéphiles profitent encore des ultimes jours de fête et de magie sur la Croisette dans le cadre de la 71e édition du Festival de Cannes. Cette semaine a été marquée par des conférences de presse retentissantes.

La violente charge de Spike Lee contre Donald Trump

Le cinéaste Spike Lee est de retour à Cannes avec son bipoic BlacKkKlansman, sur un duo de choc qui a permis à s’infiltrer au cœur de l’organisation du Ku Klux Klan. Après l’impact, le message, le contenu, les castings et les thématiques de nombreuses œuvres comme Black Panther, Fruitvale Station, Get Out, The Birth of a Nation ou bien encore la série Atlanta, Hollywood tente de pallier l’absence de représentation de la diversité au cinéma ou sur le petit écran pour la communauté Noire. Les studios américains ont également été empêtrés des accusations de « white whasing » pour l’attribution de certains rôles ces dernières années. Des œuvres se déroulant en Asie ou avec un contexte particulier ont été pointés du doigt comme l’adaptation du manga Ghost in the Shell ou bien encore la série Iron Fist.

Dans ce contexte, le clip de Donald Glover (This is America), sous son nom de scène Childish Gambino, a atteint les 100 millions de vues cette semaine. L’acteur et le créateur de la série Atlanta a effectué la montée des marches à Cannes pour le spin-off de Star Wars, consacré à Han Solo. Donald Glover incarne le jeune Lando Calrissian.

Lors de la conférence de presse pour la présentation de son film BlacKkKlansman cette semaine à Cannes, Spike Lee a évoqué la situation politique aux USA et a abordé des sujets sensibles comme le racisme, la condition des Noirs. Le réalisateur de Do the Right Thing s’en est pris à Donald Tump, sans le nommer, tellement le cinéaste était excédé !

On a un mec à la Maison Blanche, je n’ose même pas prononcer son nom, qui fait des déclarations devant les Américains, devant le monde… Ce putain d’enfoiré a eu une chance de parler d’amour et non pas de haine, mais il ne l’a pas fait. Ce putain d’enfoiré n’a même pas osé dénoncer le Klan, tous ces nazis. C’était un moment important, il aurait pu dire au monde entier qu’on méritait mieux que cela. On parle de démocratie en Amérique, mais c’est des conneries. Les États-Unis ont été construits par le génocide des Indiens et l’esclavage. C’est ça, qui a fabriqué l’Amérique. Comme dirait mon frère de Brooklyn, Jay-Z, ce sont des FAITS. C’est pour ça que je devais parler de ces événements dans mon film. (…) On doit se réveiller ! Ne pas rester silencieux. (…) J’espère avant tout éveiller les consciences. L’extrême droite sévit partout dans le monde et on croule sous les mensonges présentés comme des vérités. Mon film parle de ça. Je parle avec mon cœur, je m’en fous des critiques, je sais qu’on est du bon côté de l’histoire avec ce film. (…) Avec ce film, je voulais simplement créer un débat autour de la question du racisme, qui est un problème mondial (…) Il ne faut pas rester silencieux, il faut élever la voix. (…) Excusez-moi pour les gros mots mais avec tout ce qui se passe, ça donne envie de jurer. Merci de m’avoir écouté.

Son nouveau film est dédié à Heather Heyer, la victime des violences survenues lors d’une manifestation contre le racisme à Charlottesville, en août dernier. Spike Lee estime que le locataire de la Maison Blanche aurait pu à cette occasion adresser un message clair, pacifique et d’unité pour toute la nation.

La conférence de presse fascinante et surréaliste de Jean-Luc Godard

Le réalisateur Jean-luc Godard a présenté son film Le Livre d’image dimanche dernier sur la Croisette. Le cinéaste, âgé de 87 ans, n’était pas présent physiquement à Cannes. Il s’est néanmoins plié à l’exercice de la conférence de presse… à distance, via FaceTime. Pendant près de 45 minutes, des journalistes ont défilé devant un micro et un téléphone portable afin de lui poser des questions. Canal + a partagé l’intégralité de la conférence de presse sur son site Internet.

Jean-Luc Godard a distillé sa sagesse sur le cinéma et sur l’art. Le réalisateur d’A Bout de souffle a indiqué qu’il avait « vu en quatre ans plus de films que Thierry Frémaux en a vus pour établir sa sélection » afin de préparer son nouveau long-métrage, Le Livre d’image.

Un film est fait pour montrer ce qui se fait, et c’est le cas de la plupart des films qui sont à Cannes cette année et comme les années précédentes… Mais très peu de films sont faits pour montrer ce qui ne se fait pas. J’espère que le mien aidera un peu à montrer ou à penser à ce qui ne se fait pas. (…) J’ai très vite eu l’intuition que ce qui importait pour moi, ce n’était pas le tournage, mais le montage. C’est de la post-production, ça permet d’être beaucoup plus libre. Le montage, même en numérique, est fait avec les mains. Comme le dit le film, le propre de l’homme, c’est de penser avec ses mains…

Les films de la Sélection Officielle projetés au Gaumont Opéra

Du 18 au 20 mai 2018, le Gaumont Opéra propose aux cinéphiles parisiens de découvrir les films de la Sélection Officielle de la 71e édition du Festival de Cannes. Cette opération est renouvelée cette année pour la sixième fois au cinéma Gaumont Opéra. Les cinéphiles qui n’ont pas eu la chance de se rendre sur la Croisette ou les journalistes privés d’accréditations vont pouvoir découvrir un florilège de la Sélection officielle du Festival de Cannes. Le Gaumont Opéra est situé au 2 boulevard des Capucines dans le 9ème arrondissement de Paris.

Vendredi 18 mai :

Burning de Lee Chang-Dong à 14h

Leto de Kirill Serebrennikov à 16h45

Les Filles du soleil d’Eva Husson à 19h30

The House that Jack Built de Lars Von Trier à 22h30

Samedi 19 mai :

Girl de Lukas Dhont à 13h15

Trois Visages de Jafar Panahi à 15h15

Asako de Ryusuke Hamaguchi à 17h15

Dogman de Matteo Garrone à 19h45

Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez à 22h15

Dimanche 20 mai :

Les Eternels de Jia Zhang-Ke à 14h15

Capharnaüm de Nadine Labaki à 17h

Une affaire de famille d’Hirokazu Kore-eda à 19h30

A genoux les gars d’Antoine Desrosières à 22h

Le seul dilemme pour ces trois jours de programmation exceptionnelle concerne le Palmarès du Festival de Cannes. Les cinéphiles qui se rendront aux séances de samedi vont rater la cérémonie de clôture du 71e Festival de Cannes.

 

Cannes 2018 : “En liberté !”, une comédie burlesque signée Pierre Salvadori

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2018, « En liberté ! » offre des éclats de rire à toute la salle. Pierre Salvadori réalise un long métrage hilarant qui mêle thriller et comédie de manière loufoque.

ll faut dire que voir Adèle Haenel dans ce genre d’exercice pouvait laisser dubitatif au début, la jeune actrice a plutôt l’habitude de nous émouvoir et de nous bousculer par son jeu intense plein de simplicité. Mais qu’est ce qu’elle rayonne dans la peau d’Yvonne, veuve déçue d’apprendre que son défunt de mari n’est autre qu’un gros escroc. S’en suit alors toute une série de situations aussi absurdes soient-elles qui font ressortir le côté caché de l’actrice césarisée, son humour incroyable. Fidèle à elle même, Haenel s’accroche à son naturel charmant pour rentrer à pieds joints dans les gags, merveilleusement bien écrits par Pierre Salvadori. Et plus c’est cocasse, plus c’est drôle. L’équipe qui l’entoure est elle aussi clairement à la hauteur. Pio Marmaï aime se parler tout seul et joue l’ancien détenu devenu fou avec une aisance remarquable. Damien Bonnard est lui aussi très surprenant en flic totalement fou d’Yvonne, qui se refuse à écouter les aveux d’un criminel tant l’obsession éprouvée pour cette femme est grande. S’il était plutôt fade dans Rester vertical, il prouve dans ce film sa grande capacité à faire rire. Audrey Tautou rajoute elle aussi sa dose hilarante à l’œuvre avec des scènes qui régalent comme lorsque son mari sort de prison et qu’elle lui fait refaire son entrée. Ces quatre personnages se ressemblent si naïvement que c’en est drôle. Tous un peu plus perdus les uns que les autres, ils forment un quatuor désopilant.

Le film fonctionne grâce à cette équipe d’acteurs talentueux mais aussi par l’écriture grandiose dont a fait preuve le cinéaste. Salvadori ne se contente pas de faire rire simplement. Il pousse, certes, les blagues un peu loin comme les histoires racontées au fils d’Yvonne qui se répètent encore et encore à la manière d’OSS 117, mais il offre également une histoire d’amour touchante. Là encore la capacité des acteurs à savoir tout jouer est remarquable tant il passe de répliques hilarantes à d’autres plus attendrissantes. Les braquages ont rarement été aussi drôles au cinéma et les parodies aussi agréables. Le réalisateur prouve que la comédie française a encore de belles heures devant elle avec son film et a tout à fait sa place sur les écrans du Festival de Cannes. « En liberté ! » est totalement la dose de fraîcheur canonise qu’on attendait après tous ces films de plus de 2h souvent difficiles à regarder en entier.

Synopsis : Yvonne, jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local tombé au combat, n’était pas le flic courageux et intègre qu’elle croyait mais un véritable ripou. Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d’Antoine injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années. Une rencontre inattendue et folle qui va dynamiter leurs vies à tous les deux.

[Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

En liberté !, un film de Pierre Salvadori
Avec Adèle Haenel, Pio Marmai, Audrey Tautou, Vincent Elbaz, Damien Bonnard…
Distributeur : Memento Films Distribution
Genre : Comédie
Durée : 1h 47min
Date de sortie 31 octobre 2018

Nationalité français

Cannes 2018 : En Guerre de Stéphane Brizé, la loi des marchés

Trois ans après le Prix d’Interprétation masculin obtenu pour La Loi du Marché, le duo Brizé/Lindon se reforme pour En Guerre, un drame social haletant sur la fermeture d’une entreprise. Le Royaume-Uni a Ken Loach, la Belgique a les Frères Dardenne et la France a désormais Stéphane Brizé en chef de file d’un cinéma-vérité saisissant. Incontestablement l’un des films chocs de ce Festival de Cannes !

Moins de deux ans après Une Vie, l’adaptation du premier roman de Guy de Maupassant, qui avait obtenu un succès d’estime mais s’était avéré être au final un triste échec commercial après le triomphe de La Loi du Marché, Stephane Brizé retrouve le cinéma brut et la hargne sociale qui avaient valu à Vincent Lindon le Prix d’Interprétation cannois en 2015. À l’heure où les conflits sociaux bouleversent l’Hexagone et où Emmanuel Macron est un Président largement discuté dans tous les rangs du pays, le duo Brizé/Lindon compte bien enfoncer des portes pour dénoncer le capitalisme mais surtout pour évoquer le combat de ces gens qui doivent subir les décisions d’actionnaires obnubilés par le marché libéral, loin des réalités du terrain et des vies modestes. Lors d’une interview, Stéphane Brizé disait de lui qu’il avait « peu d’imagination mais qu’il a un bon sens de l’observation ». En portant un regard déstabilisant et profondément intimiste sur le monde socio-économique qui l’entoure, il retrouve la radicalité de La Loi du Marché, pour un film qui se veut profondément immersif, enragé et désespéré.

Une grande table. Les syndicalistes face aux cadres de leur entreprise. Un échange a lieu et enfin le motif de la réunion est révélé, des promesses non tenues par le groupe de Perrin Industrie qui avait promis des emplois préservés pendant cinq ans alors que le site d’Agen s’apprête à être fermé au bout de deux ans. Une situation inconcevable pour les 1100 salariés de l’entreprise qui avaient fait des sacrifices et sont sur le point d’être mis à la porte. Dès lors, face à l’injustice, le spectateur se range obligatoirement du côté des ouvriers et des syndicalistes, même si son jugement variera au gré des situations du film tant Stéphane Brizé évite judicieusement les travers d’un manichéisme dans lequel il aurait été facile de tomber. Ce qui ressort du film, c’est que finalement chaque partie – ouvriers, cadres et politiques – a des arguments qui peuvent s’entendre. On est loin du gentil ouvrier contre le cynique DRH. Pourtant, la discussion entre les deux parties ne mène à rien, la guerre est déclarée. Derrière la société Perrin Industrie, c’est le passif de sociétés comme Goodyear, Continental, Whirlpool et consorts qui est raconté. Stéphane Brizé semble bien au fait du sujet qu’il traite et s’insurge avant tout contre les sociétés qui capitalisent mais suppriment des emplois en parallèle. Une situation de faute sociale flagrante qui fait réagir le réalisateur rennais et son acteur fétiche, ces deux-là partageant la même colère et le même désir de faire du cinéma pour montrer l’absurdité du monde dans lequel on vit. Pile pour les cinquante ans de mai 1968.

La mise en scène est en immersion au cœur de ces groupes de grévistes, dans leur réunion, dans leur manifestation mais aussi dans leur moment de relâchement. La caméra ne les quitte jamais. Le montage est une maîtrise à tous les niveaux tant la mise en scène nous fait ressentir l’urgence de la situation et le bouillonnement intérieur des protagonistes. Au cœur de la colère, ce sont des dizaines de non-acteurs (syndicalistes pour la plupart) qui se donnent la réplique pour un réalisme brut saisissant. En Guerre est pensé pour le bien commun, c’est donc l’ensemble des gens qui œuvrent pour faire bouger les choses avec Vincent Lindon, en leader qui s’estime investi d’une mission de sauvetage, à la limite de la posture messianique. Il est le point sur lequel l’œil du spectateur se focalise, fasciné par son verbe et sa rhétorique, son engagement et son jusqu’au-boutisme. Il faut dire que Vincent Lindon s’est imposé comme une valeur sûre des performances d’acteurs depuis La Loi du Marché, puisqu’il était également présent dans la compétition cannoise l’an passé avec Rodin de Jacques Doillon. Moins timoré et taiseux qu’à l’accoutumée, il incarne ici ce délégué de la CGT à fleur de peau dans tous les plans. Quelques séquences le ramènent à son intimité et le font sortir de son engagement syndicaliste. Futur grand-père que l’on imagine divorcé, se couchant tardivement après avoir poussé ses yeux à l’usure sur son ordinateur ou ses dossiers, l’icône des grévistes laisse place à l’homme, seul et sans avenir qui n’a plus que ce combat à mener et à gagner pour subsister. Il n’est pas nécessaire de préciser que la performance d’interprétation de Vincent Lindon est à ce point magistrale qu’elle en devient renversante, tant l’acteur incarne ce personnage jusqu’à le posséder et ne faire plus qu’un avec lui. L’émotion est là, c’est indiscutable.

Malgré tout cela, En Guerre manque le coche, la faute à quelques ratés qui l’empêchent d’accéder directement au rang des grands films sociaux. On pense notamment à ces séquences de reportages avec les logos des chaînes d’infos (BFM TV et France Télévision) qui n’apportent rien au récit, n’effleurant que sommairement le traitement manipulé par les médias des conflits sociaux. On regrettera également les huit dernières minutes du film tant elles tombent maladroitement, malgré la symbolique du geste, dans un pathos qui jusque-là avait été soigneusement évité. Qu’à cela ne tienne, si En Guerre peut frustrer à bien des égards, il n’en reste pas moins une œuvre maîtrisée, nécessaire et brillante qui possède une portée sociale percutante. Et de cela, peu de films peuvent déjà se targuer. Avec En Guerre, Stéphane Brizé propose une fausse suite magistrale à La Loi du Marché, devant lequel on ne peut rester insensible, et dont l’énergie déployée par Vincent Lindon et les non-acteurs qui l’entourent, participe à la réussite incontestable du film. On ose croire à un nouveau prix d’Interprétation pour Vincent Lindon, et pourquoi pas enfin la reconnaissance internationale pour Stéphane Brizé dont la maîtrise et la capacité à traiter de sujets sociaux forts n’est plus à prouver. Ça serait mérité.

Bande-annonce : En Guerre

Synopsis : Malgré de lourds sacrifices financiers de la part des salariés et un bénéfice record de leur entreprise, la direction de l’usine Perrin Industrie décide néanmoins la fermeture totale du site. Accord bafoué, promesses non respectées, les 1100 salariés, emmenés par leur porte‑parole Laurent Amédéo, refusent cette décision brutale et vont tout tenter pour sauver leur emploi.

[En compétition au Festival de Cannes 2018]

Réalisation :  Stéphane Brizé
Scénario : Stéphane Brizé et Olivier Gorse
Avec Vincent Lindon, Mélanie Rover, Jacques Borderie, David Rey
Photographie : Eric Dumont
Montage : Anne Klotz
Décors : Valérie Saradjian
Costumes : Anne Dunsford
Production : Nord-Ouest Films, France 3 Cinéma
Distributeur : Diaphana Distribution
Genre : Drame
Durée : 1h 53min
Date de sortie : 16 mai 2018

France

Cannes 2018 : The House That Jack Built de Lars Von Trier, un testament introspectif et névrosé

Alors que la polémique gonflait depuis quelques heures sur la prétendue violence de son film, alimentée par les nombreux claquements de porte lors de la projection officielle au Festival de Cannes 2018, le nouveau bébé de Lars Von Trier est donc enfin arrivé. Comédie dérangeante et nihiliste, crachat gore sur la médiocrité de l’humanité, The House That Jack Built est bien la claque annoncée.

Lars Von Trier n’a pas l’intention de lever le pied, pour le bonheur des uns et le malheur des autres. Il est évident qu’il était difficile voire impossible pour le comité de sélection de mettre ce film en compétition : en pleine période MeToo et en vaste libéralisation de la parole de la femme, l‘impertinence misanthrope du danois, sa violence rêche, son propos totalement « fucked up » sur les relations humaines contrebalancent trop avec les discours politiques et fédérateurs de films comme Les Filles du soleil et BlacKkKlansman présentés en sélection officielle.

Là, le cinéaste danois continue ses vociférations narcissiques et égoïstes, enroule son récit de multiples allégories et métaphores comme pouvait le faire le diptyque qu’était Nymphomaniac : Jack raconte les meurtres qu’il a commis sous la forme d’une confession en  voix off à Verge, sur ce qui semble être une séance de thérapie (comme entre Joe et Seligman). Chaque point de récit a une symbolique bien particulière quitte à ce que Lars Von Trier nous donne la leçon (et il en est conscient). Ou comme atteste cette magnifique idée de lier la joie et le besoin de tuer à travers le jeu d’ombre d’un lampadaire. Après le désir féminin dans Nymphomaniac, c’est à la mort, l’homme et son envie de créer par le meurtre et les pulsions morbides que le réalisateur s’attaque. Pourtant, suite aux rumeurs, aux « on dit » de couloirs qui entouraient récemment le Palais du festival, The House That Jack Built était donc un long métrage insoutenable.

Certes, le film, qui est clairement destiné à un public averti, montrera des sévices sanguinolents souvent insoutenables d’un point de vue moral (la scène de taxidermie), comme en témoignera ce segment avec le pique-nique des enfants. Lars Von Trier ne réalise pas un film de serial killer mais dessine les traits, en 5 incidents, de la réflexion initiatique d’un serial killer. Au lieu d’être trop démonstratif dans les exactions et les sévices, The House That Jack Built est une introspection dans l’inconscient d’un tueur en série, un portrait mental, qui même s’il s’avère parfois pompeux dans sa dialectique, est une manière pour le cinéaste d’exorciser son aliénation. Ne vous méprenez pas, nous ne sommes pas dans Mindhunter : le danois place le curseur encore plus loin dans la folie et l’étude de caractère.

The House That Jack Built c’est un peu comme si Schizophrenia de Gerard Kargl avait fait un enfant à C’est arrivé près de vous. Car oui, le film est doté d’une ironie noire ravageuse, d’une picturalité démoniaque, d’une drôlerie presque coupable chez le spectateur : comme ce moment hilarant où Jack revient un nombre incalculable de fois sur le lieu du crime pour s’assurer qu’il n’y a pas de sang sous les meubles. Outrancier, dévastateur dans sa manière d’accompagner le regard morbide de son personnage principal, malsain, The House That Jack Built est avant tout une possibilité pour Lars Von Trier de parler de lui-même : Jack est une sorte d’avatar fictionnel pour discuter des démons psychologiques personnels du réalisateur. Il l’a toujours plus ou moins fait, mais pas à ce point. Ici, il signe un véritable testament, un brûlot où il rend des comptes sur lui et sa réputation (le segment sur les icônes) et égratigne tout le monde.

Ses personnages, cupides ou idiotement narcissiques, les spectateurs et lui-même : il décrit une folie douce, amère qui déteste l’humanité et sa progéniture. Lui-même sait qu’il est damné, que sa quête de perfection restera à jamais inaboutie à cause de sa bêtise et de sa condition d’humain. Il ira droit en « enfer » comme en témoigne ce final graphiquement somptueux (rappelant Antichrist ou Melancholia) dans le Purgatoire. Mais qu’importe : le discours est rude (tout ce passage sur la culpabilité des hommes et la victimisation des femmes), mais souvent d’une richesse ténébreuse passionnante. Cette histoire de serial killer n’est qu’un prétexte pour le cinéaste, d’enfin parler de lui, de son rapport à l’art et sa manière de faire vivre et créer les œuvres.

De ce point de vue-là, le film impressionne réellement : il est rare qu’un réalisateur aussi névrosé s’exprime sur lui-même à ce point. C’est déstabilisant, violent, fumeux, mais surtout intimiste dans son approche. Lars Von Trier préfère l’irrévérence à l’élégance, et c’est tant mieux.

Bande-Annonce : The House That Jack Built

Synopsis : États-Unis, années 70. Nous suivons le très brillant Jack à travers cinq incidents et découvrons les meurtres qui vont marquer son parcours de tueur en série. L’histoire est vécue du point de vue de Jack. Il considère chaque meurtre comme une œuvre d’art en soi. Alors que l’ultime et inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher (ce qui exaspère Jack et lui met la pression) il décide – contrairement à toute logique – de prendre de plus en plus de risques. Tout au long du film, nous découvrons les descriptions de Jack sur sa situation personnelle, ses problèmes et ses pensées à travers sa conversation avec un inconnu, Verge. Un mélange grotesque de sophismes, d’apitoiement presque enfantin sur soi et d’explications détaillées sur les manœuvres dangereuses et difficiles de Jack.

[Hors-compétition au Festival de Cannes 2018]

The House That Jack Built, Un film de Lars Von Trier
Avec : Matt Dillon, Bruno Ganz, Uma Thurman, Siobhan Fallon…
Distributeur : Les Films du Losange
Genre : Drame, Thriller
Durée : 2h35
Date de sortie : Prochainement

Nationalités : Danois, Français, Suédois, Allemand.