« M is for Monster » : l’humanité en pièces détachées

Avec M is for Monster, Talia Dutton redonne vie au mythe de Frankenstein à travers une fable intime et sensorielle sur la perte, l’identité et la tolérance. Publié aux éditions Delcourt dans la collection « Waves », ce roman graphique de 224 pages aborde la science comme un langage de l’amour et du deuil, et rappelle que le véritable miracle n’est pas tant de recréer la vie mais plutôt d’accepter ce qu’elle devient.

Frances et Maura sont jumelles, miroirs l’une de l’autre, deux esprits unis par la passion des sciences. Jusqu’au jour où une expérience tourne mal : Maura meurt, laissant Frances seule face à l’inimaginable. Alors la scientifique se transforme en démiurge. Dans son laboratoire, elle s’acharne à recréer sa sœur. Et un jour, l’impossible se produit : Maura se réveille. Ou plutôt… quelque chose qui lui ressemble.

Ce n’est pas tant la scène de résurrection qui fascine ici – nous la connaissons depuis Mary Shelley, et même Tim Burton l’a revisitée – que ce qui vient après : la lente et douloureuse prise de conscience que la créature n’est pas l’original. Ce que Frances a ramené, c’est M : un être neuf, désorienté, en quête de repères dans un corps et un rôle qui ne lui appartiennent pas. Le spectre de la vraie Maura, apparaissant parfois dans un miroir, l’aide à composer, à tricher, à imiter. Mais plus M tente de ressembler à son modèle, plus elle s’éloigne d’elle-même. Elle est sur une corde raide, hésitant entre authenticité et conformité aux attentes.

Talia Dutton, avec une grande finesse, déplace le centre de gravité du mythe : ici, le monstre n’est plus une créature maudite, mais une personne qui cherche simplement à être aimée pour ce qu’elle est, et non pour ce qu’on attend d’elle. M is for Monster devient alors une allégorie de toutes les identités contrariées, de tous les êtres qui doivent se recomposer pour survivre au regard d’autrui. En cela, l’ouvrage s’inscrit dans la lignée des réinterprétations contemporaines du mythe – nombreuses ces derniers mois – qui déplacent la question de la monstruosité vers celle de la différence, voire de la tolérance.

Le trait de Dutton, épuré et organique, use d’une palette restreinte : des verts délavés, des gris profonds, des blancs laiteux qui semblent flotter dans une atmosphère électrique. Cette gamme chromatique, presque monochrome, évoque à la fois la froideur des laboratoires et la moiteur des cauchemars. Les coutures qui parcourent le corps de M sont quant à elles plus que de simples stigmates : elles deviennent la métaphore, le signe distinctif des liens qui contraignent, des identités qu’on assemble tant bien que mal pour paraître “entière”. 

Mais au-delà de la maîtrise visuelle, ce qui touche, c’est la dimension profondément humaine du récit. Frances, plus proche de la sœur endeuillée que du savant fou, incarne cette part de nous qui voudrait figer l’amour dans la permanence. Son obsession tient à un refus : celui qu’elle exprime face à la mort et au changement. En face, M s’émancipe lentement, à la fois par instinct de survie et par désir d’exister pour elle-même. Ce face-à-face – celui de la créatrice et de la recréée – finit par ressembler à une conversation entre deux parts d’un même être : celle qui s’accroche au passé et celle qui accepte, parce qu’elle la campe, la métamorphose.

En revisitant avec talent Frankenstein, Talia Dutton accomplit ce que Shelley elle-même entrevoyait : que le véritable monstre naît moins de la science que de l’incapacité à aimer. Sa créature, elle, ne réclame pas vengeance mais reconnaissance. Et tout l’ouvrage va s’articuler autour de cela, peut-être même de façon un peu trop convenue. C’est le principal reproche que l’on fera à M is for Monster.

M is for Monster, Talia Dutton
Delcourt, 22 octobre 2025, 224 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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