Crazy Day, Robert Zemeckis dans l’oeil de la beatlemania

Premier film de son auteur, Crazy Day est également le deuxième film de Robert Zemeckis (après La mort vous va si bien) à se frayer un chemin sur nos platines sous la bannière ESC Distributions. L’éditeur dresse une nouvelle fois le tapis rouge au réalisateur dans une édition qui flatte la patine résolument vintage d’un film qui contient déjà en germes toute sa filmographie.

Retour vers le passé

1964. Alors que la beatlemania ne s’est pas encore tout à fait emparée des États-Unis, le groupe anglais s’apprête à se produire dans l’un des shows les plus regardés du pays, et ajouter ainsi un territoire à la Principauté de Beatleland. Pour des raisons très différentes les unes des autres, quatre amies décident de profiter de l’enterrement de vie de jeune fille de l’une d’entre-elles pour essayer de voir leurs idoles, voire même d’assister à l’événement particulièrement convoité…

A bien des égards, Crazy Day est un pur produit de son époque, surfant sur la vague rétro qui porte nombre de teen-movie emblématiques des années 70, parmi lesquels les incontournables American Graffiti de George Lucas et ou American College de John Landis. Comme si ces films, en charriant les souvenirs de jeunesse de leurs instigateurs, associaient l’insouciance et les espoirs de l’adolescence aux promesses de révolution socio-culturelles des sweet 60’s. On pourrait d’ailleurs définir expéditivement Crazy Day comme  un croisement entre ces deux films, empruntant au premier l’idée d’un parcours initiatique pour le raconter avec le ton volontiers déluré (parfois grivois) du second. Le scénario écrit à quatre mains par Robert Zemeckis et (déjà) son acolyte Bob Gale ne souffre d’ailleurs d’aucun déséquilibre entre ces deux pôles, même si l’ouverture vers le slapstick devient de plus en plus manifeste à mesure du déroulement. Un choix qui reflète déjà le désir de Zemeckis de réfléchir ses thématiques en termes visuels et scéniques (bref, cinématographiques), qui se concrétisera d’autant plus au sein de ses futures, furieuses et fructueuses expérimentations.

crazy-day-nancy-allen-critique-film
Quatre filles au tournant de leur histoire et de l’Histoire

En l’état, force est d’admettre que le sens du mouvement du réalisateur en est encore parfois à son stade chrysalide, les notes d’intention ne trouvant pas encore tout à fait un écho formel à la hauteur de leur surabondance. Ainsi, même si on retrouve les motifs de mise en scène qui serviront de terreau à ses futures fulgurances (unité de lieu, interaction complexe des personnages dans l’espace, volonté d’abstractiser l’environnement au profit d’une recherche de la continuité), Crazy Day témoigne parfois d’une raideur qui provient moins du découpage en soit que du flot d’idées qu’il est sommé de traiter.

Cependant, même si le film plie un peu sous les velléités de Zemeckis et Gale, les ambitions des deux compères se révèlent également l’accélérateur de particules qui va galvaniser les ambitions de l’ensemble. Ainsi, là où d’autres long-métrages auraient relégué leur argument narratif (la venue des Beatles) au rang de Macguffin à mi-métrage pour privilégier les relations entre les personnages, Crazy Day s’emploie à en conserver la dimension centrifuge tout du long. Une idée qui résonne dans la tension perpétuelle qui se noue entre la grande histoire et la petite, le récit étant mu par une idée simple mais cinétique en diable (et au diapason de la spontanéité inhérente à la jeunesse) : la certitude que quelque chose va se passer et le désir de se tenir dans les gradins de l’histoire pour y assister.  L’apprentissage des protagonistes ne cesse ainsi de frémir au rythme du spasme qui secoue une Amérique sur le point de basculer dans la révolution culturelle qui allait catalyser les attentes du corps social.

Révolution en direct

La dimension historique appuyée du récit est révélatrice du rôle actif que Zemeckis fait jouer au quatuor d’Outre-Manche, et qui se répercute dans la façon dont la mise en scène investit les leitmotivs de l’époque pour se les accaparer. Ainsi, la virée en voiture, emblème de la mosaïque 50-60’s, se transfigure en filigrane en machine à voyager dans le temps (déjà) en remplaçant l’ellipse de rigueur par un raccord-séquentiel faisant passer les personnages de la nuit au jour au détour d’un seul plan. Comme s’ils devaient changer d’espace-temps pour vivre à proximité de cette effervescence pré-flower power qu’ils ne perçoivent qu’à distance dans leur quotidien.

De même, même s’ils ne sont jamais physiquement présents à l’écran, Les Beatles ne cessent d’interagir avec l’action, et se révèlent d’autant plus visibles et présents qu’on ne voit jamais leur visage (sinon à travers celui du tube cathodique reprenant une image d’archive pour marquer leur inscription dans l’Histoire, technique que Zemeckis réutilisera). Belle idée  zemeckisienne en diable d’exposer ce qui n’est pas là,  le cinéaste se mettant ainsi à la hauteur de l’admiration dévote de ses personnages pour les Anglais afin de les ériger en icônes irreprésentables (idée qui infusera certaines des plus belles scènes de sa filmographie, notamment la fin de Contact), qui se matérialise dans la réaction pithiatique que soulève leur évocation. Ainsi, interrogée par les journalistes après avoir atterri par accident dans leur chambre, Nancy Allen déclare « Je n’ai pas les mots » pour définir ce qu’elle a vu. Soit à peu près ce que dira …. Jodie Foster dans Contact finalement, qui ne réussissait à exprimer le merveilleux dont elle faisait l’expérience (sous un ton plus trivial, certes).

crazy-day-manifestation-fan-beattles-critique-film
La beatlemania bat son plein

Le merveilleux d’une période, c’est précisément ce que Zemeckis cherche à ranimer autour de l’événement historique qui allait provoquer le fameux basculement. Œuvre sur la naissance d’une contre-culture réalisée à une époque où elle soufflait ses dernières braises (le film a été réalisé en 1978, soit en pleine gueule de bois post-Vietnam et post-Watergate, et à l’aube du changement de modèle que s’apprêtait à imposer les 80’s), Crazy Day isole les flux du temps autour d’un moment-charnière pour nous en faire revivre l’imminence. Zemeckis fait plus que recréer un moment d’histoire, il en ravive l’immédiateté et nous donne la sensation de le vivre au présent. Pour le cinéaste, l’événement se déroule toujours au moment où on le regarde, érigeant le cinéma en portail interdimensionnel vers une autre époque. Autrement dit, ça n’a pas eu lieu : c’est en train d’arriver. De la même manière qu’il raconte les débuts d’une révolution, Crazy Day marque la naissance de l’immense cinéaste qui contribuera à révolutionner le cinéma des décennies suivantes.  Zemeckis, où les Beatles à lui tout-seul

Caractéristiques Blu Ray

Comme nous le mentionnions en introduction, ESC a mis les petits plats dans les grands pour cette édition. La restauration de l’image permet de mettre en valeur les parti-pris visuels de Zemeckis (notamment l’emploi de la focale courte et le jeu sur la profondeur de champ) sans en altérer numériquement le piqué. La piste sonore s’avère à l’avenant, en particulier dans les scènes de foule qui exploitent parfaitement les possibilités du 5.1 domestique.

Pour ce qui est des bonus, on compte une analyse sur le film de Rémi Grelow, auteur d’un ouvrage à venir sur Robert Zemeckis et qui revient sur la conception du film (et le bide qui suivit sa sortie salles) et sur certains motifs du cinéma de Zemeckis présents ici et appelés à devenir récurrents . Mais surtout, l’éditeur a eu la très bonne idée de donner la parole à Rafik Djoumi,  rédacteur en chef de l’émission BITS pour revenir  sur la relation Steven Spielberg et Robert Zemeckis. Une bonne demi-heure passionnante pendant laquelle le bonhomme revient sur les coulisses de leur collaboration, et la façon dont l’évolution du rapport de Zemeckis à la technologie lui permit de progressivement s’émanciper de la tutelle du maître. L’un des morceaux de choix de cette édition.

CRAZY DAY – BANDE ANNONCE (VO)

Crazy Day : fiche technique

crazy-day-jaquette-critique-film

Titre original : I Wanna Hold Your Hand
Interprétation: Nancy Allen (Pam Mitchell), Bobby Di Cicco  (Tony Smerko) ,Susan Kendall Newman (Janis Goldman), Marc McClure (Larry Dubois), Theresa Saldana (Grace Corrigan), Wendie Jo Sperber (Rosie Petrofsky), Eddie Deezen (Richard « Ringo » Klaus), Dick Miller (le sergent Brenner)
Réalisation : Robert Zemeckis
Scénario : Bob Gale et Robert Zemeckis
Son : Don Sharpless
Photographie : Donald M. Morgan
Musique : The Beatles
Producteur : Tamara Asseyev et Alexandra Rose
Producteur exécutif : Steven Spielberg
Producteur associé : Bob Gale

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

Natura : Se perdre pour renaître

S'il est de coutume de penser que la beauté est intérieure, "Natura" nous invite à une tout autre mise en perspective : celle d'un environnement naturel à la fois hostile et sublime, qui finit par agir comme un miroir. Une traversée du massif vosgien qui tient à la fois du conte et de la survie, où une femme cherche, dans l'épaisseur de la forêt, quelque chose qui ressemble à une seconde naissance. Mickael Perret réussit à explorer ce décor dans ce qu'il a de plus brut et de plus étrange. Un premier film audacieux et ambitieux, porteur de grandes promesses.

Sirāt : l’odyssée des damnés

Prix du jury au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe prolonge son cinéma de l’épreuve et de la foi dans un road-trip halluciné au cœur du désert. Entre communauté de teufeurs, deuil intime et bascule métaphysique, "Sirāt" interroge l’errance contemporaine dans un monde vidé de repères. Une expérience sensorielle radicale, portée par les corps, la musique et un monde au bord de l’effondrement.

Once upon a time in Gaza : l’Espoir, le Vice et la Trahison

"Once Upon a Time in Gaza" des frères Nasser est une tragi-comédie saisissante mêlant fraternité contrariée, satire sociale et résistance artistique. Entre fable noire et cinéma engagé, le film dresse un portrait poignant et absurde de la vie à Gaza, où chaque geste devient un acte de survie sous un ciel d’oppression.