Le Barbare et la Geisha, le « film japonais » de John Huston débarque en Blu-ray

Cette semaine sont sortis en version remastérisée deux films de John Huston, Dieu seul le sait et, Le Barbare et la Geisha, considéré par son réalisateur comme son « film japonais » avec John Wayne dans le rôle de Townsend Harris, premier consul général américain au Japon.

Synopsis : Le Président Pierce envoie Townsend Harris au Japon pour y servir de consul américain. Il y découvrira le racisme de la population à l’égard des occidentaux, mais aussi l’amour d’une jeune geisha.

États-Unis / Japon : Huston tout en nuances avec une dose d’optimisme

On aurait pu s’attendre à une japonaiserie de plus de la part d’Hollywood avec acteurs grimés et accents imités. Mais déjà le titre sonne juste : Le Barbare et la Geisha. Comme l’écrit le journaliste Jake Adelstein (premier gaijin – étranger – ayant intégré la rédaction japonaise du reconnu Yomiuri Shinbun) dans Tokyo Vice, nombreux sont ses collègues et connaissances japonais à l’avoir qualifié – parfois insulté – de « barbare ». Loin d’être un cliché hollywoodien, le titre du film présente donc une vision réellement japonaise du nord-américain et annonce l’un des deux points de vue du film, celui de la Geisha Okichi chargée par son maître de surveiller les activités de Townsend Harris sous couvert d’une autre mission consistant à veiller au bon plaisir de ce « barbare » et de son interprète Henry Heusken. Et puis, ne l’oublions pas : Le Barbare et la Geisha est un film de John Huston, scénariste et réalisateur d’une grande intelligence et d’une importante curiosité. Ouvert sur le monde, le cinéaste désirait faire avec ce métrage son « film japonais ». Pour se faire, la production lui permet de tourner l’ensemble du long métrage au Japon. Attention, si cela participe formidablement à la vision créatrice et artistique du film, c’est aussi une manière pour Hollywood de s’implanter davantage dans ce pays dont la population admire les films étrangers. S’il n’a pas pu travailler avec une équipe japonaise, le cinéaste s’entoure d’un grand réalisateur japonais, Teinosuke Kinugasa (notamment réalisateur de La porte de l’enfer qu’a admiré Huston), pour superviser le script et notamment le consulter et le corriger en cas d’erreur historique ou de virage raté dans la japonaiserie. Nous pouvons aussi remarquer que l’équipe technique est complétée par Kisaku Itô et Mitsuo Hirotshu, deux artisans importants du cinéma japonais.

le-barbare-et-la-geisha-john-wayne-eiko-ando-sam-jaffe
Townsend Harris (John Wayne) et son interprète (Sam Jaffe) découvrent les joies du Saké avec Okichi (Eiko Ando)

Cela, car Huston tient à ce film, qu’il dédie tel un hommage à ce pays qui l’impressionne et qui passionne sa curiosité. Ainsi, le métrage démarre sur le point de vue de la Geisha Okichi qui va guider le récit avec sa douce voix en off. Point de vue complété par une vision objective du récit, soit celle du cinéaste, qui s’attachera notamment à capter les péripéties de l’Histoire : les difficultés du Consul Général américain à être considéré comme tel au Japon et à rencontrer le Shogun (soit le leader du pays) ; les discussions entre le gouverneur Tamura et ses disciples ; soit, tout ce dont Okichi n’a pu être témoin. Ce double jeu de regard – et même tripe si l’on compte celui du consultant – permet à l’occidental Huston de s’assurer une représentation juste, car toute en nuance, du Japon. Entre les naufragés américains décapités par les samouraïs et le premier traité États-Unis/Japon signé avec la menace des canons du commodore Perry, ou encore l’inhospitalité que subit Harris qui ne va pas s’arranger lorsque des marins américains malades vont – à cause d’un malheureux malentendu – apporter la choléra sur les côtés du pays, Le Barbare et la Geisha ne tend pas à cacher les ténèbres de son récit historique, qu’importe le parti auquel elles sont liées. Au contraire, Huston en souligne la tragédie avec l’ironie qu’on lui connaît. Jamais cette ironie ne cède au cynisme, le film de John Huston tend même à mettre en avant une forme d’optimisme humaniste dans cette rencontre difficile suivie par la naissance d’une amitié non moins éprouvante entre l’Orient et l’Occident. On notera tout de même que le représentation des aides de camps chinois du Consul Général et de son interprète vire à une ou deux reprises à la chinoiserie. Enfin, il faut souligner la justesse du choix de John Wayne dans le rôle de Harris. L’interprète en fait un homme de dialogue, un pacifiste sur-optimiste et borné dont l’entêtement est exacerbé par le caractère hardi – et alors souvent inconséquent – qu’on a pu remarquer dans d’autres rôles du bonhomme ; caractère alors rattaché à son autre formidable capacité de performer le poids de la tragédie sur ses épaisses et pourtant si fragiles épaules humaines. Cela comme peu ont réussi à le faire.

Sur le Blu-ray

L’édition proposée par Rimini est soignée. Concernant la copie du film, les contrastes semblent avoir été poussés, révélant un certain nombre de nuances dans les scènes obscures, et étouffant dans une forme de pénombre bien des éléments (des corps sont noyés dans une obscurité ; même le visage de Wayne tend à s’effacer parfois) dans des scènes de jour. De façon générale, la copie remastérisée est donc correcte mais on espère qu’elle n’en demeure pas la version définitive. L’éditeur propose de découvrir le film en version française 2.0, originale 2.0 et 5.1. Le test a été fait en 5.1, dont le rendu surround est efficace, tant la formidable musique originale vous embrasse pour mieux vous plonger dans la fresque à échelle humaine d’Huston. Quand aux bonus, Rimini propose pour seul complément, à l’image de l’édition de Dieu seul le sait, un entretien avec un spécialiste du cinéma. Ici, l’interview est réalisée par Christophe Champclaux et Linda Tahir, deux grands érudits français qui se consacrent avec passion au cinéma Japonais. Et le spécialiste interviewé n’est autre que Patrick Brion, encyclopédie vivante et passionnante du cinéma américain et même mondial qui reviendra ici sur John Huston, la place du film dans sa carrière, sa curiosité importante en lien avec cette volonté de faire son « film japonais », et bien sûr, la conception du film. D’une durée de vingt-cinq minutes, l’entretien file à toute vitesse, on en aurait aimé davantage.

Bande Annonce – Le Barbare et la Geisha

Le Barbare et la Geisha (The Barbarian and the Geisha)

Un film réalisé par John Huston en 1958

le-barbare-et-la-geisha-visuel-du-blu-ray-rimini-editions

Disponible en version remastérisée chez les éditions Rimini le 22 mai 2018

19,99e le Blu-ray – 14,99e le DVD

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Natura : Se perdre pour renaître

S'il est de coutume de penser que la beauté est intérieure, "Natura" nous invite à une tout autre mise en perspective : celle d'un environnement naturel à la fois hostile et sublime, qui finit par agir comme un miroir. Une traversée du massif vosgien qui tient à la fois du conte et de la survie, où une femme cherche, dans l'épaisseur de la forêt, quelque chose qui ressemble à une seconde naissance. Mickael Perret réussit à explorer ce décor dans ce qu'il a de plus brut et de plus étrange. Un premier film audacieux et ambitieux, porteur de grandes promesses.

Sirāt : l’odyssée des damnés

Prix du jury au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe prolonge son cinéma de l’épreuve et de la foi dans un road-trip halluciné au cœur du désert. Entre communauté de teufeurs, deuil intime et bascule métaphysique, "Sirāt" interroge l’errance contemporaine dans un monde vidé de repères. Une expérience sensorielle radicale, portée par les corps, la musique et un monde au bord de l’effondrement.

Once upon a time in Gaza : l’Espoir, le Vice et la Trahison

"Once Upon a Time in Gaza" des frères Nasser est une tragi-comédie saisissante mêlant fraternité contrariée, satire sociale et résistance artistique. Entre fable noire et cinéma engagé, le film dresse un portrait poignant et absurde de la vie à Gaza, où chaque geste devient un acte de survie sous un ciel d’oppression.