L’étage du dessous, film de Radu Muntean: critique

Sandu Patrascu (Teodor Corban) est un homme tranquille, bon, rigoureux, à la manière du Serious Man des frères Coen : bon mari, bon père, bon fils. Quand par exemple il prend conscience de sa silhouette qui commence à s’enrober légèrement, c’est sans tergiversation que Patrascu prend le chemin du jogging avec son chien Jerry.

Synopsis: En rentrant chez lui, Pătrașcu perçoit derrière une porte au deuxième étage de son immeuble les bruits d’une violente dispute amoureuse. Quelques heures plus tard le corps d’une femme est découvert. Ses soupçons se portent sur Vali, le voisin du premier. Et pourtant Pătrașcu ne se rend pas à la police… même lorsque Vali commence à s’immiscer dans sa vie et dans sa famille…

A serious man

Quand ensuite il rentre chez lui, il refuse les bons petits plats de sa femme Olga (Oxana Moravec) pour se  cantonner à une petite salade propre à son régime, tout ça entre des gestes affectueux envers sa femme, et des gestes protecteurs envers son fils Matéi (Ionut Bora). Sandu Patrascu est rigoureux et bon. Il sait ce qu’il à faire, il fait ce qu’il a à faire.

Mais un jour, en revenant de son jogging quotidien, il entend une dispute éclater entre Laura, sa jeune voisine du dessous et Vali (Iulian Postelnicu), de toute évidence son amant. En sortant de l’appartement, ce dernier, un voisin également, surprend Patrascu, oreille tendue vers la porte, faisant mine de remettre le collier du chien. Le soir même, on apprend le décès de la jeune femme, dans des circonstances troubles et peu définies. Quand la police vient faire son enquête de routine dans le voisinage, Patrascu ne dit rien au commissaire, comme il n’a rien dit à sa femme non plus.

Le film de Radu Muntean est un étrange thriller tendu de bout en bout, alors même que ce qui y est raconté ne sort jamais de l’ordinaire. Cette sorte de naturalisme très caractéristique du nouveau cinéma roumain (Cristian Mungiu, Cristi Puiu ou Corneliu Porumboiu pour ne citer qu’eux), souvent utilisé pour mettre en avant les dysfonctionnements de la société roumaine, et sa tristesse aussi (Bucarest est rarement filmé de manière avantageuse), ce penchant pour le réalisme est ici à son comble, allant jusqu’à citer les meilleures marques de disque dur pour l’ordinateur familial ou le nom des pires attaquants dans le club de football du coin. Des détails qui se rajoutent aux détails, des scènes d’une vie quotidienne roumaine quasi-bourgeoise et qui pourtant installent cette tension qui ne quitte jamais l’écran.

Voilà en effet un homme (merveilleusement joué par Teodor Corban que l’on a déjà vu cette année dans un registre autrement plus verbeux, avec l’excellent Aferim de Radu Jude), voilà un homme qui tait un lourd secret, mais qui continue de vaquer à ses occupations (avec sa femme Olga, ils possèdent une société qui s’occupe de prendre en charge les tracasseries administratives d’immatriculation de voitures), à la fois comme si de rien n’était, mais en même temps, avec une inquiétude grandissante que l’on lit dans ses yeux et son corps tout entier. De tous les les plans, Patrascu ne peut pas échapper au spectateur, et probablement pas à sa conscience. Ayant pris soin de brosser jusque-là un portrait plutôt flatteur du protagoniste, Radu Muntean écarte le risque d’un jugement trop hâtif de la part du spectateur pour le laisser au contraire s’interroger pendant tout le film sur la motivation de Patrascu à ne pas livrer l’assassin. Est-ce la peur de complications administratives dont il connaît les arcanes pour en avoir fait son métier ? Est-ce la peur d’envoyer un innocent dans les griffes de la justice ? Est-ce plus globalement l’héritage d’une société post-Ceaușescu qui fuit les « histoires » autant que faire se peut ?

Fait de petits riens (la silhouette inquiétante de Vali, le présumé assassin, derrière une vitre, sa mère qu’il découvre familière de ce dernier, un fils qui joue à Street fighter avec le même dans son propre domicile, Vali lui-même qui veut utiliser ses services professionnels, etc.), le récit semble faire du surplace tout en étant pourtant efficace dans sa capacité à nous tenir en haleine. De plus, le cinéaste arrive avec cette ambiance très minimaliste à montrer des bribes de la société roumaine : un machisme ambiant par-ci («Si elle est morte, c’est parce que c’est une pute» dit-on en parlant de Laura, la victime) ; de la bureaucratie quasi-kafkaïenne par-là (le travail de Patrascu est disséqué de manière clinique dans ses moindres détails, et le résultat fait froid dans le dos); et toujours cet humour noir propre au cinéma de son pays (Patrascu a choisi  la voix de Ceaușescu comme sonnerie de son téléphone).

Mais à force de faire dans le low-key, Muntean finit par raser le bitume et se prendre les pieds dans le tapis, car la tension qu’il préserve tout au long du film accouche d’un non-événement. Même s’il assiste à une sorte d’explosion finale vers la fin du récit, filmée par ailleurs avec beaucoup de maîtrise, le spectateur va au-devant d’une certaine déconvenue à l’image de celui qui allume un pétard mouillé.

Radu Muntean représente l’avant-garde du nouveau cinéma roumain qui est en passe de verser dans l’académisme, tant le chemin en est balisé, et tant il est institutionnalisé avec la pluie de récompenses festivalières qu’ils glanent année après année. Il s’est affranchi de ses aînés, par exemple en limitant les dialogues interminables et surtout le périmètre de ses films aux bornes du sordide qu’on pourrait rencontrer dans les films comme le récent Au-delà des collines de Cristian Mungiu. Si son film précédent, Mardi après Noël, a été un vrai succès d’estime, L’étage du dessous perd un peu trop de matière et devient une pâle copie de ce qu’il aurait dû être…Une semi-déception donc pour le dénouement, mais une réussite indéniable pour le chemin qu’il a pris pour aller jusque-là…

L’étage du dessous – Bande annonce 

L’étage du dessous – Fiche technique

Titre original : Un etaj mai jos
Date de sortie : 11 Novembre 2015
Réalisateur : Radu Muntean
Nationalité : Français , roumain , allemand , suédois
Genre : Drame
Année : 2015
Durée : 93 min.
Scénario : Alexandru Baciu, Radu Muntean, Razvan Radulescu
Interprétation : Teodor Corban (Sandu Patrascu), Iulian Postelnicu (Vali), Oxana Moravec (Olga), Ionut Bora (Matéi), Tatiana Iekel (la mère de Sandu), Vlad Ivanov (Sorin)…
Musique : Cristian Stefanescu / Electric Brother
Photographie : Tudor Lucaciu
Montage : Andu Radu
Producteurs : Dragos Vilcu, François d’Artemare, Alexander Ris, Anna Croneman, Christine Haupt
Maisons de production : BLECK FILM & TV AB, Cine Plus Filmproduktion, Film i Väst, Les Films de l’Après-Midi, Multimedia Est, Neue Mediopolis Filmproduktion
Distribution (France) : Epicentre films
Récompenses : Prix de la production : Festival de cinéma de Hamburg
Budget : 1 000 000 € (est.)

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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