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Cannes 2018 : Amin, un film de Philippe Faucon

Après sa mini-série Fiertés sur Arte et le succès de Fatima, Philippe Faucon atterrit à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2018. Venu présenter Amin, le cinéaste, très ému, propose un film qui lui ressemble.

Après avoir vu l’originalité se dégager de son projet de série Arte, on espérait que Faucon avait quelque peu changé sa manière de faire du cinéma mais il n’en est rien. Le réalisateur continue à être dans l’économie d’écriture et livre un film sans réel enjeu dramatique. La monotonie constante de son cinéma commence à lasser et pourtant, l’homme a des choses à dire, à prouver et s’intéresse aux gens qui méritent d’être mis en lumière. Si ses films leur rendent forcément hommage, ils ne touchent pas pour autant tous les spectateurs, endormis par tant de longueurs et si peu de fulgurances. Faucon ne propose rien de nouveau dans son cinéma que l’on commence à connaître par cœur et livre un film juste mais sans rien d’exceptionnel.

Amin a le mérite de traiter d’un sujet important : l’immigration, en prenant comme personnage principal un immigré sénégalais obligé de laisser toute sa famille dans son pays natal et de lui envoyer de l’argent, son salaire gagné en France. Moustapha Mbengue est comme Soria Zeroual l’était dans Fatima, très méritant dans son rôle. Bien que le déchirement des migrants et leur éloignement avec la famille est très touchant, les émotions auraient pu être plus intenses si le cinéaste avait dirigé les acteurs de manière plus franche. L’empathie éprouvée pour les personnages n’est pas royale bien que présente et l’on ne sent pas l’amour émaner des personnages donc on ne peut pas rentrer dans l’histoire. Comme dans Fatima, le cinéaste prend le temps de mettre en lumière des héros du « quotidien » qui vivent dans des situations difficiles et s’interroge sur les injustices de nos sociétés actuelles mais sans jamais proposer de réelle envolée. Le film ne s’achève même pas sur l’intrigue principale mais sur un personnage dont on parle très peu. À force de se vouloir porte-parole d’une population en besoin, le cinéaste perd son public et son cinéma. On retiendra le joli clin d’œil à son actrice de Fatima pendant une scène de quelques secondes qui rappelle à toute l’humanité ce que le cinéaste a en lui.

Bande-annonce : Amin

Synopsis : Amin est venu du Sénégal pour travailler en France, il y a neuf ans. Il a laissé au pays sa femme Aïcha et leurs trois enfants. En France, Amin n’a d’autre vie que son travail, d’autres amis que les hommes qui résident au foyer. Aïcha ne voit son mari qu’une à deux fois par an, pour une ou deux semaines, parfois un mois. Elle accepte cette situation comme une nécessité de fait : l’argent qu’Amin envoie au Sénégal fait vivre plusieurs personnes. Un jour, en France, Amin rencontre Gabrielle et une liaison se noue. Au début, Amin est très retenu. Il y a le problème de la langue, de la pudeur. Jusque-là, séparé de sa femme, il menait une vie consacrée au devoir et savait qu’il fallait rester vigilant.

[Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Amin, un film de Philippe Faucon
Avec Moustapha Mbengue, Emmanuelle Devos, Ouidad Elma…
Distributeur : Pyramide Distribution
Genre : Drame
Durée : 1h 31min
Date de sortie 3 octobre 2018
Nationalité français

Cannes 2018 : Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan, une odyssée mentale incroyable

Avec Un grand voyage vers la nuit, Bi Gan vient de frapper un grand coup dans la section Un Certain regard du Festival de Cannes 2018. Avec son dernier trip onirique, le cinéaste chinois ne fait que fortifier la magnifique réputation qui le précède : celle de devenir prochainement l’un des meilleurs réalisateurs chinois de son époque.

Comment se fait-il que cette œuvre, certes aussi déroutante et âpre soit-elle, ne soit pas en compétition officielle ? Car qu’on se le dise bien, le long métrage de Bi Gan est l’un des tours de force les plus impressionnants que connaitra le Festival de Cannes 2018. Derrière cette vague histoire d’un homme qui revient sur les terres de son enfance afin de rechercher le souvenir d’une femme qu’il a tuée il y a bien des années auparavant, Bi Gan crée un espace mental incommensurable et une montée en apesanteur qui se confondra avec des rêveries oniriques inoubliables. Kaili Blues n’était qu’une ébauche du talent sans limite du réalisateur. Dans Long Day’s Journey Into Night, le cinéaste continue à s’amuser avec le temps où il s’entête à vouloir déconstruire ses structures narratives pour lier l’image du réel à l’inconscient d’une mémoire. Il va sans dire que l’œuvre, tout comme Kaili Blues, se révèle être un objet aussi déroutant que fascinant, notamment dans sa propension à manipuler la méditation et à ciseler à bon escient la beauté de son cadre.

Dans une Chine rurale faite de bars de quartiers ou de longues rues nocturnes aux néons criards, Bi Gan filme avec apesanteur l’errance de cet homme en quête d’un visage qui le hante. Non sans talent, le jeune auteur chinois imbrique ses premières séquences les unes après les autres, sans que celles-ci ne détiennent une chronologie bien distincte. Ce n’est que petit à petit que les pièces du puzzle s’imbriqueront dans récit à la symétrie alambiquée, devenant par le biais des choses, une séance d’hypnose cinématographique foisonnante. Alors que Bi Gan se dit lui-même influencé par des grands noms tels que Tarkovski, son cinéma se raccorde surtout, dans un premier temps, à celui de Hou Hsia Hsien ou Apichatpong Weerasethakul dans l’esthétique de son cadre et dans l’évocation figée d’une approche qui ramifie une réalité naturaliste, voire documentariste, à un soupçon d’effluves fantastiques. De cet homme, on ne sait rien de prime abord, mis à part un secret du « revolver » qui le ronge, et le fait qu’il hume les rues à en perdre la raison et les sens.

Dans un premier temps, Bi Gan esquisse le quotidien inanimé, lie sa dynamique à des moments de vie qui se superposent les uns aux autres comme dans un entonnoir ouaté, des flashs qui crépitent pour délivrer des instantanés, des polaroids à la poésie vacillante à l’image de ces embrassades de ce couple imaginé ; de ces émouvantes discussions au parloir, ou comme en témoigne ce plan magnifique où un garçon mange une pomme face caméra avec une jeune demoiselle à son épaule, portrait qui ressemble trait pour trait aux Anges déchus ou Nos années Sauvages de Wong Kar Wai. De ce cinéma, se dégage un sentiment apaisé, nos sens tombent des nues, et une austérité parcellaire ne surlignant jamais ses effets de film d’auteur se rapproche. Long Day’s Journey Into Night pourrait être une simple chronique d’une population rurale en déliquescence, de rêves brisés par le temps qui passe et dont il est impossible de revenir en arrière.

Mais le long métrage de Gan Bi s’accapare le temps en fil conducteur de son cheminement fantasmatique, voit cet homme au regard déchiré faire des sauts dans le temps sans que l’on comprenne ce qu’il nous arrive réellement. Cette volonté de rallier la notion de temporalité à la réalité se fait écho par cette contingence dans l’imagerie, ces petites fulgurances graphiques comme en atteste la découpure générale de son film. Mais ce n’est qu’à partir de sa deuxième partie que l’œuvre tire toute sa singularité, par l’exécution d’un plan séquence de 1 heure en 3D qui nous offre la plus belle mise en scène de ce Festival de Cannes 2018.

Mais au lieu de seulement chercher la présence de cette femme, c’est un village monde qui va se dessiner devant nos yeux et les connexions d’une mémoire qui va se diluer entre passé, présent et futur, durant la manifestation d’une narration qui se brise sur l’échiquier de la lévitation. À l’aide de ce plan-séquence, Gan Bi crée un espace-temps intemporel aussi pudique qu’émouvant, voyant un homme dévisager le bilan d’une vie, lui permettant d’exorciser les spectres de parents partis ou l’éveil d’un ancien amour perdu.

Bande annonce : Long Day’s Journey Into Night

Synopsis : Luo Hongwu retourne dans la ville de son enfance 12 ans après avoir commis un meurtre resté impuni. Les souvenirs de la belle et énigmatique jeune femme qu’il a tué refont surface. Le passé et le présent, le rêve et la réalité se confrontent alors dans un sombre ballet.

[Section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2018]

Long Day’s Journey Into Night (Titre Original : Di qiu zui hou de ye wan), un film de Bi Gan
Avec Tang Wei, Sylvia Chang, Huang Jue ..
Genre : Drame
Distributeur : Bac Films
Durée : 1h 50min
Date de sortie : 30 janvier 2019

Nationalités : Chinois, Français

Cannes 2018 : Asako (Netemo Sametemo) de Ryusuke Hamaguchi

Asako fait partie des deux films japonais en compétition officielle pour le Festival de Cannes 2018. D’abord charmant puis lassant, le film de Ryusuke Hamaguchi perd tout son potentiel au fil de la projection, qui s’éternise sans avoir grand chose à raconter. 

Le film avait pourtant bien commencé. Avec une romance pleine de douceur, les spectateurs pouvaient être touchés par ce premier amour niais mais d’une grande tendresse. Très vite, le film stagne dans le charme de cette relation perdue, qu’Asako tente de retrouver mais n’obtient que du vide. Le réalisateur meuble tout le film avec des scènes de vie quotidiennes banales au lieu de creuser les fantasmes de son personnage féminin. L’intrigue n’est qu’effleurée alors que les fantômes de son premier amour en sont le sujet principal. Tout l’enjeu du film repose sur la perte d’un premier amour, confondu avec un second, pour ne proposer rien d’autre qu’une monotonie dans laquelle on aimerait donner quelques coups de poing pour que le fil rouge du film fasse quelques vagues.

Pourtant, quelques qualités émergent du film. La sobriété de la mise en scène et des images séduisent par l’opposition entre les teintes claires et obscures. Le cadrage assez coutumier du cinéma contemporain est efficace dans sa proposition mais ne suffit pas à raviver la flamme, même si la manière dont les éléments et le personnages se détachent du décor est tout à fait splendide. Les personnages sont totalement mis en valeur et l’on ressent leur émotion mais tout cela s’évapore rapidement à force d’immobilisme, ce qui laisse la désagréable sensation que le talent des comédiens n’est pas exploité. Mais Erika Karata semble en avoir encore beaucoup à montrer. L’indécision fatigante et l’errance d’Asako dans sa propre vie prend le dessus sur la forme et finit par devenir fade à force de longueur et de répétition. Même ce qui devait être la scène clé du film déçoit par son manque d’intensité. Le réalisateur a certes le mérite de surprendre et de ne pas tomber dans les clichés des comédies romantiques mais tout le semblant de construction de l’intrigue s’écroule à ce moment là pour remettre en question son propre personnage central. On notera quelques légères blagues qui ont su faire mouche dans la salle du Grand Théâtre Lumière, avant que l’équipe du film ne soit ovationnée à l’issue du générique.

Qu’à cela ne tienne, le film se révèle être une grande frustration pour le spectateur. On pensait trouver une belle histoire entre deux âmes retrouvées,  mais Hamaguchi a préféré survoler son intrigue pour ne proposer qu’un film plat. Dommage pour une oeuvre qui possédait des intentions pleines de charme.

Asako (Netemo Sametemo) : Teaser

Synopsis : Lorsque son premier grand amour disparaît, Asako est désemparée. Deux ans plus tard, elle rencontre son double parfait. Troublée par cette étrange ressemblance, elle se laisse séduire mais découvre peu à peu un jeune homme avec une toute autre personnalité.

[En compétition au Festival de Cannes 2018]

Asako (Netemo Sametemo), un film de Ryusuke Hamaguchi
Avec Masahiro Higashide, Erika Karata, Rio Yamashita…
Distributeur : Art House
Genres : Drame, Romance
Durée : 1h 59min
Date de sortie : Prochainement

Japon, France

Cannes 2018 : Meurs, monstre, meurs de Alejandro Fadel, le monstre du désir

Durant ce festival de Cannes 2018, La section Un Certain Regard nous a offert avec Meurs, Monstre, Meurs d’Alejandro Fadel, une œuvre hybride, qui prend la tangente de la critique sociale faite par le biais du fantastique, et le polar tendu. Souvent passionnante, l’œuvre n’est pas sans rappeler La Région Sauvage d’Amat Escalante.

C’est dans une région un peu reculée de la Cordillère des Andes qu’Alejandro Fadel situe son récit. Alors que plusieurs femmes se font couper la tête dans des conditions bien particulières, le mari de l’une d’elles est le principal accusé, sachant que l’amant de cette dernière est le policier qui s’occupera de cette affaire. Un peu comme La région sauvage, comme nous l’avons indiqué au-dessus, Meurs Monstre Meurs est un film qui prend la direction de l’enquête policière ponctué d’un graphisme très sanguinolent. Comme nous le rappelle cette première séquence avec cette paysanne  qui essaie de remettre sa tête sur son cou alors qu’elle a la gorge tranchée.

Cependant, dans ce cortège de grandes vallées sinueuses où des cris gutturaux sortent des forêts environnantes, le cinéaste se détache du film de genre pour se consacrer sur les fêlures même de ces personnages et pour alimenter une critique sociale dont proviendrait le mal qui agit dans la contrée. D’ailleurs, très rapidement, lors du meurtre de la deuxième femme, le réalisateur brouille les pistes et inaugure son visage fantastique avec ce monstre doté d’une grande tentacule qui sert de pénis géant, à la fois pour violer et décapiter les victimes. Ce monstre, que nous verrons entièrement, seulement dans les 5 dernières minutes, est presque un dieu divin, seul maître de la pénitence et seule figure personnifiée des désirs d’une humanité en mal être.

Monstre existant, ou monstre intérieur et métaphorique, Meurs Monstre Meurs fait partie, à l’image du cinéma mexicain de Carlos Reygadas et d’Amat Escalante, de ces œuvres non linéaires qui viennent catapulter une violence graphique et gore dans un paysage social réaliste. Mais là où les deux réalisateurs en question surprennent leur monde en ayant une approche documentariste, Alejandro Fadel continue à œuvrer avec son rythme de polar psychédélique, son visuel pluvieux et sa photographie sombre comme pouvait le faire Na Hong-jin dans The Strangers.

Alors que des petites voix trottent dans la tête de nos deux hommes, que des motards surgissent de nulle part, que le sang coule à flot et que les grondements du monstre se font toujours aussi tétanisants dans les fins fonds des montagnes, la confusion se fera entêtante et brumeuse. La critique sociale et la prise de position sur le bien-vivre dans ce genre de zones isolées va devenir le point d’orgue de cette œuvre hybride où le fantastique se fera l’allégorie de la routine sociale, de la crasse dans laquelle vivent ses habitants et du manque de libido des personnages et de leurs physiques disgracieux. Un peu plus labyrinthique que La région sauvage, Meurs Monstre Meurs est un audacieux film sur le désir et la violence de la condition humaine, un film de monstre triste qui erre seul dans les montagnes mais passe de corps en corps.

Synopsis : Fin de l’hiver, une tempête de neige s’abat sur la Cordillère des Andes. Les corps de plusieurs femmes décapitées sont retrouvés près d’un poste frontière isolé, au pied de la montagne. Un homme, David, porté disparu depuis des jours, est recherché par la police rurale.

[Section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2018]

Meurs, monstre, meurs, un film de Alejandro Fadel
Avec Victor Lopez, Esteban Bigliardi, Stéphane Rideau, Sofia Palomino
Genre : Thriller
Distributeur : UFO Distribution
Durée : 1h38
Date de sortie : Prochainement

Nationalité : Argentin, Français

Cannes 2018 : BlacKkKlansman de Spike Lee, le geste féroce anti-Trump

Spike Lee est de retour sur la croisette avec son dernier film, BlacKkKlansman. Sans doute que le film ne marquera pas de son empreinte la sélection officielle de ce Festival de cannes 2018, mais la charge politique anti-Trump affichée par cette œuvre est nécessaire et fédératrice.

En ces temps incertains aux États-Unis avec la politique du tweet de Trump, ce communautarisme ambiant qui s’accroit dans le pays et les faits divers raciaux qui s’accumulent à vitesse grand V, ce n’est pas pour rien que BlacKkKlansman s’avère bénéfique et dans l’air du temps. Spike Lee rechausse les crampons pour balancer ouvertement son antagonisme voire sa haine de la politique de Trump : le film se déroule dans les années 70 et voit un policier noir infiltrer directement et indirectement le KKK pour démontrer leurs exactions. Le film permet à Spike Lee d’affirmer ses positions politiques, de rameuter une idéologie démocratique pour combattre le racisme et l’antagonisme entre les populations.

Même si le sujet est grave, le cinéaste américain passe par le biais de la comédie, de la private joke à outrance, et se sert visuellement de certains codes de la Blaxploitation pour dénoncer la bêtise et l’ignorance de tout un pan de la société étasunienne. C’est drôle, rafraichissant et plutôt bien amené dans sa coalition avec notre époque récente. Sauf que Spike Lee semble plus occupé à exorciser son message (qui est important) qu’à construire un film important qui fasse bouger les lignes : c’est le principal problème d’un long métrage un peu en roue libre, montrant une banale histoire d’infiltration au sein du KKK. Pourtant, BlacKkKlansman n’est jamais aussi fort que lorsqu’il s’écarte de l’enquête et de ses personnages principaux, pour laisser parler les orateurs politiques (Black Panther) aux foules en délire. Il y a une communion entre le montage et la voix qui porte, une symbiose totale entre le message véhiculé et la force cinématographique.

À ce moment-là, le réalisateur est dans son élément le plus total car cette prise de parole et le débat qui s’en suit le passionnent. Ça se voit, ça s’entend : à de nombreuses reprises, il questionnera son personnage principal, policier et noir, ce qui paraissait antinomique à l’époque, sur sa participation à la cause noire. Qu’est-ce qu’être noir et américain aux USA ? Dotée d’une trame à l’idée géniale mais engoncée par une construction des plus basiques et d’une mise en scène scolaire voire plate, l’œuvre est un anecdotique buddy movie qui perd en puissance de minute en minute pour se finir par un climax des plus monotones. Spike Lee parfume son récit de quelques vannes couillues, d’un mépris ricaneur envers les racistes qu’il dénonce, mais le tout s’avère bien faiblard malgré son casting aux petits oignons. Il est presque décevant de voir un tel cinéaste n’avoir rien à montrer techniquement parlant : narrativement le scénario n’a aucun enjeu excepté celui de placarder la même critique politique à chaque instant.

Certes le film se finit la boule au ventre avec les images d’archives des manifestations et de l’attentat qu’il y a eu à Charleston en 2017, mais ce n’est pas ça qui doit caractériser la qualité ou non de l’œuvre. Spike Lee ne peut pas juste balancer son discours et partir ainsi. Tout comme Rafiki ou même Donbass présentés au Festival de Cannes 2018, le geste courageux est à souligner mais la portée cinématographique l’est beaucoup moins. Spike Lee est enragé politiquement mais inoffensif cinématographiquement. Il vaut mieux ça que l’inverse me direz-vous.

Bande-annonce : BlacKkKlansman

Synopsis : L’histoire vraie de Ron Stallworth qui fut le premier officier de police afro-américain de Colorado Springs à s’être infiltré dans l’organisation du Ku Klux Klan. Étonnamment, l’inspecteur Stallworth et son partenaire Flip Zimmerman ont infiltré le KKK à son plus haut niveau afin d’empêcher le groupe de prendre le contrôle de la ville.

[Compétition internationale au Festival de Cannes 2018]

BlacKkKlansman, Un film de Spike Lee
Avec : John David Washington, Adam Driver, Laura Harrier, Topher Grace
Distributeur : Universal Pictures International France
Genre : Drame, Thriller
Durée : 2h08 min
Date de sortie : 22 août 2018

Nationalité américaine

Cannes 2018 : Le Grand Bain rafraîchit la Croisette

La sélection Hors Compétition offre son premier bain cannois à Gilles Lellouche, très ému hier soir de présenter son quatrième long métrage au Grand Théâtre Lumière. Le grand Bain est une jolie fresque amicale qui mélange humanité et comique, portée par un casting de stars françaises tout à fait remarquables et remarquées.

Avec l’annonce d’une nouvelle comédie de Gilles Lellouche, le public cannois s’attendait à tout sauf à une réussite. Pourtant, le casting donnait envie. Composé de Guillaume Canet, Leïla Bekhti, Mathieu Amalric, Marina Foïs et plein d’autres grands visages du cinéma français, le film ne pouvait que promettre une bonne surprise par le talent de ses comédiens. Et la magie a opéré puisque c’est exactement ce qu’il s’est passé. Avec une écriture raffinée alternant blagues hilarantes et scènes remplies d’humanité, Lellouche étonne, épate même. On ne doutait pas vraiment de sa capacité à montrer le bonheur de l’amitié tant on sait à quel point elle lui est chère mais quand même. Le réalisateur propose un film drôle et original avec pour point de départ le simple fait que « Un carré ne rentrera jamais dans un rond ». Avec cet énorme casting aussi grand que talentueux, le risque était de se perdre parmi tous ces personnages importants. Certaines intrigues parallèles ont d’ailleurs quelques lourdeurs mais sont vite oubliées au profit de l’ambiance générale du film qui appelle à l’amitié et la cohésion.

Au milieu de cette bande de mecs pratiquant la natation synchronisée, quelques femmes. Deux entraîneuses, une épouse et toutes ont un sacré caractère et apportent leur propre touche au film. Le cinéaste livre finalement un film plutôt personnel sur sa manière d’aborder la quarantaine passée en cherchant la nouveauté dans sa vie, à la manière de ses personnages qui sont en quête d’un nouveau sens à la leur. C’est dans la natation synchronisée qu’ils le trouvent et le sport fait émerger un tel esprit de solidarité, voire de fraternité, que le public le ressent. Comme à son habitude, Leïla Bekhti illumine littéralement le film en menant ses hommes à la baguette et avec un humour qui a fait tordre de rire la salle le lendemain de la projection officielle. Ces relations incroyables entre les personnages sont nourries des émotions grandioses nées sur le tournage et créent une ambiance générale assez agréable pour le public. Le grand bain est le genre de comédie humaine totalement bienvenue à Cannes qui fait relâcher la pression tout en étant pleine de bons sentiments.

Teaser : Le Grand Bain

https://www.youtube.com/watch?v=AEY6fG19meM

Synopsis : C’est dans les couloirs de leur piscine municipale que Bertrand, Marcus, Simon, Laurent, Thierry et les autres s’entraînent sous l’autorité toute relative de Delphine, ancienne gloire des bassins. Ensemble, ils se sentent libres et utiles. Ils vont mettre toute leur énergie dans une discipline jusque-là propriété de la gent féminine : la natation synchronisée. Alors, oui c’est une idée plutôt bizarre, mais ce défi leur permettra de trouver un sens à leur vie…

[Présenté hors-compétition au Festival de Cannes 2018]

Le Grand Bain, un film de Gilles Lellouche
Avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Virginie Efira, Philippe Katerine, Benoit Poelvoorde, Marina Foïs, Jean-Hugues Anglade, Leïla Bekhti, Félix Moati..
Genre : Comédie dramatique
Distributeur : StudioCanal
Durée : 2h 02min
Date de sortie 24 octobre 2018
Nationalité français

Cannes 2018 : Talk de Salma Hayek pour les Women in Motion

Pour la quatrième année, le groupe Kering et le Festival de Cannes s’associent aux Women in Motion ayant pour but de faire progresser l’égalité entre les hommes et les femmes. Après un premier talk ayant accueilli l’actrice Carey Mulligan, c’est Salma Hayek Pinault qui était attendue dans la suite Kering dimanche 13 mai.

Salma Hayek arrive sous les flashs des photographes qui crient son nom et s’installe confortablement pour passer une heure avec le public de la suite Kering qui l’attend. Tout sourire, elle enclenche directement le pas sur le fait que tous ces photographes ne viennent pas pour l’écouter, seulement pour la prendre en photo « Personne ne s’intéresse à ce que j’ai à dire, vous avez vos photos et vous partez ! »

Ramin Setoodeh (Variety) : C’était une journée très forte avec la montée des marches de 82 femmes représentant les 82 réalisatrices ayant été en compétition au Festival. Qu’est ce que vous ressentez par rapport à ça ? 

Salma Hayek : C’était plein de sens. Personnellement, en tant que femme et faisant partie de cette communauté et de la lutte, c’est un pas important de voir cela se passer et le fait que ça arrive à Cannes a aussi un grand sens pour moi. Vous savez, Kering a commencé les talks à propos de l’égalité pour les femmes dans l’industrie du cinéma. Il y a 4 ans, c’était des pionniers, personne d’autre ne faisait ça. Je me souviens des tous premiers talks qu’on a eu et après ces talks, tout le monde a commencé à en parler. Je me rappelle même d’avoir lu des choses que j’avais moi même dit ou que d’autres avaient dit et personne ne citait la source. (…) Alors voir à Cannes, seulement 4 ans plus tard, quelque chose dont je suis très fière de faire partie et pour lequel je ne prends aucun crédit car c’était à 100% l’idée de mon mari, me fait vraiment plaisir. C’est d’ailleurs un peu énervant quand votre mari a de belles idées féministes avant vous mais aussi très sexy à la fois. J’étais très émue de voir ça concrètement. On avait l’air d’être beaucoup mais en réalité on ne l’était pas, on avait de la place sur les marches, on n’était pas collées contrairement à si les hommes avaient tous été là, les 1000 et quelques hommes réalisateurs. Ça rend la conversation très intéressante quand le festival lui même prend ses responsabilités. C’était vraiment spécial.

Ramin Setoodeh : On parle de l’égalité pour les femmes mais on n’en est pas là encore, il y a encore beaucoup de choses qui doivent se passer. Que pensez vous de la direction que l’on doit prendre et des solutions qui doivent être mises en places ?

Salma Hayek : Le changement est en train d’arriver parce que les gens commencent à penser différemment et à se poser les bonnes questions, tout le monde à soi même. Je sais que les choses qui étaient normales dans le passé, maintenant on les regarde avec un regard plus frais. Il ne faut pas perdre trop de temps à regarder et parler de tout ça, maintenant c’est le temps de l’action. (…) Il ne faut pas regarder que l’écart entre les femmes et les hommes, concentrons nous sur le changement qui est déjà en train d’opérer. (…) Les êtres humains sont vraiment lents à changer : tu ne peux pas espérer manger manger manger et prendre 20 kilos, arrêter de manger un jour et perdre les 20 kilos en un jour. Crois moi, je le sais (rires) C’est tout un processus, mais c’est définitivement en train d’arriver. Peut être que tu ne vois pas les différences dans les chiffres parce que ça arrive juste cette année.

Ramin Setoodeh : Que pensez vous des différences dans les salaires ? Qu’est ce que vous dîtes aux gens qui sont impatients et veulent le changement maintenant ?

Salma Hayek : Ça va prendre du temps, beaucoup de temps. Soyez patients et impatients en même temps, vous ne pouvez pas tolérer mais vous devez continuer à vous battre. (…) On aurait du se mettre en colère plus tôt et je dirais même qu’on aurait du se mettre tous ensemble plus tôt parce que c’est ce qui fait la différence mais c’est bien, on est ensemble maintenant, ne regardons pas en arrière. Je pense que les réalisateurs vont venir aussi parce que les spectateurs ressentent aussi la responsabilité maintenant. Ils supportent les films, ils font un effort. Dans la nouvelle génération, on peut voir les différences, on peut dire que c’est 50/50 pour les étudiants qui vont en écoles de cinéma. (…) Mais les hommes sont terrifiés maintenant, j’espère qu’ils n’auront pas à demander l’égalité salariale encore (rires). C’est une nouvelle ère pour les hommes, c’est un moment très excitant parce qu’ils ont l’opportunité, qui est très belle, de repenser à qu’est ce que c’est que d’être un homme. (…) Cette année est la dixième de la fondation Kering. Il y a 10 ans, Kering a fondé sa fondation pour se battre contre les violences faites aux femmes avec des choses que maintenant beaucoup font : aide légale, psychologique… Maintenant on s’occupe aussi du bien être des hommes. Pour pouvoir continuer de s’occuper des femmes, il faut aussi se concentrer sur les hommes, éduquer les jeunes garçons pour qu’ils sachent quel est le bon comportement et la vision de la femme. L’autre mission consiste à résoudre les problèmes de violence en aidant les hommes violents criminels à réduire leur instinct violent. Ce n’est pas juste à propos des femmes, il est important d’avoir une meilleure humanité, c’est ça notre but final.

Cannes 2018 : Nos Batailles de Guillaume Senez, Romain Duris captivant en père courage militant

Guillaume Senez signe un bien beau petit film avec Nos Batailles. Présenté à la semaine de la critique de ce festival de Cannes 2018, ce film qui parle de la condition ouvrière et de la parenté, offre deux beaux rôles à Romain Duris et Laetitia Dosch.

Le combat social est souvent un leitmotiv dans le cinéma francophone : et le film Nos Batailles de ce jeune réalisateur belge en épouse les plus beaux codes. Car au lieu de sortir le pied de biche et d’enfoncer la porte à grands coups de burin, Nos Batailles ne sonne jamais la sonnette d’alarme, et crée sa propre rythmique. Le postulat de départ est simple : un couple avec deux enfants. Olivier est chef de rayon dans les stocks d’une grande boite, menotté par les envies parfois lunaires de la hiérarchie et Laura, elle, est vendeuse dans un magasin de prêt-à-porter. Elle bosse le jour, s’occupe avec acharnement de l’organisation des enfants, et lui a des horaires parfois nocturnes.

Vie de famille un peu effacée, vie de couple mise à l’écart, sachant que l’aîné a eu un accident domestique qui lui causa des brûlures ; le quotidien n’est pas évident, démontre très peu de battement. Un jour, sans rien dire, Laura prend toutes ses affaires et quitte le foyer sans donner de nouvelles, le cœur n’y est plus. C’est alors que cette petite smala va devoir changer de vie, se faire une vie à trois (le père et les deux enfants) dans la rapidité, la peur et l’interrogation principale : où est la mère et pourquoi a-t-elle plié bagage ? Le sujet pouvait s’avérer casse-gueule, car il mélange le portrait de famille et la description des conditions de travail de la classe moyenne que sont les ouvriers. Et pourtant, d’un côté comme de l’autre, Guillaume Senez réussit son pari haut la main.

De son écriture assez fine qui donne la part belle à tous ses personnages (notamment les deux enfants qui sont géniaux), le réalisateur avance à pas feutrés : la dénonciation d’un système est bel et bien présente mais jamais futile ni grossière, elle se fait par petites touches, par la représentation du réel et du concret et surtout arrive à relier les deux. Que ça soit des heures supplémentaires, des coups de couteau dans le dos pour faire virer des employés indésirables, des syndicats qui se battent dans le vide, ou des sous-entendus douteux. Tout cela a des répercussions sur le quotidien à la maison, sur l’éducation des enfants. Loin du portrait de père courage, le rôle campé par un excellent Romain Duris est ambivalent, en plein doute et plein de contradictions comme peuvent l’être tous les humains. Pas parfait mais batailleur.

Jamais le film est larmoyant, ni surchargé, ni même accusateur envers le départ de cette mère qui abandonne sa famille. Au contraire, il essaye de comprendre, d’élargir le débat sur le quotidien et la difficulté de s’affirmer en tant que personne et d’effacer son rôle de travailleur. Le film est encore plus fort lorsque Laetitia Dosch intervient, en tant que sœur d’Olivier : étincelante, drôle, et même importante pour l’aération qu’elle donne au film. Nos Batailles est un joli petit film, qui parfois ne va pas plus loin que son idée première, mais est d’une extrême intelligence pour monter son récit social et militant.

Synopsis : Olivier se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices. Mais du jour au lendemain, quand sa femme Laura quitte le domicile, il faut lui concilier l’éducation des enfants, vie de famille et activité professionnelle. Face à ses nouvelles responsabilités, il bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas.

[Séance spéciale à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2018]

Nos Batailles, un film de Guillaume Senez
Avec Romain Duris, Laetitia Dosch, Laure Calamy, Lucie Debay
Genres : Drame
Distributeur : Haut et Court
Durée : 1h38min
Date de sortie : 10 octobre 2018

Nationalités française et belge.

Cannes 2018 : Une Affaire de famille de Hirokazu Kore-Eda, un sublime manifeste en faveur de l’enfance

Avec Une affaire de famille, Hirokazu Kore-Eda marque la sélection officielle de ce Festival de Cannes 2018, avec une œuvre à la fois lumineuse et triste autour de sa thématique de prédilection : la filiation et le reflet de la famille dans un Japon reclus sur lui-même.

D’un point de vue cinématographique, Une Affaire de famille est d’une intelligence assez rare : la sobriété du dispositif et la sincérité narrative font qu’un petit rien suffit à émouvoir. La caméra est toujours magnifiquement bien placée, elle porte son regard toujours à travers le bon angle et matérialise les enjeux de chacun malgré l’aspect opaque et très renforcé de cette « tribu ». Hirokazu Kore-Eda n’a pas besoin de sortir l’artillerie lourde (violon, pathos) pour amener son drame vers des confins romanesques, il laisse s’exprimer les situations qui parlent à la fois du passé et du présent : malgré le vol perpétré par des enfants ou le travail d’escort-girl de l’adolescente de la famille, le sentimentalisme est en fuite. Dans une petite bicoque où vit une « famille » composée d’un couple, un fils, une fille et une mamie, Une Affaire de famille va disséquer les moindres parcelles de la définition même de la famille dans un Japon contemporain clairsemé.

Au tout début du film, alors que père et fils usent de stratagèmes malicieux pour voler dans les supermarchés et manger à leur faim, ils vont ramener et adopter illégalement chez eux une jeune petite fille dotée d’un regard de chien battu, assise seule sur son balcon dans le froid et battue par ses parents. A partir de là, la petite famille va continuer à vivre, comme si de rien n’était, alors que les infos parlent de la disparition de la petite fille dans les médias. Kore-Eda, à ce moment, signe une tranche de vie hors des sentiers battus de la grande mégalopole, touchante et sincère, qui enlève toute trace de misérabilisme social malgré la condition précaire dans laquelle vivent ses personnages : portrait de vie fait de repas en famille, d’engueulades brèves, de rires aux éclats autour d’une table, de journées à la plage, de membres de la même famille qui tentent de démêler le vrai du faux sur le rôle de chacun, de se connaitre et de s’appréhender.

Lorsque le petit garçon, Shota, s’enfuit, on découvre qu’il n’est pas le fils biologique du dit « père » de la famille : il n’ose pas l’appeler « Papa ». Cette famille est construire de toutes pièces, mais elle s’est adoptée elle-même, recluse sur elle-même hors du cadre de la société malgré le travail de salarié ou d’intérimaires des « deux parents ». C’est toute la beauté du cinéma du japonais, qui se sert du drame pour faire rire, amuser avec douceur ou apaiser les cœurs, même dans les situations les plus difficiles, tout le contraire d’un autre film de la compétition, Les filles du soleil d’Eva Husson. Une simple phrase, un petit regard ou un geste permet de faire comprendre les intentions sans forcément être dans l’obligation de les marteler, ni d’utiliser un montage scénaristique trop didactique. On pourrait aisément penser que Kore-Eda récite sa leçon cotonneuse habituelle et son trop-plein de bienveillance, mais Une Affaire de famille est plus fissuré qu’il n’en a l’air, et tire au fur et à mesure sa trame dramatique.

Au-delà de la deuxième partie du film, qui remettra en cause l’existence même de cette famille à cause d’une enquête judiciaire, Kore-Eda, à travers ses personnages, filme et observe avec amertume un pays qui a du mal à faire évoluer sa notion de famille, sa réflexion sur les liens du sang et qui s’entête dans ses idéaux familiaux qui desservent les enfants au profit des mœurs du pays. Certes, Kore-Eda n’incrimine ni ne passe sous silence les méfaits des uns et des autres, mais  accompagne ses personnages, leur prend la main pour ne jamais les relâcher et sonne l’alerte sur l’importance de la réalisation d’une enfance : le cinéaste parle en effet avec justesse de ces êtres invisibles de la société, de ces égarés dont même les parents biologiques se foutent, et de ces disparus agrippés à leur condition et qui n’ont parfois qu’eux-mêmes pour exister aux yeux des autres.

Extraits : Une Affaire de famille

Synopsis : Au retour d’une nouvelle expédition de vol à l’étalage, Osamu et son fils recueillent dans la rue une petite fille qui semble livrée à elle-même. D’abord réticente à l’idée d’abriter l’enfant pour la nuit, la femme d’Osamu accepte de s’occuper d’elle en apprenant que ses parents la maltraitent. En dépit de leur pauvreté, survivant de petites rapines qui complètent les maigres salaires, les membres de cette famille semblent vivre heureux – jusqu’à ce qu’un incident révèle brutalement leurs plus terribles secrets…

[En compétition au Festival de Cannes 2018]

Une Affaire de famille (Titre original : Manbiki Kazoku), un film de Hirokazu Kore-Eda
Avec Lily Franky, Sakura Ando, Mayu Matsoka, Kirin Kiki
Genres : Drame
Distributeur :  Le Pacte
Durée : 2h01 min
Date de sortie : Prochainement

Nationalité Japonaise

Cannes 2018 : Les Chatouilles, un film d’Andréa Bescond & Eric Métayer

Récompensée d’un Molière en 2016, Andréa Bescond choisit de porter son histoire sur grand écran. Les Chatouilles offre un sujet saisissant sur le viol et la pédophilie porté par un corps en mouvement, qui libère l’esprit de ses maux. La section Un certain Regard s’inscrit vraiment dans l’actualité cette année et bouscule le public.

Les chatouilles, c’est comme ça que Gilbert appelle ce qu’il fait subir à Odette. Nous, on appelle ça du viol. Adapté d’une pièce de théâtre, le film d’Eric Métayer et Andrea Bescond a une puissance de dénonciation incroyable. Pourtant, les scènes, pour la plupart, font rire, on a l’impression d’assister à une comédie sympathique mais ces notes d’humour cachent un fond bien plus profond et saisissant. L’oscillation entre comique et drame est réalisée avec succès. La salle éclate de rire et quelques secondes plus tard, c’est un silence plein d’une tension pensante ou des cris scandalisés qui s’emparent du public. Comment rester stoïque face à ces scènes atroces ? Le film a la rage et souligne l’importance de parler, d’oser se libérer du traumatisme.

Pierre Deladonchamps est impressionnant dans la peau de ce pédophile. Clovis Cornillac est tout aussi sincère dans son rôle de père aimant, prêt à tout pour rendre justice à sa fille. Ses hurlements de père transi de malheur résonnent encore dans les têtes et font encore ressentir sa douleur paternelle. Le personnage de Karin Viard est également joué avec brio par une actrice percutante en mère désarmée, que le public juge et ne comprend pas tant son indécence et son manque d’humanité sautent aux yeux et révoltent. Mais chacun gère sa culpabilité comme il peut… Andrea Bescond porte le film avec une énergie et une détermination impressionnante.

La forme ne sert pas toujours le film tant les moments théâtraux sont un peu trop poussés et surtout font perdre la crédibilité du message de l’œuvre, mais on l’oublie vite. Les allers-retours entre passé et présent sont nécessaires et bien construits mais les échanges entre Odette à 30 ans et Odette à 8 ans sont plutôt lourds et loin d’être indispensables. Les chorégraphies enchaînées n’apportent rien de nouveau hormis le fait que l’on voit clairement que l’art est pour Odette, toute sa vie. La danse lui fait tenir le coup, la maintient en vie. Et l’on s’attache très vite à ce personnage, un peu perdu, qui n’attend qu’une chose c’est qu’on l’aide. Qu’on l’aide à parler, à se battre et à se reconstruire parce qu’en 20 ans elle n’a pas réussi.

Bande-annonce : Les Chatouilles

Synopsis : Odette a huit ans, elle aime danser et dessiner. Pourquoi se méfierait-elle d’un ami de ses parents qui lui propose de « jouer aux chatouilles »? Une fois devenue adulte, Odette libère sa parole, et se plonge corps et âme dans sa carrière de danseuse, dans le tourbillon de la vie…

[Un Certain Regard au 71ème Festival de Cannes]

Les Chatouilles, un film de Andréa Bescond & Eric Métayer
Avec Karin Viard, Clovis Cornillac, Pierre Deladonchamps, Andréa Bescond…
Genre : Drame
Distributeur : Orange Studio Cinéma / UGC Distribution
Durée : 1h 43min
Date de sortie : 26 septembre 2018

Nationalité français

Cannes 2018 : Climax, le dernier trip de Gaspar Noé

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2018, Climax envoie valser le public dans une transe folle aux allures psychédéliques. Gaspar Noé est vraiment un grand maître de la mise en scène.

Ils étaient nombreux à l’attendre, et l’heure est enfin arrivée de découvrir le dernier délire du réalisateur d’Irréversible. Un film brut sous acide que l’on regarde en se perdant au rythme des acteurs. Gaspar Noé confirme son talent monstre pour créer une ambiance purement visuelle grâce à des jeux de lumière qui n’appartiennent qu’à lui. Glauque, zombiesque et transcendant, Climax offre une danse lugubre aux odeurs de sangria. La manière qu’il a de peindre des tableaux avec les corps n’a pas bougé et bien que l’on puisse commencer à s’en lasser, ses plans vus d’en haut sont toujours aussi spectaculaires. Non, rien n’a changé dans le cinéma de Noé si ce n’est qu’il est moins provocateur. Une chose est sûre, il fait ce qui lui plaît, il s’éclate, et en voyant le cinéaste tout excité dans le Théâtre de la Croisette avant de présenter son film, on voit que rien ne l’a quitté de son âme d’adolescent.

Le cinéma de Noé n’est pas mort, mais les idées peut-être. Une heure et demie passée à regarder des corps danser, céder à l’ivresse et se déshumaniser au fil de la drogue, c’est beau parce que le cinéaste, passionné, fait ce qu’il a toujours su faire. Faire valser la caméra pour retourner son spectateur, mais rien de nouveau dans la mise en scène qui aurait pu surprendre la Croisette. Les plans-séquences sont gigantesques et enferment encore plus les personnages dans le huis clos de la salle des fêtes de laquelle ils semblent ne pas parvenir à sortir. Emprisonnés dans la drogue et dans les relations qu’ils ont les uns avec les autres, les couloirs glauques sont à l’image de la destruction qu’ils s’imposent et s’infligent. Des phrases écrites en gros sur tout l’écran qui font passer les étincelles fugitives de son esprit décalé avec quelques critiques du monde actuel glissées subtilement mais tout de même. Le collectif, l’anarchie, c’est la clé du projet fou qu’il nous propose au détriment d’un message profond. En choisissant des danseurs plutôt que des comédiens, le cinéaste mise sur la folie spontanée et naturelle de ceux qu’il a choisi. L’improvisation est le maître mot, hormis pour la scène de danse obligée d’être chorégraphiée. La danse est une envolée céleste qui pourrait bien faire danser toutes les salles au son euphorisant de l’électro .

Climax n’est pas vraiment le film qu’on attendait, il semble que Gaspar Noé n’a plus grand chose à dire et beaucoup de choses se mélangent, mais ne serait-ce que pour la proposition esthétique électrisée par les rythmes sonores, assister à cette séance magnétique à Cannes a quelque chose de divin.

Bande-annonce : Climax de Gaspar Noé

Synopsis : Naître et mourir sont des expériences extraordinaires. Vivre est un plaisir fugitif.

[Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Climax, un film de Gaspar Noé
Avec acteurs inconnus
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Genres Drame, Thriller
Durée : 1h 35min
Date de sortie : 19 septembre 2018
Nationalité français

Cannes 2018 : Gueule d’ange de Vanessa Filho

Pour son premier long métrage, Vanessa Filho s’offre l’une des plus grandes actrices françaises, Marion Cotillard, habituée de la Croisette. Dans Gueule d’Ange, elle interprète une mère absente et donne la réplique à une petite fille qui irradie de talent.

Gueule d’ange n’a pas l’intensité rêvée pour captiver sur toute sa longueur, mais met en lumière deux acteurs brillants que sont Alban Lenoir (déjà remarqué dans Un Français) et Ayline Aksoy-Etaix. Pour son premier long métrage, en compétition pour la Caméra d’Or, Vanessa Filho choisit la relation mère/fille comme moteur de l’intrigue pour proposer toute une réflexion sur l’éducation, l’indépendance et la construction de soi à travers certains modèles. Ici, c’est Marion Cotillard qui joue le rôle de ce modèle maternel. Si elle a su accompagner la petite fille durant tout le tournage et l’épauler avec toute son expérience d’actrice, son personnage, lui, fait tout le contraire. Mère immature et enfant responsable, on remarque dès le début l’inversion des rôles assez touchante et filmée subtilement. Pourtant, le mimétisme est largement présent et la fillette de 8 ans devient rapidement la même que sa mère. Surmaquillée, ondulant les hanches, Elli imite sa mère comme un miroir le ferait. Les deux se confondent parfois mais pourtant tout les oppose.  Marion Cotillard incarne avec justesse la cagole irresponsable qui ne pense qu’à ses soirées et son plaisir adolescent tandis qu’Alban Lenoir endosse le rôle de père de substitution de manière très forte.

Le charme du film repose sur la gueule d’ange d’Ayline Aksoy-Etaix, comme sa mère l’appelle si bien, et son besoin d’amour vital, que sa mère est incapable de lui donner laissant un grand vide en elle et l’entraînant à faire comme elle. Ce vide, il est aussi l’un des personnages principaux de l’intrigue représenté à de multiples reprises notamment grâce à la rencontre avec Julio, ancien plongeur professionnel. La gamine sombre finalement très vite, comme sa mère, dans l’alcoolisme enfantin et le vide devient celui qu’elle laisse dans les bouteilles d’alcool qu’elle enchaîne, mieux que tout le monde. La rencontre de ces deux personnages, émouvants par leur solitude et leur manque de repères est l’une des choses les plus réussies de l’histoire. Le besoin de l’un et de l’autre se crée très rapidement faisant presque oublier au spectateur qu’Elli a eu une mère, ou plutôt qu’elle n’en a pas. « C’est un fantôme » comme sa camarade de l’école le dit. Le récit souffre cependant de quelques longueurs et de scènes assez fades et répétitives, et n’embarque pas vraiment le spectateur dans cette quête d’une mère mais a au moins le mérite de proposer une œuvre touchante.

Bande-annonce : Gueule d’ange

Synopsis : Une jeune femme vit seule avec sa fille de huit ans. Une nuit, après une rencontre en boîte de nuit, la mère décide de partir, laissant son enfant livrée à elle-même.

[Un Certain Regard au Festival de Cannes 2018]

Gueule d’ange, un film de Vanessa Filho
Avec Marion Cotillard, Alban Lenoir, Ayline Aksoy-Etaix, Stéphane Rideau, Amélie Daure…
Genre : Drame
Distributeur : Mars Films
Durée : 2h 00min
Date de sortie : 23 mai 2018

Nationalité français