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Cannes 2018 : Mandy de Panos Cosmatos, un « Nicolas Cage movie » jouissif jusqu’à en mourir

C’était l’une des grosses attentes de la croisette et la Quinzaine des réalisateurs de ce festival de Cannes 2018 nous a encore ébloui. Après Les Confins du monde de Guillaume Nicloux, Le monde est à toi de Romain Gavras, c’est autour de Mandy de Panos Cosmatos, et un Nicolas Cage survolté, de pulvériser la concurrence, dans ce film de vengeance gore et baroque à souhait. Oui, la Quinzaine de cette année est « the place to be » de ce festival.

Sur le papier, l’alliance entre les deux faisait saliver, et c’est peu de le dire. On pensait à l’esthétique baroque de l’un, au jeu d’acteur outrancier et vociférant de l’autre, et à la violence que cette coalition pouvait amener. Et, par miracle, le résultat est presque au-dessus de nos espérances, nous abreuve d’une générosité déconcertante. De la joie à n’en plus finir. Panos Cosmatos a parfaitement intégré Nicolas Cage dans son environnement et inversement : la première heure du film est la démonstration de tout l’art de Panos Cosmatos.

Des plans esthétiques 70’s qui s’étirent à n’en plus finir, une fantasmagorie psychédélique chamanique, une musique symphonique étourdissante, des jeux de lumières criards, des monstres que l’on croirait tout droit sortir de Hellraiser et un scénario de série Z : Panos Cosmatos n’a pas changé d’un centimètre depuis Beyond The Black Rainbow, au grand bonheur des fans du bonhomme.

Puis suite à la mort de sa dulcinée, car oui Mandy est un film de vengeance, Nicolas « Steven Seagal » Cage va devoir tuer tous les responsables de cette barbarie démoniaque. A partir de ce moment-là, et même si l’œuvre garde son esprit baroque et son style visuel toujours aussi impressionnant de virtuosité, Nicolas Cage devient le patron des lieux et se mue en véritable Viking : il fracasse tout sur son passage, à grands coups de haches, avec son exubérance habituelle. Il crie jusqu’à l’extinction de voix, pleurniche en slip tout en s’enfilant une bouteille de vodka dans le gosier, lance des punchlines en démembrant ses victimes, allume sa cigarette sur une tête coupée, et se fait une ligne de coke juste après une éviscération.

Ça, c’est notre Nicolas Cage sous LSD comme on l’aime. Le film se veut gore, lugubre et horrifique, et il l’est. Mais Mandy est surtout jouissif : ce cinéma de genre, qui assume l’étendue de son potentiel drolatique à son insu, et en devient donc un pur exercice de style, à la fois de metteur en scène mais aussi de directeur d’acteur. Car le rôle était écrit pour Nicolas Cage, qui parfois prend des faux airs de Bruce Campbell version Evil Dead : c’est un tel plaisir de voir cet acteur autant s’amuser, de jouer de sa notoriété et surtout, de sa (mauvaise) réputation. Mandy est un film méta qui devient un parc d’attraction pour tout fan de Nicolas Cage.

Mais au-delà de l’acteur, Mandy est un ovni qu’on ne voit quasiment jamais sur nos écrans, grâce à un cinéaste pas assez prolifique à nos yeux. Certes, les tics sont clinquants, et l’appropriation des codes du genre un peu trop forcée mais Panos Cosmatos a cet amour du cinéma bis et lui rend bien. Et c’est beau.

Synopsis : Pacific Northwest, 1983. Red Miller et Mandy Bloom mènent une existence paisible et empreinte d’amour. Quand leur refuge entouré de pinèdes est sauvagement détruit par les membres d’une secte dirigée par le sadique Jérémie Sand, Red est catapulté dans un voyage fantasmagorique marqué par la vengeance, le sang et le feu…

Mandy : Bande-annonce

[Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Mandy, Un film de Panos Cosmatos
Avec : Nicolas Cage, Andrea Riseborough, Ned Dennehy, Olwen Fouéré…
Distributeur : XYZ Films
Genre : Action, Thriller
Durée : 2h01
Date de sortie : Prochainement

Nationalité américaine

Cannes 2018 : Le Monde est à toi de Romain Gavras, une comédie jubilatoire

Tout festival de Cannes a besoin d’une petite bouffée d’air frais, de ce film qui pulse, et qui égratigne les rétines avec son côté pop débridé. Ça tombe bien, la Quinzaine des Réalisateurs 2018 vient de nous l’offrir sur un plateau. Et c’est Le Monde est à toi de Romain Gavras. Le cinéaste signe la meilleure comédie de l’année.

Le Monde est à toi est une prise de risque intéressante car inattendue. Pourtant, tout le sel qui fait le cinéma de Romain Gavras est là : on reconnait son iconisation publicitaire avec ces grosses bagnoles et ces maisons de luxe dégoulinante, son héros aux antipodes des carcans habituels (génial Karim Leklou), sa mise en scène provenant du monde des clips avec son imagerie chromatique et théâtralisée des banlieues, sa palette de couleurs chatoyante et sa bande son électro (Jamie XX). Cependant, les craintes étaient de mise avant que l’on connaisse le résultat de Le Monde est à toi.

C’est-à-dire que ce second film est complètement différent de la grosse déception qu’était Notre Jour viendra. Ce dernier avait un ton solennel, une ironie d’enfant gâté et un anarchisme un peu de pacotille : au final, on avait bien morflé. Pourtant, le talent était là, devant nos yeux interloqués, visible dès le premier coup d’œil : son côté insurrectionnel s’ajoutait à cette envie communicative de déjouer les codes du cinéma français. Ça fait du bien au moral de voir que Le Monde est à toi révèle enfin au grand jour les qualités indéniables de Romain Gavras, qu’on attendait à ce niveau-là depuis longtemps, et sur lequel il faudra compter dans les prochaines années du cinéma français.

Aussi drôle que percutant, Le Monde est à toi est un film qui s’offre facilement à son public : immédiat et comique grâce à une écriture moderne faite de punchlines incorrigibles (le dialogue entre François et la gamine anglaise pour savoir qui a eu la pire enfance possible), et surtout par le biais d’un casting 4 étoiles. Un Vincent Cassel jouant les attardés écoutant les médias complotistes, une Isabelle Adjani hilarante dans son rôle de tatie Ginette psychédélique et un Philippe Katerine, avocat pernicieux et dérangé. Le Monde est à toi, c’est un peu comme si True Romance de Tony Scott rencontrait Les Lascars : de l’aventure, du luxe, des armes, de l’amour, de la drogue, de l’accent racaille, de l’argent mais tout ça mixé pour en faire une comédie irrésistible.

Romain Gavras apporte une bouffée d’air frais au cinéma de genre français, et surtout montre comment écrire une comédie, qui ne jalonne jamais son rythme autour de situations désordonnées, se sert des clichés pour fédérer et non diviser, et casse cette idée que la comédie française est un genre fainéant se basant uniquement sur ses grands noms pour faire rire. Alors que Notre Jour Viendra parlait de racisme et d’isolement social d’une manière un peu trop frontale et juvénile pour que cela soit réellement pertinent, Le Monde est à toi à cette immense qualité de pouvoir appréhender l’actualité sociale et sociétale (la banlieue et ce qui l’entoure) avec recul, et dérision. Au lieu de jouer les accusateurs et les révolutionnaires, Le Monde est à toi s’amuse des codes avec son esprit pop à la Spring Breakers d’Harmony Korine.

La comédie française peut avoir du fond (l’envie d’être soi-même ou l’instrumentalisation des médias numériques), de la forme (une mise en scène clipesque onirique et jamais grossière), des personnages charismatiques avec des grands acteurs au service de l’histoire (et non l’inverse), et du rythme (le mélange des genres entre film de braquage et comédie). Avec cette escapade, Romain Gavras signe un retour en grande pompe et enchante toute la croisette. Et c’est bien mérité.

Bande-annonce : Le Monde est à toi

Synopsis : François, petit dealer, a un rêve : devenir le distributeur officiel de Mr Freeze au Maghreb. Cette vie, qu’il convoite tant, vole en éclat quand il apprend que Dany, sa mère, a dépensé toutes ses économies. Poutine, le caïd lunatique de la cité propose à François un plan en Espagne pour se refaire. Mais quand tout son entourage s’en mêle rien ne va se passer comme prévu.

[Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Le Monde est à toi, un film de Romain Gavras
Avec Karim Leklou, Isabelle Adjani, Vincent Cassel, Oulaya Amamra
Distributeur : StudioCanal
Genre : Action, Comédie
Durée : 1h34 min
Date de sortie 22 août 2018

Nationalité française

Cannes 2018 : Les Filles du soleil, le chef d’oeuvre visuel d’Eva Husson

Les Filles du soleil est un sérieux candidat à la Palme d’Or pour le Festival de Cannes 2018. À visée immensément politique et en gros chef d’œuvre esthétique, le film bouleverse par ses personnages féminins forts.

Il est difficile de ne pas considérer Les filles du soleil sans faire référence  à l’actualité. Après la montée des marches de 82 femmes ce samedi 12 mai sur le tapis rouge cannois, la projection du film ne peut que donner plus d’impact au combat actuel. Eva Husson réveille l’engagement pour rendre un bel hommage aux femmes kurdes qui se sont battues pour leur liberté. Le film est fort et bouleversant par tant de détermination et de courage. Le regard de Golshifteh Farahani ne baisse jamais et l’actrice domine le film dans son rôle d’héroïne prête à tout pour revoir son fils et sa liberté. Peu à peu et à force de flashbacks bouleversants, on découvre son histoire et sa vie faite de traumatismes, au même rythme que la reporter jouée par Emmanuelle Bercot lui pose des questions.

les-filles-du-soleil-film-festival-cannes2018-Emmanuelle-Bercot-Golshifteh-FarahaniLa critique s’emballe contre ce film qu’elle juge majoritairement tire-larme dans sa réunion d’éléments dramatiques, mais ceux-ci définissent l’origine du combat en montrant une réalité trop souvent oubliée. La vie de Bahar, c’est ce qui a fait d’elle cette guerrière. C’est grâce à ces cicatrices qu’elle a réussi à décrocher le drapeau noir en criant « Vive le Kurdistan libre », ce sont tous ces éléments qui bouleversent et donnent toute sa force et sa puissance au combat qu’elles mènent. Ensemble. Les voix qu’elles portent dans le film sont les mêmes que l’on entend aujourd’hui et qui ne cessent pas de se faire entendre. La solidarité jaillit du film par des chants, des regards et des gestes protecteurs qui forcent l’admiration. Outre le contexte politique actuel, Les filles du soleil saisit par la réalité qu’il met devant les yeux du monde. Des viols à la torture, de l’esclavage sexuel à la mort, tout y est dénoncé, tirés de témoignages que la réalisatrice a recueilli. Tout y est essentiel et grand d’intensité.

Hormis le sujet purement politique, la cinéaste fait de son film un bijou esthétique. Que ce soit dans les détails des visages déterminés par le besoin de liberté ou dans la captation des regards purs remplis de sincérité, la caméra ne fait que décharger les émotions picturales qui suivent celles de l’intrigue. La composition des images est splendide et met aussi bien en valeur les personnages que les paysages kurdes habités par la guerre mais où résonnent la paix à travers les plans d’Eva Husson. Les Filles du soleil est donc un grand film porté par deux actrices aux expressions bouleversantes pour un sujet aussi percutant que la guerre.

Bande-annonce : Les Filles du soleil

Synopsis : Quelque part au Kurdistan. Bahar, commandante des Filles du Soleil, un bataillon composé de femmes soldates kurdes, est sur le point de reprendre la ville de Gordyene, où elle avait été capturée par les extrémistes. Mathilde, journaliste française, couvre les trois premiers jours de l’offensive. A travers la rencontre de ces deux femmes, on retrace le parcours de Bahar depuis que les hommes en noir ont fait irruption dans sa vie.

[Compétition au Festival de Cannes 2018]

Les Filles du soleil (The Girls of Sun), un film d’Eva Husson
Avec Golshifteh Farahani, Emmanuelle Bercot, Zübeyde Bulut, Behi Djanati Atai…
Genre : Drame
Distributeur : Wild Bunch Distribution
Production : Steps Productions, Arches Films, Bord Cadre Films, Maneki Films , Wild Bunch
Durée : 1h 55min
Date de sortie 21 novembre 2018

Nationalité français

Si tu voyais son cœur, premier film sensible et tragique de Joan Chemla, en DVD

En éditant Si tu voyais son cœur, Diaphana nous permet de voir un premier long métrage prometteur sorti en début d’année, doté d’une interprétation remarquable. Le DVD sera disponible à partir du 15 mai 2018.

Même si le film débute lors d’un mariage, par une scène qui devrait normalement s’annoncer joyeuse, le spectateur sent tout de suite comme un malaise. Chaque personne présente dans cette salle paraît être une menace. Il y a, d’emblée, comme une contradiction entre ce que montrent les images et l’impression qui s’en dégage.

Il faudra un certain temps pour comprendre que ces distorsions proviennent du regard de Daniel, le personnage principal du film, interprété par un Gabriel Garcia Bernal impeccable. Si tu voyais son cœur est un film subjectif, dans le sens que nous sommes plongés dans la subjectivité de son personnage principal.

Une fois cela compris, nous avons un film qui se divise clairement en trois parties.

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Pendant la première, nous découvrons la situation présente de Daniel et, surtout, nous avons les souvenirs douloureux qui submergent littéralement le personnage. Ils débarquent sans prévenir, dans un flux de pensées qui échappe à toute logique, surtout temporelle. Les souvenirs semblent s’organiser autour d’une scène, la plus traumatisante, celle qui est répétée en boucle : la mort de Costel (Nahuel Pérez Biscayart, que nous avons tous vu et admiré dans 120 Battements par Minute). Celui-là est le plus clair, le plus violent. Les autres tournent tous autour de Costel : son mariage, la galère dans la rue, les petites combines pour attraper du fric, etc. Et tout cela renferme un peu plus Daniel dans sa solitude et sa culpabilité.

Cela nous entraîne sur la deuxième partie du film, celle que l’on pourrait appeler « Le Regard de Daniel ». En effet, toujours dans cette optique d’une plongée dans la subjectivité de son personnage, Joan Chemla fait de Daniel un témoin du monde autour de lui. Le désespoir a ôté en lui toute velléité d’agir ; le protagoniste devient alors un spectateur, il se contente d’observer le monde sans rien faire. Il déambule dans les couloirs de son hôtel minable et le constat est sévère. Si tu voyais son cœur se déroule dans un monde de violence. Elle est partout, dans les relations familiales (avec le frère de Costel, personnage brutal dégainant son arme à chaque instant), dans ses petites combines avec les Gitans, et même dans cet hôtel où le gardien n’hésite pas à tabasser les clients.

C’est à l’arrivée de Francine (Marine Vacth) que tout va changer. Mais n’en disons pas trop…

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Le film bénéficie d’une excellente interprétation. On pourrait dire que le scénario n’est pas assez rempli et relever les maladresses de réalisation, mais l’ensemble, plutôt court (82 minutes), tient la route. La volonté de miser sur les émotions et de faire une mise en scène subjective se révèle payante : l’univers de Si tu voyais son cœur y trouve sa cohérence, celle d’un rêve que traverserait un personnage plus mort que vivant, sorte de fantôme hantant le monde.

Les compléments de programme sont, eux aussi, plutôt bienvenus : il s’agit, outre l’incontournable bande-annonce, des trois courts-métrages réalisés par Joan Chemla (dont Si tu voyais son cœur est le premier long métrage). Autant dire qu’à ce jour, avec ce seul DVD, vous avez toute la filmographie de la réalisatrice.

Et ces trois courts métrages sont des réussites. Le premier, Mauvaise Route, nous montre déjà une réalisatrice avec ses partis-pris de mise en scène, en particulier sur la subjectivité du personnage principal. En noir et blanc et sans parole, il nous fait vivre une improbable rencontre entre un cycliste et une motarde sur une route de campagne. On y trouve déjà l’alliance réussie du poétique (amené par le personnage féminin) et du tragique.

Le deuxième court-métrage est sans doute le meilleur. Il s’agit de Dr Nazi, adaptation réussie d’une nouvelle de Bukowski, où on retrouve bien tout l’univers dérangeant de l’écrivain américain.

Enfin, le dernier court-métrage, The Man with the Golden Brain, est l’adaptation d’une fameuse nouvelle d’Alphonse Daudet, La Légende de l’homme à la cervelle d’or. On y trouve déjà Marine Vacth, ici accompagnée de Vincent Rottiers.

L’ensemble permet de voir une réalisatrice à l’œuvre, avec toute sa cohérence aussi bien sur les thèmes abordés que sur le plan technique. Une réalisatrice à suivre.

Si tu voyais son cœur : bande-annonce

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Caractéristiques du DVD :

Durée du film : 82 minutes
Version originale (français et espagnol) 2.0 et 5.1
Sous-titres : français, français pour sourds et malentendants, anglais
Audiodescription pour aveugles et malvoyants

Disponible à partir du 15 mai 2018

Compléments de programme :

Courts-métrages :
1- Mauvaise route, 2008, 12 minutes
2- Dr Nazi, 2010, 15 minutes
3- The man with the golden brain, 2012, 16 minutes

Bande-annonce

Tangerine ou la virée exubérante de Sean Baker en DVD/Blu-Ray depuis le 10 Mai

Avant la virée emplie de désillusion au DisneyLand de The Florida Project, Sean Baker mettait en scène dans Tangerine, une virée solaire et exubérante de deux prostituées afro-américaines transgenres dans les bas-fonds de Los Angeles. Un condensé de malice, de rire et de surprise à ne manquer sous aucun prétexte. 

Los Angeles. De nos jours. Sin-Dee et Alexandra sont des prostituées afro-américaines transgenres. Sin-Dee vient de sortir de prison après une peine de 28 jours et retrouve son amie Alexandra. Alexandra révèle à Sin-Dee que son petit ami Chester l’a trompée avec une femme, Dinah, lors de son séjour en prison. Sin-Dee décide alors de retrouver Chester et Dinah.

Une odyssée solaire et exubérante 

Avant son joli succès d’estime, The Florida Project, passé à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2017, Sean Baker avait déjà fait son trou dans la veine underground du ciné US avec Tangerine. D’où un cinéma indépendant porté à son paroxysme, le bougre ayant mis en scène une virée de plusieurs comédiens non-professionnels dans les bas-fonds de la Californie, le tout filmé à l’aide d’un Iphone. Une nouvelle approche de cinéma, dupliqué par Steven Soderbergh (Unsane), que le jeune réalisateur a sciemment choisi pour appuyer son histoire, fragile puisque porté par une palette de personnages pour le moins inhabituels dans le ciné US : des prostituées afro-américaines transgenres. Une démarche pour le moins originale, mais qui fait sens pour le cinéaste, ce dernier s’évertuant depuis ses débuts à filmer des minorités et leur donner via son scope, une voix. Et ici, à l’instar de The Florida Project où il donnait à voir le quotidien difficile d’une jeune fille habitant à deux pas d’un Disneyland, Sean Baker se permet une approche similaire en faisant coexister la difficulté et le bonheur, la résignation et la malice, les tracas du quotidien et le rire. Le tout dans une histoire ressemblant à un road-movie étalé sur une journée où la personnage principale va devoir arpenter kyrielle de trottoirs pour retrouver une de ses rivales. De quoi donner à cette odyssée solaire et irrévérencieuse un profond sentiment de jamais vu, comme le dit si bien une critique de The Guardian qui ose prétendre que l’on a jamais rien vu de pareil. 

Des bonus pas avares en détails. 

Vu l’aspect relativement inhabituel du projet, on guettait pas mal les bonus. Autant pour comprendre le pourquoi du comment que pour voir le cinéaste à l’oeuvre, seulement armé de son iPhone. Une chance pour nous, les bonus ne sont pas avares sur le sujet puisque se focalisant sur la genèse du projet, l’interview du casting ainsi qu’une interview des deux personnages principaux. De quoi nous permettre de mieux cerner ce projet tout à fait original qui mérite à n’en pas douter le coup d’oeil. 

Caractéristiques techniques DVD/Blu-Ray 

DVD :

Format : Scope – 16/9

Couleur

Durée : 84 minutes

Audio : Anglais 5.1 DD

Sous-titres : Français 

Bonus : La genèse du projet, Interview de Maya et Kiki, Interview du casting, Bande-annonce 

Blu-Ray :

Haute Définition 1080P/24

Format : Scope – 16/9

Couleur

Durée : 87 minutes

Audio : Anglais 5.1 DTS Master Audio

Sous-titres : Français 

Bonus : La genèse du projet, Interview de Maya et Kiki, Interview du casting, Bande-annonce 

Bande-annonce : Tangerine 

Cannes 2018 : Les Eternels (Ash is purest white) de Jia Zhang-Ke, la pureté amoureuse

La sélection officielle du Festival de Cannes a été marquée hier par sa première véritable sensation, Les Eternels de Jia Zhang-ke. Alors qu’il part en trombe avec ses faux airs de film de mafia nerveux et sec comme un coup de trique, Les Éternels révèle par la suite toute sa profondeur. Un portrait de femme magnifique dans une Chine aliénée, solitaire et en pleine mutation. C’est presque d’une densité sans égale.

Au premier regard, Les Eternels pourrait paraître être le patchwork parfait entre A Touch of Sin et Au-delà des Montagnes, tout en reprenant certains codes visuels documentaires de Still Life. Et pourtant, le film est beaucoup plus que cela. Non, Jia Zhang-ke ne se caricature pas, il continue les césures de son cinéma avec passion et férocité. Non, il ne reste pas dans une zone de confort inlassable, il avance ses pions et se questionne même sur son cinéma. Et oui, il déjoue les attentes qui étaient largement importantes autour de son retour au festival de Cannes. Dans une Chine où la pègre dirige les petits quartiers avec des cadeaux sous la table, où le code d’honneur n’a plus de valeur aux yeux des malfrats, Les Eternels nous livre un premier tiers de films lorgnant sur le cinéma de genre, tendu et tonitruant, surtout lorsque la fameuse scène de bagarre survient.

Un choc, les coups pleuvent, les lumières scintillent de mille feux, la caméra fait crépiter toute la violence et le bruit assourdissant des coups. Intense. Brutal. Sauf que cette scène sonne le glas de la violence physique et intestinale de la pègre, pour se faire déloger par une violence plus insidieuse et douloureuse : celle d’une vie de droiture et de reconstruction dans un environnement qui change de visage à grande vitesse. La jeune Qiao vient de sauver Bin, son compagnon, chef de la pègre d’un petit village. Lui continuera sa vie, elle partira en prison. A partir de là, la caméra de Jia Zhang-ke change d’épaule, dévie son regard pour deviner les péripéties d’une survie dans une Chine où la solitude est le maître mot malgré l’immensité et la densité de la population.

Film de malfrat, romance heurtée, documentaire, analyse sociale d’un pays en friche, Les Éternels marie les genres avec subtilité, mais reste avant tout un portrait de femmes impressionnant de conviction et de pugnacité, où se pose la question de comment survivre suite à une explosion de violence, qui au lieu de devenir une délivrance et l’ultime moyen d’expression (comme dans A Touch of Sin) est un purgatoire, une remise en question individuelle. Car ce sont les cendres les plus chaudes qui sont les plus pures selon le titre du film. Devenant alors une épopée apathique diront certains, parfumée et contemplative diront d’autres, Les Éternels écoute les petites discussions dans des trains de passage, observe avec attention l’effet de groupe dans une pègre de bouiboui, travaille beaucoup sur l’arrière-plan pour montrer ce qui se trame sous nos yeux et regorge de détails qui assument leur fondation documentaire.

La Chine est un personnage, elle est visible par ses paysages astronomiques ou sa population de masse qui gronde, mais Les Éternels touche ses plus beaux sommets par le biais de sa romance qui unit deux êtres aux antipodes. Romance, qui, au-delà des scènes de disputes ou de remise en question en tant que couple (magnifique scène de rupture sur un lit de chambre d’hôtel), étudie la Chine avec encore plus de flamboyance : entre ceux qui avancent et ceux qui reculent, ceux qui ont les cartes en main ou ceux qui ne les ont pas. Dans ces regards perdus vers le sol, ou ces larmes au creux des joues, autour de ces buildings qui s’amassent, Jia Zhang-Ke touche au sublime et réfléchit même sur son propre cinéma : la place de la violence dans l’avancement même de chacun, celle qui se veut économique et amoureuse.

La violence qui hante les pas de la jeune Qiao est autant propice à la réflexion sur l’ambivalence d’une société capitaliste avec les valeurs ancestrales qu’au questionnement plus pudique sur le reflet des petits méfaits (vol ou mensonge) ou des accidents (maladie) dont les répercussions dénaturent les personnes. Le temps passe, les sentiments non, malgré les silences. Peut-on aimer et garder ses propres rêves dans un monde dont la simple envie est de les écraser ?

Synopsis : En 2001, la jeune Qiao est amoureuse de Bin, petit chef de la pègre locale de Datong. Alors que Bin est attaqué par une bande rivale, Qiao prend sa défense et tire plusieurs coups de feu. Elle est condamnée à cinq ans de prison. A sa sortie, Qiao part à la recherche de Bin et tente de renouer avec lui. Mais il refuse de la suivre. Dix ans plus tard, à Datong, Qiao est célibataire, elle a réussi sa vie en restant fidèle aux valeurs de la pègre. Bin, usé par les épreuves, revient pour retrouver Qiao, la seule personne qu’il ait jamais aimée…

Extraits : Les Eternels (Ash Is Purest White)

 

[Compétition au Festival de Cannes 2018]

(Titre original : Jiang Hu Er Nv) Les Eternels (Ash Is Purest White), un film de Jia Zhang-ke
Avec Zhao Tao, Fan Liao et Feng Xiaogang
Genres : Romance, Drame
Distributeur : Ad Vitam
Durée : 2h 30min
Date de sortie : 26 décembre 2018

Nationalités : Chinoise, Française et Japonaise

Cannes 2018 : Ten Years in Thailand, une prise de parole politique

Alors que le Festival de Cannes 2018, que cela soit avec Donbass, Rafiki ou même Leto, exorcise la représentation de la politique dans les œuvres dévoilées, 10 years in Thailand continue à tracer ce sillon. 4 réalisateurs, 4 sketchs, 4 visions du cinéma face à une dictature thaïlandaise grandissante.

La Thaïlande est en pleine mutation. Face à un gouvernement qui prend de plus en plus la main sur l’espace vital du pays, plusieurs réalisateurs ont essayé de disséquer et dessiner les traits de l’avenir de cette Nation dans une dizaine d’années. Sans qu’il y ait de lien ni de continuité entre ces 4 petits segments, le film est d’une fraicheur assez saisissante : on passe d’un genre à un autre. On y voit un naturalisme cotonneux et dénonciateur d’une certaine morosité, une partition SF où des Hommes/Chats chassent les humains à leur odeur ou même l’imagerie kitsch et 70’s d’une secte burlesque et envoutée qui envoie les humains se faire exterminer comme de la vulgaire viande.

Le propos est assez clair : 10 years in Thailand défend la liberté d’expression, la liberté de pouvoir aimer sans raison ni justification ou de pouvoir exister sans distinction, et combattre l’asservissement à l’armée. C’est fort, parfois simple comme l’envoi d’une lettre à la poste. À l’image de ce premier segment, qui derrière son apparente simplicité, voit se nicher en elle une émotion humaine qui n’existe peut-être pas dans les autres parties : un monde où la moindre photographie, le plus petit sourire semble réprimé pour ne pas donner de « mauvaises idées ». Le changement de direction d’un segment à un autre ne gêne en rien la cohérence de la critique politique, à l’image de la deuxième partie suite à la violence des Hommes/Chats envers les humains qui pourrait presque ressembler à un épisode de Black Mirror dans sa manière de questionner sur l’humain face à lui-même et ce qui le dépasse.

Bien évidemment, 10 years in Thailand fait parler de lui, car l’un des meilleurs cinéastes contemporains y participe : Apichatpong Weerasethakul. Sa partie se révèle être la moins surchargée en message politique mais le style reste inimitable, avec une capacité évidente à réfléchir sur le réel tout en invoquant une part de symbolique mystique. 10 years in Thailand est une œuvre qui essaye de dessiner les traits de tous les versants d’un même pays, autant ancestraux que modernes.

Montré en séance spéciale, le film manque d’épaisseur pour dépasser le statut d’essai mineur, et aurait mérité d’un peu plus d’approfondissement et de sophistication où il n’aurait pas été inimaginable de penser à un montage alterné entre les différentes parties, pour créer une certaine tension dont l’absence ne se mue malheureusement pas en hypnose. L’effet un peu low-cost de certaines parties, fait naître malgré tout une forme de beauté et de sincérité d’un projet dont le sujet semble inquiéter ses protagonistes. Objet cinématographique aux idées fleurissantes, à l’exécution balbutiante, mais dont l’existence s’avère pertinente.

Bande-annonce : Ten Years Thailand

Synopsis : 10 Years Thailand est un film omnibus invitant quatre réalisateurs thaïlandais à imaginer leur pays dans dix ans. Les quatre sont Aditya Assarat, Apichatpong Weerasethakul, Chulayarnnon Siriphol et Wisit Sasanatieng. Chacun contribue à un épisode qui, pris ensemble, sonnent un avertissement sur la situation politique actuelle en Thaïlande. Depuis 2014, le pays est gouverné par une dictature militaire qui a freiné la dissidence, l’expression publique, et la diversité de pensée. Un nouveau nationalisme est maintenant promu avec ses propres règles étroites de la pensée correcte et des actions correctes. Si cela peut continuer, à quoi ressemblera la décennie à venir?

[en séance spéciale au Festival de Cannes 2018]

10 ans en Thaïland (Ten Years in Thailand), un film de Aditya Assarat, Wisit Sasanatieng, Chulayarnnon Siriphol & Apichatpong Weerasethakul
Avec Boonyarit Wiangnon (Kaen), Kidakarn Chatkaewmanee (Man)
Producteurs : Andrew Choi, Ka-Leung Ng
Genre : Drame
Durée : 95 minutes
Date de sortie Prochainement

Thaïlande – 2018

Cannes 2018 : Joueurs de Marie Monge, l’amour plus qu’un jeu

La Quinzaine des réalisateurs offre à Marie Monge l’occasion de montrer l’étendue de son talent avec son premier film, Joueurs, porté par un duo magnétique. Le Festival de Cannes 2018 accueille beaucoup de talents émergents dont la cinéaste fait clairement partie.

Il est rare de voir à l’écran un film dans lesquels la femme est le personnage dont on s’inquiète le plus. Dans Joueurs, on découvre le deuxième personnage principal interprété par Tahar Rahim, à travers le regard de sa partenaire féminine. Après avoir joué la femme de Jean-Luc Godard dans Le redoutable, Stacy Martin repasse au centre de l’image dans ce film noir au scénario assez prévisible, mais pas moins convaincant.

La force du film ne repose pas vraiment dans l’intrigue, bien qu’elle soit captivante du début à la fin. La vraie intensité est provoquée par le jeu des acteurs parce que c’est eux qui attirent notre regard pendant plus d’une heure et demie. Le naturel de Tahar Rahim, toujours très convaincant en caïd, s’associe très bien à la douceur de Stacy Martin. Le duo d’acteurs fonctionne totalement à l’écran et l’alchimie passe autant entre eux qu’avec le spectateur qui saisit toute la force du lien qui les unit dès les premiers mots échangés. Ces premiers regards sont d’ailleurs brillamment marqués en image avec une opposition de la lumière pour les deux personnages. Au début, Ella est toujours dans des couleurs froides et bleues, et Abel dans des couleurs plus chaudes qui marquent son côté joyeux et plus excentrique que la vie que la jeune femme mène. Puis les couleurs s’inversent au fur et à mesure que leur relation avance. On voit notamment une scène de danse où Tahar Rahim passe des couleurs chaudes aux couleurs bleues en dansant, totalement à l’image du changement s’opérant dans sa vie. Addict aux jeux, il finit par quitter ce monde pour rassurer la femme qu’il aime. Mais on ne quitte jamais cet univers si facilement, ou en tout cas, rarement sans dettes.

Cette dichotomie se poursuit tout au long du film, montrant la rupture entre les deux mondes bien distincts des deux personnages. Malgré le fait que chacun essaie d’entrer dans celui de l’autre, les vieilles habitudes reviennent toujours. La fin, on la devine très rapidement parce que la réalisatrice s’inspire des codes du film noir et les traques sont maintenant habituelles du genre et pourtant, celles-ci restent efficaces. L’addiction aux jeux laisse souvent place à celle de l’amour pour deux personnages prêts à tout l’un pour l’autre, malgré les trahisons. S’il y a bien quelque chose qu’ils aiment plus que les jeux, c’est l’un et l’autre. Ensemble.

Synopsis : Lorsqu’Ella rencontre Abel, sa vie bascule. Dans le sillage de cet amant insaisissable, la jeune fille va découvrir le Paris cosmopolite et souterrain des cercles de jeux, où adrénaline et argent règnent. D’abord un pari, leur histoire se transforme en une passion dévorante.

[Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Joueurs, un film de Marie Monge
Avec Tahar Rahim, Stacy Martin, Karim Leklou et Bruno Wolkowich
Genre : Thriller
Distributeur : Bac Films
Durée : 1h 45min
Date de sortie : 4 juillet 2018

Nationalité française

Cannes 2018 : Cold War de Pawel Pawlikowski, une dolce vita maudite

Cold War de Pawel Pawlikowski nous est dévoilé dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2018. Comme pour Ida, l’esthétique de cette romance fragmentée par la guerre est à se damner. Les cadrages, la lumière, l’angle de prise, tout est d’une beauté d’orfèvrerie incroyable. Mais il est dommage que le montage en ellipse ne permette pas une meilleure immersion émotionnelle envers ces deux personnages singuliers.

La guerre froide est un loup de mer qui ne permet pas au cœur de se réchauffer. Comme les personnages de Cold War, le spectateur aurait aimé profiter encore plus de cette relation amoureuse maudite qui s’arrête, reprend, et vice et versa, dans la frénésie la plus totale. La beauté des personnages, leur angoisse mutuelle et leur osmose charnelle ne suffisent pas à pouvoir les ramifier. Seuls le temps et la guerre sont les décideurs de cette aventure aux quatre coins de l’Europe.

Que cela soit dans une troupe chantant la gloire de Staline, les bars jazzy de Paris ou même les recoins reculés de Berlin, Cold War déploie sa beauté foudroyante, enchante par le prisme de ce Noir et Blanc qui est révélateur d’une grande élégance, mais apporte également une touche de nostalgie au récit. Sous la fine lame de cette mise en scène qui essaye tant que mal d’articuler une relation amoureuse sous perfusion d’ellipse temporelle, Cold War aime jouer sur la symbolique. Chaque plan, chaque regard est sous l’égide d’une guerre froide où l’État semble être l’ombre d’un monstre et le reflet d’une retenue qui ne permet pas l’explosion des sentiments.

Comme une épée de Damoclès qui retiendrait toute ferveur à cette histoire, le minimalisme du montage achève cette idée que cette relation ne pouvait pas se dérouler par l’écoulement du temps, mais plutôt par sa fragmentation. Malgré toute la splendeur visuelle de l’œuvre, la romance est un cinéma de genre, qui a besoin de chair ou de tendresse, mais surtout d’incarnation pour pouvoir dévoiler tous ses secrets les plus inavoués et c’est bien la limite de Cold War. Les séquences fonctionnent, elles sont sensibles, magnifiques pour certaines, comme à Paris, mais l’ensemble donne l’arrière-gout de voir un roman photo, ou les souvenirs fragmentaires d’une mémoire qui ne souhaite pas se remémorer tous les instants d’une relation tumultueuse.

C’est enivrant, mais terriblement frustrant. Car on ne ressent pas la frustration des personnages. L’éclosion de leur colère, le miroitement de leurs échappées au bout du monde nous paraissent très lointaines. D’une chambre en plein Paris, sur une scène de spectacle ou dans les ruelles désertes d’une nuit lumineuse, Cold War s’inscrit dans sa propre quête formaliste mais désarme tous ses effets émotionnels. Elle, avec sa voix et sa chevelure blonde, lui, avec sa silhouette noble, nous éblouissent à certains moments. Elle chante mais paraît boudeuse et pleine d’énergie. Lui, un peu dandy sur les bords mais extatique dans ses sentiments langoureux.

C’est l’histoire d’une vie, de l’amour d’une vie sans que nos deux tourtereaux ne puissent y goûter pleinement. Au regard de Cold War, on y retrouve par moments cette classe qui exultait de La Dolce Vita de Federico Fellini, ce même pessimisme enchevêtré dans un costume un peu corseté, sans malheureusement la montée en exergue de la dramaturgie.

Extrait vidéo : Cold War

https://www.youtube.com/watch?v=7yus_N8VakA

Synopsis : Pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, un musicien épris de liberté et une jeune chanteuse passionnée vivent un amour impossible dans une époque impossible.

[En compétition au Festival de Cannes 2018]

Cold War (titre original : Zimna Wojna), un film de Pawel Pawlikowski
Avec Joanna Kulig, Agata Kulesza, Tomasz Kot, Jeanne Balibar, Cédric Kahn, Agata Kulesza, Borys Szyc
Genres : Drame, Romance
Distributeur : Diaphana Distribution
Date de sortie Prochainement
Durée : 1h 24min

Nationalités : Française, Polonaise et Britannique

Cannes 2018 : À genoux les gars d’Antoine Desrosières

Présenté dans la section Un certain regard du Festival de Cannes 2018, À genoux les gars fait partie des films totalement dans l’ère du temps. Après l’affaire Weinstein et la libération de la parole des femmes, Desrosières réunit tout ce dont on avait besoin pour continuer sur cette lancée grâce à deux jeunes actrices incroyables porteuses des plus grandes voix féministes.

La qualité du scénario d’Antoine Desrosières mêlé au talent naturel des deux jeunes actrices font du film À genoux les gars une provocation fine pleine de sincérité. Entre humour et émotion, le cinéaste fait de Inas Chanti et Souad Arsane les voix d’une jeunesse féministe que l’on se plaît à écouter et regarder. « Et pourquoi tu veux pas me sucer ? Parce que je suis féministe. » Desrosières interroge nos représentations sociales les plus ancrées pour le grand plaisir de la salle où résonnent les éclats de rire. En faisant une suite indirecte à son moyen métrage présenté en 2015, le trio continue sur sa lancée avec pour ce projet une écriture collective se refusant à baisser les yeux. Les filles parlent franchement, sans honte, sans se cacher et refusent à tout prix la domination patriarcale en balançant leurs mots aussi brutalement qu’elles le pensent. C’est sans compter sur l’art corrupteur et persuasif de ceux auxquels elles sont opposées dans ce match de boxe sans fin où le gagnant sera celui qui humiliera le plus l’autre. Mais le ring n’est que le reflet de la société contemporaine qui nourrit la honte des femmes par les actes scandaleux des hommes. La force féminine est ici autant un sujet que son impuissance face au patriarcat intégré. Inutile de préciser davantage la portée politique que ce film possède mais l’on retiendra que ce qui est marquant c’est justement qu’il est bien plus que ça.

Toute la mise en scène et le jeu des registres marquent véritablement les esprits, parfois plus qu’un long métrage moralisateur. Le don naturel d’Inas Chanti et Souad Arsane, que le réalisateur avait déjà dirigées en 2015 dans Haramiste, pour être sœurs et complices en jouant le rôle de deux ados pleines de contradictions, est tout à fait remarquable. On ne se lasse pas une seconde du comique de situation hilarant dont fait preuve la jeune Yasmina, c’est d’ailleurs lui qui l’aide à s’en sortir, avec sa sœur. A l’instar de son personnage central, c’est aussi cet humour et ce décalage qui poussent le film au plus haut. Le mélange de tons offre au film une puissance salutaire dont les actrices ont su se saisir pour former des personnages atypiques qui leur appartiennent.

Extrait : À genoux les gars

Synopsis : En l’absence de sa sœur Rim, que faisait Yasmina dans un parking avec Salim et Majid, leurs petits copains ? Si Rim ne sait rien, c’est parce que Yasmina fait tout pour qu’elle ne l’apprenne pas. Quoi donc ? L’inavouable… le pire… la honte XXL, le tout immortalisé par Salim dans une vidéo potentiellement très volatile.

[Un Certain Regard au Festival de Cannes 2018 ]

À genoux les gars, un film de Antoine Desrosière
Avec Loubna Abidar, Souad Arsane, Inas Chanti, Mehdi Dahmane, Sidi Mejai…
Genre : Comédie
Distributeur : Rezo Films
Durée : 1h38mn
Date de sortie : 20 juin 2018

Nationalité : Français

Cannes 2018 : Leto de Kirill Serebrennikov, l’embrasement du rock’n’roll

La sélection officielle de ce Festival de Cannes 2018 nous dévoile Leto de Kirill Serebrennikov, un film qui transpire le rock et sa furie. D’un point de vue plastique c’est un délice esthétique, doté d’un noir et blanc majestueux malgré quelques effets un peu cheaps. Politique, engagé et miraculeusement profond, Leto reste malgré tout trop concentré sur son visuel de papier glacé pour émouvoir et emporter totalement.

Leto est aux antipodes de ce que l’on pourrait imaginer du cinéma russe, un cinéma austère, froid voire déshumanisé. Là, la jeunesse, la folie furieuse d’en découdre avec les conventions, cette volonté de faire suinter les amplis ou même de faire dandiner le pied de jeunes filles en fleurs, fait de Leto une œuvre qui casse l’image qu’on aurait pu lui prêter. Oui, le cinéma russe n’est pas qu’un art de la sinistrose et de la tension sociale.

Même si Leto garde un aspect social pertinent qui n’idéalise pas la vie d’un rockeur (pauvre salaire de gardien) ; tout en cultivant son discours engagé politiquement dans un contexte qui voit ces groupes de rock grandir pendant la guerre froide, période où l’ennemi américain (et notamment sa musique) était extrêmement mal vu, le cinéaste sort les enceintes du carton et fait chanter ses personnages à tue-tête durant presque 2h de film. À la lisière du film de bandes, de la comédie musicale et du récit initiatique, Leto est un mélange des genres assez opportun, joyeux et gentiment punk qui manie parfaitement sa capacité à rassembler autour de lui. Il est difficile de ne pas penser notamment à Control d’Anton Corbijn : soit à cause de la présence de ce magnifique noir et blanc, soit par ce thème musical représentant l’évolution et la maturation d’un groupe de rock.

Derrière cette joie communicative, cette photographie incroyable, cette mise en scène de l’ensemble aux chorégraphies esthétiques dynamiques, Leto n’est pas un film à l’espérance outrageante et sans limite. Le personnage de Mike, rockeur en déclin, bien rangé dans sa famille un poil miséreuse avec Natasha, va voir en un nouveau venu, Viktor, la possibilité de transmettre une flamme qu’il n’a plus. Si quelques effets cheaps et adolescents viennent un peu désamorcer la puissance vivifiante de Leto, Kirill Serebrennikov crée en Mike un magnifique personnage, d’une sagesse à fleur de peau, d’un recul assez représentatif d’une époque et aussi et surtout, d’une tristesse tout en retenue.

Avec ses lunettes sur le nez, ses longs cheveux et une classe que l’on aperçoit au premier coup d’œil sur de grandes plages abandonnées, Mike est un spectre aussi pessimiste qu’attendrissant sur un mouvement rock moderne et mondialisé, un fantôme vivant mais qui ne ressent aucune aigreur à propos d’une jeunesse prête à écouter les conseils. Sous les joutes d’un dispositif de papier glacé, Leto a parfois du mal à trouver l’émotion, a des difficultés à rendre audible son trio d’amoureux qui ne sait pas sur quel pied danser et qui s’avère slalomer entre le respect mutuel et la responsabilité de famille. Et même si le film est un coup de pied dans la fourmilière, que son brulot célèbre la liberté de création et d’être dans un pays qui demande à ce que l’on chante à sa gloire, Leto sait très bien que chaque chose a un prix, et que des sacrifices sont inévitables pour pouvoir continuer à jouer de la gratte.

C’est ce qu’il y a de plus beau dans Leto, au-delà de la mise en scène de la musique : cette amitié entre Viktor et Mike, chacun représentant une manière d’appréhender la musique et le métier de musicien, s’affranchir des cases et des conventions ou s’accepter et comprendre la musique différemment. Les failles sont visibles, mais nous ne sommes pas obligés de les écouter. Comme dans un album de rock, il existe parfois de mauvaises chansons. Avec Leto, on retiendra les tubes et les morceaux plus intimistes, nombreux et qui font briller de mille feux les accords de ce festin rock’n’roll.

Bande-annonce : Leto

Synopsis : Leningrad. Un été du début des années 80. En amont de la Perestroïka, les disques de Lou Reed et David Bowie s’échangent en contrebande, et une scène rock émerge. Mike et sa femme Natacha rencontrent le jeune Viktor Tsoï. Entourés d’une nouvelle génération de musiciens, ils vont changer le cours du rock’n’roll en Union Soviétique.

[Compétition officielle au Festival de Cannes 2018]

Leto, un film de Kirill Serebrennikov
Avec Irina Starshenbaum, Teo Yoo, Roman Bilyk…
Genre : Drame, Musical
Distributeur : Kinovista/Bac Films
Durée : 2h 06 min
Date de sortie : Prochainement

Nationalité russe, française.

 

Cannes 2018 : Les Confins du monde de Guillaume Nicloux, l’Indochine comme tombeau

Comme dans Valley of Love, le personnage de Les confins du monde est à la recherche d’un fantôme initiatique. Guillaume Nicloux sonne le premier électrochoc du festival de Cannes 2018, dans la section de la Quinzaine des réalisateurs avec un film âpre, sec et violent, ponctué d’une imagerie aussi ésotérique que cadenassée.

Guillaume Nicloux continue à faire avancer son cinéma dans un retranchement encore plus spectral qu’à l’accoutumé dans lequel ses personnages plongent à corps perdus dans une quête initiatique et existentialiste. Alors que la Californie était les entrailles du souvenir d’un fils disparu, l’Indochine devient le tombeau d’un militaire ayant vu son frère et la femme de ce dernier tués et torturés pendant les insurrections japonaises en 1945. Ce qui fascine Guillaume Nicloux dans cette démarche artistique ce n’est pas tant la finalité de la vengeance ni de la découverte d’un mystère, mais la fusion entre l’Homme et son environnement ; c’est de faire ressentir l’espace de la manière la plus ésotérique voire organique qui soit pour que l’expérience devienne totale dans une jungle propice à tous les vices.

Mais en rentrant plus profondément dans cet univers « impitoyable », le personnage d’un Gaspard Ulliel habité et au porte de la folie, s’enfonce encore plus dans la folie et la primitivité de sa condition. L’armée est un endroit clos, où la promiscuité physique et mentale se délite face à la peur d’une mort se trouvant derrière chaque tronc d’arbre. Les confins du monde aurait pu simplement représenter la guerre et la bataille entre deux entités aux raisons différentes. Plutôt que de mettre son film dans un manichéisme qui s’avère parfois obligatoire dans les films de « guerre », le cinéaste français rend quasiment invisible l’ennemi opposé, notamment le dénommé Vo Binh qui est le centre de toutes les pensées d’un Robert Tassen en quête de vengeance.

Ce sentiment d’insécurité renforce l’aspect mystique de l’œuvre, et accentue le fait de voir ses hommes se ramifier derrière les pires atrocités sans que rien ne puisse les juger moralement ou judiciairement. La jungle, filmée sous toutes ses coutures, avec une précision d’orfèvre et une photographie sublime, devient le centre névralgique d’une bataille intérieure, et représente le cerveau cabossé ou l’esprit tourmenté de Robert Tassen. Les confins du monde est un exercice de style assez périlleux, complaisant dirons les plus réfractaires à l’œuvre, mais qui distille sa violence graphique avec une certaine maîtrise. Le film ne dissimule rien, que ça soit les corps encore en vie, les corps en érection ou en plein rapport sexuel ou ceux démembrés et déchiquetés par la guerre.

Derrière cette quête mentale qui trouve son paroxysme par l’effluve épidermique d’une violence gore outrancière, ses soubresauts sanguinolents permettent d’accompagner avec puissance la vision mortifère d’une zone où la priorité est de rester en vie. Cette représentation de la violence est la symbolique de l’état en friche de la conscience malade de son protagoniste principale, à l’image du parti pris d’un film tel que A Beautiful Day de Lynne Ramsay. Comme en témoigne cette première scène qui nous dévoile un Robert Tassen, seul survivant à un génocide, englouti par une masse de corps ensanglantés et informes, Les Confins du monde est une parenthèse désenchantée à l’humanité : la cloison entre l’Homme et l’animal éclate pour ne faire qu’un à l’image des rapports hommes/femmes qui ne sont que de simples effusions charnelles et destructrices.

Ce Cannes 2018 a sans doute trouvé son Only God Forgives à lui : une quête vengeresse qui lorgne vers le cinéma de genre initiatique oppressante à défaut d’être subtile et théorique, où la mise en scène quadrille avec habilité et austérité une violence naturaliste et percutante. C’est l’épuration totale d’un état de transe, où la réalité et le rêve s’accompagne dans la noirceur la plus aveugle.

Bande-annonce : Les Confins du monde

Synopsis : Indochine, 1945. Robert Tassen, jeune militaire français, est le seul survivant d’un massacre dans lequel son frère a péri sous ses yeux. Aveuglé par sa vengeance, Robert s’engage dans une quête solitaire et secrète à la recherche des assassins. Mais une rencontre avec Maï, une jeune indochinoise, va bouleverser ses croyances.

[Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2018]

Les Confins du monde, Un film de Guillaume Nicloux
Avec : Gaspard Ulliel, Guillaume Gouix, Lang-Khê Tra, Gérard Depardieu…
Distributeur : Ad Vitam
Genre : Historique, Guerre
Durée : 1h43
Date de sortie : Prochainement

Nationalité française