Dans Mademoiselle Baudelaire, publié aux éditions Dupuis, le scénariste et dessinateur bruxellois Yslaire s’intéresse aux relations triangulaires entre Charles Baudelaire, sa mère et sa maîtresse Jeanne Duval, mais aussi à l’épopée littéraire du poète ou à sa place dans la bohème artistique de l’époque.
Appelons-la Jeanne Duval, puisque des doutes subsistent quant à son véritable patronyme. Décrite comme une « mulâtresse, pas très noire, pas très belle » par Ernest Prarond, elle partait avec trois handicaps majeurs : sa couleur de peau, son manque d’éducation et l’animosité que lui a vouée sans discontinuer la mère de Charles Baudelaire. Malgré cela, elle a eu sur ce dernier une emprise significative, au point d’être considérée comme une muse inconditionnelle et l’inspiratrice principale des Fleurs du mal. Sur leur relation, le titre Mademoiselle Baudelaire signale deux données paramétriques essentielles : l’attachement inexorable de Charles envers Jeanne, mais aussi l’impossibilité d’officialiser un amour éternellement sujet aux quolibets et aux embûches. Car c’est une relation en tout point erratique qui va guider le récit d’Yslaire, avec quelques symboles visuels en guise de démonstrations : Jeanne en gargouille surplombant l’espace, un vagin représenté par une rose, un phallus infecté incarné par un serpent cracheur de venin, une femme dont la silhouette domine celle de l’artiste tout-puissant, des émanations de fumée projetant des représentations de l’être désiré (magnifique double page 68-69).
Dans le récit romancé d’Yslaire, Baudelaire remarque Jeanne au théâtre du Panthéon, en 1842. Elle n’a pourtant que quelques mots à prononcer sur scène. Mais l’attrait est immédiat – et grisant. Il l’invite à dîner, mais elle reste muette : « Les femmes comme moi, de toute façon, se nomment par leur corps. » Théodore de Banville, Nadar ou Ernest Prarond, les amis du poète, ne pensent pas autre chose, eux qui la brocardent volontiers sans que Charles prenne jamais sa défense. Ce dernier lui rend d’abord des visites rituelles, les lundis entre 16 et 18h, puis emménage près de chez elle. Elle continue à l’appeler « Monsieur » malgré leur intimité maintes fois partagée. En 1845, Baudelaire, jusque-là occupé à dilapider l’héritage de son père dans de faux tableaux de Jacopo Bassano, se voit signifier par un notaire l’intention de sa mère de le priver de ressources. Cette dernière va d’ailleurs honnir Jeanne au point de voir en elle la cause de tous les problèmes de son fils : financiers, sanitaires, psychologiques…
Yslaire ne se contente pas de conter cette valse relationnelle à trois temps. Épousant le romantisme noir de Baudelaire, y ajoutant des visions oniriques et des vignettes parfois à la lisière de la pornographie, il va lier l’artiste à son œuvre, en révélant de quelle étoffe cette dernière est constituée. Il va aussi définir touche par touche la figure d’un poète devenu illustre : ses proclamations poétiques au café Momus, où il n’est encore que l’amuseur en chef d’artistes plus accomplis, son dandysme éprouvé, son train de vie dispendieux, sa fréquentation des cercles haschischins du docteur Moreau – il y rencontre Théophile Gautier et sa Vénus blanche, Apollonie Sabatier –, ses douleurs abdominales soignées au mercure (dont il va s’intoxiquer), sa tentative de suicide en 1845, sa consommation excessive de drogues, son retour chez sa mère, ses séparations et réconciliations avec Jeanne, son attitude lors du « printemps des peuples » de 1848, son rôle dans la revue Le Salut public, ses premiers succès littéraires, les traductions d’Edgar Allan Poe, la censure dont sont frappées ses « fleurs »…
Mademoiselle Baudelaire arbore des dessins magnifiques, aux codes chromatiques différenciés. L’album jouit aussi d’un relief psychologique appréciable, ainsi que de sous-propos sur la drogue ou le racisme. Yslaire s’appuie sur une lettre que Jeanne adresse à la mère de Baudelaire pour charpenter son récit, au sein duquel il glisse, on l’a vu, nombre de représentations symboliques. En ce sens, les animaux occupent une place de choix : corbeaux, chats noirs, serpents ou encore cet albatros auquel s’identifie le poète. « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » Jeanne, pendant ce temps, va doubler son rôle de maîtresse par celui d’assistante : elle apprend à lire, à écrire, et Baudelaire finit par lui dicter ses proses, souvent dans un état second. Bientôt, les deux amants devront passer de maison en maison, pourchassés par les huissiers. En bon dandy, Baudelaire persiste en effet à dépenser plus que ce qu’il ne gagne. Et bientôt, le couple vole en éclats. Le poète se fait alors ordurier : « Tu as grossi, et tu t’accroches à moi, comme une vieille outre puante et alcoolique ! » La situation est bien plus nuancée : Jeanne obsède Charles, mais ce dernier goûte peu sa liberté et son libertinage. Yslaire portraitise leur relation en romancier, en y apportant ce qu’il faut de drame, de subtilité et de justesse émotionnelle.
Mademoiselle Baudelaire ne cesse finalement d’émerveiller. Par sa radicalité formelle, par son évocation du Paris artistique du XIXe siècle, par le triple portrait de poète, de couple et de relations filiales qu’il porte en son sein. Force est de constater qu’Yslaire parvient, par ses entreprises graphique et narrative, à se porter au plus près de son sujet, à en reproduire l’élan poétique et l’allant passionnel. Signalons enfin que des repères chronologiques viennent clôturer un album qu’on ne saurait trop recommander.
Mademoiselle Baudelaire, Yslaire Dupuis, avril 2021, 160 pages
Le YouTubeur Gildas Leprince poursuit son petit bonhomme de chemin éditorial en investissant cette fois le domaine de la bande dessinée. Comme son titre l’indique, L’Aventure géopolitique : la déforestation se penche sur des questions écologiques dont l’urgence ne cesse de se vérifier.
Une bande dessinée de sensibilisation écologique. C’est probablement la description la plus judicieuse qu’on puisse accoler à L’Aventure géopolitique : la déforestation. Mister Geopolitix, Ludovic Danjou et Adrien Martin s’unissent le temps d’un album pour conter les voyages à travers le monde du premier cité, Gildas Leprince au civil. Du Brésil au Sénégal en passant par l’Asie, ce dernier a étudié l’impact de l’activité humaine sur les écosystèmes, et plus particulièrement sur la couverture forestière. Avec à chaque fois ce même constat, implacable : pour les petites mains qui grignotent peu à peu la forêt, il s’agit avant tout d’une question de survie. Lucide et sans cynisme, cette réalité va s’imposer au lecteur tout au long d’une bande dessinée instructive, ponctuée par un dossier factuel de trois pages, nous rappelant notamment que 50% des forêts sont actuellement situées au Canada, aux États-Unis, en Chine, en Russie et au Brésil.
Le Brésil, justement, se trouve au frontispice du récit, puisque Gildas Leprince y sillonne les abords de la forêt tropicale, aidé en cela par Antonio, un journaliste local. Là-bas, il croise des camions chargés de bois ou de soja. Il découvre un couvert forestier amputé d’une fois et demie la France en cinquante ans. Les coupes sauvages, le brûlis pour fertiliser les terres à des fins agricoles, l’extension des prairies s’objectivent à l’œil nu. Et les amendes sont dérisoires pour ceux qui contreviennent aux lois écologiques. D’autant plus que c’est l’État qui a encouragé dans les années 1980 les fermiers à s’approprier les richesses forestières. Dans la seule région du Rondonia, le cheptel bovin est ainsi passé de 5 à 14 millions de vaches en vingt ans. Mais comment jeter la pierre aux Indiens et aux agriculteurs, soldats contraints d’un désastre écologique planifié par d’autres, mais surtout nécessiteux ne devant leur survie qu’aux ressources naturelles qu’ils ont sous la main ?
Cette question à forte dimension sociale, Gildas Leprince va devoir la reformuler au Sénégal. Le bois de Vène y fait l’objet d’un commerce clandestin volontiers ponctionné par des fonctionnaires véreux. La ronde des camions pleins à craquer, les dépôts illégaux, la marchandisation d’un bois sous protection internationale ne sont que la face émergée de l’iceberg. Car en toute discrétion, le plus souvent durant la nuit, ce sont des Africains désargentés qui viennent expurger la nature de ses plus beaux atouts. Pour eux, cette ressource forestière, c’est une assurance-vie. Et qu’importe si les écosystèmes apparaissent déjà altérés par les sècheresses, une démographie galopante ou l’extension continue des villes… Ce regard sur la nature, d’une tristesse inconsolable, se prolonge dans la forêt de Bornéo (Indonésie, Malaisie), où le commerce de l’huile de palme, notamment, réduit de manière significative la biodiversité, mais aussi les espaces naturels dans lesquels vivent les orangs-outans, qui, mis sous tension, en viennent à se battre entre eux.
Au cœur de l’album se trouve une page de quatre vignettes muettes représentant un arbre qui tombe. Rien de spectaculaire, juste une nature à peine diminuée, qui s’éteint à petit feu. Toute l’entreprise de Mister Geopolitix, Ludovic Danjou et Adrien Martin consiste à faire d’un acte apparemment anodin et sans conséquence le symptôme d’une crise écologique d’ampleur inédite. Et en ce domaine, cet album de sensibilisation joliment – et simplement – illustré ne rate certainement pas le coche.
Aperçu : L’Aventure géopolitique : la déforestation (Soleil)
L’Aventure géopolitique : la déforestation, Mister Geopolitix, Ludovic Danjou et Adrien Martin Soleil, avril 2021, 64 pages
Durant des années, l’écrivain et éditeur Yves Pagès a minutieusement compilé des statistiques. Il a ainsi accumulé une matière abondante, qu’il restitue dans Il était une fois sur cent sous forme de regard mi-amusé mi-indigné sur un monde tapissé d’absurdités.
On peut faire dire n’importe quoi aux statistiques. Elles servent pourtant à mathématiser et objectiver des réalités souvent complexes. De cette contradiction, Yves Pagès va tirer un opuscule très découpé, multithématique et fusant. En s’appuyant sur des données chiffrées authentiques – mais non sourcées –, l’écrivain français va scruter la société sous des spots de cirque, à moins qu’il ne s’agisse d’une lumière de morgue. À l’appui des premiers, on signalera que plus de 70% des SMS échangés en pleine nuit se partagent entre « Tu dors ? » et « T la ? ». Ou qu’un joueur invétéré a, au cours de sa vie, douze fois plus de chances d’avoir un trio de vrais jumeaux que de décrocher le jackpot au Loto. Ce qui fait dire à l’auteur, sur un ton persifleur : « Je me demandais comment c’était humainement possible que tant de losers sans le sou soient tentés par une déveine toujours recommencée et, tels des moutons à l’abattoir, se laissent ainsi vampiriser de leur propre chef. » Pour asseoir la seconde, on notera que le New York Times consacre 70% de sa couverture médiatique sur les crimes terroristes aux 0,5% de victimes occidentales. Ou que la valeur jurisprudentielle d’un décédé français avoisine le chiffre totalement arbitraire de 40 000 euros, ce qui est quand même dix fois plus que le prix d’un bébé sur le marché africain clandestin de la traite d’êtres humains…
Il était une fois sur cent est une balade douce-amère aux abords d’une société rendue au dernier degré du pathétisme. Et infectée par un virus de non-sens dont certaines statistiques constituent les symptômes. Jugez plutôt : 37% des enfants de 7 à 18 ans trouvent que leurs parents passent trop de temps sur leur portable. Chaque individu passe en moyenne 3,75% de sa vie sur la cuvette de ses toilettes. Trois milliardaires, à savoir Jeff Bezos, Warren Buffett et Bill Gates, possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre des États-Unis. En 2018, 23% des Français ont différé un traitement médical, ou renoncé à se soigner, pour des raisons financières. Pis, 66% d’entre eux ont un proche frappé par la misère. Pendant ce temps, sur le plan relationnel, sentimental et familial, ce n’est pas mieux : 45% des mariages finissent par un divorce, tandis que cinq millions de Français n’auraient pas échangé plus de trois conversations personnelles durant l’année écoulée. En vrac ensuite. 90% de notre activité cognitive échappe à notre conscience. Aux Pays-Bas, 40% des actifs jugent leur fonction dépourvue de sens – ils sont 37% au Royaume-Uni et 18% en France. Les bullshit jobs de David Graeber ne relevaient donc pas d’un mythe. Au Royaume-Uni, entre 1989 et 2009, le QI a baissé de 12,5 points – en France, de 4 points. 20% des parents allemands regrettent d’avoir eu un enfant, notamment en raison de la perte de liberté engendrée par ces nouvelles responsabilités. Que retenir de tous ces chiffres, si ce n’est qu’Yves Pagès les égrène pour mieux satiriser notre monde ? Pas grand-chose. Mais cela n’empêche pas Il était une fois sur cent de tenir lieu de lecture ludique. Une friandise à laquelle certains composants confèrent toutefois un goût amer.
Il était une fois sur cent, Yves Pagès La Découverte, mai 2021, 126 pages
New York, East village, début décembre 1941. Les musiciens Harvey Meulen et Ross Manson travaillent à la préparation d’un spectacle qu’ils comptent présenter à Broadway. L’attaque de Pearl Harbor vient contrarier leurs plans et modifier leur destinée. Harvey Meulen intègre l’US Air force et quand il retrouve l’Amérique, il n’est plus le même. Mais il retrouve aussi son capitaine qui, bien qu’effaré, trouve l’idée qui va changer leur vie. C’est à Hollywood que le succès les attend !
Intitulé Pile & face, cet album constitue le premier volet de La peau de l’autre et, si l’illustration de couverture vise clairement le milieu du cinéma à Hollywood, le scénario (signé Serge Le Tendre) tarde à nous y emmener. Ainsi, jusqu’à la planche 11, on est à New York, puis jusqu’à la planche 17 à la guerre, ensuite jusqu’à la planche 25 à Washington, dans l’hôpital militaire où Harvey est soigné (il ne tolère que les visites de son capitaine et finit par accepter de l’appeler Jason). Nous avons droit ensuite au retour anonyme de Harvey à New York et à la réapparition de Jason qui lui raconte son exploration des camps nazis libérés, ce qui amène à son idée et au marché qu’il propose à Harvey. Une série d’esclandres fait comprendre comment et pourquoi ce marché se met en place. Et il faut attendre la planche 41 (sur les 52 que compte l’album) pour que l’action se situe enfin à Hollywood.
Pile ou face
Même si les planches qui précèdent permettent de montrer d’où vient le personnage de Harvey, on peut considérer que cette partie (les 40 premières planches) manque un peu d’originalité. En effet, à l’origine, Harvey est bien un musicien et rien ne dit que cette piste sera approfondie dans le second et dernier volet de l’histoire. Cette partie vaut surtout pour la relation entre Harvey et Ross Manson. En effet, Ross ne s’engage pas et reste à New York où il exploite le travail déjà fait pour monter la comédie musicale Heads or tails (Pile ou face), s’attribuant la pleine paternité de la chanson-phare composée par Harvey. D’ailleurs, d’emblée, Ross affiche une réelle tendance à l’appropriation, car c’est ainsi qu’il procède vis-à-vis d’une jeune femme prénommée Édith qui court les cachets à Broadway. Profitant du fait qu’Harvey reste concentré sur son travail de composition, Ross force le destin auprès d’Édith qu’il réussit à convaincre de l’épouser.
Savoir rebondir
Ce qui intéresse davantage les auteurs, c’est l’aventure de Harvey et de son capitaine (chirurgien dans le civil) à Hollywood. Le duo va fonctionner grâce à une idée assez tordue. Par contre, les physiques de Harvey et de son capitaine sont tellement similaires qu’on a tendance à s’y perdre (ce qui risque de devenir déterminant pour la suite). La dernière partie de l’album met en place une situation qui devrait leur permettre d’assurer leur succès. Mais, bien entendu, Ross et Édith y assisteront et Harvey n’oublie pas son ambition première. Aura-t-il les moyens et l’opportunité de parvenir à ses fins ? Comment la relation avec son ex-capitaine va-t-elle évoluer, surtout si le succès se confirme ? Sauront-ils se contenter de ce qui fonctionne ? On sent que le succès va inciter l’ex-capitaine à se permettre des fantaisies qui pourraient tout gâcher. La suite permettra d’en savoir davantage.
Aller au-delà des références
Tout en ouvrant un certain nombre de pistes, cet album laisse un peu dubitatif quant à son scénario, où certaines parties n’apportent pas grand-chose, sinon une ambiance et un vécu pour les personnages principaux. Il se lit assez rapidement et donne l’impression de manquer un peu d’originalité dans les thèmes traités. La référence à Boris Karloff risque de ne pas trop parler aux jeunes générations. La partie qui voit Harvey à la guerre incite à penser que les auteurs connaissent des séries comme Buck Danny et/ou Pin-up et le début évite toute prise de risque en investissant le milieu musical qui plaît toujours, comme celui des films d’horreur. On espère que la suite apportera quelque chose qui permettra à ce diptyque de sortir du lot.
Entre réussite et déception
Signé Gaël Séjourné, le dessin est d’autant plus agréable qu’il soigne les détails d’époque (architecture, véhicules, etc.). Gaël Séjourné s’occupe également des couleurs qui mettent en valeur l’ensemble. Son trait précis, les cadrages, quelques vignettes de plus grande taille que la moyenne et les attitudes des personnages sont réussis dans l’ensemble, avec un goût pour le hachurage qui apporte du relief en toute discrétion. Ma petite réticence, du moins pour l’instant, c’est qu’il me donne l’impression de produire un travail soigné plutôt qu’une œuvre d’art. Mais ne soyons pas plus dur qu’avec le scénario de Serge Le Tendre, la suite peut très bien nous valoir une bonne surprise.
Pile et face (La peau de l’autre, première partie), Serge Le Tendre et Gaël Séjourné
Bamboo éditions (collection Grand Angle), avril 2021, 56 pages
Les Mitchell contre les machines est une belle réussite. Euphorisant et souvent décapant, ce film d’animation est une boule d’énergie qui balaietout sur son passage.
Dès les premiers instants, on ressent la patte de Christopher Miller et Phil Lord à la production et on pense inévitablement aux Tempête de boulettes géantes 1 et 2 : avec cet humour incisif et post-moderne qui multiplie les références, cette animation cartoonesque et burlesque qui aime grossir les traits et fusionner les structures, ces climax vertigineux de fougue et impressionnants par le nombre de détails qui pétillent à l’écran. Les Mitchell contre les machines ne déroge pas à la règle et est un concentré de folie douce qui agrippe le spectateur sans lui faire attacher la ceinture de sécurité.
Si on devait vulgariser un peu Les Mitchell contre les machines, il serait un doux mélange de Lady Bird (l’adolescente incomprise), Little Miss Sunshine (la famille chaotique et risible), Scott Pilgrim (l’aspect pop culture, les incessantes incrustations graphiques liées au monde de l’animation ou du jeu vidéo) et le dernier Spider-Man New Generation (la fluidité et la nervosité de l’action) : vous mettez le tout dans un shaker, vous secouez bien, vous laissez mijoter et vous obtenez la comédie d’animation qui fait saliver les papilles.
Alors que cette famille de la classe moyenne emmène sa fille au campus de sa future université de cinéma, une intelligence artificielle et ses robots prennent possession de la Terre (Pal). C’est alors que cette famille se retrouve être les derniers humains à ne pas être en captivité. Ils vont donc devoir sauver le monde. Avec ce postulat de départ loufoque, le film va enclencher la troisième sans jamais baisser le rythme : road movie familial qui aime s’appesantir sur les querelles entre une fille et un père qui ne communiquent plus, comédie aux sidekicks drolatiques (le chien et son regard qui dévie ou la mère qui se transforme en Xena la Guerrière), regard critique mais jamais dénonciateur sur le monopole de la technologie et notre conception des relations humaines, ou même film d’action qui en met plein les mirettes (le climax final).
Avec son observation sur notre dépendance à la technologie, sur le besoin de sortir des sentiers battus, sur la souffrance que peuvent provoquer les rêves inachevés, ou sur les sentiments gardés enfouis et qui détruisent des familles, jamais le film ne semble paternaliste. Au contraire, cette œuvre fait tout son possible pour réunir chacune des folies des personnages pour qu’elles ne fassent qu’un. Chaque personnage a sa propre fonction, ses fulgurances et une autodérision qui lui siéent parfaitement. Certes le film use de stéréotypes : le père déconnecté, la fille déjantée et pleine d’imagination, le fils peureux et amoureux, la mère aimante. Mais le film ne s’avère jamais cynique avec ses personnages. On rit avec eux, et non pas d’eux.
Cependant, même si nous sommes loin de la subtilité narrative d’un Pixar ou de la finesse graphique d’un studio Ghibli, cette mosaïque de tons et d’images, qui s’apparente à une sorte de kaléidoscope de plans tous plus farfelus les uns que les autres, arrive tout le temps à bon port en termes d’émotions sans que cela ne vire à l’indigestion : on rit autant qu’on lâche une petite larme devant une proposition généreuse qui ne lésine pas sur les effets. Le film, en ce sens, est un peu à l’image de ses personnages : défaillant, forcé par moments, un peu boitillant mais d’une marginalité et d’une imperfection qui font tout le cœur de son récit.
Bande Annonce – Les Mitchell contre les machines
Synopsis : Katie Mitchell, jeune fille passionnée à la créativité débordante, est acceptée dans l’université de ses rêves. Alors qu’elle avait prévu de prendre l’avion pour s’installer à l’université, son père Rick, grand amoureux de la nature, décide que toute la famille devrait l’accompagner en voiture pour faire un road-trip mémorable et profiter d’un moment tous ensemble. Linda, mère excessivement positive, Aaron, petit frère excentrique, et Monchi, carlin délicieusement joufflu, se joignent à Katie et Rick pour un ultime voyage en famille. Mais le programme des Mitchell est soudainement interrompu par une rébellion technologique : partout dans le monde, les appareils électroniques tant appréciés de tous – des téléphones aux appareils électroménagers, en passant par des robots personnels innovants – décident qu’il est temps de prendre le contrôle. Avec l’aide de deux robots dysfonctionnels, les Mitchell vont devoir surmonter leurs problèmes et travailler ensemble pour s’en sortir et sauver le monde !
Fiche Technique – Les Mitchell contre les machines
Réalisateur : Mike Rianda
Scénario : Mike Rianda, Jeff Rowe
Production : Sony Pictures Animation, Columbia Pictures, One Cool Films, Lord Miller Productions
Durée : 109 minutes
Genre: Action/Animation
Date de sortie : 30 avril 2021 sur Netflix
En 1975, John Huston tourne un projet imaginé de longue date : l’adaptation de la nouvelle de Rudyard Kipling publiée en 1888, L’Homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King). Le film, qui vaudra au cinéaste un nouveau triomphe bien mérité, est un formidable récit d’aventures qui nous ramène au temps du Raj britannique, sans la couche de moraline invariablement appliquée de nos jours à l’histoire coloniale. Le casting en or est dominé par l’irrésistible duo Sean Connery-Michael Caine, les comédiens incarnant des hommes à la morale douteuse mais dont l’audace permet de réaliser leurs rêves les plus fous, dans une contrée de tous les possibles. Une œuvre épique et picaresque qu’on revoit aujourd’hui avec un plaisir jubilatoire et un scintillement dans les yeux.
« L’Inde est, par-dessus tout, le pays où il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux, sauf quand il s’agit du soleil de midi. » Rudyard Kipling, Simples contes des collines (1888)
Le décès récent de deux de ses immenses comédiens, Sean Connery fin octobre 2020 et Christopher Plummer en février de cette année, nous a donné envie de les retrouver, dans une forme olympique, dans cette œuvre majeure de John Huston. En cette année 1975, le cinéaste américain apparaît lui aussi très inspiré, confirmant ainsi son retour au sommet initié avec La Dernière Chance (Fat City/1972), après une série d’échecs commerciaux. Il faut dire qu’il y a de quoi être inspiré, le metteur en scène du Faucon maltais concrétisant ici un rêve vieux de plus de vingt ans. Passionné de littérature, il avait adoré la nouvelle de Rudyard Kipling et souhait l’adapter au cinéma, initialement avec Humphrey Bogart et Clark Gable dans les rôles principaux. Après le décès rapproché des deux monstres sacrés, respectivement en 1957 et 1960, Huston imagina d’autres duos, tels que Lancaster/Douglas, Burton/O’Toole et enfin Redford/Newman. Toutes des associations fort alléchantes, mais c’est finalement Paul Newman, avec lequel il venait de tourner Le Piège (The MacKintosh Man/1973), qui lui conseilla de recruter des acteurs britanniques, et lui recommanda spécifiquement Sean Connery et Michael Caine.
Connery avait récemment rengainé le Walther PPK de James Bond, qu’il incarna entre 1962 à 1971 (et auquel il reviendra une septième et dernière fois en 1983 avec Jamais plus jamais/Irvin Kershner). Son talent, son charisme et son goût du risque lui avaient permis de faire oublier le légendaire espion britannique assez rapidement, une prouesse qui mérite d’être soulignée tant le cinéma a de tout temps broyé des potentiels en enfermant des comédiens dans des rôles « culte ». En réalité, l’acteur écossais avait déjà révélé ses qualités de jeu très diverses dès l’époque des James Bond, tournant sous la direction de Hitchcock (Pas de printemps pour Marnie/1964) et surtout de Sidney Lumet (La Colline des hommes perdus/1965 et Le Dossier Anderson/1971), cette dernière collaboration se poursuivant plus tard avec The Offence (1972) et Le Crime de l’Orient-Express (1974). Connery tourna aussi Zardoz (1974) avec John Boorman, une fiction bien loin de l’univers et du personnage de James Bond. L’Homme qui voulut être roi lui permit de confirmer le succès de sa « nouvelle vie ». Quant à Michael Caine, il était à cette époque dans une période faste de sa carrière. John Huston loua ses qualités d’improvisation dans le film, le considérant comme un des acteurs les plus intelligents avec lesquels il ait collaboré. On notera que retrouver Caine dans le rôle de Peachy Carnehan est un véritable clin d’œil de l’histoire, Humphrey Bogart ayant été l’idole de jeunesse de Caine. En tous les cas, aussi bien Connery que Caine ont souvent répété qu’ils considéraient L’Homme qui voulut être roi comme leur film préféré.
Reproduire la geste coloniale
Lescénario, écrit par Huston et Gladys Hill, adapte donc la nouvelle de Rudyard Kipling parue en 1888 (lire plus bas). L’action se situe en Inde britannique au XIXe siècle. Les deux anti-héros de l’histoire se nomment Daniel Dravot (Connery) et Peachy Carnehan (Caine), deux anciens sous-officiers de l’armée britannique qui traînent désormais leurs guêtres dans le pays, passant leur temps à des combines criminelles (vol, arnaque, chantage). C’est ainsi qu’ils rencontrent le journaliste Kipling (la présence de l’auteur dans le film est une entorse à la source littéraire, dans le cadre d’une adaptation qui lui est par ailleurs très fidèle), puisqu’après lui avoir volé sa montre à gousset, ils aperçoivent un signe maçonnique ornant la chaînette. Carnehan étant lui aussi franc-maçon, il se sent obligé de rendre l’objet à son propriétaire. Après avoir fait connaissance, Kipling (Christopher Plummer, excellent lui aussi) devient le confident du duo, qui lui expose ses projets délirants pour s’enrichir.
Dans le Raj modernisé et efficacement administré par les Britanniques, Dravot et Peachy apparaissent déjà comme des personnages anachroniques. Ils rêvent de reproduire la geste impériale de la Compagnie des Indes orientales. Une époque « des origines », une ère de tous les possibles où bon nombre d’aventuriers ont pu donner vie à leurs rêves les plus fous à force de courage et d’audace. Autrement dit, ils se projettent dans un temps où des individus comme eux n’étaient pas encore considérés comme des marginaux ou des moins que rien, mais pouvaient au contraire se rêver en rois !
Leurs manières rustres, leur gouaille, leur accent cockney et leur immaturité évidente contrastent avec les manières « civilisées » de Kipling, pour qui les projets du duo paraissent, au mieux utopiques, au pire suicidaires. La nouvelle inspiration de Dravot et Peachy, dans laquelle ils vont s’investir corps et âme, est simple : ils comptent se rendre dans la contrée lointaine du Kafiristan, où aucun Occidental n’a pénétré depuis Alexandre le Grand, afin de s’y imposer comme souverains. Sans armée, en ne maîtrisant ni la langue ni le terrain, le projet paraît chimérique. A travers d’innombrables aventures, il va pourtant prendre forme et le duo réalisera son objectif… avant que l’hubris de Dravot ne précipite la chute dès le sommet atteint. Marcher dans les pas des premiers colons britanniques était ambitieux ; marcher dans ceux d’Alexandre le Grand leur fera perdre le sens des réalités !
Noblesse du divertissement
Tout, absolument tout est réussi dans le film. La mise en scène est digne des œuvres les plus inspirées de Huston – et Dieu sait s’il y en a. Le tournage a beau s’être déroulé au Maroc, aux États-Unis, en France ainsi qu’aux studios anglais de Pinewood, le spectateur s’imagine facilement en Inde. A moins, bien sûr, de maîtriser le dialecte arabe parlé par les habitants de la cité de Sikandergul (inventée par Kipling), Huston ayant recruté les acteurs et figurants parmi les autochtones de la région du tournage. Leurs propos sont par ailleurs traduits assez fidèlement par le caporal Majendra, l’inénarrable ex-Ghurka rencontré par hasard par Dravot et Peachy, qui leur servira d’interprète. Surnommé Billy Fish par son ancien régiment (dont il est le seul survivant) car ce nom était plus facile à prononcer (!), ce personnage loufoque complète parfaitement le duo anglais. Il est interprété avec brio par l’acteur anglo-indien Saeed Jaffrey, récemment décédé lui aussi (en 2015).
Huston tourna un véritable film d’aventures « à l’ancienne », émaillé de bon nombre de scènes inoubliables merveilleusement mises en scène et photographiées par Oswald Morris, qui travailla sur huit films du maître. L’introduction illustrant tous les fantasmes occidentaux sur l’Inde (le charmeur de serpents, le joueur de shehnai, les prières de rue, etc.), le franchissement de la mythique passe de Khyber, les scènes de désert puis de montagnes enneigées, la formation militaire des villageois mal dégrossis, les impressionnantes fresques de combat, les cérémonies religieuses avec un nombre important de figurants, etc. L’Homme qui voulut être roi est un grand divertissement, au sens le plus noble du terme, où un fond historique, un imaginaire collectif et des décors naturels grandioses sont mis au service de plus de deux heures d’action, de rebondissements, d’humour et d’exaltation qu’on ne voit pas passer. Il n’est guère étonnant, dès lors, que cette œuvre ait inspiré Steven Spielberg pour LesAventuriers de l’arche perdue, réalisé quelques années plus tard (1981).
Impossible de ne pas évoquer également la contribution des deux comédiens principaux au succès du film. Amis dans la vie, Connery et Caine forment un duo savoureux dont la complicité est parfaitement naturelle et dont le plaisir de jouer de tels personnages communicatif. Sean Connery apporte à Daniel Dravot son physique imposant et son charme viril, une certaine stature qui, fort logiquement, vont l’amener à assumer une fonction de monarque d’origine divine (après avoir découvert la médaille maçonnique qu’il porte autour du cou et qui ressemble au symbole sacré laissé par Alexandre le Grand des siècles auparavant, les populations locales voient en lui le successeur divin du conquérant macédonien). Avec son accent cockney à couper au couteau, Michael Caine apporte quant à lui le bon sens et les préoccupations plus terre-à-terre de Peachy Carnehan, un homme qui, tel un bon joueur de poker, sait quand il a gagné la partie et qu’il est temps de rafler la mise sans demander son reste. Bref, là où Peachy n’a pas oublié qui il est réellement (un aventurier peu vertueux auquel la chance a souri), Dravot finit par croire lui-même à ses propres mensonges, au mythe de toute-puissance. Une jolie trouvaille scénaristique de Huston et Hill (absente de la nouvelle de Kipling) fait d’ailleurs rejoindre mythe et réalité lorsque Dravot s’éprend d’une belle autochtone nommée… Roxane (jouée par l’épouse d’origine indienne de Caine, Shakira) ! Rappelons que Roxane fut cette fille d’aristocrate bactrien, à la beauté légendaire, qu’épousa un Alexandre le Grand qui rêvait d’unir Occident et Orient, provoquant l’hostilité de certains de ses généraux…
Le « prophète de l’impérialisme britannique »
L’adaptation de John Huston traduit parfaitement l’exaltation de l’exotisme et le goût de l’aventure qui irriguent une bonne partie de l’œuvre de Kipling (1865-1936). Né en Inde, l’écrivain se considérait (à l’instar de ses parents) comme un Anglo-Indien, c’est dire l’importance qu’eut dans sa vie ce pays, en-dehors duquel il vécut pourtant une majorité du temps (après être retourné en Angleterre à l’âge de six ans, il reprit la route de l’Inde à l’âge de seize ans et y demeura huit années). Nul doute qu’il fut bien ce « prophète de l’impérialisme britannique » décrit par son compatriote George Orwell – lui aussi né en terre indienne. Comment ne l’aurait-il pas été, d’ailleurs ? Ce génie littéraire à la plume fougueuse a en effet trouvé dans son époque exaltante de quoi nourrir son inclination pour les destins glorieux. Il vécut l’âge d’or de l’Empire britannique (le fameux « siècle impérial britannique », s’étendant de 1815 à 1914), quand le Royaume-Uni régnait sur un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais et qui englobait plus de 400 millions d’âmes, imposant la pax britannica dans le monde entier. C’était l’époque du Raj britannique, qui prit la succession de la Compagnie des Indes orientales lorsque celle-ci transféra ses possessions à la Couronne britannique (la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes en 1876).
La comparaison du duo Dravot/Peachy avec d’autres aventuriers célèbres du septième art tels qu’Indiana Jones – autre héros à la morale contestable – est fallacieuse. Les premiers pourraient en effet très bien avoir existé ! L’histoire du Raj britannique compte bon nombre d’aventuriers à la destinée hors du commun qui ont pu inspirer Kipling. Parmi les plus évidents, citons Alexander Gardner, un voyageur et mercenaire américain ayant vécu des aventures invraisemblables en Afghanistan et au Pendjab ; Josiah Harlan, autre aventurier américain ayant obtenu dans la même région le titre de « Prince de Ghor » ; ou encore le Britannique James Brooke, premier raja blanc du Royaume de Sarawak, sur l’île de Bornéo. Ces destins bien réels, qui nourrissent encore aujourd’hui l’imagination des artistes et autres rêveurs, s’expliquent lorsqu’on se replace dans le contexte historique. L’Empire britannique était administré par des effectifs civils et militaires assez réduits. C’est le génie britannique qui permit à une poignée d’hommes qui voyaient grand et n’avaient peur de rien de poser les bases d’un empire appelé à devenir gigantesque, et c’est cette geste qui est évidemment au cœur du récit de Kipling, dont les deux héros veulent recréer (et y parviennent avant leur chute) ces succès inimaginables avec les mêmes procédés, à leur échelle (le second degré étant apporté par le fait qu’il s’agit de deux anti-héros farfelus et peu scrupuleux). Tout l’esprit de l’aventure coloniale britannique se retrouve dans cette nouvelle de Kipling : des rêves fous, certes, mais qu’il est possible d’accomplir si l’on possède la vision, le talent, l’audace et un soupçon de folie.
Sans jugement
L’époque décrite par Kipling nous semble aujourd’hui si lointaine que les faits peuvent paraître fictionnels ou grotesquement exagérés. A vrai dire, même à l’époque de la parution de la nouvelle, certains éléments ont été mal interprétés par ses contemporains. Ainsi, on a longtemps cru que le Kafiristan était un lieu légendaire, alors qu’il a bel et bien existé. Il s’agit de l’ancien nom de l’actuelle province du Nouristan, au nord-est de l’Afghanistan. Son ancien nom, qui signifie « terre des infidèles », s’explique par la conversion tardive de sa population à l’islam, à la fin du XIXe siècle, suite à laquelle elle prit le nom de Nouristan (« pays de lumière »). Kipling décrit donc correctement dans son récit des populations non musulmanes, même si leur zoroastrisme historique a été largement imprégné d’une mystique maçonnique qui n’a rien d’authentique. Kipling lui-même était très impliqué dans la franc-maçonnerie, à laquelle il fut initié en Inde avant l’âge de 21 ans. Il inventa dans L’Homme qui voulut être roi des symboles et des rites maçonniques retrouvés par les deux protagonistes au Kafiristan, formant autant de traces d’une franc-maçonnerie antique imaginaire à laquelle aurait appartenu Alexandre le Grand.
A notre époque où l’on étouffe sous les tabous et la pénitence obligatoire imposée par « l’historiquement correct », enjoignant – à l’encontre des principes d’une bonne compréhension de l’Histoire – de juger les actions passées de l’Homme à travers le prisme moral actuel, il faut saluer le travail de John Huston, qui ne s’est pas encombré de ce lest idéologique. Fidèle au récit de Kipling, le cinéaste célèbre avec enthousiasme l’aventure coloniale, sans complaisance ni parti pris, si ce n’est celui du grand divertissement. Il y a ainsi dans le film une liberté et une légèreté de ton dignes des œuvres exotiques hollywoodiennes des années 50. Huston y ajoute un ton malicieux (les « héros » ne répondent nullement à une destinée manifeste, ils veulent juste s’enrichir !) et un humour désopilant à travers un duo de protagonistes impayables, merveilleusement incarnés par des comédiens qui s’en donnent à cœur joie. On ne compte plus les reparties à l’humour délicieusement british, comme celles éructées par Daniel Dravot lors de l’hilarante séquence d’instruction militaire des autochtones : « Nous allons vous enseigner l’art de la guerre, le métier le plus noble qui soit. À la fin de votre entraînement, vous serez en mesure de massacrer vos ennemis comme des êtres civilisés ! » ou « Est-ce que l’homme qui réfléchit accepterait de mourir pour sa patrie et sa reine ? Je n’en ai pas l’impression. Il préférerait une bonne partie de cricket. » Le spectateur rit de bon cœur, avant de se laisser emporter par les rebondissements d’un récit épique et les images de paysages dont les rêves sont faits. Des étincelles plein les yeux.
Synopsis : Les Indes en 1880. Les anciens sergents de l’armée britannique Daniel Dravot et Peachy Carnehan partent pour la mystérieuse province du Kafiristan, où aucun homme blanc ne s’est aventuré depuis Alexandre le Grand, afin d’en devenir les souverains. Après un périple dans des contrées inhospitalières, les deux amis atteignent la Terre promise. Ils conquièrent et unifient les peuplades locales. Au cours des combats, Daniel est touché d’une flèche, miraculeusement arrêtée par sa cartouchière. Mais aux yeux du peuple, il passe pour un Dieu. Daniel va connaître les affres de la déification…
L’Homme qui voulut être roi : Bande-annonce
L’Homme qui voulut être roi : Fiche technique
Titre original : The Man Who Would Be King
Réalisateur : John Huston
Scénario : John Huston et Gladys Hill, base sur la nouvelle du même nom de Rudyard Kipling (1888)
Interprétation : Sean Connery (Daniel Dravot), Michael Caine (Peachy Carnehan), Christopher Plummer (Rudyard Kipling), Saeed Jaffrey (Billy Fish), Shakira Caine (Roxanne)
Photographie : Oswald Morris
Montage : Russell Lloyd
Musique : Maurice Jarre
Producteur : John Foreman
Durée : 129 min.
Genre : Aventure
Date de sortie : 21 avril 1976 Royaume-Uni/États-Unis – 1975
Résumer la vie de Napoléon Bonaparte en 1h28, générique compris, c’était pour le moins une gageure. Mathieu Schwartz a pourtant relevé et réussi ce pari : aucun des épisodes, qu’il s’agisse des plus connus – le pont d’Arcole, le Sacre, la Bérézina – ou des moins célèbres – sa tentative de suicide par exemple – ne manquent ici à l’appel. Le tout présenté dans un format hybride très plaisant, mêlant commentaires d’historiens et animation en motion capture. Ce film estampillé Arte vient de sortir en version DVD.
La destinée
Bien que le terme de « destinée » soit présent dans le titre, la plupart des spécialistes aiment à rappeler qu’il n’y a pas eu à proprement parler de prédestination en ce qui concerne Napoléon. Contrairement à d’autres hommes d’état, le jeune Bonaparte n’envisageait pas pour lui-même de destin national et c’est davantage par opportunisme qu’il rejoint en 1795 le camp de la Convention contre les royalistes. Jeune général convoqué à Paris pour mater les émeutes, il s’exécute si bien qu’il devient en deux temps trois mouvements gouverneur de la Capitale et époux de la très influente Joséphine de Beauharnais. Le film montre très bien en revanche comment son intuition et son audace lui ont permis de façonner sa légende.
L’intuition
Intuition d’abord dans l’épisode fameux du pont d’Arcole, une défaite sur le terrain, une victoire pour le symbole. C’est du moins ce que retiendront les livres d’histoire. Intuition quand il abandonne ses troupes en Égypte pour participer au coup d’état du 18 brumaire. Enfin intuition lorsqu’il fait face aux soldats royalistes dans la « prairie de la rencontre »…jusqu’au « Vive l’empereur ! » libérateur. L’homme a souvent été présenté comme un grand calculateur et en effet, il a toujours veillé à avoir la mainmise sur son image. Ses faits d’armes, sa vie sentimentale et jusqu’à ses derniers instants feront l’objet d’un contrôle très strict de sa part. Mais les historiens insistent davantage sur le côté très joueur de Napoléon qui aimait à invoquer la Fortune et dont les actes de bravoure relevèrent plus souvent du bluffeur de poker que de l’éminent stratège.
La mort
De fait, Napoléon n’a eu de cesse de jouer avec la mort, cette mort qui le fascinait. Comme le rappelle Jean-Marie Rouart, Bonaparte avait acquis la certitude que la camarde ne voulait pas de lui. « Le boulet qui me fauchera n’est pas encore fondu » aimait à dire l’Empereur qui survécut à deux attentats, à une multitude de batailles et à sa propre tentative de suicide. Le film de Mathieu Schwartz essaie de s’approcher au plus près du personnage, il n’en est que plus intéressant. Alors que les épisodes militaires sont traités au pas de charge, le film fait la part belle à l’introspection, aux moments d’intimité, mettant en évidence la part de doute qui habitait « l’homme craint par toute l’Europe ». A noter que le comédien Tristan Delus réussit lui aussi son pari en incarnant un Napoléon convaincant à chaque étape de son incroyable destin.
Bande annonce :
Fiche technique :
Réalisateur : Mathieu Schwartz
Narrateur : Denis Podalydès
Editeur : Arte, Tournez S’il Vous Plait
Image : Gabriele Buti
Musique : Baptiste Thiry
Format :
Couleur
Son Dolby Digital Stereo
PAL – Zone 2
Langues audio : Français
Année : 2021
Bonus :
Le tableau « Le Sacre de Napoléon »
extrait de l’émission Karambolage (7 min)
Soul est un très beau film. Un film qui flirte avec les petits plaisirs de la vie et qui glorifie une forme de quotidien, où la beauté et l’importance des choses ne sont pas forcément celles que l’on croit.
Avec son New York jazzy rempli de détails graphiques, rendant l’ambiance de cette vie citadine douce et amère, contrebalancé par l’univers du Grand Avant et du Grand Après, rendu fin et épuré par le biais de ses traits abstraits et surréalistes, Soul est un double récit initiatique qui réussit tout ce qu’il entreprend : à la fois dans sa manière de nous accompagner au travers de cette dualité de forme et de fond, et dans sa faculté à épouser les formes de son propos. Premièrement, c’est le récit de Joe, qui est entre la vie et la mort, tombé dans une bouche d’égout juste avant d’avoir réalisé son rêve de jazzman. Puis celui de 22, une âme en germe qui ne demande qu’à voir éclore sa flamme pour pouvoir être injectée sur Terre même si elle déteste cette dernière. La différence entre les deux univers, qui se distinguent de par leur direction artistique opposée mais complémentaire, n’est en aucun cas un inconvénient à l’osmose du projet.
Au contraire, cette non symétrie rend encore plus cohérente et tangible la volonté même du film : percevoir les échanges, faire se jumeler les formes et les angles, et rendre palpable tous les petits détails organiques et sensoriels de notre existence. On passe du vertige du Grand Après qui happe les âmes pour les faire disparaitre, à la petite scène d’un bar à jazz avec fluidité.Les univers ont chacun leur signification et influence sur le récit. Doté d’un humour toujours bien dosé (le personnage de Terry et ses calculs précis, le monde de la zone, le chat, le cynisme de 22), d’une émotion peut être plus tamisée qu’à l’accoutumée (les 20 dernières minutes sont un torrent d’émotion), d’une ambition narrative moins dense au premier coup d’oeil, de multitudes d’idées esthétiques (les âmes égarées), Soul mise sur son minimalisme et sa capacité à dupliquer les regards : de ce fait, l’incroyable BO de Trent Reznor et Atticus Ross, par ses sonorités « aquatiques », et celle de Jon Batiste pour ses mélodies jazz, accentuent cette profondeur de champ et cette course poursuite pour la vie.
Le récit démythifie le héros qui sommeille en ses protagonistes, dédouble Joe à travers le regard de 22 et de Joe lui-même, et rend essentiel chaque instant qui leur est donné pour assoir cette flamme qui ne demande qu’à exister. Dans la continuité de Coco (réflexion sur la mort et l’au-delà) et de Vice Versa (introspection sur la quête de personnalité et l’éveil de soi), Soul devient l’inverse de tous les récits héroïques qui définissent l’importance de chacun comme étant la corolaire à la grandeur du destin qui se comptabiliserait au travers de nos performances artistiques ou professionnels. Un peu comme Paterson de Jim Jarmusch, Soul pourrait pour certains sembler évasif et utiliser une forme de psychologie de comptoir avec son positivisme à outrance, mais il n’en est rien. Soul, est une petite bulle de plaisir et de réconfort qui symbolise à lui seul sa mission : le bonheur ne se situe pas dans la vocation mais dans l’importance que l’on veut bien donner à l’instant.
Bande Annonce – Soul
Synopsis : Passionné de jazz et professeur de musique dans un collège, Joe Gardner a enfin l’opportunité de réaliser son rêve : jouer dans le meilleur club de jazz de New York. Mais un malencontreux faux pas le précipite dans le « Grand Avant » – un endroit fantastique où les nouvelles âmes acquièrent leur personnalité, leur caractère et leur spécificité avant d’être envoyées sur Terre. Bien décidé à retrouver sa vie, Joe fait équipe avec 22, une âme espiègle et pleine d’esprit, qui n’a jamais saisi l’intérêt de vivre une vie humaine. En essayant désespérément de montrer à 22 à quel point l’existence est formidable, Joe pourrait bien découvrir les réponses aux questions les plus importantes sur le sens de la vie.
Fiche Technique – Soul
Réalisateur : Pete Docter et Kemp Powers
Scénario : Pete Docter, Kemp Powers, Mike Jones
Sociétés de distribution : Disney+
Durée : 101 minutes
Genre: Drame/Animation
Date de sortie : 25 décembre 2020 (DVD/BR depuis le 9 avril 2021)
La saison 7 de Skam se termine sur cette idée qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Et la série tout entière dit qu’il faut des amis, une bande de potes, pour construire une adolescence solide où l’on apprend à tomber, à trouver une place dans le monde, même incertaine. Une adaptation réussie (de la version originale norvégienne) pour une série française loin des habitudes de France Télévision (grâce à sa superbe idée, France TV Slash).
« La jeunesse est un art »
Skam, c’est d’abord une bande de potes qui se constitue au fil des deux premières saisons. C’est là que nait le « crew » composé d’un kaléidoscope de visages et de personnalités. Sur cette construction, la série va peu à peu dessiner les destins de certains d’entre eux. En effet, à partir de la saison 3, c’est sur un personnage et sa problématique personnelle qu’une saison va se focaliser. On entre dans la série sans se poser trop de questions, nous sommes directement dans l’action. Il semble qu’un fossé se creuse entre Yann et Emma. Lucas ne semble pas y être pour rien. Au-delà de cette sorte de rivalité amoureuse, autre chose s’écrit. Les deux ados apprennent à se séparer sans se déchirer. C’est déjà une belle leçon. Alors Emma s’émancipe de cet amour et se construit des amitiés, ce qui est assez nouveau pour elle. Elle rencontre une autre âme esseulée, Manon. Toutes deux vont bientôt être rejointes par Daphnée, Alexia et Imane. Tout ne tient qu’à un fil : la pétillante et un peu naïve Daphnée veut organiser une fête pour devenir populaire. Le crew est né. Cette bande de filles nait d’une idée toute simple : rien ne les rassemble et pourtant elles vont s’aimer et s’épauler. C’est le chant de l’amitié qui a frappé « parce que c’était lui, parce que c’était moi », ça ne s’explique pas. Pourtant, à l’écran, l’étincelle se fait immédiatement.
« Qu’importe le ridicule si tu m’escortes »
Le charisme des acteurs et actrices y est certainement pour beaucoup, tous livrent une belle partition à des personnages très nuancés qui se dévoilent au fil des saisons. Les filles seront rejointes par Basile, Lucas, Yann et Arthur. De temps en temps, Eliott pointera lui aussi le bout de son nez (sa place étant plus grande qu’il n’y paraît comme en témoigne le final de la saison 5). Ce crew va se planter, se déchirer, se reformer, bref grandir ensemble durant six saisons. La septième et la huitième (qui n’a pas encore été diffusée) s’intéresseront, quant à elle, à une nouvelle amitié. Tout est ici abordé de la fragilité adolescente mais surtout de son impression constante d’avoir raison, d’avoir déjà tout compris du monde. Les héros de Skam sont comme celle de Travolta et moi (réalisé par Patricia Mazuy pour Arte), ils sont persuadés d’être déjà aboutis. Pourtant, ils se plantent souvent mais trouvent à leurs côtés des béquilles éternelles qui les entourent. La série aborde donc des thèmes aussi variés et « actuels » que le coming-out, la religion (et la manière de la concilier avec sa vie adolescente, sans se sentir rejetée), le racisme, la surdité (et au-delà le handicap), le viol, les addictions, les grossesses adolescentes. Bref, un panel qui paraît un peu fourre-tout résumé ainsi mais qui permet de confronter nos personnages autant à eux-mêmes qu’à l’altérité. Si le schéma paraît parfois un peu didactique, il est contrebalancé par l’humour et l’émotion toujours bien dosés.
Partager des solitudes
L’impression qui domine, c’est de vivre avec nos personnages au rythme des fêtes et des questionnements. La solitude s’écrit aussi bien que dans 17 filles, mais la force du groupe également. Et les histoires se poursuivent de saison en saison, il n’y a pas que des miracles qui bouclent les saisons permettant de passer à autre chose. En regardant le chemin emprunté par Daphnée et son évolution, on voit comment la série nourrit ses personnages, comment elle leur laisse le temps de se dévoiler. Et l’on sait que ces ados n’en n’ont pas fini d’en voir de toutes les couleurs, pourtant parfois ils s’apaisent et trouvent un chemin à emprunter. C’est cela simplement que dit la série. Skam en norvégien signifie « la honte » qui ici s’efface car chacun sait s’entourer et comme le dit Alex Beaupain « qu’importe le ridicule si tu m’escortes »…
Saison 7
La dernière saison diffusée ce jour, la septième donc, voit un nouveau groupe s’émanciper : la mif. Il réunit Lola, Maya, Tiffany, Jo, Max, Bilal, Redouane autour de la naissance cachée puis révélée du bébé d’un des personnages. C’est un déni de grossesse qui est à l’origine de cette naissance inattendue et non désirée. Mais ce n’est pas que cela que la saison raconte. En changeant un peu son schéma, ce n’est plus tant la révélation qui libère que la lente acceptation de soi, la série prend une nouvelle tournure. En sort une certaine mélancolie mais aussi une rage à vouloir être vivants. Avec les textes et la voix d’Owlle, la chanteuse, on peut voir des scènes aussi belles et douces qu’une jeune mère qui se baigne avec son enfant au son de « nos corps enlacés, lassés de leur guerre ». Voilà que dans le tumulte du monde, un réconfort est possible. Bien sûr, les doutes et les erreurs persistent. Mais ensemble et amis, ces différents groupes se soutiennent avec cette idée toute bête et belle qu’un enfant ne s’élève pas seul. C’est une myriade de rencontres, de sourires, de visages, d’erreurs qui le forgent… Cette fois quand le vent se lève, il faut non seulement tenter de vivre, mais aussi, comme le chante si bien Owlle, garder les liens précieux qui nous aident à affronter la vie. « Est-ce que tu sens quand le vent se lève/Et qu’il tire sur ce lien que rien ne peut défaire… » , chante-t-elle et c’est sur cela que l’on décide de conclure en attendant la huitième (et dernière ?) saison de Skam France, qui débutera lundi 3 mai 2021.
Le geste débordant est un geste qui dépasse. Il excède son cadre, fuit, déborde, se répand. Il ne respecte plus la limite qui devait le contenir. Dans cet excès, quelque chose se libère : une énergie incontrôlée, une fuite hors de la forme, une poussée qui transforme l’image en flux.
Le geste débordant est fondamentalement un geste qui dépasse radicalement et systématiquement les limites qui lui étaient assignées, qui refuse obstinément de se contenir dans l’espace qui lui était alloué, qui transgresse délibérément ou involontairement les frontières qui devaient le circonscrire. Il excède violemment la limite spatiale, temporelle ou intensive qui devait le contenir et le maîtriser, fuit activement la forme stable et définie qu’on tentait de lui imposer, déborde irrésistiblement l’espace prévu et circonscrit dans lequel il était censé se déployer sans sortir. Il ne se contente jamais d’agir simplement et localement dans les limites prescrites : il envahit expansivement les territoires adjacents qu’il n’était pas censé occuper, s’étend progressivement ou explosivamente bien au-delà de son périmètre initial, se répand continûment comme un flux liquide qui refuse toute digue et toute canalisation. Dans cet excès constitutif et cette expansion incontrôlable, quelque chose d’essentiel se libère et se révèle : une énergie profondément incontrôlée qui refuse toute discipline et toute mesure, une poussée latérale et centrifuge qui résiste à toute centralisation, une expansion vitale qui transforme radicalement l’image d’un espace stable et délimité en un flux dynamique qui refuse toute fixation définitive. Le geste débordant expose ainsi que le mouvement corporel possède toujours un potentiel d’excès qui menace constamment de submerger les limites qu’on lui impose, que toute tentative de le contenir dans des formes et des cadres prédéfinis reste précaire et vulnérable face à sa puissance expansive, que l’ordre apparent du geste maîtrisé dissimule toujours des forces de débordement qui peuvent à tout moment faire exploser les contraintes et se répandre anarchiquement.
Le Geste en Excès : Trop-Plein Débordant, Surcharge Explosive, Intensité qui Submerge
Le geste en excès n’est jamais un geste simplement maladroit qui aurait raté sa cible par défaut de précision ou de contrôle technique : c’est au contraire un geste qui déborde délibérément ou nécessairement de lui-même par surabondance plutôt que par insuffisance, par excès de force plutôt que par manque de maîtrise, par trop-plein énergétique plutôt que par défaillance motrice. Il dépasse systématiquement et spectaculairement la mesure raisonnable qui devrait réguler son amplitude, la proportion harmonieuse qui devrait équilibrer ses parties, la retenue prudente qui devrait modérer son intensité. L’excès ne résulte pas d’une erreur de calibrage qu’il faudrait corriger en ajustant mieux la dose : il devient au contraire une force esthétique et expressive à part entière, une intensité brute et non domestiquée qui refuse toute modération, une puissance déchaînée qui balaie les conventions de mesure et de proportion. Cet excès transforme radicalement la nature du geste : celui-ci cesse d’être un mouvement civilisé et policé qui respecterait les codes de la bienséance gestuelle pour devenir une manifestation sauvage et débridée d’énergie qui ne reconnaît aucune limite légitime à son déploiement. Le geste excessif affirme ainsi implicitement ou explicitement que les normes de mesure, de proportion et de retenue ne sont pas des lois naturelles incontournables mais des conventions culturelles arbitraires qu’on peut et doit transgresser pour libérer les forces vitales que ces conventions réprimaient.
L’Excès comme Énergie Déchaînée : Violence Immédiate, Dynamique Emportée, Saturation du Champ
L’excès gestuel produit et manifeste une énergie immédiate et presque violente qui frappe le spectateur avec la force d’un choc physique plutôt qu’elle ne se laisse contempler tranquillement à distance sécurisée. Le geste excessif ne cherche plus du tout à se maîtriser rationnellement en contrôlant son amplitude, sa vitesse ou son intensité : il se laisse au contraire totalement emporter par sa propre dynamique interne qui l’entraîne bien au-delà de ce qu’une gestion prudente aurait permis, il abandonne toute retenue calculatrice pour suivre aveuglément l’impulsion qui le pousse, il renonce à toute modération raisonnable pour libérer complètement la force qui l’anime. L’image traversée par de tels gestes excessifs devient littéralement un champ de tension maximale, un espace saturé jusqu’au point de rupture par la poussée irrésistible du geste qui l’envahit et le submerge. Cette saturation énergétique crée une présence écrasante qui ne laisse aucun repos au regard : chaque zone de l’image vibre d’une intensité excessive qui sollicite constamment l’attention, aucun vide ne subsiste où l’œil pourrait se reposer, aucune modération ne vient tempérer la violence de l’énergie déployée. Dans les peintures gestuelles de l’expressionnisme abstrait américain (De Kooning, Kline, Pollock dans ses moments les plus violents), les coups de pinceau ou les projections de peinture débordent systématiquement de toute mesure : traits gigantesques qui traversent toute la toile d’un bord à l’autre, éclaboussures massives qui saturent des zones entières, accumulations d’empâtements qui créent des reliefs excessifs. Cette démesure gestuelle génère une énergie visuelle intense qui sidère et fascine simultanément. Chez Anselm Kiefer, l’excès devient littéral et matériel : accumulation de couches de peinture épaisse, ajout de matériaux lourds (plomb, paille, cendre, verre pilé), surfaces qui débordent du simple plan pictural pour devenir quasi-sculpturales. L’excès comme énergie révèle ainsi que le geste peut être utilisé non pas pour créer de l’harmonie mais pour générer du choc, non pas pour apaiser mais pour bouleverser, non pas pour mesurer mais pour déborder toute mesure dans une affirmation violente de puissance brute.
L’Excès comme Rupture du Cadre : Fissuration des Limites, Transgression des Frontières, Explosion Hors du Contenant
Le geste en excès fissure inévitablement et souvent violemment le cadre qui était censé le contenir et le délimiter proprement. Il déborde matériellement ou symboliquement la limite physique ou conceptuelle qui définissait son territoire légitime, la contourne stratégiquement en trouvant des passages par où s’échapper, la transperce brutalement en la fracturant pour se frayer un chemin vers l’extérieur. Le cadre, qui devait fonctionner comme une frontière stable et autoritaire séparant clairement l’intérieur de l’extérieur, cesse d’être cette limite infranchissable et pacifique : il devient au contraire une zone critique de rupture et de conflit où le geste qui veut sortir affronte la limite qui veut le retenir, où la force expansive du mouvement se heurte à la contrainte restrictive de la délimitation, où se joue une lutte permanente entre contenu et contenant. Cette transformation du cadre en zone de rupture active plutôt qu’en frontière passive révèle que toute délimitation est toujours contestée par ce qu’elle prétend contenir, que toute limite est constamment menacée d’être transgressée par les forces qu’elle tente de maîtriser, que tout cadre est vulnérable aux débordements qu’il ne peut jamais totalement empêcher. Dans les peintures baroques déjà évoquées précédemment, les corps et les draperies poussent si violemment contre les bords du tableau qu’ils semblent vouloir en sortir physiquement, créant une pression centrifuge qui met en crise la capacité du cadre à contenir. Dans l’art contemporain, certains artistes font littéralement déborder leurs œuvres hors du cadre traditionnel : installations qui envahissent tout l’espace d’exposition, peintures qui se prolongent sur les murs adjacents, sculptures qui refusent le piédestal pour s’étaler au sol. L’excès comme rupture du cadre révèle ainsi que le geste possède toujours un potentiel de transgression des limites qu’on lui impose, qu’il porte en lui une force d’expansion qui résiste à toute tentative de circonscription définitive, qu’il peut à tout moment faire exploser les cadres trop étroits dans lesquels on voulait l’enfermer.
Le Geste en Fuite : Évasion Stratégique, Glissement Continu, Échappée Hors des Trajectoires Prescrites
Le geste en fuite n’est absolument pas un geste faible qui trahirait une incapacité à s’affirmer franchement ou à s’accomplir pleinement : c’est au contraire un geste qui se dérobe activement et stratégiquement à toute tentative de capture, de fixation ou de contrôle. Il glisse continûment hors des prises qu’on voudrait avoir sur lui, s’échappe systématiquement des cadres qu’on lui prépare, refuse obstinément la trajectoire attendue et prévisible qu’on voulait lui imposer. La fuite n’est jamais ici une démission ou une capitulation mais au contraire une manière active et efficace de résister à la forme stable qu’on voudrait lui donner, de contester la destination qu’on lui avait assignée, de subvertir les attentes qu’on avait projetées sur lui. Le geste en fuite affirme ainsi sa liberté par l’esquive plutôt que par l’affrontement frontal, par le détour plutôt que par la confrontation directe, par la mobilité insaisissable plutôt que par la résistance statique. Cette stratégie de l’échappée révèle qu’il existe d’autres modalités de résistance que l’opposition frontale : on peut résister en se dérobant, en glissant ailleurs, en refusant d’être là où on nous attend, en maintenant une mobilité qui empêche toute capture définitive.
La Fuite comme Mouvement Latéral : Bifurcation, Décalage, Détournement de Trajectoire
Le geste en fuite se caractérise fondamentalement par le fait qu’il se détourne constamment de la ligne droite prévisible qui devait le mener de son point de départ à sa destination attendue. Il ne va jamais droit au but comme le ferait un geste efficace et rationnel : il bifurque soudainement vers des directions latérales imprévues, se décale imperceptiblement mais continuellement par rapport à sa trajectoire initiale, se glisse obliquement vers des espaces adjacents qu’il n’était pas censé occuper. Ce mouvement latéral et tangentiel crée une dynamique profondément différente du mouvement frontal et direct : au lieu de foncer vers un objectif clairement identifié selon le chemin le plus court, le geste en fuite explore les marges, les côtés, les périphéries, privilégiant les parcours détournés et sinueux aux trajets rectilignes et efficaces. Cette préférence pour le latéral révèle que le geste peut valoriser l’exploration erratique plutôt que l’efficacité téléologique, la dérive imprévisible plutôt que la progression dirigée, le détour créatif plutôt que la ligne droite productiviste. Dans les chorégraphies de Trisha Brown ou de Lucinda Childs (minimalisme post-moderne américain), les danseurs ne se déplacent jamais frontalement mais toujours latéralement, obliquement, tangentiellement : glissements de côté, rotations qui dévient la trajectoire, spirales qui refusent l’avancée linéaire. Ces mouvements latéraux créent des parcours imprévisibles qui maintiennent le spectateur dans l’incertitude sur la direction que prendra le geste. Dans les films de Jacques Rivette ou de Chantal Akerman, les personnages ne vont jamais directement d’un point A à un point B : ils dérivent latéralement à travers des espaces urbains, bifurquent sans raison apparente, se laissent détourner par des attractions périphériques. La fuite comme mouvement latéral révèle ainsi que le geste peut légitimement refuser la rationalité du chemin le plus court pour affirmer la valeur de l’errance, du détour, de la dérive qui explore des territoires que la ligne droite aurait ignorés.
La Fuite comme Refus de la Capture : Mobilité Insaisissable, Présence Évanescente, Résistance par l’Esquive
Le geste en fuite résiste à toute tentative de le capturer définitivement dans une forme fixe, de le fixer dans une position stable, de le saisir dans un cadre délimité. Sa mobilité perpétuelle et sa capacité à se dérober constamment le rendent fondamentalement insaisissable : dès qu’on croit l’avoir saisi, il s’est déjà déplacé ailleurs ; dès qu’on pense l’avoir cadré, il a déjà glissé hors du champ ; dès qu’on imagine l’avoir compris, il a déjà bifurqué vers une autre logique. Cette présence évanescente qui ne se laisse jamais totalement saisir crée une forme de résistance particulièrement efficace : plutôt que de s’opposer frontalement aux tentatives de maîtrise (ce qui permettrait au moins de localiser la résistance et éventuellement de la vaincre), le geste en fuite esquive, se dérobe, disparaît avant même qu’on ait pu l’affronter. Cette stratégie de l’esquive permanente révèle qu’on peut résister efficacement non pas en affrontant le pouvoir qui veut nous capturer mais en refusant d’être là où ce pouvoir s’exerce, en maintenant une mobilité qui rend impossible toute capture, en cultivant une évanescence qui empêche toute fixation. Dans la guérilla urbaine ou la résistance politique, cette stratégie de la fuite mobile est souvent plus efficace que la confrontation frontale : apparaître soudainement, agir rapidement, disparaître immédiatement avant que la répression n’ait pu s’organiser. Dans l’art de la performance, certains artistes (Tino Sehgal, Francis Alÿs) créent des œuvres qui existent seulement dans leur exécution éphémère et refusent délibérément toute documentation photographique ou vidéo qui permettrait de les capturer : l’œuvre fuit ainsi toute tentative de la fixer, de la posséder, de la reproduire. La fuite comme refus de la capture révèle ainsi que la mobilité insaisissable peut être une forme puissante de résistance à toutes les formes de pouvoir qui cherchent à fixer, à stabiliser, à maîtriser le geste en le capturant dans des formes, des cadres, des définitions qui le neutraliseraient.
Le Débordement : Expansion Irrépressible, Contagion Spatiale, Prolifération Sans Limite
Le débordement proprement dit désigne ce moment critique où le geste cesse de pouvoir être contenu dans les limites qui lui étaient assignées et commence à se répandre irrésistiblement au-delà de son territoire initial, envahissant progressivement ou explosivamente les espaces adjacents dans un mouvement d’expansion qui ne connaît plus de bornes. Le débordement n’est ni l’excès (qui reste encore localisé même s’il est excessif dans son intensité) ni la fuite (qui s’échappe mais reste relativement circonscrite dans son échappée) : c’est une expansion véritablement incontrôlée qui se propage comme un flux liquide qui aurait rompu ses digues, comme une contagion qui contaminerait progressivement tout ce qu’elle touche, comme une prolifération organique qui croîtrait exponentiellement sans respecter aucune limite. Cette expansion irrépressible transforme radicalement la nature de l’espace : celui-ci cesse d’être un contenant stable qui maintiendrait chaque chose à sa place pour devenir un champ dynamique traversé par des flux qui débordent continuellement d’un territoire vers un autre, qui contaminent les zones adjacentes, qui refusent toute stabilisation définitive dans des frontières fixes. Le débordement révèle ainsi que l’espace n’est jamais naturellement compartimenté en zones étanches mais toujours susceptible d’être envahi, traversé, contaminé par des flux qui ne respectent aucune frontière préétablie.
Le Débordement comme Contagion : Propagation Progressive, Contamination des Espaces Adjacents, Extension Virale
Le débordement fonctionne souvent selon une logique de contagion progressive qui se propage de proche en proche en contaminant successivement les espaces adjacents : le geste déborde d’abord légèrement hors de son territoire initial en empiétant sur les zones limitrophes, puis cette première expansion crée les conditions pour un débordement supplémentaire qui envahit encore davantage, et ainsi de suite selon une dynamique d’extension virale qui ne cesse de progresser tant qu’elle ne rencontre pas une résistance absolument infranchissable. Cette propagation progressive transforme l’espace en un système de vases communicants où tout débordement local finit par se répercuter globalement, où aucune zone ne peut rester totalement protégée de la contamination, où les frontières qui séparaient les territoires deviennent poreuses et perméables. Dans les peintures all-over de Pollock ou de Tobey déjà évoquées, le geste ne se contente pas d’occuper une zone délimitée : il se propage uniformément sur toute la surface disponible, contaminant chaque centimètre carré, refusant de laisser subsister des zones vides qui serviraient de tampons protecteurs. Cette expansion totale crée une saturation qui ne laisse aucun repos au regard. Dans l’urbanisme contemporain, le phénomène de l’étalement urbain (urban sprawl) illustre parfaitement cette logique de débordement contagieux : la ville déborde de ses limites historiques, contamine progressivement les espaces ruraux adjacents, se propage en tache d’huile selon une logique d’expansion qui ne respecte aucune frontière naturelle ou administrative. Le débordement comme contagion révèle ainsi que tout territoire est vulnérable aux invasions progressives qui peuvent le contaminer de proche en proche, que les frontières ne sont jamais des barrières absolument étanches mais toujours des membranes poreuses que les flux peuvent traverser, que l’expansion peut se propager viralement en colonisant successivement tous les espaces disponibles.
Le Débordement comme Prolifération : Croissance Exponentielle, Multiplication Incontrôlée, Explosion des Limites
Le débordement peut aussi opérer selon une logique de prolifération exponentielle où le geste ne se contente pas de s’étendre progressivement mais se multiplie de manière explosive en générant continuellement de nouvelles instances de lui-même qui occupent rapidement tout l’espace disponible. Cette multiplication incontrôlée suit une dynamique de croissance exponentielle où chaque geste génère plusieurs autres gestes qui à leur tour en génèrent d’autres et ainsi de suite, créant rapidement une saturation totale de l’espace par prolifération plutôt que par simple extension. Cette explosion des limites révèle que le geste possède un potentiel de reproduction et de multiplication qui peut à tout moment échapper à tout contrôle et submerger l’espace par surabondance. Dans l’art de l’accumulation (Arman, les nouveaux réalistes), les objets se multiplient et s’accumulent jusqu’à saturation complète de l’espace : instruments de musique entassés, horloges empilées, déchets accumulés créent des masses denses qui débordent de tout contenant. Cette prolifération matérielle révèle le potentiel de débordement des objets de consommation qui se multiplient exponentiellement dans nos sociétés. Dans les installations immersives de Yayoi Kusama (Infinity Mirror Rooms), les points ou les citrouilles se multiplient à l’infini par réflexion dans les miroirs, créant une prolifération vertigineuse qui submerge totalement la perception. Le débordement comme prolifération révèle ainsi que la multiplication incontrôlée peut faire exploser toutes les limites quantitatives, que la croissance exponentielle peut rapidement saturer tout espace disponible, que le potentiel de reproduction contient toujours une menace de débordement total qui pourrait submerger toute tentative de maîtrise par accumulation excessive.
Le Débordement comme Puissance de Libération et de Transgression des Limites Imposées
Le geste débordant sous ses trois modalités principales – excès énergétique qui sature et rompt le cadre, fuite mobile qui esquive toute capture, débordement expansif qui envahit et contamine – révèle une vérité fondamentale sur la puissance libératrice du mouvement qui refuse toute limitation, toute mesure, tout confinement dans des formes et des territoires prédéfinis. Il montre que le geste possède toujours un potentiel d’excès qui menace de submerger les normes de mesure et de proportion qu’on voudrait lui imposer, une capacité de fuite qui lui permet de se dérober à toute tentative de capture et de fixation, une force d’expansion qui peut envahir et coloniser des espaces bien au-delà de son territoire initialement assigné. Excès, fuite, débordement : autant de stratégies convergentes par lesquelles le geste affirme sa liberté contre les contraintes qui voudraient le limiter, sa mobilité contre les fixations qui voudraient le stabiliser, sa puissance expansive contre les cadres qui voudraient le contenir. Dans cette dynamique de transgression permanente des limites imposées, le geste débordant trouve sa vérité la plus profonde : celle d’un mouvement fondamentalement libre et sauvage qui refuse toute domestication définitive, qui résiste à toute tentative de le civiliser en l’enfermant dans des formes stables et maîtrisables, qui affirme sans cesse sa capacité à dépasser, à fuir, à déborder tout ce qui voudrait le contenir et le contrôler. Cette puissance de débordement révèle finalement que les limites, les mesures, les cadres, les frontières ne sont jamais des absolus incontournables mais toujours des constructions précaires et vulnérables qui peuvent à tout moment être transgressées, contournées, fracturées par les forces de débordement qu’elles prétendaient maîtriser mais qui les excèdent nécessairement et les contestent continuellement.
A l’orée des années 2000 en France, loin des peurs millénaristes, de Titanic et des fins du Monde, une gourmandise de film nostalgique est sortie d’un marais en bottes après sa partie de pêche à la grenouille. Les enfants du marais, c’est une déclaration d’amour à la nature par le cinéma, dans laquelle on rêve de s’ennuyer encore un peu, du sépia plein les yeux.
Synopsis : « On est des gagne-misère, mais on n’est pas des peigne-culs », telle est la philosophie de Garris, homme simple, généreux et quelque peu poète qui vit au bord d’un étang avec son ami Riton, qui élève trois enfants turbulents issus de son second mariage. Riton, de temps en temps, noie son chagrin dans le vin rouge pour tenter d’oublier sa première femme, son grand amour. Autour d’eux il y a également Amédée, un rêveur passionné de lecture, Pépé, un ancien du marais devenu riche, et Tane, le conducteur du petit train local. Un jour, Garris rencontre une jeune femme, Marie.
Le marais, ce réseau local
Dans la foulée des rediffusions de La gloire de mon père et du Château de ma mère (Yves Robert, 1990) on en aurait presque oublié que les cigales et les oiseaux chantaient aussi à côté du cinéma patrimonial, dans des œuvres bras dessus bras dessous avec ces grands classiques mis en images. Les enfants du marais naît de cette mouvance du cinéma hexagonal parlant d’une génération à une autre d’un pays en pleine mutation. 1999, c’est la grande bulle internet qui vient tout juste d’exploser, des jeunes déjà partis depuis vingt ans dans les grandes villes et des ruralités naturellement paumées.
« Je suis bien content d’être venu ! »
Les enfants du marais posent leurs arpions dans les sentiers, direction la pêche, les ballades et la flemme dans la nature. Garris, incarné par Jacques Gamblin, c’est le bonhomme qui bosse juste ce qu’il faut, désenchanté par la civilisation qui court derrière lui. Adieu les femmes, que pleure Riton (Jacques Villeret), les héritages, la transmission : la nature seule peut épouser les âmes heureuses de s’y perdre. Au fond, la vie, la vraie, c’est quoi ? Pêcher de quoi faire deux repas par jour, vendre deux poissons pour se payer la petite bouteille de rouge qui éclaire les repas pris à la volée. Rien de plus. Amédée (André Dussollier) sourit de toutes ses dents : c’est lui qui répète à foison « Je suis bien content d’être venu » comme un mantra, passant sur ses manières d’érudit de la ville pour se risquer à découvrir la vie sauvage.
Dame nature…
Jean Becker est né en 1933 et n’a pas seulement connu les marais dans les livres d’école. Pour cette génération marquée par la guerre, l’exode est un rapport au rural profondément fusionnel. Aucune autre génération du 20e siècle n’a ainsi vécu ce rapport et cet échange avec une nature nourricière comme celle des enfants des années 30 et 40, perdant les villes pour gagner les champs. Ces enfants ont grandi en redécouvrant les topinambours, les légumes oubliés, palliant les repas plus riches, reprenant à leur compte les activités campagnardes déjà en voie d’être marginalisées avant le choc de la Seconde Guerre mondiale : la chasse, la pêche, avant le grand exode rural des années 50.
…En souvenirs
L’action des Enfants du marais se situe en 1932. Racontée en voix off par la regrettée Suzanne Flon au moment où les marais du titre ont été asséchés pour devenir un supermarché, dévoile t-elle, gentiment sentencieuse. La nature dévoilée pendant 115 minutes est enchantée, contée, c’est tout le parti pris de ce film embaumant des souvenirs en les enjolivant. Ces marais ne transmettent pas de maladies comme ceux de Ridicule, en 1995, menant un noble à la cour du roi pour financer leur assèchement. Ces marais sont la nature mise en scène comme la vérité d’un instant, une nostalgie prenant corps dans les roseaux : quand Pépé (Michel Serrault), l’industriel renouant avec ses racines et son enfance, transmet son art de la pêche à la grenouille, on oublie la boue sur les pattes, les odeurs assommantes et les longues heures d’attente. La nostalgie devient magie, fantastique quand elle occulte la peste des années 30 qui naît bien lointaine (« Hitler sera certainement chancelier », y entend-t-on dans un bar, évasif) pour recentrer le vrai sens de l’Histoire là où tout a, semble t-il, commencé.
Sépia si mal
Le syndrome Amélie Poulain, en urbanité idéalisée, avait déjà touché d’autres films ruraux français, adaptés ou non de récits classiques, pour styliser une campagne parfaite. Jean-Pierre Jeunet chassait les tags parisiens pour les effacer dans ses plans, Jean Becker chasse les angoisses de son marais pour les mener dans cet au-delà diégétique qu’il voulait, ce monde lointain des grenouilles, de l’accordéon et des repas estivaux partagés entre copains sur un coin de nappe. La nature magnifiée est ici mentale, proche cousine de celle qu’on découvre en quittant nos villes aujourd’hui, heureuse de tendre la main aux contes de ces petits et grands enfants qu’on sera tous ravis d’inviter lors de nos futures promenades. Le récit est une mémoire, qu’on dessine au cinéma plus qu’ailleurs. C’est somme toute naturel.
Bande-annonce
Fiche technique
Titre : Les Enfants du marais
Réalisation : Jean Becker
Scénario : Sébastien Japrisot, d’après le roman éponyme de Georges Montforez
Producteur : Christian Fechner
Musique : Pierre Bachelet
Photographie : Jean-Marie Dreujou
Montage : Jacques Witta
Décors : Thérèse Ripaud
Producteur délégué : Hervé Truffaut
Régisseur : Denis Brunel
Sociétés de production : Films Christian Fechner, UGC Images, France 3 Cinéma, Rhone-Alps Films
Budget : 9,24 millions d’euros
Pays d’origine : France
Format : Couleurs – 1:66 – 35 mm – Dolby Digital et DTS
Genre : Comédie dramatique
Durée : 115 minutes
Date de sortie : 3 mars 1999
Flammarion publie dans sa collection « Librio »L’Histoire de l’esclavage et de la traite négrière, ouvrage collectif placé sous la direction de l’auteur et éditorialiste Marc Cheb Sun. Comme le stipule le sous-titre de cet opuscule, « dix nouvelles approches » sont proposées pour éclairer le fait racial et esclavagiste.
La collection « Librio » est réputée pour ses ouvrages succincts et didactiques. Des spécialistes y vulgarisent régulièrement des matières complexes, comme cela a récemment été le cas sur l’écologie. En quelques dizaines de pages, les auteurs parviennent à tendre la main au lecteur et à l’aider à mieux appréhender des sujets qui ne paraissent pas toujours des plus accessibles. Le revers de la médaille, naturellement, c’est que l’on reste généralement à la surface des choses, les opuscules ne constituant qu’une brève entrée en matière.L’Histoire de l’esclavage et de la traite négrière ne déroge pas à la règle, puisqu’il évoque des thèmes attendus tels que le commerce triangulaire, le Code noir, le colonialisme, quelques fondateurs de théories racialistes ou encore la révolte haïtienne menée par Toussaint Louverture. Mais il va parfois un peu plus loin, en s’intéressant par exemple spécifiquement à Alexandre Dumas ou aux ports français dont l’activité a jadis été dopée par l’esclavage.
La productrice Fanny Glissant rappelle que l’esclave se définit avant tout par sa force de travail, qui apparaît comme son unique fonction sociale. Elle explique que l’esclavage ne repose initialement pas sur des bases « raciales », puisqu’il a existé des esclaves dans la Grèce ou la Rome antiques. Ce n’est qu’avec la traite transatlantique, mêlant esclaves noirs et propriétaires blancs, qu’un imaginaire en deux couleurs a émergé. L’abolition de la traite en 1807 n’a pas empêché l’esclavage de perdurer : le ventre des femmes est alors devenu le centre d’une nouvelle bataille, celle de la reproduction et de l’extension des groupes serviles. La malédiction de Cham a permis de légitimer à l’aune du religieux un système qui hiérarchise et asservit les hommes. Dans le second chapitre, Myriam Cottias revient sur différentes formes de résistance, individuelle comme collective : le suicide, les mutineries, le marronnage, les rébellions ont été pour les esclaves autant de moyens d’échapper à leur condition.
Plus loin, la politologue féministe Françoise Vergès s’intéresse au rôle des femmes dans la lutte contre l’esclavage, tandis qu’Aline Helg, professeur émérite d’histoire des Amériques, se penche sur le mouvement abolitionniste. La question économique occupe également une large place dans l’opuscule. Les réparations financières adressées aux anciens propriétaires d’esclaves, le développement de la vallée de la Loire, l’expansion du commerce international, l’essor de l’économie maritime ou encore l’activité des ports de Nantes, de La Rochelle ou de Bordeaux constituent autant de sujets évoqués au regard de la traite et de l’esclavage. L’historien Pascal Blanchard nous explique de quelle manière esclavagisme et colonialisme se sont superposés avec une mission civilisatrice censée justifier le second quand le premier devenait peu à peu inacceptable. L’abolitionniste Victor Schoelcher est symptomatique de cet entre-deux : opposé à l’esclavage, il croyait en revanche à la pertinence du système économique colonial et a contribué aux remboursements des propriétaires « lésés ».
L’Histoire de l’esclavage et de la traite négrière comporte également une dizaine d’encadrés portant sur des points précis évoqués dans l’ouvrage : les saint-simoniens, la charte de Manden, l’expression « nègre littéraire », le Code noir, Sojourner Truth ou encore les colonies de plantation. En dépit d’un format plutôt chiche, l’opuscule se signale finalement par sa densité et sa capacité à saisir l’esclavage par ses multiples aspects.
L’Histoire de l’esclavage et de la traite négrière, ouvrage collectif sous la direction de Marc Cheb Sun Librio, mai 2021, 96 pages