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Solo : A Star Wars Story, de Ron Howard : quand l’insipide devient amer

Solo : A Star Wars Story est enfin sorti, après un tournage chaotique et une campagne marketing douteuse, à l’image d’un projet dès son annonce indésirable que l’on était en droit de redouter. Si le résultat n’est en soi pas catastrophique, c’est davantage ce qu’il fige dans la mythologie « Star Wars » qui a de quoi faire rager. Insignifiant mais lourd de conséquences.

Avec « Solo », Ron Howard s’écarte de la science-fiction space-opéra pour proposer un mélange – sur le papier intéressant – entre film de gangsters, film de braquage et western. Les références à ce dernier genre sont nombreuses, avec des séquences de bars animés par les jeux d’argent, des duels, ou encore des gros plans sur les pistolets à la hanche avec la main prête à dégainer. Certaines idées de cadrage et de réalisation sont donc intéressantes, mais auraient cependant mérité d’être mieux exploitées : le braquage se déroule comme n’importe quel braquage, les références au western manquent de subtilité, et l’aspect « film de gangster » est traité de la façon la plus classique possible en reprenant tous les codes bien connus du genre.

Là est le premier défaut de Solo : tout est prévisible, aucune trahison ni retournement de situation ne surprend réellement, et l’usage répété du twist scénaristique n’est jamais justifié sinon pour faire avancer l’histoire sans que l’on comprenne vraiment les motivations des personnages. Cela coïncide avec un problème global de rythme : non, on ne s’ennuie pas, mais tout s’enchaîne si vite que l’on n’a jamais le temps de profiter d’une scène, d’un paysage, de la construction d’un personnage ou d’une relation. En 2h15, tout trouve réponse. Tout ce qui participe de la mythologie du personnage de Han Solo est présent dans ce maigre laps de temps, comme s’il n’avait rien vécu d’autre avant et encore moins après, jusqu’à sa rencontre avec Luke dans l’épisode IV. Du nom « Solo » à sa rencontre avec Chewbacca et l’origine du surnom « Chewie », en passant par son amitié naissante avec Lando et l’acquisition du Faucon Millénium : tout est là, en un temps record, s’enchaînant si vite que l’on peine à en prendre la mesure.

La question qui se pose est celle du besoin d’explication. Tout doit-il toujours être expliqué ? Car à vouloir tout expliquer, ce que l’on gagne en détails et connaissances, on le perd en magie. Et dès lors domine un sentiment de frustration, de déception, de « Ah ? C’est tout ? ». Car certaines explications sont si simplistes qu’elles frôlent le ridicule et ternissent l’aura du personnage, complètement démythifié. Non pas que ce ne soit pas réaliste ou cohérent, Han Solo étant après tout un simple humain à qui certaines choses déterminantes peuvent arriver de la manière la plus fortuite et banale du monde (c’est le cas pour nous tous) ; mais c’est que le personnage tel qu’on le découvre dans le premier film se suffisait à lui-même. Il aurait mieux valu ne pas savoir, tant Solo ne permet ni une relecture du Han des autres films, ni une meilleure compréhension de sa psychologie et de pourquoi il agira de telle ou telle façon par la suite. On ne sent ni progression ni remise en question chez le personnage, d’où l’impression d’assister à une suite de péripéties insignifiantes qui n’ont de toute manière aucun impact durable sur le personnage ou l’univers. En cela, Solo : A Star Wars Story est tristement vain.

En outre, impossible de ne pas parler de l’aspect technique du film qui oscille entre le satisfaisant et l’inadmissible. Si les effets spéciaux sont tout de même réussis, les visuels sont gâchés par des fonds verts abusifs et une lumière mal gérée qui fait qu’il est parfois difficile de distinguer les visages dans les environnements sombres ou même en contre jour. Ajoutons à cela certains flous douteux et une impression constante de cache-misère (effets de fumée sur-utilisés, obscurité) et l’on obtient un Star Wars formellement laid, à la photographie ratée qui n’a plus cette touche organique et naturelle que la nouvelle trilogie a pourtant eu la bonne idée de remettre en avant. On notera néanmoins l’usage intéressant et de plus en plus récurrent de la caméra-épaule, mise à l’honneur dans Rogue One pour appuyer l’immersion du champ de bataille, bien que plus discrète ici.

Malgré ces nombreux défauts, tout n’est pas à jeter, loin de là. À considérer les caractéristiques intrinsèques du film, Ron Howard n’accouche définitivement pas d’un mauvais film. Tout comme le mélange des genres (qui aurait gagné à être mieux exploité), il y a certaines idées plutôt novatrices que l’on se consolera de retenir. Premièrement, le retour d’une dimension politique qui, quoi qu’on en pense, a su montrer son importance dans la prélogie du début des années 2000. Même si le contexte politique n’est ici qu’effleuré et les enjeux pas toujours clairs, on a au moins l’impression que les personnages se battent pour une cause qui les dépasse (et pas seulement pour une histoire d’amour lambda, heureusement écourtée). Alors oui, les conséquences de chaque décision sont (pour l’instant ?) difficiles à appréhender, mais cela participe au moins au développement de l’univers.
Autre point positif, la profusion de nouveaux designs, allant des armures aux véhicules, en passant par les créatures aliens relativement inventives ; même si encore une fois, cela donne parfois l’impression de « trop-plein », de surenchère, si bien qu’on perd en familiarité avec l’univers connu. Mais ça a le mérite de donner de nouvelles choses à voir, d’être quelque peu dépaysant.

Enfin, on retiendra deux bons personnages : Beckett, qui même s’il est écrit avec les pieds (quelqu’un a-t-il, en fin de compte, compris ses motivations ?) est campé par un Woody Harrelson toujours plein de charisme et de classe, et dont la relation presque paternelle avec Han Solo est intéressante ; et puis il y a L3-37, le droïde du film, dont la voix féministe sonne juste et qui a sans doute les meilleures lignes de dialogue, étant le personnage le mieux écrit et donc paradoxalement le plus humain.

Malheureusement le casting fait dans l’ensemble pâle figure. Alden Ehrenreich est moins catastrophique que prévu mais souffre d’un charisme inexistant et de mimiques maladroitement forcées. Le spectre de Harrison Ford plane irrémédiablement sur lui et sur le film tout entier. Ford savait être arrogant ou prétentieux tout en conservant l’image du bad boy charmeur. Ici, Ehrenreich passe surtout pour un frimeur tête à claques dont l’attitude et l’humour créent plus de gêne qu’autre chose. Pour le reste, le jeu d’acteur n’est pas mauvais mais se voit gâché par une écriture pauvre et superficielle, qui ne donne pas l’occasion au spectateur de nourrir quelconque intérêt pour les personnages et encore moins de s’attacher à eux. De plus, certains d’entre eux sont placés là de force, sans subtilité aucune, et l’on comprend immédiatement qu’ils n’ont de raison d’être que pour une exploitation ultérieure, dans de prochains longs-métrages ou dans le cadre de séries. En l’état, leur apparition n’est pas justifiée et confine plutôt à l’incompréhension.

L’interrogation principale que pose Solo est donc : « mais à quoi cela sert-il ? ». Si Rogue One avait le mérite de faire le liant entre deux trilogies en exploitant une période creuse de la chronologie, le film de Ron Howard ne fait rien avancer. Par exemple, c’eût été plus intéressant de savoir comment Lando est passé de petit joueur magouilleur à administrateur d’une cité dans les nuages, plutôt que d’expliquer comment Han Solo est passé de voyou solitaire à… voyou solitaire assis dans une cantina de Tatooine. Rien n’a changé, tout compte fait. Aucune progression, sinon du remplissage.

Solo : A Star Wars Story n’est pas un mauvais film en lui-même, mais un projet dont on se serait bien passé tant il semble ternir un mythe qui n’avait pas besoin d’être expliqué. C’est donc son caractère révisionniste qui fait sa faiblesse, plus que ce qu’il propose cinématographiquement. Il n’en demeure pas moins une œuvre sans ambition ni passion, sans saveur et paresseuse ; une impression de service minimum alliée à un fan service outrancier que les quelques bonnes scènes d’action ne peuvent compenser. Du divertissement correct ; pour la magie « Star Wars », on repassera.

Bande-annonce : Solo : A Star Wars Story

Synopsis : Au cours de périlleuses aventures dans les bas-fonds d’un monde criminel, Han Solo va faire la connaissance de son imposant futur copilote Chewbacca et croiser la route du charmant escroc Lando Calrissian… Ce voyage initiatique révèlera la personnalité d’un des héros les plus marquants de la saga Star Wars.

Solo: A Star Wars Story – Fiche technique

Réalisation : Ron Howard
Scénario : Lawrence Kasdan et Jonathan Kasdan, d’après des personnages créés par George Lucas
Interprétation : Alden Ehrenreich, Donald Glover, Woody Harrelson, Emilia Clark..
Durée : 135 min
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 26 mai 2018

États-Unis – 2018

Le Barbare et la Geisha, le « film japonais » de John Huston débarque en Blu-ray

Cette semaine sont sortis en version remastérisée deux films de John Huston, Dieu seul le sait et, Le Barbare et la Geisha, considéré par son réalisateur comme son « film japonais » avec John Wayne dans le rôle de Townsend Harris, premier consul général américain au Japon.

Synopsis : Le Président Pierce envoie Townsend Harris au Japon pour y servir de consul américain. Il y découvrira le racisme de la population à l’égard des occidentaux, mais aussi l’amour d’une jeune geisha.

États-Unis / Japon : Huston tout en nuances avec une dose d’optimisme

On aurait pu s’attendre à une japonaiserie de plus de la part d’Hollywood avec acteurs grimés et accents imités. Mais déjà le titre sonne juste : Le Barbare et la Geisha. Comme l’écrit le journaliste Jake Adelstein (premier gaijin – étranger – ayant intégré la rédaction japonaise du reconnu Yomiuri Shinbun) dans Tokyo Vice, nombreux sont ses collègues et connaissances japonais à l’avoir qualifié – parfois insulté – de « barbare ». Loin d’être un cliché hollywoodien, le titre du film présente donc une vision réellement japonaise du nord-américain et annonce l’un des deux points de vue du film, celui de la Geisha Okichi chargée par son maître de surveiller les activités de Townsend Harris sous couvert d’une autre mission consistant à veiller au bon plaisir de ce « barbare » et de son interprète Henry Heusken. Et puis, ne l’oublions pas : Le Barbare et la Geisha est un film de John Huston, scénariste et réalisateur d’une grande intelligence et d’une importante curiosité. Ouvert sur le monde, le cinéaste désirait faire avec ce métrage son « film japonais ». Pour se faire, la production lui permet de tourner l’ensemble du long métrage au Japon. Attention, si cela participe formidablement à la vision créatrice et artistique du film, c’est aussi une manière pour Hollywood de s’implanter davantage dans ce pays dont la population admire les films étrangers. S’il n’a pas pu travailler avec une équipe japonaise, le cinéaste s’entoure d’un grand réalisateur japonais, Teinosuke Kinugasa (notamment réalisateur de La porte de l’enfer qu’a admiré Huston), pour superviser le script et notamment le consulter et le corriger en cas d’erreur historique ou de virage raté dans la japonaiserie. Nous pouvons aussi remarquer que l’équipe technique est complétée par Kisaku Itô et Mitsuo Hirotshu, deux artisans importants du cinéma japonais.

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Townsend Harris (John Wayne) et son interprète (Sam Jaffe) découvrent les joies du Saké avec Okichi (Eiko Ando)

Cela, car Huston tient à ce film, qu’il dédie tel un hommage à ce pays qui l’impressionne et qui passionne sa curiosité. Ainsi, le métrage démarre sur le point de vue de la Geisha Okichi qui va guider le récit avec sa douce voix en off. Point de vue complété par une vision objective du récit, soit celle du cinéaste, qui s’attachera notamment à capter les péripéties de l’Histoire : les difficultés du Consul Général américain à être considéré comme tel au Japon et à rencontrer le Shogun (soit le leader du pays) ; les discussions entre le gouverneur Tamura et ses disciples ; soit, tout ce dont Okichi n’a pu être témoin. Ce double jeu de regard – et même tripe si l’on compte celui du consultant – permet à l’occidental Huston de s’assurer une représentation juste, car toute en nuance, du Japon. Entre les naufragés américains décapités par les samouraïs et le premier traité États-Unis/Japon signé avec la menace des canons du commodore Perry, ou encore l’inhospitalité que subit Harris qui ne va pas s’arranger lorsque des marins américains malades vont – à cause d’un malheureux malentendu – apporter la choléra sur les côtés du pays, Le Barbare et la Geisha ne tend pas à cacher les ténèbres de son récit historique, qu’importe le parti auquel elles sont liées. Au contraire, Huston en souligne la tragédie avec l’ironie qu’on lui connaît. Jamais cette ironie ne cède au cynisme, le film de John Huston tend même à mettre en avant une forme d’optimisme humaniste dans cette rencontre difficile suivie par la naissance d’une amitié non moins éprouvante entre l’Orient et l’Occident. On notera tout de même que le représentation des aides de camps chinois du Consul Général et de son interprète vire à une ou deux reprises à la chinoiserie. Enfin, il faut souligner la justesse du choix de John Wayne dans le rôle de Harris. L’interprète en fait un homme de dialogue, un pacifiste sur-optimiste et borné dont l’entêtement est exacerbé par le caractère hardi – et alors souvent inconséquent – qu’on a pu remarquer dans d’autres rôles du bonhomme ; caractère alors rattaché à son autre formidable capacité de performer le poids de la tragédie sur ses épaisses et pourtant si fragiles épaules humaines. Cela comme peu ont réussi à le faire.

Sur le Blu-ray

L’édition proposée par Rimini est soignée. Concernant la copie du film, les contrastes semblent avoir été poussés, révélant un certain nombre de nuances dans les scènes obscures, et étouffant dans une forme de pénombre bien des éléments (des corps sont noyés dans une obscurité ; même le visage de Wayne tend à s’effacer parfois) dans des scènes de jour. De façon générale, la copie remastérisée est donc correcte mais on espère qu’elle n’en demeure pas la version définitive. L’éditeur propose de découvrir le film en version française 2.0, originale 2.0 et 5.1. Le test a été fait en 5.1, dont le rendu surround est efficace, tant la formidable musique originale vous embrasse pour mieux vous plonger dans la fresque à échelle humaine d’Huston. Quand aux bonus, Rimini propose pour seul complément, à l’image de l’édition de Dieu seul le sait, un entretien avec un spécialiste du cinéma. Ici, l’interview est réalisée par Christophe Champclaux et Linda Tahir, deux grands érudits français qui se consacrent avec passion au cinéma Japonais. Et le spécialiste interviewé n’est autre que Patrick Brion, encyclopédie vivante et passionnante du cinéma américain et même mondial qui reviendra ici sur John Huston, la place du film dans sa carrière, sa curiosité importante en lien avec cette volonté de faire son « film japonais », et bien sûr, la conception du film. D’une durée de vingt-cinq minutes, l’entretien file à toute vitesse, on en aurait aimé davantage.

Bande Annonce – Le Barbare et la Geisha

Le Barbare et la Geisha (The Barbarian and the Geisha)

Un film réalisé par John Huston en 1958

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Disponible en version remastérisée chez les éditions Rimini le 22 mai 2018

19,99e le Blu-ray – 14,99e le DVD

Le ciel étoilé au-dessus de ma tête : l’éloge de la folie

Pour son premier long-métrage de fiction, Ilan Klipper nous offre un récit jouissif, débridé et profondément humain qui, subtilement, remet en question nos conceptions de la normalité. Naviguant tout en finesse entre raison et folie, Le ciel étoilé au-dessus de ma tête emporte le spectateur dans son univers poétique, où tout peut toujours basculer.

Dès les premières images Le ciel étoilé au-dessus de ma tête nous embarque dans un autre monde, hors de la société et de ses contingences. Un monde foisonnant, auréolé de couleurs chaudes, tapissé de babioles et habité par les délires de Bruno. C’est autour de cet univers et de cet homme-enfant halluciné que se construit tout le film. D’abord à la limite de l’antipathique Bruno, interprété à merveille par Laurent Poitrenaux, conquiert rapidement le spectateur par sa folie douce et sa candeur. Incapable de dissimuler ses sentiments, ses pensées, la vulgarité même du personnage a quelque chose de profondément touchant dans sa naïveté. Le film s’attache ainsi profondément à son personnage dont il accompagne les fantasmes, les désirs et les délires. A l’image de Bruno, le récit est toujours prêt à basculer là où ne s’y attend pas, faisant surgir des images, des musiques, des paroles qui participent pleinement à l’atmosphère onirique du film et à la poésie subtile qui l’habite.

Si l’intervention des proches de Bruno, accompagnés par une jeune psychologue pleine de bonne volonté, semble tout d’abord marquer un dur retour à la réalité, tous les personnages se révèlent peu à peu aussi instables que lui, et menacent à tout moment de basculer dans l’irrationnel. Comme nous tous, les personnages de Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête sont des êtres fêlés qui se créent comme ils peuvent l’illusion d’un contrôle dans un monde dominé par le chaos et l’aléatoire. La psychologue elle-même, dont le discours rationaliste s’oppose aux justifications bancales de Bruno, se révèle tout aussi prisonnière de sa « tour d’ivoire » que Bruno l’est de la sienne. Le spectateur est alors tiraillé entre ces deux visions du monde et de l’existence. S’entame alors tout un questionnement, qui échappe aux personnages mais pas au spectateur, sur la difficulté de trouver sa place dans le monde, dans la société et, par dessus tout, sur le sentiment d’existence et de reconnaissance.

A l’image de la folie qui anime ses personnages la mise en scène ne laisse pas une minute de répit au spectateur, sautant constamment du coq à l’âne, d’ellipse en ellipse, du réel à l’imaginaire… Soulignons dans cette perspective le superbe travail de Carole Le Page dont le montage audacieux donne tout son rythme et son lyrisme au film.
Loin de tout manichéisme, Le ciel étoilé au-dessus de ma tête se présente en dernier lieu comme un récit sans morale, comme une simple éloge de l’individualité, de l’expérimentation et de la liberté de chacun à vivre comme il l’entend, dans le monde qu’il s’est construit.

Le ciel étoilé au-dessus de ma tête – bande-annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=d3wcSLE2Jgk

Le ciel étoilé au-dessus de ma tête – Fiche technique :

Synopsis : Vingt-ans après avoir publié son premier roman, énorme succès littéraire, Bruno vit reclus dans son appartement, tentant désespérément d’écrire un nouvel ouvrage digne du premier. Célibataire, baiseur et buveur invétéré, il se complaît dans son univers, coupé du monde. Un jour ses proches débarquent à l’improviste pour tenter de le sauver de lui-même.

Réalisateur : Ilan Klipper
Scénario : Ilan Klipper, Rhaphaël Neal
Interprétation : Laurent Poitrenaux, Camille Chamoux, Marilyne Canto, Alma Jodorowsky
Image : Lazare Pedron
Montage : Carole Le Page
Musique : Thibault Deboaisne
Distributeur : Stray Dogs Distribution
Date de sortie : 23 mai 2018

France – 2018

Auteur : Clara Paumé

Nous nous sommes tant aimés, portrait sentimental de l’Italie par Ettore Scola

Nous nous sommes tant aimés, qui ressort en France le 30 mai, réunit toutes les qualités du cinéma d’Ettore Scola : interprétation magistrale, description subtile, intelligente et décapante de l’Italie de son temps, mélange d’humour et d’émotion…

Synopsis : Gianni, Antonio et Nicola, trois militants communistes, se sont rencontrés dans un réseau de résistance anti-nazie pendant la Seconde Guerre Mondiale. Dans l’effervescence de l’immédiat après-guerre, chacun mène sa propre vie, mais ils vont se retrouver à intervalles réguliers.

« Nous voulions changer le monde, mais c’est le monde qui nous a changés »

A travers les trente années qu’il traverse, Nous nous sommes tant aimés mêle avec finesse le portrait psychologique et la réflexion politique. Le film va suivre les aventures de trois personnages dans l’Italie des années 40 à 70. Tous les trois se sont connus par leur engagement dans la résistance anti-nazie lors de la Seconde Guerre Mondiale. Ce sont trois militants communistes convaincus.

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Pourtant le premier, qui s’appelle Gianni, ne va pas vraiment mener une vie en accord avec ses principes. Étudiant en droit, il va devenir l’avocat puis le gendre d’un homme d’affaires véreux. Scola nous le montre partagé entre sa nouvelle vie de luxe et les souvenirs de sa période « bohème ».

Face à lui, Nicola est l’exemple du personnage qui place sa vie uniquement sous la direction de son idéologie. Communiste jusqu’à la moelle des os, il n’hésite pas, lorsque sa femme lui demande de choisir entre famille et engagement, à faire le choix de la politique. Un choix qui guide tous ses actes, toutes ses décisions, toutes ses prises de parole, au risque de menacer toute son existence : vie de famille, travail, et même magot d’un jeu télé.

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Le troisième personnage, c’est Antonio. Plus modéré, il se contente de mener une petite vie simple, ce qui ne l’empêche pas de jalouser fortement Gianni sur plusieurs aspects. Entre les deux personnages, il n’y a pas seulement une lutte des classes, il y a aussi et surtout une rancœur mutuelle, rancœur tournée vers soi-même mais qui s’exprime contre l’autre. En attaquant Gianni (dans une superbe scène sous la pluie), Antonio exprime finalement une rage de ne pas être devenu comme lui, aussi bien sur le plan social que pour la séduction.

L’une des grandes forces de Nous nous sommes tant aimés, c’est que Scola, avec beaucoup de finesse, fait un film profondément politique sans être un film engagé. Le cinéaste se fait analyste de la société italienne des années 40 à 70, où la politique était une passion nationale. C’est cette passion qu’il montre et qu’il étudie avec son regard acéré. Nous nous sommes tant aimés est un film sur les rapports entre la vie des personnages et leurs idées. Peut-on vivre pleinement en accord avec des idéologies ? Entre le remords d’avoir trahi ses idées et le regret de ne pas avoir réussi (à cause d’elles ?), les personnages restent guidés par la politique. Cette analyse est d’autant plus importante que le cinéma italien était alors dans une grande vague de films politiquement engagés, ceux de Francesco Rosi, Elio Petri ou Ermano Olmi. Par ce film (comme par son film suivant, le très incorrect et décapant Affreux, Sales et Méchants), Ettore Scola se situe à part dans la production de son temps.

Autre piège que Scola, dans sa grande intelligence, parvient à éviter : Nous nous sommes tant aimés ne tombe pas dans la basse nostalgie du « c’était mieux avant ». Le film se concentre plutôt sur : « que sommes-nous devenus ? Ce que nous sommes maintenant correspond-il à ce que nous voulions être ? » D’où l’intense mélancolie qui irradie du film.

Car Scola manie à la perfection les émotions et nous en offre une palette particulièrement riche. Sans transition, nous passons de l’humour à la romance, puis au drame, toujours avec autant de finesse. Les émotions sont ici dans les teintes pastelles, jamais exagérées. Ce que filme Scola, finalement, c’est la vie, le temps qui passe, les sentiments, les souvenirs. C’est peut-être Nicola qui résume le mieux le projet du cinéaste : « au lieu de poursuivre l’inaccessible bonheur, autant se préparer d’agréables souvenirs pour plus tard ».

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Outre leur passé commun de résistant, ce qui va unir les trois personnages masculins, c’est une femme, la magnifique Luciana. Personnage complexe et émouvant, elle est elle-aussi animée d’un grand et profond désir de vie.

Nous nous sommes tant aimés, en plus de ses personnages, est un film sur l’Italie, portrait d’un pays vu sous différents angles. La politique, la corruption, le monde des affaires, mais aussi le cinéma. Nous nous sommes tant aimés est dédié à Vittorio de Sica, dont la personnalité traverse tout le film (et qui est décédé quelques semaines avant la sortie du long métrage en Italie). Mais outre Le Voleur de Bicyclette, l’oeuvre rend aussi hommage à Fellini, puisqu’une scène se déroule pendant le tournage de La Dolce Vita, en présence du réalisateur et de son acteur principal.

Autre scène marquante du film liée au cinéma, celle où Nicola reproduit la fameuse séquence des escaliers dans Le Cuirassée Potemkine. Une fois de plus, le cinéma, vu par le personnage, se doit d’être le vecteur d’un message politique, là où on sent que Scola, suivant les pas de De Sica, préférera un cinéma de personnages, montrant des humains dans toute leur complexité, avec une tendresse qui n’empêche pas la férocité.

Avec cela, et bien d’autres choses, Nous nous sommes tant aimés ne se contente pas de suivre trois personnages au fil des ans. Il s’agit bel et bien d’un portrait de l’Italie sur trente années qui nous est livré ici, un portrait tendre et subtil qui multiplie les émotions et nous fait passer de l’humour à la mélancolie avec une maestria formidable. Les acteurs sont exceptionnels. L’attention portée aux moindres détails ajoute une profondeur au film, qui semble être pris sur le vif. La narration forcément elliptique recèle des trésors d’inventivité dans l’insertion des flash-backs ou l’emploi des voix off. C’est un film novateur, beau, émouvant mais aussi féroce que nous livre ici Ettore Scola. Un chef d’œuvre.

Nous nous sommes tant aimés : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=YwK0oxB_50k

Nous nous sommes tant aimés : fiche technique

Titre original : C’eravamo tanto amati
Réalisation : Ettore Scola
Scénario : Ettore Scola, Agenore Incrocci, Furio Scarpelli
Interprétation : Nino Manfredi (Antonio), Vittorio Gassman (Gianni), Stefano Satta Flores (Nicola), Stefania Sandrelli (Luciana)
Photographie : Claudio Cirillo
Montage : Raimondo Crociani
Musique : Armando Trovajoli
Production : Pio Angeletti, Adriano De Michele
Société de production : La Deantir
Société de distribution : Delta
Récompense : César du meilleur film étranger 1977
Date de sortie en France : 5 mai 1976
Date de reprise : 30 mai 2018
Genre : comédie, drame
Durée : 124 minutes

Italie – 1974

Manifesto : Un film conceptuel jouissif sur l’Art

Remixé en un film foisonnant et passionnant, Manifesto est à l’origine une installation du vidéaste/cinéaste allemand Julian Rosefeldt qui porte un regard neuf et ludique par moments sur l’art et les courants artistiques. Une belle réussite.

Synopsis : Manifesto rassemble aussi bien les manifestes futuriste, dadaïste et situationniste que les pensées d’artistes, d’architectes, de danseurs et de cinéastes tels que Sol LeWitt, Yvonne Rainer ou Jim Jarmusch. A travers 13 personnages dont une enseignante d’école primaire, une présentatrice de journal télévisé, une ouvrière, un clochard… Cate Blanchett scande ces manifestes composites pour mettre à l’épreuve le sens de ces textes historiques dans notre monde contemporain. 

Le musée des merveilles

manifesto-julian-rosefeldt-film-critique-cate-blanchett-choregrapheDans un élan post-cannois, bien abreuvé d’une Cate Blanchett impériale, alors présidente du jury de la sélection officielle, le spectateur se rue, ou presque, vers les salles obscures pour l’admirer dans pas moins de 13 rôles différents à l’occasion de la projection de Manifesto, le film du vidéaste allemand Julian Rosefeldt. Un motif assez futile donc, pour certains, alors que les autres plus avisés auront eu vent de ce projet artistique depuis plus longtemps, lorsqu’il fut présenté aux Beaux-Arts de Paris sous forme de 13 tableaux différents en multi-écrans dans une exposition qui a plutôt fait grand bruit.

En effet, le propos de Julian Rosefeldt, est une mise en images ou plus exactement de mettre des images sur une soixantaine de manifestes plus ou moins célèbres sur l’Art. Lors de l’exposition aux Beaux-Arts, les manifestes eux-mêmes étaient exposés à côté des vidéos, et la projection chorale était un élément du dispositif tendant à mettre en exergue l’effet d’accumulation, de superposition, voire peut-être de la vanité de tous les courants artistiques. Dans le film au contraire, les 13 segments sont successifs, remixés et remontés par le cinéaste d’une manière un peu différente. Certains d’entre eux s’entrecoupent, d’autres sont restitués d’une traite dans leur intégralité.

manifesto-julian-rosefeldt-film-critique-cate-blanchett-pupeteerManifesto, comme son nom l’indique, reprend donc les manifestes comme des monologues, tous récités par l’actrice australienne Cate Blanchett. On assiste parfois à des semblants de dialogues, comme avec les Règles d’Or de Jim Jarmusch (Rien n’est original) ou le Dogma de Lars von Trier et Vinterberg qui sont donnés comme une sorte de consigne par la maîtresse Cate Blanchett à ses petits élèves (des consignes contradictoires à dessein, puisqu’alors que les enfants sont encouragés à dessiner librement, la maîtresse leur édicte cette liste d’interdits…). Ainsi, également, le segment de la journaliste télé qui reprend entre autres le manifeste de l’artiste américaine Elaine Sturtevant (All current Art is fake) : on assiste à un échange entre Cate la journaliste de plateau et Cate l’envoyée spéciale du terrain, sur le mode d’un reportage : tout est ahurissant de vérité, les intonations, les mimiques, le look des deux journalistes qui se répondent à coups de manifestes, et pourtant, la pluie battante qui s’abat sur la dernière s’arrêtera d’un tour de robinet. All current Art is fake, et l’illustration de Rosefeldt est brillante…

L’exécution du projet est admirable. Le support visuel est extrêmement travaillé, la cohérence des parties assurée par une entame presque identique à chaque fois : une plongée en plan large depuis probablement un drone, qui vient graduellement serrer le sujet. Rien n’est laissé au hasard, ni le décor (comme ces animaux empaillés géants pour illustrer Claes Oldenburg), ni la structuration des manifestes, ni la variété géopolitique des artistes. Des roumains, des mexicains, des allemands, des russes, des italiens, des américains, des britanniques, des français : tout le microcosme artistique y passe, représenté dans des situations et métiers divers qui selon les cas détournent ou au contraire collent au courant d’art représenté.

manifesto-julian-rosefeldt-film-critique-cate-blanchett-anchorCate Blanchett déploie une performance incroyable d’actrice. Elle incarne tous les personnages avec la plus grande justesse, on a le sentiment très clair qu’elle est plus qu’une interprète sur le film. Elle représente à la fois les vraies gens des segments du métrage et leur vie quotidienne, si on peut parler ainsi de personnages de fiction, et les artistes eux-mêmes, auteurs des manifestes. L’accent de l’Europe de l’Est de ses origines pour interpréter le No Manifesto d’Yvonne Rainer, le décalage ad hoc lors d’une oraison funèbre pour clamer le Manifeste dada de Tristan Tzara.

Mûri sur une longue période, le dernier travail de Julian Rosefeldt apporte un vrai plaisir jouissif pour celui qui s’intéresse de près à l’art et qui s’amusera à reconnaître  tous ces courants  qui se succèdent comme les segments de Manifesto eux-mêmes, comme un clou qui chasse l’autre ; il ravira également le cinéphile avide d’un cinéma porteur de sens. L’œuvre satisfera le spectateur sur le fond, d’autant plus que certains textes sont cruellement d’actualité par rapport à la dérive matérialiste du monde, mais aussi sur la forme précise et magnifiée par une Cate Blanchett éblouissante. Après le très remarqué détenteur de la Palme d’Or de 2017 (The Square de Ruben Östlund), voici un nouveau film sur l’Art qui va laisser des traces…

Manifesto : Bande-annonce

Manifesto : Fiche technique

Réalisateur : Julian Rosefeldt
Scénario : Julian Rosefeldt
Interprétation : Cate Blanchett (Divers), Ruby Bustamante (Hôtesse de l’air), Ralf Tempel (Prêtre catholique), Andrew Upton (Pop Art Extra), Ea-Ja Kim (Pop Art Extra), Carl Dietrich (Situationnisme Extra), Hannelore Ohlendorf (Situationnisme Extra), Marina Michael (Situationnisme Extra), Erika Bauer
(Situationnisme Extra), Marie Borkowski Foedrowitz (Situationnisme Extra)
Photographie : Christoph Krauss
Montage : Bobby Good
Musique : Nils Frahm, Ben Lukas Boysen
Producteurs : Julian Rosefeldt
Maisons de production : Bayerischer Rundfunk, Schiwago Film
Distribution (France) : Haut et Court
Durée : 95 min.
Genre : Drame, Expérimental
Date de sortie : 23 Mai 2018

Allemagne – 2015

La fête des mères : autopsie un peu niaise de la maternité par Marie-Castille Mention Schaar

Elle nous avait laissés avec Le Ciel attendra, un film plutôt réussi sur la radicalisation de jeunes filles dans la France d’aujourd’hui. Pourtant, dans  La Fête des mères, Marie-Castille Mention Schaar déçoit avec un film choral épileptique et souvent navrant sur la maternité dans « tous ses états ».

carmen-mora-audrey-fleurot-la-fete-des-meres-filmTout commence par une voix off qui nous explique à quel point on adore détester nos mères, mais que pourtant on les aime si fort. Elle dit aussi qu’il y a mille façons d’être mère. Merci. Juste après nous commençons à suivre le destin de plusieurs mères ou filles ou fils qui se croiseront plus ou moins directement grâce à de bonnes grosses ficelles scénaristiques. Ajoutons à cela le personnage d’un professeur qui nous explique en long et en large comment a été inventée la fête des mères et nous nous trouvons face à un film trop didactique, trop simpliste et qui en plus fait la morale au spectateur. Franchement, la scène où la Présidente de la République croise le regard d’une prostituée asiatique que l’on voit ensuite téléphoner à son fils par Skype et caresser l’écran d’ordinateur est d’une pauvreté cinématographique certaine. On se croirait dans le Paris de Klapish qui avec ses allures cartes postales pouvait parfois agacer. Ici, la prostitution est réduite à voir une femme marcher et attendre sur un trottoir. Il y a pourtant quelques belles idées, mais un  brin trop clipesques, comme quand Nicole Garcia, pas tout à fait remise d’un AVC, s’inscrit à des cours de claquettes ou essaye d’échapper aux entrailles de son fils ultra-protecteur.

« On aime sa mère presque sans le savoir … »

vincent-denienne-nicole-garcia-la-fete-des-meres-filmLe problème de Marie-Castille Mention Schaar est qu’elle voudrait tout dire sur la maternité, aborder mille manières de la vivre, mais ne dit rien. Elle morcelle trop son propos à travers des personnages peu incarnés et trop stéréotypés ou du moins figés dans la résolution d’un problème insoluble qui, pouf, se démêle à la fin. Elle prend si peu de temps à dessiner ses personnages que l’on peine à croire à Audrey Fleurot en Présidente de la République ; on voit surtout une actrice se baladant dans le Palais de l’Élysée. Quant à la scène, assez hilarante il faut le dire, où une fille délaissée s’acharne sur une jeune mère pour crier son refus de la maternité, elle est plombée par cette impression pour le spectateur de recevoir en permanence des messages de tolérance et d’ouverture qui tombent à l’eau. Au final, tout se termine bien, tout le monde s’aime, personne ne s’est vraiment rien dit. Dommage, car avec un casting pareil, il y avait de quoi faire. Mais le film se termine comme il avait commencé, procédé déjà utilisé par la réalisatrice dans son insipide premier film Ma Première fois et peu probant. Au final, elle nous pond un générique très long où l’on voit les actrices en gros plan avec, on le suppose, leurs mères dans la « vraie » vie. Cela montre l’échec d’un film qui se voudrait épicé, piquant sur un sujet maintes fois abordé au cinéma. On préférera repenser à l’intensité des rapports mère-enfant dans des films comme J’ai tué ma mère de Xavier Dolan, qui savait montrer ce qu’est la force d’un « je t’aime », mais aussi Je suis heureux que ma mère soit vivante ou encore à la pudeur d’un Quelques heures de printemps. Il y a en effet mille façons de vivre sa maternité, nulle besoin de le dire, de le filmer jusqu’à ne plus rien signifier de ce que c’est qu’être mère, qu’aimer sa mère, que de ressentir cet amour au moment d’un dernier regard, d’une dernière étreinte.

La Fête des mère : Bande-annonce

La Fête des mères : Fiche technique

Synopsis : Elles sont Présidente de la République, nounou, boulangère, comédienne, prof, fleuriste, journaliste, sans emploi, pédiatre. Elles sont possessives, bienveillantes, maladroites, absentes, omniprésentes, débordées, culpabilisantes, indulgentes, aimantes, fragiles, en pleine possession de leurs moyens ou perdant la tête. Bien vivantes ou déjà un souvenir … Fils ou fille, nous restons quoiqu’il arrive leur enfant avec l’envie qu’elles nous lâchent et la peur qu’elles nous quittent. Et puis nous devenons maman … et ça va être notre fête !

Réalisation : Marie-Castille Mention Schaar
Scénario : Marie-Castille Mention Schaar
Interprètes : Audrey Fleurot, Clotilde Courau, Olivia Côte, Pascale Arbillot, Jeanne Rosa, Carmen Maura, Nicole Garcia, Vincent Dedienne, Marie-Christine Barrault, Pascale Demoldon, Noémie Merlant, Gustave Kervern, Xavier Maly, Lolita Chammah,  Nicole Ferroni
Photographie : Myriam Vinocour
Montage : Benoît Quinon
Sociétés de production: Willow Films, UGC, Orange Studio, France 2 Cinéma
Distributeur : UGC Distribution
Durée : 200 minutes
Date de sortie : 23 mai 2018
Genre : comédie dramatique

France – 2018

Mutafukaz de Shôjirô Nishimi et Run, une animation sous le versant hip hop et déjanté

Le Festival de Cannes 2018 vient de fermer ses portes et les sorties cinéma en salles hexagonales reprennent leurs cours. Mutafukaz, film d’animation franco-japonais, réalisé par Shōjirō Nishimi et « Run », est un défouloir hybride et violent qui voit s’entremêler les univers hétéroclites de GTA, Clerks et d’Akira.

Après la parution de The Lastman de Jérémie Périn, c’est au tour de Mutafukaz, présenté précédemment au festival Gérardmer 2018, de mettre une pierre à l’édifice de l’animation française et de le faire avec punch et adrénaline. Adaptant le comics du même nom, le long métrage exacerbe toutes les fulgurances des traits de Guillaume Renard (Run) dans un monde post apocalyptique américanisé et bariolé, où l’humanité court de plus en plus à sa perte. Dans la ville miteuse de Dark Meat City, sorte de « GTA San Andreas » sous acide, lieu aux allures west coast ensoleillé où tous les gangs latinos s’affrontent pour avoir la suprématie, environnement délétère où la misère des petites ruelles fait rage, Lino et Vinz, aux physiques des plus particuliers (petits et grosses têtes noires ou de squelettes enflammés), vont voir leurs vies basculer suite à l’accident de scooter de Lino.

Suite à cela, il commencera à faire des cauchemars alambiqués et ils se verront poursuivre par une étrange société secrète. De prime abord, leur script ne parait pas des plus originaux : ce n’est pas à travers ce pitch voyant un enfant ou un adolescent avec des pouvoirs dissimulés hors du commun qui se verra être la cible d’une entité secrète qui souhaiterait conquérir la Terre que Mutafukaz sort des sentiers battus. Même si des thèmes comme l’humanité, la politique, le complotisme, la tolérance et le fait d’être soi même dans un monde stéréotypé et sanguinolent permettent au film de prendre de l’ampleur et une profondeur parfois inattendue, c’est avant tout pour ses graphismes urbains et son rythme haletant que Mutafukaz vaut le détour.

Ce qui fait du bien avec The Last Man ou Mutafukaz, c’est qu’enfin animation française ne rime pas forcément avec film pour enfant. La pelloche qui nous est présentée, défile à toute berzingue, passe au mixeur influences hip hop et japonaise, et mêle avec un certain brio l’enchaînement du récit et les déflagrations visuelles, souvent ultra violentes. Ça cogne, ça tabasse dans un bordel communicatif. Dans un style qui mélange les errements noctambules du road movie et les saccades du survival, Mutafukaz n’évite pourtant pas toujours les répétitions : Lino et Vinz arrivent à un point A et tout de suite après, leurs ennemis arrivent au pied levé pour les tuer ou les kidnapper.

C’est parfois un peu trop schématique comme façon de faire, mais ce sont des codes inhérents au genre. Sauf, que l’intérêt, outre cette histoire d’amitié rafraîchissante et parfaitement utilisée, n’est pas forcément dans l’emphase même du récit et ses digressions trop référencées (John Carpenter et Assaut) comme peut le faire aussi une série telle que Stranger Things, mais se concentre plus sur sa farandole de rides d’actions multivitaminés et sa mosaïque de personnages tous plus badass les unes que les autres, que cela soit des catcheurs mexicains, des « Men In Black » armés jusqu’aux dents ou des militaires à la « Killzone » sortant l’artillerie lourde.

Avec une animation fluide qui change de styles avec ferveur, sous les voix laconiques d’Orelsan et Gringe et le pulse de la bande son technoïde de Toxic Avenger, Mutakukaz est un divertissement aussi bringuebalant que jouissif, qui tire dans les sens sans forcément toujours toucher sa cible. Mais passé les défauts juvéniles et régressifs, le long métrage se savoure avec un certain appétit.

Synopsis : Angelino est un jeune loser parmi tant d’autres à Dark Meat City, une mégalopole sans pitié sous le soleil de Californie. La journée, il livre des pizzas dans tous les recoins de la ville et la nuit, il squatte une chambre d’hôtel minable avec son coloc Vinz et une armada de cafards qui font désormais un peu partie de sa famille. À la suite d’un accident de scooter lorsque son chemin a croisé par inadvertance la divine Luna, une fille aux cheveux noir de jais, notre jeune lascar commence à souffrir de maux de tête et d’étranges hallucinations. Des hallucinations, vous avez dit ? Hmm, peut-être pas… Pourchassé par des hommes en noir, Angelino n’a plus aucun doute : il est pris pour cible. Mais pourquoi lui ?  

Mutafukaz : Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=fL0UWfyO0pM

Mutafukaz : Fiche Technique

Réalisateur : Shôjirô Nishimi et Guillaume « Run » Renard
Scénario : Guillaume Renard, adapté de Mutafukaz de Guillaume Renard éd. Ankama Éditions / Label 619
Interprétation : (les voix ) Orelsan (Angelino), Gringe (Vinz), Redouanne Harjane (Willy), Féodor Atkine (Mister K), Julien Kramer (Bruce Macchabe et El Diablo), Emmanuel Karsen (Crocodile), Gilbert Levy (Pr Fagor), Alain Dorval (Tigre), Kelly Marot (Luna)…
Décors : Shinji Kimura
Son : Pierre-Jean Beaudoin
Montage : Ivy Buirette, Marie-Laure Vanglabeke
Musique : The Toxic Avenger, Guillaume Houzé
Producteur(s) : Anthony Roux
Production : Ankama Animations, Studio 4°C
Genres : Action, Animation, Aventure, Action
Distributeur : Tamasa Distribution
Durée : 93 minutes
Date de sortie : 23 mai 2018

Pays : France, Japon

Dieu seul le sait, la mission avant l’amour par John Huston en Blu-ray et DVD

Cette semaine arrive dans une version remastérisée inédite en France Dieu seul le sait. Réalisé par John Huston, le film débarque en Blu-ray et DVD chez les éditions Rimini et conte le récit d’une relation passionnelle impossible entre Robert Mitchum et Deborah Kerr, échoués sur une île désertée dans le Pacifique en 1944.

Synopsis : Quelque part dans le Pacifique… Seul rescapé d’un torpillage, le caporal Allison échoue sur une île qu’il croit déserte. Or, l’île a pour unique habitante la sœur Angela, qui a survécu à la destruction de la mission catholique à laquelle elle appartenait. Alors qu’ils organisent leur « nouvelle vie » non sans amitié, les Japonais débarquent sur l’île, les obligeant à se cacher et à s’entraider.

Deux « soldats » échoués, deux missions, une relation passionnelle impossible

Robert Mitchum est le Caporal Allison de la Marine américaine. Deborah Kerr est la sœur Angela. On découvre le premier en pleine mer, dans un canoé de sauvetage errant au gré des vents. Une île est en vue. Il débarque, employant toute son énergie pour agir le plus rapidement et discrètement possible. Les Japonais sont peut-être là, installés dans les cahutes visibles depuis la plage. Au fur et à mesure de la découverte du lieu, désert, l’homme se relâche. John Huston, le réalisateur, filme alors une séquence qui n’est pas sans rappeler ce qu’on pourra découvrir plus tard dans La Ligne Rouge de Terrence Malick. A un certain point, il capte l’errance de son personnage en plan trois quart et face. Le caporal échoué apparait alors comme une des nombreuses reliques qui occupent l’île, elle-même un élément pris dans la tourmente de la guerre et oublié. On pense alors au film de Malick, notamment à Caviezel avançant dans un paysage paradisiaque digne de celui du film de Huston. Mais là où Malick reconnecte son protagoniste usé par les combats au cosmos et à sa vitalité, Huston fait d’abord de Mitchum un missionnaire dont l’objectif ne peut plus être rempli. Ce soldat est, comme écrit plus haut, une relique. Comment va réagir Allison ? Deborah Kerr souffre du même sort. La sœur Angela continue ses rituels religieux, comme si elle tentait de perpétuer la mission catholique pourtant détruite. La sœur et l’église sont comme les cahutes vides de l’île et son nouvel habitant qu’est Allison : des reliques aux missions alors impossibles à remplir.

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L’errance de Robert Mitchum, alias Allison

La présentation des personnages et leur rencontre sont décisives : s’ils n’ont plus de combat – littéral pour l’un ; religio-spirituel pour l’autre – à mener, leur sens moral, animé par une forme de foi propre à chacune des vocations, semble intact. Et pourtant, leur sens du devoir est rapidement mis à mal. En effet, ils risquent de rester seuls très longtemps, possiblement tout le reste de leur vie ; alors qu’ils construisent un radeau pour quitter l’île, les Japonais bombardent la place, mettant à mal leurs provisions, logements, et lieu de culte ; enfin, les mêmes Japonais débarquent et occupent l’île. Dans un premier temps, les deux apprennent à se connaître et vivent leur solitude avec amusement (voir la pêche à la tortue). Ils mangent à leur faim, vivent paisiblement. Une certaine amitié paraît naître quand l’appel du devoir semble les démanger tous les deux : l’un veut retourner dans sa fratrie militaire, l’autre dans celle religieuse. Le premier doit rependre le cours de la guerre ; la deuxième, son parcours religieux dont une étape clef l’attend dans un mois : celle du vœu définitif d’être au service de Dieu, via son allégeance totale à l’église catholique. L’arrivée des Japonais va obliger les protagonistes à survivre, et pour cela, utiliser leurs compétences propres : Allison va agir en commando pour voler des vivres ; Angela va prier pour sa réussite, sinon son salut dans l’au-delà, et aussi pour la survie de tous sur l’île, qu’ils appartiennent à un camp ou à un autre. Elle proposera même à Allison de se rendre, donc de se sacrifier pour les sauver tous les deux. C’est alors que les Japonais vont tout à coup quitter l’île. Le duo est à nouveau seul. Vivres, bâtiments de vie cosy et jeux les attendent. Leur mission est à nouveau inutile, leur raison d’être est en proie au doute : Allison et Angela se questionnent chacun à leur façon sur une possible relation passionnelle entre eux deux, et même un mariage. A chaque questionnement vient la fuite, plutôt la retraite de l’un d’entre eux. L’un fait un pas, l’autre recule, et vice-versa. Pour se justifier, chacun revient à sa mission, son ordre, son statut.

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L’un fait un pas en avant, l’autre en arrière

Huston filme des corps alors habités par la mélancolie, parfois torturés au corps par un doute absolu. Le paysage tend à perdre l’aspect paradisiaque qu’il pouvait avoir, idem pour sa qualité de relique en tant que telle, vers laquelle tendent les éléments. Allison et Angela sont dans une forme de non-lieu au temps et à l’espace coincé. Le retour des Japonais, puis des Américains, donc de la guerre, va remettre en mouvement le maussade tableau. Le paysage retrouve ce paradoxe fondé par l’opposition entre le paradisiaque et la dévastation guerrière ; Alliston agit en tant que soldat pour soutenir le débarquement américain ; Angela va prier pour tous ces hommes en guerre puis porter secours à son amour impossible alors blessé. Allison quitte l’île en tant que Caporal, Angela en tant que sœur au service de l’église catholique et de ses missions. La vie, fondée sur les catastrophes de la Seconde Guerre Mondiale, reprend pour les deux. Alors, une question à l’ironie humaniste propre à Huston semble se dessiner : hors de la guerre, ces deux êtres n’auraient pas pu trouver la paix et l’amour ?

Sur le Blu-ray

L’édition présentée par Rimini est soignée. Le nouveau master du film est formidable tant du point de vue visuel (mis à part deux-trois plans abimés) que sonore. Concernant le dernier point, notez que la version originale – détaillée et nuancée – et la version française sont présentées en DTS-HD dans le menu du Blu-ray. Toutefois, la piste française ne semble pas avoir subi de véritable remasterisation. On retrouve les défauts propres aux reprises d’anciennes versions françaises : le doublage prime sur l’ensemble, suivi dans la hiérarchie sonore par la musique, et en dernière place, le reste des effets sonores. Malgré tout, la piste française est dans l’ensemble plus équilibrée et plus propre que sur bon nombre de rééditions. Enfin le long métrage est accompagné d’un seul mais intéressant bonus. Intitulé Amour interdit, le complément signé Rimini est un entretien avec Pierre Murat, responsable du cinéma à Télérama, qui revient notamment sur la place du film dans la carrière de Huston, sa conception ainsi que sur son récit d’amour impossible.

Bande-Annonce – Dieu seul le sait (Heaven Knows, Mr. Allison)

Dieu seul le sait (Heaven Knows, Mr. Allison)

Un film de John Huston

Avec Deborah Kerr et Robert Mitchum

1957

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Sortie en Blu-ray et DVD le 22 mai 2018

19,99€ le Blu-ray – 14,99€ le DVD

Game Night : une comédie amusante et ludique

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Sortie dans l’indifférence dans les salles françaises, Game Night est une comédie qui ne révolutionne pas son genre mais qui a le mérite de remplir le cahier des charges.

Synopsis : Mariés mais pas encore parents comme ils le souhaiteraient, Max et Annie animent un jeu une nuit par semaine en compagnie de plusieurs couples d’amis. Cette fois, c’est Brooks, le charismatique frère de Max, qui organise sa soirée chez lui : il a même prévu de se faire kidnapper pour de faux. Brooks se fait bien enlever devant ses invités… mais pas du tout par ceux qu’il a embauchés.

game-night-john-francis-daley-jonathan-goldstein-jesse-plemons-critique-film.jpgGame Night peut certainement faire vaguement penser à After Hours de Martin Scorsese qui, lui-même, a inspiré un certain nombres de comédies (plus ou moins réussies pour rester gentil) dont Crazy Night (Date Night en VO) de Shawn Levy, au titre déjà évocateur. Et surtout, impossible de ne pas penser au jeu de société culte le Cluedo (déjà adapté au cinéma). Bref, rien de nouveau à l’horizon avec ce long-métrage se déroulant dans un laps de temps limité, avec des personnages loufoques embarqués dans des situations improbables. Les réalisateurs Jonathan Goldstein et John Francis Daley, scénaristes de Comment tuer son boss ? ne révolutionnent clairement pas la comédie américaine (et dire qu’ils s’y sont mis à deux mais passons) : par conséquent, Game Night s’inscrit dans ce lot de films du genre sympathiques, parfois drôles mais rapidement oubliables.

game-night-john-francis-daley-jonathan-goldstein-jason-bateman-rachel-mcadams-critique-film.jpgGame Night prend un peu trop de temps à se mettre en place même si nous exposer la situation des personnages principaux (Annie ne parvient pas à tomber enceinte à cause du stress et de la jalousie de Max envers son frère Brooks, de retour dans sa vie après un an d’absence) est évidemment nécessaire pour comprendre les relations entre eux ainsi que leurs réactions. En revanche, une fois Brooks kidnappé, le long-métrage est lancé pour de bon, gagnant cette fois-ci en rythme et en intensité. Même s’il est assez prévisible sans (trop) se vouloir moralisateur, il se révèle par moments assez surprenant avec des rebondissements pas si attendus. Si dans le lot certains personnages secondaires peuvent décevoir par leur manque de développement (on pense au personnage de Michael C. Hall qui semble faire des clins d’œil à Dexter), d’autres en revanche ont le mérite d’intervenir dans le récit pour mieux frapper là où on s’y attend le moins. Même certaines blagues qui peuvent faire sourire sur le moment s’avèrent plus tard utiles dans le déroulement du scénario, que ce soit dans l’enquête ou dans la consolidation entre les personnages. Il y a même un plan-séquence assez intéressant (celle avec l’œuf de Fabergé), procédé assez rare dans les comédies, prouvant qu’il y a parfois un semblant de mise en scène.

Enfin, la distribution est plutôt satisfaisante, voire même bonne concernant certains, chacun rendant leurs personnages un chouïa idiots attachants. Jason Bateman fait plutôt du Jason Bateman (et est au cœur de deux scènes jouissives, en lien avec des chiens) et sa femme à l’écran, Rachel McAdams (Spotlight) s’en sort formidablement bien dans un registre comique réellement assumé. Jesse Plemons (Fargo, Hostiles), désormais l’acteur qui monte, est particulièrement savoureux dans le rôle de ce flic autant gentil et sensible que froid et flippant.

Offrant parfois quelques scènes inspirées, Game Night reste une petite comédie sympathique divertissante mais qu’on oublie vite une fois le visionnage terminé.

Game Night: Bande-annonce

Game Night : Fiche Technique

Réalisation : Jonathan Goldstein et John Francis Daley
Scénario : Mark Perez
Casting : Jason Bateman, Rachel McAdams, Kyle Chandler, Sharon Horgan, Billy Magnussen, Lamorne Morris, Kylie Bunburry, Jesse Plemons, Michael C. Hall, Danny Huston, Chelsea Peretti…
Musique : Cliff Martinez
Sociétés de production : New Line Cinema, Davis Entertainment, Aggregate Films
Société de distribution : Warner Bros. France
Durée : 1h39
Genre : comédie
Date de sortie : 18 avril 2018

États-Unis – 2018

Deadpool 2 : La mare aux connards

Après l’agréable surprise d’un premier opus qui ne se prenait pas trop la tête, Wade Wilson reprend les sabres pour tailler dans le lard de la pop culture moderne. Et malheureusement ce qui devait arriver arriva. À force de pêcher par excès, Deadpool 2 devient ce qu’il s’évertue à caricaturer : un blockbuster paresseux entièrement dédié à l’humour jetable.

Il est toujours un peu triste de constater à quel point l’écurie Marvel a fait du dégât dans le paysage du blockbuster. Outre cette mode des univers étendus, partagés et digérés, et cette esthétique de tâcheron érigée en système, c’est surtout cette tyrannie du fun et du cool qui semble peu à peu ronger l’imaginaire collectif. Les films de super héros doivent être drôles et ne surtout pas prendre la tête du spectateur, venu pour siroter son soda et bouffer son pop-corn. Prenons pour témoin le dernier Avengers qui, malgré un méchant avec des atours d’antihéros tragique et une ambiance de saine apocalypse, ne pouvait résister a l’envie de glisser quelques vannes hors de propos. Même le versant « sombre et mature » (DC comics), a fini par rentrer dans les rangs de la positive attitude avec un Justice League remanié par Joss Wedhon,  artisan du cool devant l’éternel. Et qu’on ne vienne plus nous dire après ça que le Thor de Kenneth Branagh, pensé comme une comédie sur fond de mythes nordiques, n’aura pas marqué l’histoire…

Deadpool2-Ryan-Reynolds-film-critique-reviewEnfin bon, si on vous parle de ça ici, c’est qu’il s’agit bien du fond du problème. « Oui mais Deadpool est un crétin rigolo, donc c’est normal que le film soit une comédie » allez vous dire. Certes, le personnage crée par Rob Liefeld et Fabian Nicieza dans les années 90 est un bouffon rigolard et un peu psychopathe qui met régulièrement à mal la logique narrative des œuvres dans lesquelles il apparaît. Il est donc logique que son propre film soit dans une veine comique. Sauf que c’est l’humour avec un grand H qu’il faudrait repenser pour comprendre pourquoi ici, cette débauche de gags scabreux, de caméos surprises (Terry Crew, Brad Pitt, Matt Damon etc…) et d’auto-référence ne fonctionne pas.

Le premier film gagnait l’adhésion du public par son apparente simplicité. Une bonne partie de l’intrigue était centrée autour d’un affrontement sur un tronçon d’autoroute, où parfois le personnage se tournait vers nous pour expliquer un peu comment il en était arrivé là. L’unité de lieu qui s’étendait (temporellement et géographiquement) était finalement dans la logique même de cette narration « méta ». On n’était jamais vraiment sûr de la véracité des faits racontés. Par ce simple effet narratif, Tim Miller prenait à bras le corps la particularité du mercenaire (sa « comics awareness » comme ils disent) pour en faire un élément de mise en scène. C’était comme si le héros faisait son propre film au fur et à mesure. Plutôt fin pour un film qui s’est surtout vendu autour de son humour potache.

Mais pour diverses raison (on n’évoquera pas trop l’ego de l’interprète principal), Tim Miller s’est vu remercié après ce premier film pour être remplacé par David Leitch, encéphale gauche du succès John Wick, tandis que Reynold s’offrait la place de co-scénariste. Constatons rapidement que la partie artistique et baroque de John Wick était dans l’encéphale droit, et revenons donc à notre histoire d’humour.

S’il y’a un reproche que l’on peut faire à « l’humour marvel », ce n’est pas d’être nul, mais d’être trop souvent hors-sol. En tant qu’unités comiques, ces pastilles humoristiques fonctionnent bien, mais prises dans l’ensemble du film, elles semblent totalement déconnectées du sujet principal (par exemple Drax qui mange des chips alors que Thanos arrive dans Infinity Wars). Sauf les blagues de Captain America, qui renforcent le côté « héros de d’un monde disparu », ou les gags de Thor Ragnarök qui ne cessent de rappeler le déracinement des personnages et leur mauvaise maîtrise d’un nouvel univers. Pour faire simple, les moments drôles sont au service du sujet.

Deadpool-x-force-critique-cinemaDans Deadpool 2, comme dans toute mauvaise comédie, la hiérarchie est inversée et les blagues deviennent le sujet du film. Entièrement dédiés à la satisfaction d’un public de plus en plus gourmand de références roublardes et de clins d’œil de moins en moins subtils, les gags s’enchaînent, évoquant ça et là divers piliers de la pop culture (du générique à la James Bond sur le nouveau tube de Céline Dion à l’évocation des logiques de studios). On rigole parfois, mais au bout d’un moment la lassitude se fait sentir, car justement le film n’a pas de point de fuite ou de direction précise. L’introduction laisse sentir une envie d’emmener la franchise vers un horizon plus sombre… mais la promesse est non tenue, puisque même le spleen du héros est ramené au rang de la blague méta (il se compare à Logan). Et puis l’on nous promet la création d’une équipe de bras cassés, mais c’était encore une blague (qui en plus bloque tout développement d’autres personnages). Un méchant ultra-viril ? Pareil, on nous réchauffe l’opposition bateau entre le « sombre » de DC comics et le « fun » de Marvel. Ne parlons même pas de certains personnages iconiques condamnées à prendre des balles dans la tête ou des câbles éclectiques dans l’anus (Black Tom Cassidy, merci d’être passé). La seule obsession de Reynolds semble être d’enchaîner les blagues, remplissant ce que l’on appelle dans le jargon un cahier des charges.

Et puis, après une heure trente de gesticulation comico-lourdingue, un potentiel thème fort surgit de derrière les fagots. Et pas des moindres : celui de la maltraitance infantile et de la pédophilie (on n’invente rien, le mot est prononcé dans le film). Bigre, en voilà une surprise de taille, et on se retrouve avec une dernière demi-heure efficace où moments dramatiques, scènes d’action et idées comiques convergent toutes vers cette belle idée : faire leur fête aux salauds qui s’attaquent aux enfants. Donc voilà, il y avait bien un sujet à traiter dans ce Deadpool 2. Sans aller jusqu’à demander des blagues sur la pédophilie, nous étions en droit d’attendre que cette idée forte soit traitée avec un peu d’intelligence. Il aurait été possible de conserver la gouaille légendaire de Wade Wilson, tout en l’emmenant vers des horizons plus matures. Bref, faire de Deadpool un vrai super héros, tourné du côté des rebuts et des bras cassés de la société, c’était carrément jouable. Mais bon, à en croire Reynolds, qui préfère se vendre sur son auto-dérision, ce n’était pas le sujet.

Deadpool 2 : Bande-annonce

Synopsis : L’insolent mercenaire de Marvel remet le masque ! Plus grand, plus-mieux, et occasionnellement les fesses à l’air, il devra affronter un Super-Soldat dressé pour tuer, repenser l’amitié, la famille, et ce que signifie l’héroïsme – tout en bottant cinquante nuances de culs, car comme chacun sait, pour faire le Bien, il faut parfois se salir les doigts. 

Deadpool 2 : Fiche Technique

Réalisateur : David Leitch
Scénario : Ryan Reynolds, Paul Wernick, Rhett Reese, Rob Liefeld, Fabian Nicieza, d’après les comics de Rob Liefeld et Fabian Nicieza
Avec Ryan Reynolds, Josh Brolin, Morena Baccarin, Julian Dennison, Zazie Beetz, Morena Baccarin, Andre Tricoteux, Brianna Hildebrand…
Décors : Sandy Walker ; David Scheunemann
Costumes : Kurt and Bart
Photographie : Jonathan Sela
Montage : Craig Alpert, Elísabet Ronaldsdóttir et Dirk Westervelt
Bande originale : Tyler Bates
Genres Action, Comédie, Aventure
Sociétés de production : 20th Century Fox, Marvel Entertainment, Genre Films, The Donners’ Company
Distributeur Twentieth Century Fox France
Durée : 2h 00min
Date de sortie : 16 mai 2018

États-Unis

Le Voyeur, de Michael Powell : le cinéma comme expression d’une perversion

Éreinté par la critique à sa sortie en salles, Le Voyeur est devenu, au fil du temps, un classique du cinéma qui inspirera de nombreux autres réalisateurs. 58 ans après, le film de Michael Powell conserve toujours sa force évocatrice, son caractère angoissant ou la finesse de sa réflexion sur le cinéma. Il ressort en salles le 23 mai.

En 1960, Michael Powell n’a plus besoin de prouver son talent cinématographique. Que ce soit seul ou en un fructueux duo avec Emeric Pressburger, le cinéaste britannique a multiplié les chefs d’œuvre depuis les années 30, mais surtout dans les années 40, dans des genres aussi différents que le drame psychologique (Narcisse Noir), la chronique historique (Colonel Blimp), l’adaptation d’opéra (Les Contes d’Hoffman) ou le film de guerre (49ème parallèle, film où il dénonçait la non-intervention américaine dans la Seconde Guerre Mondiale en imaginant une tentative d’invasion de l’Amérique du Nord par une escouade allemande).

Et pourtant, c’est un immense défi qu’il relèvera lorsqu’il réalisera Le Voyeur. Et si le film est considéré de nos jours comme un des grands classiques du cinéma anglais et une mise en abyme vertigineuse sur le 7ème Art, l’accueil qui lui fut réservé à sa sortie fut catastrophique. Le Voyeur a été tellement éreinté par la critique que la carrière de Powell ne s’en relèvera jamais vraiment.

Réalisateur criminel et spectateur pervers

Le Voyeur nous présente le personnage de Mark Lewis, jeune homme discret qui cumule deux emplois, l’un dans un magasin de photographie et l’autre dans un studio de cinéma. L’image apparaît vite au centre de ses préoccupations. Dès les premiers plans du film, on le voit tenir une caméra à la main. Une caméra qu’il ne quitte jamais. Une caméra surtout qu’il a aménagée pour lui permettre de tuer ses victimes tout en filmant leur agonie en gros plan.

Et, bien entendu, pour pouvoir rediffuser cela en boucle dans son appartement. Car le plaisir de Mark n’est pas tant de tuer que de voir ces meurtres et ces souffrances sur son grand écran. C’est en cela qu’il est voyeur. Et c’est là aussi que réside le grand malaise qui inonde tout le film : en faisant de l’acte de voir une preuve de perversion, Le Voyeur place le spectateur dans une situation analogue à celle de Mark Lewis.

Cette assimilation de l’acte d’être spectateur au voyeurisme est d’une totale nouveauté, sans doute trop  pour l’époque, mais elle entraîne le film dans toute une réflexion sur le cinéma et sur le rôle de l’image, réflexion qui aura une importance monumentale dans l’histoire du cinéma et que l’on retrouvera par la suite aussi bien chez Antonioni (Blow Up), Brian de Palma ou Michael Haneke.

La caméra comme objet sexuel

Quant à Mark Lewis, il embrasse toutes les positions du processus de création cinématographique, à la fois réalisateur lorsqu’il tue et spectateur lorsqu’il jouit de ses meurtres. Car il s’agit bien d’une jouissance sexuelle, orgasmique. Il y a dans Le Voyeur une sexualisation de la caméra. Il faut le voir tripoter sans cesse l’appareil, le caresser. Il faut voir son malaise lorsque quelqu’un d’autre prend la caméra pour la manipuler à son tour. Et un de ses modèles (pour des photos « osées ») ira jusqu’à lui demander si l’appareil photo qu’il utilise est sa « nouvelle copine ».

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Mais la caméra a bien d’autres rôles que simplement sexuel. Il suffit de voir comment Mark se cache derrière elle, comment il ne regarde le monde qu’à travers elle, pour comprendre que la caméra est aussi son seul vrai lien avec l’univers qui l’entoure. Pour Mark, le monde n’existe que par le prisme de son objectif. D’où la nécessaire absence de réalisme dans le traitement des décors et des couleurs : dans Le Voyeur, le monde n’existe pas en lui-même, il est nécessairement recréé par le regard à la fois halluciné et artistique de Mark Lewis. N’oublions pas que le premier plan du film est sur son œil qui s’ouvre. Nous voyons le monde tel qu’il le perçoit, comme un immense plateau de cinéma où il fait ce qu’il veut.

Ce lien avec le monde, c’est aussi le seul vrai lien qu’il entretenait avec son père (dont le rôle est tenu par… Michael Powell lui-même). Chaque fois qu’il voyait son père, il y avait une caméra entre eux. Quand il se réveillait effrayé par un cauchemar, il découvrait son père en train de filmer ses réactions. Le plus beau cadeau offert par son père ? Une caméra, qui trône encore sur ses étagères. L’image est déjà, à ce moment-là, dès son enfance, liée à la perversion, celle les liens familiaux.

Homme de l’ombre

En même temps, et sans que cela soit contradictoire, la caméra constitue aussi une barrière derrière laquelle Mark se cache. Parce que le personnage principal du Voyeur est un homme de l’ombre (comme tout grand réalisateur). Son appartement est constitué d’une salle de projection et d’une chambre noire, deux pièces nécessairement sombres. Et de nombreuses fois il est plongé dans l’ombre, que ce soit dans une ruelle obscure ou sur le plateau de cinéma déserté où il met en scène son rendez-vous avec Vivian.

A ce titre, la visite de la chambre noire est un des sommets angoissants du film. Cœur de l’appartement mais surtout lieu essentiel de la folie de Mark, la pièce nous est montrée comme la projection évidente de la perversion du personnage. C’est un véritable décor symbolique, secret et sombre. Le traitement des couleurs de cette scène, tout en noir et rouge, en fait un lieu gothique qui se rapproche des productions de la Hammer à la même époque. Nous sommes ici dans l’antre du monstre.

D’ailleurs, il faut dire que le traitement des images dans ce film est absolument magnifique. Les cadrages, la composition des plans (à la fois stricte et rigoureuse sans pour autant gêner un seul instant la fluidité du récit), le jeux sur les couleurs et surtout sur la lumière (la lumière est un des éléments essentiels dans la composition des images, donc forcément un thème important pour un film centré sur les images), tout montre que Michael Powell est alors un cinéaste accompli, au sommet de son immense talent.

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Karlheinz Böhm

Bien entendu, le film ne serait pas aussi réussi sans Karlheinz Böhm. Sa prestation est absolument extraordinaire. Tout en lui montre l’instabilité mentale, à la fois le tueur angoissant et le petit enfant timide et apeuré. La transformation est d’autant plus impressionnante quand on se souvient que l’acteur allemand, fils du grand chef d’orchestre Karl Böhm, est aussi celui qui avait interprété l’empereur François-Joseph aux côtés de Romy Schneider dans la trilogie des Sissi.

Thriller angoissant, film psychanalytique, réflexion sur le cinéma en général et sur le statut des images en particulier, drame psychologique, Le Voyeur est un film riche, dense et foisonnant tout autant que passionnant et marquant ses spectateurs d’une façon indélébile.

Synopsis : Travaillant dans le domaine de l’image et du cinéma, le jeune Mark Lewis ne sort jamais sans sa caméra. Il ne cesse de filmer ce qui se passe dans la rue, mais surtout il tue des femmes en filmant leur agonie en gros plan, pour pouvoir ensuite diffuser les films dans son appartement.

Le Voyeur : Bande-annonce

Le Voyeur : fiche technique

Titre original : Peeping Tom
Réalisateur et producteur : Michael Powell
Scénario : Leo Marks
Interprétation : Karlheinz Böhm (Mark Lewis), Anna Massey (Helen), Moira Shearer (Vivian).
Photographie : Otto Heller
Montage : Noreen Ackland
Musique : Brian Easdale
Société de production : Michael Powell Theatre
Société de distribution : Anglo-amalgamated Film Distributors
Société de distribution de la reprise : Les Acacias
Genre : drame, thriller
Date de première sortie en France : 21 septembre 1960
Date de reprise : 23 mai 2018
Durée : 101 minutes

Royaume-Uni – 1960

L’Homme qui tua Don Quichotte, l’arlésienne de Terry Gilliam

L’Homme qui tua Don Quichotte est l’accomplissement d’une vie pour Terry Gilliam, lui qui essaye de monter ce projet depuis des années. Un film qui voit enfin le jour et qui a même eu l’honneur de clôturer le festival de Cannes et de voir sa sortie française par la même occasion.

Synopsis : Toby, un réalisateur de pubs désabusé, se rend en Espagne pour un tournage. Il y rencontre un gitan qui lui offre une copie du film de jeunesse — une adaptation lyrique de l’histoire de Don Quichotte — que Toby avait réalisé dans la région il y a quelques années. Ému de cette redécouverte, Toby part à la recherche du petit village où il avait tourné ce film et se trouve mêlé à toute une suite de catastrophes.

Il y a presque 30 ans que l’envie d’une adaptation de Don Quichotte naît dans l’esprit de Terry Gilliam, lui qui essaya de s’y frotter en 2000, accompagné de Jean Rochefort dans le rôle titre et de Johnny Depp dans le rôle de son fidèle écuyer. De cet échec naquit Lost in la Mancha, un passionnant documentaire qui raconte l’accumulation de désastres que fut le tournage, érigeant l’œuvre de Gilliam en un projet avorté culte et maudit. Le cinéaste tenta de faire revivre le projet à plusieurs reprises, à chaque fois avec différents acteurs et le tout devint une arlésienne illusoire et fantasmée. Mais L’Homme qui tua Don Quichotte sort enfin. Comment aborder l’œuvre d’une vie ? Une œuvre que l’on a tant attendue que l’on a des attentes spécifiques à son sujet et que la déception sera forcément de mise ?

l-homme-qui-tua-don-quichotte-adam-driverOn en a tellement su sur L’Homme qui tua Don Quichotte que c’est avec un sentiment de familiarité que l’on va voir ce film. Pour beaucoup, ils se le seront déjà fait dans leur tête et en ont une image très nette. Mais une fois face au produit fini, la déception principale sera qu’il n’est pas ce qu’on a imaginé ce qu »il serait. Après des années d’attente, on espérait du grandiose mais grandiose il n’est pas. Le projet a évolué au fil des ans et Gilliam en a fait une œuvre plus proche de lui. A travers le parcours de ce réalisateur de pub hanté par son film de jeunesse, une adaptation de Don Quichotte, Gilliam parle de lui et du projet qu’il porte depuis déjà bien longtemps. Le long métrage en devient totalement méta en jouant sur plusieurs niveaux de lecture. C’est là tout l’aspect passionnant du film qui dans son adaptation libre de l’œuvre de Cervantes vient aussi mêler la malédiction qu’avait été le précédent tournage du film. Les deux aspects se répondent à merveille et viennent brouiller les frontières entre la réalité et l’imaginaire.

l-homme-qui-tua-don-quichotte-joana-ribeiroOn retrouve Gilliam dans le rôle du jeune réalisateur mais on le retrouve aussi dans celui du vieux Javier, tellement obsédé par son rôle et son envie d’exister qu’il en devient persuadé d’être le vrai Don Quichotte. La folie étant un héritage et celle de Don Quichotte se transmet par la passion et l’idéal d’une vie fantasmée. Ici tout y est, l’obsession d’une œuvre inachevée, la folie des grandeurs et la bataille de la passion face au cynisme avec un jeu régressif et caricatural mais assez jouissif entre le bras de fer des artistes et des méchants producteurs. Mais le manichéisme n’est jamais aussi évident qu’il semble être et Terry Gilliam met beaucoup de sa hargne dans le projet tout en sachant aussi faire une remise en question salvatrice. L’Homme qui tua Don Quichotte en devient une œuvre très personnelle mais dans sa folie latente et son habile façon de piéger son spectateur dans une dédale d’illusions, jusqu’à une très belle conclusion, se trouve aussi être une adaptation très juste de l’esprit du personnage de Cervantes. En ça, Gilliam reste fidèle à son style dans sa mise en scène, jouant souvent avec les focales pour brouiller les lignes de la réalité et jouer avec l’imaginaire. Sa réalisation est habile, malgré quelques effets spéciaux aléatoires et un début bien sage mais il se rattrape dans un final foisonnant et bourré d’idées plus réjouissantes les unes que les autres.

l-homme-qui-tua-don-quichotte-adam-driver-jonathan-pryceIl est juste dommage quand dans cette sincérité et cette passion sans faille se cachent aussi des éléments plus problématiques. Dans la vision chevaleresque du personnage, Gilliam réduit les personnages féminins à bien peu de choses et plonge dans une représentation vieillotte et ridicule qui ne manquera pas de faire grincer des dents.  Le film, malgré un humour souvent piquant et délectable, plonge dans certaines lourdeurs qui amoindrissent son impact. Soit en allant beaucoup trop loin dans la caricature, poussant certaines situations jusqu’à l’extrême, soit avec certaines blagues en dessous de la ceinture qui se montrent plutôt gênantes. Et cela arrive bien trop souvent pour juste être ignoré et donne à l’ensemble un côté dépassé. Le casting n’aide pas forcément à faire passer la pilule car beaucoup sont enfermés dans leurs rôles caricaturaux et n’ont que peu de place pour exister mais on peut compter sur un duo principal qui fonctionne à merveille grâce au talent des deux acteurs, mais aussi une formidable alchimie. Adam Driver est ici brillant et montre encore une fois l’impressionnante dextérité de son talent en signant sans conteste son meilleur rôle au cinéma. Mais malgré la prouesse offerte par le jeune acteur, il ne faut pas oublier Jonathan Pryce qui derrière son cabotinage amusé cache le portrait déchirant d’un homme qui cherche à exister. Souvent drôle, il se montre aussi incroyablement touchant.

L’Homme qui tua Don Quichotte est un film plus ou moins difficile à aborder selon les attentes que l’on a pu s’en faire. Pour un film attendu depuis plus de 30 ans, on aurait pu s’attendre à plus grand et plus fantasmé mais on ne peut au final que se réjouir de ce qu’il nous offre. Œuvre imparfaite mais sincère sur l’obsession de la création, l’aspect volage de l’imaginaire et de la folie comme contagion, elle impressionne par sa passion débordante, sa générosité et son humour irrévérencieux. On déplorera surtout sa représentation douteuse par moments, surtout pour les personnages féminins qui sortent d’un autre temps et donne à l’ensemble un côté suranné qui peut déplaire. Mais on en retiendra surtout le plaisir de découvrir enfin cette œuvre déjà culte par son passif, et qui est servie par une mise en scène inspirée, un duo d’acteurs grandioses et une belle conclusion sur toute ces années de labeur. Avec L’Homme qui tua Don Quichotte, on s’attendait sans doute à un grand film, on n’en a qu’un très bon et c’est déjà beaucoup.

L’Homme qui tua Don Quichotte : Bande annonce

L’Homme qui tua Don Quichotte : Fiche technique

Titre original : The Man Who Killed Don Quixote
Réalisation : Terry Gilliam
Scénario : Terry Gilliam et Tony Grisoni, d’après l’œuvre de Miguel de Cervantes
Casting : Adam Driver, Jonathan Pryce, Olga Kurylenko, Stellan Skarsgård, Joana Ribeiro Sergi López, Rossy de Palma, Jordi Mollà,…
Décors : Benjamín Fernández
Photographie : Nicola Pecorini
Montage : Lesley Walker
Musique : Roque Baños
Producteurs : Jeremy Thomas, Gerardo Herrero, Gabriele Oricchio, Mariela Besuievsky, Amy Gilliam et Yousaf Bokhari
Production : Recorded Picture Company Tornasol Films, Entre chien et loup, Ukbar Filmes et Amazon Studios
Distributeur : Océan Films
Durée : 132 minutes
Genre : Aventure
Dates de sortie : 19 mai 2018

États-Unis – 2018