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Désigné coupable, de Kevin Macdonald : le rescapé de Guantánamo

Consacré à l’histoire réelle de Mohamedou Ould Slahi, ce Mauritanien longtemps accusé à tort d’être le recruteur des terroristes ayant perpétré les attentats du 11 septembre 2001 à New York, le nouveau film de Kevin Macdonald (Le Dernier Roi d’Écosse) se révèle avant tout un réquisitoire contre la « zone grise » juridique que représente la base militaire américaine de Guantánamo (Cuba), ouvrant la porte à toutes les exactions. Porté par des comédiens convaincants et un sujet intéressant, ce film de bonne facture se voit quelque peu desservi par un traitement très classique et une mise en scène des plus convenues.

Le traitement cinématographique américain des attentats du 11 septembre 2001 et de leurs conséquences semble être entré aujourd’hui dans une troisième phase, qui eut été impossible à anticiper au lendemain de la tragédie. Dans les années qui suivirent l’effondrement des Twin Towers, l’Amérique, logiquement encore sous le choc, s’attarde surtout sur le caractère dramatique de l’événement (World Trade Center/2006 d’Oliver Stone, Vol 93/2006 de Paul Greengrass, Extrêmement fort et incroyablement près/2011 de Stephen Daldry, etc.). L’invasion de l’Irak et la traque des terroristes « à la maison » prennent ensuite le relais, offrant un sujet à une pléthore de fictions : Démineurs/2009 et Zero Dark Thirty/2012 de Kathryn Bigelow, Green Zone/2010 de Paul Greengrass, ou American Sniper/2014 de Clint Eastwood, pour ne citer que les plus connus.

Phase 2. Parfois juxtaposée à la première, celle-ci voit des cinéastes prendre une distance parfois violemment critique vis-à-vis de leur sujet. Comme souvent, Michael Moore fut le premier à mettre le gouvernement américain en joue, avec son Fahrenheit 9/11 sorti dès 2004. Le documentariste engagé fut suivi notamment par Brian De Palma (Redacted/2007) et bien sûr Oliver Stone, qui s’attaqua directement au président Bush (W./2008). La période de deuil passée, certains n’hésitèrent pas à recourir au registre comique pour mieux dénoncer : Les Chèvres du Pentagone de Grant Heslov (2009) ou War Dogs de Todd Phillips (2016). La guerre elle-même déborda du registre purement guerrier et héroïque pour souligner les contradictions et l’hypocrisie de la mère-patrie : Dans la vallée d’Elah/2007 de Paul Haggis, Mensonges d’Etat/2008 de Ridley Scott, le méconnu Un jour dans la vie de Billy Lynn/2016 d’Ang Lee, ou encore la série Homeland/2011-2020. Un des derniers exemples en date est Vice d’Adam McKay (2018), qui assume pleinement l’héritage de Moore et, surtout, de Stone.

Aujourd’hui, le cinéma états-unien s’intéresse à un personnage qui fut longtemps unilatéralement honni et représenté comme le visage (ou un des visages, à tout le moins) du Mal, tant dans les fictions propagandistes que dans les œuvres les plus férocement critiques : le terroriste. Celui-ci passe donc d’un traitement forcément coupable à une approche plus nuancée, voire clémente. Encore faut-il être d’accord sur celui qu’on définit comme un terroriste. Lorsque les cendres des Tours Jumelles étaient encore chaudes, les soupçons s’étendaient sans grande subtilité et la qualification de « terroriste » était employée… largement, pour ne pas dire à tort et à travers, alors que l’Amérique se découvrait un nouvel ennemi qu’il lui a fallu du temps à définir précisément. Alors que les critiques visant l’administration Bush ont longtemps concerné les motifs fallacieux invoqués pour justifier l’invasion de l’Irak, ensuite le bourbier irakien lui-même et la déstabilisation générale (et durable) du Moyen-Orient, aujourd’hui la dénonciation a glissé vers le terrain juridique et éthique. La large entaille dans les libertés publiques – pourtant sacro-saintes aux Etats-Unis – symbolisée par le Patriot Act signé par George W. Bush fin octobre 2001, n’a pas manqué d’être fustigée, par exemple via les deux films consacrés au lanceur d’alerte Edward Snowden, le documentaire Citizenfour (Laura Poitras, 2014) et son pendant fictionnel (Snowden, 2016) signé Oliver Stone. Un sujet étroitement lié au Patriot Act est bien sûr l’ouverture du centre de détention militaire à Guantánamo (Cuba). Ordonnée par le président Bush en 2002 dans le cadre de sa « War on Terror », elle repose sur un principe simple, maintes fois condamné depuis lors : l’extraterritorialité de la base permet d’y interner et interroger des détenus sans être soumis au système judiciaire américain. Bref, une zone grise juridique qui permet de faire à peu près n’importe quoi aux prisonniers soupçonnés de terrorisme.

Au cinéma, la dénonciation des exactions subies à Guantánamo est récente. Et pour cause : il a longtemps régné un secret absolu sur l’identité des détenus et les méthodes employées par l’autorité militaire… Le Britannique Michael Winterbottom a joué ici le rôle de précurseur, avec The Road to Guantánamo tourné dès 2006, consacré aux « Tipton Three », ces trois citoyens britanniques capturés en Afghanistan en 2001 et détenus pendant plus de deux ans à Guantánamo, puis rapatriés et libérés en 2004. Cette œuvre un peu oubliée risque de se faire voler la vedette par le film qui nous occupe, qui bénéficie d’une exposition supérieure et qui est surtout consacrée à une affaire bien plus célèbre, celle du Mauritanien Mohamedou Ould Slahi. Accusé d’être impliqué dans l’organisation des attentats du 11 septembre 2001, il fut détenu au camp de Guantánamo pendant près de neuf ans sans être jugé. Victime de multiples tortures et de traitements dégradants, il passera finalement un total de quatorze ans en détention avant d’être relâché. Désigné coupable s’inspire des mémoires écrits par Slahi en prison, en 2005, et qui furent publiés dix ans plus tard après avoir subi de très nombreuses coupes par l’administration militaire américaine. A travers le destin de Slahi, le film dénonce évidemment les mauvais traitements infligés à Guantánamo, mais aussi, plus globalement, le rôle même de la base. A ce titre, et même s’il est évident que la plupart des détenus ne sont pas des saints, on ne peut que donner raison aux auteurs du film M.B. Traven, Rory Haines et Sohrab Noshirvani lorsqu’ils précisent, via un carton en guise d’épilogue, que sur les 779 prisonniers du camp, seuls huit ont été condamnés pour un crime – trois de ces condamnations ayant été cassées en appel. Vu l’ébauche de moyens mobilisés et la brutalité des méthodes employées, ce bilan objectivement famélique mérite que l’on se pose quelques questions…

On avait quitté Kevin Macdonald, le réalisateur du film, sur le marquant Whitney (2018), excellent documentaire consacré à feu Whitney Houston – même s’il a mis en scène deux autres documentaires depuis lors. Sur Désigné coupable, il retrouve l’acteur français d’origine algérienne Tahar Rahim, à qui il avait déjà confié un rôle secondaire dans L’Aigle de la Neuvième Légion (2011). L’interprétation (réaliste) de Slahi nécessitant un comédien s’exprimant couramment en arabe, anglais et français, qui d’autre que Rahim aurait pu faire l’affaire ? L’acteur qui s’est fait connaître par Un prophète (2009/Jacques Audiard), s’est depuis lors épanoui dans une carrière internationale marquée par des choix variés et ambitieux. Si sa prestation a été saluée – à juste titre – comme un des atouts de Désigné coupable, elle mérite selon nous d’être quelque peu nuancée. Dans la première partie du film, le détachement et la légèreté du personnage, pourtant arraché au désert mauritanien et à sa famille puis incarcéré dans une geôle cauchemardesque en territoire inconnu, sans avoir été accusé de quoi que ce soit, paraissent en effet incompréhensibles, cela même si les images du véritable Slahi montrées à la fin du film révèlent une joie de vivre communicative. Tantôt peu concerné, tantôt ahuri, son sort paraît fort peu crédible. Est-ce un choix du comédien, du cinéaste, ou un manque de direction ? Toujours est-il que l’interprétation de Tahar Rahim prend de l’ampleur dans la seconde partie du film, pour finalement emporter l’adhésion lors des séquences de torture et de procès auquel il participe par vidéo interposée. Dans le rôle principal de l’avocate Nancy Hollander, Jodie Foster crève quant à elle l’écran, de même que Benedict Cumberbatch qui, pour son rôle de procureur militaire, a adopté un épais et réjouissant accent sudiste.

Sujet passionnant, casting impeccable : Désigné coupable était promis à une belle réussite. Le pari n’a pourtant été remporté que partiellement, la faute à un traitement bien trop conventionnel du sujet. Pour rendre justice à ce dernier, il aurait sans doute fallu un génie et une finesse de mise en scène que Kevin Macdonald ne possède guère. Ce n’est pas la première fois que le cinéaste écossais nous laisse cette impression d’inaboutissement dans ses films de fiction, à l’instar de L’Aigle de la Neuvième Légion, une adaptation historique dont la promesse surpassait également le résultat. Même Le Dernier Roi d’Écosse, qui le fit connaître en 2006, reposait bien davantage sur la prestation étincelante de Forest Whitaker dans le rôle du dictateur ougandais Idi Amin Dada que sur sa mise en scène fort académique. Macdonald semble nettement plus inspiré en tant que documentariste, comme l’ont prouvé notamment Un jour en septembre (1999) relatant la prise d’otages d’athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de Munich en septembre 1972, pour lequel le metteur en scène était parvenu à retrouver la trace du dernier terroriste survivant, ou le documentaire consacré à Whitney Houston, déjà mentionné.

Si Désigné coupable n’ennuie pas une seconde et est porté par un sujet passionnant et une distribution de haut niveau, Macdonald lui applique un rythme de croisière peu palpitant et tous les codes attendus pour ce genre de films. Bref, le cinéaste reste dans les clous, et ses rares déviations du chemin balisé s’apparentent plutôt à des égarements. Ainsi, la relation de séduction s’installant instantanément entre Slahi, soupçonné à ce stade de l’intrigue d’être le recruteur des terroristes du pire attentat jamais commis sur le sol américain, et la jeune avocate Teri Duncan (Shailene Woodley, sans relief) accompagnant la chevronnée Nancy Hollander, est franchement invraisemblable voire déplacée. Quant aux séquences de torture, on se demande encore pourquoi Macdonald leur a appliqué ces effets hallucinés, qui non seulement sont peu élégants et mal maîtrisés, mais réduisent une violence qui, vu le propos du film, se devait au contraire d’être montrée dans sa réalité brute.

Kevin Macdonald a l’art de dénicher de vrais sujets de cinéma. Il faut à présent espérer qu’il parvienne à se libérer du corset de l’honnête tâcheron pour leur imprimer un véritable style.

Synopsis : Capturé par le gouvernement américain, Mohamedou Ould Slahi survit dans la prison de Guantánamo Bay où il est détenu depuis plus de dix ans sans inculpation ni procès. Après avoir perdu tout espoir, Slahi trouve des alliés dans l’avocate de la défense Nancy Hollander et son associée Teri Duncan. Ensemble, ils affrontent d’innombrables obstacles dans une quête désespérée de justice.

Désigné coupable : Bande-annonce

Désigné coupable : Fiche technique

Titre original : The Mauritanian
Réalisateur : Kevin Macdonald
Scénario : M.B. Traven, Rory Haines et Sohrab Noshirvani (d’après Guantánamo Diary de Mohamedou Ould Slahi (2015))
Interprétation : Jodie Foster (Nancy Hollander), Tahar Rahim (Mohamedou Ould Slahi), Shailene Woodley (Teri Duncan), Benedict Cumberbatch (lieutenant-colonel Stuart Couch)
Photographie : Alwin H. Küchler
Montage : Justine Wright
Musique : Tom Hodge
Producteurs : Adam Ackland, Michael Bronner, Benedict Cumberbatch, Leah Clarke, Christine Holder, Mark Holder, Beatriz Levin, Lloyd Levin, Branwen Prestwood-Smith
Sociétés de production : Topic Studios, Black Sheep Pictures, Convergent Media, Oak Street Films, SunnyMarch, Wonder Street, 30West et BBC Film
Durée : 129 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 14 juillet 2021
Royaume-Uni/États-Unis – 2021

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3.5

Festival de Cannes 2021 #6 : Vortex, Tromperie, Les Intranquilles, Women do Cry

Alors que le Festival de Cannes vient de fermer ses portes et de couronner Titane comme Palme d’Or, notre rédaction fait un dernier petit tour d’horizon sur les différentes sections qui ont jalonné cette édition 2021, avec cette fois-ci, Vortex de Gaspar Noé ou même Les Intranquilles de Joachim Lafosse.

Les Intranquilles de Joachim Lafosse (Compétition)

Rien n’est plus difficile à mettre en scène que la maladie mentale au cinéma, sans tomber dans le mauvais goût, le romanesque ou le putassier. Avec Les Intranquilles, Joachim Lafosse réussit à montrer la bipolarité d’un père avec une justesse aussi touchante que glaçante. Le film est d’une tension perpétuelle, avec quelques moments d’explosion tout simplement bouleversants. Damien Bonnard laisse bouche-bée, tant sa performance est tout en puissance contenue, en fragilité et en regards perdus qui disent tout. Leïla Bekhti n’est pas en reste, endossant un rôle ingrat de mère prise entre un mari incontrôlable mais pour qui elle sacrifie tout, et un enfant qu’elle veut protéger tout en lui faisant prendre conscience de la gravité de la situation. Un pur « film français », mais dans le bon sens du terme : très grave, très dur, mais avec des acteurs tellement bons que rien n’est surjoué ni dramatisé à outrance. La photographie, qui travaille intelligemment les flous, est également précieuse ; tout comme la mise en scène, très fluide, donnant le temps aux séquences de s’étirer pour mieux en extraire la tension. Ainsi, Lafosse parvient à faire de scènes a priori triviales de grands moments de drame familial : une visite surprise à l’école, une caresse nocturne, une scène de peinture en chanson, etc. Les Intranquilles parle d’une maladie incurable et du poids qu’elle fait peser sur l’entourage d’un père en pleine traversée du désert. Personne n’a le beau rôle, personne n’a le mauvais non plus : tout est d’une justesse admirable, et le nœud paraît inextricable.

Jules Chambry

Vortex de Gaspar Noé (Cannes Première)

Petit dernier de la sélection Cannes Première, Vortex de Gaspar Noé opère un revirement assez intéressant dans la filmographie de son cinéaste. Prenant le dispositif déjà intégré dans Lux Aeterna du split screen, cette fois-ci permanent, le Français filme la fin de vie d’un couple de personnes âgées : chacun d’un coté de l’écran, c’est alors deux visions de cette apocalypse qui se dessinent devant nos yeux. Lui est cardiaque, elle commence à perdre la tête. Véritablement influencé par Amour de Michael Haneke, même si les deux films s’avèrent diamétralement opposés dans leur traitement, Vortex puise sa beauté dans un naturalisme omniprésent et une volonté de minimiser au maximum ses effets. Cinéaste viscéral, où le parfum de scandale n’est jamais loin, Gaspar Noé peint avec Vortex, une proposition de cinéma minimaliste, silencieuse et d’une humilité assez admirable. C’est donc avec une certaine émotion qu’on déambule dans la maison de famille avec ces personnages aux allures de fantômes. Constitué d’un casting impressionnant de justesse, notamment Françoise Lebrun, et d’une direction artistique fabuleuse (sublime maison comptant d’innombrables détails du passé incrustés dans les murs), Vortex parle de sujets bien distincts comme l’oubli, l’amour ou même la perte du souvenir et l’effacement du passé. Cependant, comme souvent avec Gaspar Noé, nous avons le droit à quelques facéties, à des scènes qui tirent en longueur de manière évitable ; pourtant cette fois, la science de Noé touche en émotion et délivre de nombreuses scènes émouvantes. Un bel objet. 

Sébastien Guilhermet

Tromperie de Arnaud Desplechin (Cannes Première)

Chapitré par période et par personnage, Tromperie est le parcours amoureux de Philip, célèbre écrivain dont la vie est remplie de bien des femmes. Avec ce film, assez aride dans le fond et assez libre dans la forme, Arnaud Desplechin souhaite rendre hommage à Philip Roth et sa verve habituelle en adaptant son livre Deception. Accompagné d’actrices toutes plus fulgurantes les unes que les autres, entre la sophistiquée et savoureuse Léa Seydoux, l’émotionnelle Emmanuelle Devos, ou la fragile et foudroyante Rebecca Marder, Denis Podalydès livre une partition tout en rupture de ton, entre le mari démissionnaire, l’amant tumultueux, l’ami empathique, ou le littéraire au judaïsme éviscéré. Grâce à Tromperie, Arnaud Desplechin retrouve son sens du dialogue et du bon mot, dont sa faculté à jouer avec le romanesque, puis son amour de la littérature, créant de ce fait cette alchimie entre les idées de cinéma qui foisonnent et cette théâtralité éhontée et poétique. Le film préférant filer à toute vitesse plutôt que de se laisser respirer, accumule les thématiques, comme l’amour ou l’homme et son rapport aux femmes, puis le communautarisme et la peur de l’autre. Cependant dans ce verbiage incessant aussi drôle que passionné, il est parfois difficile de réellement comprendre le positionnement de Desplechin par rapport à son personnage et les griefs qui pourraient lui être attribués : mais derrière ce manque d’accroche, dommageable, l’oeuvre n’en perd pas moins de sa puissance et nous fait passer par bien des émotions. Une vraie belle réussite. 

Sébastien Guilhermet

Women Do Cry de Mina Mileva et Vesela Kazakova (Un Certain Regard)

Film bulgare de la section 2021 “Un certain regard”, Women do cry nous fait effectivement tourner nos yeux ailleurs, et cette fois vers la Bulgarie. L’intention première est nécessaire et forte : filmer des femmes, des mères, des sœurs, leurs aspirations, leurs fragilités, dans une Bulgarie qui politiquement se déchire. A trop chercher à critiquer la situation politique du pays, le film se perd et ne parvient pas à trouver une voie dans laquelle se déployer avec émotion. L’on nous montre pourtant des femmes blessées, dont les blessures ont fait naître leur force, prêtes à tout pour arracher leur place à une société dont les clichés et injonctions étouffent. Les crises familiales sont intenses, les situations des personnages parfois désespérées – l’on pense notamment au drame de la vie de Sonia – mais jamais l’émotion ne parvient, elle, à naître et nous emporter dans cet élan militant et déterminant pour le futur de toutes ces femmes, nombreuses encore à devoir se battre pour exister.

Audrey Dltr

 

Haut et fort de Nabil Ayouch (Compétition)

Première sélection au Festival de Cannes pour le réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch, Haut et fort se présente comme le cri d’une jeunesse marocaine pleine d’espoir et cherchant à s’affranchir du poids, bien trop lourd parfois, des traditions et de la religion. Articulant un mode quasi documentaire à celui de la fiction, frôlant à de nombreuses reprises la comédie musicale avec nombre de scènes collégiales dansées et rappées, le film rapproche sans cesse l’histoire de ses personnages et de leur recherche d’émancipation à celle du rap. Il s’agira pour tous ces jeunes, fréquentant un centre culturel dans un quartier populaire de Casablanca – qu’ils se plaisent à comparer à celui du Bronx, à New-York – d’apprendre à utiliser le rap pour exprimer leurs souffrances, leurs blessures, leurs aspirations. Seulement, jamais le film ne parvient à réellement nous emporter, sans doute la faute à un aspect trop documenté, qui paraît parfois gratuit et bloque à la fois emballement véritable et émotion. C’est assez dommage.

Audrey Dltr

 

 

« The Worst of the Suicide Squad » : aux origines…

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The Worst of the Suicide Squad prélude au film de James Gunn en nous présentant les personnages-phares qui y seront mis en scène. Cette compilation d’histoires, dont certaines demeurent inédites en langue française, est l’occasion de prendre le pouls de super-vilains parfois méconnus.

La Suicide Squad est une organisation secrète états-unienne placée sous la direction de l’irascible Amanda Waller et de l’honorable colonel Rick Flag. Parmi ses membres les plus célèbres figurent Harley Quinn et Captain Boomerang, auxquels se joignent épisodiquement Bloodsport, Javelot, le Penseur, Ratcatcher, Peacemaker, Savant, la Fouine, Mongal, King Shark ou encore Polka-Dot-Man. Leur rôle est de prêter main-forte au gouvernement américain pour faire face à des menaces d’ampleur cataclysmique. Pour mieux comprendre de quoi il retourne, « Première mission » est tout indiqué. Ce récit de John Ostrander, Len Wein et John Byrne, paru plusieurs partie entre 1986 et 1987, nous présente une mystérieuse Forcé Spéciale X placée sous l’égide de la caractérielle Amanda Waller. Tandis que Brimstone menace le mont Rushmore, un groupe de super-vilains (dont Deadshot et Blockbuster) est réquisitionné pour mettre un terme à ses agissements.

The Worst of the Suicide Squad est un recueil de récits courts, dont la dimension psychologique est souvent sacrifiée sur l’autel du spectacle. On y découvre néanmoins une Harley Quinn lassée par une existence de criminelle éprouvée et prête à reprendre ses activités de psychiatre pour donner un sens à sa vie (« Vilains anonymes », de Rob Williams, Jim Lee et Sean Galloway, paru en 2016). Dans « Aux mains des rouges » (1988), Paul Kupperberg, John Ostrander et Erik Larsen intègrent dans leur histoire, aux côtés de la Doom Patrol et des Rocket Reds soviétiques, des révolutionnaires sandinistes et le KGB, donnant à leur récit une coloration politique qui prend véritablement sa pleine mesure lorsque les protagonistes se questionnent sur la légitimité de l’interventionnisme militaire. Enfin, « Ombres et spectres » (John Ostrander et Graham Nolan, 1988) fait remonter l’instigation de la Force Spéciale X à la présidence Truman tout en évoquant, avec habileté, la Commission Warren, les intérêts géopolitiques américains et les complots politiques.

« Les trois vagues de la mort » (Robert Kanigher et Ross Andru, 1959) invite à l’introspection. Les principaux personnages, dont Rick Flag, songent à leur passé tout en affrontant une menace indicible retournant contre eux chacune de leur tentative de destruction. « Devoir familial » (John Ostrander et Keith Giffen, 1988) sert avant tout à asseoir le tempérament abrupt d’Amanda Waller : elle entend évincer le concierge parce que ce dernier a laissé entrer sa fille dans son appartement et fait la morale à son athlétique beau-fils tout en apparaissant considérablement diminuée par rapport à lui, puisqu’on n’aperçoit que le dessus de sa tête dans les vignettes où ils conversent ensemble. On apprend par ailleurs au cours de ce récit qu’Amanda ne voit plus sa fille, un fait familial à mettre en parallèle avec l’histoire douloureuse de Captain Boomerang contée dans « Retour à l’envoyeur » (Geoff Johns et Scott Kolins, 2011). Fruit d’une relation adultère, le super-vilain a été un enfant mal aimé dont les fêlures psychologiques ont abouti à une rivalité exacerbée avec Flash.

Autres récits, autres enjeux. « Ratcatcher/Piège à rat » (Alan Grant, John Wagner et Norm Breyfogle, 1988) narre avec talent l’effroyable vengeance d’un hors-la-loi. « Dévoilés » (Gail Simone et Jim Fern, 2004) prend comme point de départ la formation d’un syndicat des hommes de main. « Plus dure sera la chute » (Dan Jurgens, 1986) se fend d’un méta-discours sur le monde médiatique et publicitaire, mais aussi sur l’économie des comics, « si calme qu’on entendrait presque les ventes chuter ». « Bloodsport » (John Byrne, 1987) revient sur les traumatismes du Vietnam et met en scène Superman et Lex Luthor. « Méchant chien » (Jeph Loeb et Dale Keown, 2001) présente Krypto, le fidèle compagnon de Superman, capable de voler et d’employer la thermovision, mais malheureusement trop dangereux pour être conservé par le super-héros. Enfin, « Le Visage de la mort » (Paul Kupperberg et Denys Cowan, 1986) a une résonance particulière, puisque des terroristes arabes et la prise de contrôle d’un avion de la British Airways y sont mis en scène face à un Vigilant dual et un Peacemaker incontrôlable.

De quoi mettre en haleine avant un film qu’on espère évidemment supérieur à son médiocre prédécesseur (David Ayer, 2016).

The Worst of the Suicide Squad, collectif
Urban Comics, juillet 2021, 472 pages

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3.5

« Les Excentrés » : regard sur les poètes modernistes américains

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Spécialiste de littérature américaine et de Gertrude Stein, Chloé Thomas publie aux éditions CNRS un ouvrage consacré à la poésie américaine du XXe siècle.

Si la poésie moderniste américaine est définie a posteriori, divisée en chapelles et relativement lâche quant à ses fondamentaux, certaines de ses figures de proue n’en ont pas moins acquis une renommée internationale : T.S. Eliot, H.D., Wallace Stevens, Marianne Moore, Gertrude Stein, William Carlos Williams ou Ezra Pound se sont en effet tous signalés à travers des textes battant en brèche les traditions littéraires. Dans un essai dense et très documenté, Chloé Thomas revient précisément sur le caractère excentré de ces auteurs modernistes. Elle se penche sur des poètes nés à la fin du XIXe siècle aux États-Unis, opérant un schisme avec la genteel tradition classique et élitiste, porteurs d’un souffle nouveau et d’une certaine radicalité formelle.

Ce qu’il est important de comprendre, c’est que le statut de ces auteurs différait parfois grandement. Wallace Stevens et William Carlos Williams ne vivaient par exemple pas de leur plume. Chloé Thomas explique qu’ils faisaient l’objet d’une marginalité relative dans un champ littéraire dominé par d’autres. Autre fait notable : beaucoup de ces poètes, de T.S. Eliot à H.D. en passant par Gertrude Stein ou Ezra Pound, connurent l’exil, le plus souvent à Londres ou à Paris. Leur art est un poste d’observation privilégié à partir duquel on peut voir deux continents prendre langue l’un avec l’autre. Le cosmopolitisme touche aussi aux rencontres séminales (Picasso, Hemingway, Duchamp, Man Ray…) ou aux revues (sur lesquelles l’auteure revient abondamment).

L’imagisme, le vorticisme et l’objectivisme sont autant d’« instants bruyants » qui ont marqué l’histoire de la poésie moderniste. Si Chloé Thomas revient successivement sur chacun d’entre eux, elle définit le mouvement littéraire qui nous intéresse par d’autres moyens : une émulation créatrice, des destins croisés, le rejet de la poésie victorienne et bucolique, la liberté métrique, les expérimentations structurelles, la musicalité des vers, une influence de la France (Mallarmé et Laforgue sont des modèles « vers-libristes »)… Difficile en revanche de s’accorder sur des références communes ou des modi operandi uniques, tant les idiosyncrasies semblent prévaloir. T.S. Eliot s’européanise, contrairement à Gertrude Stein. William Carlos Williams préfère la seconde au premier, qu’il jalouse probablement un peu, et dont il regrette le rôle de porte-étendard de la poésie moderniste.

Ces auteurs devront pour la plupart attendre les années 1930, et même parfois l’après-Seconde guerre mondiale, pour se voir sacralisés : on décerne par exemple à T.S. Eliot le Prix Nobel de littérature ou à Wallace Stevens et William Carlos Williams le Pulitzer de poésie. Tandis qu’elle présente l’essence de la poésie moderniste, au fil de ses pérégrinations littéraires, Chloé Thomas se penche sur plusieurs textes, les analyse et les met en regard. Prenons le motif de la ville : Williams y voit une modernité impersonnelle, H.D. des villes tendues vers le ciel et jonchées de déchets, Sandburg des bruits et des odeurs… Chez Eliot, il n’y a même plus d’idéal bucolique et jeffersonien, plus de pendant à la ville. Les enchaînements, césures, diagrammes, distiques, idiomes, la poésie lyrique ou en prose, courte ou longue, les intertextualités, l’hermétisme, les méta-discours, le travail sémiologique sont autant d’éléments sur lesquels s’arrête avec érudition Chloé Thomas.

Cette dernière n’oublie pas de souligner que pour les poètes modernistes, l’Europe fut un terrain de jeu bien plus favorable que les États-Unis, qui apparaissaient alors infériorisés face à l’émulation culturelle du vieux continent. Mais les séjours loin de leurs contrées d’origine n’ont pas toujours été bénéfiques pour ces auteurs et leur rayonnement. En témoignent les expériences vécues par Gertrude Stein ou Ezra Pound, prisonniers de controverses au sujet de leurs sympathies respectives pour Pétain et Mussolini. Pour la petite histoire, Pound, qui voyait dans le fascisme le moyen de mettre fin aux conservatismes artistiques, passera ensuite treize années dans un hôpital psychiatrique américain.

Les Excentrés : Poètes modernistes américains, Chloé Thomas
CNRS Éditions, juin 2021, 270 pages

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Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi : la voix des textes, la voie du silence

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Après entre autres Senses et Asako I&II, Ryusuke Hamaguchi revient à Cannes pour présenter en Compétition le déroutant Drive My Car. Un film fondamentalement intellectuel, qui parle du deuil à travers un personnage de metteur en scène de théâtre, mais qui puise son souffle dans des séquences de silence menant vers la grâce.

Drive My Car parle d’un homme qui a tout perdu : sa fille est morte à 4 ans, et sa femme vient de la rejoindre (le jour même où il apprend qu’elle l’a trompé, sans avoir eu le temps de s’expliquer avec elle). Cet homme, M. Kafuku, dégage à travers son charisme silencieux une immense tristesse, que le théâtre va lui permettre de mettre à distance pour mieux accomplir son deuil. Sans jamais être déprimant ni dépressif, le film aborde pourtant des questions terribles dont les résonances avec le monde du théâtre sont évidentes : le sentiment de ne pas trouver sa place, le sentiment d’être remplacé dans son propre rôle (de mari, doublé par un amant ; d’acteur, se retirant des planches pour se consacrer à la mise en scène) ou encore le sentiment de ne pas trouver de remplaçants aux rôles laissés vides (de père, ayant perdu son seul enfant ; de mari, ayant désormais perdu sa femme).

Dans Asako, la protagoniste était hantée par des visages et la mise en scène jouait sur les impressions trompeuses (comme croire reconnaître quelqu’un qui a disparu), avec toute la difficulté que la perte d’un être cher implique. Dans Drive My Car, ce procédé est plus subtil, ressemble moins à de l’exercice de style et ne joue jamais avec la perception du spectateur, mais uniquement du personnage lui-même. Plutôt que de nous mettre directement derrière les yeux de Kafuku, Hamaguchi se sert de la métaphore de la voiture pour nous faire accéder à son intimité – l’habitacle de l’automobile étant évidemment le symbole de sa propre intériorité – et le fait qu’il refuse d’avoir une chauffeuse attitrée témoigne de cette peur de l’intrusion, de cette réclusion en soi-même et de cette tendance à s’enfermer dans sa tristesse. Que ce soit dans l’adultère, dans la mise en scène au théâtre ou à bord d’une voiture, Drive My Car met son personnage face à son tiraillement entre conduire et être conduit. Il conduit sa troupe mais a toujours été impuissant dans sa vie de famille. Le troisième espace, la voiture, sera donc le lieu-pivot où Kafuku aura le choix : continuer à tenir le volant en écoutant les enregistrements de sa femme en train de lire ses textes (donc rester prisonnier d’une solitude endeuillée), ou bien laisser le fauteuil à quelqu’un d’autre pour partager le voyage (et « aller de l’avant » pour de vrai).

Dans ce processus de chaises musicales, ballet de personnages finalement très marivaudien, les dialogues s’effacent constamment derrière deux autres voix : la voix du texte (Beckett puis Tchekhov) et sa puissance littéraire qui interroge la propre existence de Kafuku, que ce soit dans les auditions qu’il fait passer, les moments de lecture du script, d’écoute des enregistrements pour répéter ; puis la voix du silence et le déploiement d’un langage ineffable, passant entre autres par la langue des signes, et qui est la véritable grammaire de l’introspection. L’enchevêtrement des langues parlées par les différents acteurs de la troupe (anglais, mandarin, japonais, coréen…) permet paradoxalement de se défaire du poids des mots, donc du poids d’un texte dans lequel Kafuku s’était d’abord enfermé. « On ne peut jamais accéder au cœur de l’autre. On ne peut qu’examiner consciencieusement le sien ». Hamaguchi montre que c’est par une forme de silence, qui n’est pas excluant mais au contraire unificateur, que l’on s’éclaircit soi-même pour mieux projeter cette lumière sur l’autre. Les masques tombent progressivement et Kafuku, en dévoilant un peu de lui-même, découvre les fêlures de ceux qui l’accompagnent. Que ce soit lui, l’amant de sa femme ou sa fameuse « chauffeuse » indésirable, tous trois sont meurtris par le sentiment d’avoir « tué » quelqu’un : une fille, une femme, une mère, un innocent… Et chacun passera de conducteur à conduit (et inversement) dans une sorte de cercle vertueux d’empathie. « Drive my car », tout est dans le titre : une fuite en avant pour se défaire d’un passé qui ne quitte pas le rétroviseur ; une expression dont le verbe peut être tout aussi bien compris à la première personne du singulier, comme injonction à l’introspection, qu’à la deuxième personne de l’impératif, comme ouverture à l’autre.

D’une complexité certaine, Drive My Car n’en est pas moins pudique et épuré. C’est une quête du bonheur à travers la remontée d’une pente. Comme dans Oncle Vania, pièce au centre du film, c’est par le maillage des destinées et des souffrances que chacun accède à lui-même, fût-il fondamentalement inaccessible à l’autre. « Que faire ? Tenter de vivre ». Le chemin de croix est à faire ensemble, et de la rencontre des gestes silencieux naîtra la grâce – en témoigne cette séquence finale de représentation absolument bouleversante. Et de conclure, comme le fait la pièce de Tchekhov, par une réplique finale à la première personne du pluriel : nous nous reposerons.

 

Drive My Car de Ryusuke Hamaguchi avec Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Masaki Okada… En salle le 18 août 2021.Titre original Doraibu mai kâ. Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2021. Adaptation d’un extrait du recueil Des hommes sans femmes de Haruki Murakami. Distributeur Diaphana Distribution.

Memoria de Apichatpong Weerasethakul : le bruit venu d’ailleurs

Memoria d’Apichatpong Weerasethakul vient de faire son entrée dans la Compétition du Festival de Cannes 2021. Avec son style habituel aussi ésotérique que tellurique, il place la barre très haut, pour une expérience toujours aussi intense. 

Certes, on peut le dire d’entrée, toutes les pistes de lecture ne sont pas compréhensibles au premier regard : tant dans l’émotion provoquée que dans la construction d’une pensée. Mais la sève de l’hypnose se situe-t-elle dans ce versant-là de l’étude? C’est un voyage. Une odyssée. Avec Memoria, le cinéaste continue de tracer le chemin qui est le sien : celui de l’écoute du souffle d’un monde, où le fantôme du souvenir prend des formes spectrales bien particulières et où errance et mystique ne font qu’un. C’est un film sur les vibrations, le dessin d’un monde en mutation, ou même l’obsession d’un traumatisme : les vibrations qui sont intimes, parcellaires, tout comme celles qui sont collectives. D’emblée, l’introduction du film nous plonge dans ce récit moite où la torpeur n’est jamais éloignée : une femme se lève en pleine nuit à cause d’un bruit sourd, une détonation dont la provenance s’avère inexpliquée. 

Dès la première séquence, avec ce bruit non identifié, ces plans fixes vertigineux, ce vide fantomatique et cette mise en scène à la lenteur affichée, l’œuvre prend des allures de film apocalyptique. C’est un univers qui va bientôt peut-être s’éteindre devant nos yeux, ou alors c’est un chant du cygne qui ouvre ses portes au personnage de Jessica. Une très grande scène de cinéma. Mais ça ne sera pas la seule. Constitué de deux parties distinctes, une plus urbaine et réflexive, une autre plus naturaliste et méditative, comme on peut en avoir l’habitude chez le cinéaste, Memoria est un bloc qui se vit d’une traite : où l’on scrute alors Tilda Swinton errer dans un Bogota silencieux, aussi luxuriant que tamisé, et chercher la provenance de ce bruit, telle la foudre qui aurait frappé son âme. 

Ce bruit, fil rouge conducteur de l’œuvre, est comme un écrin de possession, une obsession : un matériau qui lui permet de saisir son lien avec son milieu originel. D’où sa volonté de cartographier le bruit avec le jeune Hernan, ingénieur du son : sublime scène minutieuse d’émotion et de tension horrifique, où un monstre invisible prend petit à petit forme devant nos yeux. Car le film place son personnage non pas dans une recherche d’indices, mais dans un enracinement où chaque acte de l’Homme a sa propre importance, et plutôt dans une quête de lien, soit avec les autres, soit pour rentrer directement en communion avec son environnement qui s’avère d’une modernité dévitalisée. 

Et pour ce faire, Apichatpong Weerasethakul n’a pas son pareil : la rigidité de ses plans figés n’est qu’un mirage tant tout semble se mouvoir et se déplacer : est-ce le personnage qui avance ou est-ce le décor qui l’entoure qui se déploie autour de lui ? Ou les deux en même temps ? Pourtant le film, statique et flamboyant, est en perpétuel mouvement : d’une femme vers soi-même, du présent qui veut faire frémir le passé et d’une reconnexion d’un monde vers un autre. Un besoin de se détacher d’un trop plein d’informations qui pourraient anesthésier toute notion de mémoire et de bascule : la rupture se fait là, de cette première partie presque nocturne, aux versants d’épouvante qui se joue du hors-champ, et qui rappelle le Jacques Tourneur de Vaudou ou La Féline, à une deuxième partie, avec le deuxième Hernan dans la foret amazonienne au calme tétanisant, pour un retour aux sources vers une Nature en besoin d’oxygène. 

L’homme, sa mémoire et la nature ne font qu’un avec la mort et les vibrations d’un monde qui s’échappe devant nos yeux. Pour que nous touchions du doigt, le temps d’une incroyable scène d’incrustation de l’âme d’un homme avec son décor mystique et naturel, l’évaporation d’une obsession pour enfin voir, dans le visage de Tilda Swinton, l’apaisement et la compréhension d’une nature, espace de revitalisation et de paix. Il serait bien audacieux d’assener des indices de lecture tant l’œuvre est un voyage sensoriel qui laisse pantois devant sa beauté plastique et sa quête fantomatique d’une puissance hors du commun. 

Memoria de Apichatpong Weerasethakul : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=5wU_gNtKPYE

Memoria de Apichatpong Weerasethakul avec Tilda Swinton, Elkin Díaz, Jeanne Balibar… Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2021. Distributeur New Story

Serre-moi fort de Mathieu Amalric : le souvenir de l’oubli

Sélectionné dans la catégorie Cannes Première, Serre-moi fort de Mathieu Amalric est un bijou sur l’oubli et la recherche incessante de l’autre.

Serre-moi fort est difficile à déchiffrer au premier abord, tant le nombre de synapses qui jalonnent le récit rend le tout imperméable à une quelconque théorisation. Les échelles de lecture se percutent les unes aux autres. Pourtant, en face de nous grandit une boule d’émotion qui fait le pont entre deux univers distincts mais dont les effluves de peur et de disparition vont devenir asphyxiantes avec le temps, notamment grâce à la prestation terriblement fine et tout en nuance de Vicky Krieps. Comme dans son dernier film Barbara, qui entrevoyait une quête identitaire comme un récit sur les fantômes, et Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, sans l’aspect artisanal et bricolé du projet visuel mais tout en épousant la même envie de se faire se télescoper les images et les souvenirs, Serre-moi fort est le récit d’une femme sur la fuite, quittant alors son mari et ses enfants.

Mais qui quitte qui? Mais qui recherche qui? Qui oublie qui? Dans une mosaïque d’images toutes aussi belles les unes que les autres, dans ce capharnaüm où l’émotion n’est jamais recherchée mais se doit d’être trouvée par le spectateur comme si nous étions dans une sorte de chasse au trésor, il est parfois difficile, grâce au montage, de définir une ligne directrice dans la temporalité même du film. Où sommes-nous? Dans un souvenir, dans une projection, dans le présent, dans un cauchemar, dans un roman-photo où il faudra de nouveau tout remettre dans l’ordre ? Nous ne le savons pas, parfois nous le devinons, mais l’œuvre n’est jamais phagocytée par ce mouvement perpétuel. Au contraire, ce tourbillon cinématographique est d’une force implacable. La puissance de l’œuvre ne se situe pas dans ses digressions.

Toutes ces questions ne sont que purement rhétoriques, car l’intérêt de l’œuvre n’est pas tant dans la compréhension de chaque petit détail narratif et visuel, l’objectif premier est de ressentir l’effondrement d’un bloc familial, de capter l’essence d’un monde englué dans du vide, de voir une mère sur la brèche, pleine de remords et de culpabilité qui se noie dans ce road movie spectral. Tout comme Barbara, Serre-moi fort puise ses intentions dans le trouble du souvenir et du passé que l’on pourrait recréer à sa guise, où le cinéma lui-même et la création en général seraient un vecteur d’éveil d’un monde composé de fantômes qui se répondraient par écho. Même dans deux univers différents, dans des lieux différents, le regard est là et l’écoute de l’autre se fait primordiale comme en atteste cette sublime scène où le mari fait tout ce que lui dit la voix de sa femme, qui n’est bizarrement pas dans la pièce, ni même dans la maison.

C’est d’autant plus intéressant de mettre ce film en perspective avec une autre sortie projetée lors de ce Festival de Cannes 2021, Memoria d’Apichatpong Weerasethakul : deux films sur les vibrations, sur le bruit d’une terreur. Celle du manque, et du souvenir qui est un vieux de loup de mer qui tente par tous les moyens de trouver une vérité. Même si elle est difficile à entendre. 

Serre-moi fort de Mathieu Amalric : Bande-annonce

Serre-moi fort de Mathieu Amalric, avec Vicky Krieps, Arieh Worthalter… En salles le 8 septembre 2021. Le film est présenté en séance spéciale sous le label Cannes Première au Festival de Cannes 2021. Distributeur : Gaumont Distribution

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, d’Arthur Harari : histoires parallèles et quête de paix intérieure

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Après Diamant noir en 2016, film noir à la mise en scène puissante et hautement symbolique, Arthur Harari signe avec Onoda, 10 000 nuits dans la jungle un second film d’une maturité impressionnante, tant par l’épure de son style que la densité de son écriture. Un récit fleuve sur la guerre du Pacifique où le temps et la solitude ont raison du réel, laissant une vérité parallèle se dessiner pour des soldats qui n’ont plus à combattre que leur propre déshumanisation.

Onoda commence en 1944 et s’intéresse à un groupe de soldats envoyés en mission sur une île des Philippines, et condamnés à tenir leur position en attendant la fin de la guerre. Mais en l’absence de signes du monde extérieur, et par un sens de l’honneur à toute épreuve, Onoda et certains de ses hommes resteront cachés dans la jungle pendant des décennies, aux aguets, ne sachant pas la guerre terminée. Le projet du film attise d’emblée la curiosité : pourquoi un réalisateur français se lance-t-il dans un film entièrement japonais (du sujet historique au casting) ? Qu’a-t-il pu trouver d’universel ou d’intemporel dans cette histoire vraie (!), qui justifie d’en faire un film en 2021 ? La question peut sembler infondée, mais Onoda, à travers un contexte et des enjeux vieillots (la guerre, le code d’honneur militaire), développe des thématiques qui résonnent toujours avec notre époque actuelle (la méfiance quant à l’information, l’union autour d’une conviction commune – ou la division à son sujet –, le déracinement, le rapport à l’étranger, la déconnexion vis-à-vis d’une certaine marche du monde, etc).

Par ses thèmes, Onoda convoque plusieurs grands films de l’histoire du cinéma : Rambo (le traumatisme d’une guerre dont on ne revient jamais vraiment, mentalement voire physiquement ; la paranoïa et l’impression de voir en autrui un ennemi potentiel), Dersou Ouzala de Kurosawa (la solitude d’une vie au cœur de la jungle, l’apprivoisement d’une nature aussi hostile que nourricière, le décalage total d’un personnage enraciné en marge du monde), Apocalypse Now (la fragilité de la vie et l’impression qu’une mort subite peut frapper n’importe qui) ou encore The Truman Show (la construction d’un univers parallèle, le complotisme lié au monde extérieur, et surtout ce dilemme existentiel entre le confort d’une illusion dont on est le protagoniste et le risque d’une vérité pouvant balayer le sens de toute une vie). Bien sûr, ces renvois thématiques ne sont mêmes pas des références à proprement parler, Onoda traçant sa propre voie et construisant son propre mélange des genres, sa propre grammaire visuelle et narrative. En fait, le film s’inscrit dans un classicisme – au sens le plus noble du terme – dont on n’a plus vraiment l’habitude depuis quelques décennies, et qui donne à Onoda une aura de grandeur. Soit l’impression de voir un film qui a toujours été là.

La robinsonnade aurait pu être répétitive ou cocher les cases habituelles du genre. Heureusement, on ne voit pas le temps (du film) passer malgré ses 2h45. D’une part, la lenteur s’articule intelligemment aux ellipses, faisant ressentir le poids du temps (du récit) qui passe et créant un véritable lien d’intimité avec les personnages. D’autre part, la linéarité chronologique est ponctuée de retours dans le temps qui apportent certaines clés de compréhension, en temps voulu – sortes de récompenses intellectuelles pour la patience et l’investissement émotionnel du spectateur. Onoda est donc, d’une certaine manière, assez ludique dans son approche du film de survie. Harari prend son temps pour filmer les constructions de fortune des soldats (et leurs nombreux montages et démontages), cartographier les lieux visités en même temps que les personnages, et donner une place importante aux dialogues (conflictuels comme amicaux), à l’introspection et au doute.

Au fond, Onoda parle de la volonté de vivre, d’un instinct de survie si fort qu’il occulte tout esprit critique, combiné à un code d’honneur japonais poussé dans ses retranchements. Mais derrière les grands discours et l’héroïsme se cache une vulnérabilité vraiment déchirante. Ces soldats sont comme renvoyés à l’état d’enfance : la nécessité de réapprendre l’autonomie, le besoin de recréer des liens familiaux, l’angoisse de l’abandon, la peur de l’oubli. Le besoin de se souvenir traduit cette volonté de vivre une vie qui vaut la peine, qui a du sens, alors que le doute s’installe de plus en plus au fil des années quant à la valeur de la mission de départ : on ne sait s’ils caressent encore l’espoir d’être sauvés ou s’ils se complaisent dans le déni de ce qu’ils savent déjà, au fond d’eux… mais qui constitue leur histoire à eux. Et se souvenir, écrire son histoire, c’est pour les personnages une façon de surmonter cette fragilité. La mort frappe à la porte, mais les morts vivent à travers la mémoire, les objets, les lieux : on visite la tombe des amis perdus, on tient un journal intime, on replonge dans un souvenir à la vue d’un paysage, on conserve précieusement certains objets imprégnés du passé. Car la vie ne tient qu’à un fil, tout comme le château de cartes de l’illusion ne demande qu’à s’écrouler. La vérité frappe elle aussi à la porte, et elle fait tout aussi peur.

Onoda éblouit par ses scènes d’action aussi froides et percutantes qu’elles se font rares, ses moments de tristesse infinie à la mort d’un être cher, ses moments de légèreté quasi burlesque qui sublime une amitié indéfectible, ses moments exaltants de pure aventure, ou encore ses rares moments de paix et d’apaisement suspendus dans le temps. Ce maelström d’émotions et de scènes fortes place finalement le spectateur dans un état aussi vulnérable que ces soldats effrayés à l’idée de s’être « toujours trompés », mais qui, au fond, derrière cette obsession guerrière, sont en quête de leur propre humanité perdue. « Vous vivez dans la guerre, or moi je vis dans la paix ».

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle, le film d’ouverture d’Un certain regard : Bande-annonce

Onoda, 10 000 nuits dans la jungle d’Arthur Harari, avec Yuya Endo, Kanji Tsuda, Issey Ogata. Sélection officielle. Un Certain Regard – Ouverture. En salles le 21 juillet.

Bergman Island de Mia Hansen-Love : mélancolie créative

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Mia Hansen-Love a présenté son septième long métrage, Bergman Island, lors du Festival de Cannes 2021. Elle y conte, à travers un montage en mouvement permanent, une histoire de mélancolie, de désir, de création, mais surtout une histoire de cinéma. Que ce soit à travers le fantôme de Bergman sans cesse convoqué ou par le destin heureux d’une réalisatrice un temps en panne d’inspiration, le cinéma est partout, il est la vie même. Son film est d’une extrême douceur au milieu de tous les monstres cannois et s’inscrit dans une filmoraphie marquée par la mélancolie et le mouvement. Une petite merveille baignée par la lumière de l’été.

S’évader

En 2015, Lionel Duroy proposait à travers son roman, Echapper, une rêverie sur la force des livres. En effet, son narrateur se perdait un temps dans les souvenirs d’un roman aimé et dont il souhaitait habiter les lieux. Il se rendait alors là où l’action du livre se déroulait et tentait de trouver les traces du roman idéal. C’est cette réflexion sur la force des oeuvres et notre capacité à les réstituer dans nos vies que poursuit Mia Hansen-Love avec Bergman Island. Chris est réalisatrice et admiratrice du travail d’Ingmar Bergman. Elle se rend donc sur l’île où le réalisateur a vécu et tourné quelques-uns de ses films majeurs. Pourtant, le travail du réalisateur est bien loin d’apaiser Chris, « c’est comme des films d’horreur mais sans la catharcis » dit-elle après une projection de Cris et chuchotements. Pourtant, elle aime ces films et ne peut expliquer pourquoi. Il est désormais question pour elle d’écrire son propre film. Pour cela, elle se rend dans un moulin aux allures de tour d’ivoire et s’imprègne du lieu. D’abord construit comme des scènes de la vie conjugale (autre film du réalisateur suédois) de Chis et Tony, son mari lui aussi réalisateur, le film bascule peu à peu. Il se centre sur Chris et son scénario. Ce dernier naît sous les yeux du spectateur petit à petit. Et ce, un peu à la manière des trois variations que proposait In another country en 2012, avec les ratures en moins. Chris a l’air sûre du chemin qu’elle souhaite emprunter, bien que la fin soit encore une surprise pour elle.

Double je

L’histoire contée par Chris est comme une variation de sa propre vie. Mia Hansen-Love sème en tout cas habilement le trouble. Ce qui compte au-delà d’histoires d’amour en partie étouffées, c’est le trajet des personnages. En effet, Mia Hansen-Love s’attache toujours à offrir des échappées à ses personnages. On pense notamment à Tout est pardonné, Un amour de jeunesse ou le plus récent Maya. Chaque fois, c’est en prenant des chemins nouveaux que les personnages, souvent féminins, se découvrent. Ils se plongent bien sûr dans la mélancolie, source de créativité dans le cinéma de la réalisatrice, mais c’est en marchant qu’ils trouvent leur voie. À l’image du chemin emprunté, encore une échappée belle, par Isabelle Huppert dans L’Avenir. Mia Hansen-Love refuse de figer ses personnages tout comme elle entreprend de ne pas figer Bergman, dont elle convoque sans cesse l’image dans son film, dans une seule posture. C’est ainsi qu’alors que Tony part pour une excursion « officielle » sur les pas de Bergman, Chris découvre un tout autre chemin. Ce sont les traces de Bergman dans l’esprit du jeune étudiant qu’elle rencontre qui lui seront offertes. Ces deux visions s’entrechoquent ensuite dans les discussions et les choix artistiques du couple de réalisateurs.

Création et déconstruction de soi

Amy et Joseph, les héros du scénario de Chris, sont eux aussi contraints au mouvement, ils se libèrent l’un de l’autre par ce mouvement. Tout est question de déplacement puisque pour se retrouver sur l’île de Faro, les personnages entreprennent de longs trajets où il est question d’avion, de bateau, de voiture. Les retrouvailles sont donc toujours un moment d’arrêt du voyage autant qu’elles sont le début d’une nouvelle fugue. La force de Bergman Island, et celle du cinéma de Mia Hansen-Love en général, est que tout en mettant en scène des rapports humains douloureux, le film est baigné d’une intense lumière et d’une douceur extrême. Ici, le temps est comme arrêté, même quand les corps tressaillent. Les portables se font discrets, les corps ne sont pas outranciers, bien que quelque chose se libère en eux. Le temps se suspend, les paysages magnifiques se déroulent sous nos yeux. Mia Hansen-Love montre la création comme un moment aussi douloureux que libérateur. Il est surtout un moment intrinsèquement lié à la vie de son auteur. Ce n’est donc pas du côté du diverstissement qu’elle se place, mais bien vers celui d’une mélancolie qui ose dire son nom. On ressort de Bergman Island comme de plusieurs films à la fois (sans réelle rupture de ton), et avec cet apaisement, ce bien-être si cher à Chris dans le cinéma. Un beau moment loin du tumulte cannois ou du bruit du monde, mais profondément ancré dans la vie et son mouvement permanent. Il s’agit d’avancer mais sans rien abîmer sur son passage, l’harmonie créatrice étant le seul objectif. Le film est sorti en salles en parallèle de sa projection cannoise, l’occasion de prolonger l’été, une saison chère au cinéma de Mia Hansen-Love. Et comme par miracle, son prochain film, Un Beau matin, est déjà en tournage.

Bergman Island : Bande annonce

https://youtu.be/ZKDp0gCFqo0

Bergman Island : Fiche technique

Synopsis : Un couple de cinéastes s’installe pour écrire, le temps d’un été, sur l’île suédoise de Fårö, où vécut Bergman. A mesure que leurs scénarios respectifs avancent, et au contact des paysages sauvages de l’île, la frontière entre fiction et réalité se brouille

Réalisation : Mia Hansen-Love
Scénario : Mia Hansen-Love
Interpètes : Vicky Krieps, Tim Roth, Anders Danielsen Lie, Mia Wasikowska,
Photograhie:  Denis Lenoir
Montage : Marion Monnier
Sociétés de production : Neue Bioskop Film GmbH,  Scope Pictures, Plattform Produktion, Piano Producciones, Arte France Cinema, CG Cinema, RT Features
Distributeur : Les films du losange
Durée : 112 minutes
Date de sortie : 14 juillet 2021 + Selection Officielle Cannes 2021
Genre : Drame

Festival de Cannes #5 : L’Histoire de ma femme, Mi iubita mon amour, Are You Lonesome Tonight…

Alors que le Festival de Cannes s’achève dans quelques jours, LeMagduCiné continue son voyage au travers des différentes sections de cette édition 2021. Pour ce cinquième rendez vous, nous vous parlons entre autres de Mi iubita, mon amour de Noémie Merlant ou même de Are You Lonesome Tonight de Wen Shipei.

Medusa de Anita Rocha da Silveira (Quinzaine des Réalisateurs)

Anita Rocha da Silveira crée un film qui sied parfaitement à la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs. Parfois de manière un peu bancale, elle offre une expérience de genre assez tenue : un film brésilien qui s’empare de la religion et de la société conservatrice, pour en détourner les codes. Dans une société contemporaine où une sorte de milice adolescente essaye de prêcher la bonne parole et de remettre dans le droit chemin des moutons égarés (des femmes qui sont dans le péché charnel), Medusa critique avec férocité la virilité toxique et l’emprise sur les femmes. Jouant sur les nerfs horrifiques avec une mise en scène chromatique flirtant avec les caractéristiques de celle de Dario Argento et une musique qui rappelle celle de Carpenter, nous nous retrouvons avec une oeuvre qui sent bon la folie, le fantomatique et le baroque. On pourrait lui reprocher sa longueur, ses facilités d’écriture et sa volonté de trop jouer sur ses effets esthétiques, mais à l’instar des Bonnes manières de Marco Dutra et Juliana Rojas, le cinéma brésilien s’avère extrêmement vivifiant dans la manière qu’il a de se réapproprier le cinéma de genre pour parler des failles de son époque. Le charme opère sur le spectateur, entre le film mystique et le teenage movie, qui ferait presque passer Medusa pour un mix entre la série Glee et le film It Follows de David Robert Mitchell.

Sébastien Guilhermet

Are You Lonesome Tonight de Wen Shipei (Séances Spéciales)

Globalement passé inaperçu dans ces deux semaines de festival de Cannes 2021 et présenté dans la catégorie « Séances Spéciales », le film de Wen Shipei est miraculeusement un petit bijou d’efficacité. Tant dans son écriture, qui évite toute forme de gras dans l’enchevêtrement de son scénario à tiroirs, dans sa mise en scène, qui épouse parfaitement la luminosité de son espace claustrophobe mais aussi dans son casting qui exploite les contours du genre. Un film aussi solaire que nocturne qui jongle avec les idées, en se jouant méthodiquement des codes du polar et du film noir avec une architecture narrative qui se veut maligne et réflexive. Le film avance de manière méticuleuse autour de cet homme pensant en avoir renversé et tué un autre. Par culpabilité, il veut tout avouer à la femme du défunt, sauf que plus le récit avancera, plus les pièces du puzzle autour de cette mort s’emboiteront avec agilité. Tant dans ses moments de pure violence (le final) que dans ses moments doux d’où l’émotion surgit, Are You Lonesome Tonight éclabousse de son talent un film dans lequel la stylisation est la première arme. 

Sébastien Guilhermet

Mi iubita, mon amour de Noémie Merlant (Séances Spéciales)

Deux ans après être venue accompagner le flamboyant Portrait de la jeune fille en feu, Noémie Merlant revient à Cannes, cette fois-ci à la réalisation, pour présenter son premier long-métrage Mi iubita, mon amour. Non sans une simplicité parfois maladroite, ce premier long aux allures de road movie initiatique se constitue avant tout comme un hymne à la vie, à l’amour et à l’instant présent. Les personnages incarnent bien, chacun à leur manière, les multiples facettes de la jeunesse : entre imprévisibilité, naïveté, rires, et questionnements sur le sens de la vie. Au plus près des personnages, la caméra nous embarque dans ces déambulations vivantes, virevoltant sans cesse entre éclats de bonheur et instants graves. Si la captation de ces émotions est d’abord réussie, la belle énergie première finit pourtant par se perdre dans un scénario banal, qui somme toute perd son premier élan vital et par là-même imprévisible. Un beau moment, mais un film encore imparfait qui manque de force et de subtilités pour séduire et se démarquer d’un bout à l’autre.

Audrey Dltr

L’Histoire de ma femme de Ildiko Enyedi (Compétition)

L’Histoire de ma femme est typiquement le genre de film qui contient beaucoup de bonnes idées ou de fortes velléités mais qui au final, accouche d’un résultat plus que poussif. Jamais romanesque pour une durée de presque 3h, le film se voudrait être une grande et sublime fresque amoureuse et historique sur un capitaine de navire et sa femme. Derrière les énièmes poncifs sur le couple et sa longévité, sur la sensualité et le désir dans un couple, ce récit amoureux peine premièrement à être incarné malgré une impressionnante Léa Seydoux. Mais surtout, le film manque d’un souffle amoureux, de cette folie qui ferait frémir le spectateur de cette chaleur et de ces doutes sentimentaux : au contraire, nous faisons face à une oeuvre sage, apathique et propre sur elle-même, une sorte de téléfilm de luxe à la tenue visuelle décente et parfois miraculeuse, qui compile les personnages secondaires sans qu’ils n’aient réellement de poids sur le récit et qui n’a malheureusement, aucun regard sur l’époque décrite ni sur son personnage principal. Personnage principal à l’image du film : d’une fadeur sans nom dont l’évolution est globalement inerte durant 3h de disputes.

Sébastien Guilhermet

 

La mort et le météore, en Amazonie

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Traduit du portugais, ce roman du Brésilien Joca Reiners Terron (né en 1968) surprend et donne à réfléchir, tout en se situant dans une mouvance qui intègre aussi bien le réalisme magique qu’un souci social, sans oublier une vraie réflexion sur l’anthropologie et l’écologie tels qu’on les conçoit actuellement.

Le roman (187 pages) est divisé en quatre parties d’environ 50 pages chacune, sauf l’ultime un peu plus courte. La première de ces parties permet de poser la situation de base ainsi que les personnages. Mais l’odyssée amazonienne déjantée pour un roman survolté – annoncée par le bandeau autour du livre – peine à décoller. Heureusement, l’auteur sait où il va et pour peu qu’on ait quelques images en tête à propos de l’Amérique du Sud, et en particulier la région amazonienne, on sent le puzzle se mettre en place. À noter que le roman est censé se passer dans un futur non précisé, où le dérèglement climatique a fait son effet, avec élévation de la température moyenne et assèchement du climat produisant des effets dévastateurs sur la forêt amazonienne.

Boaventura et les derniers indiens kaajapukugi

On entre dans le vif du sujet avec la deuxième partie où le narrateur (un fonctionnaire brésilien chargé de surveiller l’épopée des 50 derniers indiens kaajapukugi) raconte ce qu’il observe d’une vidéo du nommé Boaventura, celui qui a découvert les Indiens en question. Malheureusement, la vidéo se termine en queue de poisson sur des paroles incompréhensibles. Il faut dire qu’elle constitue une sorte de message posthume de Boaventura. Celui-ci s’est filmé à l’arrière d’un taxi et il est même tout à fait possible qu’il soit mort (dans des conditions quelque peu suspectes), juste après s’être filmé. Et ce qu’il raconte mérite l’attention, car il livre quelques réflexions terribles : des révélations chocs sur son action vis-à-vis de ces Indiens (50 hommes pour aucune femme). Boaventura raconte leur découverte, ses observations et ses maladresses ayant conduit à une sorte de désastre.

Vie des indiens kaajapukugi

Bien que construit d’une manière relativement classique (avec ses quatre parties), ce roman se lit comme une bombe à retardement, puisqu’on comprend progressivement l’action désastreuse de Boaventura sur ces indiens que pourtant il observe avec intérêt et qu’il connaît mieux que personne. Et puis, l’auteur se montre bien plus subtil que ce qu’on imagine d’abord. En effet, les Indiens kaajapukugi sont une pure invention de sa part. Pourtant, à lire le roman, tout est fait pour laisser croire à leur réalité. En effet, l’auteur leur invente un vocabulaire particulier (il ne manque que les notes de bas de page ou un lexique en fin de roman pour préciser les significations), ainsi que des coutumes, une manière de vivre, des croyances et même une façon d’exploiter les ressources naturelles de leur région pour se fabriquer une substance aux vertus hallucinogènes qu’ils consomment à des occasions bien précises. L’auteur étant un fervent défenseur de la forêt amazonienne, on sent qu’il connaît bien la région et qu’il écrit pour tenter d’alerter l’opinion. Sans dénoncer la détérioration de la forêt à proprement parler, l’auteur dénonce les comportements des « civilisés » qui se croient toujours supérieurs à ces peuplades reculées, décident d’aller les observer dans leur habitat naturel et qui, malheureusement, s’en approchent trop. Un simple contact, même providentiel pour une cause imprévue, modifie totalement la situation. On verra qu’ici, les conséquences sont dramatiques.

Les Indiens kaajapukugi et l’actualité

Ce que Joca Reiners Terron sous-entend, c’est que l’avenir de ces peuplades (il en existe encore, dans la réalité) est voué à l’extinction, à cause de l’action humaine en général (sans désigner un ou des coupables, c’est la civilisation et ses progrès qui sont visés, notamment l’expansion sans frein). Allons même un peu plus loin, car si le sort des Indiens kaajapukugi fait l’actualité puisqu’ils sont dirigés dans un premier temps vers le Canada puis échouent au Mexique, ceci est à mettre en parallèle avec l’envoi d’une mission chinoise vers la planète Mars. Très prosaïquement, la future disparition des indiens n’est qu’un épisode de la vie sur Terre et il deviendra anecdotique, car « The show must go on ».

Une parabole amazonienne

L’auteur réussit donc un étonnant roman qui mérite bien cette traduction en français, la première pour lui. Il s’arrange pour faire sentir le sort qui attend les peuplades reculées (aussi menacées que bien des espèces animales ou végétales). Pour ce faire, il propose un roman qui finit par virer au fantastique (même si le final me laisse un peu perplexe car, pour coller au titre, l’auteur apporte à mon avis une légère contradiction avec le reste, en particulier le fait que son narrateur puisse nous expliquer tout ce qui s’est passé). Joca Reiners Terron se montre particulièrement doué pour établir une ambiance de plus en plus fiévreuse qui correspond bien à tout ce qu’on peut imaginer de plus mystérieux dans la vaste région amazonienne.

La mort et le Météore, Joca Reiners

Terron Éditions Zulma, octobre 2020

 
 
 
 
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3.5

Histoire de Lisey, de Stephen King : travail de deuil et travail d’écriture

Paru en 2006, lauréat du prix Bram Stoker, Histoire de Lisey est une des grandes réussites de Stephen King, un roman dense, complexe, aussi intelligent qu’émouvant, où il aborde les thèmes du deuil et de la création littéraire tout en rendant hommage à son épouse.

« Certaines choses sont comme une ancre, Lisey, tu te souviens ? »

Il arrive un certain point où les appellations comme “le roi de l’horreur” ou “le maître de l’épouvante” peuvent desservir Stephen King. En effet, l’écrivain est beaucoup plus qu’un auteur de romans d’épouvante : King est un des grands écrivains psychologiques contemporains. L’horreur, quand elle est là (et ce n’est pas le cas dans tous les romans, c’est même de moins en moins le cas au fil du temps) dérive toujours de la psychologie de ses personnages, qu’ils soient seuls ou en communauté (comme dans Salem, Bazaar ou Dôme). King s’attache toujours à décrire les obsessions, les peurs, les “parts des ténèbres” qui gisent en chaque personnage, et c’est lorsque ces ombres prennent le dessus que l’horreur s’installe. L’horreur n’est jamais une fin en soi et elle ne débarque jamais comme un cheveu sur la soupe.
Lorsque l’on comprend que c’est la psychologie de ses personnages qui prime chez King (avec, parfois, un aspect politique, comme Dôme), on est moins surpris de découvrir des romans dénués d’horreur, comme Joyland ou 22/11/63. Ce qui unit l’oeuvre du romancier de Bangor n’est pas l’épouvante, mais une description de l’Amérique par la face sombre, entre fanatisme religieux, alcoolisme, fascination pour les armes et la violence et une nature qui peut parfois être terrifiante.
L’oeuvre de Stephen King est aussi très fortement empreinte d’un caractère autobiographique. On ne compte plus le nombre d’écrivains ou d’artistes représentants King lui-même ou mettant en scène ses propres peurs (on peut songer à Duma Key, par exemple). Au sommet de cette logique, l’écrivain de Bangor se met en scène lui-même dans la saga de La Tour Sombre.

C’est un peu tout cela qu’il faut avoir en tête lorsque l’on s’embarque dans ce long roman qu’est Histoire de Lisey (750 pages). Très vite, le dispositif mis en place ne peut que nous amener à établir des liens entre le roman et la réalité vécue, non seulement par King lui-même, mais aussi et surtout par son épouse Tabitha (à qui le roman est dédié).
Lisey est la veuve d’un écrivain très célèbre, apprécié aussi bien par le public que par les instances intellectuelles universitaires, Scott Landon. De fait, elle a mené sa vie constamment à l’ombre du “grand homme”, le suivant dans ses conférences ou ses lectures publiques, mais surtout vivant au rythme de ses terreurs maladives. Elle est celle qui restait tout le temps en coulisses, dans l’ombre, mais au fil du roman on comprend qu’elle est aussi celle sans qui il n’y aurait pas eu de Scott Landon, tant celui-ci aurait été consumé par les terreurs remontant de son passé.
Lisey est celle qui sauve Scott Landon à plusieurs reprises. Il n’y a pas le moindre doute qu’en faisant de cela le coeur même de son roman, King a pensé à sa propre épouse et aux difficultés qu’elle a dû traverser pour sauver le grand romancier pris dans sa propre “crapouasse”. Et à travers le personnage de Scott Landon, on retrouve toutes les difficultés rencontrées par King lui-même dans sa vie, entre les phases de dépressions, les fans plutôt angoissants, l’épisode où il a failli mourir et la période où King s’est enfoncé dans la toxicomanie. Histoire de Lisey est donc non seulement un grand roman sur “la femme du grand homme”, mais aussi un regard acerbe et lucide sur la vie d’un écrivain à succès.
L’une des grandes forces de King, et elle est particulièrement visible ici, c’est sa capacité à créer des images symboliques fortes qui rendent compte de la complexité de la situation sans jamais rien expliquer. C’est le cas, ici, de Na’ya Lune et de cette “mare” où “tous nous descendons”. Une mare qui renvoie à la fois à l’inspiration où s’abreuvent les écrivains et les choses sombres de la vie. Et plus on va pêcher au large, plus les prises sont glorieuses mais sombres. Na’ya Lune, c’est à la fois le lieu qui sauve et celui qui peut tuer, un endroit à la splendeur vénéneuse où il ne faut aller qu’avec parcimonie et à condition de respecter des règles strictes, sinon on n’en revient pas.

Histoire de Lisey est aussi un grand roman sur le deuil, un des thèmes centraux de l’oeuvre de King. Le roman s’ouvre deux ans après la mort de Scott, mais sa veuve est toujours prise dans ce deuil dont elle ne s’extrait pas. Elle vient juste de trouver le courage d’entrer dans ce qui fut le bureau de feu son époux et de commencer à trier les articles, les livres, les manuscrits, toute une montagne (un “serpent-livre”). Cela va déclencher tout un processus mémoriel qui est le véritable sujet du roman. Toute la première moitié du roman est presque entièrement consacrée à ce parcours dans les souvenirs, un parcours parfaitement balisé qui va obliger Lisey à affronter des épisodes de sa vie qu’elle a sans cesse cherché à occulter. Petit à petit, King montre les blocages mentaux de Lisey qui vont inexorablement céder devant ce flux mémoriel.
Or, c’est justement cette capacité à affronter ses pires souvenirs qui va fortifier Lisey et lui permettre de faire face au danger bel et bien présent.
Car, même si le roman se déroule souvent au passé (la structure du roman, en constant aller-retour entre passé et présent, avec parfois trois chronologies différentes imbriquées dans la même scène, est très savamment construite), il n’en reste pas moins que Lisey n’a pas que ses souvenirs à affronter. Elle va aussi se retrouver face à un agité du bocal bien violent, comme les romans de King en regorgent depuis des décennies maintenant. Et ce sont, justement, les plongées dans sa mémoire qui aideront Lisey à affronter cet individu.
Qu’on ne s’y trompe pas, cet affrontement est bel et bien secondaire dans le roman. Secondaire en nombre de pages qui lui sont consacrées, secondaire en importance surtout.

Histoire de Lisey est un roman très riche et complexe. Les thèmes abordés sont nombreux et essentiels dans la bibliographie kingienne. La structure du roman est complexe. Certaines scènes sont très émouvantes, une scène est vraiment horrible (et elle est au centre du roman, ce qui est loin d’être un hasard). Mais ce qu’il en reste, en définitive, c’est le magnifique portrait d’une femme.
Le roman est également un incroyable laboratoire de création de vocabulaire. Scott employait tout une série de mots et expressions qui lui étaient personnels. En cela, il faut saluer le travail de la traductrice, Nadine Gassie, qui a parfaitement su adapter ces néologismes en français (et ça n’a pas dû être facile). Suffisamment de romans de King ont été mal traduits ces dernières années, saluons un travail de traduction remarquable dans ce cas précis.
En bref, tout contribue à faire de cette Histoire de Lisey un des grands romans de Stephen King, une de ses oeuvres les plus personnelles, déroutantes (il n’est pas facile d’entrer dans le romans, car les nombreuses questions du début ne trouvent leurs réponses, parfois, que trois cents pages plus loin) et émouvantes.