Cannes 2018 : Ten Years in Thailand, une prise de parole politique

Alors que le Festival de Cannes 2018, que cela soit avec Donbass, Rafiki ou même Leto, exorcise la représentation de la politique dans les œuvres dévoilées, 10 years in Thailand continue à tracer ce sillon. 4 réalisateurs, 4 sketchs, 4 visions du cinéma face à une dictature thaïlandaise grandissante.

La Thaïlande est en pleine mutation. Face à un gouvernement qui prend de plus en plus la main sur l’espace vital du pays, plusieurs réalisateurs ont essayé de disséquer et dessiner les traits de l’avenir de cette Nation dans une dizaine d’années. Sans qu’il y ait de lien ni de continuité entre ces 4 petits segments, le film est d’une fraicheur assez saisissante : on passe d’un genre à un autre. On y voit un naturalisme cotonneux et dénonciateur d’une certaine morosité, une partition SF où des Hommes/Chats chassent les humains à leur odeur ou même l’imagerie kitsch et 70’s d’une secte burlesque et envoutée qui envoie les humains se faire exterminer comme de la vulgaire viande.

Le propos est assez clair : 10 years in Thailand défend la liberté d’expression, la liberté de pouvoir aimer sans raison ni justification ou de pouvoir exister sans distinction, et combattre l’asservissement à l’armée. C’est fort, parfois simple comme l’envoi d’une lettre à la poste. À l’image de ce premier segment, qui derrière son apparente simplicité, voit se nicher en elle une émotion humaine qui n’existe peut-être pas dans les autres parties : un monde où la moindre photographie, le plus petit sourire semble réprimé pour ne pas donner de « mauvaises idées ». Le changement de direction d’un segment à un autre ne gêne en rien la cohérence de la critique politique, à l’image de la deuxième partie suite à la violence des Hommes/Chats envers les humains qui pourrait presque ressembler à un épisode de Black Mirror dans sa manière de questionner sur l’humain face à lui-même et ce qui le dépasse.

Bien évidemment, 10 years in Thailand fait parler de lui, car l’un des meilleurs cinéastes contemporains y participe : Apichatpong Weerasethakul. Sa partie se révèle être la moins surchargée en message politique mais le style reste inimitable, avec une capacité évidente à réfléchir sur le réel tout en invoquant une part de symbolique mystique. 10 years in Thailand est une œuvre qui essaye de dessiner les traits de tous les versants d’un même pays, autant ancestraux que modernes.

Montré en séance spéciale, le film manque d’épaisseur pour dépasser le statut d’essai mineur, et aurait mérité d’un peu plus d’approfondissement et de sophistication où il n’aurait pas été inimaginable de penser à un montage alterné entre les différentes parties, pour créer une certaine tension dont l’absence ne se mue malheureusement pas en hypnose. L’effet un peu low-cost de certaines parties, fait naître malgré tout une forme de beauté et de sincérité d’un projet dont le sujet semble inquiéter ses protagonistes. Objet cinématographique aux idées fleurissantes, à l’exécution balbutiante, mais dont l’existence s’avère pertinente.

Bande-annonce : Ten Years Thailand

Synopsis : 10 Years Thailand est un film omnibus invitant quatre réalisateurs thaïlandais à imaginer leur pays dans dix ans. Les quatre sont Aditya Assarat, Apichatpong Weerasethakul, Chulayarnnon Siriphol et Wisit Sasanatieng. Chacun contribue à un épisode qui, pris ensemble, sonnent un avertissement sur la situation politique actuelle en Thaïlande. Depuis 2014, le pays est gouverné par une dictature militaire qui a freiné la dissidence, l’expression publique, et la diversité de pensée. Un nouveau nationalisme est maintenant promu avec ses propres règles étroites de la pensée correcte et des actions correctes. Si cela peut continuer, à quoi ressemblera la décennie à venir?

[en séance spéciale au Festival de Cannes 2018]

10 ans en Thaïland (Ten Years in Thailand), un film de Aditya Assarat, Wisit Sasanatieng, Chulayarnnon Siriphol & Apichatpong Weerasethakul
Avec Boonyarit Wiangnon (Kaen), Kidakarn Chatkaewmanee (Man)
Producteurs : Andrew Choi, Ka-Leung Ng
Genre : Drame
Durée : 95 minutes
Date de sortie Prochainement

Thaïlande – 2018

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.