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De l’importance de la lumière et des costumes : Analyse d’un plan de The Raid 2 de Gareth Evans

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Souvent relégués au second plan, la lumière et les costumes sont pourtant essentiels dans la confection d’un film et ce, tout aussi bien dans un film d’époque que dans un film d’arts martiaux.

Après son premier film indonésien, Merantau, Gareth Evans a à l’esprit un film beaucoup plus ambitieux intitulé Berandal. Trop ambitieux car il ne parviendra pas à trouver les fonds nécessaires pour le produire. N’ayant alors pas tourné de film depuis 2 ans, le jeune réalisateur gallois se tourne vers un plan B.

Un projet intitulé The raid, qui permettra de faire le pont avec Berandal s’il obtient le droit de faire une suite en y introduisant déjà le personnage principal et certains personnages secondaires et sous intrigues. Ici, pour des questions financières, il limite le casting à quelques acteurs, et centre son scénario dans un seul et même bâtiment.

Un scénario simplifié donc, demandant beaucoup moins de moyens et qui sera pour lui l’occasion de faire ses preuves. Le succès de The Raid, huit-clos au budget de seulement un million de dollars étant au rendez-vous, Gareth Evans peut enfin mettre en chantier son projet qui lui tient à cœur depuis de nombreuses années désormais réintitulé The Raid 2 : Berandal.

Le film reprend les codes mis en place par l’opus précédent, mais avec de nouvelles aspirations. Tout d’abord narratives, puisqu’en place et lieux d’un survival, le réalisateur et scénariste propose un film policier avec une intrigue plus complexe. De même en ce qui concerne le champ de l’action qui s’étoffe, passant d’un bâtiment à une ville et proposant ainsi une plus large panoplie de décors et permettant de penser et de réaliser de nouvelles chorégraphies de combat et de mise en scène.

Tout cela amène à la précision avec laquelle le film a été conçu. Évidemment, les mouvements de caméra tout comme les chorégraphies, les acteurs, les choix et les utilisations des décors ou encore le montage sont impressionnants et frappent au visage durant le visionnage du film. Mais ils sont complémentés également par la lumière et les costumes, comme le montre le plan ci-dessus.

Aux premiers abords, en ce qui concerne le cadrage, le réalisateur utilise ici une ligne de fuite au centre du cadre pour guider le regard du spectateur au loin, vers la profondeur du plan. Puis il utilise la règle des tiers en plaçant le personnage que le spectateur doit suivre au centre de l’un des points d’intersection (en haut à droite). En faisant cela, le réalisateur guide le regard du spectateur. Le montage du film pouvant être parfois assez rapide, il est essentiel que le spectateur sache immédiatement où se situent les personnages les uns par rapport aux autres dans le décor.

Mais à tout cela s’ajoutent la lumière et les costumes. S’ils peuvent être utilisés pour donner un ton ou une ambiance à une scène, comme ils peuvent tout aussi bien développer des personnages et transmettre des émotions au spectateur, ici, dans la continuité de la ligne de fuite et de la règle des tiers, le metteur en scène les utilise pour guider le regard du spectateur.

En effet, les lumières, celles de l’extérieur du métro, qui scintillent et traversent les fenêtres de gauche viennent se projeter sur le mur de droite, exactement là où se tient le personnage qui est au cœur de l’attention. Ces lumières qui clignotent sur le personnage captent immédiatement le regard du spectateur. Ce qui est accentué à l’aide des costumes, puisque les usagers de la rame sont tous habillés de couleurs plus ou moins sombres tandis que le personnage est habillé en blanc, couleur qui reflète la lumière.

Enfin, à cela s’ajoute le mouvement du personnage, elle se relève sur son siège et enlève sa jambe qui était étendue dans l’allée centrale alors que tous les autres passagers sont immobiles.

Ce simple plan de quelques secondes à peine permet de constater de tous les éléments qui sont mis en œuvre pour permettre la meilleure lisibilité et compréhension d’un plan, et que parmi eux -et non des moindres- il y a la lumière et les costumes.

The Raid 2 : Bande-Annonce

The Raid 2 : Fiche Technique

Réalisation : Gareth Evans
Scénario : Gareth Evans
Acteurs : Iko Uwais, Julie Estelle, Oka Antara, Yayan Ruhian
Directeur de la photographie : Matt Flannery et Dimas Imam Subhono
Montage : Gareth Evans
Musique : Aria Prayogi, Joseph Trapanese et Fajar Yuskemai
Chorégraphie : Iko Uwais
Producteur : Nate Bolotin
Sociétés de production : Pt. Merantau et XYZ Films
Sociétés de distribution : Pt. Merantau et Sony Pictures Classics
Genre : Action
Durée : 150 minutes
Date de sortie : 23 juillet 2014 (France)

Les fous De Pilotes #4 : Doom Patrol, The Umbrella Academy, The Enemy Within, Whiskey Cavalier

Bien que le mois de Février soit le plus court, cela ne nous a pas empêchés de découvrir de nouveaux pilotes pour remplir nos dimanches soirs ! Au programme de ce 4ème épisode des Fous de Pilotes : des super-héros irresponsables avec Doom Patrol et loufoques avec The Umbrella Academy, des nouvelles séries policières avec The Enemy Within et Whiskey Cavalier, et bien d’autres encore !

Doom Patrol, une vague de frais chez DC

Le mois dernier, le DC Universe nous présentait Titans, de jeunes adolescents héroïques dans une atmosphère assez sombre. Cette fois-ci, c’est la Doom Patrol, une bande d’adultes irresponsables, qui arrive sur nos écrans pour rafraîchir l’univers des super-héros. L’ambiance très second degré annoncée dès la scène d’introduction de cette série, par un narrateur très drôle qui brise le quatrième mur, nous promet de passer un bon moment, sur un ton loufoque et très détendu.

Souffrant de divers handicaps, des parias de la société vivent reclus dans un manoir à causes de leurs différents problèmes physiques (pour un parallélisme assez intéressant avec les X-Men). Tous regrettent leur vie normale d’antan, et craignent le regard des autres.

Comme pour chaque équipe de super-héros, les personnages nous sont présentés un par un à travers des flashbacks, jusqu’à leur rencontre avec Niles Caulder, alias le Chief (une sorte de Charles Xavier, incarné par Timothy Dalton), qui les accueille et les « répare » si besoin.

Si l’épisode pilote semble centré sur Robotman, joué par Brendan Fraser (oui, il est de retour !) qui apprend à utiliser son nouveau corps à la suite d’un accident, chaque personnage porte en lui un potentiel de développement intéressant. Ces héros pas vraiment glorieux mais d’ores et déjà assez attachants, réagissent de manière crédible à leurs mésaventures et s’avèrent très touchants.

Au-delà du simple divertissement, de nombreuses thématiques semblent abordées (l’acceptation d’autrui et de soi-même, le temps qui passe, etc.), des questions qui nous concernent tous et donnent un tout autre degré de lecture à cette série, qui s’annonce comme plus qu’une simple histoire de super-héros.

Cette fois-ci, ce n’est pas sur Netflix mais sur la plateforme de streaming, DC Universe, que l’on pourra suivre nos héros déjantés, à raison d’un épisode par semaine. Le pilote a été extrêmement bien accueilli par le public et la critique, aucune raison donc d’hésiter à se lancer.

Thomas Gallon

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Des super-héros loufoques dans The Umbrella Academy.

C’est en musique que débute le premier épisode de The Umbrella Academy, une musique qui deviendra, au fil de l’épisode, assez irritante tant elle se montre envahissante. Si les passages rock de la bande-son sont intéressants et bienvenus, les violons quant à eux, viennent alourdir certaines scènes. La série se veut être une histoire de super-héros loufoques, mais elle tient aussi à mettre l’accent sur le côté union et famille, malheureusement le trop plein d’informations qui nous est envoyé à la figure dans cette première heure nous empêche de nous attacher aux personnages et à leur histoire. Les moments supposément émouvants paraissent, à ce stade de la série, un peu longs et superflus. Pour autant, si tous les personnages ne retiennent pas notre intérêt, Ellen Page et Robert Sheehan, dont le rôle réjouira les fans de Misfits, sont prometteurs dans leurs rôles respectifs.

Ce qui pèche réellement dans ce pilote est non seulement la réalisation qui peine à rendre palpitantes les scènes d’action (dont les effets spéciaux, sans être ridicules, auraient gagné à être plus soignés) mais aussi le scénario qui perd le spectateur avec une structure éclatée entre différentes temporalités. Si l’ambition de faire une série de super-héros non conventionnelle qui casse les codes de la narration est honorable, le pilote trahit néanmoins un manque de maîtrise dans sa structure, et il est probable que la série n’arrive pas à échapper à quelques complications scénaristiques inutiles tout au long de sa saison.

Perrine Mallard

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The Enemy Within, À l’ouest rien de nouveau

Très peu d’originalité pour cette nouvelle série policière/d’espionnage, portée sur les écrans de NBC le 26 février dernier.

En tête d’affiche, Jennifer Carpenter – célèbre pour son rôle de Debra Morgan dans Dexter – campe le rôle d’Erica Shepherd, ancienne agent de la CIA, coupable de traîtrise. Suite à un attentat contre des agents de la CIA, l’agent du FBI William Keaton (Maurice Chestnut) se voit demander de l’aide à notre ”ennemi de l’intérieur”, qui serait aussi responsable de la mort de sa fiancée.

La ressemblance avec The Blacklist est très troublante, avec cette introduction d’Erica en cage, tel un Raymond Reddington au féminin, mais sans son humour et son panache. Au contraire, sa façade glaciale dévoile plus une martyre proche d’un Jack Bauer, prête à tous les sacrifices pour la bonne cause. A noter que, contrairement à notre personnage masculin, le dévouement d’Erica ne serait pas motivé par le patriotisme, mais par son côté maternel.  

Dès le début, le pilote nous sert tous les ingrédients d’une série d’action : courses poursuites à répétition, interrogatoire musclé et scènes de fusillades dans un rythme effréné. Le spectateur rentre rapidement dans le vif de l’histoire, peut-être un peu trop. Car hormis la mise en bouche d’une affaire de terrorisme –pas très originale pour les amateurs d’Homeland ou 24h Chrono-, l’intrigue de fond reste la raison qui aurait poussé l’ex-agent Shepherd à trahir son pays. Or, cette révélation est faite dès la fin du premier épisode lorsqu’elle avoue avoir été victime de chantage contre sa fille. Alors, la série veut-elle se montrer si prévisible ou s’agit il d’un piège pour mieux surprendre le spectateur dans les épisodes suivants ?

Cette série n’annonce pas du lourd, en respectant plutôt les codes du genre au lieu de se risquer dans la nouveauté. Il reste à voir comment la suite abordera le thème de la radicalisation de l’intérieur dans le contexte d’une Amérique toujours aussi sensible au terrorisme. Quant aux personnages, l’agent Keaton reste encore au second plan comparé à Erica qui s’avère une méchante au bon fond.

Céline Lacroix

https://www.youtube.com/watch?v=tKNS5cKmgT4

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Whiskey Cavalier : drôle et rythmé

Si vous cherchez l’originalité, passez votre chemin. Par son histoire, Whiskey Cavalier devrait se fondre dans la masse des séries policières au rythme « un épisode = un enquête », et on devine facilement que l’issue sera toujours positive.

Ce pilote de Whiskey Cavalier annonce la couleur : ici, c’est du fun. Humour, rythme très rapide sans le moindre temps mort, dialogues qui fusent, action et musique.

L’humour arrive dès les plans d’ouverture : Will Chase (nom de code : Whiskey Cavalier) est un agent chevronné du FBI en poste à Paris. Un dur à cuire ! Sauf que lorsqu’on le découvre, il est cloîtré dans sa chambre en désordre, pleurant sur son couple brisé en écoutant des chansons romantiques.

Car s’il est un excellent agent, Will souffre d’une « intelligence émotionnelle élevée ». En gros, il agit non pas avec sa raison, mais par empathie. Ce qui ne lui évite absolument pas les problèmes, bien au contraire : il n’en est que plus facilement manipulable. Sans compter que cette rupture dont il ne se remet pas servira de running gag tout au long de l’épisode.

Et voilà qu’on lui confie une mission apparemment tranquille : partir à Moscou chercher un agent de la NSA qui a disparu avec des informations sensibles.

Au fil de l’épisode va se constituer petit à petit l’équipe que l’on suivra dans le reste de la série, une équipe qui paraît plus comique qu’opérationnelle. En attendant, le spectateur a eu droit à son lot de courses-poursuites, d’explosions, de scènes d’action.

Et même la musique ajoute au plaisir ressenti : une poursuite dans les rues de Moscou avec AC/DC, ou une improbable version russe de Paint it black…

En bref, pour savourer ce pilote, il ne faut pas être exigeant en matière d’originalité, de finesse psychologique ou de scénario tortueux. Il faut aimer se divertir devant un spectacle qui n’a pas d’autre prétention que de nous faire passer à toute vitesse 45 minutes fort sympathiques.

Hervé Aubert

https://www.youtube.com/watch?v=hC-3l3jdIXQ

3.5

Nightflyers, Carrie à la rencontre des Aliens

Dès ces premières images, deux mots peuvent qualifier Nightflyers : l’énigme, et l’angoisse. Et ce premier épisode conservera ces deux maîtres-mots tout du long.

Après un pre-générique placé sous le signe de la destruction et de la mort (violente et sanglante, si possible), la série accueille son spectateur avec toute un lot de questions. Bien évidemment, il ne faut pas s’attendre à avoir des réponses à la fin de l’épisode, et c’est tant mieux. Certains voiles sont levés au fil des minutes, suffisamment pour que le spectateur ne soit pas perdu, et découvre progressivement les enjeux.

Et ces enjeux, quels sont-ils ? Une planète terre qui se meurt, et la seule solution qui pourrait se présenter à ce problème réside dans ce qui semble être une vie extraterrestre, les Volcryn. Mais pour l’instant, aucune communication n’a pu s’établir avec eux. Il s’agit donc d’envoyer un vaisseau, le Nightflyer. Et, pour tenter d’établir une communication, on fait monter à bord une sorte de psychopathe télépathique, un L-1 appelé Thale.

L’épisode reprend des thèmes classiques de la SF contemporaine : la planète en danger (à cause de l’activité humaine ; Rowan, l’exobiologiste de l’expédition, définit crûment les humains comme « un virus qui a tué son hôte et qui cherche un nouvel hôte à infecter »), la transhumanité (des personnages « fabriqués » génétiquement pour pouvoir accomplir des voyages spatiaux ou pour avoir la capacité de communiquer avec le vaisseau par influx nerveux), etc.

La tension sera croissante pendant tout l’épisode et le rythme ne faiblira pas. Les questions afflueront sans cesse, et tout sera source d’angoisse : qui est ce mystérieux capitaine dont on ne voit qu’un hologramme mais qui, lui, voit tout, quitte à espionner l’équipage dans son intimité ? Quel est le rôle exact de Thale dans les événements dramatiques qui secouent le vaisseau ? Considéré comme un « monstre », le télépathe constitue un suspect tout trouvé…

Enfin, et on y est déjà habitué, la série multiplie les références et les clins d’œil, sans que cela soit un frein ni un but en soi. De Carrie à Alien en passant par Solaris, le scénario reprend des thèmes et des sujets classiques du genre, en les mêlant avec bonheur.

En bref, voici un pilote qui donne envie d’en savoir plus, d’enchaîner directement avec la suite. A déconseiller peut-être aux âmes sensibles, tant certaines scènes flirtent avec l’horreur, mais à recommander aux amateurs de SF.

Hervé Aubert

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Ma Vie avec John F. Donovan, le lyrisme version grosse production

Alors qu’il est déjà en train de tourner son prochain film Matt & Max, huitième en date, le prodige québécois livre enfin Ma Vie avec John F. Donovan, après une longue attente et quelques péripéties. Le film n’est pas franchement à la hauteur de Laurence Anyways ou du très beau Mommy mais pourtant, l’émotion qui se dégage de ce dernier film, dont la dimension presque autobiographique fascine, est d’une grande puissance.

Après une bande-annonce qui laissait présager un certain tournant dans le cinéma de Xavier Dolan à savoir un cinéma plus américanisé, moins poétique, à l’image de son casting très star composé de Kit Harington, Natalie Portman ou encore Jessica Chastain annoncée au départ mais coupée au montage, Ma vie avec John F. Donovan promettait quelques surprises, bonnes ou mauvaises, difficile de le savoir. Plus de peur que de mal, la douceur de Dolan est toujours bien ancrée dans ses images et son histoire. Et ce qu’il présente comme un film qui lui ressemble en mettant en scène un Jacob Tremblay, auquel on identifie l’enfant Dolan immédiatement par son rêve de cinéma et son admiration pour son idole, se révèle être une œuvre plus que touchante. C’est comme si chaque réplique était récitée par le réalisateur lui-même. Des références à Harry Potter aux dialogues avec les mères, en passant par l’homosexualité de ses deux personnages principaux et cette vie de star, l’autobiographie est un peu camouflée mais malgré la fiction, ce sont les sentiments de Dolan que l’on prend en plein cœur. Son enfance et sa construction sont interprétées avec une énorme justesse par l’acteur de 12 ans, révélé dans Room et à qui l’on promet déjà une belle carrière. Cette ressemblance, le cinéaste ne s’en cache pas et l’avoue lui même lors de l’avant-première parisienne durant laquelle il lit une lettre à son public.

On reconnaît à Dolan cet amour de la figure maternelle et ce dernier film ne déroge pas à la règle bien au contraire puisqu’il introduit deux relations de mère/fils. La première voit Natalie Portman élever Jacob Tremblay avec beaucoup d’incompréhension, de non dits et pourtant un si grand amour. La seconde met en scène ces mêmes incompréhensions, toujours révélatrices de cette relation si particulière entre une mère et son enfant, ici interprétés par Susan Sarandon et Kit Harington. Quels duos et quelle direction d’acteurs ! Que ce soit dans une scène de retrouvaille bouleversante mise en musique par Florence and the machine reprenant la célèbre chanson Stand by me, merveilleuse reprise, ou à travers les dialogues bruts mais si vrais de Rupert et John envers leurs mères, ce lien est ancré dans le film comme le septième art en Dolan, et c’est sublime.

Malgré l’émotion intense que provoque le film, il n’est pas sans défaut. Faiblesses que l’on oublie facilement si on laisse parler notre cœur mais petites imperfections tout de même dans le rythme très inégal que l’œuvre propose. Certains moments auraient mérité plus d’intensité, notamment ceux avec Kit Harington, qui s’avère plutôt décevant dans son rôle malgré sa grande présence visuelle à travers ses regards captivants. Dolan veut parfois trop en faire au point de rendre certains plans superficiels voire inutiles dans ce qu’ils rajoutent au fil de l’histoire. Accentuer les émotions, il le fait pourtant très bien mais l’excès mis sur certains points, certains détails et mouvements rend le film parfois peu homogène, dommage quand on voit l’intensité qui se dégage du tout. Ces ajouts assez creux cassent le rythme et ramènent au mauvais cinéma américain, loin de ce à quoi le cinéaste nous avait habitués.

Mais ces petites déceptions sont finalement peu de chose face à l’ensemble plus que réussi autant dans son message que dans sa mise en scène. Le lyrisme et la mélancolie d’une voix off retraçant la relation épistolaire entre Rupert son modèle, base du récit, attachées aux images aux tons chauds sublimes plongent le spectateur en plein dans l’émotion. Du net au flou, la caméra saisit les détails de ces acteurs pour raconter une histoire à la manière de Si Beale Street pouvait parler dernièrement, où les images en disent aussi long que le texte, si ce n’est plus. Accompagné par le travail splendide de son chef opérateur qui le suit depuis Tom à la ferme et les musiques que Xavier Dolan choisit toujours à la perfection, Ma vie avec John F. Donovan est un petit bijou que les passionnés et rêveurs de cinéma doivent chérir. Optimiste et ambitieux, le film critique vivement le monde hollywoodien tout en rendant hommage aux idoles et au besoin précieux et sensible d’en avoir pour se permettre de rêver. Parfois là où on ne l’attend pas avec un générique surprenant sur la ville new yorkaise résonnant sur Rolling in the deep, Dolan ose toutes les utilisations musicales et cela fonctionne à chaque fois. On attendait la scène qui viendrait remplacer celle de On ne change pas de Mommy ou la danse de Léa Seydoux et Nathalie Baye sur O-Zone dans Juste la fin du monde, et bien c’est chose faite car le réalisateur québécois choisit de faire chanter Kit Harington avec son frère dans le film, prenant un bain.

Ma vie avec John F. Donovan n’est peut être pas le chef d’œuvre attendu mais il restera l’un des films les plus touchants de son auteur, à un moment de sa vie rempli de questionnements. Dolan donne à croire aux rêveurs et passionnés, à la manière d’un discours de Lady Gaga aux Oscars, plus rien ne peut arrêter les rêves.

Ma Vie avec John F. Donovan : Bande-Annonce

Ma Vie avec John F. Donovan : Fiche Technique

Titre original : The Death and Life of John F. Donovan
Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan et Jacob Tierney
Interprétation : Kit Harington, Jacob Tremblay, Natalie Portman, Thandie Newton, Bella Thorne, Susan Sarandon, Kathy Bates, Chris Zylka, Ben Schnetzer
Photographie : André Turpin
Montage : Xavier Dolan et Mathieu Denis
Musique : Gabriel Yared
Décors : John El Manahi et Pierre Perrault
Production : Xavier Dolan, Nancy Grant, Lyse Lafontaine et Michel Merkt
Sociétés de production : Lyla Films et Sons of Manual
Sociétés de distribution : Mars Distribution (France)
Genre : drame
Durée : 123 minutes
Date de sortie : 13 mars 2019

« Chicken of the Dead » : le voleur et la volaille

Chicken of the Dead est une farce hyperbolique. Un court métrage de dix minutes battant en brèche un magnat de l’agroalimentaire ne reculant devant rien pour gagner quelques parts de marché. Une satire réussie, parfois même jubilatoire, sur laquelle revient, en appendice de ce texte, le scénariste Yacine Badday.

Quoi de plus rafraîchissant qu’un court métrage d’animation sortant des sentiers battus ? Écrit par Yacine Badday et Florent Guimberteau, réalisé par Julien David, Chicken of the Dead raconte l’histoire tragicomique, et pathétique, d’un magnat de l’agroalimentaire fuyant un chaos qu’il a lui-même initié. Sous ses dehors de Frankenstein de l’industrie alimentaire, Bernard Lepique écoule par dizaines de milliers des « Poulets Quasi » génétiquement modifiés. Un soir, alors qu’il se rend à une réception organisée en son honneur par la mairie, il voit un parterre d’admirateurs se muer en hommes-poulets zombiesques après avoir consommé son nouveau produit révolutionnaire.

Comme dans Shaun of the Dead, l’antihéros ne prend pas immédiatement conscience du chaos en devenir : il est en train de jeter aux toilettes l’une de ses cuisses de poulet peu ragoûtantes quand l’assistance se transforme en menace ambulante décérébrée et friande de chair. Et comme dans Zombie, le chef-d’œuvre de George A. Romero, la société de consommation se voit passée à la lessiveuse critique. Exit le centre commercial et les mannequins symboliquement connotés, bienvenue dans un centre de fabrication de poulets chimiquement altérés, dont l’ingrédient de base ressemble à une bouillie repoussante et quasi fluorescente. Bernard Lepique campe lui-même une caricature de l’industriel français tel qu’on se complaît à l’imaginer chez les plus fanatiques mélenchonistes : il maudit la France, ses impôts, sa prétendue ingratitude et se revendique du peuple, celui-là même qu’il empoisonne au quotidien avec ses produits douteux.

Certes, nous ne sommes pas ici chez Hayao Miyazaki ou Isao Takahata. Le plaisir éprouvé en visionnant Chicken of the Dead n’a rien à voir avec la beauté plastique des images de Christophe Blanc (pourtant réussies) ou avec un quelconque onirisme contemplatif. Ce qui constitue la ligne cardinale du récit, et le soubassement comique, c’est la cruauté des riches industriels, leur absolue absence de scrupules, leur incommensurable absurdité. Dès l’ouverture, il est question de chirurgie esthétique et d’argent. Quand Bernard Lepique doit fuir, il cherche à prendre place dans un hélicoptère, exactement comme le font les milliardaires au Brésil. Alors qu’il cherche à mettre la main sur ses précieuses économies, planquées dans les fauteuils de la compagnie, celles-ci ont la forme de billets estampillés « $O$ ». Et pour couronner le tout, les fameux Corn Flakes de Kellogg’s se voient judicieusement détournés quand la tête d’un homme-poulet vient transpercer l’une de leurs boîtes. N’est-ce pas là une belle mise en abîme du capitalisme mondialisé ?

En dix minutes rythmées et souvent hilarantes, un regard chargé d’ironie vient se poser sur l’industrie agroalimentaire, sur la viande génétiquement modifiée, sur les grands patrons boursouflés de leur propre importance et sur les consommateurs idiots utiles d’un capitalisme dénué de scrupules. C’est à la fois outrancier, jouissif et traversé de références. On en redemande.

Supplément – Interview

Le scénariste Yacine Badday a accepté de répondre à nos questions à propos de son travail dans Chicken of the Dead.

Comment s’est déroulée la rédaction à quatre mains de Chicken of the Dead ?
L’idée originale vient de Florent Guimberteau, coscénariste et coproducteur du film. Il avait écrit une première mouture et cherchait un scénariste pour développer le projet. À ce moment-là, Julien était déjà partant pour réaliser le film, mais ne souhaitait pas le co-écrire. C’est lui qui m’a mis en relation avec Florent. J’ai beaucoup aimé le postulat. On est donc repartis des premières idées de Florent pour renforcer la satire sociale, centrer l’action sur cette dynamique de la cavale nocturne. Et, ne vous moquez pas, on a également creusé la psychologie de ce cher Bernard. Par ailleurs, Julien ne cosigne pas le scénario, mais il a suivi de très près l’écriture et amené beaucoup d’idées. Il a ensuite adapté le script en vue de la réalisation.

La critique de la société de consommation fait penser au Zombie de George Romero, tandis que le côté parodique et le titre du court métrage voisinent avec Shaun of the Dead. Quelles ont été vos influences lors de l’écriture du film ?
Il y a sûrement une pelletée de références ou d’hommages inconscients. Il y a du Zombie, oui, mais on s’est aussi référé aux Mutants de l’espace de Bill Plympton. Forcément à South Park et aux Simpsons des meilleures années. Mais aussi aux grands moments de l’émission Capital, pour une scène malheureusement coupée. Durant l’écriture, j’ai également pensé à Batman Returns de Burton, en raison du personnage de Max Shreck, interprété par Christopher Walken. Et aux mémoires de Bernard Tapie, mais cela va sans dire.

Quand Bernard Lepique met la main sur ses économies, ses billets sont estampillés « $O$ ». Pourquoi cette volonté de dénoncer, sous forme d’hyperbole, le monde industriel et financier ?
Ce n’est pas tant une dénonciation que le portrait d’un personnage incapable de ressentir autre chose que sa propre souffrance. Cet auto-apitoiement qui empêche toute remise en question nous amusait et nous tenait à cœur ! Concernant la référence au « $O$ », je crois que cela fait partie des nombreux ajouts de Julien lors de la réalisation.

Une suite à ce court métrage est-elle prévue, ou envisageable ?
Oui ! Un projet de série est en développement, toujours co-produit par Melting Prod et Anoki. Elle est toujours centrée sur le personnage de Bernard. La série a été présentée au Cartoon Forum fin 2017, mais l’écriture a été mise en pause le temps de la production du court. À suivre, comme on dit.

Pour découvrir l’univers graphique du film :

Synopsis : Ce samedi soir, la ville de Gerbier est réunie pour célébrer l’œuvre de Bernard Lepique, créateur du célèbre Poulet Quasi, un produit 50% industriel, mais surtout 50% bio. Mais quand Bernard propose la dégustation de son nouveau produit, le Quasi Braisé, les habitants présents se transforment en êtres hybrides, mi-poulet mi-zombi. Traqué, notre pauvre magnat doit fuir pour sauver sa peau.

Fiche technique 

Un film de Julien David
Ecrit par Florent Guimberteau et Yacine Badday
Création graphique : Christophe Blanc
Musique : Jean-François Olivier
Produit par Anoki et Melting Prod, avec le soutien du Fonds d’aide à l’Innovation du CNC, du CNC – Cosip, de la Région Occitanie, de la Sacem / Gindou Cinéma et de Vosges Télévision

Note des lecteurs6 Notes
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La musique chez Wes Anderson : la nostalgie des Beach Boys

Copié et parodié, le style visuel de Wes Anderson agace ou fascine, mais ne passe jamais inaperçu. Cependant au-delà de l’image, de l’omniprésence du jaune, des panoramiques ou encore de la symétrie des plans et de leur composition, la patte du cinéaste se retrouve aussi dans ses choix musicaux. 

Tout aussi distinctifs que ses tics visuels, les choix musicaux de Wes Anderson sont eux aussi source d’inspiration ou de taquineries. Son goût pour les musiques pop folk, mais aussi son penchant pour la chanson française, lui valent l’étiquette de hipster et sa passion pour les objets désuets n’arrange rien. 

Si on remarque ça et là des personnages qui jouent d’un instrument de musique dans les films du cinéaste américain, il semblerait que les protagonistes, plus que d’en jouer, écoutent la musique. Que ce soit sur des walkmans, des vinyles ou bien des ipods, on sent que la musique chez Wes Anderson est d’avantage enregistrée que créée de toute pièce. Rien d’étonnant si on pense à la fascination du cinéaste pour la nostalgie, ses personnages étant toujours coincés entre enfance et adolescence et jamais vraiment prêts à passer à l’âge adulte. Ces objets du passé sur lesquels les personnages écoutent de la musique renvoient aux carnets, lettres manuscrites, jeux de sociétés et autres objets divers qui peuplent l’univers de Wes Anderson. Un monde rempli d’objets de l’enfance qui, maintenant cette période révolue, prennent toute leur importance.

L’utilisation de morceaux préexistants est alors tout indiquée pour un cinéaste comme Wes Anderson. Que ce soit les Kinks, Françoise Hardy ou même les Beach Boys, le cinéaste renvoie le spectateur dans le passé. En convoquant des morceaux pop, il sollicite aussi les émotions et les souvenirs du spectateur. Utiliser un morceau préexistant c’est aussi évoquer tout un historique d’événements et de souvenirs, à la fois extérieur au film mais aussi interne. Dans La Famille Tenenbaum, les scènes de Margot, le grand amour impossible de Richie (son frère adoptif), sont accompagnées de morceaux aux sonorités punk. Alors, lorsque Richie tente de se suicider sur Needle In The Hay d’Elliott Smith, la scène gagne non seulement en intensité mais aussi en clarté. Sans dialogue, le cinéaste transmet, en plus d’émotions, des informations. Pas besoin de mot de la part des personnages, Elliott Smith et le reste de la bande-son ont déjà tout dit de l’amour et de la douleur de ces protagonistes. 

Anderson, conscient de la puissance narrative de la musique au cinéma, use de cette dernière comme d’un langage, sous-jacent et complémentaire à l’image. La musique se présente alors comme un dialogue secret entre le film/ses personnages et le spectateur. Les morceaux, déjà emprunts d’une identité, donnent immédiatement des informations sur les personnages, et crée ainsi une identification, un lien. C’est peut être pour ça que Wes Anderson est si friand des scènes de présentation pour ses personnages, car son esthétique visuelle couplée aux morceaux de musique délivrent instantanément les informations nécessaires sur les protagonistes, mais crée aussi une espèce de lien familier avec eux, puisque nous partageons parfois les mêmes goûts musicaux. Nous aussi, nous avons pu nous réconcilier sur les Stones, réfléchir à notre vie sur Life On Mars ou faire des plans entre pote sur les Beach Boys.

Les morceaux pop dont se sert le cinéaste contiennent aussi un élément crucial : des paroles. La musique rejoint alors une des grandes caractéristiques du cinéma d’Anderson : son amour pour les mots. On le voit dans le soin qu’il porte à la typographie de ses films, mais aussi dans les inserts de lettres manuscrites, ou encore dans les livres qui ne cessent de s’inviter à l’écran (on pense notamment aux présentations des différents chapitres dans La Famille Tenenbaum, qui se présentent sous forme de chapitres de livre). Wes Anderson aime les mots, ce qu’ils dévoilent mais aussi ce qui se cachent entre les lignes. Il est alors logique qu’il aime les chansons, leurs couplets et leurs refrains, ainsi que leurs différents langages. 

On retrouve alors la jeune Margot acheter ses premières cigarettes sur « Judy is a punk » , les terribles humains de Fantastic Mr. Fox qui sèment la terreur sur « Street Fighting Man » mais aussi Bill Murray dans une fusillade sur « Search and Destroy » qui , littéralement, « cherche à détruire » ses assaillants. C’est avec ces jeux de mots et ces décalages avec les genres musicaux, que Wes Anderson parvient à désamorcer la violence de certaines scènes. Ainsi, il ne se sert pas de la musique pour décrire simplement l’image mais plutôt pour prendre de la distance avec elle. 

Pour autant, Wes Anderson n’use pas seulement de morceaux préexistants. Au début de sa carrière, il travaille beaucoup avec Mark Mothersbaugh et c’est à partir de Fantastic Mr. Fox qu’il entame une collaboration avec le compositeur français Alexandre Desplat. Mais qu’il convoque des morceaux pop ou une bande-son originale, son approche de la musique reste la même. Dans Fantastic Mr. Fox, on retrouve notamment dans le morceau « Boggis, Bunce and Bean » des clins d’œil à la musique d’Ennio Morricone, que ce soit dans les sifflements ou les instruments un peu loufoques. Les compositions de Desplat se présentent alors comme des sortes de patchworks qui nous renvoient à nos souvenirs de cinéphiles. 

Car après tout, s’il ne fallait retenir qu’un thème du cinéma de Wes Anderson, ce serait probablement celui là : la nostalgie. La nostalgie dans les textures que les nombreux gros plans sur des objets essaient de capter ou bien la nostalgie des couleurs qui semblent s’effacer peu à peu et ne laisser qu’un jaune envahissant. Et si les scènes de violence se fondent dans l’humour, c’est peut être parce que le temps a passé et que la brutalité n’est plus aussi intense. Elle se mélange à d’autres sentiments et souvenirs, et alors parfois la violence peut aisément se mélanger à un morceau des Beach Boys. 

The Kinks « This Time Tomorrow » (The Darjeeling Limited)

https://www.youtube.com/watch?v=j9U216E-dTs

Françoise Hardy, « Le temps de l’amour » (Moonrise Kingdom)

https://www.youtube.com/watch?v=lVco_6Kqsa4

Elliott Smith, « Needle In The Hay » (La Famille Tenenbaum)

https://www.youtube.com/watch?v=0LIsY7_gkmY

The Creation, « Making Time » (Rushmore)

Sigur Ros, « Staralfur » (La Vie Aquatique)

Les Eternels, de Jia ZhangKe : l’épopée d’une femme amoureuse dans une Chine en mutation continue

Dans son dernier film, Les Eternels, Le cinéaste et député chinois fraîchement élu Jia ZhangKe reste vigilant et critique par rapport à l’évolution de son pays et de son impact sur la trajectoire des hommes, en l’occurrence de celle d’une femme, Qiao, magnifiquement interprétée par la sienne, l’impeccable Zhao Tao.

Synopsis : En 2001, la jeune Qiao est amoureuse de Bin, petit chef de la pègre locale de Datong. Alors que Bin est attaqué par une bande rivale, Qiao prend sa défense et tire plusieurs coups de feu. Elle est condamnée à cinq ans de prison. A sa sortie, Qiao part à la recherche de Bin et tente de renouer avec lui. Mais il refuse de la suivre. Dix ans plus tard, à Datong, Qiao est célibataire, elle a réussi sa vie en restant fidèle aux valeurs de la pègre. Bin, usé par les épreuves, revient pour retrouver Qiao, la seule personne qu’il ait jamais aimée…

Love Eternally

« Ash is purest White ». C’est le titre à l‘international du nouveau film de Jia ZhangKe, Les Eternels. Ce titre est porteur d’une certaine poésie, et d’une coloration nouvelle dans la palette habituelle du cinéaste. On ne sera donc pas étonné de trouver que dans ce dernier métrage, le réalisateur, tout en restant fidèle à lui-même, avance encore d’un cran sur le damier de son œuvre.

La cendre a la blancheur la plus pure. La phrase est prononcée par Qiao (étonnante et immuable Zhao Tao) , face à son compagnon Bin (Liao Fan), au pied d’un volcan lors d’une promenade amoureuse. Bin est un chef de la pègre de sa ville, sans grande envergure, mais respectée par ses hommes. L’homme semble encore pétri d’idéal et de principe, celui d’une certaine non-violence par exemple, dans sa manière de juger un différend entre deux de ses sbires. Par amour, Qiao elle-même devient membre par défaut du Jiang Hu, cette version chinoise de la mafia.

Tout le début du film mêle habilement les tranches de vie du Jiang Hu, à la manière habituelle quasi-documentaire de Jia ZhangKe, avec une belle chorégraphie de bagarres de rue, ou des funérailles en règle, et la relation amoureuse de Bin et Qiao. Le tout est raconté sur fond de réalité sociale dans cette province de Shanxi et de cette ville de Datong, où les mines ferment les unes après les autres, avec des délocalisations brutales de la population. Ce faisant, le cinéaste se permet des petits pas de côté, comme cette incroyable danse de salon exécutée sur la terre battue lors des obsèques du grand patron de Bin, assassiné par un gang rival, et qui en était amateur. Le film marque un tournant quand, à la suite de ce décès, Bin devient le grand chef et à son tour est victime de tentatives d’intimidations plus ou moins violentes. Pour sauver son amoureux d’une mort certaine en plein milieu de la rue, et devant une foule nombreuse mais immobile, Qiao se sert de l’arme de Bin pour effrayer les assaillants. Une possession d’armes éminemment illégale que, par amour encore, la jeune femme endosse et qui lui vaut cinq années d’un emprisonnement difficile que Jia ZhangKe documente avec des scènes peu nombreuses mais terriblement parlantes.

La sortie de prison de Qiao sera le premier saut dans le temps, de nouveau l’occasion pour le cinéaste de montrer l’inquiétante évolution de son pays, cette fois-ci en évoquant les impacts néfastes de la construction du barrage des Trois Gorges, un désastre humain (1,8 millions de morts) et écologique qui était déjà le centre de son magnifique Still Life. De fait, ce qu’on voit dans Les Eternels ne sont ni plus ni moins que des rushes de Still Life, insérés habilement dans le film, stratagème rendu possible parce que l’actrice qui est sa muse et son épouse est déjà présente dans le film de 2006, déjà à la recherche de son homme, comme dans Les Eternels, où elle tente de retrouver Bin, muet depuis son emprisonnement. Loin de l’autocitation, ce mouvement et certains autres du même acabit dans le film dénotent plutôt une démarche expérimentale forte, une manière d’augmenter encore l’envergure de son cinéma.

La caméra de Jia ZhangKe suit inlassablement les pas de la jeune femme, déterminée à reconquérir son amour perdu, montrant ruses et stratagèmes divers pour y arriver. Mais l’ancien cadre de la pègre s’est rangé des voitures, a renoncé à l’amour et à ses idéaux en rejoignant la horde des nouveaux riches qui ont fait florès en Chine pendant ces années. Zhao Tao est excellente, montrant avec très peu de moyens sa détermination, puis la déception que Bin cause à son personnage. Un regard, une démarche, une larme réprimée, tout fait immédiatement sens et apporte à chaque fois une vraie émotion.

Bien que Jia ZhangKe ait toujours su mêler réalités politiques et poésie dans ses films, Les Eternels sont particulièrement inspirés, comme avec cette scène d’Ovni sortie de nulle part, une étoile filante qui sert de guide à une Qiao indécise quant à la route à prendre à un moment crucial de son existence. Cette inspiration est partout, comme aussi dans le fait de faire écho à la répartition des Eternels en trois espaces temps, exactement comme dans son avant-dernier film Au-delà des Montagnes. En effet, il y aura une troisième partie au film, magnifiquement désabusée, encore une fois témoin des changements accélérés qui frappent le pays, mais qui frappent également les deux protagonistes, de retour à Datong, autrefois deux êtres lumineux animés par la passion et un certain idéal, devenus des caricatures presque monstrueuses d’eux-mêmes, laminés par un contexte socio-politique pas toujours favorable.

Malgré l’impression d’un film qui serait la synthèse de tous les autres qui le précèdent, malgré un engagement politique aliénant, puisque le cinéaste est désormais un député de sa république populaire, on est persuadé que l’extrême habileté cinématographique de Jia ZhangKe aura raison de tout le reste pour des métrages toujours aussi puissants.

Les Eternels (Ash is purest White) – Bande annonce

Les Eternels (Ash is purest White) – Fiche technique

Titre original : Jiang hu er nü
Réalisateur : Jia ZhangKe
Scénario : Jia ZhangKe
Interprétation : Zhao Tao (Qiao), Liao Fan (Bin)
Photographie : Eric Gautier
Montage : Matthieu Laclau
Musique : Giong Lim
Producteurs : Shozo Ichiyama, Nathanaël Karmitz, Coproducteurs : Zhang Dong, Shaokun Xiang, Olivier Père, Juliette Schrameck
Maisons de production : Huanxi Media Group Limited, MK2 Productions, Shanghai Film Group, Xstream Pictures, Coproduction : Arte France Cinéma
Distribution (France) : Ad Vitam
Durée : 137 min.
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 27 Février 2019
Chine, France, Japon – 2018

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La musique dans le cinéma de John Ford : une philharmonie de l’Amérique

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Pour débuter ce mois de mars placé sous le signe de la musique au cinéma, quoi de mieux que de se pencher sur le cas John Ford, un cinéaste qui a toujours donné à ses partitions une place de choix, au moins aussi importante que les dialogues et les images.

Introduction

Le cinéma a ceci d’unique qu’il synthétise volontiers tous les autres médiums artistiques, accouchant parfois d’œuvres d’art totales. Les plus grands films s’accompagnent souvent d’une bande-son tout aussi mémorable, où images, paroles et sons jouent de concert pour délivrer un langage polyphonique et polysémique. On aurait tendance à se reposer sur ce que nos yeux contemplent et ce que les dialogues racontent, mais ce serait oublier que la musique, sous toutes ses formes – chantée, sifflée, murmurée, jouée, qu’elle soit intradiégétique ou au contraire extérieure au récit –, est porteuse de sens à une échelle invisible : la musique percute l’âme directement, et c’est parce que sa rencontre avec notre for intérieur se fait à l’insu de notre conscience qu’elle génère si facilement l’émotion. Elle est là sans qu’on n’y appose une réflexion, une méfiance, et ainsi on se livre sans bouclier à la pluie de ses flèches harmoniques.

Le travail du son et de la musique au cinéma est donc d’autant plus complexe qu’il doit permettre à la partition d’être entendue, en filigrane, sans être trop insipide pour ne susciter aucun sentiment à son égard, ni trop intrusive pour ne pas sombrer dans la cacophonie. Un savant dosage qui relève davantage de l’intuition et de la sensibilité du créateur que d’une équation miracle. Chez John Ford, cet assortiment entre les images et la musique paraît d’un naturel déconcertant : chaque mélodie résonne comme une évidence, chaque chant s’inscrit dans un contexte historique, religieux, dramatique, si bien que la musique est pour le récit autant un catalyseur qu’un inhibiteur. Et si s’arrêter sur la dimension musicale de l’œuvre de John Ford semble aussi instinctif, c’est que les séquences dédiées à la musique sont légion et que, d’un film à l’autre, on se surprend à reconnaître une mélodie – autrefois jouée à l’harmonica, ici au violon, plus tard a cappella. Ces récurrences bien entendu volontaires et loin d’être alourdissantes participent de l’étonnante cohérence d’ensemble d’une filmographie pourtant fleuve, avoisinant les cent cinquante films pour un héritage d’à peu près quatre-vingt-dix métrages aujourd’hui. L’occasion ici, l’espace d’un dossier, de dérouler sa pellicule et de se délecter de son solfège.

I – John Ford, une personnalité musicale

Devant la caméra comme en coulisses, la musique a toujours joué un rôle important pour John Ford. Elle n’est en aucun cas réduite à un fond sonore, un simple « accompagnement » comme on qualifie souvent les mélodies subordonnées aux images ; la musique est tout aussi importante que les images, voire que les dialogues. Ford lui-même disait qu’il préférait de la bonne musique à de mauvais dialogues – bien qu’il n’accouchât jamais de « mauvais dialogues », de toute façon. Avec Ford, la musique a un sens, et notamment dans ses westerns où elle évoquait irrémédiablement la tradition, la nostalgie d’une époque plus simple et moins emprise au désespoir, une époque où l’Amérique était encore une terre gorgée de promesses, d’aventures et d’inconnu, où chaque prairie verdoyante s’étalait paisiblement sur des kilomètres, en attendant que quelque pionnier passant par là vînt l’apprivoiser.

Parmi les membres de la John Ford Stock Company, nom que l’on donne au groupe d’acteurs et plus généralement d’artistes ayant souvent participé aux films du réalisateur américain, on trouve le nom de Danny Borzage, frère de l’illustre Frank Borzage, qui collabora à treize reprises avec John Ford. D’abord acteur, Danny Borzage devient rapidement un incontournable non pas devant la caméra, mais sur les plateaux de tournage, où il assure la partie musicale ô combien importante ; lui-même jouera de l’accordéon lors des funérailles de John Ford. On lui doit entre autres les partitions de Les Raisins de la colère, La Chevauchée fantastique et Deux durs à cuire.

Mais dans les films de John Ford, la musique ouvre des bulles atemporelles, dans lesquelles le tragique comme le comique sont permis ; elle souligne sans cesse l’humanité des personnages et tisse des liens puissants entre eux (voire avec le spectateur) : malgré le destin qui les accable, les dangers qui les guettent, la musique est toujours une source de bonheur et de relativisme quant à la condition humaine bien souvent misérable. Transcendant les films et l’évolution thématique de son réalisateur, la musique conserve une constance et une consistance rarement observées au cinéma : de ses débuts en 1917 jusqu’à son dernier film en 1966, l’âme de l’œuvre de John Ford est éminemment musicale. Sa personnalité, ses obsessions, son ancrage religieux, ses tourments historiques, tout Ford est cristallisé dans sa musique.

Danny Borzage, à gauche, écoutant James Stewart

II – Un ancrage historique

Si l’on devait résumer en un mot toute la puissance que joue la musique chez John Ford, ce serait sans doute le mot « lien ». En effet, celle-ci sert toujours à relier les hommes : entre eux, avec leurs ancêtres, avec l’histoire, avec eux-mêmes. Le plus évident est d’abord cet ancrage historique que tous les films de Ford partagent : la musique offre une peinture invisible de l’Amérique et ses paysages, elle illustre ses grands combats, ses dynamiques, ses mouvements de populations, la nostalgie de certaines générations à l’égard de précédentes. Comment y parvient-elle ? En réinvestissant sans cesse des mélodies bien connues, entrées dans la culture populaire et l’inconscient collectif de l’ouest américain, qui parlent à toutes les catégories sociales et évoquent par leur seul entonnement un passé lourd d’histoire, de sang, de triomphes et de défaites. Aussi les personnages sont-ils souvent émus lorsque résonnent ces thèmes musicaux, presque toujours intradiégétiques parce qu’ils ne surgissent pas au hasard, mais sont l’expression de leurs propres émotions. Ces séquences musicales paraissent la plupart du temps improvisées, spontanées, et par là authentiques ; cela tient à un serviteur sortant son harmonica, à une colonne militaire soufflant dans ses trompettes, à un passant armé d’une guitare de fortune, ou simplement à n’importe quel être humain se mettant à chanter. Les instruments eux-mêmes sont ainsi ancrés dans une géographie, le Far West, et offrent des sonorités qui plongent directement la mélodie dans l’imaginaire commun lié à cette région.

Par exemple, la chanson « She Wore a Yellow Ribbon » peut être entendue aussi bien dans La Charge héroïque que dans Le Massacre de Fort Apache, créant un lien, déjà, entre ces deux films de cavalerie, mais manifestant surtout un même patriotisme loin de n’être qu’un simple nationalisme, en tant qu’il participe d’un devoir de mémoire envers les pionniers et tous ceux qui se battirent pour fédérer les États d’Amérique. Les chants militaires sont monnaie courante chez John Ford, de « Army of the free » à « When Johnny Comes Marching Home », ils soulignent la fraternité des hommes et sont source de motivation avant de s’engager dans le combat. Au contraire, dans Le Convoi des braves, la traversée du désert est empreinte de chants nostalgiques, qui traduisent plutôt la désolation : les personnages sont à la fois effrayés par la menace indienne qui les poursuit, et mélancoliques devant l’arrachement forcé à leurs terres ; un déracinement les menant à un destin inconnu. On remarquera tout de même que John Ford n’oublie pas ses origines irlandaises, auxquelles le film Quand se lève la lune rend hommage à travers le chant traditionnel « Rising of the moon ».

Par ailleurs, chanter peut aussi permettre de faire honneur aux êtres exceptionnels (on pense à « Oh My Darling Clementine » ou « The Man Who Shot Liberty Valance »), et donc d’élever les personnages au rang de héros. Dans dans Rio Grande, les soldats poussent la sérénade pour fêter l’arrivée de la femme du sergent, affichant à la fois leur admiration pour cette dame et leur loyauté envers leur chef. C’est cette même loyauté qui interrompt le dîner du Massacre de Fort Apache entre les familles de John Wayne et de George O’brien, embourbé dans les formalités et les bonnes manières, et où des soldats – encore eux – surgissent à l’improviste et détendent l’atmosphère en chantant. C’est encore le cas dans Ce n’est qu’un au revoir, où un sergent sur le départ se fait surprendre par ses hommes venus chanter leur dévotion et leur amitié tardives ; un moment touchant pour cet homme vieillissant qui mit tant d’années à être accepté par les siens.

De ces quelques exemples, on retiendra la volonté de faire l’éloge des grands hommes par la musique, dans la mesure où les chants servent souvent à parler des légendes, des mythes, en tant qu’ils se transmettent et touchent donc plusieurs générations, perpétuant la mémoire de ces personnages héroïques. En guise de dernier exemple, qui est peut-être le plus frappant pour illustrer ce point, prenons Le Monde en marche : le film conte la vie d’une famille au fil de plusieurs générations, et comment les affaires ou les guerres ont transformé leur monde. Les individus changent, mais tous sont liés par une mélodie qui, dès qu’elle est jouée par l’un des membres de la famille, fait retomber sur les épaules des autres tout le poids du temps et de l’histoire. La musique devient, dans ce film, comme un gène supplémentaire, un héritage qui coule dans les veines des personnages de Ford et les lie de près ou de loin à une même histoire – celle de l’Amérique.

III – Un langage invisible

Comme nous le précisions plus haut, John Ford sait que la musique est un langage parfois plus « parlant » que les mots, aussi s’en sert-il de moteur lorsque le récit arrive dans une impasse, ou de ressort dramatique et psychologique. Bref, le cinéaste américain fait dire à la musique ce que les images et les dialogues taisent, créant une autre couche de signification.

Dans Le Corsaire de l’Atlantique, une scène de danse permet de créer un décalage entre la légèreté de l’instant et la tension sous-jacente prête à exploser à l’insu des personnages : les officiers de la marine américaine font escale dans une taverne pour prendre du bon temps, sans savoir que leurs ennemis allemands s’y cachent et que la chanteuse en train de les distraire est une espionne cherchant à faire baisser leur garde. C’est une technique qui sera maintes fois reprise au cinéma : créer une ambiance joyeuse et naïve pour que le surgissement de la violence soit d’autant plus frappant. Mais en 1931, à l’époque du film en question, il faut se dire que c’est encore assez inédit.

De la même manière, la séquence de chant de Mogambo est tout aussi amère : derrière les grands sourires et les airs enjoués, on sent la jalousie et l’hypocrisie du triangle amoureux éclater silencieusement dans les regards ; et finalement, ce moment trivial devient un véritable tournant dans la quête de séduction des personnages. La manipulation à travers la douceur de la musique est une technique souvent exploitée par Ford : dans La Poursuite infernale, une danseuse de cabaret pousse la chansonnette pour déconcentrer Henry Fonda, en pleine partie de poker, et en profiter pour regarder son jeu et avertir son adversaire. Mieux, dans La Chevauchée fantastique, les protagonistes se font voler leurs chevaux alors qu’ils se reposent dans une auberge, à cause d’une servante dont le chant en apparence anodin sert en réalité à couvrir la fuite des voleurs.

Mais John Ford est encore plus fort lorsqu’il fait passer, par la musique, des indices quant à la psychologie même de ses personnages. Dans le méconnu – mais non moins excellent – Arrowsmith, un mari obsédé par son travail délaisse sa femme dans une bâtisse perdue quelque part dans l’Afrique coloniale. Celle-ci sombre progressivement dans la maladie et la folie paranoïaque, et les chants des travailleurs noirs se font de plus en plus faibles à mesure qu’elle bascule. En jouant simplement avec le fond sonore, Ford illustre mieux l’isolement progressif qu’avec n’importe quel mot.

Et comment ne pas parler de La Prisonnière du désert, dans lequel le parcours psychologique de John Wayne est conté par le thème principal du film, « Ride Away », l’une des plus remarquables bandes-son extradiégétiques de l’œuvre de John Ford, qui sert ici ni plus ni moins de narrateur à l’histoire. Ouvrant le film et le concluant, cette chanson exprime à la fois la boucle dans laquelle est enfermée le personnage de Ethan (à savoir de repartir chevaucher seul, inexorablement), et en même temps la rédemption que chaque tour de piste laisse entrevoir un peu plus. Une mélodie magnifique, un air entraînant, et une chanson finalement indissociable de son film et de son personnage dans l’imaginaire collectif.

https://www.youtube.com/watch?v=-1OPpByxRlk

IV – Dialoguer avec les morts

Si comme nous l’avons vu, la musique parvient à relier les personnages entre eux, mais aussi avec l’histoire de leurs ancêtres, c’est qu’elle possède une puissance magique capable de nouer le dialogue avec l’au-delà, de relier les morts aux vivants. D’où un nombre incalculable de scènes d’enterrement, de recueillement, de communion religieuse, éminemment musicales. On chante après la mort, mais aussi juste avant, comme si la musique servait aussi bien d’extrême onction aux mourants que de rémission aux survivants.

Dans Mary Stuart, alors que les troupes s’organisent pour renverser la reine, celle-ci se retranche dans sa chambre avec ses suivantes et son fidèle ami qui entonne une chanson parlant d’espoir et d’amour… juste avant d’être assassiné. De même dans La Mascotte du régiment, alors qu’un soldat un peu benêt se meurt dans son lit d’hôpital, victime de la guerre et de la folie des hommes, il demande à l’une de ses seules amies, l’une des seules qui l’accepte comme il est, une simple enfant, de l’accompagner vers le ciel en reprenant le célèbre « Auld Lang Syne », un chant qui promet aux deux amis de se retrouver un jour. On pense également à Steamboat Round the Bend, où Duke, en attendant d’être pendu pour meurtre, reçoit la visite de sa fiancée et joue, à la scie, « Home, Sweet Home », une chanson rappelant le souvenir d’un doux foyer qui n’est plus, et que les autres détenus fredonnent avec lui comme par solidarité. Ces scènes sont toujours de grands moments d’émotion, parce qu’elles font office de rites préparatoires à la mort, permettant à ceux qui trépasseront de se confesser auprès de leurs proches, et à ces derniers d’accompagner des êtres chers jusqu’à la dernière minute. Et si John Ford habille constamment la mort de musique, c’est parce qu’il sait que c’est la seule chose qui puisse apaiser l’âme dans ces moments-là.

Ainsi, presque chaque film possède sa scène d’enterrement, accompagnée d’une lecture de la Bible ou d’un chant religieux (le plus souvent, l’émouvant « Shall We Gather At The River »). C’est le cas dans La Prisonnière du désert, comme dans beaucoup d’autres, à l’image du Fils du désert : trois voyous en fuite sont bloqués dans le désert par une tempête, et découvrent alors un chariot abandonné dans lequel une femme, mourante, donne la vie à son bébé de justesse ; ils décident de lui rendre hommage et promettent de protéger l’enfant. Ici la musique fait office de pacte entre deux personnages, de promesse qui survit au trépas de l’un et bouscule le destin de l’autre.

Car une fois la mort survenue, la musique ne perd en aucun cas de sa puissance. Dans Judge Priest, il y a cette scène bouleversante où monsieur Priest est assis sur une chaise, son valet jouant de l’harmonica, pendant qu’il regarde deux amoureux discuter et qui lui rappellent sa jeunesse, mais surtout sa femme disparue, et sur la tombe de laquelle il continue de se recueillir pour lui raconter ses journées. Ici la musique devient un compagnon de route, un avatar du passé qui éveille la nostalgie et prévient du désespoir de la solitude.

Enfin, on peut évoquer rapidement La Taverne de l’Irlandais, dans la mesure où même si la mort n’est pas le sujet de la séquence en question, la musique y joue la même puissance divine de protection et de communion des âmes. Le temps d’un Noël, et ce malgré la tempête qui menace l’église de s’écrouler, tout le village se réunit pour chanter en chœur, comme si rien ne pouvait arriver aux personnages et que tant qu’ils continueraient à chanter, la mort serait tenue à distance et ils seraient protégés des intempéries. Là encore, c’est une scène qui suspend le fil du récit mais dégage une puissance émotionnelle incroyable.

V – Le triomphe de l’humanisme

Finalement, toutes ces analyses mènent au noyau substantiel du cinéma de John Ford : l’humanisme. La musique n’y déroge pas, et célèbre elle aussi la chaleur humaine au fil des longs-métrages. Qu’elle soit intégrée au récit ou superposée aux images lors du montage, la musique est toujours un porte-étendard de l’humanité dans ce qu’elle a de plus absolu, de plus beau et de plus léger, et ce malgré la gravité des événements racontés. Que l’on soit face à des salauds immoraux, à des enfants rêveurs ou des vieillards nostalgiques, la musique parvient toujours à extraire des personnages cette substantifique moelle commune à tous les hommes. Là est le lien ultime que nous recherchions depuis le début. Il n’est plus simplement question d’histoire, de liens familiaux, de fraternité militaire, de solidarité face à la mort ; il s’agit tout compte fait d’une même recherche dissimulée derrière des acceptions particulières : la quête de l’humain.

Up the River dépeint le quotidien d’une prison et de ses détenus. John Ford, comme Kubrick le fera plus tard dans Les Sentiers de la gloire, propose une scène poignante de représentation musicale devant les visages sévères de ces voyous qui s’adoucissent, les larmes coulent, et soudain brille dans leurs yeux une humanité perdue. La musique offre à ces prisonniers une échappatoire momentanée : à la froideur carcérale de leur habitat se substitue la chaleur du partage. Cette utilisation de la musique comme délivrance à l’enfermement n’est pas rare non plus : le « sergent noir » du film éponyme est en état d’arrestation pour un meurtre qu’il n’a pas commis, accusé avant tout pour la couleur de sa peau ; ses soldats, convaincus de son innocence, chantent ses louanges et le libèrent symboliquement, lui rendant justice à travers leur chanson.

Ce qu’il y a de si fort, dans ces scènes, c’est leur universalité. Qu’on les regarde aujourd’hui, il y a cinquante ans ou dans un siècle, que l’on se sente concerné par l’histoire des États-Unis ou qu’elle laisse indifférent, que l’on s’identifie aux personnages ou que l’on ne les apprécie même pas, peu importe : ces moments musicaux touchent à quelque chose de plus profond. Lorsque la famille des Raisins de la colère arrive dans un camp de passage, les personnages se réunissent avec d’autres fermiers ayant tout perdu également et partagent un moment de joie, si rare dans ce contexte et compte tenu des malheurs de leurs vies. Même disposition dans Les Hommes de la mer, où un groupe de marins s’arrête dans un bar pour fêter son retour sur la terre ferme et porter un toast, en musique, à des amis disparus ; une scène poignante pour ces gaillards qui, finalement, craquent. Encore, dans Les Sacrifiés, un groupe de soldats de la marine attend d’être envoyé en mission en sachant qu’elle pourrait être fatale ; pris d’amitié pour une infirmière, ils décident d’organiser un repas et de chanter en son honneur, faisant retomber la tension des combats.

Dans ces trois exemples, l’humanisme reprend le dessus sur la réalité de la guerre, de la famine, – de la vie. L’espace d’un instant, tout le reste ne semble plus avoir d’importance, toutes les souffrances sont oubliées et même jugées futiles comparées au simple fait d’être en vie et de partager un moment de bonheur collectif.

Conclusion

Après ce long examen, qui se voulait le plus exhaustif possible pour rendre compte à la fois de l’immense richesse de la filmographie de John Ford et de l’omniprésence de scènes musicales, on se rend compte qu’il est difficile de donner une seule direction à l’utilisation de la musique dans cette œuvre fleuve. Si l’humanisme est une dimension transversale qui s’observe autant dans la musique que dans les dialogues et la mise en scène en elle-même, le mot à retenir n’a pas changé : celui de lien. Si se plonger dans la chevauchée fordienne est aussi passionnant, si revoir des films que l’on connaît déjà par cœur ne lasse jamais, si réentendre les mêmes musiques et les mêmes chants dans de nombreux films a quelque chose d’aussi bienfaiteur, c’est que le spectateur, à force de parcourir ces films, se sent entièrement investi et intégré à cette grande famille cinématographique. On incorpore les codes, on retient les visages d’acteurs de plus en plus familiers eux aussi, on se rappelle certains paysages que l’on redécouvre sous des angles nouveaux, et on sent évidemment résonner en soi-même ces mélodies du passé qui ne cessent d’actualiser l’inconscient.

Et finalement, faire partie de la grande famille de John Ford, c’est ne jamais pouvoir s’en défaire. À l’image des fils de Qu’elle était verte ma vallée, revenant au domicile familial sous les yeux brillants de larmes de leur mère, après de longs mois passés sans donner de nouvelles, l’amateur de John Ford est toujours un peu ému à l’idée de rentrer chez lui, de retrouver Ethan, Clementine, Wyatt, M. Priest et tant d’autres, et de chanter avec eux la symphonie de leurs aventures.

Celle que vous croyez, l’émancipation de la femme dans un conte moderne

Celle que vous croyez c’est la jolie surprise qu’on n’attendait pas. Juliette Binoche a rarement été aussi magnifique et juste que dans ce film. Safy Nebbou fait une comédie intelligente et riche sur l’époque moderne, la place de la femme dans cette société normalisée et confirme que ce début d’année 2019 est une grande réussite pour le cinéma français.

Il semble que Juliette Binoche ait le mal de l’époque et du numérique, après son rôle dans Doubles Vies qui posait un débat sur les modes de la consommation culturelle à l’ère d’internet, de l’hyper connexion et des tablettes, elle se retrouve cette fois-ci dans la peau d’une femme de 50 ans qui s’empare d’un faux profil d’une jeune femme afin de séduire Alex, jeune photographe. Le film a certes pour sujet le temps passé collé à nos smartphones, mais va souvent bien plus loin qu’une simple critique de ce monde rempli de technologies et de faux semblants. Si aujourd’hui, voler des photos et la vie de quelqu’un est devenu aussi simple que de faire ses courses, remplir le vide permanent éprouvé quand on est seul et savoir se sentir libre en étant une femme l’est un peu moins. Justement, cette solitude ne vient-elle pas de tous ces moments de vie qu’ont remplacé les textos et les messages Facebook ? Et comment être une femme apaisée et affranchie de toutes contraintes quand la pression des normes en est sans cesse une ?

Qui mieux que Juliette Binoche aurait pu interpréter cette femme sensible et déterminée ? Très loin des fausses notes que l’on pouvait trouver dans Un beau soleil intérieur en 2017, l’actrice s’empare de son rôle à tout instant et avec un équilibre qui rappelle ses meilleurs rôles. C’est aussi en donnant la réplique à une Nicole Garcia plus que convaincante dans son rôle de psy que les deux femmes offrent au public une connexion et une solidarité féminines plus que belles à voir. De quelques sourires en coin à des regards bienveillants et compréhensifs, leur duo de femmes contradictoires livre de beaux moments de liberté. Parce qu’être une femme de 50 ans vous rend trop souvent invisible et pourtant, quelle puissance ont leurs personnages.  Jouer avec un partenaire qui n’est jamais présent, c’est ce que Binoche a du faire la plupart du temps dans Celle que vous croyez. Mais lorsqu’il apparaît, François Civil confirme une nouvelle fois sa place plus que méritée dans cette nouvelle génération d’acteurs français. Après sa force dans Le chant du loup, et avec son prochain rôle dans le film de Cédric Klapish qui sortira en septembre, cette année pourrait bien être la sienne à l’écran.

Si le film fonctionne aussi bien, c’est grâce à son scénario franchement bien écrit. Chaque mot a une profondeur, un impact sur tout le film, chaque phrase fait écho à une autre et chaque scène ouvre sa portée sur des réflexions plus globales. Les mots ont d’autant plus leur importance que Claire les connaît, les analyse, les lit et les écrit. Professeur de littérature à l’université, elle passe son temps à découvrir le sens caché de ce qu’elle lit avec ses élèves et finit par elle-même écrire son propre film, inspiré de sa romance inachevée. Tout est maîtrisé et mesuré dans Celle que vous croyez, et les acteurs s’en emparent encore plus facilement pour proposer un beau cinéma français, celui qui intéresse, celui qui réfléchit tout en restant beau. La peur que l’on peut avoir devant ce genre de films est celle d’une mise en scène moins travaillée, bâclée car tout repose sur le jeu et les dialogues. Pourtant, Safy Nebbou fait un excellent travail à ce niveau là, en proposant des plans d’une minutie agréable à regarder, qui ajoutent une grande douceur à l’ambiance générale et des émotions qui attirent aussi bien le cerveau que le regard, et même les oreilles. Ibrahim Maalouf a composé de sublimes mélodies pour ce film et sans plonger les spectateurs dans une atmosphère dramatique, il a su doser ses notes pour proposer au contraire quelque chose de très planant, comme suspendu dans le temps, comme un premier baiser.

Celle que vous croyez : Bande-Annonce

Celle que vous croyez : Fiche Technique

Réalisation : Safy Nebbou
Scénario : Safy Nebbou et Julie Peyr, d’après le roman homonyme de Camille Laurens
Costumes : Alexandra Charles
Photographie : Gilles Porte
Son : Fabien Devillers, Alexandre Fleurant et Pascal Jasmes
Montage : Stéphane Pereira
Musique : Ibrahim Maalouf
Producteur : Michel Saint-Jean
Société de production : Diaphana Films
Société de distribution : Diaphana Films
Genre : comédie dramatique
Durée : 101 minutes
Dates de sortie : 27 février 2019

Les Moissons du Ciel de Terrence Malick, le visage de l’Amérique

Les Moissons du Ciel est le deuxième film du cinéaste américain Terrence Malick et devint l’une des pierres angulaires de son œuvre. Le film contient toutes les obsessions du réalisateur, son amour pour une vision du cinéma iconoclaste qui ne cesse de vouloir trouver la grâce dans les prémisses de l’horizon de vastes plaines et son idée que l’état de nature est suivi de la culture matérialiste de l’humain.

Dans une Amérique qui voit son visage changer de reflet, entre cette nature apaisante et la mécanisation du travail des moissons, cette beauté du monde comme origine de tout qui finit par être éclaboussée par le sang de nos marasmes : c’est le miroir d’un pays qu’on découvre les yeux ébahis. Avant que Terrence Malick ne radicalise sa manière de filmer, fasse fi de contrainte, et donne matière à l’abstraction de sa caméra omnisciente, dans The Tree of Life ou Knight of Cups, le cinéaste trouvait un doux équilibre entre le classicisme de sa réalisation et la poésie singulière et inoubliable de son cadre.

Dans sa retranscription même de la nature, il y a quelque chose d’apaisant, de voir une caméra se fondre dans son décor, et de ne faire qu’un avec un environnement qui ressemble à un fébrile jardin d’Eden: un paradis qui ne pourra empêcher l’humain de se déchirer. Mais alors que cette nature, ces plaines tranquilles qui voient sur elles tomber le vent et faire siffler des champs de blés qui s’étendent à foison, va voir éclore les ambitions d’âmes en peine et des amours contrariés. A l’image de cette bande originale incroyable d’Ennio Morricone, Terrence Malick n’est pas qu’un simple documentariste: son objectif n’est pas de filmer pour décrire, mais au contraire, pour faire ressentir. Comme dans son premier film, La Balade Sauvage, dans un monde mouvant et destructeur, il est question d’amour et de liberté. L’amour a-t-il sa place dans ce monde aliénant et individualiste où le quotidien des uns et des autres devient de plus en plus morne et solitaire ? Alors quand on trouve l’être aimé, l’être dans lequel on arrive à se regarder avec délectation, on a du mal à résister et à laisser s’échapper cette seule chance de liberté et de passion.

Derrière ce mélodrame, se cache un film lyrique et mélancolique qui épouse les émotions de l’histoire plutôt que ses moments clés. Les Moissons du Ciel est un grand film sur les choix, le sacrifice, sur les questionnements existentiels et notre position entre le bien et le mal. Un jeune couple va essayer d’avoir les faveurs d’un riche propriétaire, ce dernier étant atteint d’une maladie qui l’approche inéluctablement d’une mort certaine. Pendant que les uns veulent sortir de la misère et écrire une page de leur histoire dans la douceur du confort, les autres veulent s’extraire de leur solitude, trouver une raison de ne pas dépérir seul et de voir leurs efforts réduits à néant. Les Moissons du Ciel est une grande fresque du cinéma, avec son attirail biblique, un western sans les armes, le genre de film rare, qui voit naître en lui une élégance magistrale: cette beauté incandescente du cadre qui marie avec perfection son ambivalence entre des panoramiques sur un paysage en mutation et des cadres plus resserrés sur des visages balbutiants.

Terrence Malick est un magnifique portraitiste, aussi naturaliste qu’expressionniste: il dessine autant les traits sinueux d’une nature maître de son enclos que ceux d’une humanité en friche, c’est un cinéaste qui aime décrypter le monde, son origine: le corps est un organisme qui ne fait qu’un avec son environnement où l’infiniment petit et l’infiniment grand se rencontrent autant qu’ils se détruisent. Cette beauté, cette naïveté naturaliste, cette limite entre l’enfer et le paradis, ce regard sur la bonté de chacun et sur des destins brisés, font que Les Moissons du Ciel restent une œuvre d’un rare pessimisme où les rivières conduisent les espoirs vers le néant. 

Bande Annonce – Les Moissons du Ciel

Synopsis: En 1916, Bill, ouvrier dans une fonderie, sa petite amie Abby et sa sœur Linda quittent Chicago pour faire les moissons au Texas. Voyant là l’opportunité de sortir de la misère, Bill pousse Abby à céder aux avances d’un riche fermier, qu’ils savent atteint d’une maladie incurable…

Fiche Technique – Les Moissons du Ciel

Réalisation : Terrence Malick
Scénario : Terrence Malick
Interprétation : Richard Gere, Brooke Adams, Sam Shepard
Musique : Ennio Morricone
Photographie : Nestor Almendros
Décors : Robert Gould
Montage : Billy Weber
Sociétés de distribution : Solaris Distribution
Durée : 1h35 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 1er janvier 1979

District 9 : nous sommes tous des crevettes sud africaines

En 2009 sortait District 9, un film de science-fiction atypique où se mêlaient tableau de l’Apartheid et critique acerbe des multinationales sur fond d’occupation extraterrestre. Dix ans plus tard, le film de Neill Blomkamp n’a pas pris une ride et semble même plus que jamais d’actualité.

Un réquisitoire contre l’Apartheid

D’abord, District 9 est une véritable dénonciation de ce que furent les années d’Apartheid en Afrique du Sud. Sous couvert de faire un film de science-fiction, Neill Blomkamp n’a de cesse de parler des années noires (blanches en l’occurrence) de la ségrégation évoquées directement par des lieux symboliques : Johannesburg, la capitale économique et surtout l’ancien township de Sowetto en partie reconstitué pour le tournage. L’appellation District 9  fait pour sa part référence au District 6, évacué en 1966 à des fins de nettoyage ethnique. La réutilisation dans le scénario d’images d’archives montrant les grandes manifestations anti-Apartheid sert également de piqûre de rappel. Parallèlement, Blomkamp en profite pour délivrer quelques uppercuts politiques vers d’autres cibles. Ainsi du chef de la mafia qui sévit dans le camp et auquel le réalisateur attribue le nom de l’ex-dictateur nigérian Obasanjo. Rapprochement qui vaudra d’ailleurs au film d’être censuré au Nigeria. District 9, est avant tout un film engagé.

Une thématique toujours d’actualité

Mais s’il fait le bilan d’une histoire sud africaine peu reluisante, le film de Neill Blomkamp n’en est pas moins d’une étonnante modernité. Métaphoriquement, le film met en scène la question des flux migratoires. Le terme de « crevettes » qui désigne péjorativement les aliens, fait d’ailleurs écho aux « crevettes de Parktown », les criquets royaux aux invasions redoutées par les Sud Africains. Ainsi Blomkamp parle-t-il d’un Apartheid révolu mais également de la crainte de l’étranger toujours à l’œuvre en 2005 lorsqu’il réalise son film. En effet, les arrivées en Afrique du Sud de travailleurs venus des pays limitrophes, Nigeria, Congo notamment n’ont cessé d’alimenter les tensions dites « raciales » depuis la fin de l’Apartheid. Des flambées de xénophobie à l’image des réactions de rejet que nous observons aujourd’hui en Europe face à l’afflux de réfugiés.

Une réflexion sur l’image

Sur la forme enfin, le film de Neill Blomkamp utilise une palette d’images particulièrement diversifiée qui reprend le principe du found footage. Alors que la deuxième partie du film rappelle le rythme et l’imagerie des jeux vidéo,  la première partie est un kaléidoscope d’images marquées du sceau de la réalité.  Reportages journalistiques, fausses interviews, caméras de surveillance, images d’archives réelles ou non…confèrent à cette histoire pourtant improbable un réalisme intéressant. District 9 interroge ainsi l’omniprésence des images dans nos sociétés et par extension l’effacement des frontières entre fiction et réel. Phénomène confirmé depuis par le succès de la téléréalité et de You Tube.

Une fable humaniste

Mais la trouvaille géniale de District 9, c’est avant tout le personnage de Wikus Van de Merwe. Impayable en pantin décérébré de la machine étatique, il met  à exécution la déportation des aliens avec sourire et décontraction. Personnage à la limite du burlesque avec  son look ringard, sa naïveté confondante et son air de premier de la classe,  il incarne le cynisme des autorités que Blomkamp dénonce entre les lignes avec un humour décapant.  Comme ce trafic de boites de nourriture pour chat dont raffolent les « crevettes » et qui s’échangent à prix d’or. Ce n’est qu’à la faveur d’une transfiguration, dans tous les sens du terme, que l’anti-héros Wikus accède à une prise de conscience paradoxale :  c’est en devenant l’autre (l’alien, au sens étymologique du terme) qu’il deviendra plus humain. Une parabole à méditer.

Aux dernières nouvelles Neill Blomkamp travaillerait à District 10. Croisons juste les mandibules pour que ce ne soit pas une fake news.

Bande-annonce : District 9

Fiche technique : District 9

Réalisateur : Neill Blomkamp
Scénario : Neill Blomkamp, Terri Tatchell, d’après le court métrage Alive in Joburg de Neill Blomkamp
Musique : Clinton Shorter
Décors : Philip Ivey
Photographie : Trent Opaloch
Montage : Julian Clarke
Acteurs : Sharlto Copley, William Allen Young, Robert Hobbs
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 16 septembre 2009
Durée : 1h30mn
Pays d’origine : Afrique du Sud, Nouvelle-Zélande, États-Unis

Alive In Joburg – Neill Blomkamp

Synopsis : En 1982 des extraterrestres tombent en panne de carburant sur la Terre, leur vaisseau se stabilise au dessus de Johannesburg, Afrique du Sud. 28 ans plus tard ce sont toujours  un million d’aliens qui sont installés dans le District 9, un gigantesque bidonville. Le MNU (Multi-National United), une société privée qui n’a pas grand-chose à faire du sort de ces créatures, mais qui fera d’énormes bénéfices si elle arrive à faire fonctionner leur extraordinaire armement est chargé du démantèlement du camp. Wikus Van de Merwe, un fonctionnaire zélé, est en charge de cette délicate opération.

 

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4

« Mother » : les liens du sang

C’est l’un des classiques du cinéma sud-coréen : avec Mother, Bong Joon-ho utilise Kim Hye-Ja à contre-emploi et revisite une figure maternelle jusque-là immaculée dans l’industrie cinématographique de son pays. Le spectateur ne sait plus à quel saint se vouer : doit-il avoir de la compassion ou de la répulsion envers cette femme discrète qui cherche vaille que vaille, et au-delà du raisonnable, à sauver son fils ?

Mother débute par ce qui aurait pu être un flashforward : une femme d’un certain âge danse sans joie dans un champ jaunâtre. On retrouvera un plan presque identique dans la dernière partie du film, avec cette fois des habits maculés de taches. Entre ces deux séquences mimétiques : la lutte obstinée d’une mère campée par Kim Hye-Ja, déchirante, pour convaincre le monde que son fils Do-joon, vingt-huit ans, n’a aucune responsabilité dans l’assassinat d’une jeune étudiante du quartier. Intellectuellement limité, présenté comme ahuri et amnésique, Do-joon, interprété par un irréprochable Won Bin, semble incapable d’indépendance et mène une vie oisive et insouciante. Une des premières scènes de Mother le montre chutant de manière pathétique après avoir tenté un geste de kung-fu sur la Mercedes d’un chauffard. Ses mésaventures judiciaires commenceront dès lors qu’une adolescente sera retrouvée morte, pour cause de « fracture du crâne et hémorragie ». Une affaire suffisamment rare, dans cette bourgade apparemment paisible, pour que la police en souligne la singularité.

Do-joon a récupéré des balles dans le lac d’un parcours de golf et les a signées. C’est cet acte anodin, quasi enfantin, qui l’envoie en prison. La police, surmenée, ou peu encline à s’embarrasser d’une enquête au long cours, ne fait pas la démonstration d’une grande implication. « Une affaire classée » en quelques heures arrange tout le monde. Alors, si Do-joon, imbécile hébété, signe des aveux complets après que les inspecteurs aient retrouvé l’une de ses balles sur les lieux du crime, la justice sud-coréenne s’en accommodera volontiers. Une critique acerbe du système pénal sous-tend évidemment le cheminement des faits : Bong Joon-ho met en scène des inspecteurs de police irresponsables et incompétents, des avocats et des procureurs corrompus, tous moins concernés par l’enquête qui leur incombe que la mère de Do-joon ou son meilleur ami. « Quatre ans à l’hôpital, c’est le jackpot ! », osera même l’avocat de la famille, après qu’un arrangement ait été trouvé avec un directeur d’hôpital psychiatrique et un juge lors d’une soirée arrosée. La position des policiers dans une affaire précédente opposant Do-joon à des hommes de la haute société, à savoir une annulation des plaintes pour préjudices réciproques, participe du même cirque tragicomique, au même titre d’ailleurs qu’une reconstitution de crime aux airs prononcés de foire du village.

Tout le métrage se déroule sur un ton implicitement accusatoire. « Ce bled est louche », y avancera-t-on en guise de préambule. D’étranges histoires circulent au sujet de la victime, surnommée « riz sauté » en raison d’une prédisposition à monnayer son corps pour satisfaire aux besoins charnels des hommes de la région. Cette évocation de la prostitution des étudiantes, sujet capital, fait d’autant plus sens que la mairie de Séoul a récemment créé des cyber-brigades pour prévenir toute marchandisation du sexe non régulée. Des secrets enfouis semblent donc hanter une bourgade que l’on pensait sans histoires, à tel point que deux voyous sont dépêchés pour récupérer le portable de la victime – contenant des photographies compromettantes. Pour disculper son fils, désormais emprisonné, l’héroïne du film va très loin : elle pénètre dans des maisons par effraction, provoque des incendies et va jusqu’à tuer elle-même. Dans une scène centrale, elle observe avec intérêt deux adolescents faire l’amour en prononçant des mots de manière aléatoire et insensée, partageant avec le spectateur un point de vue voyeuriste sursignifié à l’écran par des orteils crispés… Comme à son accoutumée, Bong Joon-ho s’inscrit à la croisée des chemins, dans une veine polaro-filiale, et échafaude en maître un récit à enjeux multiples, questionnant avec ambiguïté l’amour d’une mère qu’on comprend, admire et vilipende à la fois.

Cette figure équivoque de la mère, c’est peut-être Bong Joon-ho qui en parle le mieux : « Mother est un défi sur le plan cinématographique pour moi, car mes films précédents étaient tous des histoires qui tendaient à l’extension : si une affaire de meurtre me conduisait à parler des années 80 et de la Corée, et que l’apparition d’une monstre me poussait à parler d’une famille, de la société coréenne et des États-Unis, Mother est, au contraire, un film où toutes les forces convergent vers le cœur des choses. Traiter de la figure de la mère, c’est du déjà-vu mais je vois ce film comme une nouvelle approche et j’espère qu’il sera également perçu ainsi par les spectateurs, comme quelque chose de familier mais d’étranger. » Tout, de la critique des autorités aux travers de la société, ramène effectivement à la mère. Par l’ambivalence qu’elle dégage, l’héroïne de Mother conduit le public à partager sa douleur et son combat, mais aussi à se laisser aller à des mouvements de répulsion, non seulement au regard des libertés prises avec la loi, mais surtout vis-à-vis de ses attitudes quasi incestueuses – elle surveille la sexualité de son fils, le regarde attentivement uriner, partage son lit avec lui… Toute la complexité du film, toutes les méditations poignantes ou acrimonieuses qu’il porte en son sein se trouvent ainsi condensées dans ce portrait dense et bariolé.

Bande-annonce : Mother

Synopsis : Une veuve élève seule son fils unique de 28 ans, Do-joon. Il semble ahuri et très peu indépendant. Son insouciance l’amène parfois à des comportements dangereux. Quand une fille du village est retrouvée morte, Do-joon est suspecté par la justice. Pour cette femme, c’est le début d’un combat sans merci. Jusqu’où sera-t-elle prête à aller pour sauver son fils ? 

Fiche Technique : Mother

Réalisation : Bong Joon-ho
Scénario : Bong Joon-ho et Park Eun-kyo
Musique : Lee Byeong-woo
Montage : Moon Sae-kyoung
Photographie : Alex Hong Kyung-Pyo
Société de production : Barunson
Durée : 128 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 28 mai 2009

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4

Les Enquêtes du Département V : Dossier 64, Hiver Froid

Avec Dossier 64, qui clôt magistralement ces quatre films des Enquêtes du département V, d’après les romans de Jussi Adler-Olsen, Christoffer Boe retrouve toutes les qualités de la série.

Synopsis : en détruisant une cloison dans un appartement en chantier, des ouvriers découvrent trois cadavres momifiés.

Ce Dossier 64 est annoncé comme le dernier de la série d’adaptations des romans du Danois Jussi Adler-Olsen, et pour bien enfoncer le clou, dès le début, on apprend qu’Assad, un des deux enquêteurs de la série, a demandé sa mutation. Du coup, l’ambiance, dans l’équipe, s’est fortement dégradée : déçu de perdre quelqu’un qui est sûrement plus qu’un collègue, Carl se renferme sur lui et laisse parler son aigreur. « Carl cherche la bagarre pour que la séparation soit plus facile », dira un des personnages.

« Les déficientes morales »

Mais si l’ambiance au sein de l’équipe n’est pas au beau fixe, l’enquête qui s’ouvre va les souder à nouveau. Une enquête qui s’ouvre de façon glauque, avec la découverte de trois cadavres momifiés et mutilés.

C’est là que l’écriture du film montre son intelligence. Des flash-backs réguliers nous emmènent en 1961 et éclairent une partie de l’histoire. Une jeune femme, Nete, amoureuse de son cousin Tage (et qui attend un enfant de lui, d’ailleurs), est envoyé dans « une maison pour femmes dépravées » sur l’île de Sprogø.

L’alternance passé-présent, assez classique dans ce type de récit policier, n’alourdit ni ne ralentit le rythme, mais amène le spectateur vers ce qui est visiblement le véritable sujet du film : le traitement réservé aux femmes dans un pays qui se dit progressiste. Le constat sombre est hélas toujours d’actualité : la liberté des femmes à disposer de leur corps n’est pas une évidence pour tout le monde, et constitue même encore de nos jours un sujet de débats. Avortements forcés, mesures de « redressement moral » pour des jeunes femmes dont le seul crime est d’avoir fait l’amour (à moins que le crime réside dans l’appartenance sociale de ces victimes…), le film, derrière son aspect divertissant, sait affronter directement des sujets difficiles.

On peut même sentir, dans Dossier 64, une volonté de mettre en garde contre un certain discours qui affirme que ces mesures sont prises dans un but social, « pour préserver l’État-Providence ». Bien souvent, les pires actions se dissimulent derrière des affirmations qui se prétendent pour le bien général.

Travail d’écriture

Sur le plan purement policier, la construction du film est remarquable. La première partie est plutôt consacrée à l’énigme que constituent ces trois cadavres tués douze ans plus tôt. L’enquête part alors dans deux directions : la recherche d’un suspect tout désigné, et la découverte progressive de l’étendu des crimes qui se sont produits à Sprogø. L’affaire va d’ailleurs toucher directement Assad, ce qui fera augmenter la tension dramatique du film.

L’intelligence du scénario est ne pas étirer cette enquête plus qu’il ne le faut : le mystère s’éclaircit, on comprend vers le milieu du film quels sont les enjeux réels de ces meurtres. Cela permet à l’action de progresser en maintenant un rythme et une tension permanente. Dossier 64 passe alors du mystère à l’action. Le résultat reste prenant jusqu’au bout.

L’autre grande réussite du film réside dans le bouquet d’émotions qu’il nous permet d’éprouver : Dossier 64 flirte avec l’horreur, l’angoisse, la révolte, le drame, et même l’humour, essentiellement à travers les dialogues entre Assad et Carl.

L’ensemble fonctionne très bien. Les quatre films des Enquêtes du Département V constituent une très bonne série de films policiers, très homogène dans l’ambiance et la qualité. On peut regretter que ce film soit, visiblement, le dernier de la série, mais on peut également se réjouir de voir une série finir sans baisse de qualité.

Les Enquêtes du département V : Dossier 64 – Bande-annonce

Les enquêtes du département V : Dossier 64 – Fiche technique

Titre original : Journal 64
Réalisateur : Christoffer Boe
Scénario : Nikolaj Arcel, Bo Hr. Hansen, Mikel Nørgaard
Interprètes : Nikolaj Lie Kaas (Carl Mørck), Fares Fares (Assad), Johanne Louise Schmidt (Rose), Fanny Bornedal (Nete).
Photographie : Jacob Møller
Montage : Janus Billeskov Jansen, My Thordal
Musique : Anthony Lledo, Mikkel Maltha
Production : Louise Vesth
Société de production : Zentropa Entertainment, Det Danske Filminstitut, Deustcher Filmförderfonds, Film i Väst, Filmförderung Hamburg Schleswig-Holstein, Normedia Fonds
Société de distribution : Wild Bunch (en e-cinema)
Date de sortie : 7 mars 2019
Durée : 118 minutes
Genre : policier, drame

Danemark – 2018

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4