Désigné coupable, de Kevin Macdonald : le rescapé de Guantánamo

Consacré à l’histoire réelle de Mohamedou Ould Slahi, ce Mauritanien longtemps accusé à tort d’être le recruteur des terroristes ayant perpétré les attentats du 11 septembre 2001 à New York, le nouveau film de Kevin Macdonald (Le Dernier Roi d’Écosse) se révèle avant tout un réquisitoire contre la « zone grise » juridique que représente la base militaire américaine de Guantánamo (Cuba), ouvrant la porte à toutes les exactions. Porté par des comédiens convaincants et un sujet intéressant, ce film de bonne facture se voit quelque peu desservi par un traitement très classique et une mise en scène des plus convenues.

Le traitement cinématographique américain des attentats du 11 septembre 2001 et de leurs conséquences semble être entré aujourd’hui dans une troisième phase, qui eut été impossible à anticiper au lendemain de la tragédie. Dans les années qui suivirent l’effondrement des Twin Towers, l’Amérique, logiquement encore sous le choc, s’attarde surtout sur le caractère dramatique de l’événement (World Trade Center/2006 d’Oliver Stone, Vol 93/2006 de Paul Greengrass, Extrêmement fort et incroyablement près/2011 de Stephen Daldry, etc.). L’invasion de l’Irak et la traque des terroristes « à la maison » prennent ensuite le relais, offrant un sujet à une pléthore de fictions : Démineurs/2009 et Zero Dark Thirty/2012 de Kathryn Bigelow, Green Zone/2010 de Paul Greengrass, ou American Sniper/2014 de Clint Eastwood, pour ne citer que les plus connus.

Phase 2. Parfois juxtaposée à la première, celle-ci voit des cinéastes prendre une distance parfois violemment critique vis-à-vis de leur sujet. Comme souvent, Michael Moore fut le premier à mettre le gouvernement américain en joue, avec son Fahrenheit 9/11 sorti dès 2004. Le documentariste engagé fut suivi notamment par Brian De Palma (Redacted/2007) et bien sûr Oliver Stone, qui s’attaqua directement au président Bush (W./2008). La période de deuil passée, certains n’hésitèrent pas à recourir au registre comique pour mieux dénoncer : Les Chèvres du Pentagone de Grant Heslov (2009) ou War Dogs de Todd Phillips (2016). La guerre elle-même déborda du registre purement guerrier et héroïque pour souligner les contradictions et l’hypocrisie de la mère-patrie : Dans la vallée d’Elah/2007 de Paul Haggis, Mensonges d’Etat/2008 de Ridley Scott, le méconnu Un jour dans la vie de Billy Lynn/2016 d’Ang Lee, ou encore la série Homeland/2011-2020. Un des derniers exemples en date est Vice d’Adam McKay (2018), qui assume pleinement l’héritage de Moore et, surtout, de Stone.

Aujourd’hui, le cinéma états-unien s’intéresse à un personnage qui fut longtemps unilatéralement honni et représenté comme le visage (ou un des visages, à tout le moins) du Mal, tant dans les fictions propagandistes que dans les œuvres les plus férocement critiques : le terroriste. Celui-ci passe donc d’un traitement forcément coupable à une approche plus nuancée, voire clémente. Encore faut-il être d’accord sur celui qu’on définit comme un terroriste. Lorsque les cendres des Tours Jumelles étaient encore chaudes, les soupçons s’étendaient sans grande subtilité et la qualification de « terroriste » était employée… largement, pour ne pas dire à tort et à travers, alors que l’Amérique se découvrait un nouvel ennemi qu’il lui a fallu du temps à définir précisément. Alors que les critiques visant l’administration Bush ont longtemps concerné les motifs fallacieux invoqués pour justifier l’invasion de l’Irak, ensuite le bourbier irakien lui-même et la déstabilisation générale (et durable) du Moyen-Orient, aujourd’hui la dénonciation a glissé vers le terrain juridique et éthique. La large entaille dans les libertés publiques – pourtant sacro-saintes aux Etats-Unis – symbolisée par le Patriot Act signé par George W. Bush fin octobre 2001, n’a pas manqué d’être fustigée, par exemple via les deux films consacrés au lanceur d’alerte Edward Snowden, le documentaire Citizenfour (Laura Poitras, 2014) et son pendant fictionnel (Snowden, 2016) signé Oliver Stone. Un sujet étroitement lié au Patriot Act est bien sûr l’ouverture du centre de détention militaire à Guantánamo (Cuba). Ordonnée par le président Bush en 2002 dans le cadre de sa « War on Terror », elle repose sur un principe simple, maintes fois condamné depuis lors : l’extraterritorialité de la base permet d’y interner et interroger des détenus sans être soumis au système judiciaire américain. Bref, une zone grise juridique qui permet de faire à peu près n’importe quoi aux prisonniers soupçonnés de terrorisme.

Au cinéma, la dénonciation des exactions subies à Guantánamo est récente. Et pour cause : il a longtemps régné un secret absolu sur l’identité des détenus et les méthodes employées par l’autorité militaire… Le Britannique Michael Winterbottom a joué ici le rôle de précurseur, avec The Road to Guantánamo tourné dès 2006, consacré aux « Tipton Three », ces trois citoyens britanniques capturés en Afghanistan en 2001 et détenus pendant plus de deux ans à Guantánamo, puis rapatriés et libérés en 2004. Cette œuvre un peu oubliée risque de se faire voler la vedette par le film qui nous occupe, qui bénéficie d’une exposition supérieure et qui est surtout consacrée à une affaire bien plus célèbre, celle du Mauritanien Mohamedou Ould Slahi. Accusé d’être impliqué dans l’organisation des attentats du 11 septembre 2001, il fut détenu au camp de Guantánamo pendant près de neuf ans sans être jugé. Victime de multiples tortures et de traitements dégradants, il passera finalement un total de quatorze ans en détention avant d’être relâché. Désigné coupable s’inspire des mémoires écrits par Slahi en prison, en 2005, et qui furent publiés dix ans plus tard après avoir subi de très nombreuses coupes par l’administration militaire américaine. A travers le destin de Slahi, le film dénonce évidemment les mauvais traitements infligés à Guantánamo, mais aussi, plus globalement, le rôle même de la base. A ce titre, et même s’il est évident que la plupart des détenus ne sont pas des saints, on ne peut que donner raison aux auteurs du film M.B. Traven, Rory Haines et Sohrab Noshirvani lorsqu’ils précisent, via un carton en guise d’épilogue, que sur les 779 prisonniers du camp, seuls huit ont été condamnés pour un crime – trois de ces condamnations ayant été cassées en appel. Vu l’ébauche de moyens mobilisés et la brutalité des méthodes employées, ce bilan objectivement famélique mérite que l’on se pose quelques questions…

On avait quitté Kevin Macdonald, le réalisateur du film, sur le marquant Whitney (2018), excellent documentaire consacré à feu Whitney Houston – même s’il a mis en scène deux autres documentaires depuis lors. Sur Désigné coupable, il retrouve l’acteur français d’origine algérienne Tahar Rahim, à qui il avait déjà confié un rôle secondaire dans L’Aigle de la Neuvième Légion (2011). L’interprétation (réaliste) de Slahi nécessitant un comédien s’exprimant couramment en arabe, anglais et français, qui d’autre que Rahim aurait pu faire l’affaire ? L’acteur qui s’est fait connaître par Un prophète (2009/Jacques Audiard), s’est depuis lors épanoui dans une carrière internationale marquée par des choix variés et ambitieux. Si sa prestation a été saluée – à juste titre – comme un des atouts de Désigné coupable, elle mérite selon nous d’être quelque peu nuancée. Dans la première partie du film, le détachement et la légèreté du personnage, pourtant arraché au désert mauritanien et à sa famille puis incarcéré dans une geôle cauchemardesque en territoire inconnu, sans avoir été accusé de quoi que ce soit, paraissent en effet incompréhensibles, cela même si les images du véritable Slahi montrées à la fin du film révèlent une joie de vivre communicative. Tantôt peu concerné, tantôt ahuri, son sort paraît fort peu crédible. Est-ce un choix du comédien, du cinéaste, ou un manque de direction ? Toujours est-il que l’interprétation de Tahar Rahim prend de l’ampleur dans la seconde partie du film, pour finalement emporter l’adhésion lors des séquences de torture et de procès auquel il participe par vidéo interposée. Dans le rôle principal de l’avocate Nancy Hollander, Jodie Foster crève quant à elle l’écran, de même que Benedict Cumberbatch qui, pour son rôle de procureur militaire, a adopté un épais et réjouissant accent sudiste.

Sujet passionnant, casting impeccable : Désigné coupable était promis à une belle réussite. Le pari n’a pourtant été remporté que partiellement, la faute à un traitement bien trop conventionnel du sujet. Pour rendre justice à ce dernier, il aurait sans doute fallu un génie et une finesse de mise en scène que Kevin Macdonald ne possède guère. Ce n’est pas la première fois que le cinéaste écossais nous laisse cette impression d’inaboutissement dans ses films de fiction, à l’instar de L’Aigle de la Neuvième Légion, une adaptation historique dont la promesse surpassait également le résultat. Même Le Dernier Roi d’Écosse, qui le fit connaître en 2006, reposait bien davantage sur la prestation étincelante de Forest Whitaker dans le rôle du dictateur ougandais Idi Amin Dada que sur sa mise en scène fort académique. Macdonald semble nettement plus inspiré en tant que documentariste, comme l’ont prouvé notamment Un jour en septembre (1999) relatant la prise d’otages d’athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de Munich en septembre 1972, pour lequel le metteur en scène était parvenu à retrouver la trace du dernier terroriste survivant, ou le documentaire consacré à Whitney Houston, déjà mentionné.

Si Désigné coupable n’ennuie pas une seconde et est porté par un sujet passionnant et une distribution de haut niveau, Macdonald lui applique un rythme de croisière peu palpitant et tous les codes attendus pour ce genre de films. Bref, le cinéaste reste dans les clous, et ses rares déviations du chemin balisé s’apparentent plutôt à des égarements. Ainsi, la relation de séduction s’installant instantanément entre Slahi, soupçonné à ce stade de l’intrigue d’être le recruteur des terroristes du pire attentat jamais commis sur le sol américain, et la jeune avocate Teri Duncan (Shailene Woodley, sans relief) accompagnant la chevronnée Nancy Hollander, est franchement invraisemblable voire déplacée. Quant aux séquences de torture, on se demande encore pourquoi Macdonald leur a appliqué ces effets hallucinés, qui non seulement sont peu élégants et mal maîtrisés, mais réduisent une violence qui, vu le propos du film, se devait au contraire d’être montrée dans sa réalité brute.

Kevin Macdonald a l’art de dénicher de vrais sujets de cinéma. Il faut à présent espérer qu’il parvienne à se libérer du corset de l’honnête tâcheron pour leur imprimer un véritable style.

Synopsis : Capturé par le gouvernement américain, Mohamedou Ould Slahi survit dans la prison de Guantánamo Bay où il est détenu depuis plus de dix ans sans inculpation ni procès. Après avoir perdu tout espoir, Slahi trouve des alliés dans l’avocate de la défense Nancy Hollander et son associée Teri Duncan. Ensemble, ils affrontent d’innombrables obstacles dans une quête désespérée de justice.

Désigné coupable : Bande-annonce

Désigné coupable : Fiche technique

Titre original : The Mauritanian
Réalisateur : Kevin Macdonald
Scénario : M.B. Traven, Rory Haines et Sohrab Noshirvani (d’après Guantánamo Diary de Mohamedou Ould Slahi (2015))
Interprétation : Jodie Foster (Nancy Hollander), Tahar Rahim (Mohamedou Ould Slahi), Shailene Woodley (Teri Duncan), Benedict Cumberbatch (lieutenant-colonel Stuart Couch)
Photographie : Alwin H. Küchler
Montage : Justine Wright
Musique : Tom Hodge
Producteurs : Adam Ackland, Michael Bronner, Benedict Cumberbatch, Leah Clarke, Christine Holder, Mark Holder, Beatriz Levin, Lloyd Levin, Branwen Prestwood-Smith
Sociétés de production : Topic Studios, Black Sheep Pictures, Convergent Media, Oak Street Films, SunnyMarch, Wonder Street, 30West et BBC Film
Durée : 129 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 14 juillet 2021
Royaume-Uni/États-Unis – 2021

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3.5

Festival

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