Pororoca, pas un jour ne passe : le Roumain Constantin Popescu insuffle du sang neuf et inédit dans le nouveau cinéma roumain

Inconnu sur nos écrans, le Roumain Constantin Popescu débarque en force avec son troisième film : Pororoca, pas un jour ne passe, et se place dans la droite ligne de la nouvelle vague roumaine par son naturalisme fort.

Synopsis : Cristina et Tudor Ionescu forment une famille heureuse avec leurs deux enfants, Maria et Ilie. Ils ont la trentaine, vivent dans un bel appartement en ville. Il travaille dans une entreprise de téléphonie, elle est comptable. Un dimanche matin, alors que Tudor se trouve avec les enfants au parc, Maria disparaît.

Quand la mer monte

pororoca-constantin-popescu-film-critique-bicyclette-mariaImmédiatement assimilable à la nouvelle vague roumaine amenée par les Cristi Puiu et autres Cristian Mungiu, Pororoca, pas un jour ne passe, le film de Constantin Popescu s’en écarte pourtant par bien des aspects. L’affiliation à ses semblables se situe surtout du côté de la profusion de détails de la vie quotidienne, qu’on a pu voir au couvent d’Au delà des Collines de Cristian Mungiu, dans l’immeuble de l’Étage du dessous de Radu Muntean, ou encore dans la promiscuité ultra-dérangeante de Ana, mon amour de Călin Peter Netzer. Dans tous ces films, l’immersion du spectateur dans la vie des protagonistes est immédiate et totale. Ici, le spectateur est emmené directement dans l’ambiance de la famille de Tudor (incontournable Bogdan Dumitrache), un soir d’été sur la terrasse de leur appartement bourgeois du centre ville de Bucarest. Tudor est un homme comblé, deux beaux enfants, une femme belle, aimante et complice, une situation financière confortable. On est loin pour le coup des portraits sociaux brossés par ses congénères de la nouvelle vague, on est ici plutôt dans une situation standard qui aurait pu avoir lieu à Madrid ou à Copenhague…

Cristina (Iulia Lumânare) et Tudor forment un couple sur lequel le cinéaste donne en filigrane d’une vie bien huilée les indices d’une autre vie plus obscure. Madame reçoit des coups de fil suspects sur son téléphone portable, monsieur flirte avec une autre femme, également au téléphone. Mais ils ferment plus ou moins les yeux, car ils veulent préserver leurs intérêts communs, et par dessus tout ils ont deux enfants qu’ils chérissent et qui occupent le gros de leur existence. Quand le drame arrive, la disparition dans un parc d’un des enfants, sous la surveillance de Tudor, les choses évoluent graduellement pour arriver à un paroxysme aussi violent qu’inattendu, que le mot pororoca (un mot de la langue tupi de certains indiens du Brésil qui signifie énorme grondement et qui désigne un mascaret) ne suffit presque pas à traduire.

pororoca-constantin-popescu-film-critique-bogdan-dimitrachePour en arriver à ce paroxysme, Pororoca chemine presque continuellement avec Tudor, d’abord quand il est en famille, puis, petit à petit, quand tout se délite autour de lui, et qu’il se retrouve seul face à son obsession, celle de trouver, coûte que coûte, le coupable de la disparition de sa fillette. Constantin Popescu déroule patiemment son film. Les routines de la vie quotidienne se répètent inlassablement, de plus en plus vides de sens à mesure que les jours passent. L’après- midi joyeux au parc du début de métrage est un incroyable plan-séquence de plus d’un quart d’heure, où le spectateur, sentant le drame arriver par de petites touches de mise en scène très habiles (le balancement terrifiant d’un manège vide, les allers et retours de Maria et d’Ilie entre les aires de jeux et leur père), se surprend à fureter dans tous les coins, découvrant une scène avec un couple et leur bébé par-ci, une dispute à propos d’un chien par-là. La musique est quasi-inexistante, le bruitage de tous ces pans de vie est un personnage à part entière, très présent. Ces sons contrasteront plus tard avec le désespoir de Tudor, avec la douleur de Cristina, avec la tristesse d’Ilie.

Pororoca est un film long, sans jamais être lent. Le sous-titre du métrage, « pas un jour ne passe », illustre vaguement cette idée du temps qui s’étire, du protagoniste qui passe à attendre que quelque chose arrive, et qui n’arrive jamais. Le temps est un autre personnage de Popescu ; il accompagne Tudor dans sa lente descente aux enfers. Il est derrière la barbe de plus en plus hirsute d’un homme de plus en plus ravagé, et derrière l’écroulement de cette famille pseudo-idéale frappée par le malheur.

pororoca-constantin-popescu-film-critique-bogdan-dimitrache-iulia-lumanareBogdan Dumitrache est fantastique dans Pororoca. Jouant tour à tour les fils docile (Mère et fils de Călin Peter Netzer) ou rebelle (Sieranevada de Cristi Puiu), il est ici le père, un père qui voit son monde s’écrouler après la disparition presque sous ses yeux de sa fillette. Couronné du prix de l’interprétation masculine au Festival de San Sebastian, il est de tous les plans, occupant l’écran d’une présence assez magnétique, jouant de changements psychologiques imperceptibles qu’un seul regard ou une seule intonation suffisent à installer, ou au contraire en mettant habilement en exergue les transformations physiques qu’il subit. Même si la mise en scène intelligente de Popescu est pour beaucoup dans la réussite du film, Dumitrache contribue largement à faire de Pororoca, pas un jour ne passe, un grand film saisissant et émouvant à côté duquel malheureusement bon nombre de spectateurs risquent de passer, pour cause de distribution insuffisante.

Pororoca, pas un jour ne passe – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=rAuL_wfoDYQ

Pororoca, pas un jour ne passe – Fiche technique

Titre original : Pororoca
Réalisateur : Constantin Popescu
Scénario : Constantin Popescu
Interprétation : Bogdan Dumitrache (Tudor), Iulia Lumânare (Cristina), Constantin Dogioiu (Pricop), Stefan Raus (Ilie), Adela Marghidan (Maria)
Photographie : Liviu Marghidan
Montage : Corina Stavila
Producteurs : Lissandra Haulica, Liviu Marghidan
Maisons de production : ProductionScharf Films, Irrévérence Films
Distribution (France) : New Story
Récompenses : Coquillage d’Argent du meilleur acteur : Bogdan Dimitrache
Durée : 152 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 13 Juin 2018
Roumanie, France – 2017

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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