Serre-moi fort de Mathieu Amalric : le souvenir de l’oubli

Sélectionné dans la catégorie Cannes Première, Serre-moi fort de Mathieu Amalric est un bijou sur l’oubli et la recherche incessante de l’autre.

Serre-moi fort est difficile à déchiffrer au premier abord, tant le nombre de synapses qui jalonnent le récit rend le tout imperméable à une quelconque théorisation. Les échelles de lecture se percutent les unes aux autres. Pourtant, en face de nous grandit une boule d’émotion qui fait le pont entre deux univers distincts mais dont les effluves de peur et de disparition vont devenir asphyxiantes avec le temps, notamment grâce à la prestation terriblement fine et tout en nuance de Vicky Krieps. Comme dans son dernier film Barbara, qui entrevoyait une quête identitaire comme un récit sur les fantômes, et Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, sans l’aspect artisanal et bricolé du projet visuel mais tout en épousant la même envie de se faire se télescoper les images et les souvenirs, Serre-moi fort est le récit d’une femme sur la fuite, quittant alors son mari et ses enfants.

Mais qui quitte qui? Mais qui recherche qui? Qui oublie qui? Dans une mosaïque d’images toutes aussi belles les unes que les autres, dans ce capharnaüm où l’émotion n’est jamais recherchée mais se doit d’être trouvée par le spectateur comme si nous étions dans une sorte de chasse au trésor, il est parfois difficile, grâce au montage, de définir une ligne directrice dans la temporalité même du film. Où sommes-nous? Dans un souvenir, dans une projection, dans le présent, dans un cauchemar, dans un roman-photo où il faudra de nouveau tout remettre dans l’ordre ? Nous ne le savons pas, parfois nous le devinons, mais l’œuvre n’est jamais phagocytée par ce mouvement perpétuel. Au contraire, ce tourbillon cinématographique est d’une force implacable. La puissance de l’œuvre ne se situe pas dans ses digressions.

Toutes ces questions ne sont que purement rhétoriques, car l’intérêt de l’œuvre n’est pas tant dans la compréhension de chaque petit détail narratif et visuel, l’objectif premier est de ressentir l’effondrement d’un bloc familial, de capter l’essence d’un monde englué dans du vide, de voir une mère sur la brèche, pleine de remords et de culpabilité qui se noie dans ce road movie spectral. Tout comme Barbara, Serre-moi fort puise ses intentions dans le trouble du souvenir et du passé que l’on pourrait recréer à sa guise, où le cinéma lui-même et la création en général seraient un vecteur d’éveil d’un monde composé de fantômes qui se répondraient par écho. Même dans deux univers différents, dans des lieux différents, le regard est là et l’écoute de l’autre se fait primordiale comme en atteste cette sublime scène où le mari fait tout ce que lui dit la voix de sa femme, qui n’est bizarrement pas dans la pièce, ni même dans la maison.

C’est d’autant plus intéressant de mettre ce film en perspective avec une autre sortie projetée lors de ce Festival de Cannes 2021, Memoria d’Apichatpong Weerasethakul : deux films sur les vibrations, sur le bruit d’une terreur. Celle du manque, et du souvenir qui est un vieux de loup de mer qui tente par tous les moyens de trouver une vérité. Même si elle est difficile à entendre. 

Serre-moi fort de Mathieu Amalric : Bande-annonce

Serre-moi fort de Mathieu Amalric, avec Vicky Krieps, Arieh Worthalter… En salles le 8 septembre 2021. Le film est présenté en séance spéciale sous le label Cannes Première au Festival de Cannes 2021. Distributeur : Gaumont Distribution

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