Accueil Blog Page 333

« Atlas des premières colonisations » : comment les Européens ont mis le monde en coupes réglées

0

Les éditions Autrement publient une nouvelle édition de leur Atlas des premières colonisations. Le spécialiste de l’histoire de l’esclavage Marcel Dorigny, aidé en cela par les cartes de Fabrice Le Goff, revient sur l’expansion des Européens en dehors de leurs frontières du XVe au XIXe siècle.

C’est la recherche de routes directes vers l’Orient, à partir de la fin du XVe siècle, qui a initié le mouvement des colonisations européennes. Les navigateurs portugais, puis Christophe Colomb pour le compte de la couronne d’Espagne, s’échinent à explorer de nouveaux territoires. Marcel Dorigny raconte les dessous de cette première mondialisation : progression des Portugais le long des côtes africaines, prise de possession des terres découvertes, exploitation minière en Amérique du Sud, traité de Tordesillas visant à partager le Nouveau Monde entre Portugais et Espagnols… Après s’être appuyés sur les récits du voyage de Marco Polo, et cherchant à contourner des intermédiaires ottomans considérés comme instables – voire à les attaquer à revers –, les Européens travaillent à pérenniser un accès direct vers l’Asie. Les conséquences en sont largement connues : la première forme de traite négrière européenne commence avec les comptoirs portugais d’Afrique, l’afflux des métaux américains (du Pérou, du Chili, etc.) à Cadix confère à la couronne de Philippe II une puissance et un rayonnement exceptionnels, les autochtones sont massacrés, réduits en esclavage, expropriés ou victimes d’un choc bactériologique inédit (grippe, rougeole, variole et varicelle déciment des populations entières).

Naturellement, cet Atlas des premières colonisations s’appuie en grande partie sur les cartes de Fabrice Le Goff : celles-ci aident à mieux appréhender l’exploitation minière coloniale, l’évolution de la traite négrière, la guerre d’Indépendance américaine ou la pénétration des Portugais en Afrique. Dès le milieu du XVe siècle, ces derniers sont en quête de deux territoires mythiques : l’empire de Monomotapa au Sud et celui du fameux Prêtre Jean au Nord. Partout, le colonisateur cherche à imposer la religion catholique aux peuples soumis. Et une première redistribution des cartes a lieu au XVIIe siècle, lorsque la France, l’Angleterre et, dans une moindre mesure, la Hollande déploient leurs stratégies (et leurs Compagnies des Indes) afin de prendre pied dans des États tiers. Si, dans un premier temps, plusieurs tentatives contre le monopole hispano-portugais avortent prématurément, à la fin du XVIIe siècle la répartition des souverainetés sur le Nouveau Monde s’éloigne grandement des décisions prises en 1494, à l’occasion du traité de Tordesillas. Les îles à sucre passées entre les mains de la France et de l’Angleterre deviennent dès lors, et ce pour plus d’un siècle et demi, les témoins privilégiés de la richesse coloniale européenne.

La matière traitée par Marcel Dorigny est abondante : l’auteur s’intéresse à la fondation de Québec en 1608, à la Louisiane française, à l’extermination des Nations indiennes en Amérique du Nord (leur population s’effondre de près de 90 % entre la fin du XVIe siècle et celle du siècle suivant), à la croissance démographique des treize colonies britanniques d’Amérique, à la ventilation économique et religieuse qui s’y applique, à la guerre de Sept Ans (décrite comme la véritable première guerre mondiale), à la stabilisation de l’Amérique espagnole au XVIIIe siècle. L’auteur explique que l’entreprise colonisatrice s’accompagne de progrès dans des domaines aussi variés que la construction navale, l’océanographie, l’astronomie, la zoologie ou la cartographie. Et que la seconde moitié du XVIIIe siècle est marquée par la volonté des grandes puissances maritimes d’explorer le dernier grand océan encore inconnu, le Pacifique. James Cook, Jean-François de La Pérouse ou Étienne Marchand s’y emploieront. Après 1750 vient le temps des ruptures coloniales : les nouvelles théories politiques et économiques prônent la liberté individuelle, le régime politique représentatif, le travail libre et concurrentiel… En 1776, les États-Unis gagnent leur indépendance. En 1804, c’est au tour d’Haïti de se rebeller, avant que n’adviennent, un peu plus tard, les indépendances de l’Amérique ibérique.

Comme souvent, les éditions Autrement proposent un atlas instructif et concis, qui permet de prendre le pouls des premières colonisations européennes dans leur dimension économique, démographique, religieuse, militaire ou encore géopolitique. Marcel Dorigny rappelle de quelle manière les populations autochtones ont fait les frais des rivalités européennes et comment le vieux continent a su tirer profit des territoires colonisés pour se développer. De Marco Polo à Christophe Colomb en passant par Toussaint Louverture, Colbert ou Amerigo Vespucci, de nombreuses personnalités émaillent cette histoire douloureuse, mais ô combien passionnante.

Atlas des premières colonisations, Marcel Dorigny
Autrement, juillet 2021, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Calme plat sur l’océan et tempête dans les crânes

0

C’est le calme plat en plein océan Pacifique. John Ingram et sa femme Rae sont comme seuls au monde sur le Saracen, leur voilier, situation idéale pour profiter de leur lune de miel. Sauf que, comme chez Hitchcock (La mort aux trousses), l’imprévu et le danger peuvent surgir de nulle part et de manière inopinée.

Ainsi, un matin, un point noir apparaît à l’horizon. Il s’agit d’un canot qui se dirige vers le Saracen. À bord du canot, un homme jeune nommé Warriner. Une fois sur le Saracen, il sert à John et Rae une histoire qui sort de l’ordinaire : il vient de l’Orpheus (visible à l’horizon), un autre voilier où tous les passagers sont morts, victimes d’une intoxication alimentaire. Pire, ce voilier prend l’eau et il se trouve sur le point de couler. Warriner leur demande donc l’hébergement. Voilà qui est fâcheux : un témoin pour tenir la chandelle. Mais comment ne pas rendre service à cet inconnu ? Pourtant, quelque chose d’indéfinissable (peut-être le fait qu’il arrive sur leur voilier sans avoir particulièrement soif) gêne Ingram. Pour en avoir le cœur net, alors que Warriner bénéficie d’une sieste réparatrice, Ingram prend son propre canot pour aller voir comment les choses se présentent sur l’Orpheus.

Quelques mauvaises surprises

À bord de l’Orpheus (qui porte bien son nom…), Ingram découvre évidemment une situation différente de celle décrite par Warriner. À vrai dire, après avoir pété les plombs, celui-ci cherchait à échapper à une situation devenue insupportable. Ingram comprend alors qu’il a commis une grave erreur en laissant Rae seule en compagnie de Warriner. Il reprend donc son canot pour faire demi-tour. Las, malgré son souci de discrétion à l’approche du Saracen, il fait déjà trop de bruit. Suffisamment pour réveiller Warriner qui comprend la situation et réagit en démarrant le moteur juste avant qu’Ingram puisse remonter à bord. Et comme Rae tente d’intervenir, Warriner l’assomme sans hésitation. Ingram n’a pas d’autre solution que de retourner sur l’Orpheus. La situation est malheureusement impossible, car il voit son propre bateau s’éloigner inexorablement et disparaître à l’horizon.

Du roman au film

L’histoire elle-même est désormais relativement connue, puisque le roman (titre original : Dead calm – 1963) a été adapté au cinéma sous le titre Calme blanc (Phillip Noyce – 1989), avec notamment Nicole Kidman dans le rôle qui la révéla au grand public. Pourtant, on prend un vrai plaisir à lire ce roman qui bénéficie ici d’une nouvelle traduction pour sa parution chez Gallmeister, l’éditeur spécialisé dans les textes en rapport avec la nature. Tout en appréciant le style de l’auteur, on observe le travail d’adaptation. Ainsi, le roman comprend bon nombre de descriptions minutieuses utilisant en particulier un vocabulaire propres aux marins. Autant dire qu’on en profite même si on n’est pas vraiment familier avec tout ce vocabulaire. Dans le film, il était impossible de recourir à du dialogue pour les nombreuses situations en solitaire. Ces situations montrent en particulier Ingram s’activer pour élaborer ce qui pourrait lui permettre de sauver la situation (avec ses caractéristiques propres, le langage cinématographique montre sa capacité à proposer une interprétation tout à fait satisfaisante à un texte descriptif). Ce qu’Ingram a à sauver, c’est son couple, car plus Rae s’éloigne avec le Saracen piloté par Warriner, plus ses chances de retrouver sa femme en vie (si tant est qu’elle y soit toujours) s’amenuisent. En effet, bien qu’il ait relevé soigneusement la direction prise par le navire, Ingram ne peut pas être sûr que celui-ci n’aura pas dévié une fois hors de vue. Et même si Rae trouve le moyen de reprendre le contrôle du Saracen, rien ne dit qu’elle sera en mesure une fois le demi-tour accompli, de foncer droit sur l’Orpheus. La plus légère déviation risque de le faire passer trop loin pour qu’on puisse le repérer. Pour ce qui est de reprendre le contrôle du Saracen, Rae tourne dans sa tête toutes les possibilités. Dans son esprit, il est hors de question de tenter de tuer Warriner. Malheureusement, il semble impossible à raisonner, car ce qu’il fuit est trop puissant dans son esprit pour qu’il puisse envisager de retourner vers l’Orpheus.

Un thriller réussi

Charles Williams se montre captivant, en imaginant une situation dont la complexité se révèle au fil des pages et des chapitres. Il fait sentir l’atmosphère (très tendue) à bord de chacun des deux voiliers, en multipliant les péripéties. Il ne se contente pas de faire sentir tous les aspects techniques de la navigation. Il s’attache également à faire sentir combien la situation s’aggrave avec le temps qui passe et l’éloignement des deux voiliers. Charles Williams se montre très à l’aise pour mettre en lumière la psychologie de ses personnages, ce qui joue un rôle déterminant dans son intrigue mouvementée. On comprend progressivement, avec Ingram, les raisons pour lesquelles un véritable drame s’est joué à bord de l’Orpheus où désormais la situation est quasiment désespérée. Bien évidemment, cela ne l’aide pas spécialement à parvenir à ses fins !

Calme plat, Charles Williams
Gallmeister, mai 2020, 272 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
Note des lecteurs0 Note
3.5

Les Tortues et « Le procès de Krang »

0

Quatorzième tome d’une série remarquable, « Le procès de Krang » (HiComics) nous transporte dans la dimension X, où s’apprête à être jugé le plus effroyable des Utroms.

Le début du « Procès de Krang » tient de la fausse piste : le Baron Crapaud reçoit ses frères et sœurs dans son Palais des Plaisirs, à l’occasion d’un rassemblement du Panthéon des Immortels. Aka, Jagwar, le Roi des rats, Manmouth, Kitsune et Gothano s’y rendent afin d’établir une stratégie qui permettra à leur famille de régner sur l’univers pour les siècles à venir. Sauf que l’ordre du jour est rapidement bousculé par les doléances et les rancœurs. Les mutants polarisent l’attention. Kitsune a d’ailleurs un grief contre Aka à ce sujet, cette dernière s’étant immiscée dans son combat contre Hamato Yoshi. Le groupe apparaît hautement dysfonctionnel, propice au comique de caractère, de situation et de répétition, mais il n’occupera finalement qu’une place relativement chiche dans l’album – mais programmatique.

L’essentiel est en effet ailleurs : il réside dans la tenue d’un procès retentissant, censé juger tous les crimes perpétrés par Krang (et ils sont nombreux). Les Tortues rejoignent la dimension X afin de protéger les témoins appelés à la barre. Et pour cause : le chef Utrom a mis un tueur à gages, le redoutable Hakk-R (jeu de mots avec hacker ?), à leurs trousses. Les meurtres et mauvaises nouvelles vont dès lors s’amonceler pour les Tortues. Il est intéressant de noter la volonté des auteurs de confronter Krang à la justice des hommes : la preuve devient un élément indispensable à la caractérisation judiciaire de ses actes. Et l’objectif du cerveau-tyran est de se dédouaner en plaidant la nécessité : ce qu’il a perpétré est certes regrettable mais s’expliquerait selon sa défense – qui n’y croit cependant pas vraiment – par la volonté de préserver sa race.

Partant, l’habituel duel entre Krang et les Tortues se déroule sur deux tableaux : il s’agit de faire barrage à Hakk-R, au cours d’affrontements palpitants, mais aussi d’étayer une accusation qui n’est décidément pas épargnée par le sort. En plus des Tortues, du professeur Myrmimon, des Immortels ou de Leatherhead, Kevin Eastman, Tom Waltz, Bobby Curnow, Dave Wachter et Cory Smith, l’équipe élargie en charge de l’album, nous donnent à voir toute une série de créatures qui témoignent de l’inventivité sans cesse renouvelée de la série. Le tout en s’épanchant sur les ennemis des Tortues (de manière certes un peu empesée) et en rappelant, comme autant de clins d’œil, ce qui fait l’étoffe des uns et des autres (les liens entre Raph et Alopex, le tempérament de Leatherhead, les extravagances de Michelangelo, etc.). Beaucoup d’éléments discrets apportent de la densité à un album qui, malgré son volet judiciaire, n’a pas renoncé au spectacle.

Sur le plan graphique, « Le Procès de Krang » ne contraste pas avec le reste de la série : c’est précis, attrayant, sombre quand il faut, toujours mû par une science éprouvée du cadre et du mouvement. La structure de l’album pose davantage question, puisque le Panthéon des Immortels apparaît comme une sorte de prologue sans lien apparent avec les enjeux qui suivent. Cela étant, le lecteur y trouvera de quoi se réjouir, avant de se pencher plus avant sur les notions de justice et de responsabilité pénale, qui sous-tendent toute la seconde partie de ce volume, également émaillée de combats.

TMNT : Le procès de Krang (T14), Kevin Eastman, Tom Waltz, Bobby Curnow, Dave Wachter et Cory Smith
HiComics, juillet 2021, 176 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

Digger : quand Georgis Grigorakis explore les cavités de la société grecque

Digger est un film plus complexe qu’il n’y paraît. Derrière son interprétation personnelle du fils prodigue, le cinéaste Georgis Grigorakis, évoque différentes problématiques sans manichéisme, dont la difficulté à trancher entre les méfaits d’un capitalisme effréné, et l’impossibilité de lui tourner complètement le dos, sous peine de sombrer dans la précarité.

Synopsis de Digger :  Quelque part au nord de la Grèce, à la frontière de la Macédoine.
Nikitas a toujours vécu sur son bout de terrain au cœur de la forêt. En lutte depuis des années contre une compagnie minière qui convoite sa propriété, Nikitas tient bon. Le coup de grâce tombe avec le retour de Johnny, son fils qui, après vingt ans d’absence et de silence, vient lui réclamer sa part d’héritage. Nikitas a désormais deux adversaires, dont un qu’il ne connaît plus mais qui lui est cher.

Toi, tu creuses …

Une des rares vertus de la pandémie, si ce n’est la seule, c’est de permettre d’avoir, du fait de la bousculade au portillon des sorties hebdomadaires, de bons films toutes les semaines, y compris au plus creux du mois de juillet. Digger de Georgis Grigorakis fait partie de ces petites pépites. C’est le premier long métrage du jeune cinéaste grec, un film très prometteur quant à sa capacité à renouveler le cinéma de son pays laissé ces derniers temps aux  mains expertes du très talentueux Yorgos Lanthimos.

Contrairement à ce dernier, qui place ses films dans des mondes absurdement alternatifs, le réalisateur de Digger ancre le sien dans la terre, voire la boue de son pays. Nikitas (Vangelis Mourikis) est la quintessence de l’homme bourru, taiseux et solitaire. Il vit au milieu de la forêt, sa forêt, où on le voit impuissant dans une première scène, alors que la boue charrie tout sur son passage en dévalant des collines déboisées par de grandes multinationales jusqu’à inonder sa ferme. Ainsi, l’architecture du film est posée dès ces premières images. Grogorakis mêle l’histoire personnelle de Nikitas et celle de son village, voire du pays tout entier, en proie au « monstre » qu’on appelle aussi parfois capitalisme. Le parallèle entre les deux dimensions  est fait sans être trop appuyé. Après les années noires post-crise économique de 2008, le peuple grec semble encore traumatisé, angoissé par les attaques de ce fameux monstre. Nikitas, de son côté, voit avec terreur son équilibre se défaire lorsque son fils Johnny (Argyris Pandazaras) surgit de nulle part quand sa femme l’a quitté, après avoir vécu toute sa vie très loin de lui. Johnny ne vient pas en ami, et Nikitas est très perturbé par la situation.

La tonalité du film est assez sombre :  la forêt, la cabane spartiate de Nikitas, le climat automnal puis hivernal, la division des villageois face à l’énorme multinationale minière qui détruit tout sur son passage, tout en fournissant du travail à toutes les générations. Esthétiquement, ça donne un film superbe, alternant d’imposants paysages de la forêt ou de la mine et de son fascinant ballet de camions, avec des plans serrés des protagonistes renfermés sur leurs propres problématiques. La sobriété des animaux de la ferme contrebalance la flamboyance des excavatrices géantes de la mine (les diggers du titre), pour traduire avec beaucoup de justesse la distance entre les deux mondes.

Le retour du fils, prodigue par nécessité (la maison que sa mère défunte lui a laissée est saisie par la banque), amène de jolis moments fugaces à Digger. Après le choc premier d’avoir retrouvé Johnny, l’abrupt Nikitas se laisse aller à savourer la joie de travailler avec son fils, à éprouver une fierté sincère envers ce vague champion de course de moto, à s’épancher auprès de lui sur ses chagrins. Mécanicien de formation, Johnny lui offre en retour une sorte de tendresse qui ne dit pas son nom en s’appliquant à réparer sa tronçonneuse, avec le même soin qu’il apporte pour bichonner sa moto. L’ébauche d’une relation père-fils, même pas complètement apaisée, est conduite subtilement par le cinéaste.

Le réalisateur de Digger s’apparente lui-même à tous ces nouveaux westerns qu’on a vu naître en Amérique ces dernières décennies, depuis les films de Jeff Nichols jusqu’au Winter’s Bone de Debra Granik, voire à l’inclassable Jauja de Lisandro Alonso. De fait, l’entêtement de Nikitas à rester loin de la « civilisation » et à défendre seul contre tous une nature encore sauvage peut effectivement l’apparenter à ces héros de western, ainsi que sa soif de sens, ou son inclination pour l’action (il a une arme et n’a pas peur de s’en servir). Mais Nikitas n’est à la conquête d’aucun Ouest ; au contraire, il est arc-bouté dans la défense de ce qui lui tient à cœur, d’abord ses terres, puis maintenant et petit à petit, son fils. Tout ceci, toujours dans la grande retenue qui le caractérise.

Digger est une très bonne surprise de l’été. Beau, lumineux, grave sans oublier d’être drôle par touches, Digger est un film de non-dits qu’on a plaisir à décoder puis à recevoir comme de légers uppercuts. On espère que ce premier long-métrage sera suivi par d’autres, tout comme on attend avec impatience  des nouvelles de cet autre cinéaste grec, Panos H. Koutras, dont on a apprécié Strella ou encore Xénia. Des cinéastes qui peuvent, eux aussi,  être des piliers du renouveau du cinéma grec que Yorgos Lanthimos a déjà amené à un très bon niveau.

Digger– Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=teOSEAqq8RM

 

Digger – Fiche technique

Titre original : Digger
Réalisateur : Georgis Grigorakis
Scénario : Georgis Grigorakis, Maria Votti, Vangelis Mourikis
Interprétation : Vangelis Mourikis (Nikitas), Argyris Pandazaras (Johnny), Sofia Kokkali (Mary)
Photographie : Giorgos Karvelas
Montage : Thodoris Armaos
Musique : Michalis Moschoutis
Producteurs: Maria Hatzakou, Coproducteurs : Fenia Cossovitsa, Gabrielle Dumon, Ernst Fassbender, Nikos Katsaounis
Maisons de Production : Haos Films, Faliro House Productions, Match Factory Productions, Coproduction : Le Bureau
Distribution (France) : JHR Films
Récompenses :  10  prix de l’académie du cinéma hellénique en 2021 et nombreuses nominations
Durée : 101 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  21 juillet 2021
Grèce France Allemagne – 2020

Note des lecteurs0 Note

4.5

Les Enfants terribles de Jean-Pierre Melville en mediabook : un film, deux auteurs

Ce mediabook ultra collector (disponible en DVD et en Blu-ray), publié par LCJ Editions pour le 70e anniversaire de ce classique de Jean-Pierre Melville, est ce qu’on peut appeler une « sortie-événement ». Non seulement le spectateur a-t-il droit à un magnifique nouveau master haute définition de l’œuvre, mais encore celle-ci est-elle accompagnée de plus d’une heure de suppléments intéressants, le tout présenté dans un superbe coffret accompagné d’un livret de 52 pages. Vraiment, on chercherait en vain un reproche à adresser à cette édition de toute beauté. 

Sorti en salles en 1950, Les Enfants terribles n’est que la deuxième réalisation de Melville, après Le Silence de la mer (1947). Cela explique les moyens financiers limités dont disposa le metteur en scène, mais aussi l’influence qu’il accepta de subir de la part de Jean Cocteau, l’auteur du roman adapté. Il faut dire que contrairement à Melville, Cocteau était à cette époque un artiste incroyablement célèbre, dont la réputation n’était plus à faire et dont la carrière était, à vrai dire, en grande partie derrière lui (il décèdera en 1963). Si son œuvre littéraire était déjà particulièrement fournie (près d’une vingtaine de recueils de poésie et six romans, sans parler de ses contributions au théâtre, à la critique, etc.), il était aussi plus expérimenté que Melville dans le septième art. Le poète avait en effet déjà écrit cinq scénarios et réalisé trois longs-métrages : La Belle et la Bête (1946), L’Aigle à deux têtes (1948) et Les Parents terribles (1948). Le quatrième et plus célèbre, Orphée, sortira à peine quelques mois après Les Enfants terribles. Melville lui-même ne cachait d’ailleurs pas son admiration pour le grand artiste français, une admiration qui finira par entraîner la cannibalisation du projet par Cocteau. Résultat : la presse française, qui par ailleurs éreinta l’œuvre jugée scandaleuse pour l’époque, ignora presque complètement Jean-Pierre Melville pour ne se concentrer que sur Cocteau. Désespéré, le cinéaste faillit mettre un terme prématuré à sa carrière à la suite de cette expérience…

Paru en 1929, le roman de Jean Cocteau relate l’histoire de Paul et Élisabeth, des jeunes frère et sœur livrés à eux-mêmes et entretenant une relation fusionnelle. Comme dans une véritable histoire d’amour, le mariage d’Élisabeth avec Michaël, puis l’introduction de deux nouveaux personnages épris de l’un et l’autre, vont entraîner frère et sœur vers une issue tragique.

Revoir le film aujourd’hui permet de réaliser à quel point l’influence de Cocteau y est prégnante. Et pour cause : la présence du poète sur le plateau de tournage fut pour le moins invasive. Ce n’était pas la première fois qu’il procédait ainsi. Avec L’éternel retour (Delannoy/1943) et Ruy Blas (Billon/1948), il fut déjà un scénariste imposant ses vues au réalisateur bien au-delà de ses prérogatives. Étant cette fois l’auteur du roman adapté, Cocteau alla plus loin sur Les Enfants terribles, s’immisçant dans la plupart des choix de Melville, décidant d’une partie de la distribution (lire suppléments ci-dessous) et marquant le film de son empreinte jusqu’à en enregistrer la voix off. Sans surprise, cette situation donna lieu à des confrontations de plus en plus houleuses entre l’artiste accompli et l’ego croissant du jeune Melville. On notera d’ailleurs que cette relation sur le plateau s’apparenta à celle entre les deux personnages principaux du film, qui ne cessent de se chamailler malgré leur amour sincère…

Si les traces du futur style « Melville » y sont rares, Les Enfants terribles n’en est pas moins un grand film, un classique au sens noble du terme. Irrigué par la poésie de l’enfance de Cocteau, le récit ne ressemble à nul autre, avec ses personnages sans âge qui rejouent une tragédie antique. Enfermés dans des décors réduits et quasi exclusivement intérieurs (la chambre du frère et de la sœur, ensuite l’hôtel particulier que Michaël laisse à sa veuve), ils se révèlent tantôt puérils, envieux et intransigeants. Odieux, enfin, lorsque Élisabeth fait tout pour empêcher la naissance d’un amour sincère, adulte, entre son frère et Agathe, tandis qu’elle-même est courtisée par Gérard. Si la relation incestueuse entre les deux personnages principaux, qui scandalisa une bonne partie de la critique de l’époque, est omniprésente dans l’esprit du spectateur, elle n’est jamais explicite, ni dans les paroles ni dans les actes. Évitant le terrain de l’amour et encore davantage de la sexualité, le drame se joue sur le registre du secret et de la féroce exclusivité qui caractérisent les relations dans l’enfance. L’autre représente un monde, le seul qui existe à nos yeux. La trahison le plonge tout aussi brusquement dans l’inexistence, car l’enfant ignore la nuance et le compromis, il ne nourrit que des sentiments entiers, parfois extrêmes. La mort de l’autre se révèle alors aussi une petite mort (voire plus, dans le cas de ce film) de soi…

Synopsis : Paul et Élisabeth sont frère et sœur. Entre eux existe un lien étrange et exclusif, qui peut les amener à refuser la présence des autres. Dans la demeure familiale, ils ont un bien à eux : leur chambre. Celle-ci est un véritable sanctuaire où trône un « trésor » chargé d’une signification connue d’eux seuls. Élisabeth rencontre Michaël et l’épouse, mais, le jour suivant, il meurt lors d’un accident… 

SUPPLÉMENTS 

Pour souffler dignement les 70 bougies de l’œuvre de Melville et Cocteau, l’éditeur ne s’est pas loupé en proposant ce splendide mediabook ultra collector qui ravira tous les amoureux des Enfants terribles.

Au rayon des suppléments vidéo, il nous est d’abord proposé un court-métrage documentaire réalisé par Cocteau himself en 1952, La Villa Santo Sospir. Présent à l’image et via la voix off, le célèbre poète français fait la visite guidée de la villa susnommée, sise à Saint-Jean-Cap-Ferrat. Si elle appartient à la mécène Francine Weisweiller (rencontrée lors du tournage des Enfants terribles, ce qui justifie la présence du documentaire dans les bonus de ce DVD/Blu-ray), la villa fut richement décorée par Cocteau de fresques – qu’il qualifie lui-même de « tatouages ». L’artiste touche-à-tout était très attaché à ce lieu dans lequel il fit de nombreux séjours jusqu’à la fin de sa vie, et qu’il filma également dans Le Testament d’Orphée (1960). Depuis 1995, la villa est inscrite au titre des monuments historiques et est ouverte au public, même si elle n’appartient plus à la famille Weisweiller. Pour en revenir à la forme du documentaire, on y retrouve quelques effets de style dont Cocteau était friand, comme ces plans montés à l’envers.

Le second bonus consiste en un entretien avec Carole Weisweiller, la fille de la mécène et amie de Cocteau, qui a financé cette magnifique restauration du film. Celle-ci nous parle essentiellement de ses souvenirs d’enfance dorée avec Cocteau, Picasso, Jean Marais et Édouard Dermit. Même si le registre est d’ordre anecdotique, on se prend vite au jeu car on y découvre un Cocteau intime, vis-à-vis duquel Carole Weisweiller ne tarit pas d’éloges. Inutile de dire que les deux suppléments renforcent encore le poids de Cocteau dans le film qui nous est proposé, formant ainsi un ensemble parfaitement cohérent.

Last but not least, on trouve dans le coffret un très joli livret de 52 pages, écrit par le journaliste Marc Toullec et agrémenté de nombreuses clichés de Cocteau et Melville, de photos de plateau, de storyboards et artworks d’affiches de Cocteau, etc. Bref, un régal intellectuel et visuel. Marc Toullec y retrace notamment en détails la genèse et le « making of » de l’œuvre, insistant notamment sur la relation compliquée entre Cocteau et Melville. Les multiples désaccords entre les deux hommes concernaient la période (Melville voulait situer l’action dans les Années folles, comme dans le roman, ce que refusa Cocteau), la conclusion du film, le choix de la musique (il est amusant de noter que le choix de Melville de Vivaldi et Bach prévalut et que Cocteau fit appel aux deux mêmes compositeurs pour son court-métrage documentaire inclus dans les suppléments, réalisé deux ans plus tard), la mise en scène (Cocteau réalisa d’ailleurs certaines scènes en l’absence de Melville, tout comme l’assistant Claude Pinoteau), etc. La principale pierre d’achoppement fut sans nul doute le choix d’Édouard Dermit pour interpréter le rôle de Paul. Dermit, ancien mineur de fond sans formation d’acteur, pas très convaincant (dans un rôle difficile, qui plus est), fut imposé par Cocteau avec lequel il eut une longue relation sentimentale… Les tensions entre les deux artistes empoisonnèrent jusqu’aux relations avec les comédiens, notamment Nicole Stéphane, qui était par ailleurs une lointaine cousine du banquier Alec Weisweiller, dont l’épouse se lia d’amitié avec Cocteau et qui contribua au financement – difficile – du film. L’évocation du rôle de Francine Weisweiller rejoint alors les autres suppléments proposés. La boucle est bouclée ! 

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

  • La Villa Santo Sospir de Jean Cocteau (1952 / 36 min)
  • Rencontre avec Carole Weisweiller (36 min)
  • Livret exclusif de 52 pages écrit par Marc Toullec

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

5

L’étrange et angoissant Cure, de Kiyoshi Kurosawa, en DVD et Blu-ray

Avec le film Cure, sorti au Japon en 1997 et en France deux ans plus tard, Kiyoshi Kurosawa mêle audacieusement thriller et film d’horreur sur fond d’angoisse apocalyptique. Le film sort en DVD et Blu-ray chez Carlotta le 28 juillet 2021.

 

Cinquième long-métrage de Kiyoshi Kurosawa, Cure est le film qui fera connaître en Occident ce cinéaste si particulier, réalisateur, par la suite, de film aussi surprenants que Kaïro, Charisma ou Shokuzai.
Cure débute comme un thriller. Dans une chambre d’hôtel plongée dans les ténèbres, un homme tout à fait banal assassine une prostituée en l’assommant avec un tuyau puis en pratiquant des incisions des carotides en forme de croix. Très vite, l’inspecteur Katabe arrive sur les lieux du crime et commence son enquête. Là, le spectateur est en droit de se croire en terrain connu, un de ces films de serials killers qui abondaient depuis Le Silence des agneaux ou Seven.
Sauf que, contrairement à toute attente, l’assassin est retrouvé immédiatement, prostré dans un minuscule placard d’un des couloirs de l’hôtel. Pendant les cinq premières minutes du film, nous avons donc eu un crime, l’enquête et sa résolution. Le tout est filmé avec une rapidité folle, de façon quasi-elliptique, et en même temps avec une grande sobriété. Cure ne démentira jamais ces qualités : c’est un film maîtrisé de bout en bout, dirigé par un cinéaste sûr de ses moyens.
Pour s’en assurer, il suffit de voir comment le fantastique anxiogène est introduit dans le film. Ici, aucun gros effet, aucun trucage. Le fantastique intervient comme une distorsion de la réalité, comme une “inquiétante étrangeté” qui s’installe et se développe tout au long du film. La photographie grisâtre transforme le décor d’une plage en un lieu quasi post-apocalyptique. La musique emploie des sons stridents. Les personnages sont filmés à contre-jour, ce qui efface les traits de leur visage (un leitmotiv qui se répétera à plusieurs reprises dans Cure). Le minimalisme se révèle ici payant.
Et là arrive un homme (“apparaît” est sans doute un verbe plus pertinent, d’ailleurs). A partir de ce moment, le film prend une direction toute différente.

Il est possible d’affirmer que Cure réunit film noir, thriller et film fantastique.
Du film noir, Cure possède l’aspect psychologique, la description très sombre de l’humanité, l’importance primordiale d’un décor urbain qui joue un rôle à part entière et un protagoniste aux multiples facettes qui semble toujours être sur la corde raide.
Du thriller, on retrouve ici le face-à-face avec un serial killer démoniaque et les crimes sanglants parsemés dans toute l’œuvre.
Le fantastique va d’abord se focaliser autour de ce personnage mystérieux qui apparaît sur une plage quasi déserte. Sévèrement amnésique, il ne se souvient pas de son identité et perd même la mémoire au fil d’une conversation, ne se souvenant plus des propos qu’il a tenus quelques secondes plus tôt. Celui que l’on va appeler Mamiya se présente comme un être vide, un personnage dénué d’identité, une anomalie. Mamiya est un non-personnage ; d’ailleurs, jamais l’enquête ne dévoilera précisément qui il est, ou ce qu’il est. C’est autour de cet être à la fois si présent (même quand il n’est pas à l’écran) et quasi inexistant que se construira l’angoisse surnaturelle qui peuple Cure.
Le problème, c’est que ces caractéristiques, cette absence de personnalité, vont se répandre aux autres personnages. Il est intéressant de noter que, bien souvent, tout au long du film, les visages des personnages sont indiscernables. Soit ils sont filmés en contre-jour, soit ils sont plongés dans l’ombre. Dans tous les cas, le visage, symbole de l’identité d’une personne, de son individualité, de son existence, disparaît, même sur les photos.
Si ce personnage fantomatique est inquiétant en lui-même, il l’est encore plus par ce qu’il pousse les autres à faire. Mamiya agit comme un révélateur. Il fait craquer le mince vernis de civilisation pour faire ressortir la violence enfouie en chaque personne.
Cette violence inhérente aux rapports sociaux des humains est un des thèmes majeurs de ce film dense et complexe. Il faut voir cet homme qui attend au pressing en même temps que Katabe. Tant qu’il se croit seul, il ne cesse de marmonner de violentes imprécations contre le gérant du pressing, lui prédisant les pires horreurs. Mais quand ce gérant arrive, l’homme redevient doux et poli. C’est cette violence que Mamiya fait ressortir chez les personnes qu’il approche, directement ou indirectement.
Katabe lui-même n’est pas épargné par cette influence maléfique. Cette enquête le plonge dans la violence. Il brutalise des suspects et emploie des méthodes peu légales. Jusqu’à, même, s’apparenter à Mamiya lui-même, en utilisant son briquet.

Cure est un film riche et dense. Les thématiques abordées sont nombreuses : outre la barbarie enfouie en nous, le film traite de la mémoire et de son rôle dans la construction de l’identité, mais aussi du sort réservé aux femmes.
Le tout se fait dans un film réalisé avec une précision d’orfèvre. L’emploi de la lumière est remarquable : la grande majorité des plans sont plongés dans l’ombre avec, parfois, une faible source lumineuse. Les changements dans l’exposition lumineuse participent aussi à l’atmosphère surnaturelle. L’explosion de la frontière morale et le déferlement de violence incontrôlable devient non plus un drame personnel, mais une caractéristique sociale : l’ensemble de la société japonaise semble concernée, y compris ses forces de l’ordre (l’identité des assassins est très symbolique : homme d’affaire, médecin, policier, instituteur, ce sont les différentes composantes de la société nippone qui lâchent les unes à la suite des autres).
Avec Cure, Kiyoshi Kurosawa filme une œuvre inquiétante et mystérieuse.

Compléments de programme
Outre la traditionnelle bande annonce, le film est accompagné de deux compléments de programme aussi intéressants l’un que l’autre.
L’un est un entretien avec Kiyoshi Kurosawa lui-même. L’entretien date de la sortie de Charisma. Le cinéaste y parle de ses peurs, de ses “boules d’angoisse”, et explique qu’il a plus peur de ce qui vient de l’intérieur des gens que de ce qui en serait extérieur. Il revient aussi sur les peurs apocalyptiques qui ont régné au Japon dans les années 90.
Stéphane du Mesnildot revient aussi sur ces peurs dans le deuxième complément, dans lequel il se livre à une analyse du film aussi passionnante qu’instructive. Il mentionne les difficultés qui ont traversé la société japonaise en ces années 90 et qui forment l’arrière-plan de Cure : récession économique, séismes dévastateurs (voir le séisme de Kobe, qui fit plus de 6 000 morts en 1995), attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo, etc. Stéphane du Mesnildot décrit d’ailleurs, de façon convaincante, comment cet attentat pourrait avoir influencé l’esthétique du film.
L’essayiste se livre aussi à une analyse du traitement réservé aux films de fantômes par Kiyoshi Kurosawa, rapprochant Cure de Ring, par exemple. Il fait aussi des remarques absolument passionnantes sur le rapport entre l’humidité (la pluie, les pièces inondées, le verre d’eau renversé) et les fantômes dans la tradition culturelle nippone. En bref, une analyse remarquable, qui rehausse encore l’intérêt de ce grand film.

Caractéristiques du DVD :
Nouveau master restauré.
Encodage MPEG-2
Version originale Dolby Digital 5.1 et 2.0
Sous-titres français.
Format 1.85 respecté
16/9 compatible 4/3
Durée du film : 107 minutes.

Caractéristiques du Blu-ray:
Master Haute Définition
1080/23.98p
Encodage AVC
Version Originale DTS-HD
Master audio 5.1 et 2.0
Sous-titres français
Format 1.85 respecté
Durée du film : 111 minutes

Compléments de programme :
Le jouet du démon (21 minutes)
Entretien avec Kiyoshi Kurosawa (15 minutes)
Bande-annonce

Cure : bande-annonce

Les Olympiades, de Jacques Audiard : réunir les solitudes, rallumer les cœurs éteints

0

Après un excursus aux États-Unis pour le très mineur Les Frères Sisters, Jacques Audiard revient à Cannes pour présenter en Compétition Les Olympiades, film coécrit avec Céline Sciamma et Léa Mysius. Un diagnostic sur l’état relationnel d’une génération de (pré-)trentenaires parisiens en plein doute, tant du point de vue familial que professionnel, amoureux et sexuel.

Les Olympiades est un film structuré en tripartition : trois personnages principaux aux trajectoires a priori indépendantes, mais dont les chemins finiront par se croiser. Camille (Makita Samba), trentenaire célibataire et professeur au lycée en manque de reconnaissance pour son travail ; Émilie (Lucie Zhang), jeune adulte en profond manque affectif, navigue entre petit boulot et vie de famille compliquée ; Nora (Noémie Merlant), trentenaire déboussolée dans sa vie sentimentale et en pleine reprise d’études. Trois portraits qui alternent au gré d’un montage simple mais efficace ; trois façons d’exprimer la solitude et le besoin d’amour chez des individus qui ne sont pas à proprement parler « déprimés », mais à qui le quotidien n’offre guère d’épanouissement.

L’atmosphère du film, qui est un de ses gros points forts, est travaillée avec intelligence : les noirs et blancs donnent à la fois l’impression d’une vie sans chaleur, incolore, emprisonnée dans une morosité générale, et recréent par leurs contrastes une luminosité assez irréelle, qui esquisse un Paris statufié, hors du temps, où l’on a du mal à distinguer le jour de la nuit, le soleil de la grisaille. Un monochrome qui prend aussi vie grâce à la superbe bande-son électro de Rone : les sonorités métalliques se marient parfaitement avec ce 13e arrondissement parisien, quadrillé d’immeubles imposants aux lignes fuyant jusqu’au ciel ; le tempo, à la fois calme et énergique, traduit bien le caractère des personnages mus par cette même force tranquille tout en équilibre.

Les Olympiades fait du bien parce qu’il parle d’un milieu social dont on a moins l’habitude dans le cinéma français d’aujourd’hui. Plutôt que de réduire Paris à des banlieues précaires en guerre contre les forces de l’ordre (comme dans beaucoup de drames sociaux actuels), ou bien à une bourgeoisie animée par les crises de couples entre deux postures racistes (la plupart des comédies françaises depuis quinze ans), Jacques Audiard pose sa caméra devant une classe moyenne ni pauvre ni riche, mais qui représente finalement une bonne partie des spectateurs. De ce fait, on s’identifie entièrement à ces personnages, pour peu qu’on se retrouve dans leurs galères professionnelles ou sentimentales, ou simplement dans leurs doutes existentiels.

Que ce soit Camille, Émilie ou Nora, tous les trois font face à des problèmes avant tout relationnels : Émilie et Camille sont dans une impasse avec leur famille (et notamment leurs sœurs), Camille couche avec sa colocataire puis une collègue de boulot, Émilie se perd sur Tinder, Nora se sent tellement exclue de sa promo d’université qu’elle se lie d’amitié avec une « cameuse »… Un certain malaise social imprègne toute tentative de communication, la mise à nu de soi à l’autre – au sens littéral comme figuré – dévoile une vulnérabilité qu’on essaie par ailleurs de cacher derrière des postures… L’empathie s’écrase devant la peur du jugement, la confiance s’étiole à force de harcèlement… Le sexe devient un exutoire qui donne l’illusion de combler un vide affectif abyssal par des rapports charnels intenses… « C’est comme si la place qu’elle avait n’avait jamais rempli le vide », conclura Camille de sa relation avec Nora.

Les arcs de Camille et Émilie semblent moins didactiques et plus légers : il s’agit de reprendre confiance en soi (à l’image de la sœur de Camille, dont le stand-up devient un remède au bégaiement), de rappeler le besoin d’être enthousiaste ou d’encourager ses proches, et plus généralement de retrouver une forme d’innocence loin du cynisme ambiant. Ces deux segments, qui s’entrecoupent énormément, dégagent une douceur et une bienveillance assez extraordinaires. L’arc de Nora est plus grave, plus passionné et s’attaque plus directement aux questions d’orientation sexuelle, d’évolution des mœurs et d’émancipation féminine. Porté par une Noémie Merlant stupéfiante, ce segment offre à la fois certaines des meilleures scènes du film (les discussions nocturnes par webcam, des scènes de sexe bouleversantes de sincérité, le baiser final dans le parc, etc.) et peut-être la seule à être ratée (une séquence de moqueries en plein amphithéâtre totalement ridicule, digne d’un clip anti-harcèlement de l’Éducation nationale).

Les Olympiades parle de beaucoup de choses sans pour autant en faire des sujets, et là est son indéniable délicatesse. Une balade qui réussit à convertir la tristesse en gaieté, malgré un diagnostic social en demi-teinte et certains obstacles qui demeurent finalement insurmontés. Le regard féminin de Sciamma et Mysius, allié à la sensibilité d’Audiard, permet la naissance de personnages attachants malgré leurs défauts, forts malgré leurs failles, qui partagent à l’écran un épisode de leur vie – qui est, à bien des égards, aussi la nôtre.

Les Olympiades – Bande-annonce :

Les Olympiades de Jacques Audiard avec Lucie Zhang, Makita Samba, Noémie Merlant… En Salle le 3 novembre 2021. Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2021. D’après trois nouvelles graphiques de l’auteur américain Adrian Tomine : Amber Sweet, Killing and dying et Hawaiian getaway. Distributeur Memento Distribution.

Spirale : L’Héritage de Saw, de Darren Lynn Bousman : est-ce bien nécessaire ?

0

Réalisé par Darren Lynn Bousman, qui avait déjà signé plusieurs films de la saga Saw, Spirale : L’Héritage de Saw se veut un spin-off mais ne fait que répéter les pires échecs de la série. Rien, ici, ne donne envie de continuer sur la voie d’une saga qui aurait dû s’arrêter il y a bien longtemps.

Au final, ce film se résume à une succession de mauvais choix.
Pour commencer, on peut se demander à quoi sert de ressusciter la franchise Saw, qui a déjà connu beaucoup trop de péripéties. Certes, sur un plan financier, c’est parfaitement explicable : le film ne doit pas coûter très cher à produire et doit être vite rentabilisé. Mais sur un plan purement artistique ou d’un point de vue diégétique, ce énième film de la franchise n’apporte strictement rien qui n’ait déjà été vu des dizaines de fois auparavant. Sauf qu’ici, c’est beaucoup moins bien : moins bien parce qu’il n’y a plus de surprise, moins bien parce que c’est mal écrit, mal filmé, mal interprété, moins bien surtout parce que c’est totalement gratuit.
Spirale : L’Héritage de Saw se construit donc comme un polar entrecoupé de trois ou quatre scènes pseudo-gores. L’enquête tourne autour d’un bonhomme qui tue des flics ripoux en suivant l’exemple de John Kramer, dit Jigsaw (qui, dans la saga, était interprété par Tobin Bell, dont le charisme et le talent manquent beaucoup ici). Dès la scène d’ouverture, nous assistons à un de ces meurtres. On se retrouve dans une configuration que les spectateurs de la saga connaissent bien : un personnage qui a quelque chose à expier, et qui se retrouve coincé dans une machinerie complexe ; enfin, une vidéo qui explique à cette victime qu’elle a le choix entre se mutiler douloureusement ou mourir ignominieusement. Sauf qu’en plantant cela comme première scène du film, le cinéaste ne nous explique pas en quoi la victime est fautive et cela augmente d’autant plus l’impression d’assister à un spectacle purement gratuit et complaisant : comme dans une bonne partie des films de la saga, cette Spirale se révèle être un étalage d’hémoglobine et de corps mutilés vaguement réunis par un semblant d’histoire qui tient à peine debout. On comprend bien que, pour le cinéaste, ces scènes gores présentent tout l’intérêt du film, mais justement cet intérêt s’effondre par manque d’enjeux narratifs.
Car que raconte Spirale ? On a droit au flic solitaire abandonné par ses collègues car lui seul est net quand tous les autres sont pourris. Partant de là, le scénario aurait très bien pu jouer sur un dilemme moral : attraper un tueur, c’est sauver des flics ripoux, eux-mêmes bien souvent meurtriers. Mais jamais le film n’effleure cette piste, ce qui rend encore plus artificielle la position d’isolement du personnage principal. De plus, ce “héros” est désigné par le scénario comme un personnage intègre, honnête et juste, alors qu’il n’hésite pas à torturer un témoin pour lui soutirer des informations…
La crédibilité du protagoniste est encore plus ruinée par son interprète. S’il fallait citer un exemple absolu, un exemple parfait d’erreur de casting, il serait là, dans la présence ici d’un Chris Rock qui n’est jamais crédible le moindre instant. Il faut préciser que les autres interprètes ne brillent pas par leur génie, mais en comparaison, ils paraissent d’une incroyable justesse. Jamais Chris Rock ne semble être à sa place ici, et il se contente, tout au long du film, de faire une tête ahurie en mode “je n’en crois pas mes yeux”.
Quant à la réalisation… Même si Darren Lynn Bousman peut paraître comme le choix d’un relatif “retour aux sources” de la saga dont il a déjà réalisé trois épisodes (en l’occurrence les épisodes 2, 3 et 4), on est bien forcé de constater la totale incompétence de ce réalisateur incapable d’installer la moindre ambiance un tantinet morbide. En gros, Bousman se contente de réaliser un film entièrement en couleurs sombres, pensant sans doute que les ombres permanentes et quelques décors crasseux suffiraient à créer du malaise. Au lieu de cela, ce que ressent le spectateur, c’est plutôt de la gêne face à ce mélange d’incompétence et de mauvais choix.

Spirale : L’Héritage de Saw : bande annonce

Spirale : L’Héritage de Saw : fiche technique

Titre original : Spiral : from the Book of Saw
Réalisateur : Darren Lynn Bousman
Scénario : Josh Stolberg, Peter Goldfinger
Interprètes : Chris Rock (Detective Zeke Banks), Max Minghella (Detective William Schenk), Samuel L. Jackson (Marcus Banks), Marisol Nichols (Capitaine Angie Garza)
Photographie : Jordan Oram
Montage : Dev Singh
Musique : Charlie Clouser
Production : Oren Koules, Mark Burg
Société de production : Lionsgate, Twisted Pictures, Serendipity Productions, Dahlstar, Canadian Film or Video Production
Société de distribution : Metropolitan Filmexport
Genre : horreur, thriller
Durée : 94 minutes
Date de sortie en France : 

Etats-Unis – 2021

Note des lecteurs0 Note

1

« Atlas de la Shoah » : au cœur de l’entreprise génocidaire nazie

0

Historien et responsable éditorial du Mémorial de la Shoah, Georges Bensoussan publie aux éditions Autrement, avec le précieux concours de Mélanie Marie, la seconde édition d’un Atlas de la Shoah particulièrement clair et précis.

Entre 1939 et 1945, l’Allemagne nazie et ses nations vassales ont massacré entre 5,9 et 6,2 millions de Juifs européens. L’historien Georges Bensoussan fait remonter les origines de cette entreprise génocidaire dans la culture européenne du XIXe siècle. Car si la Révolution française a émancipé les Juifs dès 1791, il s’est ensuivi une forme exacerbée de concurrence sociale, mêlée à une judéophobie chrétienne née de siècles d’enseignement de l’Église. L’antisémitisme – terme inventé en Allemagne en 1879 – connaît alors un essor sans précédent : la littérature dédiée abonde, le Juif est diabolisé, par exemple à travers des textes comme les Protocoles des Sages de Sion, et les mouvements politiques promouvant cette stigmatisation se structurent en pleine révolution urbaine, économique, sociale et industrielle. Dans un tel contexte, la haine des Juifs et la hantise d’un complot judaïque apparaissent comme une réponse commode au désarroi du monde moderne. Et parallèlement à ces faits, les pogroms se multiplient en Europe orientale : la Lituanie, la Lettonie, la Pologne, la Biélorussie ou encore l’Ukraine sont concernées.

Comme le rappelle avec à-propos Georges Bensoussan, l’antisémitisme au XXe siècle est loin d’être le seul fait du troisième Reich. On compte ainsi parmi les mouvements antisémites européens les militants nationalistes clandestins des pays baltes, l’Action française et le PPF, les Oustachis en Croatie, les Endeks en Pologne et, bien entendu, le NSDAP en Allemagne. Là-bas, la montée du nazisme s’opère sur fond de crise sociale à partir du début des années 1930. En juillet 1932, les suffrages récoltés par le parti d’Adolf Hitler atteignent des proportions comprises entre 20 et 51% selon les régions. Entre 1933 et 1939, plus de 60% des Juifs d’Allemagne quittent le pays. Et en août 1939, le système concentrationnaire allemand rassemble déjà 21 000 détenus dans une dizaine de camps… L’Atlas de la Shoah permet de contextualiser, puis de déterminer de quelle manière les nazis se sont enferrés dans le pire génocide du XXe siècle. C’est une nation traumatisée par la défaite militaire de 1918, convaincue d’être à la fois élue et haïe, qui va céder à la persécution, puis à l’extermination des Juifs. Et ces derniers sont nombreux en Europe au moment où Hitler et ses troupes énoncent leurs ambitions hégémoniques : en 1939, le vieux continent rassemble en effet plus des deux tiers des 16 millions de Juifs.

Comment en est-on arrivé à la stigmatisation, la spoliation, l’enfermement et l’assassinat de millions de personnes sur le sol européen ? Cette question guide en réalité tout l’ouvrage de Georges Bensoussan. L’auteur explique par exemple que l’échec de la conférence qui se tient en juillet 1938 à Evian, à l’instigation du président américain Roosevelt, va conforter les nazis dans leurs politiques antisémites. À l’exception de la République Dominicaine, aucun État n’y exprime la volonté d’accueillir de nouveaux réfugiés juifs sur son territoire. Partant, les mesures d’exclusion vont progressivement se durcir. Sont tour à tour décrétés le boycott des magasins juifs, les autodafés d’ouvrages juifs en place publique, les lois de Nuremberg sur la protection du sang allemand, la fin des installations des médecins juifs, l’obligation de se faire tamponner la mention J sur sa pièce d’identité, l’interdiction d’exercer pour les avocats juifs, l’étoile jaune ou l’obligation de rassembler les Juifs dans des immeubles réservés. Il faut comprendre que le mythe mobilisateur judéophobe devient une politique en actes, que l’exclusion se mue en génocide. L’Allemagne crée des ghettos en Pologne (la zone occupée de l’ancienne Pologne comportait deux millions de Juifs), où les Juifs sont privés de toute communication, affamés et psychologiquement brisés. Pis, la fin de l’année 1941 voit Hitler prendre la décision d’exterminer systématiquement les Juifs d’Europe. Un massacre rendu possible au prix d’un conditionnement des élites nazies.

Pour Georges Bensoussan, octobre 1941 est le mois de la radicalisation. Les nazis passent du port de l’étoile jaune dans le Reich à la décision de construire le centre de mise à mort de Belzec et d’agrandir le camp de Birkenau à Auschwitz. Les frontières de l’Europe sont par ailleurs fermées aux Juifs. Le massacre systématique des Juifs de Pologne est réalisé en moins de dix-huit mois dans ce qu’il convient d’appeler des usines d’abattage humain. Durant l’été 1942 sont organisés en Europe occidentale (France, Pays-Bas et Belgique) le port obligatoire de l’étoile jaune, ainsi que les rafles et convois vers Auschwitz. Malgré une pénurie de main-d’oeuvre due au contexte militaire, Berlin décide qu’aucun travailleur juif ne doit être gardé dans le pays. 1942 est de toute évidence une année charnière : la situation militaire se détériore pour les Allemands, d’abord en Afrique du Nord puis en Union soviétique, et la moitié des victimes de la « Solution finale » sont assassinées cette année-là.

L’Atlas de la Shoah revient aussi sur les Einsatzgruppen (responsables d’environ un tiers du bilan de la Shoah), Auschwitz et ses déportations massives en provenance de toute l’Europe, les mesures de protection accordées aux Juifs au Danemark ou en Norvège, le régime de Vichy ou encore le centre d’internement de Gurs en France, au sein duquel ont transité entre octobre 1940 et novembre 1943 plus de 22 000 personnes (dont 17 000 Juifs). Georges Bensoussan rappelle qu’en Allemagne, la communauté juive était riche de près de douze milliards de marks en 1933, mais n’en possédait plus que cinq en 1938. Enfin, les spoliations à Paris en provenance des collections de la famille Rothschild, Kann ou David-Weill, les euphémismes nazis, l’effacement par les Allemands des traces du génocide, la diffusion de l’information parmi les ambassades ou à travers l’Église catholique, les migrations vers Israël et les États-Unis complètent, parmi beaucoup d’autres choses, un ouvrage dont le didactisme le dispute à l’exhaustivité.

Atlas de la Shoah, Georges Bensoussan
Autrement, juillet 2021, 96 pages

Note des lecteurs0 Note

4.5

« Un été cruel » : shooté au pessimisme

0

Les éditions Delcourt publient Un été cruel, d’Ed Brubaker et Sean Phillips. Ce récit sépulcral, dans lequel fourmillent les personnages négatifs, prouve une nouvelle fois que le tandem américano-britannique est au sommet de son art.

« Était-elle une femme désespérée prise dans une spirale d’autodestruction ? Ou bien un esprit libre, brûlant la chandelle par les deux bouts ? » Le détective Dan Farraday semble peu à peu vampirisé par l’objet de son enquête, qui n’est autre que l’énigmatique Jane Hanson, une femme fatale digne des meilleurs films de Brian de Palma. Voleuse, escroc, elle use de ses charmes depuis ses 14 ans pour mener les hommes à la baguette. Et si c’est un cadre de l’industrie financière qui a mis Farraday sur sa piste, c’est avec le délinquant Teeg Lawless que l’obscur détective va avoir maille à partir.

Tout Un été cruel est là : une ronde de personnages négatifs dont le parcours est éventé par de prolixes flashbacks et dont les destins vont s’entrechoquer, avec pour centre névralgique une femme malicieuse dont on peine parfois à deviner les réelles motivations. Le récit s’étend de mars 1988 à l’été de la même année, une période estivale – mais noire – au cours de laquelle l’existence des principaux protagonistes va être chamboulée à jamais. Et si l’album parvient à faire mouche, au-delà de sa grande réussite graphique, c’est aussi parce que le scénariste Ed Brubaker a l’intelligence d’y glisser Ricky, le fils de Teeg, souvent employé en contrepoint. Tout au long de l’histoire, le lecteur n’a de cesse de sonder son tempérament autodestructeur, ses petits coups foireux, mais aussi les rapports dysfonctionnels qu’il entretient avec son père et Jane, propulsée au rang de nouvelle petite amie.

Ricky reproche à son père d’avoir changé au contact de Jane. Il est aussi blessé par l’attention que cette dernière reçoit, surtout comparativement au peu de considération que son père lui adresse. Tandis que Teeg semble s’adoucir, son fils ne trouve l’ivresse que dans la provocation (envers ses amis, la police, etc.). Ed Brubaker et Sean Phillips caractérisent des personnages tout en fêlures, ayant des difficultés à tempérer leurs sentiments et en déconnexion totale avec la vie « normale ». Si l’été est cruel, comme l’indique le titre de l’album, c’est aussi en raison de l’obsession de Dan Farraday pour Jane, qui va entraîner toute une série de conséquences désastreuses. Pendant ce temps, Ricky se morfond en écoutant Joy Division et règle de vieux comptes, dans le sang, avec l’aide inattendue… de Jane. Partout et chez tous, les plaies semblent béantes et rien ne paraît en mesure d’initier le processus de cicatrisation.

Un été cruel se montre souvent astucieux. Il emploie par exemple ses parenthèses narratives pour conter les horreurs du Vietnam, les dérives du survivalisme ou encore la manière dont les Japonais se distrayaient au détriment des Américains après la Seconde guerre mondiale. On le verra aussi exprimer le deuil par l’usage de phylactères vides. Échevelé, il se distingue par des scènes très cinégéniques telles que le braquage de l’Arena ou le vol d’un jeu d’arcade. Finalement, que ce soit par ses dessins, ses reliefs psychologiques, sa dimension crépusculaire ou son souffle, le volumineux album (288 pages) d’Ed Brubaker et Sean Phillips, issu de la série Criminal, a tout pour satisfaire aux attentes du lecteur. Qui, de son côté, ne peut que renouveler son intérêt pour un tandem dont les créations sont désormais attendues avec l’impatience habituellement réservée aux grands maîtres.

Un été cruel, Ed Brubaker et Sean Phillips
Delcourt, juin 2021, 288 pages

Note des lecteurs0 Note

4

Comment profiter des nouveautés sans passer par la case cinéma ?

0

Quand on est un cinéphile dans l’âme, on ne veut certainement rien rater des dernières sorties enregistrées dans l’univers cinématographique. Il n’est plus forcément nécessaire de faire la queue devant une salle de cinéma pour profiter des nouveautés. Il suffit d’opter pour une formule spécialisée proposée par une chaîne privée de votre choix. Vous pouvez même réaliser des économies en faisant cette opération.

Les offres de Canal plus pour profiter des nouveautés cinématographiques

En France, Canal plus séduit de nombreux amateurs de nouveautés cinématographiques grâce à des offres adaptées et personnalisables à souhait. En choisissant l’offre CANAL+ et le pack CINE SERIES+, vous pouvez opter pour un abonnement 100 % digital sans engagement (28,99 euros/mois pour les -26 ans et 39,99 euros/mois pour les autres).

Cela permet de profiter des programmes sur une Smart TV sous Android TV ou une Smart TV Samsung. On peut aussi utiliser myCANAL sur Box et Stick Android TV/ Google TV, Apple TV, TV, console XBOX ou PlayStation.

En choisissant l’abonnement TV+ Digital avec engagement (39,99 euros sur 24 mois et 44,99 euros sur 12 mois), les décodeurs TV, et myCANAL sur ordinateur, smartphone et tablette viennent s’ajouter à la liste. À titre incitatif, la chaîne propose des promos exclusives par le biais du parrainage lors d’un abonnement en ligne. Si vous souhaitez bénéficier d’un code promo pour Canal Plus pour votre prochaine souscription, certains sites spécialisés peuvent vous simplifier la tâche. Vous pouvez facilement les rechercher sur internet. Sur une telle plateforme, vous accédez à une liste des annonces de nombreux parrains pour profiter d’une prime de parrainage de 50 euros.

nouveautes-profiter-comment-passer

Tout ce que vous avez à faire lors de votre souscription, c’est de saisir correctement le code client, le nom et le code postal du parrain choisi et le tour est joué. Le pack CINE SERIES+ vous permet d’accéder à près de 500 films par an parmi lesquels on dénombre en moyenne 350 productions inédites.

En ce qui concerne les séries, vous avez droit à plus de 60 productions, dont au moins la moitié, en exclusivité US+24. Vous ne ratez rien des séries HBO avec OCS tout en profitant des créations originales CANAL+. Toutes les nouveautés intéressantes de Disney, Pixar, Marvel et de Netflix sont concernées.

Quelques exclusivités Canal à suivre

C’est le moment de s’abonner pour suivre ou revivre le déroulement du prestigieux Festival de Cannes 2021. À partir 16 juillet, vous pouvez retrouver sur Canal plus, Emma Stone, Abigail Breslin, Woody Harrelson et Jesse Eisenberg dans la comédie américaine culte « Retour à Zombieland ». Il s’agit bien évidemment de la suite de  » Bienvenue à Zombieland » qui est sortie il y a plus de dix ans.

D’autres films très intéressants sont également à découvrir sur Canal plus : Wildland, Martin Eden, Poly, Sputnik : espèce inconnue, Waiting for the Barbarians, Petit Vampire, Monsieur Link, Josep, Les aventuriers du Ciel, American Pickle, Bigfoot Family, Made in Italy, Les nouveaux mutants, La course de Madison.

Intrigo, Samaria, The division, My beautiful boy, Garçon Chiffon, ADN…sont aussi des films qui raviront sûrement les fans de cinéma. Côte séries, Eden, Smother, Deutchsland 89, Monstres et Cie : au travail, Delete me, Alex Rider, Loki, Lupin 2e Partie sont des productions à ne pas manquer en juillet sur Canal plus.

A l’abordage : le film de Guillaume Brac enfin au cinéma

3.5

A l’abordage, réalisé par Guillaume Brac, a d’abord été diffusé en juin 2020 à l’occasion du Champs-Elysées Film Festival puis sur Arte au mois de mai. Finalement, il sort enfin en salles le 21 juillet. L’occasion de découvrir cette fresque de jeunesse et d’été sur grand écran.

Conte d’été

Après cinq longs métrages dont Tonnerre et Contes de juillet, Guillaume Brac revient poser sa caméra en été. Il suit deux personnages, deux amis. Il partent puisque l’un des deux veut suivre sa petite amie à l’autre bout de la France.  C’est une surprise qui tourne un peu mal mais qui est l’occasion de belles rencontres, de retrouvailles aussi des personnages avec eux-mêmes. On rit beaucoup car le décalage est permanent. Le réalisateur sait déplacer les enjeux à chaque instant, s’attacher à ses personnages de garçons jamais figés, clichés et nous les rendre attachants par la même occasion. On est face à une histoire proche du conte, visible en ce moment sur France TV, La Fille du 14 juillet. Or, au-delà du décalage, c’est aussi un regard sur la société qui est porté. De ces garçons qui se révèlent plus débrouillards que prévus aux filles qui assument leurs choix, leurs décisions, tout est fait pour parler du monde actuel, sans en oublier l’éclat de rire.

Ce qu’il restera de nous

Bien que filmé dans la torpeur de l’été du sud de la France, le film est toujours en mouvement grâce à des personnages qui marchent, qui nagent, qui pédalent, qui bougent, mais aussi à une parole continue. Les filles n’y sont pas des princesses qui « attendent de nous le secours »(pour paraphraser Rilke) et les garçons des beaux mecs qui font tomber toutes les filles. D’ailleurs, les acteurs sont issus du conservatoire national d’art dramatique, ils sont donc peu connus du grand public,  et dirigés presque comme dans des séances d’improvisation. Il y a une véritable alchimie qui se dégagent de leurs échanges, de leur manière de jouer ensemble, comme une troupe à la Maïwenn (les disputes en moins). On retrouve l’énergie qui sied également à Vincent Macaigne (période Pour le réconfort), avec lequel Guillaume Brac a l’habitude de travailler.  A l’abordage renferme et fait éclore, sous des allures de bric et broc, une poésie malhabile, mais aussi des bateaux en cartons, des tentes de centres de loisirs et surtout des petits moments de tendresse, de clins d’œil (un tee-shirt du film Les Enfants loups, Ame et Yuki ) même s’il est aussi pétri de l’angoisse du monde, de l’avenir. Les personnages en apparence faiblards (des p’tits gars sans ambition se dit-on au départ) se posent en effet mille questions et s’interrogent aussi sur la transmission. Les histoires d’amour ne sont pas que des illusions, elles sont avant tout des rencontres. Guillaume Brac revient à la simplicité des rapports humains, leur imprévisibilité également.

Le monde est à nous

A la lisière entre réalité et fiction, le film partant de la personnalité des comédiens pour construire son histoire, A l’abordage est un film de groupe, sans cesse filmé en plans larges, jamais écrasants. Aucun personnage ne prend plus de place qu’un autre. Le monde est à eux, mais ils l’habitent sans l’envahir. C’est de cette construction que ressort une impression de spontanéité permanente. « Je préfère partir de quelque chose de tout petit en apparence, ce qu’il y a de plus basique, comme filmer des personnes qui se rencontrent. Et, à partir de cette simplicité, on peut raconter quelque chose de plus vaste, sur l’époque, sur notre pays ou sur certains rapports de classe par exemple » a déclaré Guillaume Brac à L’Humanité, c’est pari tenu. De la grande simplicité du dispositif ressort une œuvre bien dans son époque et à la lecture aussi légère que passionnante sur les rapports entre les gens, tout simplement

A l’abordage : Bande annonce

A l’abordage : Fiche technique

Synopsis : Paris, un soir au mois d’août. Un garçon rencontre une fille. Ils ont le même âge, mais n’appartiennent pas au même monde. Félix travaille, Alma part en vacances le lendemain. Qu’à cela ne tienne. Félix décide de rejoindre Alma à l’autre bout de la France. Par surprise. Il embarque son ami Chérif, parce qu’à deux c’est plus drôle. Et comme ils n’ont pas de voiture, ils font le voyage avec Edouard. Evidemment, rien ne se passe comme prévu. Peut-il en être autrement quand on prend ses rêves pour la réalité ?

Réalisation : Guillaume Brac
Scénario :  Guillaume Brac, Catherine Paillé
Interprètes :  Eric Nantchouang, Salif Cissé,  Edouard Sulpice,  Asma Messaoudene,  Ana Blagojevic, Lucie Gallo, Martin Mesnier,  Nicolas Pietri, Cecile Feuillet,  Jordan Rezgui
Photographie :  Alan Guichaoua
Montage :  Heloïse Pelloquet
Sociétés de production :  Arte France, Geko Films
Distributeur : Jour2Fête
Genre : comédie
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 21 juillet 2021