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« The Walking Dead » : l’espace en contre-emploi

Une prison, une communauté villageoise reproduisant la vie d’avant : la saison 3 de The Walking Dead interroge l’espace et les résidus d’un passé à jamais révolu. Que retenir de ces espaces perçus comme protecteurs ? Que disent-ils du monde post-apocalyptique et des attentes nouvelles qu’il porte en son sein ?

Le Centre national de ressources textuelles et lexicales définit la prison comme un « établissement […] clos aménagé pour recevoir des individus condamnés par les tribunaux à une peine les privant de liberté ». C’est aussi, plus prosaïquement, un « lieu dans lequel quelqu’un est retenu prisonnier, enfermé ou séquestré ». Un « bâtiment souvent austère et sombre, dans lequel on se sent à l’écart de la vie normale ». Condamnation, captivité, privation de liberté, exclusion de la société constituent ainsi quelques-uns des dispositifs fondamentaux des établissements pénitentiaires. L’incarcération s’explique partout – officiellement – par le besoin de protéger une société donnée de ses éléments les plus nuisibles, de ceux qui ne respectent pas les lois en vigueur et, par conséquent, portent atteinte à la collectivité et/ou préjudice aux individus la constituant.

Dans une fiction post-apocalyptique, il n’est pas rare que les codes régissant la vie en société se voient remis en cause, voire renversés. Dans le roman La Route de Cormac McCarthy, une régression sociétale aboutit à la prolifération des meurtres et des actes de cannibalisme. Déjà à travers La Peste écarlate (1912), de Jack London, nous apparaissait un monde en voie de décrépitude : « Partout régnaient le meurtre, le vol et l’ivresse. Des millions de personnes avaient déjà déserté New York, comme les autres villes. Les riches, d’abord, étaient partis, dans leurs autos, leurs avions et leurs dirigeables. Les masses avaient suivi, à pied, ou en véhicules de louage ou volés, portant la Peste avec elles à travers les campagnes, pillant et affamant sur leur passage les petites villes, les villages et les fermes qu’elles rencontraient. » Les Fils de l’homme, long métrage d’Alfonso Cuarón adapté d’un roman éponyme de P.D. James, met en images un monde presque éteint, où les naissances ont disparu (à une exception près) et où les immigrés sont traités comme des animaux indésirables. Dans tous ces récits, mais aussi dans la plupart des créations dystopiques (avec en pointe avancée 1984 ou Fahrenheit 451), la culture n’a plus voix au chapitre, ou seulement à doses homéopathiques. Une fois mises à mal ou placées sous le joug du totalitarisme, les sociétés se retranchent définitivement, jusqu’à se cantonner à la satisfaction de leurs besoins primaires…

Quand Rick et son groupe décident d’investir une prison

Comme chacun le sait, The Walking Dead est une série télévisée prenant pour cadre un monde post-apocalyptique envahi par les « rôdeurs » (des zombis). On y suit les pérégrinations de Rick Grimes, un ancien adjoint de shérif reconverti en chef de bande. Ce dernier s’échine à préserver un cercle de survivants des nombreuses menaces qui le guettent : famine, maladie, épuisement des ressources, morts-vivants, bandes rivales… Rick est entouré de sa famille, de son coéquipier Shane, mais aussi d’inconnus qui viendront peu à peu se greffer à son groupe et se lier d’amitié avec lui.

Cette communauté est régie par des dynamiques spécifiques : malgré des personnalités et des convictions parfois très disparates, tous les membres du groupe se sentent redevables vis-à-vis de Rick (notamment pour leur protection) et tous, ou presque, dans un environnement particulièrement hostile, se doivent mutuellement la vie. Il n’est ainsi pas rare d’entendre un personnage déclarer au sujet d’un autre : « Je ne peux pas l’abandonner ; il m’a sauvé la vie un nombre incalculable de fois. »

Dans ce monde sujet à une pluralité de dangers, Rick a proclamé unilatéralement la mort de la démocratie. Si ses compagnons d’infortune veulent se faire entendre, c’est avec leurs pieds, en se séparant du groupe et en tentant leur chance, seuls, sur la route. L’ancien policier n’est pas un tyran à proprement parler ; il paraît en revanche de plus en plus convaincu que les hésitations, notamment éthiques, amenuisent les chances de survie de ses proches. Cela ne l’empêche pas de prendre occasionnellement conseil auprès de ses amis, et notamment d’Hershel, un ancien vétérinaire campant désormais la figure du sage septuagénaire. Ce « despotisme éclairé » n’en constitue pas moins un renversement des normes, produit par un contexte post-apocalyptique.

Au début de sa troisième saison, The Walking Dead prend le parti de placer ses personnages devant un éden inattendu : une prison de haute sécurité. La surveillance panoptique chère au philosophe britannique Jeremy Bentham (« voir sans être vu ») devient un outil précieux au service des survivants : ce qui servait auparavant à contrôler les détenus permet aujourd’hui à Rick et ses amis de veiller sur les abords d’une zone sécurisée. Les miradors offrent ainsi un point de vue idoine pour s’assurer que personne, ni les zombis ni les rivaux, ne cherche à pénétrer dans l’enceinte de la prison. Les murs, blindages, grillages et barbelés qui constituaient autrefois autant de symboles de réclusion et de domination prennent désormais des atours protecteurs. La liberté n’est plus à chercher au-dehors, mais bien à l’intérieur d’un établissement pénitentiaire où des installations jadis perçues comme rudimentaires – cellules, cantine, espaces verts – arborent soudainement un luxe insoupçonné. Dans l’ancien monde, une brèche aurait été synonyme d’espoir d’évasion pour les détenus ; avec un territoire entièrement peuplé de morts-vivants, une telle faille de sécurité serait désormais, au contraire, annonciatrice d’une possible mort prochaine. Les perceptions ont volé en éclats. Les aspirations aussi. Dans Oz, évoquant le quotidien derrière les barreaux, un prisonnier annonçait que « la routine, ça finit par vous tuer ». Cette sentence sera effeuillée et vérifiée durant les cinquante-six épisodes de la série de Tom Fontana. Dans The Walking Dead, la routine s’apparente en revanche à un besoin irrépressible. Dans un monde où les menaces demeurent multiples et permanentes, le ronron le plus lénifiant se voit érigé en bien inestimable.

Besoins fondamentaux, besoins accessoires

Quand ils pénètrent pour la première fois à l’intérieur de la prison, les amis de Rick se félicitent de pouvoir disposer à leur guise d’autant d’espace. Ce qui faisait autrefois figure de lieu clos, austère et exigu leur semble désormais trop beau pour être vrai. Faire pousser des légumes, dormir sur des matelas sous la protection de barreaux sécurisants, vivre en communauté à l’abri des zombis : voilà une forme de plénitude dans un monde qui en a oublié la signification. « Je sacrifierai tous les survivants du monde pour récupérer l’un des nôtres » : cette déclaration de Glenn, le deuxième ami que Rick rencontre dans cette seconde vie, montre à quel point le groupe interne revêt désormais plus d’importance que le monde extérieur. À cet égard, la prison n’a définitivement plus rien d’une peine ; c’est une chance, de survie individuelle et de pérennité pour le groupe.

Comme dans la littérature de Jack London, Cormac McCarthy ou Richard Matheson (Je suis une légende), The Walking Dead présente une communauté dont les seules préoccupations relèvent de besoins primaires : se nourrir, dormir, se soigner, auquel s’ajoute le fait de vivre en paix avec ses proches. La chercheuse américaine Virginia Henderson a identifié en 1947 quatorze besoins fondamentaux : respirer, boire et manger, éliminer, se mouvoir, dormir, éviter les dangers, communiquer, agir selon ses valeurs… Dans une très large mesure, ces actions élémentaires recoupent celles auxquelles aspirent Rick et ses amis. Le monde post-apocalyptique a détruit les besoins accessoires tels que décrits par les penseurs critiques et pionniers de l’écologie politique André Gorz et Agnes Heller. Certes, Glenn s’est amusé quelque temps avec une Dodge Challenger rouge sang, mais la réalité s’est aussitôt rappelée à lui : chouette bolide, mais trop bruyant. En fait, si l’on s’en réfère à la pyramide des besoins du psychologue américain Abraham Maslow, on peut constater que les considérations physiologiques, sécuritaires et familiales, soit les trois premières bases, sont les seules à demeurer pertinentes – les besoins d’estime et d’accomplissement faisant office de vœux pieux dans un monde ravagé par les zombis.

Sauf que… À quelques encablures de la prison se trouve le village de Woodbury. Là-bas, des résidents coupés du monde n’ont toujours pas fait le deuil de la vie d’avant. Ils continuent à simuler une existence paisible dans un village Potemkine. L’idéal auquel ils se conforment est pourtant rendu caduc, au-delà de la menace zombie, par une administration des lieux tenue pour partie secrète. Ce que chacun peut observer, c’est que le Gouverneur règne sur Woodbury d’une main de fer. Peu d’habitants ont toutefois conscience que leur « communauté paisible » repose sur des secrets inavouables. Un couvre-feu a été instauré et des gardes armés jusqu’aux dents contrôlent les allées et venues. Officiellement, cet arsenal a été découvert dans des lieux désertés, ou prélevés sur des morts. Officieusement, vols et assassinats méthodiques font partie intégrante de la stratégie de subsistance du Gouverneur. On peut entrer dans la communauté sous certaines conditions, mais la quitter revient peu ou prou à signer son arrêt de mort. Des arrestations et opérations clandestines sont menées au mépris de la bienséance et des guerres peuvent être déclarées sous des motifs fallacieux. Même si elle demeure en apparence, la vie « normale » est indiscutablement passée par pertes et profits.

Quid de la démocratie ?

Rick et ses amis se sont confrontés à la réalité plus d’une fois : leurs attentes en sont ressorties altérées, diminuées, recentrées sur quelques besoins essentiels. Si la prison leur paraît une issue heureuse, ou en tout cas sécurisante, c’est parce qu’ils ont eu l’opportunité de prendre la pleine mesure des dangers extérieurs. Woodbury, a contrario, continue à porter des œillères. Les villageois ignorent – ou minimisent – la gravité de la menace zombie. Ils demeurent dans leur extrême majorité incapables de manier les armes et de se défendre. Le Gouverneur, fort d’un charisme wébérien, constitue un paratonnerre idéal : il est, pour reprendre la définition proposée par le Centre national de ressources textuelles et lexicales, « celui qui protège et détourne le danger ». Aussi, derrière l’usage de l’espace, se niche une question de maturité : à Woodbury, les apparences sont sauves, mais la population n’en est que plus infantilisée, privée de volonté propre comme de capacités d’expression ou de moyens de défense. Si la démocratie est morte dans The Walking Dead, c’est précisément là où le Gouverneur règne en maître absolu : obéissance stricte et aveugle à des règles décrétées sans délibération, opacité ou communication mensongère, assassinats et « recrutements » arbitraires, mobilité contrôlée…

Rick et ses amis nettoient la prison…

https://www.youtube.com/watch?v=ZO1x5QLZTLU

Bruno Antony, l’assassin méthodique de « L’Inconnu du Nord-Express »

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Il est à la fois hitchcockien, luciférien, machiavélique, maniaque et ironique. Il s’accroche à vous comme une moule à son rocher. Il a une idée fixe – un double meurtre parfait – et des névroses familiales à ne plus savoir qu’en faire. Bruno Antony est ce « mal » qui, selon Alfred Hitchcock et conformément à notre cycle de janvier, contribue à bonifier le cinéma.

« Il est clairement un psychopathe. » Au cours de ses célèbres conversations avec François Truffaut, Alfred Hitchcock employa ces termes pour qualifier le personnage de Bruno Antony. Si le crime parfait, motif récurrent du maître, a fait l’étoffe de La Corde et donné son titre français à Dial M for Murder, il s’inscrit également au frontispice de L’Inconnu du Nord-Express. Le film s’articule autour d’un marché machiavélique : « Chacun tue un parfait inconnu. Vous commettez mon crime, je commets le vôtre. » C’est précisément cet échange de meurtres que le « psychopathe » Bruno Antony propose à Guy Haines, un célèbre tennisman rencontré par hasard dans un train. L’absence apparente de mobile est censée tuer dans l’œuf tout soupçon.

François Truffaut disait que « tout le monde admire beaucoup l’exposition de Strangers on a Train ». Difficile de lui donner tort : pour symboliser un mal venant inopportunément contaminer l’existence de Guy Haines, Alfred Hitchcock filme des chaussures foulant le sol, puis se heurtant dans le compartiment d’un train, mais aussi des voies ferrées s’enchevêtrant comme le feront bientôt les destins du tennisman et d’un sociopathe trop materné. Ce dernier point mérite d’être développé. Hitchcock dira de la mère de Bruno Antony qu’elle est « au moins aussi folle que son fils ». Elle perçoit ses actes les plus condamnables comme des « plaisanteries » de « garnement » et s’inquiète davantage du teint pâle ou du manque de vitamines de son fils que de ses projets de « faire sauter la Maison-Blanche ».

La famille, cet incubateur de la névropathie

Fusionnelle ? Surprotectrice ? Malsaine ? Aucune étiquette ne suffit à traduire avec satisfaction la relation qu’entretiennent Bruno et sa mère. Au début du film, le psychopathe justifie ainsi la pince à cravate clinquante qu’il porte : « Vous trouvez ça tape-à-l’œil, mais c’est un cadeau de maman… » Plus tard, cette dernière confiera, au sujet de son fils, à Anne Morton, fille de sénateur et maîtresse de Guy Haines : « Je ne devrais pas dire cela à une étrangère, mais parfois, il est totalement irresponsable, il fait toutes sortes de frasques. » Cet usage perpétuel de l’euphémisme, cette incapacité à prendre la pleine mesure de la sociopathie de Bruno caractérisent une « maternité hélicoptère » fondée sur le déni. En retour, le fils sait se montrer très respectueux : « Je ne vais pas vous tuer, ça réveillerait maman. » Les rapports liant Bruno à son paternel paraissent par ailleurs tout aussi problématiques, l’hostilité en plus : « Mon père… il me déteste. Avec tout l’argent qu’il a, il veut que je prenne le bus le matin pour aller pointer je ne sais où et vendre je ne sais quoi. » Ce à quoi le père, lucide, répondra en différé : « Je veux empêcher ce garçon de nuire. » Il ne pense pas si bien dire, puisque l’assassinat que Bruno cherche obstinément à intervertir a pour cible ce géniteur honni !

Le profil familial de Bruno Antony est un incubateur à ne pas négliger. Il ne dit toutefois rien de la manière dont Alfred Hitchcock tisse, fil par fil, son personnage. Il s’introduit de la façon la plus banale qui soit : « Vous êtes bien Guy Haines ? » Il se montre ensuite particulièrement curieux et insistant, déclare avoir le projet de « tout faire avant de mourir », se présente comme « un bon à rien » attiré par « la boisson et le jeu » et finit par exprimer ce regret hypocrite : « Ça y est, j’ai encore été trop familier. Je le suis toujours avec ceux qui me plaisent. » Hitchcock, en bon virtuose, offre une stature idoine à Robert Walker, l’acteur qui interprète Bruno Antony. Il le cadre élégamment, en costume, chapeau sur la tête et cigare aux lèvres. Il traduit toute l’étendue de son caractère inquiétant au cours d’un match de tennis où il est le seul, parmi une foule pléthorique, à ne pas suivre les échanges, mais à fixer obstinément Guy Haines. Bruno est partout : au téléphone, sur votre route, devant chez vous, errant dans les établissements que vous traversez ou glissant un mot sous la porte de votre appartement…

Le meurtrier donneur de leçons

Alfred Hitchcock avançait ceci à propos de L’Inconnu du Nord-Express : « Le point de départ, c’est que si vous serrez la main d’un fou furieux, vous vendez peut-être votre âme au diable… » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec Bruno Antony, l’enfer est tout sauf pavé de bonnes intentions. On s’esclaffe avec malveillance devant un « portrait » du père. On étrangle une inconnue dans une fête foraine avant de chercher à en rejeter la responsabilité sur un innocent. On entre en transe en mimant une strangulation. Dans le « Tunnel of Love », Hitchcock utilise les ombres pour exprimer la menace que représente Bruno. Quelques instants plus tard, il immortalise son meurtre à travers les verres d’une paire de lunettes. Le cinéaste britannique leste de bout en bout son méchant d’une ironie noire. Il vilipende la « froideur » d’un juge partisan de la peine de mort, remarque presque à regret que « peu de criminels sont arrêtés » et lâche un « Drôle de façon de gagner de l’argent ! » à un forain lui annonçant que les affaires vont mieux grâce aux curieux, depuis le meurtre de Mme Haines.

Résumons. Famille hautement dysfonctionnelle, obsession pour le meurtre, ironie glaçante, esprit retors et machiavélique, capacités d’ubiquité, absence de remords : Bruno Antony a tout du psychopathe finement caractérisé et Alfred Hitchcock emploie divers motifs et dispositifs de mise en scène pour que L’Inconnu du Nord-Express se mette à son diapason. Rarement un méchant, aussi réussi soit-il, aura pu se gargariser d’une telle emprise sur un film.

Bande-annonce : L’Inconnu du Nord-Express

Guerre et Paix, un roman et deux films

Adapter Guerre et Paix au cinéma relève de la gageure, et pas uniquement à cause de la longueur démesurée du roman de Tolstoï. Certes, une telle durée exige de faire des choix sur ce que l’on garde ou pas, mais le roman propose aussi d’autres difficultés : comment représenter les centaines de personnages sans perdre les spectateurs ? Que faire des réflexions philosophiques sur l’histoire ? Est-il possible de rendre compte de la modernité du roman ?

Deux cinéastes vont se confronter directement à ces défis. En 1956 c’est le grand King Vidor qui s’y colle, avec un casting de choix : Mel Ferrer en André Bolkonski, Henry Fonda en Pierre Bézoukhov et Audrey Hepburn en Natacha Rostov. Puis, dix ans plus tard, pour célébrer le centenaire du roman, c’est Sergueï Bondartchuk qui s’attelle au travail, tout en se donnant le rôle de Pierre Bézoukhov.

Chronologie et sélection

Bien entendu, dans un tel cas, la gestion de la durée du film est essentielle. Et là, entre les deux œuvres, nous passons du simple au double. Avec ses 205 minutes, le film de Vidor se trouve, mécaniquement, dans l’incapacité d’adapter tout le roman. Cela va l’obliger à faire une sélection drastique des épisodes qu’il veut intégrer dans son film et à fournir un rythme très rapide. Et cela constitue les principaux défauts du film. Ainsi, niveau vitesse du récit, la bataille d’Austerlitz est dégagée en deux petites minutes montre en main. Une précipitation qui n’apporte rien au récit, mais qui, au contraire, contribue à le rendre un peu plus fouillis. Ainsi, comment comprendre la décision de Pierre d’assassiner Napoléon ? Dans le roman, cette décision se mûrit au fil du temps dans la tête d’un Pierre qui se cherche une mission et un rôle sur terre. Dans le film de Vidor, ça arrive d’un coup, sans qu’on n’en ait jamais parlé auparavant, et nous sommes dans l’incapacité de comprendre le cheminement qui a mené Pierre vers cette tentative insensée. A l’inverse, le film prend son temps pour raconter le piège tendu par Hélène Bézoukhov et son frère Anatoli Kouraguine à Natacha, et la tentative d’enlèvement de celle-ci. En règle générale, les choix faits par les scénaristes montrent une préférence sur l’aspect romantique et psychologique de l’action ; la « paix » plutôt que la « guerre », en quelque sorte.

Guerre et Paix est un roman qui prend son temps, alternant brillamment des scènes d’actions rapides et des scènes plus lentes où s’expriment les sentiments, les émotions, les réflexions, les craintes et les doutes.  Le film de Bondartchuk sait prendre le temps qu’il faut pour retrouver cette diversité. La copie que nous avons vue faisait 6h45, et ce n’est même pas la version complète du film. Ce temps est nécessaire pour montrer l’évolution des personnages, expliquer leurs choix, développer la complexité des situations. De fait, il y a de nombreuses scènes de dialogues, mais aussi de monologues intérieurs dans ce film. Ce qui n’empêche pas Bondartchuk de donner une ampleur dramatique exceptionnelle aux scènes de conflit, lorsque celles-ci se produisent. La très longue séquence de la bataille de Borodino, par exemple, est exceptionnelle.

Modernité de la narration

D’autant plus que le cinéaste russe essaie, avec talent, de reproduire à l’écran la description si particulière du conflit selon Tolstoï. Le romancier russe s’inspire de la fameuse scène de Fabrice del Dongo à Waterloo dans La Chartreuse de Parme pour faire ses descriptions de combats : il ne décrit pas les grandes stratégies ni les mouvements de foule, mais la vision étriquée (et paniquée) d’un personnage plongé au milieu du conflit et qui ne parvient jamais à comprendre comment tout cela fonctionne.

Bondartchuk va parfaitement rendre cette vision, en particulier dans le regard de Pierre à Borodino. Même s’il emploie un nombre impressionnant de figurants, avec costumes et accessoires, il ne donne jamais de vision d’ensemble du front, mais se rapporte au regard de Pierre. Jamais nous ne connaîtrons les stratégies employées par les différents chefs d’état major (et d’ailleurs, conformément au roman, le film laisse supposer que Koutouzov lui-même, chef suprême des armées russes, n’en savait pas plus que nous…).

Tout cela est filmé avec une caméra d’une grande légèreté, qui n’hésite pas à faire des plans audacieux, virevoltant dans tous les sens ou s’élevant dans le ciel de façon vertigineuse. Cette façon de filmer, qui alterne le terre-à-terre le plus boueux au spirituel le plus élevé, remet à leur place les personnages du film, entre la fange et le ciel. Le film nous offre même des moments de grâce d’une grande beauté, comme l’adoration de l’icône avant la bataille de Borodino, ou les rougeoiements de l’incendie de Moscou se reflétant sur le visage de Natacha pour exprimer son embrasement émotionnel en revoyant André blessé…

Tout cela se perd dans la version de King Vidor. Certes, le film a été réalisé dix ans plus tôt et s’inscrit encore dans le cadre d’un Hollywood très classique. Du coup, aucun mouvement de caméra virevoltant ni audacieux. La caméra est posée et donne des plans certes fort beaux, savamment construits, mais qui, en redonnant cette vue d’ensemble du conflit, contredit les propos de Tolstoï.

André, Pierre, Natacha et Anatoli…

Côté casting, le film de Vidor a deux idées brillantes : Vittorio Gassman en Anatoli Kouraguine et surtout Mel Ferrer dans le rôle d’André Bolkonski. L’acteur italien donne à Kouraguine cet aspect de séducteur amoral et libertin qui correspond formidablement au personnage. Quant à Mel Ferrer, il sait conférer à Bolkonski cette rigidité apparente qui dissimule de grandes interrogations et des remises en questions. Par contre, et indépendamment du génie de l’acteur, Henry Fonda a tout, ici, d’une erreur de casting. Outre qu’il ne corresponde absolument pas au physique de Pierre, il incarne surtout un personnage trop sûr de lui, là où le protagoniste du roman est constamment assailli par les doutes et cherche une voie qui se dérobe sans cesse devant lui. Henry Fonda incarne un personnage trop droit, trop sûr de lui, avançant avec assurance : tout l’inverse du Pierre Bézoukhov tolstoïen.

Le casting du film de Bondartchuk est, quant à lui, absolument idéal. En tête, le réalisateur lui-même incarne un Pierre tout en finesse, en contradictions, en doutes, en failles et faiblesses. Tous les autres interprètes sont d’un même niveau, incarnant les personnages avec une justesse rare. Même par le choix de ses acteurs et actrices, le film reste d’une fidélité impressionnante.

En bref, le roman a servi de modèle à deux films qui vont opter pour des solutions très différentes face aux problèmes de l’adaptation. De nos jours, Guerre et paix semble plutôt destiné à devenir une série, format qui se prête sans doute mieux à la longueur monumentale de l’œuvre mais n’éludera pas les nombreux problèmes posés par le nombre de personnages, l’intelligence du propos ou l’aspect novateur de la narration.

Indian Creek, expérience hivernale entre Idaho et Montana

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Récit d’une saison hivernale dans un coin très isolé, entre l’Idaho et le Montana, Indian Creek est un témoignage qui peut se lire comme un roman, avec ses péripéties et un style qui fait la part belle aux sensations.

Pete Fromm a vécu une expérience inoubliable en acceptant, par le jeu des circonstances, de rester seul de longs mois, basé dans une grande tente près d’un bassin où des œufs de saumon attendaient le printemps pour donner des alevins. Sa mission étant de surveiller que tout allait bien du côté de ce bassin, le temps lui appartenait. En effet, il n’avait qu’à enlever, quand c’était possible, la glace qui se formait aux extrémités du bassin. Mais l’hiver étant très rude dans le coin, bien rapidement il n’a plus eu qu’à s’occuper de ses besoins personnels, puisqu’une épaisse couche de neige recouvrait toute la région, alors que la température descendait largement en dessous de 0°C.

Trappeur d’occasion

L’auteur pratique l’autodérision, ce qui donne une tournure assez irrésistible à son récit. A vrai dire, il n’a pas du tout calculé son coup pour vivre cette étonnante aventure. Il était étudiant en biologie, vivait en colocation avec un copain et gagnait comme maître-nageur, un peu d’argent pour compléter sa bourse d’études. Et puis, il s’intéressait à la littérature, ce qui l’a amené à participer à un atelier animé par un enseignant. Il a donc débarqué à Indian Creek sans avoir jamais tiré avec un fusil, une vague idée de ce qui pouvait l’attendre au cours des mois futurs et avec l’objectif de noter dans des carnets ses observations au jour le jour.

Rigueur hivernale

Ce court récit (238 pages avec la postface de l’auteur) est une parfaite lecture de saison, même s’il commence à l’automne et se finit au printemps. L’essentiel, le plus passionnant, se passe en hiver lorsque l’auteur, désormais isolé de ses semblables, fait en sorte de vivre au mieux. En pleine nature, il retrouve des sensations vieilles comme le monde, utilisant ses cinq sens comme jamais. Il fait preuve d’intelligence pour accumuler de l’expérience (le livre peut se lire comme un roman d’apprentissage), se débrouiller et profiter de ce qu’il vit. Il ne se contente pas de se chauffer et de surveiller le bassin. Il observe la nature, réfléchit à son alimentation et à sa relation au monde. L’isolement lui donne le temps de comprendre pas mal de choses. Il s’adonne à la chasse, mais il met également sa vie en péril plusieurs fois. Et puis, il réapprend le besoin vital d’espace personnel. Les visites qu’il a lui permettent de voir le monde d’un autre œil. S’il réalise ses maladresses, l’expérience lui montre de façon criante celles des autres.

L’homme dans la nature

Pete Fromm perd beaucoup d’énergie dans des activités qu’il pratique d’abord de manière irréfléchie. Ainsi, il se déplace sans mesurer les conséquences réelles des caprices de la météo. Il finit cependant par mieux s’intégrer à l’élément naturel en réalisant les motivations des comportements animaux.

L’homme, un animal comme les autres ?

On arrive au rôle des humains dans cette histoire. Pete Fromm apprend les bienfaits de l’isolement, qui lui permettent de beaucoup mieux se concentrer sur le monde qui l’entoure, retrouver des sensations qu’il vit pleinement. Et il réalise combien prendre le temps de faire les choses à son rythme lui fait du bien. Les contacts avec ses semblables virent à l’épopée très risquée (retrouvailles avec son père en pleine tempête) ou assez amère (visite d’équipes de chasse). Ne servirait-il pas d’alibi pour ces hommes qui tuent pour le plaisir, alors que lui pratique la chasse uniquement par besoin ? L’un d’eux tire sur un chevreuil dès qu’il l’aperçoit sur la rive opposée. Son guide le freine en lui demandant vertement ce qu’il ferait ensuite, sachant le poids de la carcasse de l’animal, pour la déplacer à un endroit où il pourrait la dépecer pour en faire de la viande consommable sur le long terme.

Après l’hiver

Fort de son expérience, Pete Fromm arrive à la conclusion que les circonstances lui ont permis de vivre quelques mois inoubliables. Cet endroit où il a vécu seul, il a appris à le connaître comme sa poche, jusqu’à le considérer comme son territoire. Malheureusement, il finira par voir cette région d’un tout autre œil à la belle saison. Des chasseurs et touristes s’y comportent comme s’ils y étaient chez eux, y chassent sans vergogne et Pete Fromm ne se sent plus chez lui. Il est donc temps pour lui de passer à autre chose, tout en réalisant que pendant toute la saison, le monde a continué à tourner et que bien des événements qui lui ont échappé l’intéressent malgré tout. De nouveaux projets émergent.

Les souvenirs deviennent littérature

Le grand intérêt de la postface (14 pages), c’est qu’elle nous apprend comment l’auteur est véritablement devenu écrivain. De retour chez lui, il n’avait que des carnets qu’il a laissés de côté pendant quelques années. Il n’a publié que plus tard, d’abord sous forme de nouvelles et ses carnets lui ont permis de tout revivre dans sa tête, avec un certain recul. Cela nous vaut un beau livre, très vivant et bien écrit, qui nous immerge pleinement dans une région. Région à peu près inaccessible (au moins en hiver), contrairement à la prose de l’auteur dont voici un aperçu (page 70) :

« La pleine lune s’était hissée par-dessus la muraille de montagnes qui m’entourait et dardait maintenant ses rayons sur mon univers de blanc et de neige. Les vastes étendues immaculées reflétaient ces rayons que les arbres renvoyaient en tous sens, à tel point qu’il n’y avait presque plus d’ombre. »

Indian Creek, Pete Fromm
Gallmeister, avril 2010, 237 pages

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Tiempo de morir, d’Arturo Ripstein : Ô sombre héros

En 1965, le tout jeune Arturo Ripstein, fils du producteur mexicain Alfredo Ripstein, réalise Tiempo de morir (Un temps pour mourir), un premier film d’une grande maîtrise, empruntant les codes du western pour mieux les détourner. Le scénario, signé du romancier Gabriel Garcia Marquez, traite des thèmes classiques de la vengeance et de l’honneur mais de façon originale.

L’héritage dramatique du western classique

Avec une ouverture en clin d’œil au dernier plan de La Prisonnière du désert, Arturo Ripstein annonce la couleur : son film s’inscrira dans la lignée des grands films du genre. Juan, le personnage principal, vient de purger une peine de 18 ans de prison pour un meurtre dont il se dit innocent. Il  revient dans son village où l’attendent de pied ferme les deux fils de la victime, bien décidés à venger l’honneur de leur père. Juan, apprécié autrefois pour son calme et sa grande maîtrise des chevaux, obtient le soutien des villageois et de Mariana, son ancien amour de jeunesse. Vengeance, honneur, filiation, tous les thèmes récurrents de la dramaturgie latine (on pense à Cent ans de solitude du même Garcia Marquez mais également aux pièces de Garcia Lorca) sont convoqués par l’écrivain colombien. Le film détonne donc par son classicisme mais tout autant par son originalité…

Des personnages atypiques

Et d’abord par des personnages singuliers. Arturo Ripstein va notamment soigner les personnages dits « secondaires ». Le shérif, le barbier, le droguiste ou encore le vieil ami alité mais à la gâchette toujours alerte sont autant de figures bien ciselées qui apportent au film ce supplément d’âme qui caractérise précisément les grands westerns.  Là où Tiempo de morir se démarque aussi, c’est par les personnages féminins. Des femmes qui ne s’en laissent pas conter dans une société mexicaine bien connue pour son machisme. Ce sont elles qui, avec une certaine clairvoyance, tentent de contrecarrer le drame qui se profile en faisant fi des règles d’honneur dont les hommes semblent prisonniers. Ces rapports hommes-femmes atypiques trouvent leur meilleure illustration dans cette scène pleine de justesse où Juan qui a appris le tricot en prison en donne une leçon à sa bien-aimée. On est très loin de la virilité empesée du héros hollywoodien traditionnel.

Une réalisation inspirée

Mais le film étonne aussi par  sa réalisation parfaitement maîtrisée. Il est très beau sur le plan esthétique avec ce noir et blanc épuré que l’on doit au grand chef opérateur Alex Philipps. Le rythme du film est également intéressant. Ripstein privilégie les temps longs qui participent de la tension dramatique. Sa caméra traîne dans les rues écrasées de soleil et délestées de leurs habitants. Elle s’aventure dans les cours intérieures et les maisonnées jusque dans l’intimité des personnages, saisissant leurs doutes, leur désarroi ou leurs obsessions. Le travail sur les cadres enfin est tout à fait passionnant, le cadrage cinématographique en lui-même auquel s’ajoutent ces nombreuses portes (symbole du seuil à franchir) et miroirs (opposant le passé au présent) que comptent les décors.

Un très beau film injustement méconnu.

Bande annonce : Tiempo de morir

Fiche technique : Tiempo de morir

Réalisateur : Arturo Ripstein
Scénario : Gabriel García Márquez et Carlos Fuentes
Distributeur : Tamasa Distribution
Année de production : 1965
Date de sortie DVD 23/05/2017
Date de sortie Blu-ray 23/05/2017
Langue : Espagnol
Couleur :  N&B
Pays : Mexique
Durée : 90 minutes

 

 

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4

Les Aristochats, de Wolfgang Reitherman : le jazz comme famille

Difficile de ne pas regretter cette époque où chansons jazzy, dessins crayonneux et personnages classieux faisaient la personnalité et l’élégance des films d’animation Disney. Après La Belle et le Clochard et Les 101 Dalmatiens, Les Aristochats concluait en quelque sorte cette trilogie dédiée aux chiens et chats errant dans des villes d’une beauté inégalée. Un sommet visuel, comique et musical.

Paris, 1910. La calèche frotte les pavés ; les rues, désertes, donnent l’impression que la ville dort. Comme souvent chez Disney, les êtres humains sont absents ou presque, et ce seront les chats qui rendront à Paris sa vitalité nocturne. La patte artistique de Wolfgang Reitherman se retrouve immédiatement : par les dessins d’une Paris magnifiquement gribouillée, comme l’était la Londres de ses 101 Dalmatiens, et par la triomphe du jazz que les mélodies de son Livre de la jungle annonçaient déjà.

L’animation, d’abord, est somptueuse : des rues parisiennes aux banlieues rurales, en passant par les intérieurs méticuleusement détaillés (la chambre de bonne d’Edgar, fabuleuse), on s’émerveille sans cesse des arrières-plans. Les personnages ne sont pas en reste, avec ces traits de crayon appuyés et hésitants donnant un cachet vieillot du plus bel effet. George et Madame, les deux vieux amis, affichent une mine épatante de vitalité et de détails, en plus d’être particulièrement élégants dans leurs mouvements (la droiture de Madame, contrastant avec la démarche arachnéenne de George). Edgar est également réussi, avec ses joues tombantes, son double-menton, son sourire gras et ses mains perfides : il est détestable et aussi dégoûtant physiquement que moralement – c’est quand même autre chose que les images de synthèse d’aujourd’hui, où tous les corps et visages se ressemblent. Même les personnages secondaires sont marquants : l’adorable Roquefort, souris éduquée jouant les Sherlock Holmes avec maladresse ; Lafayette et Napoléon, les deux chiens détectives passant plus de temps à se chamailler qu’à flairer les indices, mais dont le potentiel comique est remarquablement exploité (notamment lors de cette fameuse scène d’infiltration digne des plus grands films d’espionnage, où Edgar vient récupérer ses affaires, caché dans une botte de paille, et où la partition de George Bruns excelle à nouveau à créer tension et suspense) ; et enfin la bande de Cats en eux-mêmes, aux membres certes stéréotypés mais décidément « cools ». Les quelques scènes avec les oies et l’oncle Waldo sont toutefois à mettre du côté des rares défauts des Aristochats, cassant légèrement le rythme et n’apportant pas grand-chose à l’histoire, sinon une certaine gravité de ton dans la présentation d’un personnage alcoolique.

L’histoire, justement, est assez inédite chez Disney, puisqu’elle tourne autour de l’argent avec un « méchant » qui souhaite explicitement tuer les personnages principaux. Souvent, les antagonistes Disney ont des vues plus mégalomaniaques : dominer le monde, se venger en faisant payer tout le monde, etc. Ici, rien de tout cela, mais simplement un majordome qui veut toucher l’héritage d’une milliardaire et qui décide de se débarrasser des chats inscrits avant lui sur le testament. Aucune recherche de pouvoir ou de gloire, seulement le profit personnel et une détermination sadique. Les chats, symboles d’argent pour l’un (Edgar), d’amour et de tendresse pour l’autre (Madame), lâchés seuls dans le monde, seront pris sous l’aile de Thomas O’Malley qui leur fera découvrir la vie « ici-bas » (thème récurrent chez Disney). Un road-movie donc, qui, comme n’importe quel film du genre, permet le cheminement symbolique de la psychologie des personnages. Et au milieu de la route, des péripéties drôles et inventives : l’arrivée du trublion George dans le manoir, l’escapade nocturne d’Edgar, le trajet clandestin à bord du camion laitier, les multiples sauvetages de Marie par Thomas (et son propre sauvetage par les oies), le retour nocturne à Paris, la nuit chez les Cats, la bagarre finale dans l’écurie (avec un Roquefort hilarant). On ne s’ennuie jamais, ni durant les aventures, ni durant les pauses musicales, et encore moins lors des nombreux plans intercalaires où l’on peut contempler Paris et ses paysages sur les notes envoûtantes de George Bruns – venons-y.

La musique des Aristochats compte parmi les plus réussies, composée à nouveau par George Bruns, à qui l’on devait par exemple cette merveille dans Les 101 Dalmatiens, et à qui l’on doit désormais celle-ci. Car si les chansons, bien connues, sont évidemment mémorables, la musique extradiégétique accompagnant les aventures des personnages, plus discrète, peut facilement rester inaperçue. Alors en voici un autre exemple, pour les oreilles. Les chansons écrites par les frères Sherman font partie des plus connues du répertoire Disney, et ne sont pourtant pas nombreuses. Une époque où les interludes chantés n’étaient pas des fins en soi ou des arguments marketings, n’empêchaient pas l’histoire d’avancer mais marquaient au contraire sa progression. La comptine Des Gammes et des Arpèges sert d’introduction aux quatre chats du foyer, où l’on découvre une Duchesse aristocratique, douce mais à cheval sur la bienséance ; une Marie précieuse et capricieuse, qui semble vouloir imiter sa mère ; un Toulouse intenable, artistique-peintre mais surtout grand casse-pieds ; et un Berlioz sage et discipliné, pianiste galant mais souvent embarqué dans les bêtises de son frère. Puis vient la ballade de Thomas O’Malley, permettant de présenter le personnage éponyme, sortant des hautes herbes comme un chevalier blanc prêt à sauver la famille en détresse, alors laissée pour compte sous un pont : charmeur un peu machiste et chat indépendant, son caractère évoluera au fil des péripéties pour devenir plus sentimental, responsable et respectueux. D’abord simple Don Juan un peu cynique quant aux relations humaines (félines ?), ne voyant dans l’aide apportée à Duchesse qu’une façon de la séduire, il se muera en sauveur désintéressé et en figure paternelle rassurante. Enfin, comment ne pas parler de Tout le monde veut devenir un Cat ? Véritable hymne populaire pour ces chats errants du bas de l’échelle sociale, privés de l’affection du cocon familial mais jouissant d’une autre forme d’amour, passant par l’amitié et la solidarité.

Le jazz prend alors une tout autre valeur, non plus uniquement stylistique, mais dramaturgique : c’est en se délestant de l’éducation et de la tradition (l’exploration du monde, loin du manoir), et en embrassant une liberté quasi totale (l’improvisation du jazz, à l’image de l’errance des chats) que l’on développe sa propre interprétation du monde, réactualisée par l’interaction avec l’autre. Là où le manoir de Madame représente la reproduction froide et mécanique de codes – qui n’ont aucune visée pratique mais sont devenus des fins en soi, les chats n’ayant aucune forme de rapport avec le monde extérieur –, l’immeuble délabré des Cats enseigne aux personnages l’art de ne pas reproduire machinalement la partition, mais de s’en libérer, non pas pour faire n’importe quoi et briser la mesure, mais pour se la réapproprier et la recomposer à son propre rythme. C’est pour cette raison que la fin du film a été si souvent mal comprise : beaucoup y ont vu une régression, après l’escapade libertaire, avec un retour au point de départ augmenté de la présence de Thomas comme père adoptif. Comme si l’aristocratie triomphait, et que, de toute façon, il vaut quand mieux être au chaud dans le manoir que dans les ruines de bas-quartiers. Pourtant, le fait que Madame décide d’ouvrir son manoir à tous les chats errants de Paris, en leur dédiant une pièce où pratiquer leur jazz, signifie tout l’inverse : la solidarité, la réunion sociale et culturelle (en adoptant Thomas, en accueillant les Cats et leur musique), la modernisation et l’évolution des mœurs.

Les Aristochats est un Disney comme on n’en fait plus : forte identité visuelle et musicale, personnages ambigus voire parfois problématiques moralement, histoire simple et sans fioritures, chansons peu nombreuses mais fortes scénaristiquement, et un vrai propos de fond, sujet au débat. Un film d’animation pour enfants comme pour adultes, truffé de références et d’idées.

– Eh Napoléon, on dirait que la critique est finie.
– Attends un peu, c’est moi qui suis le chef ! C’est moi qui dis quand c’est fini.

C’est fini.

Les Aristochats – Bande-annonce

Synopsis : Une millionnaire vit seule avec ses chats. Son maître d’hôtel n’est que second sur son testament, après les animaux. Il décide de s’en débarrasser.

Fiche technique :

Titre original : The Aristocats
Réalisation : Wolfgang Reitherman
Scénario : Larry Clemmons
Direction artistique : Ken Anderson
Musique : George Bruns
Société de production : Walt Disney Pictures
Genre : Animation, comédie
Durée : 78 minutes
Dates de sortie : 24 décembre 1970 (US), 8 décembre 1971 (FR)

États-Unis – 1970

Swallow : Carlo Mirabella-Davis se pince quelquefois les doigts dans son beau film à tiroirs

Swallow de Carlo Mirabella-Davis est un film tout en sourdine, porté par Haley Bennett qui joue le personnage principal (et qui est également productrice exécutive du film). Il est dommage que le cinéaste ait voulu traiter de plusieurs sujets à la fois, parti pris qui affaiblit quelque peu un film pourtant très prometteur.

Synopsis Hunter semble mener une vie parfaite aux côtés de Richie, son mari qui vient de reprendre la direction de l’entreprise familiale. Mais dès lors qu’elle tombe enceinte, elle développe un trouble compulsif du comportement alimentaire, le Pica, caractérisé par l’ingestion d’objets divers. Son époux et sa belle-famille décident alors de contrôler ses moindres faits et gestes pour éviter le pire : qu’elle ne porte atteinte à la lignée des Conrad… Mais cette étrange et incontrôlable obsession ne cacherait-elle pas un secret plus terrible encore ?

 The Portrait of a Lady

Swallow, de l’américain Carlo Mirabella-Davis, est ce genre de films qui vous captivent dès les premières secondes. Un homme (David Rasche) porte un toast à son propre fils Richie (Austin Stowell) qu’il vient de promouvoir directeur général de sa propre entreprise. La lumière est très intime, le toast aussi : on est entre « happy few ». D’emblée, le personnage joué par David Rasche attire une violente antipathie. Il traite sa belle-fille Hunter  (Haley Bennett) comme une moins que rien. Richie, le jeune promu, bien que soi-disant amoureux, n’est pas moins condescendant.

Le couple s’est vu offrir par les parents une merveilleuse maison digne des catalogues les plus hype. Hunter s’y retrouve toute seule toute la journée dont le point d’orgue est la préparation des repas du mari. L’actrice personnifie parfaitement cette femme seule, isolée, méprisée de tous (sa belle-mère rentre chez elle comme dans un moulin, sans prévenir et avec sa propre clé). Haley Bennett offre un visage parfaitement lisse, imperméable, qui simule un bonheur bien loin d’être là.

Quand ils apprennent qu’un bébé est en route (« we are pregnant » annonce Richie à sa maman la reine mère, une expression controversée Outre-Atlantique, car pouvant apparaître confiscatoire d’un événement – la grossesse – qui n’appartient qu’à la femme), les choses se gâtent. Hunter ne se départ pas de son éternel visage lisse, presque inexpressif, en découvrant sa grossesse. Richie et ses parents, de l’autre côté, la chosifie plus que jamais, elle qui n’est que la porteuse du « futur PDG de l’entreprise familiale », comme le beau-père aime à fanfaronner. Hunter commence alors à ingurgiter des objets hétéroclites, tous plus dangereux les uns que les autres. Les raisons de ce comportement sont obscures, du moins dans cette partie du film. Quand le mari et ses parents découvrent la situation lors d’une simple échographie, la réponse de ces derniers est à la hauteur de leur condescendance. Interrogée par une thérapeute qu’on a collée à ses basques, Hunter dira que c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour avoir l’impression d’exister,  d’avoir le contrôle.

Swallow. En plus d’avaler les multiples couleuvres jetées par sa belle-famille, une grande bourgeoisie condescendante et hypocrite, Hunter avale donc – et restitue – toutes sortes de choses menaçant son intégrité physique et celle de l’embryon qu’elle porte. Son comportement extrême ressemble à du désespoir que la deuxième partie du film s’évertuera à essayer d’expliquer en déterrant un traumatisme ancien. On ne peut s’empêcher de penser à la Marnie de Hitchcock. Mais le ressort du suspense hitchcockien ne fonctionne pas très bien ici. A la différence de Mark Rutland, personnage de Sean Connery, qui aime véritablement Marnie et qui veut la sauver d’elle-même et de ses démons, Richie n’est d’aucun secours pour sa femme, bien au contraire. Autant Mark fait tout pour extruder la vérité de Marnie, faisant ainsi tout l’intérêt du film, autant personne n’est intéressé à aider Hunter à sortir sa vérité, pas même la mauvaise thérapeute dont la seule mission est en réalité de rapporter tout ce qu’on lui confie à ses employeurs. Du coup, les révélations arrivent un peu comme des cheveux sur la soupe, sans aucune force narrative, ce qui gâche beaucoup l’ambiance de la première partie du film bien plus maîtrisée.

Swallow est un film hybride qui tire vers plusieurs côtés à la fois. D’une part , il est une sorte de film social montrant l’emprise d’une bourgeoisie dominante et dominée par sa conscience de classe sur une fille du peuple à qui on assène « Fake it till you make it » (ce qui est important c’est de faire illusion), et en cela , le film est très bien réalisé, dans le bon rythme et le bon contenu narratif. D’autre part, le cinéaste suit l’intrigue du traumatisme ancien et de ses conséquences présentes sur la vie de Hunter, dans une partie un peu précipitée et qui n’est pas complètement à la hauteur de la première. Et enfin, une dernière séquence qui vient rebattre les cartes en reliant les deux parties, tout en apportant un éclairage définitif à l’ensemble. Le film a assurément des qualités ;  c’est dommage que Carlo Mirabella-Davis n’ait pas réussi la synthèse de son film ; il aurait gagné en puissance…

Swallow – Bande annonce  

Swallow – Fiche technique

Titre original : Swallow
Réalisateur : Carlo Mirabella-Davis
Scénario : Carlo Mirabella-Davis
Interprétation : Haley Bennett (Hunter), Austin Stowell (Richie), Denis O’Hare (Erwin), Elizabeth Marvel (Katherine), David Rasche (Michael)
Photographie : Katelin Arizmendi
Montage : Joe Murphy
Musique : Nathan Alpern
Producteurs : Mynette Louie, Mollye Asher, Carole Baraton, Frédéric Fiore
Maisons de production : Charades, Logical Pictures, Syncopated Films
Distribution (France) : UFO Distribution
Récompenses : Prix Spécial du Festival de Deauville 45 – 2019
Durée : 94 min.
Genre : Drame | Thriller
Date de sortie : 15 Janvier 2020
France | Etats-Unis– 2019

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3.5

Servant, de Tony Basgallop : Dorothy’s baby

La chaîne Apple TV + sait démarrer avec un programme choc, varié et fourni au niveau des séries. En voici un nouvel exemple avec cette première saison de Servant, une série fantastique qui sait créer le malaise.

Par bien des aspects, cette première saison de Servant rappelle fortement le fantastique gothique.

La première des qualités de la série, c’est de savoir implanter une ambiance. Dès le début, on plonge dans une situation qui fleure bon le bizarre. Le scénario part d’un fait qui est presque devenu un lieu commun depuis Le Tour d’écrou, de Henry James (le fameux roman qui a donné le film de Jack Clayton Les Innocents) : une jeune femme est engagée pour faire la nounou d’un bébé, dans une famille de la bonne bourgeoisie de Philadelphie. Jusque là, nous sommes en terrain connu : on dorlote le nouveau né, on le chouchoute, on lui change la couche et la grenouillère. Bref, toute l’attitude gâteuse des parents auprès de leur petit bébé…

Jusqu’à ce qu’un plan nous dévoile que celui-ci n’est qu’un vulgaire poupon en plastique. Mais un poupon auprès duquel on agit comme s’il était un véritable nouveau-né. Là déjà, on sent la réalité vaciller, et ce n’est qu’un début.

Car, pour cette bizarrerie, on a une explication (et ce sera bien le seul mystère qui nous sera expliqué pendant cette première saison). Le petit Jericho est mort à l’âge de 13 semaines. Pour éviter à sa mère, journaliste télé populaire, de sombrer dans la folie, le mari et le frère de madame ont décidé d’employer ce subterfuge. Donc, devant la mère, tout le monde se comporte comme si ce bout de plastique était un véritable bébé. Y compris Leanne, la nouvelle nounou, qui s’acquitte tellement bien de sa tâche qu’elle s’occupe du poupon même en l’absence de la mère. Comme un vrai.

C’est là que se glisse les premières touches de frayeurs. Subtilement, la réalisation, au fil des épisodes, va jouer sur la peur que tous les parents ont ressentie, cette peur de perdre son enfant par un des innombrables accidents qui peuvent survenir n’importe quand. Le discours du grand-père, dans le dernier épisode, insiste sur cette extrême précarité, cette grande fragilité de la vie d’un nouveau-né confronté à tant de dangers. Les escaliers, une fenêtre ouverte, ou simplement un instant d’inattention alors qu’il est sur sa table à langer, et l’accident arrive. La réalisation sait insister sur ces moments de dangers, et nous tient ainsi en haleine.

Le principe d’incertitude

Par petites touches, la réalité va glisser lentement vers l’absurde, le non-sens. Et c’est de ce glissement progressif que va naître l’angoisse qui baigne la saison. Plus on avance au gré des dix épisodes qui constituent cette saison, plus les mystères vont s’accumuler (que l’on ne va pas dévoiler ici, il faut bien vous laisser la surprise) ; et même lorsque, au dernier épisode, certaines réponses sont données, elles ne font qu’épaissir le mystère. Le but : faire perdre aux spectateurs tout rapport avec le réalisme. La série nous entraîne sur un terrain qui est le sien, le terrain le plus instable et dérangeant qui soit : celui de l’hésitation, du doute. Celui qui voit s’écrouler les certitudes. Tout est fait pour mettre les spectateurs mal à l’aise. Chaque fois que l’on croit comprendre quelque chose, un nouvel événement vient tout chambouler.

La réalisation porte une grande part de responsabilité dans cette réussite. Au sujet de Servant, on mentionne souvent le nom de M. Night Shyamalan, qui réalise deux des dix épisodes (le 1er et le 9ème), et il faut bien avouer que c’est sans doute là sa plus grande réussite de réalisateur. Ainsi, cet épisode 9 (sans trop en dévoiler, ne vous inquiétez pas) va jouer habilement sur la temporalité, embrouillant la chronologie au point qu’on ne saura plus vraiment à quelle période on se situe. Et voici les spectateurs un peu plus dans leurs petits souliers…

Cette décision de nous laisser dans l’incertitude est un des moteurs essentiels de l’angoisse née de Servant. Une incertitude qui va toucher tous les personnages : le bébé, Leanne sa nounou, les parents, l’oncle (interprété par un excellent Rupert Grint), et même d’autres personnages qui feront leur apparition au fil de la saison. Pour chacun, on en vient à se demander s’il est sain d’esprit ou non, et surtout qu’a-t-il à cacher ? Le soupçon touche tout le monde et contribue à déstabiliser le spectateur, d’autant plus que les épisodes jouent souvent beaucoup sur le point de vue d’un personnage.

House

Outre cette histoire de nounou (bizarre) et du bébé (étrange), l’autre élément qui rapproche Servant du fantastique gothique, c’est le lieu où elle se déroule. Certes, ici, nous n’avons pas le manoir ancestral perdu dans la lande britannique, mais cependant cette maison joue un rôle important dans l’ambiance de la série. D’abord, la quasi totalité de l’action se joue en intérieur, comme si nous étions coupés du monde extérieur. La seule connexion avec le reste du monde (notre monde réel ?) est la télévision (et, de temps en temps, une tablette). Sinon, on reste confiné dans cette maison que finalement, on ne connaît pas tant que ça, une maison qui paraît vite labyrinthique. Chaque recoin semble cacher un danger potentiel, que ce soit dans le hall d’entrée, les escaliers ou la chambre de Jericho. Repliée sur elle-même, cette maison semble agir selon ses propres lois physiques et temporelles, des lois différentes de celles du monde réel.

L’un des lieux essentiels reste la cuisine. Le père du bébé est un de ces cuisiniers populaires qui apparaissent dans des émissions télé, et il passe son temps à préparer des plats. Des plats pour lesquels il n’hésite pas à dépecer une anguille sans vraiment s’assurer qu’elle soit morte. Certains de ces plats, au fil des épisodes, paraîtront suspects. Et que dire du tas de viande qui pourrit sur la table ? Et de la garniture des choux dans le dixième épisode ?

L’une des réussites de Servant tient aussi à son rythme. La série sait prendre son temps pour créer une ambiance bien angoissante, qui s’alourdira au gré des épisodes. Le rythme est donc lent, mais les épisodes ne sont jamais ennuyeux, grâce à leur brièveté. Chaque épisode fait entre 28 et 35 minutes, et ce format très court permet de prendre son temps et de complexifier l’intrigue sans pour autant lâcher les spectateurs en cours de route.

En bref, tout est réuni pour faire de Servant une petite réussite du genre, bien écrite, réalisée avec minutie et interprétée avec soin.

Servant saison 1 : bande annonce

Servant saison 1 : Fiche Technique

Créateur et scénariste : Tony Basgallop
Réalisateurs : M. Night Shyamalan, Alexis Ostrander, John Dahl…
Interprètes : Lauren Ambrose (Dorothy Turner), Toby Kebbell (Sean Turner), Nell Tiger Free (Leanne Grayson), Rupert Grint (Julian Pearce).
Musique : Trevor Gureckis
Photographie : Mike Gioulakis, Jarin Blaschke
Montage : Brett M. Reed, Harvey Rosenstock, Luke Doolan
Production : Larissa Michel
Sociétés de production : Blinding Edge Pictures, Escape Artists
Société de distribution : Apple TV+
Nombre d’épisode : 10
Durée d’un épisode : entre 28 et 35 minutes
Genre : fantastique
Diffusion du premier épisode : 28 novembre 2019

Etats-Unis- 2019

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3.5

« Une journée de fous » en Blu-ray chez Rimini

Michael Keaton, Peter Boyle, Christopher Lloyd et Stephen Furst forment un drôle de quatuor dans Une journée de fous. De sortie à New York, ces pensionnaires d’un asile psychiatrique vont vite se trouver livrés à eux-mêmes…

Pour soigner le comique de caractère, il faut d’abord en faire de même avec la caractérisation des personnages. Howard Zieff semble l’avoir bien compris en nous proposant une galerie de « fous » hauts en couleurs : Michael Keaton campe un écrivain dépressif et violent ; Peter Boyle est un ancien publicitaire qui se prend pour le Christ ; Christopher Lloyd interprète un obsessionnel compulsif convaincu d’appartenir au corps médical psychiatrique ; enfin, Stephen Furst joue un introverti encore en voie de maturation, seulement passionné par le baseball.

« C’est vraiment le pied d’être jeune et cinglé », lâchera Billy (Keaton), le leader naturel du groupe, en quittant l’asile pour se rendre au stade à New York. Le hic, on s’en doute, c’est que rien ne se passera comme prévu dans ce voyage voulu initiatique. Les quatre malades vont être mêlés à des affaires qui les dépassent : agressions, policiers corrompus, meurtre… En rupture avec leur environnement, bien en peine de s’acclimater dans une ville qui voit en eux la personnification du désordre, ils auront en outre à faire face à de fausses accusations… Les rebondissements s’enchaînent et leur vraisemblance apparaît inversement proportionnelle à leur potentiel comique. En creux se dessine cependant une inflexion.

Prenons le cas de Henry (Lloyd). Celui qui annonce d’abord, convaincu, « C’est moi le docteur quand le docteur n’est pas là » va ensuite retrouver sa famille et remettre son bloc-notes de pseudo-thérapeute à sa fille, qui s’en servira pour ranger ses dessins. Là où la médecine traditionnelle a échoué, les malades vont réussir seuls : en affrontant la vie réelle sans faux-semblant, en se serrant les coudes, ils vont tous grandir et gagner en maturité. C’est cette double trajectoire, interne et externe, qui sous-tendra de bout en bout Une journée de fous. Il ne s’agit certes pas de la comédie de l’année, mais elle dispose, avec son casting de choix, ses situations comiques et son propos optimiste, d’atouts appréciables. Et petite cerise sur le gâteau : entre Beetlejuice et Batman, Michael Keaton opère une transition de la comédie vers le drame déjà contenue en germe dans le film de Howard Zieff.

BONUS

On trouve comme unique supplément une longue interview de Célia Sauvage, enseignante et chercheuse en cinéma américain. Elle replace la comédie de Howard Zieff dans le contexte des années 1970 et 1980 avant de se pencher sur la structure et le propos du film. Durant quelque trente minutes, elle livre ses impressions sur les différents personnages et éclaire leur évolution.

1989 – Couleur – 112 mn – Image : 1920 x 1080p HD – 1.85 – 16/9 – Sons : Anglais 2.0 DTS-HD – Français 2.0 DTS-HD – Sous-titres : Français

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3

Les Éblouis de Sarah Suco ou une nouvelle Caverne platonicienne revisitée

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« Les Éblouis est un témoignage coup de poing mettant en lumière un sujet encore peu abordé : celui des communautés sectaires de l’ombre et des enfants y étant embrigadés par leur famille. » (Talia Gryson)

De l’Allégorie de la Caverne de Platon au film Les Éblouis de Sarah Suco : l’aveuglement au monde à cause d’une communauté. Quelles sont les armes pour contrer ce mal ? Un retour à la clairvoyance est-il possible ?

Sarah Suco veut montrer et dénoncer dans son film Les Éblouis (2019) les dérives possibles de certaines communautés. Elle puise dans son expérience personnelle puisqu’elle a vécu elle-même cette histoire de 8 à 18 ans avec sa famille, histoire romancée dans le film.

Le film se déroule sur deux ans. Camille, douze ans est l’aînée de la famille et a la passion du cirque qu’elle exerce. La mère est au chômage, le père ne fait pas grand-chose et est plutôt faible. Un jour une communauté dite religieuse attire les parents par leurs idées et offre un emploi à la mère.

Cette dernière accepte sans condition, sans réfléchir, sans rien demander. Pourtant il y aura bien une contrepartie : toute la famille doit vivre et intégrer la communauté et ses règles. Camille devra ne plus faire de cirque et changer sa manière de s’habiller.

Au départ, Camille refuse mais elle est prise dans un dilemme car elle ne veut pas peiner ses parents : elle va donc céder sur tous les points. Puis au fur et à mesure, en continuant à fréquenter son collège, elle comprend que sa situation sort de l’ordinaire.
Sa manière de s’habiller n’est pas en adéquation avec son époque. Grâce au collège elle rencontre un garçon du cirque avec qui elle s’était liée. Ils parlent ensemble et lui l’incite à revenir dans le groupe exercer sa passion.
Tout d’abord elle refuse puis finit par accepter. A force d’échanger, elle comprend que ses parents sont dans l’erreur et dans l’illusion. Mais face à eux, ses parents sont sourds et aveugles : Camille est devenue la brebis galeuse du troupeau.
Elle n’hésitera pas à dénoncer ses parents parce que ses frères et sœurs lui ont évoqué des actes terribles avec les enfants au sein de cette communauté.
Ses parents étant éblouis et donc aveugles au danger qu’ils peuvent subir, c’est à Camille d’agir du haut de ses quatorze ans.

Bien entendu, dans Les Éblouis, nous percevons l’Allégorie de la Caverne de Platon ( Livre 7 de La République). Dans ce récit philosophique Platon indique que les hommes vivent dans l’illusion. Seul le philosophe, libéré de l’opinion et du vraisemblable accède et contemple les Idées intelligibles.

Le monde est divisé en deux : le monde sensible, accessible aux sens, un réel immédiat source d’erreur et d’illusion et le monde intelligible accessible à la seule raison, lieu des Idées et de la vérité. C’est donc au philosophe, seul à même de connaître le vrai, de régner.

La Caverne désigne le monde sensible dont le philosophe doit se détourner au profit du monde des Idées. L’accès à la Vérité passe par la contemplation.
Platon affirme que le lieu naturel des hommes, bercés par les sens et les préjugés, est l’ignorance. Pour sortir de la doxa (opinion) il faut réaliser un travail sur soi et cela comprend un sentiment de solitude et d’exclusion face à la foule, aveuglée.

Nous retrouvons bien tous les éléments platoniciens dans le film contemporain : Camille devient incarne la lumière, le philosophe qui grâce à son entreprise, sa réflexion, son travail sur soi réalise une entreprise plus que prodigieuse.

Les Éblouis de Sarah Suco : Bande-annonce

Réalisation : Sarah Suco
Scénario : Sarah Suco, Nicolas Silhol
Acteurs principaux : Camille Cottin, Jean-Pierre Darroussin, Eric Caravaca…
Distributeur : Pyramide Distribution
Genre : Drame
Date de sortie : 20 novembre 2019
Durée : 1h39min

Cinéma : les films les plus attendus de 2020 par la rédaction

Alors que 2019 vient de s’achever et que les premiers films de 2020 commencent tout juste à sortir dans nos salles, la rédaction du Magduciné a listé ses plus grosses attentes en matière de films pour une année 2020 qui s’annonce riche en surprises.

Dune de Denis Villeneuve

« J’ai des images qui me hantent depuis 35 ans; ce sera le film de ma vie ». C’est comme ça que Denis Villeneuve, réalisateur esthète et visionnaire, aborde sa titanesque adaptation de la saga littéraire Dune. Alors à l’anticipation de séquences folles et dantesques qu’a su raconter le roman, le long-métrage commence à nous faire saliver. Timothée Chalamet est annoncé comme celui qui portera le film à travers le rôle de Paul Atréides. Puis le casting se dessine avant de tout simplement devenir littéralement incroyable : Jason Momoa, Oscar Isaac, Stellan Skarsgard, Javier Bardem, Rebecca Ferguson, Zendaya… L’imagerie passionnée de Villeneuve conjuguée à l’univers de science-fiction de Frank Herbert promet les pires folies. Depuis la deuxième partie du siècle dernier, Dune est le film de tous les fantasmes; David Lynch s’est attelé au titan sans vraiment convaincre. Jodorowksy comptait en faire l’un des films les plus chers de l’histoire avec au casting Dali et Mick Jagger. Une chose est sûre : Villeneuve tente l’impossible. Et l’impossible, ça mérite d’être vu.

Roberto Garçon

Tenet de Christopher Nolan

3 ans après Dunkirk, Christopher Nolan revient cet été au cinéma avec Tenet. Là où chaque siège de velours rouge sera un kayak dans lequel nous irons allègrement nous jeter dans les eaux de la confusion, cette oeuvre nous fera encore rêver avec des intrigues complexes, manipulera notre conception du temps sous la menace d’une Troisième Guerre Mondiale qui, arrivée plus tôt que prévue, oblige ton coloc à se faire prescrire du Xanax. Se ressasser le scénario, élaborer des théories, jacter comme un ara sur les forums, réifier notre existence, voilà ce qui nous attend lorsque déroulera le générique de fin sur l’écran géant. “ Snobons ce gag “ nous diront alors certains, “ Quel nanan cinématographique “ nous diront d’autres. Ce qui est sûr, c’est que Tenet, palindrome scénaristique, promet d’être un OVNI sur le radar des sorties de cette année.

Lucas Marc-Martin

1917 de Sam Mendes

Trois Golden Globes dont ceux du meilleur film et meilleur réalisateur, dix nominations aux Oscars… le nouveau film de Sam Mendes a de quoi donner envie. Conçu comme un unique plan-séquence de près de deux heures dans le no man’s land de la première guerre mondiale, il nous annonce un spectacle inédit.

Mais Sam Mendes est un réalisateur aux styles multiples. Et là où son superbe Skyfall semblait quelque peu emprunter la recette de Christopher Nolan, le synopsis ambitieux de ce nouveau film nous évoque plutôt un concept qui serait propre à Cuarón ou Iñárritu (en plus d’inévitablement rappeler Dunkerque dans sa bande-annonce).

De plus, le plan-séquence commence à fatiguer. Récemment devenu un outil bien trop commun, qui ne cherche parfois qu’à nous en mettre plein la vue, il divise de plus en plus. Toute la promotion de 1917 reposant sur cette prouesse technique, on commence sérieusement à se demander si le film a autre chose dans le ventre

Alors, œuvre immersive et inédite ou bien deux heures d’esbroufe ? Plus besoin d’attendre pour la réponse, 1917 est en salle depuis le 15 janvier.

Thomas Gallon

Mourir peut attendre de Cary Fukunaga

Annoncé comme l’ultime apparition de Daniel Craig dans le smoking de James Bond, Mourir Peut Attendre sera à n’en pas douter l’un des films les plus attendus de 2020. Mais plus que le baroud d’honneur de Craig, le film sera l’occasion de voir la saga être confiée au véloce Cary Fukunaga, qui avec True Détective et Maniac, a su prouver qu’il pouvait exceller autant dans l’action que la psychologie. Une fois que l’on sait ça, on ne peut être forcément qu’emballé à l’idée de retrouver l’espion le plus connu du cinéma rempiler dans une aventure qui le fera voyager aux quatre coins du monde pour contrecarrer les plans d’un Rami Malek qui s’annonce sans pitié. Et si en plus, on rajoute l’étoile montante Ana de Armas, une BO signée Hans Zimmer et une bande annonce des plus engageantes, on peut légitimement penser que le film sera l’un des événements de l’année (et un bon film). Mais pour ça, il faudra attendre le 8 Avril.

Antoine Delassus

The French Dispatch de Wes Anderson

Tout d’abord, The French Dispatch est le nouveau film de Wes Anderson. Cette seule proposition devrait suffire pour donner à un cinéphile l’envie irrépressible de voir le film, surtout après le festival que nous a offert le réalisateur ces dernières années, que ce soit en animation (L’ïle aux chiens) ou non (Moonrise Kingdom, Grand Budapest Hotel et tant d’autres encore). Ensuite, il s’annonce comme un film typiquement « Andersonnien ». The French Dispatch raconterait le quotidien de journalistes américains dans une ville française. On sait l’admiration du cinéaste pour la France, mais aussi la qualité avec laquelle il soigne ses reconstitutions un brin décalées. Et, cerise sur le gâteau, le film annonce ce qui sera sans doute le plus beau casting de l’année, un casting international de toute beauté réunissant les habitués Bill Murray, Owen Wilson ou Jason Schwartzman, mais aussi Benicio Del Toro, Léa Seydoux, Cécile de France, Denis Ménochet, Adrien Brody et tant d’autres.

Hervé Aubert

Benedetta de Paul Verhoeven

Alors qu’on l’attendait l’an dernier, un malencontreux problème de santé de Paul Verhoeven a repoussé la sortie de Benedetta à 2020. Mais l’attente touche enfin à sa fin, et la dernière livraison du Hollandais violent devrait en valoir la peine. En racontant l’histoire d’une nonne du XVIIème ayant un penchant pour le lesbianisme, ce cher Paulo plonge la tête la première dans deux de ces thématiques favorites, à savoir le sexe et la religion. Continuant son escapade dans le cinéma français après le choc « Elle », Verhoeven risque une nouvelle fois de le chambouler en offrant à Virginie Efira un rôle qui s’annonce comme l’un des plus marquants de sa carrière d’actrice. 35 ans après La Chair et le Sang, son dernier film d’époque, le cinéaste batave risque encore de nous délivrer un chef d’œuvre empli de subversion. On en aura le cœur net au printemps prochain où le film sera certainement présenté à Cannes pour retourner la Croisette (on se murmure déjà qu’il y aurait une scène très intense entre Efira et le Christ).

Maxime Thiss

Uncunt Gems des frères Safdie

Nouvelle bonne pioche pour les géants du streaming Netflix avec les frères Safdie, tout droit venus du bitume new-yorkais. Après le très remarqué Good Time (compétition officielle cannoise en 2017), les frangins surdoués continuent de grandir et semblent déployer encore un peu plus leur ambition de cinéma avec Uncut Gems. Pour des purs produits du cinéma underground et indépendant, voir Benny et Josh s’affranchir des contraintes financières, sans dénaturer toute l’essence de leur cinéma, est une formidable nouvelle. C’est sans doute grâce à l’appui d’une maison de production comme A24 – véritable dénicheur de pépites – que le mariage semble possible. Une carrière en constante progression pour ces héritiers à l’âme purement Scorsesienne. Du cinéma de la rue qui suinte, qui respire et qui semble, ici, trouver une forme d’aboutissement – à en croire les quelques images de la bande-annonce. En tout cas la promesse est grande. Disponible le 31 janvier 2020 sur Netflix. 

Jonathan Rodriguez 

Soul de Pete Docter et Kemp Powers

Soul est le dernier né des studios Pixar, ce par les créateurs de Vice-Versa, et est attendu par un large public, pour sa sortie en France prévue pour le 24 juin 2020. Joe Gardner, professeur de musique au collège, rêve depuis longtemps de jouer du jazz sur scène. Il a eu la chance de voir d’autres musiciens adeptes du même genre musical, au Half Note Club. Cependant, un accident fait que l’âme de Joe est séparée de son corps et transportée au « You Seminar ». Il s’agit d’un centre dans lequel les âmes développent leurs passions jusqu’à la perfection, avant d’être transportées vers un nouveau-né. Joe doit travailler avec les autres âmes en formation. L’une d’entre elles, 22, est particulièrement inquiétante, pour avoir passé une éternité, source de rancune, au « You Seminar ». Joe pense que le retour de 22 sur Terre est une menace qu’il doit stopper au plus vite. Après le formidable Coco, Disney nous gâte de nouveau, que nous soyons petits ou grands.

Eric Françonnet

Le cas Richard Jewell de Clint Eastwood

Clint Eastwood, 89 ans au compteur, a joué dans plus de 80 films et en réalise encore, merci, à l’aube de ses 90 printemps. Le cas Richard Jewell, qui raconte l’histoire d’un des premiers agents de sécurité à alerter la foule sur la présence d’une bombe, et à sauver des vies, avant d’être lui-même suspecté de terrorisme, a tous les atours d’un beau retour aux sources pour le dernier géant. L’injustice, la critique de l’Amérique par ses héros de l’ombre : ce dernier film permet d’espérer la réparation des dégâts causés par les derniers films plus critiqués, entre ses dernières fulgurances. American Sniper, en 2015, déjà, peu critique sur un tueur de masse n’ayant eu aucun regret, alors qu’Eastwood lui-même, vieux républicain, critiquait déjà l’intervention des États-Unis en Irak. Des films moins ambitieux, aussi, d’Invictus (2009) à J Edgar (2011) en passant par Sully (2016), lénifiants des combats et des personnages de plus en plus télévisuels. Mais surtout 15H17 pour Paris, en 2018, massacré par la critique en France et outre-Atlantique, racontant les aventures des 3 soldats américains du Thalys déjouant un attentat djihadiste. Au dernier film en date de prendre une revanche sur les rides légères que le monument a laissé tisser en tournant des films aussi loin dans une carrière déjà emblématique depuis les années 70. Parce qu’il en est certains qu’on n’aime beaucoup moins critiquer que les autres. Le cas Richard Jewell a tous les atouts dans sa manche qui ont fait les grands films de Clint Eastwood, on espère qu’il les jouera tous.

Romaric Jouan

Annette de Leos Carax

Annette fait partie des films les plus attendus des cercles cinéphiles depuis quelques temps. Déjà, tout film de Leos Carax sait se faire attendre, tant le réalisateur, avec seulement 5 longs-métrages à son actif en 36 ans de carrière, a toujours pris son temps pour livrer des films marquants et formellement radicaux. De plus, un film musical réunissant Marion Cotillard et Adam Driver ne peut que faire saliver, surtout quand on connaît la poésie froide que Carax donne souvent à ses histoires d’amour. Pour l’instant, aucune information ou presque n’est connue, cultivant d’autant plus l’attente et le mystère autour de ce projet – sinon qu’Adam Driver aurait qualifié le film « d’opéra rock »… Enfin, dernière curiosité, la chanteuse belge Angèle ferait partie de la distribution… à voir dans quelle mesure. Il n’y a plus qu’à espérer que Annette trouvera facilement le chemin des salles françaises, avec, pourquoi pas, un premier aperçu lors du 73e Festival de Cannes qui se déroulera en mai prochain ?

Jules Chambry

 

 

Les Misérables : un film hugolien ?

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Des Misères (1845) aux Misérables (1862) de Victor Hugo aux Misérables, de Ladj Ly, film primé à Cannes 2019 : une œuvre symbole. Mélange de la fiction à son vécu pour mieux dénoncer la société de son temps tout en gardant un regard tourné vers l’avenir.

Roman et film : les sources

En 1845, Victor Hugo (1802-1885) âgé de 43 ans, est fait pair de France par Louis-Philippe.
Il commence la même année un roman qu’il intitule Jean Tréjean puis Les Misères. Il l’interrompt en 1848 pour cause de révolution, est élu député et prononce le 6 juillet 1849 un discours sur la misère à l’Assemblée nationale législative. Il ne reprendra la rédaction du roman qu’en 1860, durant son exil, après avoir publié Napoléon le Petit (1852), Les Châtiments (1853), Les Contemplations (1856) et la 1ère série de La Légende des Siècles. Le titre définitif est Les Misérables. Le roman paraîtra en 1862.

Dans ce roman, Hugo veut traiter de la question sociale en rapport avec l’actualité. Il s’inspire de ses notes sur des événements dans des carnets, qui seront publiées après sa mort sous le titre Choses vues. Par exemple, la scène du bourgeois qui lance dans le dos d’une prostituée une boule de neige ou bien sa propre expérience sur les barricades du 3 au 6 décembre 1851 qu’il romancera pour évoquer Jean Valjean sauvant Marius.
Comme Vautrin, personnage de La Comédie humaine d’Honoré de Balzac (1799-1850), le personnage de Jean Valjean est un ancien forçat : Vautrin devient chef de la police – tel Vidocq (1775-1857), véritable bagnard devenu chef de la sûreté – et Jean Valjean, maire.

Dans Les Misérables, Hugo dénonce la misère, le manque d’instruction, la prostitution représentée par Fantine, le travail forcé des enfants incarné par Cosette.

Il combat la peine de mort depuis deux de ses premiers romans, Le dernier jour d’un condamné (1829) et Claude Gueux (1834), où la dimension sociale apparaît.
Mgr Myriel est un modèle pour Jean Valjean. En lui offrant ses chandeliers en argent que celui-ci a volés, au lieu de le dénoncer aux gendarmes, il lui dit: « Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal mais au bien. C’est votre âme que je vous achète » (1e partie, livre 2e, XII). Jamais il ne se séparera de ces chandeliers symboles de lumière. Après un ultime vol commis presque machinalement, il prend conscience de ce qu’est une mauvaise action et dédie sa vie au bien.

Le réalisateur du film, Ladj Ly, déclare :

« Pendant plusieurs années, j’ai filmé les policiers pendant leurs interventions, parfois en étant caché, d’autres fois non, pour éviter que la situation ne dégénère. »

Un jour il capte une bavure. Il poste la vidéo sur internet et finalement les policiers incriminés seront condamnés.
Les Misérables de Ladj Ly se fonde sur cette expérience. Au cours d’une intervention, un des policiers tire sur un enfant et le défigure : cette bavure est filmée par un drone.

Les Misérables était d’abord un court métrage, qui concourut pour les Césars 2018. Le réalisateur a confié : « Le titre m’est venu assez naturellement. Je voulais faire un parallèle avec le roman de Victor Hugo car une partie se déroule à Montfermeil. Nous avons un lien assez fort avec ça : petits, on nous emmenait voir la fontaine de Cosette, la maison de Thénardier … Or plus d’un siècle après, la misère est toujours présente sur ce même territoire ».

Il est passé du court au long métrage de fiction après avoir réalisé plusieurs documentaires marquants dont 365 jours à Clichy-Montfermeil consacré aux émeutes de 2005 et à leurs conséquences, le docu-fiction Go Fast Connexion puis 365 jours au Mali (2012-2013) , pays d’où sont originaires ses parents.
Le film se passe dans la ville où il a grandi, Montfermeil, d’où le clin d’œil au romancier dans une conversation lors de l’arrivée du nouveau de la Brigade Anti-Criminalité, Stéphane.
Ses collègues lui demandent comme une colle s’il sait pourquoi ils ont un collège Victor Hugo. Comme il répond sans hésitation, il est qualifié d’ « intello ».
Dans Les Misérables, comme Hugo, le réalisateur insère de son vécu dans sa fiction.
Tous deux sont à leur manière des militants, voulant dénoncer la société et ses travers en se servant chacun de leur arme : plume et caméra.

Les Misérables : de quoi cela traite ?

Dans le roman hugolien, il s’agit d’une épopée, celle de Jean Valjean, ex-forçat qui va s’efforcer de faire le bien en sauvant des Thénardier Cosette, la fille de Fantine, et de faire le bonheur de la fillette.
Il est cependant sans cesse poursuivi par un inspecteur de police intransigeant, Javert. Pour ce policier, Valjean ne peut que rester un forçat et ne jamais évoluer. Lorsqu’il est fait prisonnier par les insurgés et que c’est Jean Valjean qui le libère, ce geste le désarçonne totalement. En guise de remerciement, il le laissera partir avec Cosette sans condition.
Cependant ne trouvant plus ses marques entre son devoir de policier et sa conscience, il ne voit que la possibilité du suicide.

Il existe aussi dans le roman une scène emblématique, le chapitre « Une tempête sous un crâne » (1ère partie, livre 7e , III) : M.Madeleine alias Jean Valjean a appris par Javert que Jean Valjean, arrêté, est jugé à Arras. L’ancien forçat a été reconnu par ses compagnons de bagne et Javert lui-même. Pendant toute la nuit, Valjean va se demander quoi faire, se dénoncer et aller à Arras ou laisser un innocent se faire condamner à sa place.
Sentant la présence spirituelle de Myriel, l’ancien bagnard décide d’aller se livrer : mieux vaut être enchaîné physiquement que torturé moralement.

Dans le film, Stéphane, nouveau dans la Brigade de la BAC, porte un regard extérieur et neuf. Il se révoltera notamment face à ses collègues lors de la bavure policière.

Si le réalisateur traite principalement de la violence dans son film, il n’oublie cependant pas de souligner des scènes de communion entre les hommes, comme en filmant la scène d’ouverture du début du film,lorsque la France a gagné la coupe du monde et qu’une foule houleuse chante à l’unisson La Marseillaise. Cette union et cette solidarité transparaissent aussi dans le roman lors des scènes de barricades, Enjolras, Gavroche et les autres qui font partie de l’unisson La Marseillaise. Cette union et cette solidarité transparaissent aussi dans le roman lors des scènes de barricades, Enjolras, Gavroche et les autres qui font partie de l’insurrection des amis de l’A.B.C. chantent La Marseillaise mais elle a encore une dimension révolutionnaire comme les drapeaux rouges qui sont arborés et reste encore loin d’être adoptée comme l’hymne national. A un moment du film, il y a une allusion à justement à la chanson de Gavroche qu’il chante en ramassant les balles « je suis tombé par terre… » les paroles sont si connues que l’on n’a pas besoin d’en rajouter plus. C’est aussi aux barricades qu’Eponine va se sacrifier pour sauver Marius de la mort et lui donner finalement la lettre jalousement gardée de Cosette. C’est Valjean qui va sauver Marius et Javert de la mort de la barricade. Toute cette solidarité n’existe que dans ces moments exceptionnels.

Le réalisateur montre aussi bien les tensions dans la Brigade qu’avec la population. Il semble s’être inspiré de La Haine de Mathieu Kassovitz (1995), donc nous montre la violence, notamment entre les policiers et les jeunes.
On voit les policiers, dont un plus particulièrement harceler des jeunes, garçons et même filles : serait-ce une façon de désigner la police comme une sorte de Javert persécuteur ?

Le film se termine par une confrontation dont on ne connaîtra pas la fin entre le jeune garçon abîmé lors de la bavure, qui tient à la main une torche allumée et fait face à l’un des policiers de la BAC. L’image s’obscurcit, et s’affiche la citation suivante extraite du roman :

« Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni de mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. » (1ère partie, livre 5e , III, tome I de l’édition Pocket classiques, p. 189).
Mais quel est le message du réalisateur en nous laissant sur l’image de l’enfant portant une torche brûlante ?
Il peut aussi bien en faire une arme et en la lançant tuer le policier, voire d’autres personnes, et donc virer vers le mal, ou alors voir en cette torche la lumière du Bien comme Valjean dans les chandeliers en argent et alors se tourner vers l’avenir.

Les Misérables : la réception

Les Misérables, contrairement aux romans de l’époque n’a pas été diffusé en roman-feuilleton. Victor Hugo condamnait la censure de la presse mais a cependant désiré que son œuvre soit publiée dans un format bon marché pour qu’elle reste accessible.
Les éditions des Misérables seront diffusés en même temps dans l’Europe entière dès 1862. Le succès public sera phénoménal. On connaît maintenant le succès incroyable de cette œuvre qui est l’une des plus adaptées au monde, sous toutes les formes: comédies musicales, théâtre, films, dessins animés, téléfilms.
Le film, montrant la violence et les trafics dans Montfermeil, a été perçu au Festival de Cannes 2019 comme un événement coup de poing et a reçu le Prix du Jury. Les Misérables représentera la France aux Oscars. Le film est déjà vendu dans plus de cinquante pays.
Le jeune réalisateur de Montfermeil marcherait-il comme Victor Hugo vers la gloire ?
Les Misérables, en tout cas, un titre qui qui a contribué au succès et à la diffusion du film.