Rétro Coen : A serious man – Critique du film

A Serious Man est un film particulier dans l’œuvre des frères Coen. Tourné dans les environs du Minneapolis de leur enfance, il est sans doute leur film le plus personnel, le plus autobiographique, le plus juif aussi, manifestement.

Synopsis: 1967 Larry Gopnik, professeur de physique dans une petite université du Midwest, vient d’apprendre que sa femme Judith allait le quitter. Elle est tombée amoureuse d’une de ses connaissances, le pontifiant Sy Ableman. Arthur, le frère de Larry, est incapable de travailler et dort sur le canapé. Danny, son fils, a des problèmes de discipline à l’école hébraïque et sa fille Sarah, vole dans son portefeuille, car elle a l’intention de se faire refaire le nez. Pendant ce temps, Larry reçoit à la fac des lettres anonymes visant à empêcher sa titularisation et un étudiant veut le soudoyer pour obtenir son diplôme. Luttant désespérément pour trouver un équilibre, Larry cherche conseil auprès de trois rabbins. Qui l’aidera à faire face à ses malheurs et à devenir un mensch, un homme bien ..?

L’homme qui coule à pic 

Le film est tourné plus précisément dans une reconstitution de la banlieue naissante de Saint Louis Park, en bordure de Minneapolis, un des endroits du coin où les juifs vivent le plus massivement, depuis des dizaines d’années. En guise d’incipit, une citation du grand Rabbin médiéval Rachi, suivi d’une histoire de « dibbouk » dans un shtetl polonais d’un autre siècle, d’un esprit malfaisant qui porterait la poisse à ceux qui ont le malheur de croiser son chemin.

Un prologue qui a tout l’air de ces contes populaires terrifiants, mais complètement imaginé par les frères Coen eux-mêmes, sur la base des récits de leur enfance, avec ce démon porte-malheur qui a franchi le seuil des habitants, ce Léviathan qu’il ne faut en aucun cas réveiller. « Accepte le mystère » est-il donc conseillé au début de ce prologue.  Pour ne pas avoir écouté ce conseil, les lointains ancêtres putatifs de Larry Gopnik, le personnage principal, semblent lui avoir porté la poisse.

Le récit bascule vers 1967, époque de l’adolescence du plus âgé des deux frères Coen, marquée très exactement par le hit de Jefferson Airplane , « Somebody to love ». Epoque de la Bar Mitzva pour Danny Gopnik, le fils cadet de Larry, qui écoute le morceau en boucle dans son appareil portatif, entre deux joints aux toilettes de la synagogue ou même, pendant son cours d’hébreu. 1967, le début peut-être de l’embourbement viêt-namien, mais surtout aussi l’éclosion d’un souffle de liberté psychédélique dans les mœurs, que Danny célèbre à sa mesure.

Larry est un paisible professeur de physique, un homme spécialiste du « chat de Schrödinger » et de la théorie de la relativité. Les causes et les conséquences, ça le connaît. Sa passion pour les mathématiques et la physique (quantique) n’a d’égale que l’ennui qu’il inspire chez ses étudiants. Alors, quand s’abattent sur lui toutes les calamités de la terre, une femme qui veut subitement se mettre en ménage avec Sy Ableman, son collègue et ami tout en componction, une fille qui dérobe son argent pour se faire refaire le nez, que son fils Danny dérobe à son tour pour s’acheter ses fumettes, quand un étudiant en mal de résultat veut le corrompre tout en menaçant de le dénoncer pour corruption, quand son frère Arthur, un homme inadapté et sans emploi, non content de se balader dans toute la maison avec sa machine à drainer les kystes, se fait arrêter pour divers méfaits plus ou moins délictuels ; quand tout cela arrive, alors forcément Larry se pose des questions. « I didn’t do anything », tel est son leitmotiv. Il a du mal à comprendre, car dans sa tradition, ces avanies ressemblent à des punitions divines. Les rabbins consultés successivement, au mieux n’apportent pas de réponses, au pire débitent un discours consternant et frisant le ridicule, et sa foi d’homme de bien vacille.

Cet homme sérieux, cet homme qui n’a rien demandé s’enfonce dans une spirale descendante qui ne veut pas s’arrêter et sur laquelle il n’a pas la main. L’une des forces du film des frères Coen réside dans ce personnage et dans son interprète, l’acteur de théâtre Michael Stuhlbarg, qui arrive à en faire un bloc d’endurance malgré ses complaintes et son incompréhension. En dehors de ses rêves gonflés d’audace, de désirs aussi à l’endroit de son accorte voisine MS Samsky, Larry Gopnik est un homme qui endure et qui se rebelle très peu, un personnage à contre-courant des spécimens habituels de leur cinéma.

A serious man est une sorte de revisitation du Livre de Job, avec son cortège de malheur sur les épaules de Larry, et Hachem qui ne semble pas entendre ses interrogations paniquées. Son abattement est si profond qu’écouter la musique  la musique de Sidor Belarsky, notamment sa très lugubre version du chant yiddish « The Miller’s tears », passe pour de la détente. C’est  ce genre de décalage qui fait de a serious man un film drôle. Les personnages secondaires sont truculents, malgré eux le plus souvent.

En cela, les frères Coen ne dérogent pas à ce qui fait le sel de leur cinéma : des sujets graves de l’existence, comme dans No Country For Old Men,  émaillés par l’humour apporté en contrepoint, comme dans Burn after reading. Film après film, ils tissent sous nos yeux une œuvre cohérente et de plus en plus riche, fabriquée avec une équipe fidèle, même si côté acteurs, A Serious Man capitalise sur des têtes entièrement nouvelles à leur cinéma. Un film qui mérite amplement l’accueil qui lui a été fait, en rupture de rythme avec les jalons marquants de leur œuvre, et pourtant annonciateur de métrages intimistes comme Inside Llewyn Davis…Un film qui les marquera forcément dans cette présidence du festival de Cannes 2015.

A Serious Man (Joel et Ethan Coen) – Bande Annonce

A serious man : Fiche Technique

Titre original : A serious man
Réalisateur : Ethan Coen, Joel Coen
Genre : Documentaire
Année : 2009
Date de sortie : 20 Janvier 2010
Durée : 106 min.
Casting : Michael Stuhlbarg (Larry Gopnik), Richard Kind (Oncle Arthur), Fred Melamed (Sy Ableman), Sari Lennick (Judith Gopnik), Aaron Wolff (Danny Gopnik), Jessica McManus (Sarah Gopnik), Amy Landecker (Ms Samsky)
Scénario : Ethan Coen, Joel Coen
Musique : Carter Burwell
Chef Op : Roger Deakins
Nationalité : USA
Producteur : Ethan Coen, Joel Coen
Maisons de production : Focus Features , StudioCanal , Relativity Media , Mike Zoss Productions, Working Title Films
Distribution (France) : Studio Canal

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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