Taboo, une série créée par Tom Hardy, Edward Hardy et Steven Knight : Critique

Entrer dans Taboo, c’est accepter d’emblée de passer près de 8 heures avec quelqu’un de très peu recommandable (une ordure, n’ayons pas peur des mots), ce dans une époque crasseuse à l’atmosphère viciée où un mot de travers vous vaudra les tripes à l’air. Mais bon, après avoir passé quelques temps avec Walter White ou Tony Soprano, on peut encaisser facilement un autre sale type. Et vous aurez bien raison puisque la dernière série de la BBC One, chapeautée par le scénariste Steven Knight (Les Promesses de l’Ombre, Peaky Blinders, Alliés,…) et son interprète principal Tom Hardy (aidé de son père Chips) est, elle, hautement recommandée.

 

1814 James Delaney, présumé mort, revient à Londres au moment des funérailles de son père. Ce dernier, yoyotant vers la fin de sa vie, cède l’entièreté de ses biens à notre héros. Parmi eux, un bout de terre près de Vancouver propice à une route commerciale avec la Chine. Terre d’un grand intérêt financier mais aussi politique puisqu’elle donnera un avantage non négligeable à l’une ou l’autre partie dans le conflit opposant le Gouvernement Britannique et les États-Unis d’Amérique. Ce sans compter la puissante Compagnie des Indes Orientales persuadée de pouvoir faire vendre à Delaney. Mais le patibulaire James, revenu dans un but mystérieux, refuse catégoriquement et c’est ici que les ennuis commencent.

A vue de nez, ce petit résumé dressé promet un programme commun de la BBC avec son contexte historique et ses intrigues politiques et c’est finalement tout à son avantage. Taboo est effectivement plus une série qui prévaut par ce qu’elle raconte que sa façon de le montrer. L’histoire et les personnages sont ici l’intérêt principal du show et si la facture formelle est très bonne, elle n’est néanmoins jamais le théâtre de coups d’éclats formalistes ou de grandes scènes maniéristes comme l’était Penny Dreadful (dont la filiation reste aussi logique sur le papier que lointaine en réalité).

Il est d’ailleurs amusant de constater que c’est quand Taboo essaye de « proposer » formellement qu’elle se plante. Chaque épisode bénéficie ainsi toujours de quelques minutes sous speed, où le montage devient ultra-clippesque, reprenant à son compte les pires effets de montage des années 1990-2000 dans une imagerie sorcièro-chamanique digne du plus douteux des clips de métal. En premier lieu, c’est hyper ringard car jamais inédit et usé jusqu’à la corde dans les DTV d’horreur de supermarché. En second lieu, c’est une manière de caractériser notre héros tourmenté si grossière et fainéante qu’elle tranche radicalement avec le reste de la série.

Reste de la série qui lui, convainc franchement. En premier lieu, ce sont les moyens mis en œuvre qui séduisent. Le Londres de l’époque est ici pensé dans une optique proche de la trilogie Pirates des Caraïbes. Tout y est sale, crasseux, édenté, fardé comme une époque à bout de souffle où le caractère vicié des personnages finit par pervertir tout l’environnement immédiat. Un environnement extrêmement détaillé et travaillé, bien aidé par une direction artistique cossue, qui permet de donner authenticité et ampleur au contexte. Taboo n’a presque rien à envier au cinéma de ce point de vue. D’autant plus que la photographie assez précise joue finement des ambiances créées et du climat maussade britannique.

Pour anecdote, on pense d’ailleurs souvent à la saga de Gore Verbinski puisque trois des acteurs du casting (Tom Hollander, Stephen Graham et Jonathan Pryce) en viennent directement. Au-delà bien sûr de la Compagnie des Indes et des touches d’exotisme qui rehaussent cette faune londonienne.

Une faune peuplée de seconds-rôles codés à l’image d’Helga, prostituée allemande ou de Cholmondeley, chimiste qui a passé trop de temps à renifler ses mixtures. Toute cette galerie de personnages est campée par un casting impeccable encadrant un Tom Hardy monolithique et flippant. Une bête tout en muscles gromellante et impitoyable, animée par la vengeance et la colère et aussi sympathique qu’une porte de prison. Par ailleurs anti-héros total tant son comportement, ses actions (passées et présentes) et son absence de morale sont rarement rattrapées par une quelconque empathie. Autre bien sûr que le charisme animal et badass du personnage et de son interprète. Une ordure, une vraie comme on a plaisir à en suivre. On pourra ergoter qu’à l’instar d’un Johnny Depp, Tom Hardy s’enferme depuis quelques années dans ce type d’interprétations, au point de se demander à raison quand il pourra nous offrir autre chose. Mais il serait malhonnête de ne pas reconnaître ici un rôle taillé sur mesure pour lui qu’il tient de bout en bout sans aucune volonté d’être là pour qu’on l’aime.

Par ailleurs, son implication dans la création du show, ainsi que celle de Steven Knight et Ridley Scott, s’avère salutaire pour la proposition sérielle présentée. Exit le politiquement correct, la quête de rédemption ou le lissage policé de certains aspects. Taboo est une série pour adultes qui use mais n’abuse pas de la violence et du sexe tout en titillant des sujets plus ou moins épineux comme la prostitution infantile, l’inceste ou l’esclavage avec une froideur et un détachement qui pourra légitimement diviser. Ce puisque aucun jugement de valeur ou aucune morale prémâchée n’y est accolée.

Pour parachever, le show est surtout addictif et tenu. Sans réinventer la roue, la trame de Taboo offre suffisamment de rebondissements, de manipulations et de révélations pour captiver son audience pendant 8 épisodes. Des épisodes qui filent à toute allure mais extrêmement denses permettant ainsi de ménager un suspense et un intérêt croissants pour les enjeux flous de son héros tout en déplaçant tous les pions de l’échiquier de façon limpide et excitante. Ce sans compter la myriade de coups bas et de manipulations qui donne l’impression d’un panier de crabes dans lequel James Delaney est le goéland. Vous imaginez sans mal la suite…

Diffusée prochainement sur Canal + qui en a fait l’acquisition, Taboo est un des premiers grands shows de 2017. S’il n’est en rien révolutionnaire, sa solidité d’exécution et sa grande efficacité l’inscrivent dans les réussites de la BBC et pourraient conquérir également des spectateurs peu habitués à ce genre de productions. D’abord annoncée comme une mini-série, Taboo reviendra finalement pour une saison 2 en 2018.

Taboo : Bande-annonce

Synopsis : Présumé mort en Afrique depuis de nombreuses années, en 1814, James Delaney revient à Londres. Homme tourmenté et changé, il trouve à son retour son père, Horace Delaney, mort, et constate que son pays l’Angleterre est en Guerre avec la France et les États-Unis. L’arrivée de James menace de perturber les ambitions de sa demi-sœur Zilpha et de son époux Thorne Geary ainsi que les ambitions politiques de la Compagnie des Indes orientales, présidée par Sir Stuart Strange.

Taboo : Fiche technique

Créateurs : Tom Hardy, Steven Knight, Edward Hardy
Réalisateur : Kristoffer Nyholm Ep. 1 2 3 4
Réalisateur :Anders Engström Ep. 5 6 7 8
Distribution : Tom Hardy : James Keziah Delaney, Oona Chaplin (VF : Ludmila Ruoso) : Zilpha Geary, David Hayman : Brace, Michael Kelly : Docteur Edgar Dumbarton, Jonathan Pryce : Sir Stuart Strange,
Stephen Graham (VF : Laurent Maurel) : Atticus, Tom Hollander : Docteur George Cholmondeley, Jessie Buckley : Lorna Bow…
Musique : Max Richter
Production : Steven Knight, Tom Hardy, Ridley Scott, Liza Marshall, Kate Crowe, Dean Baker,
Format : 60 minutes
Nombre D’épisodes : 8
Chaînes d’origine : FX, BBC One
Nationalité : Britannique, américaine
Genre : Drame, Historique, Thriller
Premier épisode : 7 janvier 2017

États-Unis/Grande-bretagne 2017

Auteur : Adrien Beltoise

 

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