Ce mercredi 13 juin est sorti en Blu-ray chez Pathé Distribution Premier de Cordée. Le film réalisé par Louis Daquin en 1944 met en scène la lutte intérieure d’un jeune homme écartelé entre ses passions montagnardes et le terrible vertige qui le met à mal suite à un récent accident.
Synopsis : Jean Servettaz (Lucien Blondeau), guide de montagne, tente d’éloigner son fils de cette vocation dont il redoute les dangers. Mais Pierre (André Le Gall) est irrémédiablement attiré par l’altitude. Cependant, à la suite d’une chute, le jeune alpiniste est pris d’un foudroyant vertige et renonce au métier de guide. Bientôt, Jean meurt dans un accident. Pierre devra vaincre ses peurs pour retrouver le corps de son père dans la montagne.
Passion(s) versus Vertige
Dans Premier de cordée, Louis Daquin filme les tourments d’un jeune homme, Pierre Servettaz, épris de la montagne et d’une jeune femme attachée à la figure du montagnard, mais qui connaît suite à un accident le vertige. Désormais, cette montagne auquel son cœur et son corps ne pouvaient pas renoncer se joue de lui avec l’attraction du vertige. Pierre s’efforce de grimper, de vaincre ses peurs, mais les Alpes sont d’avis de le ramener au plus bas de leurs fondations. La chute semble inévitable. Avant l’accident, le jeune homme résistait face à la volonté paternelle de l’envoyer faire des études d’hôtellerie loin de leur province. Pierre fait de son vertige une fatalité. Pensant – plus ou moins à raison, l’ambiguïté règne ici – que sa fiancée n’accepterait pas d’épouser un homme de la plaine, du plat et non des sommets, il quitte la région sans prévenir quiconque. Le héros de Daquin se perçoit comme un lâche. Le cinéaste ne porte toutefois pas un jugement primitif sur le jeune homme : ce dernier n’est pas un lâche parce qu’il a le vertige, ou parce qu’il n’arrive pas à le vaincre seul. D’ailleurs, Pierre n’est pas un lâche quand bien même il en est pleinement convaincu. Grâce à une rencontre fortuite de l’un des hommes formé par son père guide, Pierre décide d’affronter son vertige dans une forme d’apprentissage avec le premier. Plus tard, il revient chez lui, et explique à la femme qu’il aime pourquoi il est parti. Après une formation ratée avec elle pendant laquelle il apprend à surmonter ses peurs grâce (ou à cause du) danger encouru par la fiancée. Peu après, son père meurt touché par un éclair lors d’un orage en pleine montagne. Pierre n’est pas le bienvenu dans la caravane de secours, notamment parce que le chemin est dangereux, et que peu le pensent assez en forme, remis, pour subir un tel trajet. Mais Daquin croit en son héros. S’il connaît le vertige lors de moments cruciaux, Pierre réussit à braver les dangers et permet à la caravane d’avancer jusqu’au corps de son père. Alors que le vertige le ramène via des plongées tournoyantes vers le sol, Daquin permet à son héros de se grandir dans les plans en contre-plongées. C’est dans ces cadres que le protagoniste retrouve sa force et surtout son harmonie avec le corps montagneux. Peut-être que Pierre souffrira de vertige jusque sa mort, mais tant qu’il regardera vers le sommet, l’ascension sera possible. C’est d’ailleurs sur ce dernier mouvement que le film se termine. Pierre devient guide et commence la montée vers les cimes alpines. Beaucoup pourraient alors déclarer : « mais que se passerait-il s’il regardait en bas ? ». Il s’en sortirait probablement, car la plongée tournoyante du vertige chez Daquin correspondait aussi à l’incapacité du héros à reprendre confiance en lui, ainsi qu’à retrouver foi en tout ce qui constituait sa vie auparavant. Ainsi la fin du métrage de Daquin expose à quel point Pierre a progressé, et surtout à quel point il ne semble plus être l’esclave du trauma multiple (la chute ; le vertige ; la perte de sa « relation » avec la montage ainsi que celle avec sa fiancée ; et cetera) qu’il a subi.
Pierre tente d’apprendre à tenir tête au vertige avec la femme qu’il aime.
Le courage du quotidien
L’introduction du film expose l’une des importantes volontés du réalisateur : rendre hommage aux guides de montagne, qui exercent un métier où la passion embrasse le danger au quotidien. Mais l’expérience du film constitue aujourd’hui un hommage au cinéma et à sa fabrication. Les scènes de montagne ont été tournées loin des studios, directement dans les alpes. La vision d’un plan magnifique au sommet d’une pointe rocheuse présente la dangereuse passion de ces guides et montagnards puis nous envahit d’un trouble : comment ont-ils pu filmer cela ? Il n’y a pas de miracle de fonds verts ou bleus ici, il faut se l’avouer : l’équipe technique a du, comme les comédiens, faire le déplacement. Daquin joue avec un effet de tournoiement dans les plans de vertige de Pierre, mais le vertige peut être vécu par le spectateur face à une quantité d’images. Le Blu-ray propose en plus une version remastérisée 4K somptueuse, dont le noir et blanc soigné capte ici et là les silhouettes des grimpeurs s’accrochant à la roche pour finalement faire corps avec la monumentalité de l’épreuve une fois le sommet atteint. On ne saurait que trop vous conseiller de consulter tous les compléments dont L’Ascension du Mont Blanc, court métrage du 1907 formidablement restauré à découvrir ainsi que le reportage d’Alain Pol qui suit la production de Premier de cordée, avec les difficultés du tournage et autres complexités du quotidien. On pourra cependant noter qu’aucun document ne revient sur le statut d’adaptation du film, adapté du roman éponyme à succès écrit par Roger Frison-Roche et publié en 1941 avec lequel Daquin a pris d’heureuses libertés, concernant notamment le « parcours héroïque » de Pierre.
Tourner un film de montagne dans les Alpes en 1944 : une partie de plaisir…
Premier de cordée (1944), le film de Louis Daquin restauré
En combo DVD/Blu-ray le 13 juin 2018
Infos techniques DVD :
DVD – 1.37 – N&B – 1h35 – LANGUES : Français Dolby Digital mono 2.0 – Audiovision – SOUS-TITRES : Anglais – Sourds et malentendants
Infos techniques Blu-ray :
BLU-RAY – 1.37 – N&B – 1h39 – LANGUES : Français DTS mono 2.0 – Audiovision – SOUS-TITRES : Anglais – Sourds et malentendants
Suppléments :
– L’Ascension du Mont Blanc, court-métrage de 1907 (14 min)
– Autour d’un film de montage, Reportage d’Alan Pol sur Premier de cordée (20 min)
Furie ou l’histoire d’un film ordinaire, n’existant que pour convaincre qu’un autre projet pourrait marcher – et qui échoua.
Synopsis : Alors que Robin Sandza (Andrew Stevens) assiste impuissant à une attaque terroriste semblant viser son père, Peter (Kirk Douglas), celui-ci survit et découvre que l’attaque fut manigancé par une agence gouvernementale états-unienne. Leur but: s’emparer de Robin qui possède un don télékinétique, et l’entraîner pour se servir de ses capacités comme une arme. Peter Sandza va alors se lancer dans une chasse à l’homme pour retrouver son fils, qui le fera rencontrer Gillian Bellaver (Amy Irving) une jeune fille semblant partager le pouvoir de Robin et pouvant communiquer avec lui.
Après le succès populaire de son Carrie au bal du diable en 1976, Brian de Palma eu l’envie de continuer à exploiter le thème de la télékinésie / télépathie au cinéma. Son choix se porta sur une adaptation du roman L’homme démoli d’Alfred Bester : l’histoire d’un riche homme d’affaires cherchant à réaliser l’assassinat parfait dans un monde futuriste où l’usage de la télépathie a mis fin à tous les crimes. Seulement voilà, une telle adaptation demande beaucoup de budget, et de Palma peine à réunir des investisseurs. L’idée lui vient alors de réaliser un film moins ambitieux sur le même thème, qui achèverait de convaincre les sociétés de production qu’il est LE réalisateur à qui faire confiance pour ce genre de thriller surnaturel. Ainsi naquit Furie en 1978, adaptation du roman The Fury de John Farris, qui fut d’ailleurs choisi pour élaborer le scenario du film. Ayant totalisé environ 24 millions de recettes mondiales pour 7,5 millions de budget, le film fut toutefois moins convainquant sur le plan commercial que Carrie. Et malgré un accueil critique plutôt positif (le film affiche encore un score de 80% sur Rotten Tomatoes malgré un petit 49% pour le score du public), Furie ne fut pas suffisant pour permettre à de Palma de sortir son Homme démoli. De Palma avait pourtant prévu Kirk Douglas dans le rôle titre dans le but de booster le box-office. 8e long-métrage de sa carrière, on ne peut pas dire que Furie soit la plus retenue ou la plus citée des œuvres de de Palma. Ce dernier a même déclaré qu’il ne faisait pas partie de ses meilleurs films. Il en reste un film qui n’est pas le plus connu de sa filmographie, mais où l’on retrouve une certaine audace dans les thèmes abordées, dans une mise en scène qui ne manque pas de peps.
« Tu as vu des fantômes aujourd’hui, Gillian ? »
Il est assez évident, dès les premières scènes que Furie est un film très ancré dans le style de de Palma. On y retrouve en effet les thèmes favoris du réalisateur : la trahison notamment, le personnage de Ben Childress (John Cassavetes) trahissant Peter Sandza, ou encore – et évidemment – le thème de la télékinésie qu’il avait amplement déployé dans son Carrie au bal du diable deux ans avant Furie. Les deux principaux points forts du film généralement cités par les critiques sont d’ailleurs les effets spéciaux et la musique, tout comme pour Carrie. Une scène en particulier est souvent prise en exemple, celle de la mort de Ben Childress. Au cours de cette séquence, le corps du personnage explose (littéralement) sous la pression mentale de Gillian Bellaver. Il aura fallu plusieurs caméras haute vitesse placées à différents angles pour filmer l’explosion, et deux prises pour avoir un résultat satisfaisant. Selon de Palma : « la première fois n’a pas marché. Les parties du corps n’allaient pas en direction des bonnes caméras et tout le plateau fut recouvert de sang. Il nous a fallu presque une semaine pour pouvoir retenter une deuxième prise » (« the first time we did it, it didn’t work. The body parts didn’t go towards the right cameras and this whole set was covered with blood. And it took us almost a week to get back to do take 2 »). Quant à la musique, elle et signé par John Williams en personne. Le compositeur se serait inspiré des morceaux que Bernard Herrmann avait créé pour les films d’Alfred Hitchcock. Mais plus que dans la bande-originale du film, l‘influence d’Hitchcock se ressent aussi dans la photographie de certains plans, notamment dans la mise au point faite sur les différents plans d’un cadre ou dans la superposition d’objets en mouvement flous sur un plan fixe de regard (par exemple, dans la scène ou Gillian fait fonctionner un train miniature par la pensée).
En revanche, certains reprocheront à Furie de n’être qu’un « sous-Carrie« . Il faut dire que plus que de partager un même sujet, Carrie au bal du diable et Furie ont bien d’autres similitudes. L’héroïne, Gillian, est une adolescente bouleversée et moquée par ses camarades de lycée et semble ne vivre qu’avec sa mère, tout comme Carrie. Et si Robin semble changer la donne en étant un garçon, il garde les même caractéristiques que Gillian et Carrie : il ne vit qu’avec son père et est aussi troublé par ses pouvoirs, il déclare d’ailleurs lors de la scène d’introduction : « je ne suis pas comme les autres, si seulement je savais ce qui ne va pas chez moi ». Les ressemblances entre les deux long-métrages sont telles, que de Palma prévoyait même le rôle de Gillian Bellaver pour Sissy Spacek, l’interprète de Carrie. Le rôle fut au final donné à Amy Irving, qui était en outre également présente au casting de Carrie au bal du diable, puisqu’elle jouait Susan Snell, jeune camarade de Carrie l’ayant prit en pitié. Pour boucler le tout, Brian de Palma a même réutilisé pour Furie certaines des idées qu’il envisageait pour son précédent film. La veine apparente et battant au rythme des pulsations cardiaques sur le front des personnages quand ils utilisent leur don télékinétique notamment, était originellement dans le script de Carrie au bal du diable, mais fut coupé en raison du faible budget de celui-ci.
« Ce qu’une culture ne peut pas assimiler, elle le détruit. »
Mais au delà du thème de la télékinésie, Furie évoque aussi d’autres sujets bien moins anticipés. En effet, l’ouverture du film nous plonge sur une plage en Israël où Robin et Peter Sandza profitent d’une sortie familiale. C’est là que de Palma fait se déchaîner un attentat terroriste mené par des hommes qui, tout porte à le croire, sont Palestiniens. Le film sort en effet en 1978, soit 30 ans après le début du conflit israélo-palestinien. Tout est dans le non-dit de la mise en scène : alors qu’un texte nous informe simplement que nous nous trouvons dans le Moyen-Orient en 1977, de Palma glisse en arrière plan un drapeau israélien et quelques écritures en hébreu. Les terroristes quant à eux portent le keffieh traditionnel palestinien. De ce constat le scénario fait intervenir une agence gouvernementale étasunienne, qui se trouve être l’organisatrice de l’attaque terroriste par le biais du personnage de Ben Childress. Furie constitue en ce sens une certaine dénonciation des interventions américaines et internationales dans le conflits israélo-palestinien. Le conflit se retrouve aussi lors de la scène du parc d’attractions. Robin Sandza y voit un groupe d’hommes portant des keffiehs et se venge par folie de l’attentat contre eux. Ainsi, l’agence gouvernementale qui a précédemment organisé l’attentat contre Israël est maintenant responsable de la mort de Palestiniens via Robin, l’arme qu’ils ont entraîné et libéré dans la nature.
Le film met aussi en scène la descente dans la folie de ce personnage. Du début à la fin du film, Robin Sandza passe de jeune-homme sain et plein de projets à un être sans considération qui tue sans remord. Cette évolution est sans conteste provoqué par l’attentat de l’introduction, au cours duquel il voit le bateau utilisé par son père exploser, croyant celui-ci mort. Mais c’est aussi l’entraînement qui lui est imposé qui le déshumanise, car le seul but est d’en faire une arme. Le personnage de Ben Childress l’évoque lors d’une conversation avec le docteur Jim McKeever (Charles Durning), chargé de tester les jeunes doués : « les Chinois n’en ont pas, les Soviétiques n’en ont pas ». Ce dialogue rajoute le contexte de la Guerre Froide au propos du film, et par la même occasion, la course à l’armement à laquelle les blocs américain et soviétique se sont mesurés. Plus loin dans le film, Childress et le docteur Susan Charles (Fiona Lewis) craignent la dangerosité de l’arme qu’est devenu Robin Sandza par un « nous sommes allés trop loin ». Difficile alors de ne pas penser à la création de la bombe nucléaire lors du projet Manhattan de 1942. Furie constitue ainsi une véritable critique de la course à l’armement et du progrès malveillant. L’aliénation de Robin Sandza va si loin qu’il essaie même de tuer son père après que celui-ci l’ait retrouvé. Symboliquement, l’arme se retourne ainsi contre son créateur.
Derrière ce film qui ne paie pas de mine – dont même le réalisateur précise qu’il n’est pas de ses meilleurs films – se cache ainsi un propos riche de sens. Avec une mise en scène reflétant la patte caractéristique de de Palma desservie par des effets spéciaux et une musique acclamés par la critique, Furie est plus qu’un thriller surnaturel dont le but était de valider un futur projet : il est une critique de son époque. Dans un contexte de Guerre Froide et de conflits au Moyen-Orient, il est une dénonciation de la course à l’armement et du cirque de la politique internationale.
Furie : bande-annonce
Furie: fiche technique
Réalisation : Brian de Palma
Scénario : John Farris
Casting: Kirk Douglas, John Cassavetes, Carrie Snodgress, Charles Durning
Photographie : Richard H. Cline
Montage : Paul Hirsch
Musique : John Williams
Production : Jack B. Bernstein, Ron Preissman, Frank Yablans
Société de production : Frank Yablans Presentations
Société(s) de distribution : 20th Century Fox
Budget : 7,5 millions de dollars
Genre : thriller surnaturel
Durée : 118 minutes
Date de sortie : 10 mars 1978 (États-Unis)
Premier film de son auteur, Crazy Day est également le deuxième film de Robert Zemeckis (après La mort vous va si bien) à se frayer un chemin sur nos platines sous la bannière ESC Distributions. L’éditeur dresse une nouvelle fois le tapis rouge au réalisateur dans une édition qui flatte la patine résolument vintage d’un film qui contient déjà en germes toute sa filmographie.
Retour vers le passé
1964. Alors que la beatlemania ne s’est pas encore tout à fait emparée des États-Unis, le groupe anglais s’apprête à se produire dans l’un des shows les plus regardés du pays, et ajouter ainsi un territoire à la Principauté de Beatleland. Pour des raisons très différentes les unes des autres, quatre amies décident de profiter de l’enterrement de vie de jeune fille de l’une d’entre-elles pour essayer de voir leurs idoles, voire même d’assister à l’événement particulièrement convoité…
A bien des égards, Crazy Day est un pur produit de son époque, surfant sur la vague rétro qui porte nombre de teen-movie emblématiques des années 70, parmi lesquels les incontournables American Graffiti de George Lucas et ou American College de John Landis. Comme si ces films, en charriant les souvenirs de jeunesse de leurs instigateurs, associaient l’insouciance et les espoirs de l’adolescence aux promesses de révolution socio-culturelles des sweet 60’s. On pourrait d’ailleurs définir expéditivement Crazy Day comme un croisement entre ces deux films, empruntant au premier l’idée d’un parcours initiatique pour le raconter avec le ton volontiers déluré (parfois grivois) du second. Le scénario écrit à quatre mains par Robert Zemeckis et (déjà) son acolyte Bob Gale ne souffre d’ailleurs d’aucun déséquilibre entre ces deux pôles, même si l’ouverture vers le slapstick devient de plus en plus manifeste à mesure du déroulement. Un choix qui reflète déjà le désir de Zemeckis de réfléchir ses thématiques en termes visuels et scéniques (bref, cinématographiques), qui se concrétisera d’autant plus au sein de ses futures, furieuses et fructueuses expérimentations.
Quatre filles au tournant de leur histoire et de l’Histoire
En l’état, force est d’admettre que le sens du mouvement du réalisateur en est encore parfois à son stade chrysalide, les notes d’intention ne trouvant pas encore tout à fait un écho formel à la hauteur de leur surabondance. Ainsi, même si on retrouve les motifs de mise en scène qui serviront de terreau à ses futures fulgurances (unité de lieu, interaction complexe des personnages dans l’espace, volonté d’abstractiser l’environnement au profit d’une recherche de la continuité), Crazy Day témoigne parfois d’une raideur qui provient moins du découpage en soit que du flot d’idées qu’il est sommé de traiter.
Cependant, même si le film plie un peu sous les velléités de Zemeckis et Gale, les ambitions des deux compères se révèlent également l’accélérateur de particules qui va galvaniser les ambitions de l’ensemble. Ainsi, là où d’autres long-métrages auraient relégué leur argument narratif (la venue des Beatles) au rang de Macguffin à mi-métrage pour privilégier les relations entre les personnages, Crazy Day s’emploie à en conserver la dimension centrifuge tout du long. Une idée qui résonne dans la tension perpétuelle qui se noue entre la grande histoire et la petite, le récit étant mu par une idée simple mais cinétique en diable (et au diapason de la spontanéité inhérente à la jeunesse) : la certitude que quelque chose va se passer et le désir de se tenir dans les gradins de l’histoire pour y assister. L’apprentissage des protagonistes ne cesse ainsi de frémir au rythme du spasme qui secoue une Amérique sur le point de basculer dans la révolution culturelle qui allait catalyser les attentes du corps social.
Révolution en direct
La dimension historique appuyée du récit est révélatrice du rôle actif que Zemeckis fait jouer au quatuor d’Outre-Manche, et qui se répercute dans la façon dont la mise en scène investit les leitmotivs de l’époque pour se les accaparer. Ainsi, la virée en voiture, emblème de la mosaïque 50-60’s, se transfigure en filigrane en machine à voyager dans le temps (déjà) en remplaçant l’ellipse de rigueur par un raccord-séquentiel faisant passer les personnages de la nuit au jour au détour d’un seul plan. Comme s’ils devaient changer d’espace-temps pour vivre à proximité de cette effervescence pré-flower power qu’ils ne perçoivent qu’à distance dans leur quotidien.
De même, même s’ils ne sont jamais physiquement présents à l’écran, Les Beatles ne cessent d’interagir avec l’action, et se révèlent d’autant plus visibles et présents qu’on ne voit jamais leur visage (sinon à travers celui du tube cathodique reprenant une image d’archive pour marquer leur inscription dans l’Histoire, technique que Zemeckis réutilisera). Belle idée zemeckisienne en diable d’exposer ce qui n’est pas là, le cinéaste se mettant ainsi à la hauteur de l’admiration dévote de ses personnages pour les Anglais afin de les ériger en icônes irreprésentables (idée qui infusera certaines des plus belles scènes de sa filmographie, notamment la fin de Contact), qui se matérialise dans la réaction pithiatique que soulève leur évocation. Ainsi, interrogée par les journalistes après avoir atterri par accident dans leur chambre, Nancy Allen déclare « Je n’ai pas les mots » pour définir ce qu’elle a vu. Soit à peu près ce que dira …. Jodie Foster dans Contact finalement, qui ne réussissait à exprimer le merveilleux dont elle faisait l’expérience (sous un ton plus trivial, certes).
La beatlemania bat son plein
Le merveilleux d’une période, c’est précisément ce que Zemeckis cherche à ranimer autour de l’événement historique qui allait provoquer le fameux basculement. Œuvre sur la naissance d’une contre-culture réalisée à une époque où elle soufflait ses dernières braises (le film a été réalisé en 1978, soit en pleine gueule de bois post-Vietnam et post-Watergate, et à l’aube du changement de modèle que s’apprêtait à imposer les 80’s), Crazy Day isole les flux du temps autour d’un moment-charnière pour nous en faire revivre l’imminence. Zemeckis fait plus que recréer un moment d’histoire, il en ravive l’immédiateté et nous donne la sensation de le vivre au présent. Pour le cinéaste, l’événement se déroule toujours au moment où on le regarde, érigeant le cinéma en portail interdimensionnel vers une autre époque. Autrement dit, ça n’a pas eu lieu : c’est en train d’arriver. De la même manière qu’il raconte les débuts d’une révolution, Crazy Day marque la naissance de l’immense cinéaste qui contribuera à révolutionner le cinéma des décennies suivantes. Zemeckis, où les Beatles à lui tout-seul
Caractéristiques Blu Ray
Comme nous le mentionnions en introduction, ESC a mis les petits plats dans les grands pour cette édition. La restauration de l’image permet de mettre en valeur les parti-pris visuels de Zemeckis (notamment l’emploi de la focale courte et le jeu sur la profondeur de champ) sans en altérer numériquement le piqué. La piste sonore s’avère à l’avenant, en particulier dans les scènes de foule qui exploitent parfaitement les possibilités du 5.1 domestique.
Pour ce qui est des bonus, on compte une analyse sur le film de Rémi Grelow, auteur d’un ouvrage à venir sur Robert Zemeckis et qui revient sur la conception du film (et le bide qui suivit sa sortie salles) et sur certains motifs du cinéma de Zemeckis présents ici et appelés à devenir récurrents . Mais surtout, l’éditeur a eu la très bonne idée de donner la parole à Rafik Djoumi, rédacteur en chef de l’émission BITS pour revenir sur la relation Steven Spielberg et Robert Zemeckis. Une bonne demi-heure passionnante pendant laquelle le bonhomme revient sur les coulisses de leur collaboration, et la façon dont l’évolution du rapport de Zemeckis à la technologie lui permit de progressivement s’émanciper de la tutelle du maître. L’un des morceaux de choix de cette édition.
CRAZY DAY – BANDE ANNONCE (VO)
Crazy Day : fiche technique
Titre original : I Wanna Hold Your Hand
Interprétation: Nancy Allen (Pam Mitchell), Bobby Di Cicco (Tony Smerko) ,Susan Kendall Newman (Janis Goldman), Marc McClure (Larry Dubois), Theresa Saldana (Grace Corrigan), Wendie Jo Sperber (Rosie Petrofsky), Eddie Deezen (Richard « Ringo » Klaus), Dick Miller (le sergent Brenner)
Réalisation : Robert Zemeckis
Scénario : Bob Gale et Robert Zemeckis
Son : Don Sharpless
Photographie : Donald M. Morgan
Musique : The Beatles
Producteur : Tamara Asseyev et Alexandra Rose
Producteur exécutif : Steven Spielberg
Producteur associé : Bob Gale
Les éditions Elephant Films nous proposent de voir ou revoir cinq films réalisés (ou co-réalisé, pour l’un d’entre eux) par l’immense Ernst Lubitsch, et nous permettent ainsi de mesurer l’étendue de son talent.
Rares sont les réalisateurs à avoir tellement marqué le cinéma que leur nom est devenu indissociable d’un certain genre. C’est le cas d’ Ernst Lubitsch. Le cinéaste d’origine allemande a créé cette fameuse « Lubitsch touch », des comédies sentimentales vives, remarquablement écrites, aux dialogues acérés, brisant les codes du genre avec une certaine férocité à peine masquée derrière une élégance rare.
Les éditions Elephant Films ont l’excellente idée de nous faire découvrir ou re-découvrir cinq films que Lubitsch réalisa dans les années 30 pour la Paramount, studio dont il sera directeur des productions à partir de 1935.
Sérénade à trois
Parmi ces cinq films, deux sont les représentants incontournables de cette Lubitsch Touch.
D’un côté, il y a Sérénade à Trois, film dans lequel deux artistes un peu bohèmes tombent amoureux d’une jeune femme, artiste elle aussi. Et Lubitsch, avec son génie habituel, va dépasser ce qui aurait pu être un classique triangle amoureux pour mettre en place un vrai « couple à trois », la jeune femme refusant de choisir entre les deux hommes. C’est une destruction en règle de l’image traditionnelle du couple qui s’opère ici, aucun des trois personnages ne pouvant vivre sans les deux autres.
Ensuite, Elephant films nous propose de revoir un autre chef d’œuvre de la comédie à la Lubitsch, La Huitième femme de Barbe-Bleue (sur un scénario et des dialogues écrits par Billy Wilder). Sur la Côte d’Azur, le film nous raconte la rencontre inattendue d’un milliardaire américain qui voulait acheter un haut de pyjama, et d’une jeune femme qui ne cherchait que le bas de pyjama à offrir à son père, petit escroc qui va vite profiter de la situation pour pousser sa fille dans les bras du richissime homme d’affaires. Là aussi, Lubitsch s’amuse à ravager le modèle du couple traditionnel, en particulier lors de ces scènes hilarantes où les deux protagonistes sont mariés et vivent dans le même logement, mais de façon complètement indépendante, chacun menant sa propre vie de son côté.
Ces deux véritables bijoux de la comédie américaine bénéficient du talent de comédiens hors norme, en particulier un Gary Cooper éblouissant. Les dialogues sont délectables, les réparties fusent à toute vitesse avec un sens remarquable du sous-entendu et de la connotation.
Aux côtés de ces deux chefs d’œuvre, Elephant films nous propose aussi deux films plus rares. L’un, Une heure près de toi, est une comédie musicales avec Maurice Chevalier et Jeanette McDonald, remake d’un de ses propres films de l’époque muette, Comediennes. Il s’agit, là aussi, d’une comédie qui s’amuse à remettre en cause les liens sacrés du mariage. En effet, il y est question d’une femme qui va tenter de séduire le mari de sa meilleure amie.
Si j’avais un million est un film présentant des sketches de différents cinéastes autour du thème de la fortune qui tombe du ciel de façon inattendue. En effet, le prologue nous présente un homme riche se croyant mourant qui, plutôt que de léguer son héritage à ses enfants, va envoyer un million de dollars à des inconnus dont le nom est tiré au sort dans l’annuaire. Le sketch signé Lubitsch est un régal en soi et justifie de voir ce film : très bref (deux minutes en tout), il nous présente un Charles Laughton dans le rôle d’un petit employé de bureau qui va faire ce que beaucoup de petits employés rêveraient d’accomplir. Une fois de plus, l’humour décapant de Lubitsch passe entièrement dans ce sketch muet qui doit beaucoup aussi au génie de son interprète. Cela permet de se rendre compte à quel point les films de Lubitsch sont avant tout des films de personnages : tout découle de la psychologie des protagonistes.
L’Homme que j’ai tué
Peut-être que le plus beau cadeau que nous fait Elephant Films est le cinquième film, une rareté peu connue mais exceptionnelle.L’Homme que j’ai tué (adapté de la même pièce de théâtre qui a donné récemment le film Frantz, de François Ozon) est un mélodrame antimilitariste sorti en 1932 mais se déroulant en 1919, et racontant les conséquences dramatiques de la Première Guerre Mondiale. Un an avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, le cinéaste (qui sera déchu de sa nationalité allemande en 35) exerce son regard acéré sur une société que tout prépare à une autre guerre. Entre les Français glorieux de leur victoire se pavanant avec des armes et les Allemands vivant dans la douleur, l’humiliation et la haine, le cinéaste dresse le bilan d’une fausse paix où tout semble indiquer la venue prochaine du conflit suivant. Film bref, sobre, particulièrement émouvant et doublé d’une critique sociale d’une grande férocité, L’Homme que j’ai tué montre une facette méconnue du génie de Lubitsch.
Par leurs différences, ces cinq films offrent un aperçu très juste des qualités exceptionnelle du cinéma de Lubitsch. Du sens du rythme à la direction d’acteurs, tout y est réussi au plus haut point. Des films indispensables aux cinéphiles.
L’homme que j’ai tué – 1932 Avec Lionel Barrymore, Philip Holmes et Nancy Carroll
Durée du film : 74 minutes
Suppléments :
Le film par Frédéric Mercier
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Une heure près de toi – 1932
Avec Maurice Chevalier et Jeanette McDonald
Durée du film : 78 minutes
Suppléments :
Le film par Frédéric Mercier
Galerie photos
Si j’avais un million – 1932
Avec Charles Laughton
Durée du film : 84 minutes
Suppléments :
Le film par Frédéric Mercier
Galerie photos
Sérénade à trois – 1933
Avec Gary Cooper, Fredric March et Miriam Hopkins
Durée du film : 92 minutes
Suppléments :
Le film par Frédéric Mercier
Galerie photos
La huitième femme de Barbe-Bleue – 1938
Avec Gary Cooper, Claudette Colbert et Edward Everett Horton
Durée du film : 86 minutes
Suppléments :
Le film par Frédéric Mercier
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Quatre ans après un timide retour aux affaires avec Femme Fatale, Brian De Palma vampirise Le Dahlia Noir d’Ellroy dans une adaptation qui manque de bouquet.
Sorti de l’immense succès de Se7en, David Fincher avait émis l’idée d’adapter le premier Tome du quatuor de Los Angeles de James Ellroy, Le Dahlia noir. Un projet shooté en noir et blanc qui resta prisonnier dans les limbes du développement jusqu’à ce que le réalisateur de Fight Club ne décide de le convertir en série télé avec à son bord Mark Wahlberg dans le rôle du boxeur Leland Blanchard et Josh Hartnett dans celui de Bucky Bleichert. A nouveau recalé, Fincher jeta l’éponge et ce n’est qu’au milieu des années 2000 que Brian De Palma s’empara du projet, bien décidé à donner vie à cette Arlésienne cinématographique.
De Palma vs Curtis Hanson : Le contexte
La densité d’un livre de James Ellroy ne réclame en rien un traitement en surface. Pourtant, c’est en simplifiant à l’extrême sa narration et en taillant les essentielles secondes intrigues que De Palma va s’affranchir de l’œuvre originelle et en livrer une version tronquée assez loin de sa résonance sociale. Si le métrage amorce à juste titre une scène d’émeutes raciales au cœur de Los Angeles, il en contournera par la suite la politique pure pour se focaliser essentiellement sur son aspect spectaculaire : Le meurtre de Betty Short. Un choix assez radical qui éloigne l’ambition du film d’une réussite aussi probante que celle du L.A. Confidential de Curtis Hanson. Ce dernier aimait se focaliser sur le visage à multi-facettes du Los Angeles des années 50 et de son backstage empli de flics corrompus, d’une haine raciale à peine dissimulée, d’une presse people à sensations et de mœurs sexuels douteux pratiqués par les hauts fonctionnaires. Si la proposition d’adaptation de Hanson diffère de celle de De Palma, elle n’en dénature aucunement l’œuvre d’Ellroy car le principe est de livrer avant tout le portrait d’une Amérique rugueuse qui est encore bien loin d’accepter les mutations de son époque. En résumé, la réussite tient plus à brosser un arrière plan riche que d’en dessiner les contours en deux mouvements de caméra, histoire de planter un décor.
De Palma vs James Ellroy : La vision
Il est étonnant de constater que le réalisateur du dytique Scarface/L’Impasse avait, autrefois, accordé le soin nécessaire de dépeindre une toile de fond peu reluisante d’une Amérique noyée sous la coke ou les complots en tout genre (Blow Out). Preuve que le réalisateur oeuvrant au cœur même de l’après « Nouvel Hollywood » était toujours conscient de l’état de décomposition de son pays. Étrangement épluché de son intérêt contextuel, l’œuvre d’Ellroy vue par le prisme de De Palma visera nettement moins haut. Une ambition ramenée à celle du thriller gentiment excitant du samedi soir ou tout du moins à celui de l’imperfection incarnée par des opus comme L’Esprit de Cain ou Femme fatale. Après visionnage, LeDahlia noir pourrait s’apparenter à un exercice un peu faiblard dépossédé d’une incarnation réelle navigant entre le souvenir des éclats de violence des Incorruptibles. La raison de cette pathologie cinématographique revient aux choix de De Palma de faire plier le matériau à sa convenance toute personnelle. Une espèce de mariage contre nature où le cinéaste montrerait qu’il est toujours le maître à bord, à l’image d’une scène de meurtre découpée avec précision qui lui redonnerait espoir en son cinéma. La rencontre entre le romancier Ellroy et le créateur de formes De Palma ne fera que se télescoper car ce sont bien deux artistes aux regards opposés qui se posent sur le meurtre de Betty Short. Celui du romancier est la métaphore douloureuse d’un pays au bord du chaos. Le constat sans détour que les hautes institutions ou les milieux artistiques friqués font main basse sur le peuple. A contrario, le style De Palma s’accompagne d’un plaisir égocentrique de base où la jouissance de filmer affirme sa volonté de tirer les ficelles de la narration. Les composantes de son cinéma sont d’ailleurs si personnelles qu’elles ont bien du mal à trouver une légitimité en dehors d’un système accouché par le réalisateur lui-même. Seul l’exercice du Blockbuster comme Mission Impossible et le fait d’être canalisé par un producteur peut apporter une plus-value à l’entreprise. Apposer sa griffe sur l’œuvre d’Ellroy reviendrait pour l’auteur de Phantom of theParadise d’en dénaturer le propos ou tout du moins réduire sa fonction à celui de roman de gare. La démarche d’Ellroy consisterait plus en celle d’un architecte bâtisseur et De Palma en celle d’un super ouvrier qualifié. L’écart est à ce point que l’exercice va prendre une nouvelle tournure et ramener au premier plan les fantômes des thématiques Hitchcockiennes à l’instar d’un réflexe Pavlovien.
De Palma vs Alfred Hitchcock : Le double
Bien qu’embarrassant sur le plan de l’adaptation pure, Le Dahlia noir n’a pourtant rien d’un réel échec. Il se laisse même à certains moments contempler. La réussite plastique de la photographie de Vilmos Zsigmond et le montage de Bill Pankow n’y sont pas complètement étrangers. Débarrassé de l’ombre imposante du Bulldog (surnom de Ellroy), De Palma joue à nouveau la représentation d’une pièce qu’il connait par cœur, à commencer par la figure du double féminin incarnée par Kay Lake/Betty Short. Cherchant toujours la symétrie parfaite avec le Vertigo d’Hitchcock, l’opposition de la défunte et de son homologue vivante ravive un peu le plaisir du spectateur en y introduisant le morbide. Un reflet déformant de ses propres œuvres tout aussi proche d’un Body Double que d’un Obsession avec ses prémices de l’industrie du porno et ses tendances purement nécrophiles. Passionnant est le vieux sillon creusé par De Palma sur la représentation que l’on se fait de la mort et de la résurrection par une enveloppe de chair corporellement identique mais à la personnalité différente. Les parallèles entre Scottie Ferguson (James Stewart) et Bucky Bleichert (Josh Hartnett) se tissent avec autant de passion dans l’enquête qu’elles mèneront à une forme de pardon de la disparue. Et là réside la force d’une partie de l’oeuvre du cinéaste, sa capacité à créer la folie et l’obsession dans une boîte crânienne. Enfin, Les essais de Betty Short en noir et blanc avec en off la voix de De Palma dans le rôle d’un réalisateur peu scrupuleux achèvent le film dans son entreprise de cannibalisation. Une manière également de remettre à l’avant-poste la part égocentrique de son géniteur sur pellicule. De ce fait, les empoignades éclairs relatées par Ellroy s’effacent laissant apparaître toute la force priapique des mouvements d’appareil et de l’éclat d’une lame dans la pénombre. Bien loin de l’analyse du Bulldog, c’est la technique brute qui prend le relais avec un art consommé du découpage afin de panser les plaies de l’ignorance. On l’aura compris, dénaturer le style du chef de file du Nouvel Hollywood avec un Best seller ne servira à rien. De Palma est un homme de caractère et un hédoniste qui se résume en une image : le pilier phallique dressé vers le ciel en épilogue de Snake eyes comme un doigt d’honneur. Faut-il en rajouter ?
Le Dahlia Noir : Bande-annonce
Synopsis : Dans les années 40, à Los Angeles, Bucky et Lee, deux inspecteurs, s’attaquent à une affaire de meurtre particulièrement difficile. Une starlette, Elizabeth Short, a été découverte atrocement mutilée. Sa beauté et sa fin tragique deviennent les sujets de conversation de toute la ville. Certains sont prêts à tout pour en tirer bénéfice… ou cacher leurs secrets. Quels étaient les liens de la victime avec la puissante famille Linscott ? Que vivait-elle dans son intimité ? Et avec qui ? Au-delà des apparences, l’enquête commence…
Le Dahlia Noir : Fiche Technique
Titre original : The Black Dahlia
Réalisation : Brian De Palma
Scénario : Josh Friedman, d’après Le Dahlia noir de James Ellroy
Interpretes : Josh Hartnett (Bucky Bleichert), Scarlett Johansson (Kay Lake), Hilary Swank (Madeleine Sprangue Linscott), Aaron Eckhart (Sergent Lee Blanchard), Mia Kirshner (Elizabeth Short), Rose McGowan (Sheryl Saddon), Patrick Fischler (Ellis Loew)…
Décors : Dante Ferretti
Costumes : Jenny Beavan
Photographie : Vilmos Zsigmond
Montage : Bill Pankow
Musique : Mark Isham
Producteur(s) : Rudy Cohen, Moshe Diamant, Art Linson, Avi Lerner
Distributeur : Metropolitan Filmexport
Genre : drame, policier, thriller, film noir
Durée : 120 minutes
Date de sortie en France : 8 novembre 2006
A l’occasion de la sortie du nouveau film de Gary Ross, Ocean’s Eight, réponse féminine du film de Soderbergh où l’on voit une équipe de cambrioleuses tenter le casse du siècle, la rédaction s’est prêtée au jeu en vous décernant son top 10 des meilleurs films de braquage. Ainsi, lequel a le plus marqué les esprits (et les coffres) entre The Town, Inside Man ou Heat ? Qui de Faye Dunaway, Robert de Niro, ou encore George Clooney obtiendra la palme du meilleur braqueur ?
Tout comme les films portant sur l’évasion, ou plus globalement les films centrés sur les gangsters et le grand banditisme, ceux de braquage constituent un sous-genre du film noir très souvent porté à l’écran. Mélange d’action et de réflexion dans la préparation du plan parfait, ces films se sont multipliés ces dernières années. S’ils sont marquants essentiellement par la scène de braquage (ou de casse) en question (très souvent le point d’orgue du film), c’est surtout la personnalité et la motivation du ou des protagoniste(s) voleur(s) qui provoquent l’engouement du spectateur. Porte-paroles d’une critique sociétale, motivées par la vengeance, ou tout bonnement appâtées par le gain, ces différentes personnalités font naître des films diversifiés, de qualité plus ou moins égale. A ce titre, vous trouverez ci-dessous les films de braquage que l’on préfère chez Cineseriemag. Alors détendez-vous, prenez le temps de lire, les mains en l’air et sans geste brusque : tout va bien se passer !
10/ Snatch – Tu braques ou tu raques
Réalisé par Guy Ritchie
Avec Jason Statham, Brad Pitt, Vinnie Jones, Benicio Del Toro et Stephen Graham
Synopsis : Franky vient de voler un énorme diamant qu’il doit livrer à Avi, un mafieux new-yorkais. En chemin, il fait escale à Londres où il se laisse convaincre par Boris de parier sur un combat de boxe clandestin. Il ignore, bien sûr, qu’il s’agit d’un coup monté avec Vinny et Sol, afin de le délester de son magnifique caillou. Turkish et Tommy, eux, ont un problème avec leur boxeur, un gitan complètement fêlé qui refuse de se coucher au quatrième round comme prévu. C’est au tour d’Avi de débarquer, bien décidé à récupérer son bien, avec l’aide de Tony, une légende de la gâchette.
Pourquoi on l’aime ? : « Avec ce deuxième film, Ritchie n’invente rien, il peaufine. Dans ce faux remake d’ Arnaques, crimes et botanique, le dandy punk précise les éléments d’un style qui fera date. Dialogues ciselés, accents cockney, personnages iconiques et montage façon clip electro. C’est presque le Londres de Dickens, revu et corrigé par un fêtard sous coke. Les limites du grotesque (déjà bien entamées dans son premier film) explosent, avec des figures bigarrées (un gitan cintré, un russe increvable etc.) et des situations aux frontières de l’absurde.
Les films de braquage nous ont habitués a des équipes plus ou moins soudées, des plans méticuleux et des timing serrés. Snatch renverse la table d’un coup de pied. Le monde interlope de Ritchie n’a rien de sombre, de tragique ou de cool. C’est un joyeux bordel en roue libre totale, où les dérapages sont à peine contrôlés, et ça fait un bien fou. » Par Vincent
9/ Ocean’s Eleven
Réalisé par Steven Soderbergh
Avec George Clooney, Brad Pitt, Matt Damon, Andy Garcia et Julia Roberts
Synopsis : Après deux ans passés dans la prison du New Jersey, Danny Ocean retrouve la liberté et s’apprête à monter un coup qui semble impossible à réaliser : cambrioler dans le même temps les casinos Bellagio, Mirage et MGM Grand, avec une jolie somme de 150 millions de dollars à la clé. Il souhaite également récupérer Tess, sa bien-aimée que lui a volée Terry Benedict, le propriétaire de ces trois somptueux établissements de jeux de Las Vegas. Pour ce faire, Danny et son ami Rusty Ryan composent une équipe de dix malfrats maîtres dans leur spécialité. Parmi eux figurent Linus Caldwell, le pickpocket le plus agile qui soit ; Roscoe Means, un expert en explosifs ; Ruben Tishkoff, qui connaît les systèmes de sécurité des casinos sur le bout des doigts ; les frères Virgil et Turk Malloy, capables de revêtir plusieurs identités ; ou encore Yen, véritable contorsionniste et acrobate.
Pourquoi on l’aime ? : « Ocean’s Eleven est le film le plus sophistiqué de Soderbergh. L’histoire du casse du siècle orchestré par Daniel Ocean (George Clooney) et ses acolytes, pari qui semble impossible à tenir et qui pourtant fonctionnera jusqu’au bout. Le suspense est maintenu tout au long du métrage, avec des obstacles imprévus qui se dresseront sur le chemin des héros. Rien n’est laissé au hasard par le réalisateur, qui soigne sa bande originale, son casting cinq étoiles et sa réalisation, évoquant les années 70 et nous offrant des scènes à la fois esthétiques et intelligemment pensées. Les dialogues sont au service du rire avec des mots d’esprit fins, à l’image du personnage de Brad Pitt ayant réponse à tout. En somme, une totale réussite. » Par Flora
8/ Bonnie & Clyde
Réalisé par Arthur Penn
Avec Faye Dunaway, Warren Beatty, Gene Hackman et Mabel Cavitt.
Synopsis : Etats-Unis, les années 1930. C’est la Grande Dépression, suite au krach boursier de 1929. Un couple d’amants criminels, Bonnie Parker et Clyde Barrow, sillonne le pays en braquant des banques. Bientôt, l’Amérique ne parle plus que de ces hors-la-loi inexpérimentés. Certains les admirent. D’autres sont horrifiés. Quoiqu’il en soit, poursuivis par la police, ils devront bientôt faire face à leur destin…
Pourquoi on l’aime ? : « Comment ne pas faire mention du mythique couple Bonnie Parker et Clyde Barrow lorsque que l’on parle de braquage de banque ? Les amants criminels ayant fait régner la terreur dans le Sud des Etats-Unis lors de la Grande Dépression ont eu l’honneur d’être portés à l’écran par le cinéaste Arthur Penn. Ce dernier nous emmène dans un road-movie mortifère ponctué de casses et de fusillades qui vont transformer la chevauchée fantastique de Bonnie et Clyde en l’une des plus grandes œuvres du cinéma américain. Il faut dire que le tout est porté par le charisme de ses deux têtes d’affiches, Faye Dunaway et Warren Beatty alors au sommet de leur sex-appeal. Un destin sans concession où viennent se heurter Eros et Thanatos dans une violence sèche et un érotisme prégnant. Bien plus qu’un film de braquage, Bonnie and Clyde marque l’avènement du Nouvel Hollywood. » Par Maxime
7/ Le Cercle Rouge
Réalisé par Jean-Pierre Melville
Avec Yves Montand, Alain Delon, Bourvil, Gian Maria Volonte et François Perier
Synopsis : Un truand marseillais, un détenu en cavale et un ancien policier mettent au point le hold-up du siècle. Le commissaire Mattei, de la brigade criminelle, leur tend une souricière.
Pourquoi on l’aime ? : « Avec Le Cercle Rouge, Melville nous prouve une fois de plus, de façon remarquable, son admiration pour le cinéma américain, en reprenant une trame narrative qui s’inspire énormément de celle de Quand la ville dort, de John Huston. Le génie du cinéaste est de donner une nouvelle lecture de la scène de cambriolage, qui était déjà un lieu commun à l’époque. Ici, le casse d’une bijouterie est transformé en un paradoxal acte de rédemption pour le personnage de Jansen (interprété par Yves Montand), ancien flic devenu une épave alcoolique. L’attention portée aux moindres détails, aux plus petits faits et gestes, la gestion de la bande son, le rythme, tout contribue à faire de cette scène un moment à part dans le monde des cambriolages cinématographiques, au sein d’un film réalisé comme une tragédie. » Par Hervé
https://www.youtube.com/watch?v=fAWnRWlhhRA
6/ Inside Man – L’homme de l’intérieur
Réalisé par Spike Lee
Avec Denzel Washington, Cilve Owen, Jodie Foster, William Defoe et Jonnie Brown
Synopsis : Ce devait être le hold-up parfait, le chef-d’oeuvre d’un génie du crime.
Le décor : une grande banque de Manhattan. Les protagonistes : un commando masqué, cagoulé, lunetté et des dizaines d’otages affolés, contraints de revêtir la même combinaison passe-partout que les braqueurs.
L’enjeu : la salle des coffres et ses trésors ? Ou un vieux secret dont seuls deux personnes connaissent l’importance.
Aujourd’hui, confiné dans une cellule, le cerveau de la bande s’explique. Mais attention, chaque mot compte, et aucun indice ne vous sera livré au hasard. Prêts ?
Pourquoi on l’aime ? : « Bien avant la Casa De Papel, un autre braquage à huis-clos avait déjà marqué les esprits grâce à Spike Lee, qui parvient habilement à allier divertissement grand public et message politique dans un thriller très habilement orchestré où la tension est palpable à chaque instant. Contrairement aux blockbusters qui n’hésitent pas à sortir l’artillerie lourde, ici, l’action n’est pas le maître mot de ce film à suspens qui au contraire prend le temps d’étoffer ses personnages, et de distiller du mystère au service d’une atmosphère claustrophobique saisissante. Le cinéaste parvient à nous surprendre en prenant le contre pied d’un film de braquage classique et tisse une intrigue originale et astucieuse, il joue avec nous et brouille les pistes, le tout à travers une mise en scène fluide et maîtrisée. Ajoutons à cela un casting de poids et une bande originale aussi surprenante qu’efficace, et on obtient un film policier qui détourne subtilement les règles du genre pour se distinguer et marquer les esprits sur le long terme ! Cette œuvre ne s’oublie pas ! » Par Marushka
https://www.youtube.com/watch?v=TIEp1wIvRu4
5/ L’Ultime Razzia
Réalisé par Stanley Kubrick
Avec Sterling Hayden, Coleen Gray, Vince Edwards et Jay C. Flippen
Synopsis : Une bande de gangsters organisent le hold-up de la caisse des paris lors d’une course de chevaux…
Pourquoi on l’aime ? : « Même si L’Ultime Razzia fait partie des premiers films d’un Stanley Kubrick encore à la veille de ses chefs-d’œuvre futurs, ç’aurait été se leurrer que de s’attendre à un film de braquage classique et simpliste de la part d’un tel génie de la mise en scène. L’Ultime Razzia, c’est la mise en place d’un plan millimétré, par un groupe de voyous, visant à mettre la main sur la caisse d’un champ de courses hippiques. Le réalisateur prend son temps pour mener à bien chaque étape, dans un timing parfait, et que l’on peut clairement distinguer : l’élaboration théorique du plan, façon film noir, autour d’une table, dans une pièce sombre éclairée par un luminaire qui met en relief la fumée des cigarettes et les expressions faciales ; la diversion, presque comique, donnant lieu à une scène de bagarre mémorable dans un bar afin d’ameuter les policiers ; l’assassinat, sans musique, froid, chirurgical, depuis un parking loin de la rumeur du stade en délire ; la trahison préméditée de la femme d’un des voyous, dans l’intimité d’une chambre, qui laisse entrevoir au spectateur un dénouement plus compliqué que prévu ; le braquage à proprement parler, avec un masque de clown et une mitraillette, scène qui sera souvent citée au cinéma par la suite (comme dans la scène d’ouverture du Dark Knight de Nolan) ; et finalement l’intervention surprise de la police, des conséquences de l’indiscrétion de la femme, qui aboutit à un véritable massacre au pistolet. C’est donc un film qui installe une tension qui va crescendo, plus la machination semble se mettre en place comme sur des roulettes, l’échéance du braquage approchant, les fusils et les pistolets se chargeant, prêts pour le grand final ; et un grand final totalement désamorcé par cette trahison inattendue, faiblesse insoupçonnée chez ces personnages sans foi ni loi qui donnera lieu à une fin étonnamment déceptive. Kubrick ou l’art de jouer avec les nerfs d’un spectateur esclave de sa mise en scène, pour notre plus grand plaisir. » Par Jules
4/ Une Journée en Enfer
Réalisé par John McTiernan
Avec Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Jeremy Irons et Michael Alexander Jackson
Synopsis : Le lieutenant John McClane est de retour et il est demandé en personne par un terroriste, Simon, qui menace New York. Alors qu’il fait équipe avec Zeus, un commerçant du quartier d’Harlem embarqué dans l’aventure malgré lui, McLane se livre à un petit jeu à travers toute la ville, devant résoudre des énigmes. S’il rate son coup, une bombe explose, c’est la règle imposée par Simon…
Pourquoi on l’aime ? : « Une journée en enfer est une plongée hallucinée dans le quotidien d’un policier pas comme les autres, qui porte toujours aussi bien le marcel (John McClane, Bruce Willis), et d’un citoyen de la ville de New York peu ordinaire (Zeus Carver, Samuel L. Jackson). Ils vont tous les deux s’associer, pour le meilleur et pour le pire, afin de tenter de déjouer une série d’attaques terroristes, de protéger la population et de faire échouer l’un des plus gros braquages de l’histoire du cinéma.
Car la mégalopole au cœur de Die Hard se retrouve littéralement assiégée par une escouade de braqueurs qui jouent aux apprentis terroristes afin de brouiller les radars des enquêteurs et mener John McClane en bateau et sur des fausses pistes. Le plan machiavélique des braqueurs pour mettre la main sur le butin pharaonique, les images impressionnantes du braquage, les palettes entières de lingots d’or de la réserve fédérale et les engins de chantier utilisés sont encore dans les têtes de nombreux cinéphiles amateurs de films d’action. La partition exceptionnelle de Jeremy Irons (Simon Gruber / Peter Krieg en quête de vengeance contre John McClane) et de ses sbires fait monter la pression crescendo dans les rues de New York. Les rebondissements du scénario magistraux sur la localisation du butin et la fuite du commando de Simon sont également savoureux lors du premier visionnage.
Le film est ponctué de séquences cultes assez époustouflantes sur le plan de l’action, de la mise en scène et de trouvailles géniales qui resteront dans l’esprit du spectateur (la ballade survoltée et décisive en taxi, le déraillement du métro, la scène sur les préjugés racistes avec la pancarte). Le film peut être également considéré comme une ode à la Grosse Pomme, à ses citoyens, aux chauffeurs de taxis new-yorkais et aux cabines téléphoniques. » Par Gabriel
3/ The Place Beyond the Pines
Réalisé par Derek Cianfrance
Avec Ryan Gosling, Bradley Cooper, Eva Mendes, Rose Byrne et Ray Liotta
Synopsis : Cascadeur à moto, Luke est réputé pour son spectaculaire numéro du «globe de la mort». Quand son spectacle itinérant revient à Schenectady, dans l’État de New York, il découvre que Romina, avec qui il avait eu une aventure, vient de donner naissance à son fils… Pour subvenir aux besoins de ceux qui sont désormais sa famille, Luke quitte le spectacle et commet une série de braquages. Chaque fois, ses talents de pilote hors pair lui permettent de s’échapper. Mais Luke va bientôt croiser la route d’un policier ambitieux, Avery Cross, décidé à s’élever rapidement dans sa hiérarchie gangrenée par la corruption. Quinze ans plus tard, le fils de Luke et celui d’Avery se retrouvent face à face, hantés par un passé mystérieux dont ils sont loin de tout savoir…
Pourquoi on l’aime ? : « Deux ans après le fabuleux Drive de Nicolas Winding Refn, Ryan Gosling réinterprète un rôle de braqueur marquant qui iconise avec brio la star hollywoodienne dans The Place beyond the pines. Après leur collaboration pour le film indépendant Blue Valentine, Derek Cianfrance et l’acteur américain se retrouvent dans un film somme sur le destin qui dessine, sans misérabilisme, une Amérique agrippée par la filiation et son envie de se faire une place dans la société. Dans une œuvre, à l’instar de celles de James Gray, qui fait cohabiter le code de l’honneur, la famille, la notion de justice et les dérives sociétales qui touchent une middle class engluée dans une routine interminable, The Place beyond the pines est un film tendu, émouvant et surtout palpitant. Comme dans Only God Forgives, Ryan Gosling erre comme un fantôme et même lorsqu’il n’est pas à l’écran, il hante l’image de sa présence. » Par Sébastien
2/ Reservoir Dogs
Réalisé par Quentin Tarantino
Avec Harvey Keitel, Tim Roth, Michael Madsen, Steve Buscemi, Chris Penn et Quentin Tarantino
Synopsis : Après un hold-up manqué, des cambrioleurs de haut vol font leurs comptes dans une confrontation violente, pour découvrir lequel d’entre eux les a trahis.
Pourquoi on l’aime ? : « Si tout le monde s’accorde à dire que la filmographie de Quentin Tarantino se bonifie avec le temps, il est un fait que Reservoir Dogs reste parmi le plus cité lorsqu’il s’agit de nommer les favoris du public. Sorti en 1992, le film met en scène une équipe de 6 gangsters engagés afin de mener à bien un braquage. L’opération dérape lorsque la police débarque, poussant les malfrats à se réfugier dans une planque. Loin de mettre en scène l’opération en elle-même, Tarantino s’intéresse plus aux relations entre les personnages au cours du huis-clos qui leur est imposé. On y retrouve assurément la patte du réalisateur: son fameux verbe, dans des dialogues toujours aussi mythiques, et sa mise en scène « croustillante » au cours de scènes paraissant anecdotiques bien que cruciales dans le développement de l’intrigue. Particulièrement bien reçu par la critique, le film reste un must-see dans le domaine des films de gangsters malgré l’accusation récurrente de plagiat de City on Fire de Ringo Lam. » Par Jean-Pierre
1/ Heat
Réalisé par Michael Mann
Avec Al Pacino, Robert de Niro, Val Kilmer, Jon Voight, Ashley Judd et Tom Sizemore
Synopsis : La bande de Neil McCauley à laquelle est venu se greffer Waingro, une nouvelle recrue, attaque un fourgon blindé pour s’emparer d’une somme importante en obligations. Cependant, ce dernier tue froidement l’un des convoyeurs et Chris Shiherlis se retrouve obligé de « terminer le travail ». Neil tente d’éliminer Waingro, mais celui-ci parvient à s’échapper. Parallèlement, le lieutenant Vincent Hanna mène l’enquête…
Pourquoi on l’aime ? : « A l’instar du 2001 de Kubrick qui règne sur le genre de la SF depuis 1968, difficile d’occulter la place de choix qu’occupe Heat dans le genre du film de braquage. Et pour cause, tant le film de Michael Mann, 23 ans après sa sortie, continue d’inspirer pléthore de cinéastes, dès lors qu’il est question d’opposer une bande de braqueurs à des flics prêts à tout pour les coffrer. Que ça soit la gestion du rythme, si bien huilé qu’il parvient à faire oublier sa monstrueuse durée (2h55) peu commode pour un film du genre ; la pléiade d’acteurs (De Niro, Pacino, Kilmer, Sizemore) réunis devant le scope de Mann ou encore cette idée – simple- qui est de mettre au ban l’idée que le cambriolage est une forme d’art et la remplacer par une vision brutale : c’est simple, Heat en devient un film-somme du braquage. Ça serait déjà bien s’il n’était que ça, puisque Michael Mann, évoluant en terrain connu (Heat est le remake d’un de ses propres téléfilms) se permet aussi de donner l’accent sur ses personnages, souvent écrasés dans les films du genre, et leur donner des moments uniques, transformant le métrage en une chasse à l’homme virant au quasi-western. Bref du grand art. » Par Antoine
Eyes Wide Shut, film testament de Stanley Kubrick, est devenu la référence en films de sociétés secrètes. Et, un peu malgré lui, la référence des théoriciens du complot…
Si avant Eyes Wide Shut, les Sociétés Secrètes généraient déjà leur lot de conspirations, il est clair qu’à l’arrivée du web, leur propagation prit une nouvelle ampleur. Quelques clicks suffisent pour tomber sur des sites au contenu peu sourcé, associant complot mondial, sociétés secrètes et manipulation de la population. Qu’il s’agisse des Illuminati, des francs-maçons ou du Bohemian Club, la conviction pour les administrateurs de ces sites reste la même : nous sommes dirigés par une élite occulte cherchant à imposer un nouvel ordre mondial. L’absence de preuves, de sources fiables et d’arguments cohérents fait généralement osciller le contenu de ces sites entre le délire paranoïaque et la croyance fantaisiste, mais un détail surprend néanmoins : les symboles. Car pour les conspirationnistes c’est évident, l’obscure élite qui nous contrôle possède une gamme de symboles qui lui est propre. Ils laisseraient d’ailleurs des signes de leur présence, visibles seulement des initiés. La célèbre pyramide avec un œil sur le billet de un dollar américain, par exemple, est associée à la main-mise de l’élite occulte sur la finance. Les miroirs, les reflets et plus généralement la dualité, que ce soit dans les clips, les affiches ou les films, sont associés à une idée de contrôle mental. L’étoile, les arcs-en-ciel et plus généralement les lumières vives sont liés à la célébrité, l’écran généré par l’élite pour attirer les adeptes. Des noms reviennent beaucoup aussi, comme ceux de Rothschild ou d’Aleister Crowley, célèbre occultiste créateur d’une magie sexuelle.
Cette photo tirée d’une soirée costumée chez les Rothschild dans les années 70, est une source de fascination récurrente dans la complosphère
Au final, le complot des sociétés secrètes peut apparaître comme un univers étendu de fiction, avec ses propres symboles, ses propres codes. Toutefois, ces codes visuels et les symboliques qui y sont attachées ne viennent peut-être pas de nulle part. Derrière tout ce cinéma, se cache peut-être un film de cinéma. Car, si le complot de la société secrète a bien un film culte, c’est Eyes Wide Shut. Réalisé par Stanley Kubrick en 1999, le film prend un couple d’acteurs très médiatisé de l’époque, Tom Cruise et Nicole Kidman, pour raconter l’histoire d’un couple évoluant dans la haute société new-yorkaise. Une nuit, une dispute conduit Bill, le personnage joué par Tom Cruise, à rejoindre par erreur la cérémonie d’une Société Secrète, qui ne tarde pas à virer en orgie. Bill quitte tant bien que mal l’étrange manoir où la soirée se déroule, et fait en sorte de ne plus y être mêlé. Au matin, sa femme Alice lui fait une étrange confidence : elle a rêvé d’être prise par plusieurs hommes, tandis qu’il la regardait.
Un autre détail qui n’échappera pas aux initiés, c’est le grand nombre de miroirs et de reflets dans le film, et ce, jusque sur sa jaquette. La pyramide qui sert quasiment d’étendard au complot Illuminati est moins présente, mais un détail troublant reste le nom du personnage joué par Tom Cruise : Bill. Comme le billet de un dollar américain, avec le fameux symbole. D’autres éléments du film ramènent également beaucoup à nos conspirationnistes, comme le Manoir où se passe la cérémonie, qui n’est ni plus ni moins qu’un manoir appartenant aux Rothschild, et les orgies elles-mêmes, conçues selon les pratiques du yoga tantrique. Il s’agit d’un type de yoga très prisé par Aleister Crowley, fameuse coqueluche des partisans du complot.
Pour les conspirationnistes les plus zélés c’est évident : « Kubrick nous a prévenus, et il a laissé des preuves dans son film ». D’ailleurs, le décès prématuré du réalisateur après le montage du film et l’adhésion de sa fille à la scientologie ne manquent pas d’attiser les théories… La vérité est cependant moins romanesque. La manipulation occulte que croient voir les complotistes dans Eyes Wide Shut, semble plus tenir de la patte même du réalisateur même que d’un quelconque message. Car, à l’instar de Hitchcock ou De palma, Kubrick est un cinéaste de la manipulation.
Dans ses films, les éléments à l’écran sont disposés avec une minutie d’horloger, ce qui participe à leur donner plusieurs degrés de lecture. Les fans de Kubrick les plus fous n’ont d’ailleurs pas attendu Eyes Wide Shut pour imaginer des théories sur ses films. Un documentaire, Room 237, a été réalisé sur les théories de fans concernant le film Shining.
Par ailleurs, le cinéma de Kubrick n’est pas qu’un cinéma de la manipulation. C’est surtout et avant tout un cinéma sur la manipulation. Que ce soit l’écrivain de Shining manipulé par l’hôtel, les cosmonautes de 2001 manipulés par l’IA ou le jeune délinquant d’Orange Mécanique manipulé par son traitement… La Société Secrète d’Eyes Wide Shut n’est finalement qu’une des nombreuses variations de Kubrick sur le thème de la manipulation. Or, ce dernier thème est peut-être la clef pour saisir le phénomène des théories du complot.
En effet, ses partisans croient en une vérité invisible aux yeux des non-initiés. Ce film, par son double langage mêlant cinéma et occulte, parvient à entretenir ce mystère, cette vérité invisible. Les Sociétés Secrètes se définissent par leur opacité, l’image qu’on y projette.
Le film, par cette étrange soirée et son rituel insaisissable, parvient à invoquer le fantasme même de la Société Secrète, avec tout le mystère qui l’entoure. Sur le web, c’est ce désir profond de trouver des réponses à ce qui pousse les complotistes à se projeter des fantasmes sur les forces mystérieuses qui nous manipulent. Or, quelles sont sont ces forces sinon les mécanismes mêmes du ça et de l’inconscient ? En définitive, plus qu’un film sur la société secrète, Eyes Wide Shut est, à sa manière, un film sur l’inconscient.
Avant d’être la saga d’action à succès que l’on connait aujourd’hui, Mission : impossible premier du nom était tout d’abord un ingénieux tour de passe-passe, réussissant à la fois à s’affranchir de la série originale et à proposer un blockbuster réunissant les caractéristiques du cinéma de De Palma.
Synopsis: Les membres d’un commando de la CIA sont envoyés à Prague avec pour mission d’appréhender, lors d’une réception dans l’ambassade américaine, un espion ennemi qui s’apprête à dérober une disquette contenant la liste secrète des agents en Europe centrale. Seulement ils ignorent que la CIA, persuadée que le commando est infiltré par une taupe, a envoyé une seconde équipe sur place…
Au royaume des espions et agents secrets type actioner sur grand écran, le patron reste l’infatigable James Bond, qui, depuis plus d’un demi-siècle déjà, et dont la nouvelle aventure prévue pour 2019 est sous la houlette de Danny Boyle, sauve la veuve, l’orphelin et accessoirement l’équilibre mondial de nombreuses situations catastrophiques. Mais depuis plusieurs années, cette place gardée est sujette à bon nombre de sérieux concurrents : un analyste de la CIA (Jack Ryan), un tueur amnésique (Jason Bourne) … et un certain Ethan Hunt depuis 1996.
Un travail d’adaptation de qualité
Si l’on devait résumer Mission : Impossible aujourd’hui, on pense irrémédiablement à une saga emplie d’action, où chaque opus essaye de surpasser le précédent en matière de scènes cultes, de cascades et prouesses physiques toujours plus folles et funs de son interprète principal. Car on peut aisément affirmer que la série de films appartient bel et bien à Tom Cruise, usant de son influence pour choisir l’équipe artistique des futurs épisodes, notamment les réalisateurs. Ce qui confère à cette saga un statut qu’on ne retrouve pas tellement ailleurs : donner à chaque opus un visage unique, une identité propre. Et bien qu’il s’éloigne très franchement de l’action pure et dure, le premier Mission : Impossible a pour ainsi dire entraîné cette tradition.
Après un premier refus de Sydney Pollack, le projet de voir sur grand écran la série culte des années 60-70 est ensuite confié à De Palma. Ce dernier ayant réellement besoin d’un nouveau succès en salles après trois échecs consécutifs (L’Impasse, Outrages et Le Bûcher des Vanités) afin de regagner la confiance des studios, accepte volontiers. Et quoi de mieux pour le digne successeur du maître du suspense Hitchcock que le genre de l’espionnage, lui qui a toujours rêvé d’en tourner un en Europe ? S’entame alors ce que les fans considèrent comme étant la plus grande faiblesse du film : son travail d’adaptation. Car De Palma, jouissant d’une véritable liberté artistique, a délibérément choisi de s’affranchir de la série d’origine, bien qu’en respectant par plusieurs points son credo fondamental (une équipe de gens spécialisés, parée pour une mission qui semble impossible à accomplir). Le plus évident reste celui de faire d’Ethan Hunt le véritable héros du film, et non Jim Phelps (le seul personnage repris de la série). Il en fait même l’antagoniste principal, ce qui a par ailleurs provoqué la colère de son interprète de l’époque, Peter Graves, considérant que l’essence même du personnage n’est pas respectée.
Mais en cela, le travail scénaristique de De Palma et son équipe fait de Mission : Impossible sa plus grande force. En s’affranchissant de toute contrainte de transposition que bon nombre de fans souhaitaient voir resurgir sur grand écran, De Palma a proposé un vrai travail d’adaptation, réussissant à jouer les équilibristes entre le genre du film d’espionnage et les caractéristiques de son cinéma. Car à volontairement brouiller les pistes au spectateur, et le duper par le pouvoir des images (comme en témoigne l’introduction du film), le réalisateur laisse libre cours à ses thèmes : manipulations, coups bas, trahisons … Un savoureux jeu de masques ! En soi, les enjeux principaux de la série sont donc bel et bien présents !
Votre mission : le divertissement !
Mais si l’accent n’est pas mis sur les scènes d’action, au profit d’une intrigue plus développée qu’à l’accoutumée pour un film de studio, les morceaux de bravoure ne sont tout de même pas en reste. Parmi eux, on retiendra par exemple la première demi-heure : l’élimination un par un des membres de l’équipe d’Hunt, qui se malmène tant bien que mal pour annuler l’opération, mais assiste impuissant à leur mort. Ou encore à la course effrénée de ce dernier pour échapper à un déferlement de trombes d’eau suite à l’explosion d’un restaurant rempli d’immenses aquariums. Pour l’anecdote, De Palma souhaitait que ce soit bien Tom Cruise qui réalise cette cascade et non sa doublure. Ce à quoi Cruise répondit, bien que s’exécutant : « Tu sais, je ne suis qu’acteur ! ». Une doublure fut en revanche nécessaire pour sa course filmée de dos.
Mais le point d’orgue de Mission : Impossible reste cette incroyable séquence de braquage en milieu de film, où l’équipe nouvellement constituée d’Hunt doit dérober une liste d’agents infiltrés en Europe centrale au sein du siège ultra sécurisé de la CIA à Langley. Rien que ça ! Au-delà du caractère volontairement impossible de la mission, c’est avant tout sa réalisation et son montage qui la rendront anthologique. Pendant près de dix minutes, on y voit Cruise, donnant là encore de sa personne, agrippé à la taille par un filin, suspendu dans le vide, opérer au braquage, dans un silence des plus total, sans une moindre note de musique. Osé !
Si l’on doit émettre un bémol, c’est davantage sur sa grande scène d’action finale, symptomatique de la grande machinerie hollywoodienne qui semble reprendre ses droits. Typique de tout blockbuster où la cohérence narrative est sacrifiée sur l’autel du spectaculaire (un hélicoptère dans le tunnel sous la Manche !), cette scène explosive passablement datée à cause d’effets spéciaux plus qu’approximatifs à l’heure actuelle, paraît de trop. Et c’est d’autant plus surprenant que ce choix vient directement de De Palma lui-même, qui souhaitait terminer son film par une scène explosive, au détriment de la scène de révélations finales dans le dernier wagon du train, minimaliste, mais nettement plus marquante !
Si l’on met de côté cet aspect dommageable, force est de reconnaître que Mission : Impossible ouvre avec brio la célèbre saga, qui continue de cartonner à chaque épisode (le sixième est prévu pour le 1er août). Blockbuster intelligent rassemblant tant les arguments commerciaux de n’importe quel film de studio mais aussi la liberté créative de son réalisateur, Mission : Impossible, plus qu’un très bon film du genre, reste avant tout un excellent cru de Brian De Palma.
Mission : Impossible : Bande Annonce
Mission : Impossible : Fiche technique
Réalisateur : Brian De Palma
Scénario : David Koepp, Robert Towne, Steven Zaillian, d’après l’œuvre de Bruce Geller
Interprétation : Tom Cruise (Ethan Hunt), Jon Voight (Jim Phelps), Emmanuelle Beart (Claire Phelps), Jean Reno (Franz Krieger), Ving Rhames (Luther Stickell), Kristin Scott Thomas (Sarah Davies), Vanessa Redgrave (Max) …
Photographie : Stephen H. Burum
Montage : Paul Hirsh
Musique : Danny Elfman
Costumes : Penny Rose
Production : Paula Wagner, Tom Cruise
Studios de production : Paramount Pictures, Cruise-Wagner Productions
Genre : Espionnage, action
Durée : 110 minutes
Date de sortie : 23 octobre 1996
Pour un premier film, Ari Aster donne un grand coup de pied dans la fourmilière du cinéma horrifique. Hérédité s’inscrit dans cette nouvelle mouvance du cinéma de peur qui terrasse le spectateur autant par son ambiance anxiogène, aride et malaisante que par ses soubresauts d’épouvante épidermiques.
Durant ce film, qui dure plus de 2h, Ari Aster tisse sa toile pour défricher l’enclos familial dont les frontières deviennent de plus en plus perméables, et qui sont dessinées autour des traits d’une mise en scène magnifiquement orchestrée et autour d’un rythme funambule. Dès le départ, dès le premier plan, le cinéaste condense son antre et ses personnages, déploie leurs limites et leurs marginalités à travers les maquettes et les répliques miniatures créées et fabriquées par la mère de famille, afin de montrer que tout ce petit monde bourgeois n’est en fait que des poupées impuissantes face à ce qui va leur arriver, voire même qu’un amas de marionnettes assujetti à une force qui les dépasse tous. Le film vient tout juste de commencer, et les personnages sont déjà piégés dans un enfer dysfonctionnel incontrôlable.
Alors que la grand-mère vient de passer l’arme à gauche, un certain nombre d’événements plus ou moins paranormaux vont venir chahuter chacun des membres de cette famille jusqu’au drame se déroulant à mi-parcours du film, particulièrement stridant, percutant et inattendu, et qui va exacerber les colères et les névroses de tous les protagonistes. Excepté durant le climax final, qui s’avère être d’une force assez spectaculaire dans sa manière d’appréhender l’horreur et les codes graphiques du genre, Hérédité se superpose comme étant un dessin sans fin d’une sensation de cauchemar éveillé et chétif, et voit sa violence s’exprimer par le prisme de dialogues ciselés, voire même de monologues incendiaires putréfiés, mais aussi et surtout par cette réalisation, qui se mue en exercice de style formaliste assez époustouflant.
De prime abord, on pourrait facilement penser qu’Hérédité suit les traces d’innombrables films qui ont décrit la maison comme une source d’horreur, comme lieu commun de l’infection de la déshumanisation, espace clos flippant, tout en plongeant plus profondément dans les angoisses personnelles : cependant, le film d’Ari Aster est bien plus que cela.
Loin des franchises telles que The Conjuring ou Ouija, Hérédité est un film de genre, qui se rapproche plus d’un drame psychologique à la Roman Polanski que du film d’horreur frontal, se servant plus du malaise que de la peur primitive : le film s’accapare la culpabilité de chacun, la haine de soi et l’amour mortifère des membres de la famille pour accentuer la promiscuité du drame humain avec l’enjeu horrifique et esthétique. Il y a quelque chose de rafraîchissant dans la manière magistrale dont Aster examine la nature insidieuse de l’inertie familiale tout en jouant sur la très réelle peur de ce que nous héritons de nos parents et ce que nous transmettons de générations en générations.
Ce sentiment d’obligation que le film se donne à vouloir esthétiser chaque détail, à maîtriser chaque geste, à cadenasser chaque prestation d’acteur, évacue malheureusement toute forme de sensorialité et de spontanéité, mais accroit heureusement la claustrophobie de l’univers dépeint, qui se veut tout aussi chromatique que sombre dans sa lumière. Cette capacité qu’à l’œuvre à vouloir garder son sang-froid et à ne jamais se séparer d’une certaine forme de réalisme malgré des touches spirituelles et démoniaques qui foudroient en fin de film, lui permet d’amplifier son atmosphère délétère dans n’importe quelle situation et d’acérer ses thématiques avec puissance : que cela soit dans un repas de famille qui part en vrille suite à des non-dits qui écrasent l’inconscient de chacun, ou par l’arrivée du mal en pleine salle de classe ou même durant une soirée adolescente qui tourne au cauchemar.
Psychodrame sur les relations maternelles, et exploration partielle de la folie héréditaire, Hérédité est un film qui refuse de se transformer en une définition même de l’horreur : le film affiche ses exactions horrifiques avec finesse et une terreur latente. Hérédité, c’est comme si la fascination plastique et les méandres familiaux de La Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos rencontraient les pulsions musicales d’épouvante satanique de The Witch de Robert Eggers : une peinture horrifique aussi époustouflante qu’éreintante.
Bande Annonce – Hérédité
Synopsis : Lorsque Ellen, matriarche de la famille Graham, décède, sa famille découvre des secrets de plus en plus terrifiants sur sa lignée. Une hérédité sinistre à laquelle il semble impossible d’échapper.
Fiche technique – Hérédité
Réalisation : Ari Aster
Scénario : Ari Aster
Directeur Photographie : Pawel Pogorzelski
Distributeur: Metropolitan Filmexport
Durée : 2h06
Genre : Horreur/Drame
Date de sortie : 13 juin 2018
Deux ans après le coffret consacré à L’Âge d’Or du Cinéma Japonais, les éditions Carlotta nous proposent un Dictionnaire du Cinéma Japonais qui va vite se révéler indispensable au cinéphile avide de découvertes.
Nagisa Oshima
« Ce Dictionnaire des cinéastes japonais se veut un ouvrage consultable par tous. Il présente cent un cinéastes ayant œuvré entre l’apparition du parlant (début des années 30) et l’affaiblissement du système des studios (les années 70). Cent un cinéastes traités non pas par des spécialistes (« officiels » ou auto-proclamés) mais par des amateurs (du latin amator : personne qui aime). Chaque rédacteur s’est ainsi vu offrir carte blanche pour donner envie au lecteur de découvrir l’œuvre d’un cinéaste de son choix, en toute subjectivité. Les « déploreurs » professionnels regretteront comme toujours l’absence de tel réalisateur ou de tel film pourtant jugé incontournable. Mais gageons que le public qui aime le cinéma ira de découverte en découverte à travers ce dictionnaire, qui met en avant une cinématographie souvent éblouissante et aujourd’hui à portée de main, enfin. »
Ainsi s’exprime Pascal-Alex Vincent dans l’avant-propos de ce très beau livre qui sera vite indispensable au cinéphile curieux et avide de découvertes. Réalisateur de courts et de longs métrages, enseignant au département Cinéma et Audiovisuel de l’université Paris 3, Pascal Alex Vincent a aussi assuré la distribution en France de plus d’une centaine de classiques du cinéma nippon, permettant au public de l’Hexagone de découvrir des films méconnus de Mizoguchi, Naruse, Ichikawa… C’est donc à lui qu’a été confiée la direction de l’équipe d’une vingtaine de rédacteurs qui ont travaillé sur ce dictionnaire.
Kenji Mizoguchi sur le tournage de Contes de la Lune Vague après la pluie
Le principe de ce Dictionnaire du Cinéma Japonais est donc clair : permettre de découvrir des cinéastes qui, pour une majorité d’entre eux, nous restent mal connus (quand ils sont connus). Bien entendu, il y a des articles consacrés à Akira Kurosawa, Nagisa Oshima ou Yasujiro Ozu (pour ne citer que trois des réalisateurs les plus connus), mais aussi Katsu Kanai, Yashitaro Nomura ou Tatsumi Kumashiro, entre autres. Et c’est finalement là l’objectif avoué de ce très beau livre : nous permettre de découvrir des cinéastes inconnus au fil des flâneries, nous donner envie de nous plonger dans leur filmographie.
Comme l’affirme le réalisateur Kiyoshi Kurosawa dans la préface de l’ouvrage : « La plupart des gens, en France ou au Japon, connaissent sans doute moins d’une dizaine de réalisateurs japonais ». C’est bien entendu à ce public de cinéphiles curieux que s’adresse ce Dictionnaire du Cinéma Japonais, véritable mine de découvertes avec pas moins de 101 réalisateurs répertoriés. Depuis le cinéma classique jusqu’aux expérimentations des années 60-70, des polars aux comédies sentimentales, c’est toute une nation du 7ème art qui se dessine sous nos yeux, avec sa diversité.
Ce Dictionnaire du Cinéma Japonais est une incitation unique à la découverte. En tant que tel, il apparaît vite comme indispensable.
Le Dictionnaire du Cinéma Japonais
L’âge d’or (1935-1975)
Dictionnaire en 101 cinéastes japonais
Livre de 242 pages
2 feuillets photos
15,5 cm X 22 cm
Écrit sur fond de sa propre histoire, de ses propres souvenirs, La mauvaise Réputation de la Norvégienne d’origine pakistanaise Iram Haq alerte sur des situations que beaucoup trop de jeunes femmes subissent encore de nos jours. Un film percutant.
Synopsis : Nisha est une jeune fille de seize ans qui mène une double vie. À la maison avec sa famille, elle est la parfaite petite fille pakistanaise. Dehors, avec ses amis, c’est une adolescente norvégienne ordinaire. Lorsque son père la surprend dans sa chambre avec son petit ami, la vie de Nisha dérape.
Very bad trip
Très atypique, La mauvaise Réputation, le second long métrage de la Norvégienne d’origine pakistanaise Iram Haq l’est assurément. Une famille pakistanaise est installée dans une ville provinciale de la Norvège, mais reste très attachée à ses traditions et ses valeurs. La première scène montre la protagoniste Nisha (Maria Mozdah), l’adolescente de la famille, traîner avec ses amis du quartier, étonnamment multicolores par rapport à la vision habituelle que l’on a de la Norvège dans le cinéma produit par le pays. Un contexte social que la cinéaste pose d’emblée, non pas pour justifier un quelconque communautarisme, mais pour peut-être expliquer que ces traditions soient si ancrées dans cette famille qui n’est entourée finalement que de ses semblables.
Nisha est donc une jeune femme intégrée dans une société occidentale, tout en étant très attachée à sa famille et en y étant très à l’aise. Le choc des cultures n’est pas un problème en ce qui la concerne, elle qui est plutôt l’exemple parfait d’une intégration réussie. Mais très vite, la situation dérape lorsqu’un soir, Mirza (Adil Hussain), son père, la surprend dans sa chambre avec Daniel, un jeune homme qui n’est même pas encore son petit copain.
La violence des situations ne quittera plus le film jusqu’à son issue, ou presque. La violence de la réaction du père est inouïe, à l’aune de son déchirement entre l’amour réel pour sa fille et les réflexes quasi- ataviques en ce qui concerne les fameuses traditions. Ne parlons même pas de celle de la mère, la véritable gardienne des mœurs, la police de ses propres enfants qui ne doivent vivre que pour une seule chose, éviter le déshonneur, la mauvaise réputation du titre, et au contraire accumuler les sources d’admiration des autres, comme le métier de médecin ou un mariage prospère. Si on n’avait pas eu la connaissance du caractère au moins partiellement autobiographique de l’histoire racontée par Iram Haq, on crierait facilement à l’exagération et à une volonté manifeste de faire pleurer dans les chaumières, tant les drames succèdent aux malheurs dans la vie de la jeune Nisha. L’atmosphère est ainsi assez noire, étouffante, traduisant la souffrance du personnage, et probablement celle de la cinéaste, ainsi que le côté kafkaïen de la situation.
Le rythme de La mauvaise Réputation est soutenu, comme pour accentuer encore l’impression d’asphyxie du personnage. A peine y a-t-il eu cet épisode dans la chambre de la jeune fille qu’un engrenage sans répit s’en est ensuivi, tombant sur elle comme une chape. Porté par une jeune actrice très convaincante et énergique, mais également par tout un ensemble de casting (indien) très professionnel, le film essaie cependant de faire quelques pas de côté pour élargir son propos vers d’autres problématiques plus ou moins liées de la société pakistanaise, comme par exemple la corruption sordide de et vers certains représentants de l’autorité. Tout se passe comme si la vie de ces Pakistanais n’était qu’extérieure, que paraître, au détriment des aspirations personnelles des hommes, mais surtout des femmes. Car sans être purement féministe, La mauvaise Réputation fait la part belle à la résistance d’une jeune femme face à une société qui perd le sens de la vie à force de règles séculaires si fortement ancrées que tout recul semble difficile.
La mauvaise Réputation est un film édifiant à tous les sens du terme. Il n’est pas toujours dénué d’un certain manque de subtilité, mais compte tenu de la situation, Iram Haq ne s’en sort pas si mal à raconter une histoire qui lui est si personnelle avec toute la distance qu’elle peut, alors que la dimension cathartique de son œuvre est très importante.
La mauvaise réputation – Bande annonce
La mauvaise réputation – Fiche technique
Titre original : Hva vil folk si
Réalisateur : Iram Haq
Scénario : Iram Haq
Interprétation : Maria Mozhdah (Nisha), Adil Hussain (Mirza), Ekavali Khanna (La mère Najma), Rohit Saraf (Amir), Ali Arfan (Asif), Sheeba Chaddha (La tante), Lalit Parimoo (l’Oncle), Nokokure Dahl (Emily), Isak Lie Harr (Daniel)
Photographie : Nadim Carlsen
Montage : Janus Billeskov Jansen, Anne Østerud
Musique : Lorenz Dangel, Martin Pedersen
Productrice : Maria Ekerhovd, Coproducteurs : Madeleine Ekman, Lizette Jonjic, Karsten Stöter, Tomas Eskilsson
Maisons de production : Mer Film, Rohfilm, Zentropa International Sweden, Coproduction : Film i Väst
Distribution (France) : ARP Sélection
Durée : 106 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 6 Juin 2018
Norvège, Allemagne, Suède – 2017
Diffusées sur Arte, les deux saisons de la série suédoise Jordskott implantent une ambiance originale et prenante, entre polar, drame et fantastique.
Synopsis : travaillant comme négociatrice pour la police de Stockholm, Eva Thörnblad est rappelée dans sa ville d’origine, Silverhöjd. Son père, gravement malade, s’y est donné la mort. Elle retourne donc sur les lieux de sa jeunesse, lieux qu’elle avait quittés 7 ans plus tôt après la mystérieuse disparition de sa fille Josefine.
Les séries venant d’Europe du Nord sont aussi rares que passionnantes (sûrement parce que n’arrive chez nous que le haut du panier). The Killing, Borgen, Bron, Real Human, Trapped : les pays comme la Suède, le Danemark ou même l’Islande nous proposent des séries souvent intrigantes et intelligentes, bien éloignées des codes auxquels nous sommes habitués.
Jordskott nous provient de Suède. La série est constituée (à ce jour) de deux saisons, la première réunissant 10 épisodes et la seconde 8. Chaque épisode fait effectivement une heure. Jordskott nous permet de suivre les pas d’une femme flic traumatisée par la disparition non résolue de sa fille. Or, lorsqu’elle retourne à Silverhöjd, 7 ans plus tard, c’est pour apprendre qu’un nouvel enfant vient de disparaître dans des conditions similaires.
Tout cela va forcément raviver les souvenirs douloureux d’Eva. La mort de son père, avec qui elle n’avait plus de contact depuis la disparition de Josefine ; le retour dans ce lieu de son enfance ; l’énigme parallèle autour d’un autre enfant : tout contribue à replier Eva autour de son propre passé.
Car tel est vraiment le rôle de la policière dans la série : elle n’est pas forcément l’enquêtrice principale, celle qui va dissiper les brumes qui entourent Silverhöjd. Elle est avant tout celle autour de qui tout va se cristalliser. C’est vers son passé que l’action va se tourner dans les deux saisons, d’abord son père dans la première, puis sa mère dans la seconde. Et c’est en remontant son histoire familiale que des explications vont arriver.
Le drame familial et l’intrigue policière vont se dérouler dans une ambiance de plus en plus surnaturelle, et c’est peut-être là l’originalité de cette série. Très vite, l’immense forêt qui entoure Silverhöjd va être filmée de façon à la fois poétique, romantique et angoissante. Les plans semblent montrer un lieu où les personnages sont toujours observés, sans que l’on ne sache précisément par qui ou par quoi. Des hommes ou des femmes étranges s’y promènent, accomplissant des actes pour le moins déroutants.
Et les questions surgissent. Comment ces enfants ont-ils pu disparaître aussi rapidement et sans laisser la moindre trace ? Pourquoi les meurtres se multiplient-ils dans une petite ville jusque là si tranquille ? Quelle est cette femme qui semble parler à son corbeau ? Pourquoi des cris étranges retentissent-ils dans la forêt ?
Si la saison 1 se déroule exclusivement à Silverhöjd, cette petite ville de province entourée d’une immense forêt qui tient un rôle essentiel dans l’intrigue, la saison 2, elle, se fait plus urbaine. L’action, qui se déroule deux ans plus tard, se déplace à Stockholm, où Eva Thörnblad a repris son travail. Cependant, le procédé reste le même : là aussi, le décor se fait volontiers inquiétant, avec cette impression que quelque chose de surnaturel se cache dans les recoins sombres.
De fait, les enquêtes vont souvent se baser sur l’idée d’aller au-delà des apparences pour découvrir des vérités auxquelles on ne pensait pas forcément. Le mouvement est celui de la descente sous la surface des choses : de nombreuses scènes se déroulent dans des sous-terrains, caves, grottes, mines…
Cela va permettre à Jordskott de diffuser un message de préoccupation écologique : destruction de forêt, réchauffement climatique, l’activité humaine dérègle la nature et ses conséquences se retournent contre les hommes.
Le tout fait de Jordskott une série riche et dense, énigmatique et prenante, malgré son rythme lent. On pourrait éventuellement lui reprocher de dévoiler trop vite certains mystères qui auraient gagné à rester plus longtemps dans l’ombre. L’interprétation est d’un bon niveau, les protagonistes sont attachants et les nombreux personnages secondaires densifient le portrait de la petite ville. Jordskott est une série intrigante qui nous garantit un bon moment de divertissement.
Jordskott : bande-annonce
Jordskott : Fiche Technique
Créateur : Henrik Björn
Réalisation : Henrik Björn, Anders Engström
Scénario : Henrik Björn, Alexander Kantsjö, Fredrik T. Olsson
Interprétation : Moa Gammel (Eva Thörnblad), Göran Ragnerstam (Göran Wass), Richard Forsgren (Tom Aronsson), Happy Jankell (Esmeralda), Henrik Knutsson (Nicklas Gunnarsson)
Photographie : Pelle Hallert, Kjell Lagerroos
Montage : Lars Gustafson, Simon Pontén
Musique : Erik Lewander, Olle Ljungman
Production : Filip Hammarström
Sociétés de production : Palladium Fiction, Sveriges Television, Svenska Filminstitutet
Sociétés de distribution : ITV Studios Global Entertainement, Arte
Genre : policier, drame, fantastique
Nombre d’épisodes : saison 1 : 10 ; saison 2 : 8
Durée d’un épisode : 60 minutes
Date de diffusion en France (saison 1) : 12 mai 2016