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Yoroï : Regarde comme il est beau

Mais c’est quoi ce film de super-héros loufoque qui semble sortir tout droit du puits à navets ? On a déjà eu notre dose avec Atoman, non ? Ah, on me chuchote à l’oreille que non, tout va bien. Yoroï est juste un sacré bon film !

Jour Meilleur

La comparaison avec Atoman est percutante, dans un sens. Deux artistes venus de la musique qui s’essaient au cinéma : l’analogie a de quoi intriguer. À quelques détails près, toutefois. Si « l’Artiste » s’est lamentablement vautré dans son premier essai (et prions pour que ce soit le dernier…), Orelsan, lui, avait créé la surprise avec Comment c’est loin, film coécrit et réalisé par ses soins. La ressemblance pourrait même aller plus loin entre les deux œuvres : leurs affiches, notamment, rappellent celles des films de super-héros.
Mais la comparaison s’arrête là, tant Yoroï incarne tout ce qu’Atoman n’a pas su être. Non seulement le film de David Tomaszewski se révèle d’une qualité infiniment supérieure, mais il surpasse aussi une large part des comédies et comédies d’action produites ces dernières années.

Comme quoi, porter un projet avec le cœur finit toujours par payer. C’est d’ailleurs ce qui transpire de chaque plan de Yoroï : un amour inconditionnel pour le public d’Orelsan, pour le Japon et pour le cinéma d’arts martiaux. Contrairement à ce que son marketing ou son esthétique pourraient laisser croire, Yoroï n’a rien d’un film de super-héros. Porté par la plume toujours aussi affûtée d’Aurélien Cotentin, le récit s’impose comme une œuvre introspective et intimiste. À l’image de Comment c’est loin, le rappeur y joue son propre rôle, entre fiction et miroir. Célébrité, réseaux, société, paternité, responsabilité — autant de thèmes qui traversent ce long-métrage de 1h46, à la fois percutant et inventif. On y découvre un artiste fatigué, anxieux, tiraillé entre la peur et l’impatience de devenir père. Papa depuis 2023, Orelsan puise dans ses émotions les plus sincères pour confronter son personnage — et lui-même — à ses démons… et pas toujours les siens.

Du propre !

Oui, Orel porte une armure. Non, il ne s’en servira pas pour tirer des rayons laser ni pour voler. Elle ne le protège même pas vraiment. Parce que cette armure, ce n’est pas un costume de super-héros : c’est un fardeau, une malédiction. Chaque nuit, les conflits intérieurs du rappeur prennent forme sous les traits de yōkai, bien décidés à lui faire la peau et toujours plus nombreux. Une idée de base déjà intéressante, qui gagne en profondeur au fil du film. Son épouse fictive Nanako, incarnée avec justesse par Clara Choï, apporte une vraie respiration d’humanité et de bad-ass attitude, disons-le. Les dialogues claquent. L’équilibre entre drame, sérieux et comédie fonctionne à merveille. On se dit que parvenir à une telle maîtrise, en si peu de films, c’est franchement rare.

Quant à Orelsan, il s’en sort avec les honneurs : son timbre traînant, son air un peu paumé, ses mimiques désarmantes — tout concourt à ce charme unique, capable de transformer certaines scènes en purs éclats de rire. Et dit comme ça, on pourrait y voir un syndrome William Lebghil dans Les Nouvelles Aventures d’Aladin, qui sauve des dialogues écrits avec les pieds. Non, les dialogues aussi sont géniaux.

Mais ce qui étonne et bluffe dans Yoroï, c’est la tronche générale de l’œuvre. Parce que, bon, on le sait depuis des lustres qu’Orelsan est capable de sortir de superbes textes. En revanche, personne ne s’attendait à ce que David Tomaszewski propose un premier long-métrage aussi réussi sur la partie technique et la réalisation. Les scènes d’action, en plus d’être superbement chorégraphiées, sont impeccablement filmées.
Si les effets spéciaux ne sont pas toujours excellents — mais jamais laids — la photographie est réellement soignée, particulièrement dans un climax sensationnel qui jongle entre rêve et réalité. Les amoureux du Japon (dont l’auteur de ces lignes) se régaleront devant les très nombreuses références visuelles aux mythes et au folklore japonais.

Yoroï excelle dans sa générosité, toujours pertinente. Les messages sont là, tout comme la justesse et la pertinence des critiques sociales si chères à Orel. Et que dire des nouveaux morceaux ? Composés et écrits pour le film, ils devraient sans mal exploser une fois disponibles sur les plateformes. Un quasi sans faute, donc, si on oublie les deux ou trois vilains effets spéciaux…

Yoroï : bande-annonce

Yoroï : fiche technique

Réalisation : David Tomaszewski
Scénario : David Tomaszewski, Orelsan
Interprètes : Aurélien Cotentin (Orelsan), Clara Choï, Nanako, Alice Yanagida, Kazuya Tanabe, Skread, Ablaye, Yôko Narahashi, Hiromi Komorita
Photographie : Antoine Sanier
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Montage : Florent Vassault
Son : Martin Lanot
Décors : David Bersanetti, Shinsuke Kojima
Musique : Eddie Purple, Orelsan, Phazz, Skread
Producteurs : Ablaye, Clément Cotentin, Julien Deris, David Gauquié et Skread
Sociétés de production : Attita, Cinéfrance Studios
Société de distribution : Sony Pictures Entertainment France
Pays de production : France
Durée : 1h50
Genre : Action, Aventure, Fantastique
Date de sortie : 29 octobre 2025

Note des lecteurs22 Notes
4

Little Trouble Girls : la tentation des sens dans un corps catholique

Little Trouble Girls n’est pas un énième récit d’initiation, mais un oratorio charnel où chaque plan palpite. Urška Djukić y filme l’adolescence comme un vertige : celui de Lucia, 16 ans, élevée dans le catholicisme le plus austère, qui découvre son corps en même temps que le monde. Entre chœurs sacrés et mystères interdits, la réalisatrice esquisse une géographie du désir à fleur de peau. On pense à Bresson, à Dumont, mais Djukić invente sa propre langue, pudique et enflammée. Un film rare, qui trouble autant qu’il émeut.

Dans un film-poème sensuel et précis, Little Trouble Girls, prix FIPRESCI Berlin et Grand Prix du Jury aux Arcs Film Festival en 2025, Urška Djukić met en scène, avec une maîtrise lyrique, les premières tentations et les premiers émois sexuels d’une jeune fille pieuse, Lucia, élevée dans une culture catholique austère.

Le cantique de la peau 

Il est beaucoup question de peau, de visages et de regards dans ce film de la réalisatrice slovène (multiprimée pour son film d’animation La vie sexuelle de Mamie), offrant au film un climat narratif original et performatif. Reprenant la matrice des récits d’initiation de « la jeune fille », sorte d’incarnation de la Vierge Marie (ici Lucia, interprétée avec grâce par Sara Sofija Ostan), qui peuplent le cinéma, Urška Djukić situe son récit à hauteur de cou, de gorge, de lèvres nues ou peintes, et de voix frémissantes propices à nous faire ressentir le trouble et le vertige des sens que constitue la découverte de la sexualité.

Ce qui marque le style de Little Trouble Girls, c’est cette sensualité sonore, cette délicatesse du regard posé sur son héroïne, mise à l’épreuve d’autres regards perturbateurs (ceux de sa propre mère prude, d’un groupe de filles plus délurées et affranchies rencontrées à la chorale de son école catholique, celui du chef de chœur réprobateur, et enfin celui d’un ouvrier christique).

Il y a une grammaire du frémissement : des cadres serrés sur les nuques, des lèvres qui hésitent à se peindre, des regards qui glissent comme des prières ou des offenses. La chorale n’est plus un décor, mais l’écho d’une partition intérieure que Lucia commence à réécrire.

Quand le corps frémit

Contre l’éducation très rigide qu’elle a reçue et le climat sentencieux de la chorale, le visage et le corps de Lucia s’éveillent à son devenir femme non réglée (elle-même a 16 ans et toujours pas ses règles, ce qui provoque les railleries de ses camarades), contribuant à faire de cette œuvre un cinéma pudique et enflammé, retenu et sans cesse sur le qui-vive des émotions de son héroïne.

Il y a une grammaire du frémissement : des cadres serrés sur les nuques, des lèvres qui hésitent à se peindre, des regards qui glissent comme des prières ou des offenses. La chorale n’est plus un décor, mais l’écho d’une partition intérieure que Lucia commence à réécrire.

Chœur sacré, désir profane

Dans une tension subtile et permanente entre les scènes de chœur et la montée progressive du désir chez Lucia, Little Trouble Girls avance dans ce dilemme entre le choix du toucher de Dieu ou du toucher des corps. Avec des partis pris métaphoriques parfois clichés et inutiles, mais une beauté et un tact toujours présents, le film convoque de loin en loin les « Jeanne » de Bresson et surtout, avec moins d’âpreté, quelque chose de L’Hadewijch de Bruno Dumont.

Surtout, une scène au milieu du film saisit et vient tendre regards et désirs : celle où Lucia observe et dévisage un ouvrier se baignant nu dans un lac. Filmée dans la sidération réciproque, Little Trouble Girls trouve ici son point d’acmé, de beauté contemplative, et place Urška Djukić parmi les talents émergents à suivre.

Djukić ne juge jamais, ne souligne pas. Elle filme comme on touche une reliure ancienneavec respect, mais sans fétichisme. Son film n’est ni un réquisitoire contre la religion, ni un plaidoyer pour la transgression. C’est l’exploration d’un seuil : celui où le corps devient langage, où la foi se mue en quête, où une jeune fille cesse d’être un personnage pour devenir elle-même.

Little Trouble Girls – bande-annonce

Little Trouble Girls – fiche technique

Titre original : Kaj Ti Je Deklica
Réalisation : Urška Djukić
Scénario : Urška Djukić, Maria Bohr
Interprètes : Jara Sofija Ostan, Mina Švajger, Saša Tabaković, Nataša Burger, Staša Popović, Mateja Strle
Photographie : Lev Predan Kowarski
Décors : Vasja Kokelj
Costumes : Gilda Venturini
Maquillage : Eva Uršič
Design sonore : Julij Zornik
Mixage son : Ivan Antić
Montage : Vlado Gojun
Musique : Kranjcan Lojze
Producteurs : Jožko Rutar, Miha Černec
Sociétés de production : SPOK Films
Co-production : Staragara, 365 Films, Non-Aligned Films, Nosorogi, OINK
Production associée : Sister Productions
Pays de production : Slovénie, Italie, Croatie, Serbie
Distribution France : ASC Distribution
Durée : 1h29
Genre : Drame
Date de sortie : 11 mars 2026

Kaamelott – Deuxième Volet [partie 1] est semi-croustillant

Cinq années après Kaamelott – Premier Volet, Alexandre Astier nous offre la suite tant attendue. Et, malgré quelques difficultés à créer un récit passionnant sur la durée, Kaamelott : Deuxième Volet, Partie 1 est une belle réussite qui plaira sans nul doute aux chevaliers aguerris et fidèles à la série. Mais le projet trouvera-t-il grâce aux yeux des paysans qui ne suivaient la quête du Graal que de loin ? C’est moins sûr…

Il faut dire que Kaamelott, pour beaucoup — et je m’inclus dans le lot —, c’est plus qu’une série : c’est le Graal. Vingt ans que l’univers d’Alexandre Astier nous balade entre fous rires et coups de poignard. Parce que, honnêtement, quelle saga ! Quels personnages ! Tous insupportables et pourtant terriblement humains. Ces dialogues affûtés, ce sens du rythme, ce mélange d’absurde et de gravité… Astier a su faire d’un roi dépressif un héros tragique. Et comment oublier ce moment, en fin de saison 5, où Arthur, à bout, tente d’en finir ? Un suicide raté, certes, mais un sommet d’émotion. Voilà sans doute la vraie magie de Kaamelott : derrière la vanne et la table ronde, une humanité désarmante, qu’on n’a jamais cessé de suivre. Virage étendu dans la sixième et dernière saison de la série, essentiellement sous forme de flashbacks, à l’exception du dernier épisode qui plaçait les pions pour la trilogie à venir au cinéma.

Deux parties pour le deuxième volet, après six livres et… wouah

Difficile de juger l’intrigue de Kaamelott 2, lui-même… coupé en deux. Oui, je sais, les films en deux parties, on pensait la mode enterrée avec Hunger Games : La Révolte – Partie 2 en 2015. Eh bien non. Astier n’est pas le seul à reprendre cette idée que tout le monde déteste. Après Les Trois Mousquetaires, Dune ou bientôt 28 ans plus tard, on commence à être habitués… mais ça ne marche pas toujours. Parce que si Dune et 28 ans plus tard réussissaient à livrer un film complet, on se souvient encore du naufrage des Trois Mousquetaires : D’Artagnan et de son pathétique “À suivre” sur fond noir. KV2P1 (ne me faites pas écrire le titre en entier, je vous en prie) a au moins la décence de ne pas faire ça. Mais franchement… la fin est plate. Pas de cliffhanger digne de ce nom, pas de résolution pour les intrigues principales. On sort de la salle frustré, à se dire « et maintenant ? » — et il faudra attendre plus d’un an pour la suite. Sérieusement, c’est cruel.

On parlait de Kaamelott : Premier Volet comme d’un film d’exposition, posant ses pions et installant ses intrigues pour l’ensemble de la trilogie. Ici, difficile de sortir de cette Partie 1 sans avoir le sentiment de regarder un film de transition, alors que la saga cinématographique en est déjà à la moitié (si le troisième volet se fait d’une seule traite…). Non, Alexandre Astier ne fait pas dans la dentelle : il propose une œuvre en deux parties dans sa forme la plus brute. Heureusement, l’histoire reste loin d’être ennuyeuse — surtout pour ceux qui ont suivi la lente évolution des personnages depuis la première saison. Kaamelott au cinéma, c’est avant tout l’aboutissement d’une saga qui s’est étalée sur des années : se jeter dedans sans un minimum de contexte, c’est se condamner à être laissé sur la touche. Au cœur du récit, un homme dépassé par les ambitions démesurées qu’on lui a collées dès sa naissance, et les vies de ceux qui l’entourent, pour le meilleur (un peu) et pour le pire (beaucoup).

Pays de Galles indépendant !

Inutile de retarder un sujet important : Perceval, incarné par Franck Pitiot, est absent. Non, ce n’est pas un coup marketing. Non, il n’y a pas de surprise. Le meilleur personnage de Kaamelott (avec Léodagan) manque à l’appel, suite à un différend artistique avec Alexandre Astier sur l’écriture du Chevalier de Provence. S’il n’exclut pas un retour pour la conclusion, force est de constater que cette absence pèse sur le récit. Le premier à en souffrir, c’est Karadoc, qui se retrouve avec une quête jusqu’ici guère passionnante. Et, forcément, quand une intrigue peine à captiver, le rythme global de l’œuvre s’en ressent. Les nouveaux venus du premier volet — dont une partie sont les enfants d’Alexandre Astier — ont eux aussi du mal à se faire une place dans cette multitude de personnages qui circulent dans tous les sens. Tout se jouera dans la seconde partie, donc.

Vu d’ici, Astier semble nous avoir donné plus de graines à manger que de bons morceaux de gras. Fort heureusement, la génération de dépressifs attendra, puisqu’on va attaquer les nombreuses qualités de ce Kaamelott : Deuxième Volet – Partie 1. Oui, toutes les intrigues ne se valent pas, mais certaines sont à pleurer de rire, quand d’autres tirent leur intérêt de leur portée dramatique. Certains reprochaient au premier volet de s’éloigner de l’ADN de la saga, renonçant aux dialogues vifs et acérés qui ont fait sa renommée. Ici, on revient à la belle époque, avec de très nombreux enchaînements de répliques savoureuses et toujours magnifiquement prononcées. Alexandre Astier voit l’humour comme une musique, et la partition de cette suite joue de nouveau dans la grande salle. La comparaison avec la musique ne s’arrête pas là : son chef d’orchestre étant lui-même de nouveau derrière la bande originale du film, toujours réussie.

Y a beau geste

Les personnages sont revenus à leur place habituelle et les joutes ne reprennent que de plus belle. Encore une fois, une attache avec les personnages est nécessaire, au moins un minimum, pour comprendre et apprécier les piques de Dame Séli ou les chamailleries entre Merlin et Elias. Mais c’est aussi la partie plus touchante que l’on retient, entre Arthur et Guenièvre. Pour le reste, on alterne entre comique de situation parfois un poil lourdingue, mais jamais raté. On retiendra une ou deux scènes dont on discutera de l’intérêt, mais là encore, elles trouveront peut-être tout leur sens l’année prochaine. Pour le reste, oui, ce second volet est franchement drôle, bien plus que le premier. Heureusement d’ailleurs, parce que pour tout ce qui est mise en scène… on en a gros.

Si Alexandre Astier est un excellent dialoguiste, directeur d’acteurs et compositeur, il n’est pas un grand réalisateur. Attention, cela ne veut pas dire que le projet ne ressemble pas à un film. Il y ressemble, oui. Mais on saluera surtout les superbes décors, costumes, maquillages et quelques panoramas absolument magnifiques. Pour le reste, fidèle à l’esprit Kaamelott, le film mise presque exclusivement sur les champs/contre-champs, avec très peu d’idées de mise en scène vraiment inspirées. Cependant, rien à l’écran ne permet de se laisser complètement emporter… en attendant l’année prochaine ? Le film repose entièrement sur ses personnages et son humour, et il faut y adhérer pour que ça fonctionne. Les fans de Kaamelott aimeront, les passionnés de cinéma moins. Finalement, on ne fera que conseiller d’aller voir le projet, à condition de s’y connaître un minimum… si vous ne voulez pas vous sentir exploités bon gré mal gré pour arriver sur la fin.

Kaamelott – Deuxième Volet [partie 1] – bande-annonce

Kaamelott – Deuxième Volet [partie 1] – fiche technique

Réalisation : Alexandre Astier
Scénario : Alexandre Astier
Interprètes : Alexandre Astier, Anne Girouard, Jean-Christophe Hembert, Thomas Cousseau, Lionnel Astier, Joëlle Sevilla, Jacques Chambon, Nicolas Gabion, Guillaume Gallienne, Virginie Ledoyen, Carlo Brandt, Christian Clavier
Première assistante réalisateur : Isis Bonfanti
Photographie : Jean-Marie Dreujou
Montage : Alexandre Astier
Décors : Philippe Chiffre
Costumes : Marylin Fitoussi
Son : Rémi Daru, François-Joseph Hors
Régie : Philippe Le Forestier
Directeur de production : Henry Le Turc
Directrice de postproduction : Astrid Lecardonnel
Musique : Alexandre Astier
Producteurs : Alexandre Astier, Agathe Sofer
Sociétés de production : Regular Production
Pays de production : France
Société de distribution : SND – GROUPE M6
Durée : 2h18
Genre : Aventure, Comédie, Historique
Date de sortie sur Netflix : 22 octobre 2025

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Kaamelott – Deuxième Volet [partie 1] est semi-croustillant
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3

Smashing Machine : Frappé, mais pas touché

Avec Smashing Machine, Benny Safdie s’aventure en solo pour dresser le portrait de Mark Kerr, lutteur mythique du MMA, incarné ici par un Dwayne Johnson étonnamment contenu. Fidèle à son approche documentaire, le cinéaste capte la brutalité du corps et la pression psychologique du combat avec une intensité certaine. Pourtant, derrière la sueur, les impacts et les silences, le film peine à dégager une véritable charge émotionnelle. Il impressionne, mais ne bouleverse jamais.

Les frères Safdie ont toujours cultivé un cinéma nerveux, collé aux corps et aux nerfs à vif, tels Scorsese et Friedkin à leur apogée. Good Time et Uncut Gems l’ont prouvé. Leur force réside dans cette manière de faire vibrer le spectateur avec des récits tendus à l’extrême, où chaque seconde peut faire basculer le destin des personnages. Mais au-delà du chaos urbain, leur cinéma est aussi traversé par une fascination pour le langage du corps et les tensions psychologiques qu’il révèle. Le sport devient alors un champ d’étude idéal : une arène où se croisent douleurs enfouies, egos brisés et illusions de contrôle.

La séparation artistique des deux frères en 2024 a marqué une nouvelle étape. Tandis que Josh s’attarde sur le pongiste (joueur de ping-pong) fantasque Marty Reisman avec Marty Supreme (interprété par Timothée Chalamet), Benny choisit l’octogone du MMA (pour arts martiaux mixtes) et s’intéresse à Mark Kerr, alias « The Smashing Machine ». Un colosse au sommet du monde, rattrapé par ses démons, et ici, mis à nu sous le regard d’un cinéaste qui cherche plus à révéler qu’à glorifier.

Full contact, zero damage

Le film se concentre sur trois années charnières de la carrière de Kerr, à la fin des années 90, quand l’UFC émerge d’un monde quasi clandestin (on pense à Bloodsport) pour devenir un spectacle total d’un bout à l’autre du monde. Mais loin de s’en tenir au parcours classique « ascension/chute/rédemption », Benny Safdie s’intéresse à la fracture intérieure. Mark Kerr n’est pas seulement un bulldozer surentraîné. C’est un homme scindé entre sa brutalité fonctionnelle et sa sensibilité dissimulée, entre la cage et le foyer.

Dwayne Johnson, souvent cantonné aux rôles musclés et caricaturaux, trouve ici un contre-emploi salutaire. Plus que de le transformer, Safdie l’amène à « ralentir », dans son corps, dans sa parole et dans sa violence. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une voix-off de Kerr, qui décrit la déconnexion entre l’animal en lui et l’humain qu’il tente de préserver. Ce double registre, le film tente de le maintenir tout du long, mais sans toujours en exploiter toute la richesse dramatique.

La retenue du film est à double tranchant. D’un côté, elle évite l’écueil du sensationnalisme ; de l’autre, elle bride les émotions. Si la cage devient le théâtre d’une tension bien captée, les moments d’intimité, eux, peinent à vibrer. Le couple Kerr / Dawn Staples (Emily Blunt) illustre cette limite. Leurs disputes sont répétitives, parfois mécaniques, et n’apportent ni profondeur psychologique, ni véritable enjeu dramatique. Blunt, pourtant irréprochable, hérite d’un rôle trop fonctionnel, presque sacrificiel, destiné à révéler les failles du protagoniste sans exister par elle-même.

Leur relation tourne en rond, entre éclats de voix et silences amers, sans qu’un véritable arc narratif ne s’installe. À vouloir montrer un couple au bord de la rupture, Safdie finit par en diluer toute la tension. Résultat : ni conflit marquant, ni émotion durable. Même la musique de Nala Sinephro, bien que pensée pour créer un climat flottant, devient trop envahissante et trop illustrative, comme si elle tentait de compenser l’émotion manquante à l’image.

À vos Mark

Là où le film retrouve un vrai souffle, c’est dans la relation entre Mark Kerr et son ami et rival Mark Coleman (interprété avec justesse par Ryan Bader, véritable combattant de MMA). Leur complicité, nourrie de respect et de douleur partagée, donne lieu à quelques scènes plus habitées, notamment dans le dernier tiers du film, à l’occasion de leur passage par la Pride Fighting Championships à Tokyo. Dans ces moments-là, le film retrouve sa force d’évocation, entre regards muets et corps usés. Cette relation fraternelle offre aussi à Dwayne Johnson une respiration dans son jeu, plus sobre, plus investi. En retour, on y devine ce que le film aurait pu être s’il avait davantage misé sur cette vulnérabilité partagée, plutôt que de saupoudrer la dimension psychologique d’un vernis trop timide.

Smashing Machine n’est pas un film raté, loin de là. Il est même souvent précis dans sa mise en scène, soigné dans sa photographie, respectueux dans son approche. Mais il est aussi un film frileux, qui frôle l’idolâtrie sans oser l’assumer pleinement, et qui s’éloigne de l’âpreté de ses sujets (la dépendance, l’usure, la perte de soi) au moment où il devrait s’y enfoncer. Il montre beaucoup, mais fait peu ressentir. De même, la structure est proche du documentaire de John Hyams, sorti en 2002, The Smashing Machine: The Life and Times of Extreme Fighter Mark Kerr. Ce qui peut expliquer un manque d’emphase avec un sujet ultra-documenté et qui manque d’investir son élan lyrique.

Reste une révélation : celle de Dwayne Johnson, capable – enfin – d’exprimer autre chose que de l’ironie ou de la puissance caricaturale. Une des raisons qui pourrait également expliquer le manque d’engouement autour de ce biopic assez banal. L’avenir de The Rock semble toutefois s’ouvrir à un cinéma d’auteur plus exigeant, loin des carcans hollywoodiens. On le retrouvera bientôt dans un projet dirigé par Darren Aronofsky, avant de recroiser Benny Safdie dans l’adaptation du roman Lizard Music. Peut-être une autre étape dans une mue que Smashing Machine n’aura pas totalement réussie, mais aura au moins amorcée.

Smashing Machine – bande-annonce

Smashing Machine – fiche technique

Titre original : The Smashing Machine
Réalisation et scénario : Benny Safdie
Interprètes : Dwayne Johnson, Emily Blunt, Lyndsey Gavin, Ryan Bader, Oleksandr Usyk, Satoshi Ishii, Bas Rutten
Photographie : Maceo Bishop
Direction artistique : James Chinlund
Costumes : Heidi Bivens
Montage : Benny Safdie
Musique : Nala Sinephro
Producteurs : Benny Safdie, Eli Bush, Beau Flynn, Dany Garcia, Hiram Garcia, Dwayne Johnson, David Koplan
Sociétés de production : A24, Flynn Picture Company, Magnetic Fields Entertainment, Out for the Count, Seven Bucks Productions
Société de distribution : Zinc.
Pays de production : États-Unis
Durée : 2h03
Genre : Biopic, Drame
Date de sortie : 29 octobre 2025

Smashing Machine : Frappé, mais pas touché
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2.5

A House of Dynamite : puissance et impuissance

Lorsqu’un film catastrophe ou d’horreur se dépouille peu à peu de sa stylisation pour être ramené à une réalité tangible et brûlante d’actualité, cela donne A House of Dynamite. Kathryn Bigelow sait y faire avec ce type de récit à haute tension, où elle déconstruit le mythe de la puissance américaine et l’illusion du contrôle avec une précision chirurgicale. Elle conserve une approche chorale et politique, injectant autant d’adrénaline que de réflexion sur un monde au bord de l’anéantissement.

Une maison bâtie sur la peur

Dès ses débuts, Bigelow s’impose comme une cinéaste audacieuse, capable de mêler la rigueur du film d’action à une réflexion métaphysique sur la violence, le pouvoir et les mythes fondateurs des États-Unis. Avec Blue Steel et Point Break, dans les années 1990, elle s’approprie des genres traditionnellement masculins pour y introduire une dimension existentielle : la quête d’adrénaline devient le miroir d’un besoin d’absolu, où maîtrise et transgression se confondent. Sa mise en scène physique, sensorielle et tendue révèle déjà les zones de fragilité du héros américain et l’ambiguïté d’une société fascinée par la puissance autant qu’elle en est prisonnière.

Cette tension entre contrôle et chaos trouve une résonance nouvelle dans ses œuvres plus récentes, où la stylisation s’efface au profit d’un réalisme politique et moral. K-19 : le piège des profondeurs aborde pour la première fois la peur nucléaire et les logiques de sacrifice propres aux grandes puissances militaires, interrogeant la responsabilité humaine face à la machine de guerre. Ce questionnement s’affine dans Démineurs, Zero Dark Thirty ou Detroit, où Bigelow adopte une approche quasi documentaire pour disséquer les crises morales et institutionnelles de l’Amérique contemporaine.

Son dernier film, A House of Dynamite, prolonge cette réflexion à l’échelle planétaire. En décrivant la gestion d’une menace nucléaire imminente, la cinéaste confronte le spectateur à l’illusion d’une sécurité mondiale fondée sur la dissuasion et la peur. Le film dialogue implicitement avec Oppenheimer : là où Nolan retraçait la culpabilité du créateur, Bigelow s’attache à révéler la responsabilité du système. Une humanité entière vit ainsi « dans une maison de dynamite », consciente du danger mais incapable de s’en détourner. Tous deux dressent un même constat, et une même mise en garde, face à la résurgence des tensions nucléaires et à la fragilité d’un équilibre mondial toujours prêt à s’embraser.

Anatomie d’un chaos institutionnel

Tout commence par une routine protocolaire : une responsable des opérations de crise (Rebecca Ferguson) franchit les portes de la Maison-Blanche, abandonnant sa vie privée — et ses chaussures confortables — à l’extérieur de la salle de crise, active 24h/24. Ici, rien n’est laissé au hasard, pas même les apparences. Bigelow prend soin d’en faire un symbole : celui d’une machine administrative obsédée par le protocole, que la réalisatrice viendra peu à peu fissurer.

La mise en scène, nerveuse et précise, évoque la mini-série Chernobyl. Les plans, souvent brefs, isolent les gestes et les regards, conférant au récit un tempo d’urgence, alors même que les corps restent statiques : visages tendus devant des écrans, oreilles collées à un téléphone, visio-conférences interminables où s’annonce la trajectoire d’un missile qui, cette fois, n’est pas un exercice. L’impact est connu, mais rien ne semble pouvoir stopper l’épée de Damoclès qui menace de s’abattre. Ce réalisme étouffant engendre une peur froide, d’autant plus puissante qu’elle semble crédible.

Bigelow ancre la peur dans les données chiffrées : chaque minute avant l’impact, chaque probabilité de réussite, chaque estimation du nombre de victimes alimente la tension psychologique autant que le protocole administratif. Ces chiffres, censés rationaliser l’événement, deviennent paradoxalement des déclencheurs d’angoisse, tant pour les personnages que pour le spectateur. Le film transforme alors la logique bureaucratique de la quantification en machine à produire de la peur. Un langage froid qui mesure la catastrophe sans jamais la contenir.

Par ailleurs, la narration adopte un dispositif proche de Rashōmon, non pour brouiller le récit mais pour le densifier, en multipliant les points de vue sur une même situation : celle d’un pays paralysé par la peur, où la véritable arme dissuasive devient l’incapacité d’agir. Là où d’autres films récents – Le Dernier Duel, Évanouis – s’épuisaient dans la répétition, Bigelow maîtrise l’art de la fragmentation. Chaque version du récit révèle une nouvelle mesure de l’impuissance collective, une autre manière de voir l’Amérique se décomposer sous le poids de ses certitudes : sa confiance aveugle dans la technologie, sa hiérarchie militaire, ou son rapport quasi mystique à la notion de contrôle.

Un monde dans l’attente

A House of Dynamite se déploie alors en chapitres, relançant sans cesse le compte à rebours du chaos, jusqu’à ce que tranche le président (Idris Elba), maintes fois représenté de manière spectrale sous l’acronyme POTUS. En ancrant l’action uniquement sur le sol américain, la réalisatrice déconstruit l’imaginaire national : reliques patrimoniales, symboles historiques, reconstitution d’une bataille de Gettysburg en parallèle d’une possible fin du monde, comme si nous nous rapprochions de la destinée des dinosaures. Cette juxtaposition entre mémoire et apocalypse souligne le paradoxe d’un pays qui se pense invincible tout en rejouant sans cesse les traumas de son histoire.

Le film avance comme une spirale où chaque protocole, chaque décision semble dérisoire. Les dialogues rappellent parfois Le Chant du loup d’Antonin Baudry : la spéculation, la confiance, le doute s’entrechoquent dans une mécanique où l’erreur humaine devient inévitable. Peu à peu, les personnages cessent d’être des figures de pouvoir pour redevenir des êtres vulnérables, submergés par l’incertitude. Bigelow filme ce glissement sans emphase, préférant la tension à l’explosion, la lucidité à la panique. Et c’est là que réside la vraie puissance du film : dans cette impuissance assumée. En refusant le spectaculaire, la réalisatrice gagne en cohérence et en radicalité. A House of Dynamite ne cherche pas à terrifier par la destruction, mais par la conscience aiguë de notre fragilité.

Privé d’une sortie en salle en France, le film trouve paradoxalement sa juste place sur Netflix, plateforme de la diffusion mondiale et de la simultanéité. Dix-huit minutes de tension suspendue suffisent à faire de cette œuvre un miroir de notre époque : hyperconnectée, surexposée, mais incapable d’échapper au danger qu’elle génère. Dans cette maison de dynamite qu’est notre monde contemporain, Bigelow ne filme pas seulement la peur, elle filme l’attente. Celle d’une déflagration, peut-être inévitable, que seul le cinéma semble encore pouvoir retarder.

A House of Dynamite – bande-annonce

A House of Dynamite – fiche technique

Réalisation : Kathryn Bigelow
Scénario : Noah Oppenheim
Interprètes : Idris Elba, Rebecca Ferguson, Gabriel Basso, Jared Harris, Tracy Letts, Anthony Ramos, Moses Ingram, Jonah Hauer-King, Greta Lee, Jason Clarke
Photographie : Barry Ackroyd
Montage : Kirk Baxter
Décors : Jeremy Hindle
Costumes : Sarah Edwards
Son : Paul N. J. Ottosson
Musique : Volker Bertelmann
Production : First Light Pictures (Kathryn Bigelow), Kingsgate Films (Greg Shapiro), Prologue Entertainment (Noah Oppenheim)
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Netflix
Durée : 1h52
Genre : Thriller
Date de sortie sur Netflix : 24 octobre 2025

A House of Dynamite : puissance et impuissance
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4

The Thrifting : le retour de Norman par Thibault Leclercq de LAIKA

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À l’occasion des 20 ans du studio portlandais LAIKA, le Festival Lumière 2025 a célébré l’art de l’animation en volume. Deux figures majeures étaient présentes : Travis Knight (Kubo et l’Armure magique), PDG et réalisateur du studio, et le Britannique Sam Fell (Chicken Run : La Menace nuggets), animateur chez Aardman et coréalisateur en 2012 de L’Étrange Pouvoir de Norman avec Chris Butler. Ce train fantôme, devenu culte outre-Atlantique, était, en plus d’une comédie fantasmagorique soignée, une belle proposition artisanale. Aussi, Paranorman (son titre original) était une petite révolution sur le plan technologique : le premier en stop-motion à utiliser l’impression 3D en couleur pour les visages de ses protagonistes.

Treize ans plus tard, LAIKA, en collaboration avec Passion Pictures, lui redonne vie avec un court-métrage hommage, ParaNorman: The Thrifting. Écrit par Chris Butler et confié au Français Thibault Leclercq — concepteur de personnages du studio depuis 2018 —, le film s’est dévoilé en avant-première mondiale lors de la projection anniversaire de son grand frère au Festival Lumière.

© LAIKA Studios 2025. All Rights Reserved.
© LAIKA Studios 2025

Synopsis : Lorsque Norman, Courtney et Neil débarquent par inadvertance dans un étrange cabinet de curiosités, le chaos paranormal survient…

Curiosités animées

Issu de l’imaginaire de Chris Butler (qui n’était pas présent à Lyon), L’Étrange Pouvoir de Norman a largement été salué pour sa singularité. Sam Fell et Thibault Leclercq n’ont pas tari d’éloges sur son auteur, honorés d’avoir pu contribuer à un tel univers. Comme il l’a rapporté à Variety, le vétéran de l’animation avait d’abord conçu ParaNorman en 2D avant de le transposer en volume grâce à l’impression 3D. Et lorsque Laika a choisi de ne pas recourir au stop-motion pour The Thrifting, il fallait veiller à préserver son identité graphique, si chère à Butler. De fait, le scénariste et coréalisateur avait lui-même lancé sa carrière en tant qu’artiste de story-board, notamment pour l’animation traditionnelle au sein des studios Disney.

C’est pourquoi Laika s’est naturellement adressée à Thibault Leclercq pour adapter cette nouvelle histoire. Diplômé des Gobelins et de Rubika, le Français — ayant fait ses premiers traits dans l’animation 2D — déploie une esthétique griffonnée, organique et rétro. Un parti pris qu’il a défendu au Festival Lumière, désireux de rendre hommage à la complexité graphique du studio américain avec une hybridation somptueuse entre 2D et 3D. Il faut dire qu’évoquer le rendu du stop-motion par le biais d’effets spéciaux numériques n’était pas chose aisée pour l’équipe de Passion Pictures Paris. Et dans The Thrifting, le pari est brillamment relevé : le dessin prend vie, côtoyant un réalisme saisissant des décors et un subtil nuancier de couleurs. Dans cette boutique, les curiosités s’entremêlent, révélant des clins d’œil à la maison (notamment Coraline) mais aussi au cinéma d’horreur, au cœur de la saison d’Halloween.

Retour d’outre-tombe

À la manière de son aîné L’Étrange Pouvoir de Norman, qui s’ouvrait sur un film de zombies des années 80 avec la musique de Jon Brion façon John Carpenter, The Thrifting célèbre ainsi le cinéma d’horreur. Plus qu’un hommage, c’est une nouvelle exploration de Norman et de ses amis dans le genre. Le magasin d’antiquités Ye Olde Grimporium devient un terrain de jeu efficace (mais attendu), où la douce frayeur de ParaNorman rencontre les grands classiques. De Shining à Ça, le court-métrage s’amuse avec ce lieu hanté où jouets et objets prennent vie. Et bien qu’on prenne plaisir à revivre des scènes ou à deviner les évocations des personnages cultes grâce à un découpage maîtrisé, ce nouveau train fantôme montre aussi ses limites.

Pourtant, le scénario de Chris Butler vise juste : il retrouve, avec une sensibilité intacte, cette faculté qui permet à Norman de converser avec les morts n’ayant pas achevé leur existence. C’était là toute la force de L’Étrange Pouvoir de Norman : à Blithe Hollow, la malédiction n’avait qu’une seule origine, une jeune fille sacrifiée et accusée à tort de sorcellerie au XVIIIᵉ siècle. Dans The Thrifting, derrière ce bric-à-brac horrifique, se cache un jeune garçon et sa mère. La curiosité domine, et on aurait apprécié percer davantage leurs secrets, forcément limités par le format court de sept minutes. Au final, une seule pensée domine : revoir Norman un jour dans un long-métrage dédié. Et en attendant, L’Étrange Pouvoir de Norman est à (re)découvrir en version remasterisée 3D, accompagné de The Thrifting, dans les salles du monde entier depuis le 23 octobre 2025.

Bande Annonce – ParaNorman : The Thrifting

Fiche Technique – ParaNorman: The Thrifting

Réalisation : Thibault Leclercq
Scénario : Chris Butler

Production : Laura Mobbs, Daly Chochon & Courtney Taylor Burness

Distribution : LAIKA & Trafalgar Releasing
États-Unis – 2025 – 7 minutes

Avec Brayden Gleave, Anna Kendrick & Finn Wolfhard

Sortie le 23 octobre 2025

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3.5

Le mal sans remords : Serebrennikov signe un film essentiel

Plongée dans les abysses de la conscience criminelle : avec La Disparition de Josef Mengele, Kirill Serebrennikov signe une œuvre cinématographique vertigineuse sur l’impénitence. Critique du film qui explore la psyché du criminel nazi, analyse de la performance d’August Diehl en Mengele et décryptage de la mise en scène entre sobriété hanékienne et rage formelle.

Comment filmer le mal sans complaisance ni facilité ? Avec La Disparition de Josef Mengele, Kirill Serebrennikov relève le défi et signe une œuvre furieusement intelligente sur la fuite et l’impénitence du criminel nazi. Porté par August Diehl, glaçant de froideur fanatique, le film explore l’âme noire d’un homme sans remords, habité jusqu’au bout par l’abjection. Entre éclats formels et sobriété hanékienne, Serebrennikov construit un récit éclaté, multipliant les époques et les visages de Mengele pour mieux saisir l’impossible repentir. Plus qu’un film sur la mémoire, une plongée vertigineuse dans les ténèbres d’une conscience qui refuse de céder.

La Disparition de Josef Mengele : Serebrennikov ou l’art de filmer l’impénitence

Kirill Serebrennikov n’a pas peur des abîmes. Avec La Disparition de Josef Mengele, le cinéaste russe affronte l’une des figures les plus ténébreuses du XXe siècle et signe une œuvre d’une intelligence cinématographique rare, aussi maîtrisée que dérangeante. Le film explore les fuites et la psyché d’un criminel nazi (le « boucher d’Auschwitz » Josef Mengele) habité jusqu’au bout par la froideur de ses convictions.

Une structure en miroir

Comme dans son Hamlet/Fantômes où les visages du prince du Danemark se multipliaient, Serebrennikov fragmente ici la figure de Mengele. Éclaté entre plusieurs époques et lieux – de l’Amérique du Sud à l’Europe –, le récit tisse la chronique d’une disparition qui est aussi celle de toute humanité et compassion. Le noir et blanc, réservé aux années de cavale, alterne avec la couleur des souvenirs d’Auschwitz, créant une œuvre d’une rigueur somptueuse.

August Diehl, ou l’endurance dans le mal

Le comédien allemand, déjà remarqué dans Inglourious Basterds, livre ici la performance de sa carrière.  La force de l’œuvre du metteur en scène russe tient non seulement à sa narration multipliant les époques et sursauts de l’irascibilité d’un être sans pardon  mais aussi à la maestria de l’interprétation d’August Diehl fiévreux de non-contrition, dégoûtant d’avilissement et coléreusement sur-vivant.  Son Mengele est presque banal dans l’abjection. Atrabilaire, mais d’une lucidité glaçante, il incarne l’impensable : l’absence totale de remords. La scène où son fils tente en vain de lui arracher un semblant de regret devient un moment d’une intensité remarquable.

Une mise en scène entre sobriété et rage

Serebrennikov renonce ici aux plans-séquences tourbillonnants de La Fièvre de Petrov pour une esthétique plus hanékienne, nette et toutefois vigoureuse. Même si nous ne sommes pas dans l’ébriété des plans-séquences de La Fièvre de Petrov, ce qui émane de son Mengele est l’énergie de la mise en scène, ses trouvailles visuelles (le noir et blanc pour le récit de cette longue disparition, la couleur pour la réminiscence de sa vie à Auschwitz), et la fureur, l’instinct irréductible de survie de cet homme affreux mais digne, ne renonçant jamais même lorsqu’il est acculé. Chaque plan semble habité par une question : comment un homme peut-il vivre avec ses crimes ?

Plus qu’un film historique, une réflexion sur le fanatisme

Au-delà du cas Mengele, Serebrennikov interroge la persistance des idéologies mortifères. Les scènes où l’ancien médecin d’Auschwitz continue à théoriser sa hiérarchie des races, des années après la guerre, sont parmi les plus terrifiantes. Le mal n’est pas seulement dans les actes, suggère le film, mais dans cette capacité à continuer à croire.

La Disparition de Josef Mengele n’est pas un film facile. Il ne propose ni catharsis ni consolation. C’est une œuvre nécessaire, qui ose regarder en face une vérité dérangeante : le mal peut être ordinaire, tenace, et d’une effrayante banalité.  Nul doute que ce qui  intéresse Serebrennikov est cette endurance dans le mal, cette non-capitulation, cette non-modification des croyances d’un homme vivant le nazisme dans son âme jusqu’à sa mort, rendue ici à travers des scènes d’une rare intensité. 

La Disparition de Josef Mengele : Bande-annonce

La Disparition de Josef Mengele : Fiche technique

  • Titre original : Das Verschwinden des Josef Mengele
  • Réalisateur : Kirill Serebrennikov
  • Scénariste : Kirill Serebrennikov
  • Adaptation : D’après le roman d’Olivier Guez
  • Genre : Drame historique, biographie
  • Durée : 2h16
  • Langue : Allemand, français
  • Nationalité : France, Allemagne, Russie
  • Année de production : 2025
  • Date de sortie en France : 22 octobre 2025
  • Distributeur : Bac Films
  • Distribution : August Diehl, Dana Herfurth, Burghart Klaußner, Friederike Becht, Maximilian Meyer-Bretschneider
  • Photographie : Vladislav Opelyants
  • Musique : Ilya Demutsky
  • Production : CG Cinéma, Lupa Film, Arte France Cinéma, Hype Studios

« M is for Monster » : l’humanité en pièces détachées

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Avec M is for Monster, Talia Dutton redonne vie au mythe de Frankenstein à travers une fable intime et sensorielle sur la perte, l’identité et la tolérance. Publié aux éditions Delcourt dans la collection « Waves », ce roman graphique de 224 pages aborde la science comme un langage de l’amour et du deuil, et rappelle que le véritable miracle n’est pas tant de recréer la vie mais plutôt d’accepter ce qu’elle devient.

Frances et Maura sont jumelles, miroirs l’une de l’autre, deux esprits unis par la passion des sciences. Jusqu’au jour où une expérience tourne mal : Maura meurt, laissant Frances seule face à l’inimaginable. Alors la scientifique se transforme en démiurge. Dans son laboratoire, elle s’acharne à recréer sa sœur. Et un jour, l’impossible se produit : Maura se réveille. Ou plutôt… quelque chose qui lui ressemble.

Ce n’est pas tant la scène de résurrection qui fascine ici – nous la connaissons depuis Mary Shelley, et même Tim Burton l’a revisitée – que ce qui vient après : la lente et douloureuse prise de conscience que la créature n’est pas l’original. Ce que Frances a ramené, c’est M : un être neuf, désorienté, en quête de repères dans un corps et un rôle qui ne lui appartiennent pas. Le spectre de la vraie Maura, apparaissant parfois dans un miroir, l’aide à composer, à tricher, à imiter. Mais plus M tente de ressembler à son modèle, plus elle s’éloigne d’elle-même. Elle est sur une corde raide, hésitant entre authenticité et conformité aux attentes.

Talia Dutton, avec une grande finesse, déplace le centre de gravité du mythe : ici, le monstre n’est plus une créature maudite, mais une personne qui cherche simplement à être aimée pour ce qu’elle est, et non pour ce qu’on attend d’elle. M is for Monster devient alors une allégorie de toutes les identités contrariées, de tous les êtres qui doivent se recomposer pour survivre au regard d’autrui. En cela, l’ouvrage s’inscrit dans la lignée des réinterprétations contemporaines du mythe – nombreuses ces derniers mois – qui déplacent la question de la monstruosité vers celle de la différence, voire de la tolérance.

Le trait de Dutton, épuré et organique, use d’une palette restreinte : des verts délavés, des gris profonds, des blancs laiteux qui semblent flotter dans une atmosphère électrique. Cette gamme chromatique, presque monochrome, évoque à la fois la froideur des laboratoires et la moiteur des cauchemars. Les coutures qui parcourent le corps de M sont quant à elles plus que de simples stigmates : elles deviennent la métaphore, le signe distinctif des liens qui contraignent, des identités qu’on assemble tant bien que mal pour paraître “entière”. 

Mais au-delà de la maîtrise visuelle, ce qui touche, c’est la dimension profondément humaine du récit. Frances, plus proche de la sœur endeuillée que du savant fou, incarne cette part de nous qui voudrait figer l’amour dans la permanence. Son obsession tient à un refus : celui qu’elle exprime face à la mort et au changement. En face, M s’émancipe lentement, à la fois par instinct de survie et par désir d’exister pour elle-même. Ce face-à-face – celui de la créatrice et de la recréée – finit par ressembler à une conversation entre deux parts d’un même être : celle qui s’accroche au passé et celle qui accepte, parce qu’elle la campe, la métamorphose.

En revisitant avec talent Frankenstein, Talia Dutton accomplit ce que Shelley elle-même entrevoyait : que le véritable monstre naît moins de la science que de l’incapacité à aimer. Sa créature, elle, ne réclame pas vengeance mais reconnaissance. Et tout l’ouvrage va s’articuler autour de cela, peut-être même de façon un peu trop convenue. C’est le principal reproche que l’on fera à M is for Monster.

M is for Monster, Talia Dutton
Delcourt, 22 octobre 2025, 224 pages

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3

« La Mécanique » : un acte II où l’engrenage s’enclenche

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Dans ce deuxième tome de La Mécanique, Kevan Stevens et Jef continuent de faire grincer les rouages d’un monde à bout de souffle. Le Major perd pied, les Invisibles affrontent la secte de Ganz, Saphir pactise avec les triades et Vananka est hanté par la disparition d’Isabelle. Tout s’emballe, tout s’épuise. La Mécanique, comme son titre l’indique, ne tourne plus rond.

La cité étouffe sous un soleil toxique, les ruelles grouillent de trafics et de milices improvisées, et la frontière entre ordre et désordre est plus poreuse que jamais. Le maire, figure autoritaire et corrompue, déclenche une vaste opération de « nettoyage » urbain pour éradiquer la nouvelle drogue de synthèse qui ravage la population. En parallèle, sa fille Saphir cherche désespérément son frère disparu, déclenchant une traque où les sentiments n’ont plus cours.

Partant, dans ce tome 2, on continue d’explorer la désintégration du lien social à travers des personnages en perdition, prisonniers d’une société mécanique où la violence est devenue réflexe. Vananka, silhouette tourmentée, erre dans ce cauchemar futuriste à la recherche d’une vérité qui se dérobe sans cesse. L’amour, la foi, même la simple survie constituent rien de plus que des fragments épars dans un système déjà en ruine.

La dystopie est ici une matière vivante, mouvante, presque organique. La ville imaginée par Jef semble respirer par ses égouts et ses néons, suinter par ses façades lépreuses. Ses dessins atteignent un équilibre rare : à la fois d’une précision clinique et d’une brutalité crasse. On pense à Blade Runner pour la densité visuelle, à 1984 pour la paranoïa rampante, à Métal Hurlant pour la rage graphique – mais Jef impose désormais une signature qui lui appartient. Ses planches incarnent la folie du monde qu’elles représentent.

Kevan Stevens, de son côté, complexifie la narration. Les intrigues s’entrecroisent, se télescopent, parfois au risque de perdre le lecteur. Les ellipses, souvent abruptes, participent de ce vertige narratif : dans La Mécanique, la cohérence s’effrite comme les certitudes des personnages. Sous la fureur se creuse un sillon plus intime, presque métaphysique. Chaque personnage cherche une échappatoire, à la drogue, au pouvoir, à la mémoire, mais se heurte à la même impasse : un monde sans tendresse, presque éteint, où même la révolte semble codée d’avance. La Mécanique tourne, indifférente, et broie les êtres.

Ce deuxième tome confirme que Stevens et Jef maîtrisent parfaitement leur vision : une fresque nihiliste, dense et viscérale, qui réinvente à sa manière le cyberpunk à la française. Il faudra sans doute relire l’ensemble une fois la série achevée, pour en mesurer toute la cohérence souterraine. En attendant, La Mécanique reste ce qu’elle promettait d’être : un OVNI graphique et narratif, une plongée sans oxygène dans les entrailles d’un futur qui, hélas, ressemble déjà trop au nôtre.

La Mécanique : Chamka, Kevan Stevens et Jef
Soleil, octobre 2025, 80 pages

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4

« Satanie » : le vertige des profondeurs

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Sous le vernis d’une aventure souterraine inspirée de Jules Verne, Satanie (rééditée chez Soleil dans la somptueuse collection Métamorphose) se révèle bien davantage qu’un simple voyage au centre de la Terre. Fabien Vehlmann et Kerascoët y creusent le mythe de l’enfer, mais surtout celui de l’âme humaine, dans une odyssée onirique et charnelle où la couleur devient langage et le vertige, une forme de révélation. 

Il y a dans Satanie quelque chose qui tient de la fable inversée, un Orphée de l’abîme qui ne remonte pas vers la lumière mais s’abandonne aux ténèbres pour y chercher la vérité. Charlie s’y jette corps et âme, littéralement, à la poursuite de son frère disparu. Ce dernier, prénommé Constantin, est un spéléologue quelque peu illuminé désireux de prouver que l’Enfer n’est pas une invention métaphorique, mais bel et bien une réalité tangible : une humanité parallèle, née sous terre, descendante mutée de nos ancêtres préhistoriques. L’idée, follement darwinienne, pourrait faire sourire si elle ne débouchait pas sur une aventure haletante.

Car très vite, l’expédition se transforme en épreuve. Piégée par la crue, la petite troupe s’enfonce toujours plus bas, au propre comme au figuré. Dans ce gouffre sans retour, la foi s’effrite, la raison vacille, les corps et les esprits tendent à se déliter. Ce que Fabien Vehlmann met en scène, ce n’est pas seulement un périple scientifique, mais aussi une traversée intérieure, de nature à mettre à nu la psyché des protagonistes. Charlie affronte à ses propres démons : ceux de la perte, de la culpabilité, de la fascination fraternelle. Parallèlement, l’abbé Montsouris, compagnon d’infortune relativement paradoxal, tente de baptiser les ténèbres au nom de Dieu.

On pense à Dante, bien sûr, mais aussi à The Descent pour sa tension claustrophobe. Fabien Vehlmann, lui, tisse son enfer à la croisée du mythe, de la science et du rêve. Il y a de la philosophie sous cette aventure en apnée, une réflexion ironique sur la foi, l’évolution et les monstres que l’on enfante quand on cherche trop obstinément la vérité. Mais ce vertige serait lettre morte sans le travail graphique des Kerascoët (Marie Pommepuy et Sébastien Cosset), dont l’art donne ici sa pleine mesure. Leur dessin s’ouvre peu à peu sur des visions d’une ampleur hallucinée. Les formes se gonflent, se métamorphosent, et la couleur devient le véritable habit de la narration. Tout est organique, mouvant, presque sensuel : les créatures aux allures de démons cornus, les prairies souterraines, les bestiaires improbables…

L’album parvient à concilier les contraires – horreur et émerveillement, philosophie et aventure pulp, humour et tragédie. La tension narrative ne faiblit pas : le lecteur va de découverte en découverte, et lorsque vient la dernière planche, tout paraît à la fois accompli et suspendu.

Rééditée dans un format intégral de 128 pages, Satanie confirme la pertinence de la collection « Métamorphose » de Soleil, qui se plaît à accueillir des œuvres hybrides, à la fois exigeantes et sensorielles. C’est un album sur la quête, sur le lien fraternel, sur la tentation de sonder ce qui se cache sous la surface (de la terre comme du cœur humain). Une œuvre totale, hypnotique, imparfaite, mais qui laisse le lecteur ébloui.

Satanie, Fabien Vehlmann et Kerascoët 
Soleil, octobre 2025, 128 pages

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3.5

« Ruridragon » (tome 2) : grandir sans mode d’emploi

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À mesure que Ruri découvre de nouveaux pouvoirs, elle se heurte à d’autres formes de turbulence : non plus celles, spectaculaires, de la métamorphose, mais celles, plus subtiles, des liens humains. Ce second volume de Ruridragon confirme la force tranquille d’un récit d’apprentissage où l’extraordinaire sert avant tout de loupe au quotidien. 

Il fallait s’y attendre : après les cornes et le feu vient l’électricité. En plein cours, Ruri déclenche involontairement une décharge, un nouveau signe de son héritage draconique. Mais là où d’autres mangas en profiteraient pour embrayer sur l’action ou le spectaculaire, Masaoki Shindo poursuit son exploration du banal habité par le fantastique. Ruri n’apprend pas à se battre : elle apprend à se connaître. À apprivoiser son corps, ses réactions, ses maladresses. Le dragon est ainsi avant tout une figure d’éveil.

Dans ce deuxième tome, la jeune héroïne s’exerce à dompter ses pouvoirs comme on apprivoise une émotion : avec hésitation, parfois avec peur, souvent avec lassitude. Les cornes, le feu, l’électricité deviennent autant de langages intérieurs, d’expressions involontaires d’une personnalité en formation. Et si ses camarades oscillent entre fascination et moquerie, c’est surtout le miroir de l’adolescence ordinaire : ce moment de la vie où tout le monde change, mais où chacun croit être le seul à le faire – et se croit autorisé à commenter la mue des autres.

L’intrigue s’attarde cette fois sur un détail à première vue anodin : une camarade de classe qui l’évite. Le malentendu est révélateur : ce n’est pas la différence de Ruri qui dérange, mais son indifférence. Elle ne retient pas les visages, ni les prénoms, non par mépris mais par distraction, enfermée dans son propre monde. Shindo capte ici une vérité fine : la différence n’isole pas toujours par rejet, parfois simplement par manque d’attention.

La relation entre Ruri et sa mère gagne quant à elle en relief. Ce lien, déjà singulier dans le premier tome, s’approfondit autour d’une complicité maladroite mais sincère. La mère n’enseigne pas seulement la maîtrise des pouvoirs, mais un certain rapport à soi : une pédagogie douce, presque stoïque, qui refuse la dramatisation devant ce nouveau statut de créature hybride un peu déconcertant. Dans cette économie d’effets, l’auteur excelle : une conversation de cuisine, un geste tendre suffisent à dire ce que bien des récits crieraient.

Ce deuxième tome confirme la promesse du premier : Ruridragon est moins une série fantastique qu’un portrait d’adolescente à fleur de peau, où le surnaturel sert d’éclairage discret à l’apprentissage du monde et des autres. Une œuvre d’une grande pudeur, qui murmure plutôt qu’elle ne rugit – et c’est à souligner quand il s’agit de… dragon.

Ruridragon (T02), Masaoki Shindo
Glénat, 22 octobre 2025, 192 pages

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3.5

FNC Montréal 2025 : La disparition de Josef Mengele, la banalité du mal

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Le nazisme et ses criminels inspirent le septième art tout autant que la littérature. Comme si les exactions de ces hommes devaient être traitées autant dans un but de compréhension, que de devoir de mémoire, ou encore de fascination ou de réconciliation avec l’Histoire. Le réalisateur russe Kirill Serebrennikov fait une première entorse à sa langue natale pour adapter le livre d’Olivier Guez sur le criminel de guerre nazi et médecin d’Auschwitz, Josef Mengele. Et il le fait à sa sauce et tel qu’on le connaît : mise en scène tape-à-l’œil, durée excessive, interprétation de qualité, moments intenses pour un ensemble ténu et austère. En gros, La Disparition de Josef Mengele contient autant de défauts que de qualités, pour une œuvre décousue et peu aimable, mais qui contient tout de même de grands moments de cinéma et s’essaie au portrait (terrifiant) d’un monstre. La banalité du mal…

Synopsis : Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Josef Mengele, le médecin nazi du camp d’Auschwitz, parvient à s’enfuir en Amérique du Sud pour refaire sa vie dans la clandestinité. De Buenos Aires au Paraguay, en passant par le Brésil, celui qu’on a baptisé « L’Ange de la Mort » va organiser sa méthodique disparition pour échapper à toute forme de procès.

Beaucoup de films ou de séries s’essaient à revenir sur le nazisme et ceux qui l’ont représenté. Certains, plus hollywoodiens, comme la ratée Opération Finale ou la boursouflée et parfois grotesque série Hunters avec Al Pacino, ne marqueront pas les mémoires. Ils narraient également la fuite et/ou la traque de criminels nazis comme Adolf Eichmann. Voire Hitler, comme le voudrait la légende selon laquelle il ne serait pas mort dans son bunker. D’ailleurs, l’un des meilleurs films sur le sujet, La Chute d’Olivier Hirschbiegel, dressait admirablement le portrait du Führer. Dans les dernières années, on a également eu des films allemands comme La Conférence ou Le Labyrinthe du silence, qui revenaient sur les nazis, leur procès et leurs méfaits.

Le cinéaste russe Kirill Serebrennikov se penche donc sur le sujet et se retrouve une nouvelle fois en compétition au dernier Festival de Cannes pour son premier film dans une autre langue. Il adapte le roman éponyme d’Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele. On revient ici sur l’après-guerre en Amérique du Sud de ce grand médecin SS posté à Auschwitz, où il a commis les pires atrocités. Serebrennikov pêche par certains choix formels et narratifs, maniérés et clivants, mais nous gratifie aussi de séquences très fortes, malheureusement éparpillées sporadiquement dans un long-métrage qui apparaît souvent décousu et fouillis.

Hormis l’un de ses premiers films à être parvenu dans nos contrées, le passionnant Le Disciple, le réalisateur russe a une fâcheuse tendance à se cantonner à un cinéma d’auteur pointu qui se regarde le nombril. C’est un plasticien de l’image hors normes, on ne peut nier la beauté de ses plans, mais c’est souvent gratuit ici. Le noir et blanc n’est pas vraiment utile et ne se justifie qu’en tant qu’effet de style, surtout avec le choix de mettre de la couleur sur des séquences bien précises. D’ailleurs, la principale, au milieu du film, fait le contraire du récent et magistral La Zone d’intérêt. Elle montre l’horreur et ne se refuse rien. On ne sait pas dire si cette séquence nous fascine, nous révulse, ou surtout si elle a sa place au milieu du reste. Il n’empêche, si ce n’est une caméra à l’épaule parfois fatigante, le cinéaste nous gratifie encore d’un bel objet de cinéma.

August Diehl se glisse dans la peau de cet homme obstiné, qui ne se remettra jamais en question. Il empoigne le rôle avec ferveur, mais n’a finalement pas grand-chose à jouer d’autre qu’un homme aigri, haineux et colérique. Il y a d’ailleurs quelques échanges explosifs très pertinents et révélateurs avec son fils ou avec la famille de fermiers hongrois qui l’héberge, et qui montrent bien sa haine et sa rancœur. Pour ce qui est des seconds rôles, c’est plus compliqué. Beaucoup de personnages, dont pas mal qu’on ne sait pas cerner sans avoir lu le livre ou si sa lecture date de quelque temps. Le script du film aurait dû se resserrer sur Mengele et développer davantage sa psyché, celle de l’homme derrière le monstre. On sort de là remué, certes, mais en ayant l’impression de ne rien avoir appris.

La Disparition de Josef Mengele souffre également d’un début chaotique : c’est fastidieux à démarrer, et au début, on aura le droit de trouver le temps long. Les allers-retours sur les différentes époques semblent aléatoires et futiles, comme une mode au cinéma depuis quelque temps, à l’instar des flashforwards. Autre effet de style ou véritable nécessité narrative ? On penchera plutôt pour la première option, confirmant une œuvre intense mais maniérée. Il n’empêche que certains moments marquent la rétine et imprègnent notre esprit durablement. Il y a cependant des trous à combler dans cette histoire, un gros manque de tension au vu du sujet, des passages intéressants qui semblent manquer. Austère, trop long et parcellaire, c’est une œuvre au sein de laquelle il faut se fondre avec courage, mais qui demeure intéressante et visuellement ambitieuse. On ne lui enlèvera pas ça.

Bande-annonce – La disparition de Josef Mengele

Fiche technique – La disparition de Josef Mengele

Réalisateur : Kirill Serebrennikov.
Scénariste : Kirill Serebrennikov d’après l’oeuvre d’Olivier Guez.
Production : Arte France Cinema.
Distribution : Bac Films.
Interprétation : August Diehl, Maximilian Meyer-Bretschneider, Friederike Becht, …
Genres : Thriller – Drame – Historique.
Date de sortie : 22 octobre 2025.
Durée : 2h11.
Pays : France – Allemagne.