« La Mécanique » : un acte II où l’engrenage s’enclenche

Dans ce deuxième tome de La Mécanique, Kevan Stevens et Jef continuent de faire grincer les rouages d’un monde à bout de souffle. Le Major perd pied, les Invisibles affrontent la secte de Ganz, Saphir pactise avec les triades et Vananka est hanté par la disparition d’Isabelle. Tout s’emballe, tout s’épuise. La Mécanique, comme son titre l’indique, ne tourne plus rond.

La cité étouffe sous un soleil toxique, les ruelles grouillent de trafics et de milices improvisées, et la frontière entre ordre et désordre est plus poreuse que jamais. Le maire, figure autoritaire et corrompue, déclenche une vaste opération de « nettoyage » urbain pour éradiquer la nouvelle drogue de synthèse qui ravage la population. En parallèle, sa fille Saphir cherche désespérément son frère disparu, déclenchant une traque où les sentiments n’ont plus cours.

Partant, dans ce tome 2, on continue d’explorer la désintégration du lien social à travers des personnages en perdition, prisonniers d’une société mécanique où la violence est devenue réflexe. Vananka, silhouette tourmentée, erre dans ce cauchemar futuriste à la recherche d’une vérité qui se dérobe sans cesse. L’amour, la foi, même la simple survie constituent rien de plus que des fragments épars dans un système déjà en ruine.

La dystopie est ici une matière vivante, mouvante, presque organique. La ville imaginée par Jef semble respirer par ses égouts et ses néons, suinter par ses façades lépreuses. Ses dessins atteignent un équilibre rare : à la fois d’une précision clinique et d’une brutalité crasse. On pense à Blade Runner pour la densité visuelle, à 1984 pour la paranoïa rampante, à Métal Hurlant pour la rage graphique – mais Jef impose désormais une signature qui lui appartient. Ses planches incarnent la folie du monde qu’elles représentent.

Kevan Stevens, de son côté, complexifie la narration. Les intrigues s’entrecroisent, se télescopent, parfois au risque de perdre le lecteur. Les ellipses, souvent abruptes, participent de ce vertige narratif : dans La Mécanique, la cohérence s’effrite comme les certitudes des personnages. Sous la fureur se creuse un sillon plus intime, presque métaphysique. Chaque personnage cherche une échappatoire, à la drogue, au pouvoir, à la mémoire, mais se heurte à la même impasse : un monde sans tendresse, presque éteint, où même la révolte semble codée d’avance. La Mécanique tourne, indifférente, et broie les êtres.

Ce deuxième tome confirme que Stevens et Jef maîtrisent parfaitement leur vision : une fresque nihiliste, dense et viscérale, qui réinvente à sa manière le cyberpunk à la française. Il faudra sans doute relire l’ensemble une fois la série achevée, pour en mesurer toute la cohérence souterraine. En attendant, La Mécanique reste ce qu’elle promettait d’être : un OVNI graphique et narratif, une plongée sans oxygène dans les entrailles d’un futur qui, hélas, ressemble déjà trop au nôtre.

La Mécanique : Chamka, Kevan Stevens et Jef
Soleil, octobre 2025, 80 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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