En nous racontant l’histoire d’une mission de sauvetage en direction de Mars, Brian de Palma livre, avec Mission to Mars, un film singulier et bancal, capable de nous faire vivre de belles scènes, mais qui reste superficiel.
Synopsis : la première mission habitée est envoyée sur Mars. Mais un phénomène étrange décime les membres de l’équipage. Il faut partir à la recherche d’un éventuel survivant.
Mission to Mars ne figure sûrement pas parmi les chefs d’œuvre de Brian de Palma, mais le film n’est pas un échec complet non plus. Il est possible, au détour de certaines scènes, de retrouver la patte du réalisateur de Carrie ou L’Impasse, qui semble avoir cherché à sauver du naufrage un film auquel il ne croyait pas totalement.
Le projet, piloté par Disney (à travers sa société Buena Vista Entertainment), est clairement un film commercial à gros budget (100 millions de dollars), et le cinéaste devait se plier à des exigences qui, visiblement, n’étaient pas de son choix. Mars était alors au centre des discussions scientifiques et de l’actualité de la science-fiction : en 1997, Mars Pathfinder atterrissait sur la Planète Rouge et ouvrait la voie à de nombreux imaginaires, tandis que la fameuse Trilogie de Mars, de Kim Stanley Robinson connaissait un succès de librairie conséquent. Le désir d’une science-fiction réaliste se faisait sentir, et c’est sans doute là le point de départ du film.
Car il faut dire qu’une partie non négligeable de Mission to Mars se prend au jeu du réalisme spatial. En cela, on pourrait presque dire que le film est un précurseur de Gravity. Les difficultés rencontrées par les sauveteurs en approchant de la planète, avec ces mini-météorites qui attaquent la navette, en constituent des exemples flagrants. Il est évident que le cinéaste cherche, pendant une bonne partie du film, à éviter le sensationnel. Les scènes à suspense sont dénuées de musique et d’effets dramatiques grandioses. Le cinéaste se replie sur l’aspect humain de ce qui se déroule à l’écran et insiste sur l’immersion des spectateurs aux côtés de ses personnages. Les mouvements de caméra cherchent ainsi à reproduire les effets d’apesanteur ou de désorientation des astronautes.
Cela donne sans doute les meilleures scènes du film, à commencer par cette danse en apesanteur de toute beauté.
Le problème principal de Mission to Mars, c’est que le film part dans plusieurs directions différentes. A l’opposé de ce réalisme affiché et revendiqué, on retrouve des scènes dont la volonté est manifestement d’impressionner les spectateurs (on pense, bien entendu, à cette fameuse « tempête » qui va décimer l’équipage de la première mission), puis, ce final dont on ne sait trop quoi penser.
Cette volonté de finir le film sur des considérations pseudo-philosophiques sur l’origine de la vie ne peut, bien entendu, que faire penser à un autre classique de la science-fiction qui fête ses 50 ans cette année. Et c’est là que le bât blesse. Car De Palma, malgré son talent, ses qualités visuelles, malgré même les réflexions qu’il a pu mettre en place dans une bonne partie de ses films, n’est pas Stanley Kubrick. Son film brouillon ne s’aventure sur le chemin de 2001 que de façon maladroite, multipliant les références (l’IA de la navette, la quête sur l’origine de la vie, le blanc aveuglant à l’intérieur du « Visage », etc.) de façon vide.
Finalement, l’ensemble donne une œuvre bizarre, où il est possible de retrouver la patte du cinéaste uniquement lorsqu’il s’écarte du scénario. Il nous livre alors quelques scènes contemplatives vraiment belles mais trop rares pour maintenir l’intérêt du spectateur sur un film pourtant relativement court (110 minutes).
Mission to Mars : bande-annonce
https://www.youtube.com/watch?v=zVuNC-ZR7Xc
Mission to Mars : fiche technique
Réalisation : Brian de Palma
Scénario : Jim Thomas, John Thomas et Graham Yost
Interprétation : Gary Sinise (Jim McConnell), Tim Robbins (Woody Blake), Don Cheadle (Luke Graham), Jerry O’Connell (Phil Ohlmyer), Connie Nielsen (Terri Fisher).
Photographie : Stephen H. Burum
Montage : Paul Hirsch
Musique : Ennio Morricone
Production : Tom Jacobson
Sociétés de production : Touchstone Pictures, Spyglass Entertainment, Jacobson Compagny, Red Horizon Productions.
Société de distribution : Buena Vista Pictures Distribution
Date de sortie en France : mai 2000
Genre : science-fiction
Durée : 114 minutes
Ça fait déjà longtemps que Brian de Palma n’est plus en odeur de sainteté lorsqu’il s’attèle aux Incorruptibles. Non seulement son dernier vrai succès remonte à plus de sept ans avec Pulsions, mais l’échec de ses films suivants s’est accompagné pour certains d’un rejet d’une violence parfois inouïe (les accueils de Scarface et Body Double). Les Incorruptibles a donc tout du projet de la dernière chance pour l’ex golden-boy du Nouvel Hollywood que les années 80 ont transformé en presque pestiféré.
Division du travail
De loin, cette adaptation du livre éponyme autobiographique d’Elliot Ness himself coécrit avec Oscar Fraley, qui donna lieu à une série télévisée du même nom de 1959 à 1963 ne tient en rien au nom de son réalisateur. Relique d’une époque où les majors investissaient encore dans des productions de standing, Les incorruptibles est un pur film de commande de luxe pour Brian De Palma, qui ajoute son nom à la liste prestigieuse composant la fiche technique (notamment David Mamet au scénario, à l’époque déjà reconnu comme un brillant dramaturge).
Le cinéaste est donc venu jouer en équipe plutôt que tenir le rôle du chef d’orchestre, rôle qu’il attribuera à demi-mots à David Mamet quelques années plus tard (il dira avoir apporté au film ses compétences plutôt que ses obsessions). Pour autant, si l’on comprend le souci de remettre les choses à leur place de la part d’un réalisateur habitué à occuper seul le sommet de la chaîne de commandement, Les incorruptibles n’a rien du film de prestataire « effacé ». Déjà lors de la phase de casting, il n’hésite pas à mettre son poste en jeu pour imposer Robert De Niro dans le rôle emblématique d’Al Capone. Quitte à demander au studio de dédommager un Bob Hoskins déjà engagé à hauteur de 200 000 dollars en plus de satisfaire les exigences salariales élevées de Big Bob. (Une fois ses doléances satisfaites, le célèbre « method actor » se met au boulot : il part cinq semaines en Italie manger des plats locaux, prends 12 kilos, se rase le front et met la main sur les tailleurs de costumes de Capone à qui il commande des vêtements sur les mesures du célèbre gangster. « You got what you pay for ». )
Mais c’est bien évidemment du point de vue de la mise en scène que Les incorruptibles se révèle tributaire de l’empreinte du réalisateur de Blow Out. De Palma peut éventuellement rester en retrait sur les questions de récit, mais certainement pas se montrer discret dans leur mise en forme même si chez lui, chez lui plus que chez n’importe qui, les deux questions sont évidemment liées. Émaillé de morceaux de bravoure formels inouïs qui tiennent encore une place de premier choix dans la mosaïque pourtant pléthorique du cinéaste en la matière, Les Incorruptibles est peut-être un film-manifeste de De Palma le formaliste. Le virtuose capable de réinventer un genre pataugeant dans le formol à l’époque (le film de gangsters en costumes), le styliste flamboyant qui hyperbolise les péripéties les plus anodines, le cinéphile insolent capable de citer l’une des scènes les plus célèbres du 7ème Art pour se mesurer en creux à son instigateur (la scène de l’escalier, incroyable hommage/défi au Cuirassé Potemkine de Serguei M. Eiseinstein). A bien des égards, il s’agit de l’exemple éclatant du cercle vertueux généré par la rencontre entre le mainstream le plus chevronné et la signature d’un super-auteur sorti de sa zone de confort.
Les contraires s’attirent
Mais même si De Palma assume le film en tant qu’exercice de style, le film représente un tournant dans la carrière de l’auteur, qui se répercutera largement sur ses films suivants. En effet, de prime abord Les incorruptibles incarne le projet de contradictions qui auraient dû rester insolubles. Même s’il est parcouru d’un regard sans concessions sur la ligne morale fissurée séparant les flics des gangsters, le film est animé d’une volonté manifeste de se payer une tranche d’Americana célébrant l’héroïsme de ses croisés d’une lutte inégale contre la criminalité organisée. Avec un Kevin Costner pas encore star mais déjà visage d’une Amérique juchée sur son utopie, Les incorruptibles revendique cette volonté aussi anachronique que dans l’air de l’époque de se laver du cynisme qui avait imprégné l’atmosphère post-70’s en renouant avec la naïveté des grands récits. Sans arrière-pensée critique ni discours sous-jacent qui viendraient le corrompre jusqu’à en percer la surface. Bref, tout ce que l’on pouvait ne pas attendre de De Palma à l’époque.
D’abord parce qu’il venait de signer ces parangons d’imagerie à charge contre les années 80 qu’étaient Body Double et Scarface, qui provoquèrent chacun des réactions pour le moins épidermiques. Ensuite parce que son cinéma est peut-être le notaire le plus emblématique du décès d’une certaine innocence de l’image actée avec l’assassinat de JFK et le film de Zapruder. Plus encore que les autres réalisateurs du Nouvel-Hollywood qui ont abordé le sujet plus ou moins directement, De Palma est le cinéaste qui a traqué la mort de Kennedy au sein de sa filmographie. De fait, le voir arriver sur un projet qui s’inscrit ostensiblement dans une volonté de revenir à une ère de l’image pré-15 novembre 1963 paraissait sur le papier comme une oxymore presque insurmontable pour le cinéaste et le public accoutumé à ses excès.
Or, c’est justement ce frottement qui rend Les Incorruptibles absolument passionnant, au-delà de la pure démonstration formelle qui pourrait constituer l’argument du réalisateur. Ainsi, loin de subvertir et détourner les intentions initiales du récit, De Palma fait ce qu’il fera plus tard avec L’impasse (peut-être son plus grand film) et Mission to Mars (peut-être son film le plus mésestimé) : se mettre au niveau de la candeur de l’ensemble. Ce qui signifie concrètement élever la simplicité revendiquée des états d’âmes des personnages pour en sublimer la grandeur tragédienne. De Palma pousse à fond les curseurs mélodramatiques de l’histoire (la musique d’Ennio Morricone y est pour beaucoup), convertissant pour l’occasion ses figures de style les plus reconnaissables à l’aune de cette configuration. Ce n’est plus un film de gangsters, mais un récit de chevalerie qui brandit l’étendard de valeurs anachroniques.
L’art du renouveau
On pouvait penser qu’il finirait par rigoler dans sa barbe à un moment où un autre, mais il n’en est rien: De Palma embrasse ce qu’il est en train de filmer avec tout le lyrisme dont il est capable. Ainsi son fameux art du plan-séquence trahissant la complicité voyeuriste du spectateur devient ici un vecteur d’empathie déchirant (voir la mort de Malone), dénué de chausse-trappes métatextuels susceptibles de perturber l’unicité de l’ensemble. Une preuve édifiante de la cette volonté de ne jamais « ajouter » quelque chose aux états d’âmes de ses personnages. En particulier s’agissant de son boy-scout de héros, amené à dire adieu à l’idéalisme qui le portait au début du film. Notamment au sortir de la scène du toit, où le réalisateur adopte un plan subjectif pour mieux sortir le spectateur de sa passivité pour le faire interagir avec l’état d’hébétude animant Costner, qui s’apprête à faire un compromis avec sa morale. Un dilemme qui aurait pu paraitre maniérée et facteur de dissociation dans les mains d’un autre, mais qui devient ici un profond facteur d’identification.
Au fond, en racontant la perte de l’innocence d’un héros désuet, De Palma retrouve un peu de la sienne. Un changement qui s’avérera déterminant dans Outrages et Le bûcher des vanités. Deux films très éloignés des Incorruptibles, mais dont la puissance dramatique découlera directement de cette volonté de faire des personnages les dépositaires malgré eux de valeurs bafouées par leur environnement.
Bande-annonce : Les Incorruptibles
Fiche technique : Les Incorruptibles
Titre original : The Untouchables
Réalisation : Brian De Palma
Interprétation: Kevin Costner (Elliot Ness) , Charles Martin Smith (Oscar Wallace) , Andy García (George Stone) ,Robert De Niro (Al Capone), Sean Connery (JIm Malone)
Scénario : David Mamet, d’après le livre The Untouchables d’Eliot Ness, Oscar Fraley (en) et Paul Robsky
Musique : Ennio Morricone
Direction artistique : William A. Elliott
Costumes : Marilyn Vance et Giorgio Armani1
Photographie : Stephen H. Burum
Son : Jim Tanenbaum
Montage : Gerald B. Greenberg et Bill Pankow (en)
Production : Art Linson
Producteur associé : Ray Hartwick
Société de production : Paramount Pictures
Après Tokyo Tribe de Sono Sion, c’est une autre comédie musicale venue d’Asie qui sort en DVD et Blu-Ray chez nous, éditée cette fois par Carlotta. Point de gang débitant du rap nippon avec un débit de mitraillette ici, mais des hommes en costumes et femmes en tailleurs chantant les joies et les peines du marché néo-libéral. Avec Office, Johnnie To prouve que l’art de la mise en scène ne connaît pas la crise.
Synopsis:Hong Kong, 2008. Le jeune Lee Xiang et la surdouée Kat Ho font leurs débuts chez Jones & Sunn, une multinationale sur le point d’entrer en bourse. Le deux jeunes cadres vont peut à peu découvrir le monde extravaguant et artificiel de la finance, sous le regard « bienveillant » d’un PDG à qui l’on ne cache rien, pas même ses sentiments.
Sûrement à cause de sa provenance lointaine, Office est passé assez inaperçu en dans les salles françaises. Il faut dire aussi que la chine (particulièrement Hong-Kong) nous a plutôt habitués à des films d’arts martiaux nerveux ou des polars tendus. La comédie musicale est encore, dans l’imaginaire collectif, un genre typiquement américain, il est donc fort probable que la disponibilité du film chez nous ne tienne qu’a un nom, celui de Johnnie To, maître du polar précédemment mentionné (Breaking News, Élections).
Loin d’être un chef d’œuvre ou un retour en forme, Office est plutôt une curiosité à réserver aux amateurs du cinéaste ou aux insatiables curieux. Ceux qui attendent un La La Land à la chinoise peuvent passer leur chemin. L’intrigue sur fond de marché ouvert, d’introduction en bourse et de placements risqués ne risque pas non plus de passionner les amateurs de romances en-chantées. D’autant que le choix de placer l’action en parallèle de la crise mondiale de 2008 semble un peu daté et nuit grandement au potentiel de dénonciation du film.
Rappelons également que la comédie musicale induit d’embrasser une culture sonore nouvelle, en fonction du pays d’origine. Nous sommes habitués aux sonorités pop de la musique anglo-saxonne, mais si l’écoute de la bande son de Tokyo Tribe vous est insupportable, ou que vous ne goûtez pas vraiment les numéros dansés/chantés du cinéma Indien, nous ne pouvons que vous conseiller d’aller entendre ailleurs. La pop chinoise étant ce qu’elle est, soit on adhère, soit on a le poil qui frise et les oreilles qui sifflent.
Ceux qui ne seront pas découragés par ces quelques avertissements de rigueur pourront toutefois trouver un intérêt à cet objet atypique, venu d’un pays qui nous a trop habitués à des films approuvés par la machine politique chinoise. Derrière les chansons un peu niaises et la bluette entre deux stagiaires (qui ne semble pas intéresser To plus que ça), Office met en place un dispositif scénique pas trop mal huilé qui dévoile une véritable critique à charge du capitalisme et de la culture d’entreprise asiatique.
Dans un espace unique entièrement composé de lignes, de quadrillages et d’angles, les cadres en costumes et tailleurs défilent à la chaîne. Rien ne dépasse, rien n’est laissé au hasard, et surtout rien n’échappe au PDG (Chow Yun Fat). Dans son appartement au dernier étage, (seul espace clos auquel on accède par un ascenseur spécial) ce dieu néo-libéral garde le corps de sa femme sous respiration artificielle. Un acharnement thérapeutique qui n’est pas sans rappeler la dévotion avec laquelle nos financiers et traders s’échinent à maintenir en place un système économique qui ne fait qu’enchaîner les crises financières désastreuses.
En dessous, dans un open-space infini, qui intègre aussi le bar de la rue et les appartements des salariés, l’armée de comptables n’a qu’un but : faire prospérer l’entreprise, même au prix de leur vie personnelle. L’arrivée de deux stagiaires et leur idylle fera-t-elle comprendre à ce petit monde qu’il est dans l’erreur ? Même pas. La machine est trop bien huilée. La gigantesque horloge qui surplombe tout continue de tourner, et l’histoire ne fait que se répéter.
Le jeune couple qui se forme n’est finalement que l’embryon de celui de leurs supérieurs hiérarchiques, anciens idéalistes aujourd’hui rompus aux magouilles et aux coups bas. Les jeunes n’aspirent qu’a s’élever, tandis que les anciens sentent venir la chute (l’image récurrente de l’ascenseur qui monte pour certains et descend en chute libre pour d’autres).
Le recours à la comédie musicale prend finalement tout son sens, tant le genre est le monde de l’artificiel et de l’utopie. Spécialisée dans la cosmétique, l’entreprise est un empire du faux où tous les coups sont permis. Les moments musicaux ne sont finalement qu’une façade supplémentaire, derrière laquelle Johnnie To se cache pour dérouler sa critique féroce d’un système qui a tout d’une machine infernale.
Office – Bande Annonce
Suppléments : Les deux formats (DVD et Blu-Ray) s’accompagnent d’un court Making-Of promotionnel de 12 min (divisé en plusieurs micro-parties et où le son craque un peu), avec des interviews de l’équipe du film, et une bande-annonce. A noter que la version Blu-ray semble proposer une version 3D (le film a été tourné pour ce format).
Infos techniques :
Format : 2.39/16/9 (compatible 4/3 pour le DVD)
Audio : Dolby Digital 5.1 (DVD)/ DTS-HD 7.1 (Blu-Ray)
Langue : Cantonais
Sous-titres : Français
Durée du film : 114 mn (DVD)/119 mn (Blu-ray)
Profitant d’une sublime bande originale punk et krautrock, How to talk to girls at parties s’avère être un mélange peroxydé entre la romance SF et le feel good movie musical. Un peu inégal, pas aussi transgressif qu’il aurait pu l’être, le film n’en reste pas moins une bluette punk qui magnifie la construction d’un soi par l’ouverture aux autres et l’envie de briser les frontières de nos certitudes.
Tout comme avec Shortbus, John Cameron Mitchell continue à vouloir ratisser large, utilise le cinéma comme vecteur de l’émancipation d’une conscience pour s’ouvrir au monde et s’affranchir des critères qui nous définissent au premier coup d’œil. How to talk to girls at parties, tout comme Sense8, détient un esprit fédérateur, voulant détruire toute forme de déterminisme, valorise la pureté de l’expression émotionnelle sous toutes ses formes, et fait de la liberté, le maitre mot du destin de cette jeunesse britannique.
Au-delà du mouvement punk 70’s, le cinéaste tourne de nouveau son regard vers les marginaux de tous horizons, de ces ostracisés de la société qui finissent dans les caniveaux, de ces jeunes punks bariolés chantant à tue-tête des refrains « catchy » et qui veulent faire la révolution avec l’argent de poche de leurs parents. Alors qu’une bande de potes voulait se rendre à l’after d’un concert, ils vont par mégarde se retrouver dans la maison d’une tribu d’extraterrestres, aux traits humains et aux allures de secte mystique sadomasochiste. La rencontre va faire des étincelles : l’un des humains, Enn, et l’une des aliens, Zan, vont alors tomber amoureux pour faire naître une romance punk, qui va largement déborder sur le sujet de l’amour et la construction de chacun.
How to talk to girls at parties est une œuvre hybride, et déjantée qui fait convoque un vaste imaginaire commun : on pense irrémédiablement à Gregg Araki avec ce visuel clippesque faisant cohabiter la SF et le teen movie pop, à Edgar Wright avec cet humour et cette ambiance très british ou même petitement à Under the Skin avec ce jeu aliénant et robotique d’Elle Fanning qui campe une extraterrestre en quête d’aventure et de découverte.
Derrière ces vestes en cuir et ces pin’s anti système, ou cette course contre la montre face à un patriarcat cannibale, se cache un propos bien plus grand, que ce soit sur l’amour trans genre ou sur la fusion des communautés par le biais de cette allégorie sur le Brexit et ses frontières avec le monde. John Cameron Mitchell, qui raconte le récit de parents extraterrestres qui dévorent leurs propres enfants, se sert de l’humour, la musique, et d’une imagerie adolescente à la Skins pour crier son amour jouasse pour la collectivité et le rassemblement.
L’utilisation concomitante de la culture punk et de la pensée extraterrestre pour parler de la rébellion des marginaux est prenante. C’est frais, pétillant, parfois tendre avec une Nicole Kidman en ancienne punk gothique un peu cheap qui rayonne à l’écran : mais bizarrement ça manque de peps, ça manque d’un laisser aller qu’on avait pu entrevoir dans Leto de Kirill Serebrennikov. Au regard de la folie, de la sensualité érotique (voire plus) de Shortbus, on aurait pu croire qu’How to talk to girls at parties serait un peu plus transgressif que cela.
Inégal dans son rythme, un peu décousu dans un scénario en friche qui divague sans toujours accrocher, un peu trop convenu dans la caractérisation de ses personnages, le film de John Cameron Mitchell arrive tout de même à mélanger, non sans émotion, cette romance punk avec le sectarisme pessimiste des aliens pour en faire une ode à la compréhension de ses envies, à l’interaction perpétuelle des peuples et au libre arbitre des « vivants ».
Synopsis: 1977 : trois jeunes anglais croisent dans une soirée des créatures aussi sublimes qu’étranges. En pleine émergence punk, ils découvriront l’amour, cette planète inconnue et tenteront de résoudre ce mystère : comment parler aux filles en soirée…
Bande annonce – How to talk to girls at parties
Fiche technique – How to talk to girls at parties
Réalisateur : John Cameron Mitchell
Scénario : John Cameron Mitchell, Philippa Goslett
Interprétation : Elle Fanning, Nicole Kidman, Alex Sharp
Musique : Nico Muhly
Photographie : Frank G. DeMarco
Montage : Brian A. Kates
Maisons de production : See-Saw Films
Distribution (France) : ARP Sélection
Durée : 102 minutes
Genres : Comédie, Science Fiction
Date de sortie (France) : 20 juin 2018
Depuis le mercredi 13 juin est disponible en combo Blu-ray/DVD Une histoire simple de Claude Sautet. Édité par Pathé Distribution, le drame mené par Romy Schneider est de retour en vidéo avec une nouvelle version remastérisée.
Synopsis : Marie élève seule son fils adolescent. Sa relation avec Serge s’étiole, et elle décide de le quitter et de ne pas garder l’enfant qu’elle attend de lui. Elle finit par se rapprocher de George, son ex-mari alors qu’en même temps, les amis de Marie ont chacun leurs propres soucis à régler.
La libération du et dans le quotidien par Claude Sautet
Une histoire simple, c’est d’abord le récit de Marie, personnage campé par Romy Schneider, maman divorcée enceinte de son compagnon et qui travaille dans une entreprise dans laquelle les postes sont menacés. L’aventure de Schneider correspond à une libération, la sienne. Marie va avorter, puis rompre avec cet amant pour lequel son cœur ne bat plus. Elle va logiquement lui demander de quitter le logement. La femme se retrouve seule ou presque, puisqu’elle habite aussi avec son fils qui poursuit son envol d’adolescent/jeune adulte. Avec cette libération, Marie reprend le contrôle de sa vie. Un contrôle qui va atteindre son paroxysme vers la fin du long métrage : elle est enceinte de son nouvel amant qui n’est autre que son ex-mari. Ce dernier décide toutefois de quitter la région, avec sa compagne, sans Marie donc, à qui il n’appartient plus. Le personnage de Schneider décide de garder l’enfant, qu’elle élèvera avec sa récente colocataire, elle aussi libérée de son carcan relationnel suite à un événement tragique venu sceller le peu d’amour qui restait entre elle et son mari. En effet, la libération concerne aussi les êtres, hommes et femmes, qui occupent l’orbite relationnelle de Marie. Le mari qui s’est suicidé avait déjà fait une tentative parce qu’il pensait perdre son emploi. Son emploi sauvé, on dit de lui qu’il n’a plus d’énergie ni d’envie. Le bonhomme ne remplit plus ses fonctions. Son travail est à nouveau menacé, mais l’homme acquiert un nouvel emploi au sein de la même entreprise. Le salarié est sauvé, mais l’homme lui, était brisé. Il se suicide peu après en se jetant de l’immeuble. Sa femme voit cela comme une fatalité, personne ne pouvait l’en empêcher. En effet, personne ne pouvait contrecarrer la pulsion de mort de l’homme, qui voyait dans cette extrême action sa porte de sortie du vacarme de la vie qui l’assaillait. La libération peut être professionnelle : l’ex-mari de Marie (impeccable Bruno Cremer) quitte la région pour faire un stage avec des plus jeunes et d’autres de son âge et qui sait, « peut-être faire quelque chose ensemble« , dixit Cremer. Après la perte de son ami et collègue par suicide, le personnage de Cremer ne supporte plus de rentrer et travailler dans cette entreprise avec son cadre, ses règles, sa course économique. Ce départ de l’entreprise et celui de la région correspondent à une volonté de liberté de l’homme, fin prêt à reprendre le contrôle de sa vie professionnelle et amoureuse. Idem concernant le personnage de Claude Brasseur, le dernier ex-compagnon de Marie, qui s’est libéré de son obsession pour son ancien amour ainsi que d’un certain stress professionnel pour mieux retrouver l’amour et la sérénité.
Marie (Romy Schneider) fait le choix de se rapprocher de son ex-mari (interprété par Bruno Cremer).
La libération permet à chacun un retour à soi. Sautet filme ces parcours existentialistes avec une certaine simplicité au niveau du cadre toutefois dominé par le travail d’étalonnage du film. En effet, le travail sur la lumière et les couleurs est prégnant tant il semble rendre à chacun de ces êtres libérés une aura lumineuse, au début effacée par une forme de représentation naturaliste des situations initiales et étouffantes de chacun. La transcendance de ces êtres par le cinéma de Sautet est d’autant plus remarquable avec la remasterisation 2K soignée par Pathé Distribution. Si la copie est formidable, on peut toutefois regretter la légèreté des bonus quant à leur contenu : deux entretiens d’une douzaine de minutes. S’ils s’avèrent intéressants, on était en droit d’en attendre plus de la part de Pathé Distribution qui avait récemment conçu de façon formidable l’édition combo Blu-ray/DVD de Premier de cordée de Louis Daquin.
Une histoire simple
De Claude Sautet
1978
INFOS TECHNIQUES DVD
DVD – 1.66 – Couleur – 1h44
LANGUES : Français Dolby Digital 2.0 –
Audiovision – SOUS-TITRES : Anglais – Sourds et malentendants
INFOS TECHNIQUES Blu-ray
BLU-RAY – 1.66 – Couleur – 1h48
LANGUES : Français DTS mono 2.0 – Audiovision –
SOUS-TITRES : Anglais – Sourds et malentendants
SUPPLÉMENTS
Entretiens autour du film :
Avec Serge Bromberg, auteur de Romy dans l’enfer,
Et Eva Darlan, interprète du rôle d’Anna dans le film (26 minutes)
Des rouflaquettes, un froid de canard et « quelque chose » qui donne la chair de poule à 129 marins, c’est The Terror, c’est la dernière mini-série AMC, et c’est glaçant !
Les mini-séries ont le vent en poupe en ce moment, et je me positionne à la proue de ma télé pour les visionner. Après la descente aux enfers que propose HBO avec The Night Of en 8 épisodes, l’histoire de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy couplé de science-fiction racontée dans 11.22.63par Hulu ou encore l’adaptation du roman d’Agatha Christie And Then There Were None par la BBC One, les chaînes télévisées nous proposent de plus en plus de formats raccourcis, à consommer d’une traite comme un film de plusieurs heures pour les » binge-watchers » avertis (attention à ne pas gonfler suite à une hyperconsommation de pop-corn), ou épisodiquement pour celles et ceux qui préfèrent » leur petit épisode du Dimanche soir avec son chat et sa Häagen-Dazs « . Et cela faisait déjà plusieurs mois que la production AMC me faisait du pied à coups de trailers mystérieux et un casting qui jouait clairement sur mon attrait pour le talent de certains acteurs britanniques.
Maintenant, ouvrez vos cahiers d’histoire à la page 1845. Cette année-là, la Royal Navy lance l’expédition Franklin, composée du HMS Erebus et du HMS Terror, deux navires britanniques à la pointe de la technologie, dans l’optique de partir à la découverte de l’Arctique et s’offrir un raccourci vers l’Asie en empruntant le passage du Nord-Ouest, dans l’archipel Canadien. L’instant culture continue. En 2007 est publié Terror, de Dan Simmons, qui récupère les faits de cette expédition en y ajoutant une dimension fantastique. Donc la série est une adaptation d’un bouquin qui s’est inspiré d’une histoire vraie pour en faire un livre fantastique, vous me suivez ?
N’ayant pas [encore] lu l’oeuvre littéraire, vous dire que l’adaptation est réussie serait totalement hypocrite de ma part, mais ne pas souligner la qualité de cette série le serait tout aussi.
American Money, British Qualität
Si vous êtes un converti aux productions outre-Atlantique, alors vous retrouverez avec plaisir un casting so british comme on les aime : on retrouvera notre leader des sauvageons, Mance Rayder de Game Of Thrones, interprété par Ciaran Hinds (Qui, visiblement, a un point commun avec Leonardo Di Caprio, celui de prendre un malin plaisir à jouer des rôles dans des températures à vous geler les sourcils), Edmure Tully de la même série joué par Tobias Menzies sous le rôle du capitaine James Fitzjames, le capitaine Francis Crozier sous les traits de Jared Harris, qui a notamment joué le roi Georges V dans la production Netflix The Crown, ou encore Paul Ready qui joue quant à lui le rôle de Henry Goodsir, un anatomiste (À croire que faire mumuse avec des cuillères dans Utopia lui aura offert une crédibilité en tant qu’expert du corps humain).
Que dire de son univers à part que c’est une merveille ? L’ambiance polaire dans laquelle nous sommes plongés est totalement convaincante, l’étalonnage vous donnera envie de regarder cette série sous 3 plaids en plein mois d’Août (avec votre Häagen-Dazs si vous le voulez), la photographie nous offre des plans de très grande qualité, avec des horizons infinis de glace pendant les mois d’ensoleillement, et une noirceur glaciale teintée d’aurores boréales pendant les très longs mois d’obscurité. AMC a sorti le chéquier et ça nous change des fonds verts de The Walking Dead. Il en est de même pour les scènes d’intérieur, que ce soit sur les bateaux ou lors des flash-backs, qui ne sont pas sans rappeler les décors d’une autre mini-série de grande qualité : Taboo.
Pour les amoureux du genre, vous trouverez cette ambiance quelque peu similaire à celle d’Alien, puisque Ridley Scott est aussi à la production (Qui s’est fait un petit kif perso avec une référence à la mythique scène de la mort de John Hurt dans le premier épisode), où la nature confine un groupe d’humains dans un huis-clos aussi oppressant physiquement que psychologiquement. À défaut d’Alien, où l’espoir reste de mise pour les (quelques) membres de l’équipage, il n’en est donné aucun au téléspectateur de la mini-série AMC. The Terror coupe court à tout suspens d’entrée de jeu en nous révélant dès la première scène le destin de l’équipage de l’Erebus et du Terror. Ainsi, les 10 épisodes ne deviennent alors plus que le récit héroïque et historique d’hommes livrés à eux-mêmes, en pâture à une nature impitoyable, et à une « chose » mystérieuse. Attachez-vous à quelques personnages et priez donc pour qu’ils disparaissent en dernier, à croire que Georges R. R. Martin s’est incrusté en catimini dans l’équipe de scénaristes.
C’est inouï ces inuits
« Venu des chamans, celui qui mange sur deux et quatre pattes, il est fait de muscles et de sortilèges », voilà comment nous est décrit, de manière poétique et mystique Tuunbaq dans les premiers instants de la série. Inspirée de la mythologie inuite et tout droit sortie de l’imaginaire de Simmons, il faudra un certain laps de temps afin de matérialiser, autant sur un aspect physique que conceptuel, cette entité » d’esprit tueur « . Les quelques éléments épars de description que nous offrent les habitants de l’Alaska au fil des épisodes font travailler notre imagination et nous font entrer dans cette culture autochtone primitive, en implantant dans notre tête, à la manière d’Inception, cette idée que ce monstre né lors d’une guerre entre les dieux Inuits est la menace première pour l’équipage isolé du monde. Sa présence aux abords des deux navires est certes menaçante, et est un pilier indissociable de l’intrigue d’épouvante, mais un lien étrange est établi avec la population des Inuits Netsilik. Ce peuple, aussi appelé Netsilikmiut, est, au passage de quelques scènes, décrit comme en symbiose et respectueux de leur glacial environnement et offrant, avec notamment une scène haletante dans l’épisode 7. Les acteurs groenlandais (Nive Nielsen, Johnny Issaluk, …) subliment leur culture de par leurs rôles et on a presque envie de prendre une année sabbatique pour aller chez eux apprendre l’Inuktitut. (Jaikak siqiiruk, voilà, vous venez déjà d’apprendre à dire » Remonte la fermeture éclair de ta veste. »)
Homo homini lupus est
La première menace pour la survie des marins ne serait-elle pas eux-mêmes ? L’idée d’être bloqué sur la banquise avec des températures qui feraient bégayer Évelyne Dhéliat n’enchanterait personne évidemment, encore moins les femmes des membres de l’équipage qui se prêtent à l’exercice et ne tiennent que deux minutes les pieds nus dans la neige. Les divergences de points de vue entre les figures autoritaires, le refus de l’autorité, la désobéissance et la mutinerie (bien que violemment réprimandée, notamment pour le sosie de Littlefinger, qui eut du mal à profiter du confort d’une chaise pendant un long moment), la folie pure, les actes de suicide, le cannibalisme, nous faisons face à une pléthore de situations où l’être humain vrille complètement. Une idylle d’expérience sociologique pour les scientifiques les plus sadiques, qui ajoute un caractère d’instabilité à un milieu déjà fragilisé, sublimé par la performance des acteurs. Une folie qui peut aisément se comprendre par la présence proche de Tuunbaq, mais aussi d’éléments consumant à petits feux le moral et l’espoir des troupes, comme la maladie (Le scorbut, une maladie due à une carence en Vitamine C, qui a longtemps été une problématique sanitaire majeure dans le milieu maritime), l’hypothermie ou même la consommation de plomb (Cela peut s’avérer être étrange de prime abord mais le fait est véridique).
En résumé, The Terror est une série qui aime prendre son temps, comme les retraités au supermarché le lundi matin, donc si vous cherchez de l’action à tire-larigot, passez votre chemin et attendez le prochainFast & Furious ou The Expendables. Malgré quelques lenteurs qui permettent de développer les personnages, l’ennui n’est pas au rendez-vous, d’autant plus qu’elles ne rendent les scènes de tension que plus prenantes, dans un univers très soigné et pouvant même être considéré comme un personnage à part entière. Les scénaristes n’ont pas hésité à prendre quelques risques, ce qui se ressent dans la dynamique, et c’est très agréable d’être surpris dans ce genre d’intrigue. Une mini-série de qualité donc, qui ne se précipite pas et donne lieu à des personnages complexes et intéressants, dans un milieu oppressant qui vous donnera envie de réserver vos prochaines vacances dans un igloo au Groenland (Privilégiez l’avion, évitez le bateau).
The Terror : Bande-annonce
The Terror : Fiche technique
Créateurs : Soo Hugh, David Kajganich
Réalisation : Tiem Mielants, Edward Berger, Sergio Mimica-Gezzan
Scénario : Andres Fischer-Centeno, David Kajganich, Josh Parkinson, Dan Simmons, Vinnie Wilhelm, Soo Hugh, Gina Welch
Intérprétation : Jared Harris (Francis Crozier), Tobias Menzies (James Fitzjames), Paul Ready (Harry Goodsir), Adam Nagaitis (Cornelius Hickey), Ian Hart (Thomas Blanky), Nive Nielsen (Lady Silence), Ciaran Hinds (John Franklin)
Image : Frank van den Eeden, Kolja Brandt, Florian Hoffmeister
Musique : Marcus Fjellström
Montage : Tim Murrell, Daniel Greenway, Anrew MacRitchie
Direction Artistique : Matthew Hywel-Davies, Géza Kerti, Attila Digi Kövari, Kriztina Szilagyi
Décors : Kevin Downey
Costumes : Annie Symons
Production : Soo Hugh, David Kajganich, Ridley Scott, Robyn-Alain Feldman
Société de Production : AMC, Scott Free Productions, Entertainment 360, EMJAG Productions
Genre : Épouvante – Thriller – Histoire – Drame
Format : 45 minutes (56 minutes pour l’épisode 9 et 54 pour le final)
Diffusion : Amazon Prime Video
Plus d’un an après sa présentation à Cannes, Sicilian Ghost Story arrive sur les écrans français. Pour leur deuxième film, les réalisateurs italiens Fabio Grassadonia et Antonio Piazza partent d’une histoire vraie tragique pour créer un conte onirique sur un amour d’enfance.
Au milieu des années 90, un terrible fait divers ébranle la Sicile et fait parler toute l’Italie. Un jeune adolescent est séquestré par la mafia pendant plusieurs années. C’est à partir de ce fait divers, dont on ne dévoilera pas le dénouement que le duo italien Fabio Grassadonnia et Antonio Piazza ont donné naissance à Sicilian Ghost Story. Si les cinéastes auraient pu le transformer en un drame très sombre traitant de la mafia à l’instar de ce qu’a fait, par exemple, leur confrère Matteo Garrone dans Gomorraou Dogman, Grassadonnia et Piazza ont décidé d’emprunter un tout autre chemin. En s’inspirant du cinéma de Guillermo Del Toro, et notamment de son cultissime Labyrinthe de Pan, les italiens vont tisser une toile onirique qui va englober toute cette histoire. L’histoire d’un amour infini qui ne recule devant rien.
Ce n’est pas uniquement l’évocation d’un fait divers sordide qui va alimenter Sicilian Ghost Story, c’est avant tout une histoire d’amour qui va lui servir de moteur. Un amour encore au stade de bourgeonnement, celui de Giuseppe, adolescent amateur d’équitation dont le père mafieux sert d’indic à la police, et de Luna, jeune fille rêveuse, vivant sous le joug d’une éducation stricte par sa mère suisse. Deux mondes qui vont se heurter à la manière des deux familles rivales Capulet et Montaigu dans la très célèbre pièce de Shakespeare, Roméo et Juliette. Malgré les mises en garde de sa mère, la jeune Luna n’hésite donc pas à retrouver son cher et tendre pour un rendez-vous. Dans les somptueux paysages siciliens, ce rendez-vous semble être une bulle protégeant les deux enfants du terrible environnement qui les entoure. Malheureusement comme chaque bulle, celle-ci est fragile et éclate lorsque que subitement Giuseppe disparaît.
Alors que tout le monde semble ne rien faire, Luna décide de prendre les choses en mains et de retrouver son petit copain. C’est à partir de ce moment que Grassadonia et Piazza vont développer une narration alternant deux points de vue et surtout deux atmosphères. La première concerne la recherche éperdue de Giuseppe par Luna. C’est dans ces moments que l’influence fantastique se fait le plus ressentir. Le monde entourant la jeune Luna prend une dimension de plus en plus onirique, succombant à des rêveries lors de ses balades en forêts en quête de Giuseppe. Une ambiance onirique qui prend parfois des tournures plus inquiétantes, voire même cauchemardesques comme en témoigne cette séquence marquante du lac. Cette ambiance se traduit aussi par des choix méticuleux de mises en scènes. Des paysages siciliens émanent une aura gothique collant à merveille avec ce conte à l’histoire tragique. Des paysages qui sont filmés au ras du sol suivant Luna se perdant dans un univers étrange ou au travers d’angles bizarres et de cadres déformés annonçant une rupture avec le monde réel, et une entrée dans un monde fantasmagorique. D’un point de vue formel, Sicilian Ghost Story est d’une beauté irréelle, sachant jouer avec le fantastique de façon parcimonieuse et subtile pour développer une imagerie qui n’en reste pas moins marquante.
Au contraire du climat dans lequel gravite Luna, celui de Giuseppe se caractérise par un réalisme beaucoup plus cru. Kidnappé par des mafieux pour empêcher son père de parler, l’adolescent est enfermé dans une cave sordide. Rompant cruellement avec l’onirisme des séquences sur Luna, Grassadonia et Piazza n’hésitent pas à montrer la cruauté de l’action perpétrée par les mafieux qui culminent dans un acte ignoble filmé d’une façon à conserver l’impact marquant, sans tomber dans une complaisance malvenue. Les passages entre les deux âmes sœurs se font d’ailleurs au gré de transitions d’une fluidité exemplaire basculant d’un univers à l’autre au travers d’un mouvement de caméra délicat.
Pour leur deuxième film, Grassadonia et Piazza transcendent avec Sicilian Ghost Story un fait divers pour donner lieu à une fable tragique et fantastique traitant d’un amour d’enfance d’une force pure. Un amour d’enfance qui se heurte au monde terrible des adultes, que ce soit au travers d’une mère moralisatrice ou d’un père absent baignant dans un milieu funeste. Un monde d’adulte qui contamine l’innocence de la jeunesse et la gangrène, affectant physiquement et psychologiquement les deux amoureux. Œuvre forte, bien qu’ayant un peu de mal à se conclure, Sicilian Ghost Story est une belle façon d’utiliser un histoire vraie en la transformant en un véritable contenu original.
Sicilian Ghost Story : Bande-annonce
Sicilian Ghost Story : Fiche Technique
Réalisateur : Fabio Grassadonia et Antonio Piazza
Scénario : Fabio Grassadonia et Antonio Piazza
Interprétation : Julia Jedlikowska, Gaetano Fernandez, Corinne Musallari, Sabine Timoteo, Vincenzo Amato
Musique : Anton Spielman et Soap&Skin
Photographie : Luca Bigazzi
Montage : Cristiano Travaglioli
Distribution (France) : Jour2Fete
Durée : 117 minutes
Genres : Drame, Fantastique
Date de sortie (France) : 13 juin 2018
Voici une occasion à ne pas manquer : revoir, en version restaurée 4K, l’ultime chef d’œuvre du génial cinéaste russe Andreï Tarkovski, Le Sacrifice, qui sort le 20 juin sur nos écrans.
Le générique du Sacrifice comprend déjà plusieurs des thèmes qui seront développés dans le film. Le spectateur peut y entendre Erbarme Dich, un extrait de La Passion selon Saint Matthieu, de Jean-Sébastien Bach, une véritable prière particulièrement émouvante où l’on demande au Seigneur d’avoir pitié de nous. Et le générique défile sur une tableau de Léonard de Vinci, L’Adoration des Mages. Un tableau centré sur un enfant, le Sauveur de l’humanité, et dans lequel un arbre monte vers le ciel.
Cet arbre fera la transition avec le plan d’ouverture, premier d’une longue série de plans-séquences de toute beauté, incroyablement maîtrisés et d’une audace technique impressionnante. Ce nombre assez réduit de plans confère au film son rythme lent et contemplatif, voire méditatif, dans un style où il est facile de reconnaître le réalisateur du Miroir.
Ainsi donc, lors de ce plan d’ouverture qui dépasse les neuf minutes, nous faisons la connaissance d’un homme, d’un enfant et d’un arbre. L’homme s’appelle Alexander, et c’est un homme de mots, de paroles. Les mots qu’il écrit : il nous est présenté comme « journaliste célèbre, auteur dramatique, critique littéraire » puis essayiste. Mais surtout les mots qu’il prononce. Victor, son médecin, déplorera qu’Alexander s’enferme encore des ses monologues.
« Notre culture, ou plutôt notre civilisation, est gravement malade »
En effet, le protagoniste du Sacrifice parle beaucoup. Sous prétexte de s’adresser à son fils (et sans se rendre compte que le garçon n’est pas là pour l’écouter, ni que ses propos peuvent difficilement être compris par un enfant de son âge), il discourt sur sa conception pessimiste de l’humanité. « La mort n’existe pas. Il y a la peur de la mort, et c’est une chose affreuse. Elle oblige les gens à agir sans nécessité. Comme tout changerait si nous cessions d’avoir peur de la mort ».
Vient alors toute une présentation de la philosophie d’Alexander, personnage qui s’est retiré sur une île pour fuir une civilisation de plus en plus dépourvue de spiritualité. De là, il exerce sur le monde occidental un regard critique, dénonçant une société qui s’enfonce de plus en plus dans le matérialisme et où la spiritualité, seule capable d’élever l’homme, voire de sauver l’humanité, a quasiment disparu.
Or, c’est par la spiritualité que l’humanité sera sauvée, selon Alexander. En faisant preuve de foi, comme celle qui est nécessaire pour arroser, chaque jour, un arbre mort en pensant lui redonner vie. Cette foi que l’on retrouve si souvent dans l’œuvre de Tarkovski.
Or, cette foi se manifeste avant tout par des actes. Et Alexander est un homme de paroles. Des paroles qu’il juge lui-même futiles tant qu’elles ne se transforment pas en actions. Et il se reproche d’être un intellectuel jugeant le monde, et non pas un homme d’actions. « Words, words, words », dit-il en citant le Hamlet de Shakespeare.
C’est d’ailleurs là, peut-être, le grand sacrifice que doit accomplir Alexander : le sacrifice des mots. Les dernières paroles qu’il prononce dans le film sont : « se taire ». Alexander le discoureur comprend que la force des mots résident aussi dans leur rareté, que le Verbe est unique et doit aussi être préservé.
L’apocalypse
Le Sacrifice est un film apocalyptique, baigné dans cette peur de la guerre nucléaire si caractéristique de l’époque de la Guerre Froide. Les avions menaçants que l’on entend survoler l’île et qui font trembler les murs, les informations alarmistes qui arrivent de la lointaine civilisation juste avant que l’électricité ne soit coupée, la panique qui s’empare d’Adelaïde, la femme d’Alexander, (et à laquelle le matérialiste docteur Victor n’a qu’une seule solution à proposer, une piqûre de calmant qui ne fait pas disparaître le problème mais permet juste de vivre avec) : nous sommes bel et bien dans une ambiance de fin du monde, de fin d’un monde pourrait-on dire. Une ambiance encore renforcée par le jeu extraordinaire sur les images. Dans le documentaire qu’il a consacré au tournage du film, Chris Marker affirme que Tarkovski est allé jusqu’à dégrader volontairement de la pellicule pour que cela donne un grain d’image si particulier, celui d’un monde qui est en équilibre précaire au bord du gouffre.
Mais si Le Sacrifice nous raconte une apocalypse, c’est avant tout dans le sens premier du mot, celui d’une révélation. La réaction d’Alexander à l’annonce de cette possible guerre nucléaire est surprenante : « c’est le moment que j’ai attendu toute ma vie ». Et si cette fin du monde lui donnait un moyen pour sauver l’humanité ?
Ce procédé de rédemption sera apporté par un personnage important, typiquement tarkovskien : l’innocent du village, Otto le facteur. Lui dont la philosophie simpliste, basé sur l’idée de profiter pleinement du monde présent sans se préoccuper aucunement ni du passé ni de l’avenir, lui surtout qui est fasciné par les événements paranormaux, propose à Alexander une solution étrange.
Une fois de plus, comme dans Nostalghia, il s’agit de sauver le monde en accomplissant un acte apparemment dérisoire. En Italie, il s’agissait de traverser une piscine vide avec une bougie allumée (et cela donnera un des plus beaux plans-séquences de la filmographie de Tarkovski). En Suède, il faudrait coucher avec Maria, la servante, réputée être un peu sorcière.
Bien entendu, l’acte de rédemption de l’humanité ne viendrait pas d’une infidélité commise envers l’épouse légitime. Pour en comprendre la portée et la signification, il suffit de comparer les deux couples. Adelaïde, l’épouse, ancienne maîtresse du médecin Victor, n’aime pas Alexander, et tout semble les opposer. A l’inverse, Alexander et Maria forment un couple rempli de tendresse, de respect et surtout d’amour. Et c’est cet amour qui seul peut sauver l’humanité.
Car le sacrifice nécessite l’amour. Il faut aimer l’autre pour donner sa vie pour lui. Comme Alexander pour son fils.
Un film-somme
Ultime des sept longs métrages réalisés par Andreï Tarkovski, Le Sacrifice n’est pas un film-testament mais plutôt un film-somme. On y retrouve tout ce qui fait le cinéma de Tarkovski : des plans sublimes, une réflexion d’une intelligence vertigineuse, la quête d’un mysticisme qui élèverait l’humanité (sans parler forcément d’une religion en particulier, mais plutôt d’un développement spirituel), etc. Beaucoup de scènes font écho à ce que l’on retrouve dans les films précédents, jusqu’à cet enfant qui rappelle inévitablement Ivan, le garçon du premier long métrage du réalisateur.
Le décor naturel est particulièrement bien exploité. Le Sacrifice est tourné sur l’île de Gotland, dans le nord de la Suède, où la végétation est caractéristique du Nord, rase et comme atrophiée. Seuls de très rares arbres peuvent y survivre. Or, les arbres sont les symboles évidents de cette spiritualité qui élève l’homme vers le ciel, sans cette spiritualité, c’est l’humain qui est atrophié. Du coup, l’arbre planté par Alexander au début du film n’en paraît que plus visible, plus flagrant au milieu de cette herbe battue par les vents. Cependant, il s’agit d’un arbre mort…
Film très personnel, Le Sacrifice reste parfois hermétique, mais comme pour chaque long métrage de Tarkovski, il est totalement possible d’apprécier le film sans chercher à le comprendre. Ici comme dans ses autres films, le réalisateur russe s’adresse avant tout à nos émotions plus qu’à notre intellect. Plonger dans le film, c’est faire l’expérience d’une poésie rare, qui nous touche au plus profond.
Le Sacrifice est l’ultime chef d’œuvre de Tarkovski, et son image finale est d’une telle beauté qu’elle clôt avec une puissante émotion l’une des filmographies les plus exceptionnelles de l’histoire cinématographique.
Synopsis : Alexander vit coupé du monde sur une île au large de la Suède, avec une femme qui ne l’aime pas et un enfant muet. Un jour, le quotidien est troublé par des rumeurs inquiétantes de guerre nucléaire.
Le Sacrifice : Bande-annonce
Le Sacrifice : fiche technique
Titre original : Offret
Scénario et réalisation : Andreï Tarkovski
Interprétation : Erland Josephson (Alexander), Susan Fleetwood (Adelaïde), Allan Edwall (Otto), Sven Wollter (Victor), Gudrun S. Gisladottir (Maria).
Photographie : Sven Nykvist
Montage : Andreï Tarkovski, Michal Leszczylowski
Production : Anna-Lena Wibom
Société de production : Svenska Filminstitutet, Argos Films
Société de distribution : Argos Films
Date de sortie en France : 12 mai 1986
Date de reprise : 20 juin 2018
Durée : 149 minutes
Genre : drame
Récompenses : Grand Prix du Jury, prix du Jury Œcuménique, Prix de la Critique Internationale au Festival de Cannes 1986.
Le 20 juin, les éditions Carlotta sortent un magnifique coffret qui rend hommage à la beauté et la richesse d’un des films les plus célèbres de Michelangelo Antonioni, Profession : Reporter.
Depuis deux ans et demi maintenant, les éditions Carlotta sortent des Coffrets Ultra-Collector contenant un livre inédit, un Blu-Ray et un ou deux DVD. Après Body Double, L’Année du Dragon ou Little Big Man, entre autres, voici le dixième coffret, consacré au superbe film de Michelangelo Antonioni Profession : Reporter, avec Jack Nicholson et Marie Schneider.
Ce coffret contient donc une nouvelle restauration HD du film. Les suppléments sont principalement centrés autour du cinéaste lui-même, son œuvre, les thématiques de sa filmographie. On y trouve aussi un bref documentaire passionnant où Antonioni analyse le fameux avant-dernier plan du film, un prodigieux plan-séquence de sept minutes. Quant au livre de 160 pages, placé sous la direction de Dominique Païni (qui avait été le commissaire d’une exposition Antonioni à Ferrare en 2011), il recueille des documents d’époque (critiques du film, interview avec le réalisateur) et des articles d’analyse écrits spécialement pour cette édition par différents auteurs.
Ce procédé est idéal pour rendre compte de la diversité et de la richesse de Profession : Reporter. Au lieu d’avoir fait un livre qui explique le film et n’en donne qu’une vision unique et tronquée, Dominique Païni a insisté pour nous donner différentes pistes de réflexions, depuis le décor désertique jusqu’au questionnement sur l’objectivité du regard, en passant, bien entendu, par les thèmes de la liberté ou de la mort. Cette édition ne cherche pas à donner une lecture exhaustive du film qui serait forcément réductrice par rapport aux propos du cinéaste, mais incite à regarder Profession : Reporter avec plus d’attention, à accorder plus d’importance aux moindres détails.
Car rien n’est laissé au hasard dans ce film, ni les personnages, ni la présence ou l’absence de musique, ni, évidemment, les cadrages, le choix des lieux de tournage, etc. En cela, les différents entretiens avec Michelangelo Antonioni nous montrent comment le réalisateur a travaillé son film, depuis ses intentions de départ jusqu’au résultat final.
« C’est l’histoire d’un homme qui va en Afrique pour tourner un documentaire. Il se trouve devant l’opportunité de prendre la personnalité d’un autre et, pour des raisons personnelles qui lui ont provoqué une profonde frustration, il se jette dans cette aventure avec l’enthousiasme de celui qui croit aller à la rencontre d’une liberté inespérée (…).Nous avons tous désiré, au moins une fois, changer d’identité. »
Voilà comment Michelangelo Antonioni présente Profession : Reporter.
Nous avons donc David Locke, journaliste anglo-saxon (britannique de naissance mais ayant été formé aux États-Unis) qui parcourt un pays d’Afrique pour faire un documentaire sur un dirigeant attaqué par une guérilla rebelle. Cela permet à Michelangelo Antonioni de mener une réflexion sur l’objectivité du regard. Peut-on traiter un sujet de façon vraiment objective ? N’est-on pas prisonnier de notre façon occidentale de voir le monde ? Et si, finalement, les images de la « réalité » en disaient plus sur leur auteur que sur le monde lui-même ? « L’observation de la réalité est impossible si ce n’est sur le plan poétique », dira Antonioni.
Ce thème du journalisme fournira aussi une esthétique au film. Profession : Reporter veut se donner l’image d’être tourné comme un reportage. Mais cela ne doit pas masquer le fait que chaque plan est parfaitement travaillé : les cadrages, le rythme, rien n’est laissé au hasard et tout est significatif.
Dans un hôtel au milieu du désert, Locke tombe par hasard sur le cadavre d’un homme qu’il avait déjà rencontré, David Robertson. Les deux hommes se ressemblent beaucoup, et en regardant ce corps, le reporter saisit l’occasion de changer d’identité. Prendre l’identité de quelqu’un d’autre, pour repartir à zéro. Changer de vie, à la fois pour effacer les frustrations de son existence actuelle, que Locke perçoit comme une impasse (voir, au début, cette image hautement symbolique de la jeep ensablée) et pour accéder à un sentiment de liberté (qui culminera avec ce plan où Locke/Robertson semble voler au-dessus de la mer, depuis un téléphérique).
Une liberté qui est bien entendu parfaitement illusoire. Comme l’indique son nom, Locke est enfermé. Nous ne pouvons pas échapper à ce que nous sommes, que ce soit individuellement ou culturellement. C’est là, bien entendu, que le film atteint une dimension politique importante. La place de Locke/Robertson par rapport à l’Afrique, par exemple, reste celle d’un Occidental : le reporter avait le regard paternaliste des Européens envers les dictateurs africains, ne bronchant pas face aux énormités proférées par des chefs d’état autoritaires et filmant avec une certaine complaisance l’exécution des rebelles ; dans sa nouvelle vie, il prend la peau d’un trafiquant fournissant des armes à ces mêmes rebelles. Dans les deux cas, le regard reste le même, celui d’un Occidental hautain et convaincu de sa supériorité.
C’est bien entendu la vanité de cette volonté de changer qui apparaît assez vite. On a beau changer de nom et courir les pays, du Tchad à l’Espagne en passant par la Yougoslavie ou même Londres, on ne peut pas changer ce que nous sommes. Le mouvement peut donner l’illusion de liberté, mais dès que la fuite en avant s’arrête, la réalité resurgit.
Partant de là, c’est bien entendu la notion même de liberté qui est questionnée.
A cela, il faudrait rajouter encore tellement d’autres pistes de réflexion : l’emploi très symbolique du désert, le face-à-face avec la mort, la représentation du monde, etc. Profession : Reporter est un film d’une richesse inépuisable, et cette édition lui rend parfaitement hommage.
Profession : Reporter : Bande-annonce
Caractéristiques du DVD :
Nouveau master restauré
PAL
ENCODAGE MPEG-2
Version originale / Version Française Dolby Digital 1.0
Sous-titres Français
Format 1.85 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
121 minutes
Caractéristiques du Blu-Ray :
Master Haute Définition
1080/23.98p
ENCODAGE AVC
Version originale / Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Sous-titres Français
Format 1.85 respecté
Couleurs
126 minutes
Suppléments :
Antonioni à propos de Profession : Reporter (5 minutes)
Antonioni, La dernière séquence (14 minutes)
Antonioni vu par Antonioni (21 minutes)
Mensonge amoureux (12 minutes)
Michelangelo Antonioni, le regard qui a changé le cinéma (56 minutes)
Bande-annonce 2005
Inconnu sur nos écrans, le Roumain Constantin Popescu débarque en force avec son troisième film : Pororoca, pas un jour ne passe, et se place dans la droite ligne de la nouvelle vague roumaine par son naturalisme fort.
Synopsis : Cristina et Tudor Ionescu forment une famille heureuse avec leurs deux enfants, Maria et Ilie. Ils ont la trentaine, vivent dans un bel appartement en ville. Il travaille dans une entreprise de téléphonie, elle est comptable. Un dimanche matin, alors que Tudor se trouve avec les enfants au parc, Maria disparaît.
Quand la mer monte
Immédiatement assimilable à la nouvelle vague roumaine amenée par les Cristi Puiu et autres Cristian Mungiu, Pororoca, pas un jour ne passe, le film de Constantin Popescu s’en écarte pourtant par bien des aspects. L’affiliation à ses semblables se situe surtout du côté de la profusion de détails de la vie quotidienne, qu’on a pu voir au couvent d’Au delà des Collines de Cristian Mungiu, dans l’immeuble de l’Étage du dessous de Radu Muntean, ou encore dans la promiscuité ultra-dérangeante de Ana, mon amour de Călin Peter Netzer. Dans tous ces films, l’immersion du spectateur dans la vie des protagonistes est immédiate et totale. Ici, le spectateur est emmené directement dans l’ambiance de la famille de Tudor (incontournable Bogdan Dumitrache), un soir d’été sur la terrasse de leur appartement bourgeois du centre ville de Bucarest. Tudor est un homme comblé, deux beaux enfants, une femme belle, aimante et complice, une situation financière confortable. On est loin pour le coup des portraits sociaux brossés par ses congénères de la nouvelle vague, on est ici plutôt dans une situation standard qui aurait pu avoir lieu à Madrid ou à Copenhague…
Cristina (Iulia Lumânare) et Tudor forment un couple sur lequel le cinéaste donne en filigrane d’une vie bien huilée les indices d’une autre vie plus obscure. Madame reçoit des coups de fil suspects sur son téléphone portable, monsieur flirte avec une autre femme, également au téléphone. Mais ils ferment plus ou moins les yeux, car ils veulent préserver leurs intérêts communs, et par dessus tout ils ont deux enfants qu’ils chérissent et qui occupent le gros de leur existence. Quand le drame arrive, la disparition dans un parc d’un des enfants, sous la surveillance de Tudor, les choses évoluent graduellement pour arriver à un paroxysme aussi violent qu’inattendu, que le mot pororoca (un mot de la langue tupi de certains indiens du Brésil qui signifie énorme grondement et qui désigne un mascaret) ne suffit presque pas à traduire.
Pour en arriver à ce paroxysme, Pororoca chemine presque continuellement avec Tudor, d’abord quand il est en famille, puis, petit à petit, quand tout se délite autour de lui, et qu’il se retrouve seul face à son obsession, celle de trouver, coûte que coûte, le coupable de la disparition de sa fillette. Constantin Popescu déroule patiemment son film. Les routines de la vie quotidienne se répètent inlassablement, de plus en plus vides de sens à mesure que les jours passent. L’après- midi joyeux au parc du début de métrage est un incroyable plan-séquence de plus d’un quart d’heure, où le spectateur, sentant le drame arriver par de petites touches de mise en scène très habiles (le balancement terrifiant d’un manège vide, les allers et retours de Maria et d’Ilie entre les aires de jeux et leur père), se surprend à fureter dans tous les coins, découvrant une scène avec un couple et leur bébé par-ci, une dispute à propos d’un chien par-là. La musique est quasi-inexistante, le bruitage de tous ces pans de vie est un personnage à part entière, très présent. Ces sons contrasteront plus tard avec le désespoir de Tudor, avec la douleur de Cristina, avec la tristesse d’Ilie.
Pororoca est un film long, sans jamais être lent. Le sous-titre du métrage, « pas un jour ne passe », illustre vaguement cette idée du temps qui s’étire, du protagoniste qui passe à attendre que quelque chose arrive, et qui n’arrive jamais. Le temps est un autre personnage de Popescu ; il accompagne Tudor dans sa lente descente aux enfers. Il est derrière la barbe de plus en plus hirsute d’un homme de plus en plus ravagé, et derrière l’écroulement de cette famille pseudo-idéale frappée par le malheur.
Bogdan Dumitrache est fantastique dans Pororoca. Jouant tour à tour les fils docile (Mère et fils de Călin Peter Netzer) ou rebelle (Sieranevada de Cristi Puiu), il est ici le père, un père qui voit son monde s’écrouler après la disparition presque sous ses yeux de sa fillette. Couronné du prix de l’interprétation masculine au Festival de San Sebastian, il est de tous les plans, occupant l’écran d’une présence assez magnétique, jouant de changements psychologiques imperceptibles qu’un seul regard ou une seule intonation suffisent à installer, ou au contraire en mettant habilement en exergue les transformations physiques qu’il subit. Même si la mise en scène intelligente de Popescu est pour beaucoup dans la réussite du film, Dumitrache contribue largement à faire de Pororoca, pas un jour ne passe, un grand film saisissant et émouvant à côté duquel malheureusement bon nombre de spectateurs risquent de passer, pour cause de distribution insuffisante.
Pororoca, pas un jour ne passe – Bande annonce
https://www.youtube.com/watch?v=rAuL_wfoDYQ
Pororoca, pas un jour ne passe – Fiche technique
Titre original : Pororoca
Réalisateur : Constantin Popescu
Scénario : Constantin Popescu
Interprétation : Bogdan Dumitrache (Tudor), Iulia Lumânare (Cristina), Constantin Dogioiu (Pricop), Stefan Raus (Ilie), Adela Marghidan (Maria)
Photographie : Liviu Marghidan
Montage : Corina Stavila
Producteurs : Lissandra Haulica, Liviu Marghidan
Maisons de production : ProductionScharf Films, Irrévérence Films
Distribution (France) : New Story
Récompenses : Coquillage d’Argent du meilleur acteur : Bogdan Dimitrache
Durée : 152 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 13 Juin 2018
Roumanie, France – 2017
Que vaut l’adaptation cinématographique du célèbre roman Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates ? Si la question de la fidélité au roman intéresse finalement peu, il s’agira de plonger dans les arcanes de ce qui fait un bon film et non plus de ce qui fait vibrer un lecteur. Même si ici, les livres sont omniprésents, cercle littéraire oblige. Entrons donc au cœur du Cercle littéraire de Guernesey.
Le secret
Si la niaiserie était l’égale de la platitude cinématographique alors Le Cercle littéraire de Guernesey serait un exemple hyperbolique du genre. Bien sûr l’histoire romanesque pouvait intriguer dans les pages d’un livre, mais au cinéma cela donne un plat livre d’images (et il y a de quoi faire sur cette belle île), mais pas à la sauce Godard, plutôt une sauce sucrée, bien mielleuse qui fait bâiller ou agace pendant les tout de même deux heures et trois minutes que dure le film. Nous voyons en effet défiler d’abord les images de gens qui s’écrivent, on les voit donc écrire. La feuille, le stylo, l’action d’écrire, tout y est, jusqu’à en perdre la poésie, la frénésie d’écrire que pourtant décrivait si bien Patersonrécemment. L’histoire est déjà mille fois vue, la naïve, ici, une écrivaine de seconde zone qui se prend pour Proust, part à la rencontre d’un cercle littéraire ayant vécu la guerre (mais très très théoriquement dans le film ou de manière vraiment sim-pli-fiée, embellie parce que tout le monde est beau et gentil !). Elle s’immisce dans leurs vies, en naïve qu’elle est, et dénoue peu à peu les fils d’une « vérité » à peine voilée tant le spectateur devine au moins quarante minutes avant elle (donc des mois dans le récit) le fin mot de l’histoire. Tout comme le spectateur sait que les deux protagonistes présents sur l’affiche vont s’embrasser, se marier, faire de beaux enfants et rendre la vie tellement plus belle. L’idée pourtant n’est pas mauvaise, quand elle reçoit des lettres, la jeune Juliet ressent la même chose que son interlocuteur : la capacité des livres à nous transcender, à changer nos vies. Certes, c’est une belle idée. Mais de littérature, il n’est finalement que très très peu question dans cette romance sur fond de guerre (et de pseudo libération féminine, mais attention avec une bague au doigt !). La saveur piquante n’apparaît que deux fois dans le film : quand les protagonistes hauts en couleurs (et en caricatures) se disputent sur la supériorité d’Emily sur Anne Brontë, que Juliet défend pourtant bec et ongles et lors du générique !
Des patates, des livres et des (bons) sentiments
Là où le film pêche c’est dans l’originalité de son récit et la profondeur de sa mise en scène. Cette dernière est réduite à néant et paradoxalement dans les moments forts, comme lorsque Mark surprend le début d’une étreinte entre Juliet et son beau correspondant. Aucune profondeur, aucun enjeu dans la manière dont les personnages sont mis en scène, placés dans le cadre et mis en action surtout, car les corps au final importent peu. Mais d’autres scènes sont ratées par leur platitude ou leur côté attendu : celle de la rencontre entre Juliet et Dawsey, rencontre avortée parce que les deux ne se reconnaissent pas. Ils seront dès lors toujours confrontés et présentés de la même manière dans les plans : face à face, sans enjeu réel. Pour le reste, des flashbacks qui ne font qu’illustrer ce qui est dit et dont la valeur est donc purement informative ou larmoyante, c’est selon puisque plus on avance dans le récit plus on s’enfonce dans les clichés. Côté prestations, rien à dire tant la fadeur de Lily James, tout en mimiques surjouées, et l’inefficacité des caractères de chaque personnage rendent le tout insipide. Au final, on ne sait pas vraiment si Le Cercle littéraire de Guernesey est une adaptation fidèle du roman des amateurs d’épluchures de patates, mais une chose est sûre, ce n’est pas un bon film, tout juste un divertissement bâclé mettant laborieusement en scène des enjeux sentimentaux et de bons gros sentiments.
Le Cercle littéraire de Guernesey : Bande annonce
Synopsis : Londres, 1946. Juliet Ashton, une jeune écrivaine en manque d’inspiration reçoit une lettre d’un mystérieux membre du Club de Littérature de Guernesey créé durant l’occupation. Curieuse d’en savoir plus, Juliet décide de se rendre sur l’île et rencontre alors les excentriques membres du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates dont Dawsey, le charmant et intriguant fermier à l’origine de la lettre. Leurs confidences, son attachement à l’île et à ses habitants ou encore son affection pour Dawsey changeront à jamais le cours de sa vie.
Le Cercle littéraire de Guernesey : Fiche technique
Titre original : The Guernsey Literary And Potato Peel Pie Society
Réalisateur : Mike Newell
Scénario : Don Roos, Thomas Bezucha d’après l’oeuvre de Mary Ann Shaffer et Anny Barrows
Interprètes : Lily James, Michiel Huisman, Matthew Goode, Jessica Brown Findlay, Tom Courtenay, Penelope Wilton, Katherine Parkinson, Glan Powell
Photographie : Zac Nicholson
Montage : Paul Tothill
Compositeur : Alexandra Harwood
Distributeur : Studio Canal
Durée : 123 minutes Date de sortie : 13 juin 2018
Genre : Romance
Sebastián Lelio a toujours su s’emparer de sujets engagés avec son traitement propre. Dans Désobéissance, il livre un bon mélange entre une histoire d’amour regrettée et des tensions communautaires dans une ambiance assez lugubre où la liberté est sous jacente à chaque situation.
Synopsis : Une jeune femme juive-orthodoxe, retourne chez elle après la mort de son père. Mais sa réapparition provoque quelques tensions au sein de la communauté lorsqu’elle avoue à sa meilleure amie les sentiments qu’elle éprouve à son égard…
Dès le début du film, la froideur des couleurs fait peser une atmosphère morbide, limite funèbre que l’on comprend très vite grâce à l’un des éléments principaux de l’intrigue. Détail qui donne le ton à l’histoire et qui ne cessera d’influencer la pâleur des images. Au cinéma, nombreux ont été les films qui plaçaient un ado homosexuel en marge d’une famille musulmane ou de manière générale, très croyante mais peu sont ceux qui ont abordé la communauté juive et ses traditions. Le film se veut-il porteur du message coutumier visant à contester le manque de liberté dans les religions ? Il laisse en tout cas cette question en suspens à la fin sans dire explicitement ce qu’Esti a trouvé dans sa liberté : si c’est l’épanouissement de son homosexualité ou seulement la satisfaction d’être libérée d’un mariage sans amour. Ce chassé-croisé entre liberté et homosexualité se construit et se fait tout au long d’un film qui dresse le portrait d’une communauté fermée sans réellement en faire apercevoir sa richesse spirituelle. Pourtant, quelque chose se dégage de cette histoire. Le calme avec lequel tout se joue et se développe est assez admirable, tout est fait de manière silencieuse, il règne une certaine pudeur mais surtout beaucoup de quiétude alors que tout explose autour des personnages et toutes les tensions familiales ressortent. L’ambiance de deuil se veut responsable de cette étrange sensation que tout semble endormi, tel un matin enneigé alors qu’à l’intérieur de chaque personnage, les têtes implosent secrètement.
La musique accompagne à la perfection cette lutte silencieuse et passive d’un personnage féminin semblant désorienté. Rachel Mc Adams est loin de ses rôles les plus forts issus d’agréables comédies romantiques ou bien encore dans Spotlightet se contente de surjouer ces émotions durant une grande partie du film. Malgré une scène de sexe attendue mais tout de même très belle et des expériences qui auraient pu toucher profondément le public, son personnage a du mal à convaincre. On ne ressent pas vraiment d’empathie pour elles, il est difficile de s’attacher aux personnages bien que le spectateur ne peut qu’adorer le côté rebelle qui colle à Rachel Weisz. Les flashbacks sont souvent en trop dans les films, mais là on aurait aimé les découvrir pour s’attacher davantage à leur histoire.
Désobéissance déçoit quelque peu et surprend par son manque d’intensité mais reste pourtant très agréable à contempler. La liberté silencieuse est dure à obtenir.
Désobéissance : Bande Annonce
Désobéissance : Fiche technique
Titre orignal : Disobedience
Réalisation : Sebastián Lelio
Scénario : Sebastián Lelio & Rebecca Lenkiewicz d’après le roman La Désobéissance de Naomi Alderman
Interprétation : Rachel Weisz (Ronit Krushka), Rachel McAdams (Esti Kuperman), Nicholas Woodeson (Rabbi Goldfarb), David Fleeshman (Yosef Kirshbaum), Alessandro Nivola (Dovid Kuperman), Anton Lesser (Rav Krushka), Allan Corduner (Moshe Hartog), Bernice Stegers (Yosef Kirshbaum), Clara Francis (Hinda)…
Image : Danny Cohen
Décors : Sarah Finlayx
Costumes : Odile Dicks-Mireaux
Montage : Nathan Nugent
Musique : Matthew Herbert
Producteur(s) : Frida Torresblanco, Ed Guiney, Rachel Weisz
Production : Element Pictures, LC6 Productions, Braven Films
Distributeur : Mars Films
Genre : Drame, Romance
Durée : 1h54
Date de sortie : 13 juin 2018