Feux dans la plaine, un film de Kon Ichikawa : critique DVD

Le grand film sur les horreurs de la guerre édité en DVD

Synopsis : Février 1945, sur l’île de Leyte, dans l’archipel philippin, un soldat japonais, Tamura, tuberculeux, est rejeté par son chef d’escadron et refusé à l’hôpital militaire. Il erre donc dans la jungle philippine.

Le film commence par une claque. Une claque donnée à Tamura, qui finalement donne une bonne image du film. Car le minimum que l’on puisse dire, c’est que Feux dans la plaine, le 36ème film de Kon Ichikawa, adapté du roman de Shohei Ooka, est une claque pour le spectateur, et a dû en constituer une également pour les Japonais à sa sortie.
En effet, en cette fin d’années 50, la défaite du Japon à la fin de la Seconde Guerre Mondiale constitue un tabou. Dans la culture nippone, on gagne ou on meurt, mais on ne perd pas. Les occupants Américains eux-mêmes recommandent de ne pas en parler : il faut redresser le pays, lui redonner le moral, donc il faut éviter les sujets douloureux. Une forme de censure s’est emparée du sujet. La honte est terrible.
Feux dans la plaine sera le premier grand film à traiter du sujet (il sera un précurseur, annonçant entre autres l’immense épopée de Masaki Kobayashi, La Condition de l’homme, film de 9h30 sur le même sujet qui sortira deux ans plus tard). Et la méthode employée sera pour le moins brutale. Il commence par un portrait sans concession d’une armée en déroute.
Le constat est terrible : les soldats japonais sont coupés de leur commandement, abandonnés à eux-mêmes sans matériel et sans ravitaillement. Le désœuvrement et la faim minent le moral des troupes. L’Armée Impériale est devenue une armée de mendiants. Les officiers, ne sachant que faire, emploient leurs hommes à… creuser une tranchée, sans pelle ni pioche, utilisant tout ce qui peut leur passer sous la main pour accomplir cet acte inutile.
Ce dénuement est encore rendu plus douloureux lorsqu’il est comparé à la situation des Américains. Les rares que l’on voit dans le film sont à l’exact opposé des Japonais : bien nourris, en pleine santé, débordant d’énergie et d’espoir, bien équipés, et se déplaçant en véhicules sur des routes bien droites.
Dans ce contexte, le soldat Tamura peut être vu comme un symbole de cette armée en déroute. Affaibli par la maladie, rejeté aussi bien par son officier que par les médecins, il est abandonné de tous, laissé à lui-même. Les rares ordres qu’il reçoit sont contradictoires. Finalement, il se laisse aller, faisant confiance au seul hasard pour décider du chemin à suivre.

Visions d’enfer

Au-delà de la vision terrible d’une armée en déroute, Kon Ichikawa va donner de la guerre une image absolument horrible. Son film est d’une grande violence, avec des scènes difficilement supportables encore de nos jours.
Son principe est clair : faire de la guerre un véritable enfer sur terre. Les soldats errants ressemblent à des morts en sursis, ayant tout abandonné, y compris l’espoir. Ils ont l’air d’âmes perdues dans une vallée de larmes et de douleurs. Les corps qui s’effondrent dans la boue omniprésente, les flammes et les feux qui ponctuent le film, un village fantôme, les cadavres entassés à la porte d’une église : c’est bel et bien au plus profond de l’enfer que nous plonge la caméra d’Ichikawa. Certains plans font immanquablement penser à des tableaux de Bosch ou Bruegel.
Tout est fait pour mettre les spectateurs mal à l’aise : les scènes d’intérieur sont plongées dans les ténèbres (représentant sûrement celles qui habitent ces personnages désespérés), et l’extérieur est une jungle que les lianes envahissantes rendent impraticable ; les gros plans insistants ne cachent rien des sentiments de détresse et de violence d’une population qui perd progressivement son humanité ; enfin, les bruits (de bombardements, de hurlements…) constituent autant d’agressions sonores qui s’ajoutent à celles de la vue.
Dans cet enfer, les soldats apparaissent comme des âmes damnées. Progressivement, Tamura se défait de ce qui fait de lui un soldat : il abandonne son arme, ses godillots, etc. Mais le plus grand risque, celui qui parcourt toute la seconde moitié du film, c’est le risque de perdre son humanité. Le risque de voir cette guerre faire de lui un monstre, le renvoyer à son animalité primitive. La guerre, c’est ce qui libère la bestialité.
Par sa mise en scène à la fois inventive et terrible pour les nerfs de ses spectateurs, Ichikawa nous livre un film choc, incroyablement moderne pour son époque, ce qui explique le mauvais accueil critique et public en cette fin d’années 50. Le revoir de nos jours, c’est plonger dans un long cauchemar éveillé, peuplé d’images baroques, s’enfonçant en spirales vers un final où s’allient l’horreur et le désespoir.

Le 1er mars 2016 disponible pour la première fois en France en DVD et Blu Ray

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Version remasterisée en Haute Définition
Format Cinémascope – 16/9 compatible 4/3
Langues: Japonais/ Son Mono / Sous-titres français
Japon / Noir et blanc / 1959/ 108 mn
Interview de Bastian Meiresonne, co-auteur du Dictionnaire du Cinéma Asiatique Directeur Artistique du Festival International des Cinémas d’Asie de VeSoul

Edition RIMINI EDITIONS
Distribution ARCADES

Feux dans la plaine – Bande Annonce

Feux dans la plaine – Fiche technique

Titre original : Nobi
Réalisateur : Kon Ichikawa
Scénario : Natto Wada, d’après le roman de Shohei Ooka
Interprétation : Eiji Funakoshi (Tamura), Osamu Takizawa (Yasuda), Mickey Curtis (Nagamatsu), Mantarô Ushio (Sergent), Kyû Sazanka (Médecin militaire), Yoshihiro Hamaguchi (Officier).
Photographie : Setsuo Kobayashi
Montage : Tatsuji Nakashizu
Musique : Yasushi Akutagawa
Producteur : Masaichi Nagata
Société de production : Daiei Studio, Kadokawa Herald Pictures
Société de distribution : Daiei Eiga
Editeur du DVD : Rimini éditions
Récompense : Léopard d’or, festival de Locarno 1959
Date de sortie (Japon) : 3 novembre 1959
Date de sortie du DVD : 1er mars 2016
Durée : 108’
Genre : guerre

Japon-1959

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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