L’étrange et angoissant Cure, de Kiyoshi Kurosawa, en DVD et Blu-ray

Avec le film Cure, sorti au Japon en 1997 et en France deux ans plus tard, Kiyoshi Kurosawa mêle audacieusement thriller et film d’horreur sur fond d’angoisse apocalyptique. Le film sort en DVD et Blu-ray chez Carlotta le 28 juillet 2021.

 

Cinquième long-métrage de Kiyoshi Kurosawa, Cure est le film qui fera connaître en Occident ce cinéaste si particulier, réalisateur, par la suite, de film aussi surprenants que Kaïro, Charisma ou Shokuzai.
Cure débute comme un thriller. Dans une chambre d’hôtel plongée dans les ténèbres, un homme tout à fait banal assassine une prostituée en l’assommant avec un tuyau puis en pratiquant des incisions des carotides en forme de croix. Très vite, l’inspecteur Katabe arrive sur les lieux du crime et commence son enquête. Là, le spectateur est en droit de se croire en terrain connu, un de ces films de serials killers qui abondaient depuis Le Silence des agneaux ou Seven.
Sauf que, contrairement à toute attente, l’assassin est retrouvé immédiatement, prostré dans un minuscule placard d’un des couloirs de l’hôtel. Pendant les cinq premières minutes du film, nous avons donc eu un crime, l’enquête et sa résolution. Le tout est filmé avec une rapidité folle, de façon quasi-elliptique, et en même temps avec une grande sobriété. Cure ne démentira jamais ces qualités : c’est un film maîtrisé de bout en bout, dirigé par un cinéaste sûr de ses moyens.
Pour s’en assurer, il suffit de voir comment le fantastique anxiogène est introduit dans le film. Ici, aucun gros effet, aucun trucage. Le fantastique intervient comme une distorsion de la réalité, comme une “inquiétante étrangeté” qui s’installe et se développe tout au long du film. La photographie grisâtre transforme le décor d’une plage en un lieu quasi post-apocalyptique. La musique emploie des sons stridents. Les personnages sont filmés à contre-jour, ce qui efface les traits de leur visage (un leitmotiv qui se répétera à plusieurs reprises dans Cure). Le minimalisme se révèle ici payant.
Et là arrive un homme (“apparaît” est sans doute un verbe plus pertinent, d’ailleurs). A partir de ce moment, le film prend une direction toute différente.

Il est possible d’affirmer que Cure réunit film noir, thriller et film fantastique.
Du film noir, Cure possède l’aspect psychologique, la description très sombre de l’humanité, l’importance primordiale d’un décor urbain qui joue un rôle à part entière et un protagoniste aux multiples facettes qui semble toujours être sur la corde raide.
Du thriller, on retrouve ici le face-à-face avec un serial killer démoniaque et les crimes sanglants parsemés dans toute l’œuvre.
Le fantastique va d’abord se focaliser autour de ce personnage mystérieux qui apparaît sur une plage quasi déserte. Sévèrement amnésique, il ne se souvient pas de son identité et perd même la mémoire au fil d’une conversation, ne se souvenant plus des propos qu’il a tenus quelques secondes plus tôt. Celui que l’on va appeler Mamiya se présente comme un être vide, un personnage dénué d’identité, une anomalie. Mamiya est un non-personnage ; d’ailleurs, jamais l’enquête ne dévoilera précisément qui il est, ou ce qu’il est. C’est autour de cet être à la fois si présent (même quand il n’est pas à l’écran) et quasi inexistant que se construira l’angoisse surnaturelle qui peuple Cure.
Le problème, c’est que ces caractéristiques, cette absence de personnalité, vont se répandre aux autres personnages. Il est intéressant de noter que, bien souvent, tout au long du film, les visages des personnages sont indiscernables. Soit ils sont filmés en contre-jour, soit ils sont plongés dans l’ombre. Dans tous les cas, le visage, symbole de l’identité d’une personne, de son individualité, de son existence, disparaît, même sur les photos.
Si ce personnage fantomatique est inquiétant en lui-même, il l’est encore plus par ce qu’il pousse les autres à faire. Mamiya agit comme un révélateur. Il fait craquer le mince vernis de civilisation pour faire ressortir la violence enfouie en chaque personne.
Cette violence inhérente aux rapports sociaux des humains est un des thèmes majeurs de ce film dense et complexe. Il faut voir cet homme qui attend au pressing en même temps que Katabe. Tant qu’il se croit seul, il ne cesse de marmonner de violentes imprécations contre le gérant du pressing, lui prédisant les pires horreurs. Mais quand ce gérant arrive, l’homme redevient doux et poli. C’est cette violence que Mamiya fait ressortir chez les personnes qu’il approche, directement ou indirectement.
Katabe lui-même n’est pas épargné par cette influence maléfique. Cette enquête le plonge dans la violence. Il brutalise des suspects et emploie des méthodes peu légales. Jusqu’à, même, s’apparenter à Mamiya lui-même, en utilisant son briquet.

Cure est un film riche et dense. Les thématiques abordées sont nombreuses : outre la barbarie enfouie en nous, le film traite de la mémoire et de son rôle dans la construction de l’identité, mais aussi du sort réservé aux femmes.
Le tout se fait dans un film réalisé avec une précision d’orfèvre. L’emploi de la lumière est remarquable : la grande majorité des plans sont plongés dans l’ombre avec, parfois, une faible source lumineuse. Les changements dans l’exposition lumineuse participent aussi à l’atmosphère surnaturelle. L’explosion de la frontière morale et le déferlement de violence incontrôlable devient non plus un drame personnel, mais une caractéristique sociale : l’ensemble de la société japonaise semble concernée, y compris ses forces de l’ordre (l’identité des assassins est très symbolique : homme d’affaire, médecin, policier, instituteur, ce sont les différentes composantes de la société nippone qui lâchent les unes à la suite des autres).
Avec Cure, Kiyoshi Kurosawa filme une œuvre inquiétante et mystérieuse.

Compléments de programme
Outre la traditionnelle bande annonce, le film est accompagné de deux compléments de programme aussi intéressants l’un que l’autre.
L’un est un entretien avec Kiyoshi Kurosawa lui-même. L’entretien date de la sortie de Charisma. Le cinéaste y parle de ses peurs, de ses “boules d’angoisse”, et explique qu’il a plus peur de ce qui vient de l’intérieur des gens que de ce qui en serait extérieur. Il revient aussi sur les peurs apocalyptiques qui ont régné au Japon dans les années 90.
Stéphane du Mesnildot revient aussi sur ces peurs dans le deuxième complément, dans lequel il se livre à une analyse du film aussi passionnante qu’instructive. Il mentionne les difficultés qui ont traversé la société japonaise en ces années 90 et qui forment l’arrière-plan de Cure : récession économique, séismes dévastateurs (voir le séisme de Kobe, qui fit plus de 6 000 morts en 1995), attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo, etc. Stéphane du Mesnildot décrit d’ailleurs, de façon convaincante, comment cet attentat pourrait avoir influencé l’esthétique du film.
L’essayiste se livre aussi à une analyse du traitement réservé aux films de fantômes par Kiyoshi Kurosawa, rapprochant Cure de Ring, par exemple. Il fait aussi des remarques absolument passionnantes sur le rapport entre l’humidité (la pluie, les pièces inondées, le verre d’eau renversé) et les fantômes dans la tradition culturelle nippone. En bref, une analyse remarquable, qui rehausse encore l’intérêt de ce grand film.

Caractéristiques du DVD :
Nouveau master restauré.
Encodage MPEG-2
Version originale Dolby Digital 5.1 et 2.0
Sous-titres français.
Format 1.85 respecté
16/9 compatible 4/3
Durée du film : 107 minutes.

Caractéristiques du Blu-ray:
Master Haute Définition
1080/23.98p
Encodage AVC
Version Originale DTS-HD
Master audio 5.1 et 2.0
Sous-titres français
Format 1.85 respecté
Durée du film : 111 minutes

Compléments de programme :
Le jouet du démon (21 minutes)
Entretien avec Kiyoshi Kurosawa (15 minutes)
Bande-annonce

Cure : bande-annonce

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
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