Portrait : Nicolas Winding Refn, l’égo visionnaire

Retour sur un cinéaste d’une part reconnu, adoré, adulé, analysé, passionnant bon nombre de spectateurs, et d’autre part méprisé, detesté, remis en question, et en ennuyant d’autres, Nicolas Winding Refn. CineSeriesMag a pu le rencontrer et l’interviewer, et l’a élu comme étant l’une des personnalités de l’année 2016. Retour donc sur NWR, un cinéaste, un auteur visionnaire, un ego, un homme…

Adulé par certains, détesté par d’autres, Nicolas Winding Refn a été au centre de nombreuses discussions de cinéphiles, cinéphages, et autres aficionados du grand écran ces dernières années. Notamment en 2016, année pendant laquelle sa nouvelle oeuvre The Neon Demon a été dévoilée, d’abord au Festival de Cannes, puis en salles le 8 juin 2016. Son nouveau film a quelque peu partagé les critiques certes (notamment les rédacteurs de CineSeriesMag – voir les retours positifs ici & ici et la critique négative ici), mais une chose est sûre, Nicolas sait faire parler de lui. Car Refn, c’est aussi la mise en avant d’un auteur, d’un « je », d’un moi et même de son surmoi. Un auteur, un esthète qui travaille la monstruosité humaine, la brutalité, la primalité, la masculinité et récemment la féminité.

Car c’est l’humain et ses méandres qui intéressent le cinéaste danois. De l’esclave viking qui va devoir faire son sacrifice ultime pour sauver un enfant (Valhalla Rising, 2009), des dealers et autres bonnets liés à la drogue qui doivent faire face à leur réalité précaire dans leur propre milieu et dans le monde (la trilogie Pusher, 1996 – 2005), à un chauffeur expert taciturne cherchant à repenser son existence, à tenter d’établir véritablement sa place dans le monde des vivants via l’amour qu’il a pour une mère et son fils (Drive, 2011), ou encore à une jeune fille qui cherchera elle aussi à trouver sa place parmi les étoiles dans une Los Angeles empli d’ombres et de figures ténébreuses parfois cachées en pleine lumière (The Neon Demon, 2016), l’existence humaine occupe une place importante dans l’œuvre de Nicolas Winding Refn.

Dans leur tentative de forger leur place dans le monde, ses héros et sa récente héroïne devront passionner et mettre à l’épreuve leur chair. Dans The Neon Demon, Jesse va devoir apprendre à briller et partager toute sa lumière – timidement contenue – avec les autres, avec son public. Le driver de Drive va apprendre à sourire, à être heureux, en rendant heureux une mère devenue veuve et son fils, des voisins qui sauront lui rendre son bonheur. A l’inverse, dans Only God Forgives (2013), le héros, nommé Julian, échoue à se passionner physiquement face à une danseuse exotique, et avec sa « copine » (louée), ou encore à tenir tête à sa mère dangereusement dominante. Que le héros se passionne ou échoue à le faire, il devra tout de même souffrir dans sa chair. Le viking de Valhalla Rising devra faire le sacrifice ultime ; le driver se fera poignarder mais survivra ; Jesse, qui était dévorée des yeux par ses rivales, le sera littéralement par les mêmes personnes qui espéraient obtenir sa lumière, sa beauté ; Julian, héros masculin déchu qui ne suivra pas les ordres de sa mère qui l’auraient aidé à s’accomplir, va accepter une perte symboliquement importante (les mains représentant les pouvoirs du héros chez certains tels que George Lucas, mais illustrant ici la perte de l’identité selon Refn) dans sa chair : il se fera couper les bras volontairement ; dans Pusher (1996), le héros – passionné par sa relation amoureuse ambiguë – sera torturé, mais réussira à se libérer ; Bronson du film éponyme de 2008 apporte une autre alternative au jeu de ces éléments, il se passionne via les relations sexuelles mais aussi et surtout dans le combat (avec des animaux, des policiers, et caetera), et donc dans les souffrances de sa chair. Ainsi les extrêmes se rencontrent et s’embrassent. NWR déclara d’ailleurs dans une vidéo making of d’Only God Forgives : « violence is like sex. It’s all about the buildup ». De quelle accumulation parle le cinéaste ? Celle des sentiments extrêmes et qui semblent opposés ? Ou celle des doutes qui peuvent être à l’origine de ces mêmes affects ?

Le doute peut ronger les humains. Et s’il habite les personnages de Refn, il est aussi important chez le cinéaste danois. Le documentaire My Life Directed by Nicolas Winding Refn, réalisé par sa femme Liv Corfixen, sorti en février 2015, expose NWR en proie à des doutes quotidiens concernant chacun de ses choix, artistiques ou personnels : a-t-il bien fait de se lancer sur ce film ? A-t-il bien fait de déplacer toute sa famille jusque Bangkok ? Le réalisateur doute, pleure, s’énerve, passant ainsi d’un extrême à un autre en de très courts laps de temps ; on le voit aussi se terrer dans un profond mutisme, puis s’amuser avec ses enfants. NWR semble être à l’image de ses personnages, ou alors est-ce l’inverse ? Le documentaire le présentait aussi gêné à l’idée d’être filmé, durant de très longues périodes et dans des moments sans gloire parfois. Cette gêne pourrait nous paraître paradoxale lorsqu’on connaît aussi l’importante place médiatique de Nicolas, et sa capacité à faire parler de lui et se mettre en avant dans des circonstances improbables.

Ci-dessous la bande-annonce de

My Life Directed by Nicolas Winding Refn

En effet, l’égo – assez volumineux si tant est qu’on accepte qu’un égo ait une taille – de Refn est bien connu, et se matérialise sous bien des formes. Cette année, NWR a notamment parrainé la restauration de Zombie, soit la version européenne du film de George A. Romero, Dawn of the Dead, signée par Dario Argento en 1979. Refn et Argento ont donc présenté cette version restaurée au festival de Venise (qui s’est déroulé du 31 août au 10 septembre 2016). Le Blu-Ray (4K) doit sortir le 17 novembre. Et que remarque t’on sur le visuel (ci à droite) ? Que sont les premiers mots que l’on lit en haut de l’affiche ? « Nicolas Winding Refn presents » avec un visuel aux couleurs rappelant celles utilisées par Argento dans nombre de ses films, mais le visuel appelle à penser à d’autres affiches… Celles d’un certain The Neon Demon (voir visuel ci-dessous à gauche)… Aussi cette mise en avant de sa personne sur l’affiche expose un élément important du cinéaste, sa cinéphilie.

En octobre 2015, Refn a publié L’Art du Regard, un livre contenant sa longue collection d’affiches personnelles. Un ouvrage au prix de 80 euros qui a permis au cinéaste de faire parler de lui dans le double domaine qu’est le livre de cinéma. Car Nicolas est un cinéphile, et il l’expose, via la publication de ce livre, mais aussi par d’autres actions telles que le parrainage de la version européenne restaurée de Zombie, mais pas seulement. NWR a interviewé des réalisateurs, parfois ces entretiens font partie d’édition collector – on pense notamment à sa rencontre avec William Friedkin (qui sera accompagné par NWR lors de sa masterclass à Copenhague), ou encore à celle Tobe Hooper présente dans les bonus du Blu-Ray de Massacre à la Tronçonneuse version restaurée. Refn proposait notamment à Hooper de produire son prochain film, une proposition que n’avait pas déclinée le réalisateur texan. L’appropriation que fait Refn de ses amours/passions de cinéphiles ne s’arrête pas là. Le cinéaste danois, qui avait été l’hôte d’honneur du festival de Cannes en 2015 en avait donc profité pour parler du film en public, n’oubliant pas de se mettre en avant plus ou moins subtilement (vous aurez saisi je pense l’ironie de cette phrase) :

« C’est en voyant Massacre à la Tronçonneuse que le cinéma m’a trouvé. »

Sa déclaration ferait presque de lui un prophète (auto-titré) du cinéma, envoyé par le septième art pour nous présenter ses Visions. Si ces mots ne sont pas sans ironie, ils ne sont pourtant pas sans vérité. En effet, il faut rappeler que l’imagerie de Nicolas Winding Refn est multiple. Comme le note Télérama, le cinéaste est passé d’une image de cinéma-vérité dans Pusher à une esthétique glacée, hyper-sophistiquée, colorée, telle qu’on peut l’observer dans The Neon Demon. Valhalla Rising est un film plus important qu’on ne croit dans la carrière du réalisateur. Le long métrage proposait des images partagées entre violence crue filmée caméra à l’épaule ; plans abstraits colorés ; plans fixes picturalisant presque le film ; et d’autres stylisés avec des décors constitués par un minimum d’éléments (voir le voyage des vikings) présentant une imagerie poétique et minimaliste – à tel point qu’on penserait la séquence comme étant une scène de théâtre filmée pendant sa représentation.

Son odyssée viking ne signe pas un retour aux sources pour Refn, qui serait notamment constituée par les images du cinéma-vérité. Non, ce voyage expose toutes les imageries matrices de l’œuvre du cinéaste. Toutes les visions de Refn, passées, présentes et futures, y sont. Des procédés théâtraux à l’abstraction stylisée, de l’hyper-violence à celle plus terre-à-terre du quotidien, le cinéma multiple de Refn peut donc être observé en ce film source qu’est Valhalla Rising.

Avec The Neon Demon (voir la bande-annonce ci-dessus), le cinéaste a travaillé son imagerie du côté du léché, de l’hyper-sophistication, du coloré, du pictural (via la proposition de tableaux) et de l’abstrait. Il a aussi cessé de travailler des personnages principaux masculins pour traiter le féminin et les problèmes rencontrés par le genre, notamment la représentation/médiatisation des corps féminins. Thématiquement le cinéaste progresse ainsi sur la représentation des corps genrés : il passe par exemple d’un criminel bagarreur furieux et parlant beaucoup (Bronson) à un guerrier silencieux avec son sens du respect (Valhalla Rising), du héros viril taciturne et tranquille (Drive) au mâle impuissant (Only God Forgives), pour en arriver à une jeune femme pure et lumineuse (The Neon Demon). On peut ainsi se demander si son prochain film mettra en scène un personnage féminin ténébreux. Ou alors peut-être celui-ci a déjà trouvé sa place en la personne de Jenna Malone, l’une des « vampires » du film, véritable nemesis de la jeune héroïne, qui, comme tous les personnages du cinéaste, cherche sa place dans ce cosmos d’artifices. L’évolution du cinéaste en serait-elle donc arrivée au point où un film ne suit plus un héros, mais un autre, l’anti-héros ? C’est-à-dire que Refn en arriverait à contenir les deux opposés en un film ? Qu’en sera-t-il de la suite ? Jusqu’où iront les visions de Refn ? Reviendra-t-il au cinéma vérité pour approfondir cette imagerie qu’il adore tant ? Ou en proposera-t-il une nouvelle ? On sait son goût pour la musique classique, et surtout pour les ambiances électroniques constituées depuis plusieurs films par le génial compositeur Cliff Martinez. NWR mettra-t-il de côté ce son ?

Si Nicolas Winding Refn a été l’une des personnalités de 2016, dans le monde du cinéma (avec il faut le dire beaucoup d’événements lui étant liés en 2015), qu’en sera-t-il en 2017 ?

Peut-être pouvons-nous trouver des éléments de réponse

dans l’interview de NWR par Olivier Père ci-dessous :

https://www.youtube.com/watch?v=OjR5vFNuodo

 

Festival

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Deauville 2026 : I’ll Be Gone in June, le crépuscule d’un monde

Comment les Européens perçoivent-ils l'Amérique ? Et comment ce pays, ancienne terre d'immigration, accueille-t-il les étrangers dans un contexte troublé ? Ce sont les questions que posent, en creux, le premier long-métrage de Katharina Rivilis. Avec "I'll Be Gone in June", la cinéaste allemande signe un récit d'apprentissage à la fois âpre et lumineux, tourné dans le désert du Nouveau-Mexique, sur fond de traumatisme post-11 septembre. Une œuvre très personnelle qui touche par sa sensibilité.

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.