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« Chroniques de l’Europe » : la construction européenne à la marge

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Les éditions CNRS publient Chroniques de l’Europe, un ouvrage collectif radiographiant 124 dates-événements ayant façonné, chacune à leur façon, le vieux continent. L’ouvrage est porteur d’un regard pluridisciplinaire, original et décentré.

L’histoire politique complexe de l’Europe nous a été contée par Alessandro Giacone et Bino Olivi, son exploration géographique et cartographique a fait l’objet d’un ouvrage de Pierre-Alexandre Mounier et Frank Tétart, ses grands textes, oraux ou écrits, officiels comme séminaux, ont été compilés sous la direction de Juliette Charbonneaux. Aujourd’hui, Sonia Bledniak, Isabelle Matamoros ou encore Fabrice Virgili se lancent dans une autre entreprise de déconstruction : ils chapeautent un ouvrage collectif permettant à des spécialistes de tous horizons de revenir sur 124 dates ayant une résonance particulière à l’échelle du vieux continent. Couvrant une période allant de 1405 à 2020, ces dates et les événements y étant associés constituent une tentative inédite et décentrée de prendre langue avec l’Europe : à travers la cuisine, l’art, la sorcellerie, la politique, le droit, l’économie ou encore le sport, les auteurs reviennent sur ce qui fait lien – et sens – dans la construction politique et culturelle du continent. Cela passant par quelques grands événements incontournables (le code civil de Napoléon Bonaparte, le marché unique…) et des faits moins commentés et plus inattendus (l’éruption du Vésuve, l’épidémie de peste de la fin du XIXe siècle…). Chaque date-événement est décliné dans l’ouvrage à travers une double page ; les auteurs en restituent l’influence à travers le temps et l’espace. Et ces derniers précisent d’emblée : « L’ouvrage peut se lire dans l’ordre continu de la succession des dates ou de façon buissonnière, au gré des envies, des découvertes ou du hasard. »

Avant d’identifier ce qui a cimenté les Européens, il faut d’abord revenir aux origines de ce vocable. C’est l’évêque et futur pape Enea Silvio Piccolomini qui a désigné sous ce terme les populations partageant une même foi (le christianisme), un même espace (le vieux continent) et un même héritage culturel (celui de l’Antiquité gréco-romaine). Effrayé par la percée de l’Empire ottoman dans les Balkans et par la destruction des bibliothèques byzantines, il s’est fait l’apôtre d’une union des peuples européens, notamment sous l’égide de l’empereur germanique Frédéric III, afin de contrer les envahisseurs. Ces dernières années, deux choses ont préoccupé les Européens d’Enea Silvio Piccolomini : la crise des dettes souveraines et la pandémie de covid-19. En parcourant Chroniques de l’Europe, on perçoit la persistance de ces questions à travers le temps. Dans les années 1530 déjà, une grande crue des taxes visant à financer les guerres du roi d’Espagne a entraîné des vagues de protestation et abouti à la condamnation à mort d’un vieil échevin gantois, Pyn. Il faut dire que dans les régiments soldés, le moindre retard de paiement était une invitation à la mutinerie. Quelques siècles plus tard, ce sont les questions de santé qui ont agité le vieux continent et marqué l’avènement de l’Europe de l’hygiène et du progrès scientifique. En 1899, Porto est encerclé par un cordon sanitaire militaire en raison d’une épidémie de peste. Une commission internationale réunit alors des bactériologistes de premier plan venus de toute l’Europe. Cet événement demeure le témoin précoce des besoins de solidarité et de coopération internationale en matière de santé publique.

Dans leur essai intitulé Le Défi du monde, Claude Allègre et Denis Jeambar évoquent une psychologie-monde née de la médiatisation internationale de certains événements. La Vésuve pop d’Andy Warhol s’inscrit ainsi, dans Chroniques de l’Europe, en écho à une éruption dramatique ayant fait 10 000 victimes en 1631. Alors que depuis le Moyen-Âge le Vésuve était endormi, et malgré des signes avant-coureurs tels que des séismes, des soulèvements anormaux du sol ou le surgissement soudain d’une nouvelle colline, personne ne pouvait alors imaginer que la montagne jusque-là paisible et verdoyante bordant la baie de Naples allait bientôt recracher des tonnes de lave et provoquer un désastre d’une telle ampleur. La tragédie a suscité la curiosité et l’empathie à travers l’Europe. Les sédiments de la culture européenne font l’objet de plusieurs dates-événements : les robinsonnades inspirées de l’auteur britannique Daniel Defoe se répandent comme une traînée de poudre au XVIIIe siècle ; le néoréalisme italien, dont Le Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica est érigé en ambassadeur, inspire la Nouvelle vague française, mais aussi le renouveau des cinémas polonais ou tchèque dans les années 1950-1960 (réflexion d’ailleurs prolongée par l’évocation de Rosetta ou Moi, Daniel Blake) ; l’intérêt pour les langues vernaculaires, bien connu dans les milieux nationalistes catalans ou flamands, se confirme avec l’énonciation de divisions anciennes dans les pays régis par les Habsbourg, ainsi que les tensions apparues jadis autour de la langue slovaque.

S’il nous est impossible de condenser ici la pluralité des événements traités dans ces Chroniques de l’Europe, on peut cependant en survoler quelques-uns : le combat de Cesare Beccaria pour l’édification de corpus juridiques mettant fin à l’arbitraire, en faveur de la proportionnalité des délits et des peines et visant à instaurer une justice séculière soucieuse de « corriger » et réinsérer les criminels (le tout annonçant les futurs courants abolitionnistes) ; la proposition avant-gardiste de Robert Owen, un Écossais propriétaire d’une filature de coton, datant de 1817 et reposant sur la scission de la journée de travail en trois parts égales (huit heures de loisirs, huit heures de repos, huit heures de travail) ; la codification du droit civil sous Napoléon Bonaparte, qui s’est diffusée ensuite à travers l’Europe, en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse, en Italie ou encore en Allemagne ; le traité de Lausanne du 24 juillet 1923, incluant des conventions d’échange de populations entre la Grèce et la Turquie et consacrant la reconnaissance internationale de la République turque ; l’exil londonien des représentants des gouvernements élus en 1941 ; ou encore l’Acte unique européen de 1986, promulguant le marché unique et supprimant les contrôles chronophages aux frontières (et qui aboutira à terme au Brexit). La lecture de ces brèves mais passionnantes Chroniques de l’Europe est un plaidoyer en faveur du partage, de l’ouverture et de la coopération : bien que critiques (par exemple sur la gestion de la crise migratoire), elles témoignent des liens anciens, sans cesse consolidés, qui unissent les nations du vieux continent.

Chroniques de l’Europe, ouvrage collectif
CNRS Éditions, janvier 2022, 272 pages

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« Atlas de l’islam » : essence et mouvements d’une religion

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Les éditions Autrement s’enrichissent d’un nouvel atlas, cette fois consacré à l’islam. Maître de conférences en Histoire à Sorbonne Université, Anne-Laure Dupont s’associe au cartographe indépendant Guillaume Balavoine pour radiographier la religion qui était prêchée en Arabie par le Prophète Muhammad entre 610 et 632 ap. J.-C..

L’islam, ses origines, ses piliers, ses schismes, son déploiement temporel et géographique, ses nouveaux enracinements liés aux migrations, ses lieux de pèlerinage, ses confréries, ses extensions politiques, culturels ou terroristes sont abondamment commentés dans la presse. Il est cependant plus rare d’en trouver une somme synthétique et accessible. Avec leur Atlas de l’islam, Anne-Laure Dupont et Guillaume Balavoine proposent une série de textes didactiques accompagnés de quelque 120 infographies permettant d’objectiver une religion sur laquelle circulent bon nombre d’idées préconçues.

Dès leur introduction, les auteurs rappellent que les statistiques religieuses doivent être manipulées avec précaution et que de nombreux écueils méthodologiques sont généralement associés aux travaux académiques ou monographiques sur l’islam. Ces réserves portées à la connaissance du lecteur, ils peuvent amorcer leur tour d’horizon et saisir la religion du Prophète Muhammad par certaines de ses aspérités : les cinq piliers (la profession de foi, le pèlerinage à la Mecque, l’aumône, les cinq prières quotidiennes et le jeûne du mois du Ramadan), les grandes branches issues d’un héritage controversé (sunnisme, chiisme, kharidjisme), l’implantation des communautés musulmanes dans le monde (jusqu’à atteindre près de 2 milliards de musulmans en 2020, essentiellement répartis au Proche et Moyen-Orient, en l’Afrique septentrionale, mais aussi en Asie du Sud-Est, en Indonésie), les écoles coraniques (lieux d’enseignement religieux mais aussi d’alphabétisation et d’acquisition du savoir) ou encore le djihad ou la charia.

Les lecteurs familiers des atlas des éditions Autrement ne seront pas surpris : une multitude de données transdisciplinaires vient caractériser l’islam. De l’histoire du Prophète à l’émergence d’une religion grâce aux routes commerciales et aux émigrations, de l’édification politique d’un État en Arabie (pays où se trouvent La Mecque et Médine) aux extensions modernes en Iran (révolution islamique) ou en Israël (conflit israélo-palestinien), Anne-Laure Dupont et Guillaume Balavoine cherchent à tourner autour de ce monothéisme comme un moustique autour d’un lampadaire. Concernant plus spécifiquement la France, ils rappellent quelques éléments factuels : des années 1950 aux années 1970, l’Hexagone a connu un afflux massif de travailleurs marocains et tunisiens, avant la mise en place de politiques de durcissement à partir de 1974 ; le nombre de mosquées est passé de 100 en 1970 à 1545 en 2003 et 2300 en 2014 ; la fréquentation des mosquées le vendredi est également en croissance ; il y aurait actuellement entre trois à six million de musulmans dans le pays.

Plus généralement, environ 34 million de musulmans, essentiellement sunnites, vivraient aujourd’hui en Europe. Leur présence en Russie et dans le Caucase fait l’objet d’une fiche dédiée : les colons turcs et tatars de l’époque ottomane ont contribué à implanter la religion dans ces contrées. L’atlas comprend aussi une réflexion sur les mosquées et leurs éléments constitutifs, sur l’influence de l’islam sur Istanbul ou Le Caire, sur l’Organisation de coopération islamique, créée à l’initiative du roi Faysal d’Arabie Saoudite, sur l’empire ottoman, qui a longtemps entretenu le mythe d’une umma solidaire et un esprit de résistance à la domination coloniale européenne, sur un territoire turc expurgé de ses Arméniens mais au sein duquel les Alévis représentent 20 à 25 % de la population, sur les Frères musulmans apparus en Égypte en 1928, et vivifiés à la suite de l’échec du socialisme, de l’essoufflement des nationalismes et de mutations sociales profondes… Cet instructif Atlas de l’islam se clôture enfin par un glossaire spécifique qui en renforce encore la dimension pédagogique.

Atlas de l’islam, Anne-Laure Dupont et Guillaume Balavoine
Autrement, janvier 2022, 96 pages

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3.5

Trois chefs-d’œuvre de la littérature classique adaptés en manga aux éditions Soleil

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Ulysse, de James Joyce, Divine comédie, de Dante, et L’Iliade et l’Odyssée, d’Homère, font tous trois l’objet d’une adaptation en manga aux éditions Soleil. C’est Variety Artworks qui s’en charge, en clerc et avec succès.

Après Victor Hugo et Les Misérables, Adam Smith et La Richesse des nations ou encore Marcel Proust et À la recherche du temps perdu, c’est au tour de James Joyce, Dante et Homère de se voir mis à l’honneur par les éditions Soleil, le temps d’une adaptation en manga réalisée par le collectif de mangakas Variety Artworks. Comme l’a très bien verbalisé Jan Baetens aux éditions Les Impressions nouvelles, chaque adaptation s’inscrit à la frontière entre la réappropriation, l’hommage, le sacrifice et l’apport. Il ne faut dès lors (fort heureusement) pas attendre de ces trois publications une stricte restitution de l’œuvre d’origine. Mais en chapeautant avec fidélité ses mangas, le collectif Variety Artworks nous invite à une initiation ou une redécouverte, avant éventuellement de se replonger dans les textes classiques présentement adaptés.

La formule est attrayante et efficace. Débarrassés des éventuelles entraves liées à leur format originel, Ulysse, Divine comédie et L’Iliade et l’Odyssée adoptent un rythme nouveau, plus léger, auquel s’ajoutent des dessins engageants, venant supplanter certains des descriptifs qui auraient pu rebuter le lecteur profane. Ce qu’on perd en densité, en liant et en poésie, on le gagne en construction figurative et en dynamisme. L’allégorie de l’au-delà chrétien se fond parfaitement dans l’adaptation de Divine comédie, tandis qu’Ulysse et L’Iliade et l’Odyssée, ainsi superposés, voient leur récit conçu en écho éclater plus que jamais au grand jour. Et s’il était à craindre de perdre le lecteur dans les multiples rebondissements d’Homère ou dans la restitution du quotidien irlandais ou les variations de points de vue de James Joyce, il n’en est rien : les trois adaptations s’avèrent passionnantes et didactiques (sans jamais empeser le récit).

Le manga se prête parfaitement à Divine comédie : sa représentation symbolique des animaux, son immersion dans les cercles de l’enfer ou au purgatoire, ses créatures iconiques (Minos, Centaure, Géryon…) connaissent un prolongement presque naturel dans ce format. Quant au fond du livre de Dante, il semble tout entier annoncé en ces termes : « L’homme n’est t-il pas doué de libre arbitre ? Ce libre arbitre devrait lui permettre de décider par lui-même de ce qu’il veut devenir, de se forger une moralité et d’agir en conséquence. » L’Iliade et l’Odyssée, avec ses guerres claniques et ses interventions des Dieux sur la destinée des hommes, est certes quelque peu schématisé mais reste clair au lecteur. Quant à Ulysse, s’il est par nature moins spectaculaire que les deux adaptations précitées, il se fond parfaitement dans un manga-fleuve de quelque 400 pages, revenant tour à tour sur l’antagonisme entre l’Irlande et l’Angleterre, le mariage, le suicide, l’homosexualité ou encore les ambitions littéraires de l’un de ses personnages.

Le collectif Variety Artworks parvient très bien à restituer toute la complexité narrative et la densité thématique des trois œuvres adaptées. Et chez Soleil, on peut se gargariser d’avoir fait un pari gagnant : donner une nouvelle vie à des classiques de la littérature (dans son acception la plus large, allant de Karl Marx à Victor Hugo) et susciter la curiosité de lecteurs qui, une fois appâtés, pourraient certainement se tourner vers les œuvres originelles. On attend en tout cas la suite du programme avec impatience.

Ulysse, James Joyce et Variety Artworks
Soleil, décembre 2021, 384 pages

Divine comédie, Dante et Variety Artworks
Soleil, décembre 2021, 192 pages

L’Iliade et l’Odyssée, Homère et Variety Artworks
Soleil, décembre 2021, 192 pages

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Akira Kurosawa décrit une humanité prise Entre Le Ciel et l’enfer

Entre Le Ciel et l’enfer n’est pas le premier film noir réalisé par Akira Kurosawa. En effet, quinze ans plus tôt, le grand cinéaste japonais avait déjà réalisé des films comme L’Ange ivre ou Chien enragé, qui sont considérés comme le véritable début de sa filmographie personnelle. Il est possible de retrouver dans Entre Le Ciel et l’enfer des éléments déjà présents dans ces deux films, comme l’aspect social, l’importance de la psychologie des personnages ou la tension dramatique omniprésente.

Entre Le Ciel et l’enfer est un film d’enlèvement. Un enfant a été kidnappé. Au début, tout porte à croire qu’il s’agit du fils de Kingo Gondo, riche homme d’affaires travaillant pour une grande entreprise de chaussures. Si son fils était bel et bien la cible, il se trouve que l’enfant kidnappé est en réalité celui de son chauffeur, M. Aoki. Les ravisseurs exigent la somme gigantesque de 30 millions de yen, somme que le chauffeur ne peut évidemment pas payer : toute la responsabilité retombe donc sur les épaules de Gondo.
C’est là que plusieurs éléments distincts vont entrer en ligne de compte, donnant au film toute une complexité et une profondeur rares dans ce type de film.

Suspense financier et problème moral

D’abord, à cette intrigue policière se mêle un suspense financier. Gondo est donc un des dirigeants d’une grande entreprise. Mécontent des décisions du président et en désaccord avec certains des actionnaires principaux, il est sur le point de prendre le contrôle de l’entreprise en rachetant des actions qui lui donneront 47 % des parts de la société. Dans cette affaire, il risque tout ce qu’il possède et, si l’affaire échoue, Gondo sera sur la paille, n’ayant plus ni maison (fortement hypothéquée) ni argent (un argent qui, d’ailleurs, n’est même pas le sien, mais celui de son épouse, comme on l’apprend plus tard). Si ça marche, il pourra imposer une production à l’image de ses conceptions.
La somme exigée par les kidnappeurs correspond, en grande partie, avec celle qui lui est nécessaire pour mener à bien son entreprise. Cette demande de rançon va donc poser un problème moral à Gondo : s’il paie la somme demandée, il ne pourra ni achever sa prise de contrôle de l’entreprise, ni rembourser ceux auprès de qui il a une dette. D’un autre côté, comment ne pas payer cette rançon, d’autant plus que si le fils de son chauffeur a été enlevé, c’est bien son propre fils qui était visé, et qu’il a une responsabilité dans cette affaire.
Gondo se trouve donc pris financièrement entre les ravisseurs et les actionnaires de l’entreprise, qui ne cachent pas leur joie de voir son projet s’effondrer (et lui avec). Le monde de l’entreprise et la finance est décrit comme un univers sans pitié, un monde inhumain où les sentiments sont systématiquement écartés, sacrifiés au profit… du profit ! Lorsque les policiers parlent des actionnaires de l’entreprise, ils les décrivent comme “des requins”. L’acte de bonté de Gondo est non seulement ridiculisé, mais il “ne rapporte pas” : la bienveillance, ça n’a jamais rapporté de bénéfices.
Cet aspect de suspense financier n’est pas sans rappeler un autre grand film de Kurosawa, Les Salauds dorment en paix, avec lequel Entre Le Ciel et l’enfer partage plusieurs points communs.

Enquête policière et théâtralité

Bien évidemment, l’un des autres aspects développé par le film, c’est son enquête policière. En cela, on peut dire que Entre Le Ciel et l’enfer est divisé en trois parties : une première heure, tournée en huis-clos, et centrée sur les coups de téléphones des ravisseurs et les dilemmes moraux de Gondo. Ensuite, une deuxième partie suit l’enquête des policiers pour remonter la piste des ravisseurs (nous ne dirons rien de la troisième partie, pour ne rien divulguer). Cette enquête est montrée avec un grand réalisme. Kurosawa s’attache à la moindre piste, avec un montage qui permet de conserver un rythme soutenu et une tension dramatique qui ne retombe pas.
Il est intéressant de noter que l’enquête progresse en exploitant des éléments que Kurosawa nous avait donnés dans la première partie du film : les sons enregistrés lors d’un appel des ravisseurs, les images filmées dans le train, etc. Ainsi, ce qui apparaissait, sur le coup, comme des détails insignifiants prennent par contrecoup une importance capitale.
La réalisation elle-même change selon la tournure de l’histoire. Ainsi, dans la première partie, la caméra est plus fixe et dessine un cadre dans lequel les personnages se positionnent. Ce huis-clos a un aspect très théâtral, aussi bien par les gestes des personnages que par le jeu scénique. Une partie de l’action se joue alors sur ce qui peut être visible ou non par quelqu’un d’extérieur à la scène. Il s’agit de jouer avec le décor, de s’y dissimuler, de régler les entrées et sorties des personnages, mais aussi leur positionnement les uns par rapport aux autres (c’est flagrant dans les rapports entre Gondo et son chauffeur Aoki, ou entre Gondo et son épouse, rapports très codifiés : à la codification sociale habituelle au Japon s’ajoute un rapport fondé sur l’aspect financier et moral provoqué par l’enlèvement). Cet aspect théâtral met ainsi en évidence le caractère factice des rapports sociaux et l’inévitable jeu qui se joue entre ravisseurs, policiers et victimes, un jeu où chacun se doit de respecter le rôle qui lui est assigné.
Dans la deuxième partie, qui se joue en extérieur, c’est la police qui est mise à l’honneur, une police qui enquête directement. La caméra se fait alors beaucoup plus mobile, suivant les enquêteurs dans les rues. Les spectateurs découvrent alors une autre réalité, plus pauvre, plus complexe. Le contraste entre le côté artificiel de la première partie et le grand réalisme de cette deuxième partie, renforce encore le caractère irréel de la maison qui sert de cadre au huis-clos initial.

La maison, symbole d’un jeu de domination

Cette maison n’est pas seulement un décor. Elle représente Gondo, suivant le même destin que lui ; on peut même dire qu’elle symbolise le personnage. Ainsi, Gondo se présente comme un personnage peu sympathique, brutal dans son rapport aux autres, ambitieux, parfois même violent. Or, un des policiers n’hésite pas à déclarer que la maison lui paraît “arrogante”. En effet, posée sur une colline, elle domine de tout son luxe ostentatoire un bidonville situé en contrebas.
Plus tard, lorsque la situation financière de Gondo devient compliquée et qu’il risque de tout perdre, c’est la maison qui est menacée d’être prise. Elle devient alors le symbole de sa chute, après avoir été celui de sa réussite.
Cela permet à Kurosawa d’aborder un autre aspect de son film : le côté social. Comme dans L’Ange ivre, Entre Le Ciel et l’enfer est un film noir contenant une part sociale importante. Celle-ci se développe surtout dans la deuxième partie, lors d’une enquête qui se déroule surtout dans les bas-fonds. Le décor urbain se divise donc entre une superbe propriété, affichant son luxe aux yeux du monde, et un décor urbain déshérité que le ravisseur n’hésite pas à qualifier “d’enfer”.
Ce rapport social complexe se retrouve aussi dans le personnage du chauffeur, Aoki. Il s’agit, là aussi, d’un personnage complexe. D’un côté il se sent humilié dans son rôle de père par son impossibilité à payer la rançon, puis il se sent blessé par la honte de ne pouvoir rembourser. Cela s’ajoute à une rancune plus ancienne envers un patron qu’il déteste. Le film est traversé de rapports de force mettant en évidence une violence sociale. Tout, ici, est question de pouvoir.
Entre Le Ciel et l’enfer se caractérise donc par un équilibre complexe et parfait entre drame, portraits psychologiques, critique sociale et suspense, le tout dans un film constamment sous tension.

Entre Le Ciel et l’enfer : bande annonce

Entre Le Ciel et l’enfer : fiche technique

Réalisation : Akira Kurosawa
Scénario : Hideo Oguni, Ryuzo Kikushima, Eijiro Hisaita, Akira Kurosawa
Interprètes : Toshiro Mifune (Kingo Gondo), Tatsuya Nakadai (Tokura), Takashi Shimura (Inspecteur chef), Kyoko Kagawa (Reiko Gondo), Yutaka Sada (Aoki)
Photographie : Asakazu Nakai, Takao Saito
Musique : Masaru Sato
Production : Ryuzo Kikushima, Tomoyuki Tanaka
Sociétés de production : Kurosawa Production, Toho Company
Société de distribution : Carlotta
Date de sortie en France : 9 juin 1976
Durée : 144 minutes
Genre : film noir, drame
Japon – 1963

Juste la fin du monde : et après, l’au-delà

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Une étoile, trop vite passée, subitement arrachée, injustement rappelée. Entre déclaration d’amour à un film précieux et hommage à une lumière qui laisse nos cœurs dans le noir, voici quelques mots qui sonnent tout différemment depuis ce mercredi.

Mais où est l’amour ?

dans les regards
dans les non-dits
dans les agressions
                c’est en fait l’amour qui agresse
dans la fuite aussi
parce que l’amour se joue dans la fuite
dans l’absence
dans les secrets.

juste la fin du monde.
la sentence est brutale.

Juste la fin du monde parce que tout s’écroule.
Juste la fin du monde parce qu’il n’y aura rien après
et ça, tout le monde le sait.

 

Quelle place pour la parole de l’absent, du déserteur, du revenant ? Celle de la carte postale, toutes sont soigneusement conservées par Martine, Antoine et Suzanne comme trace du fils, du frère parti et dont l’absence prive de parole. Louis est un écrivain ; il manie les mots, connaît leur profondeur, mais connaît aussi la vanité de la parole.


L’espace de la parole comme espace de la défiance, de l’affrontement. L’envahir, de façon sonore aussi. L’espace de la langue est vidé de ce qu’il a de singulier, c’est pour ça qu’on radote, par peur de la profondeur, et par refus du silence. Mais comment dire l’extra-ordinaire ? Comment s’approprier l’espace du commun pour en faire un événement ? Et dans ce cas, qui pour écouter ? Qui pour entendre et recevoir la révélation ?

La musique envahit l’espace de la vaine parole pour lui donner une nouvelle saveur, et là se dessinent les sourires et la complicité.

Les mots permettent l’espace commun mais creusent aussi, parfois, un fossé. “Je ne suis pas bonne pour parler” alors j’acquiesce au silence. Peut-on parler pour ne rien dire ? Surtout pour ne rien dire. Surtout pour ne pas dire. “Personne ne m’entend quand je parle” et se crée alors le brouhaha de ceux qui ont renoncé, et perdu la capacité de s’exprimer et s’écouter. Que reste-t-il à partager ? Parler devient inventer, raconter des histoires, les potins, comme ça se fait. Parce que laisser parler le cœur, ça ne se fait pas ? Et petit à petit, creuser le fossé de l’incommunicabilité. La distance ne se joue pas dans le lointain “même quand il est dans le salon, il est loin”.

Puis Louis finit par se prêter au jeu et parler, lui aussi. Mais quelle valeur lui donner ? Il repart en ayant parlé, sans avoir dit.

Mais dans ce chaos, une lumière : celle de la certitude des amours inaltérables. “Je ne comprends pas mais je t’aime” et lorsque les frontières s’effacent, c’est la possibilité même de (re)trouver l’Autre qui réapparaît. Retrouver l’autre, et en lui tous les autres. Louis a “les yeux de son père”, les yeux de celui qui est parti, les yeux du mort, le visage du condamné.
En gardant toujours, au loin, au devant de soi, un espace par lequel s’échapper.

Est-ce un film sur rien, en fin de compte ? Peut-être, mais sur un rien qui dit tout de la crise, la crise familiale, qui parfois laisse interdit.

 

Au revoir, Gaspard.

Les dix personnalités qui ont marqué l’année cinématographique en 2021

L’année 2022 vient d’ouvrir ses portes mais il est encore temps de regarder un petit instant dans le rétroviseur afin de revenir sur le parcours de dix personnalités, qui auront marqué de leur talent cette difficile année 2021. Petit tour d’horizon effectué par la rédaction du Magduciné. De Renate Reinsve à Adam Driver…

 

Adam Driver

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’Adam Driver sait choisir ses rôles. De Paterson à BlacKkKlansman ou encore Marriage Story, l’acteur a su s’offrir une palette de plus en plus éclectique. Un acteur capable d’offrir toutes ses émotions sur un plateau pour qu’à notre tour, nous puissions en profiter. Sentiment affirmé lorsque 2021 rajoute à son arc pas moins de trois films. D’abord avec le magnétique Annette dans lequel il surprend, dans le rôle cyclothymique d’un comique qui bascule dans les abysses. Plus tard, dans un contexte plus médiéval dans Le Dernier Duel, où son personnage nous séduira jusqu’à son accusation dans une affaire de viol. Et enfin son année s’achèvera avec House of Gucci qui retrace l’assassinat de Maurizio Gucci, héritier de la maison et dans lequel il campera le rôle principal. De ces trois rôles diamétralement opposés, Driver attire l’attention sur sa capacité à jongler entre des matières contraires et pourtant si faciles à aborder pour cet ancien soldat qui ne relâche rien face à l’inconnu. Une année riche qui ne fait que renforcer l’idée que celui-ci n’a plus rien à prouver et peut désormais gravir les marches auprès des plus grands.

Charlotte Quenardel

Chloé Zhao

Après quelques prestigieux prix égrenés sur sa route (principalement à Venise, fin 2020, aux Golden Globes et aux Oscars début 2021), Chloé Zhao prouve une fois n’est pas coutume son talent de conteuse, cette année non pas à une mais à deux reprises ! Qu’il s’agisse de Nomadland, un film d’auteur d’une grande justesse, à la portée universelle, ou de The Eternals, film de l’univers Marvel, non moins réfléchi et exigeant dans sa proposition filmique, la cinéaste nous a doublement embarqué dans son univers, avec humanisme, dans une année 2021 où nous en avions tous besoin. Même si ces deux œuvres proposent deux mondes très différents, elles restent emplies d’une grande authenticité et sont mues d’un grand amour du septième art. Artiste totale, réalisatrice, scénariste et monteuse, Chloé Zhao ancre son œuvre dans une profonde sincérité en nous disant que l’important reste l’humain, avant tout.

Hala Habache

Julia Ducournau

Après le choc constitué par le film Grave, le second long métrage de Julia Ducournau était attendu avec impatience. Avant même la sortie de Titane, la réalisatrice nous avait donné une petite leçon d’angoisse en signant deux épisodes de la saison 2 de la série Servant (la série d’AppleTV à laquelle collabore aussi M. Night Shyamalan), diffusée en début d’année 2021. Ces épisodes comptent parmi les meilleurs de la série, entre autre avec une scène d’hypnose régressive particulièrement angoissante. Mais l’année 2021 sera surtout marquée par la sortie de Titane et sa Palme d’Or à Cannes. Avec Titane, Julia Ducournau dérange, trouble. Sorte d’OVNI cinématographique, ce second long métrage joue sur les transformations corporelles, sur des êtres hybrides, il déjoue aussi toutes les attentes. Julia Ducournau crée un film unique, glauque, étrange et déroutant, se situant aux confins de plusieurs genres et interprété par deux comédiens exceptionnels, Agathe Rousselle et Vincent Lindon. La cinéaste parvient à jouer sur les codes du body horror, qu’elle maîtrise à la perfection, ce qui donne quelques scènes très perturbantes, et y ajoute d’autres éléments plus psychologiques. Titane est alors une œuvre complexe, protéiforme, et confirme le talent et l’audace de Julia Ducournau.

Hervé Aubert

Leos Carax

L’année 2021 fût musicale et très sombre avec Annette. Un concentré du cinéma de Leos Carax : barré, radical, presque inconcevable et plein d’une noirceur dévastatrice. Le réalisateur a fait les beaux jours de Cannes avec l’histoire d’une fillette à la voix incroyable qui scella la fin d’un amour et restera le symbole d’une tragédie, son éternel recommencement. Leos Carax est parvenu à créer l’événement mais aussi à marquer l’histoire du cinéma avec un grand film, la scène finale venant trôner dignement aux côtés d’autres toutes aussi mythiques, telle la déclaration d’amour sur un pont devant la Samaritaine dans Les Amants du Pont-neuf. Grand film, grand moment, grand réalisateur : féroce, libre et destructeur !

Chloé Margueritte

Denis Villeneuve

En 2021, Denis Villeneuve a marqué une nouvelle page du cinéma de science-fiction. En adaptant le chef d’œuvre Dune de Frank Herbert trente-six ans après David Lynch, le réalisateur canadien, attendu au tournant, a signé un film ambitieux, solennel, sombre, dont les images de désert sont encore collées à notre rétine. Dans cette première partie, Denis Villeneuve délaisse l’excentricité et le comique de la version de David Lynch pour proposer sa vision abrupte, contemplative et mystique de l’histoire du jeune Paul Atréides. Œuvre fondamentalement cinématographique, Dune envoute dès les premières secondes par son atmosphère, ses images très picturales en plan large, et la musique mystérieuse et messianique de Hans Zimmer. Le rythme narratif volontairement assez lent permet à Denis Villeneuve de poser intelligemment le cadre de son monde, sans perdre le spectateur néophyte, de construire solidement son intrigue et de créer un formidable effet d’attente jusqu’aux premiers combats. Que l’on apprécie ou non ce parti pris, Dune s’est imposé comme un véritable chef d’œuvre technique au niveau du montage, du son et des effets spéciaux. Les vaisseaux interstellaires parviennent encore à nous surprendre, les fabuleux ornithoptères volent avec un réalisme et une beauté stupéfiantes. Et la planète Arrakis, aussi sublime, attirante que dangereuse, éblouit avec son désert, ses roches et ses effrayants vers de sable. Mais ce n’est que le début… La suite de l’odyssée de Paul Atréides, déjà très attendue, a été annoncée pour octobre 2023.

Ariane L. Emmanuelle

Renate Reinsve

À 34 ans, Renate Reinsve semble avoir enfin connu son moment de gloire sous le feux des projecteurs, après des performances déjà saluées durant les années 2010 à l’occasion de seconds rôles. Dans Julie (en 12 chapitres), dernier film de Joachim Trier pour lequel elle aura gagné un prix d’interprétation au Festival de Cannes, l’actrice norvégienne s’est révélée aux yeux du grand public cinéphile. Aussi talentueuse que rayonnante, Renate Reinsve fut sans aucun doute un artisane majeure du succès du film, tant elle vole la caméra pendant plus de deux heures. Aussi à l’aise dans un jeu de jeune femme pétillante, à la frontière du puéril et de l’égoïste, que dans un jeu plus grave et empathique lorsqu’elle sera mise face à des événements tragiques, l’actrice donne corps et nuances à son personnage de Julie, aussi agaçante que profondément attachante. Déjà apparue dans l’excellent Oslo, 31 août du même Joachim Trier, on ne peut qu’espérer que le cinéaste norvégien fasse de Renate Reinsve une habituée de son cinéma hanté par la crise existentielle, que l’actrice aura su parfaitement incarner cette année pour en délivrer une prestation à laquelle beaucoup de gens de sa génération auront pu s’identifier. Un visage, un nom et surtout un talent que l’on souhaite de tout cœur revoir bientôt sur grand écran.

Jules Chambry

Alexandre Astier

Alexandre Astier est revenu en force en 2021 avec un film qu’on n’attendait plus : Kaamelott. Annoncé depuis des années, presque tombé aux oubliettes, le long-métrage Kaamelott est le signe qu’un projet auquel on croit n’est jamais perdu. Plus que pour ce film qui fait surtout office de symbole, on apprécie Alexandre Astier pour l’ensemble de son travail sur Kaamelott, qu’on ne présente plus. Parce que l’humour potache fait du bien, parce que les citations de Kaamelott fédèrent dans ce contexte de dissensions. En partant d’un format ultra-court à l’arrière-plan peu travaillé, Alexandre Astier a peu à peu étoffé son idée avec des personnages, des gimmicks, mais aussi des arcs narratifs de plus en plus développés, jusqu’à la série se passant à Rome, et enfin et surtout, ce film qui nous a donné rendez-vous dans des salles obscures longtemps restées fermées. Au final, Kaamelott et le travail d’Alexandre Astier représentent la vie d’une idée, son développement, mais aussi son incarnation dans plusieurs médiums, du petit écran au cinéma (avec des dérivés en bande-dessinée, etc.). Un exemple finalement assez rare dans le paysage audiovisuel français, mais ô combien apprécié avec notamment deux autres films prévus pour achever la trilogie. Un beau parcours pour le roi Arthur et ses chevaliers plus bons à rien que valeureux héros…

Sarah Anthony

Ridley Scott

Ridley Scott confirme une fois de plus son statut de “touche-à-tout” avec ses deux derniers films, Le Dernier duel et House of Gucci, qui ont tous deux occupé les salles obscures en cette fin d’année 2021. Si le réalisateur s’est imposé dans le paysage cinématographique grâce à une filmographie éclectique (Blade Runner, Thelma et Louise, Gladiator, Seul sur Mars, …), ces deux derniers films n’échappent pas à la règle, en plus de témoigner toujours d’une véritable maîtrise du sujet. Autre point commun à ces deux films : ils sont adaptés d’une histoire vraie. Le Dernier Duel nous replace dans la France du XIVème siècle, moyenâgeuse tant d’un point de vue historique que du point de vue des consciences. Le film mène à ce qui sera le dernier duel d’un de ces deux hommes, l’écuyer Jacques le Gris et le chevalier Jean de Carrouges, qui s’opposent dans un combat pour la vérité fondé sur l’accusation par Marguerite de Carrouges de Jacques le Gris, par qui elle aurait été violée. La thématique du film, le viol que dénonce Marguerite de Carrouges, n’est jamais un prétexte à une remarquable fresque historique, et Ridley Scott réussit haut la main le pari de redonner toute son actualité à cette période historique éloignée en montrant à quel point les crispations politiques et sociales d’autrefois traversent l’histoire, parviennent jusqu’à nous, et malgré tout résistent au temps qui passe. Un film fort et nécessaire, prouvant à quel point Ridley Scott sait rester lucide sur son époque. C’est indéniablement que cette prouesse aura quelque peu éclipsé sa seconde réalisation de l’année, House of Gucci qui, elle, revient sur le meurtre de Maurizio Gucci, homme d’affaires italien à la tête de la fameuse Maison Gucci. Si le casting exceptionnel (Lady Gaga, Adam Driver, Jared Leto, Al Pacino, …) aura fait parler de lui, le film vient surtout appuyer les habitudes de réalisation (presque !) impeccables de son auteur, au cas où certain.e.s en douteraient encore.

Audrey Dltr

Anthony Hopkins

On avait fait le deuil des grands rôles au cinéma pour Anthony Hopkins. On a eu tort. A 83 ans, le comédien gallois a décidé de se rappeler à notre bon souvenir, après s’être vautré dans la facilité depuis une bonne vingtaine d’années. Et de quelle manière ! On n’oubliera pas de sitôt sa prestation étincelante dans The Father de Florian Zeller, qui lui a valu de devenir le comédien le plus âgé à se voir remettre un Oscar – son second après Le Silence des agneaux en 1992. Incarnant un vieillard qui perd la tête et qui rend la vie difficile à sa fille (superbement jouée par Olivia Colman), Hopkins se livre à un numéro d’acteur d’une incomparable virtuosité, jamais pompeuse ni démonstrative. En passant par tous les états, le comédien nous fait passer par tous les états, au point de partager sa terrible détresse. L’impression perdre la raison n’a jamais paru si réelle. Bref, le retour aussi improbable que fascinant de Lord Hopkins…

Thierry Dossogne

Daniel Craig

A l’instar d’un Robert Downey Jr. (Iron Man) ou d’un Hugh Jackman (Wolverine) qui ont, talent et succès aidant, réussi à s’approprier un rôle quitte à le rendre forclos pour une éventuelle relève, Daniel Craig a définitivement imprimé de sa marque la saga 007. Son Bond, à la fois magnétique, brutal, charismatique et tourmenté, a ainsi emballé le public et ça n’est pas pour rien que son dernier tour de piste, Mourir Peut Attendre, fut aussi attendu. Puisque au-delà de sa longévité étonnante dans le rôle, (créant implicitement une connivence avec son public), Craig a pu, de pair avec ses films, développer un réel arc émotionnel à l’écran. De simple espion froid comme la mort, on l’a vu murir, s’endurcir, s’attendrir, accuser les chocs, trouver l’amour (et le perdre) et finalement se consumer dans une rage vengeresse. Une telle palette d’émotions, qui plus est attachée à un rôle jusque là considéré comme immuable, a ainsi vite fait de profondément changer la saga jusqu’à la racine. Et ça n’est pas Mourir Peut Attendre qui dérogera à cette nouveauté car pour la première fois depuis 1962, un film de la saga se tournait avec la certitude qu’il s’agissait là du dernier opus de son interprète. Une gageure qu’a su honorer Craig, qui livre une prestation touchante, émouvante, finissant de persuader à quiconque en doutait encore, que ce blondinet jadis honni, est désormais l’un des interprètes les plus populaires de l’espion de Sa Majesté.

Antoine Delassus

 

Gaspard Ulliel : hommage après la mort d’un acteur vibrant

S’il est des regards qui électrisent, Gaspard Ulliel en possédait un. L’acteur n’était pas que cela puisqu’il était très souvent vibrant comme lorsqu’il interpréta un écrivain venu annoncer sa mort prochaine à sa famille dans Juste la fin du monde. Xavier Dolan, le réalisateur du film, a d’ailleurs écrit à son sujet (sur son compte Instagram) : « Ton rire discret, ton œil attentif. Ta cicatrice. Ton talent. Ton écoute. Tes murmures, ta gentillesse. Tous les traits de ta personne étaient en fait issus d’une douceur étincelante ». C’est en ces quelques mots, énoncés comme autant de qualités, que l’on peut décider de rendre hommage à un grand acteur qui, même à 37 ans, a marqué de nombreux films et a reçu deux César dans sa bien trop courte carrière.

Il devait tourner un film avec Bertrand Bonello, La Bête, huit ans après son rôle dans Saint Laurent. Gaspard Ulliel est mort des suites d’un accident de ski le 19 janvier 2022, à l’aube d’une carrière qui s’internationalisait. On entend alors plus fort ces mots qu’il prononça dans Juste la fin du monde : « Et qu’est-ce qu’ils feront quand je leur dirai que je m’en vais, que je ne reviendrai pas, de manière définitive… ?». Et si comme dans Il était une seconde fois (série d’abord diffusée sur Netflix et visible depuis le 19 janvier sur le site d’Arte), nous nous plongions dans le passé pour (re)découvrir la filmographie éclectique de l’acteur français ? Hommage.

Les Égarés, André Téchiné (2003)

On découvre véritablement Gaspard Ulliel avec ce premier grand rôle dans les Égarés,  un film de commande réalisé par André  Téchiné en 2003.  Le film se déroule en Juin 1940, alors que les Parisiens fuient la zone occupée dans une longue file d’exode, un travelling magnifiquement filmé par Agnès Godard. L’acteur y joue Yvan, un adolescent un peu mystérieux qui vient en aide à la famille d’Odile (Emmanuelle Béart), composée d’elle-même et de ses deux enfants, Philippe (un très jeune Grégoire Leprince-Ringuet très impressionnant de justesse) et Cathy, alors que tout le monde se fait bombarder par les Allemands. Yvan trouve une maison abandonnée par ses propriétaires, et les quatre y cohabitent quelques temps, le temps d’une parenthèse enchantée. Gaspard Ulliel prête ses traits presque enfantins encore à ce personnage mal dégrossi, très débrouillard , car très visiblement en symbiose avec la campagne et la nature, mais en même temps dans une naïveté totale en ce qui concerne la vie en société.

Sa prouesse est physique, en faisant bouger son personnage d’une manière ample et maladroite, symptomatique d’une gaucherie, presque d’une inaptitude à une vie normale. Elle est aussi éminemment émotionnelle : promenant son regard gris, et son sourire beau et singulier sur l’ensemble du petit casting, il incarne à la fois un personnage en grande souffrance très convaincant dans sa quête d’amitié et d’amour, qu’il dissimule de toutes ses forces, et hypnotisant pour Odile et chacun de ses enfants qui cherchent tous à se faire aimer de lui. Les égarés, c’est elle, c’est lui, ce sont même les enfants, tous à la recherche d’un sens et d’un autre à qui se raccrocher dans la période trouble. Ce très beau métrage qui filme la guerre par la lorgnette de la vie familiale est un début parfait pour le jeune Gaspard Ulliel qui montrera jusqu’au bout de sa carrière fauchée en plein vol un discernement sans égal dans le choix de ses rôles.

Saint Laurent, Bertrand Bonello (2014)

Gaspard Ulliel a intégré l’univers exigeant, langoureux et noir de Bertrand Bonello en 2014. Il a interprété le couturier et créateur Yves Saint Laurent. Dans Saint Laurent, son plus grand rôle sans aucun doute, Gaspard Ulliel est entré dans la peau du couturier par le corps, dans un jeu intense qui lui donna la lourde tâche de perdre douze kilos et de devenir autre, sans mimétisme tapageur. L’acteur est parvenu à y faire oublier qui il est, à se fondre dans un autre lui-même, tout en créant son Saint Laurent. C’est sûrement parce que chez Bonello le corps est un outil indispensable, il se tord, se contorsionne et se dédouble. « Vous êtes à Paris pour affaire ? – Non pour dormir » disait-il dans la toute première scène du film avant de dérouler une interprétation intense, loin du biopic trop lisse. Gaspard Ulliel devait apparaître prochainement dans le nouveau film de Bertrand Bonello. Malheureusement, ce dernier n’était encore qu’en pré-production. On ne sait pas s’il verra finalement le jour.

Le rôle d’Yves Saint Laurent a, sans aucun doute, marqué un acteur qui insistait ensuite sur l’importance des personnages au cinéma (lui qui fût Manech, le Duc de Guise, Jacquou le Croquant), et qui expliquait, lors de la sortie du film, avoir beaucoup œuvré pour livrer sa performance : « Plus on avançait, plus on a réalisé qu’il fallait absolument se détacher de l’imitation pour réinventer quelque chose (…)  quelque chose est sorti de moi, de manière organique. Finalement, j’ai effectué un travail d’éloignement progressif pour me rapprocher au plus près de notre vérité du personnage » (interview donnée à Vanity Fair).

Juste la fin du monde, Xavier Dolan (2016)

Qui de mieux que Gaspard Ulliel pour incarner Louis, le protagoniste de Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce, un écrivain écorché vif qui se sait condamné depuis si longtemps, et qui retourne auprès d’une famille qu’il n’a pas revue depuis plus de douze ans ? Du haut de son jeune âge d’alors, Xavier Dolan, qui a réalisé un film éponyme en 2016,  l’a bien compris en choisissant l’acteur pour le rôle. Son choix fut d’ailleurs adoubé par ses pairs qui ont accordé à Gaspard Ulliel le prix du meilleur acteur aux César de cette année-là. Discret, Ulliel épouse à la perfection les traits de Louis, qui se sait fini, qui veut annoncer lui-même la triste nouvelle à sa famille, et qui croit résolument dans la possibilité d’une telle démarche. Ses traits délicats impriment en effet cette souffrance, sa voix douce correspond au bas bruit d’un homme tourmenté et malade.

Le rôle est lourd, Jean-Luc Lagarce a écrit un texte tellement signifiant et important qu’il est enseigné en terminale dans les classes de France. Pour Louis, sa mort prochaine qui est la fin de son monde signifie tout simplement juste la fin du monde. Un rôle difficile, un texte merveilleux mais chargé. Les monologues torturés du héros tiraillé entre la fatalité de l’amour familial et ses turpitudes intimes, dans une mise en scène exacerbée, auraient pu être indigestes. Mais le jeu très rentré de ce grand acteur ramène très justement la folie de cette famille et de la réalisation tumultueuse de Xavier Dolan à une certaine forme de tempérance, d’accalmie. Gaspard Ulliel n’avait pas son pareil pour instiller une certaine forme de tendresse dans ses rôles, et dans Juste la fin du monde, il n’en va pas autrement. Une interprétation qui lui est propre, infiniment aimable puisqu’il ne s’agit jamais de composition ; on devine l’homme et l’acteur dansant constamment sur le même pied, sur la même musique, celle d’une douceur ineffable.

Les Confins du monde, Guillaume Nicloux (2018)

En 2018, quatre ans après un corps à corps avec le couturier Yves Saint Laurent, Gaspard Ulliel revenait avec une interprétation hallucinée et hallucinante d’un militaire français confronté à la mort de son frère en Indochine. Dans un projet exigeant de Guillaume Nicloux, auquel se sont frottés également rien moins que Gérard Depardieu ou Isabelle Huppert, l’acteur se montre fébrile, totalement impliqué, magnétique. Dans un rôle où solitude et folie se mêlent, il se montre carrément à la hauteur, sans aucun doute la marque d’un grand acteur qui jouait, sans le savoir, son dernier grand rôle. Il était à l’aube d’une carrière qui devait se jouer désormais aussi à l’international. En effet, nous le retrouverons certainement en mars 2022 dans la série Moon Knight qui sera diffusée sur Disney +.

Dans Les Confins du monde, comme dans Un long dimanche de fiançailles, on n’oubliera pas un regard frondeur, une sorte de fragilité brute, d’intensité sans fioriture, même dans la folie et l’inconscience. Sa carrière a alterné entre des films plus confidentiels, quelques comédies et ces rôles marquants, pas toujours suivis par le succès en salles, mais qui en ont fait un acteur dont on attendait beaucoup. En 2019, Gaspard Ulliel a d’ailleurs travaillé une seconde fois avec Guillaume Nicloux dans la série Nextflix Il était une seconde fois, un retour vers l’amour où il se montrait aussi à l’aise que juste dans ce rôle d’amoureux perdu dans son passé comme dans sa relation amoureuse. Une science-fiction comme on aurait aimé que l’annonce de sa mort, à seulement 37 ans, ne soit qu’une fiction. Non décidemment, Gaspard Ulliel ne reviendra pas et ce, « de manière définitive ». On pourra l’écouter répéter cette phrase ces prochains jours quand les chaînes de télévision lui rendront hommage par le cinéma.

Hommage écrit et illustré par :

Beatrice Delesalle, Chloé Margueritte et Sarah Anthony

« Les poings desserrés », les yeux ouverts

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Dernier récipiendaire en date du « Prix Un Certain regard » du Festival de Cannes, Les poings desserrés est le second long-métrage de la jeune réalisatrice russe Kira Kovalenko. Dans la lignée de son précédent film, Sofitchka (2016), la cinéaste cherche à imprégner son œuvre de la couleur du réel.

Synopsis des Points desserrés : Dans une ancienne ville minière en Ossétie du Nord, une jeune femme, Ada (Milana Agouzarova), tente d’échapper à la mainmise étouffante d’une famille qu’elle rejette autant qu’elle aime.

De Marco Bellocchio à William Faulkner

Chez Kira Kovalenko, rien ne semble décidé à l’avance, à l’instar de sa vocation de cinéaste. Tout semble naître des hasards de la vie. Et pourtant, nous sommes bien au cinéma, devant une œuvre de fiction, écrite et dirigée. Qu’importe, Les poings desserrés a bien l’allure du vrai. Ce réel cru et, il faut le dire, anxiogène, qui nous fait ressentir avec une force à laquelle nul ne peut échapper.

Formée à l’Atelier de cinéma d’Alexandre Sokourov en Kabardino-Balkarie, un peu par hasard donc, Kira Kovalenko ne se destinait pas initialement au cinéma. Depuis l’obtention de son diplôme, elle ne cesse cependant de creuser dans un cinéma proche de l’authenticité voire de réinventer une nouvelle forme de néoréalisme italien, avec son propre regard. À ce propos, le titre même des Poings desserrés ferait référence au film de Marco Bellochio, Les Poings dans les poches (1965).

S’inspirant à la fois, selon les dires de la cinéaste, du cinéma soviétique, de Wanda de Barbara Loden ou de Abbas Kiarostami (Close-up), c’est surtout un passage de L’Intrus (1948) de William Faulkner qui marque l’impulsion première du film. Un passage suggérant « que la liberté est un fardeau parfois plus lourd à porter que l’esclavage », comme le déclare Kovalenko à Cannes. Cet extrait, ainsi que des photographies trouvées sur Internet de Mizour, village en Ossétie où sera tourné le film, forment le départ des Poings desserrés.

La poésie noire de la marionnette

Si le point de départ du film de Kira Kovalenko nous paraît clair, l’œuvre reste toutefois sombre, imbibée d’une atmosphère étrange, foisonnant de non-dits mystérieux. Dans la dramaturgie des Poings desserrés, la situation familiale même des personnages, pourtant à la source de l’œuvre, est floue : la mort de la mère, la maladie d’Ada, la tragédie de Beslan se mêlent tout autant dans le passé de la jeune fille. À cela s’ajoute l’ombre douloureuse de l’inceste qui plane, sans que nous ayons des réponses. La protagoniste, dont nous ressentons les émotions, est dans une quête de liberté qui, pourtant, s’arrête presque à la suggestion, tant la résolution n’a pas lieu.

Cette liberté, à bien des égards, une chimère inatteignable, est ainsi plus difficile encore que la soumission à autrui. Ada cherche donc à s’affranchir du carcan familial et surtout de la figure tyrannique du père, (Alik Karaev). Son grand frère, Akim (Soslan Khougaev) participe activement à cette envie de « réparation », physique et spirituelle. Mais son frère cadet, Dakko (Khetag Bibilov), semble plutôt l’étouffer, à trop l’aimer. L’ambiance visuelle de l’œuvre est à l’image de ce cercle familial : un étau qui se resserre sur le désir d’indépendance d’Ada. Le film possède cette esthétique à la fois pesante, sablonneuse et glaciale, qui fait peur autant qu’elle réconforte.

La photographie participe donc à cette noirceur d’un film qui a lieu dans un monde clos, pratiquement aux confins du monde et pourtant abordant des thématiques d’une grande universalité. Au sein de ce monde effrayant, Ada est un pantin. Une marionnette que tout le monde voudrait avoir près de soi. De fait, la jeune fille est souvent traînée, enlacée, touchée par des mains qui l’étouffent. Autant de doigts qui pianotent sur elle comme pour en faire leur propre musique. Tout le monde semble oublier qu’Ada a également son mot à dire. Mais, malgré sa douleur, Ada reste douce, poétique, mélancolique. Malgré son désespoir, l’espérance jaillit, furtivement, de ses yeux.

Mystère, énigme et contradictions

En parlant de regard, ce sont les yeux grands ouverts d’Ada sur le monde qui donnent au film de Kovalenko sa force extraordinaire. Filmée par une caméra devenant presque un microscope du ressenti de ses personnages, Ada hante l’œuvre. La jeune fille, par ce cadre resserré et les gros-plans en résultant, évoque tous les fantômes des traumatismes enfouis à chaque battement de ses cils.

Ada reste un secret, pour ses frères comme pour les spectateurs. Mais Ada est avant tout un secret pour elle-même. Ce secret pourrait en quelque sorte être le fondement des Poings desserrés. Le film est tourné en ossète, une langue que Kira Kovalenko ne parle pas. Et les acteurs sont principalement non professionnels, notamment les deux frères, d’une justesse absolue. Dès lors, le film aurait pu échapper à sa réalisatrice. L’œuvre convoque une multitude d’univers où pourraient entrer en collision tous les maux de l’homme.

Finalement, si la résolution n’est pas montrée, Les poings desserrés parvient à instaurer une profonde émotion en nous. Le film est celui de la contradiction des sentiments puisque Ada souhaite autant la liberté qu’elle la craint. Elle souhaite autant résister qu’elle s’abandonne dans un lâcher prise troublant. Si Ada est contradictoire, c’est parce que ses yeux scrutent toute la complexité du drame humain.

Bande-annonce – Les poings desserrés

Fiche technique – Les poings desserrés

Réalisation : Kira Kovalenko
Scénario : Kira Kovalenko, Lioubov Moulmenko, Anton Yarouch
Interprétation : Milana Agouzarova (Ada), Alik Karaev (le père), Soslan Khougaev (Akim), Khetag Bibilov (Dakko)
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 23 février 2022
Pays : Russie

Don’t Look Up : le film satire du monde moderne

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Kate Dibiasky fait une grande découverte, ce qu’elle pensait être celle du siècle. Ce fut le cas, jusqu’à ce que la scientifique s’aperçoive que cette nouvelle menace plus que jamais l’humanité. En effet, la comète qu’elle vient de découvrir trace son chemin droit vers la Terre. D’ici six mois, elle l’atteindra et risquera de la détruire. Voici le scénario de Don’t Look Up, le film qui a fait le buzz en fin d’année 2021.

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Un casting qui mérite bien un Oscar

Le scénario de Don’t Look Up est empli de messages subtils sur le monde d’aujourd’hui. Le film d’Adam McKay a ainsi été vivement accueilli par les critiques, aussi positives que négatives. Pour porter son œuvre, le réalisateur de The Big Shot a misé sur un casting cinq étoiles.

À l’affiche, on retrouve Leonardo DiCaprio dans la peau du docteur Randall Mindy. Tout en gardant un sérieux imperturbable, l’acteur sait doser son jeu et le rendre dynamique. On ne s’ennuie pas de son personnage, salue certaines critiques.

Concernant ses acolytes féminins, les actrices populaires sont nombreuses. Si Jennifer Lawrence est excellente, la palme d’or revient toutefois à Meryl Streep. L’humour et le côté explosif et déjanté de cette dernière a convaincu le public. Le côté glamour que dégage Cate Blanchett dans son rôle n’a pas non plus échappé aux applaudissements.

Certains ont jugé toutefois le casting était « un peu de trop ». Par exemple, nombreux sont ceux qui ne comprennent pas la présence de Timothée Chalamet. Selon eux, on pouvait vraisemblablement se passer de son personnage.

Des messages forts et puissants

Dans le film, les deux héros tentent d’avertir le monde du danger qui les menace, malheureusement en vain. À travers ce scénario, Adam McKay transmet des messages à la société d’aujourd’hui. La collusion entre la politique et le capitalisme se reflète beaucoup à travers leur aventure. Le film met en exergue le peu d’importance que le gouvernement accorde aux vérités scientifiques.

À côté, les médias et les réseaux sociaux n’échappent pas non plus au viseur. Adam fait une critique de ces derniers qui peuvent devenir toxiques. La manipulation de masse faite par les médias classiques est également pointée du doigt. Leonardo DiCaprio décrit Don’t Look Up comme « une analogie de notre culture moderne ». Une culture qui est fortement manipulée et tranchée.

Malgré le sujet très sérieux qu’il aborde, l’humour est présent pour alléger tout cela. Don’t Look Up reste un bon film à regarder entre deux séances de jeux casino en ligne.

Un départ réussi malgré les critiques

À la sortie de Don’t Look Up, le public était au rendez-vous. En une semaine, il a enregistré jusqu’à 152 290 000 d’heures de visionnage sur Netflix. Avec un démarrage aussi impressionnant, il bat des records. Son concurrent le plus proche dans la même période est L’impardonnable, réalisé par Sandra Bullock. Celui-ci enregistre près de 21 310 000 d’heures de visionnage. Adam McKay reste sans voix face au succès de son dernier film.

Toutefois, les statistiques ne disent pas tout sur ce film. On pourrait penser que Don’t Look Up est irréprochable au vu de ses performances à l’écran et des records qu’il fait. Il est pourtant loin d’être le meilleur film de l’année selon plusieurs critiques. Cela se ressent sur les scores qu’il a reçus sur différentes plateformes.

Par exemple, sur le site de Rotten Tomatoes, il ne réalise qu’un score de 54 %. Même si cette note n’est que le résultat de 293 critiques, elle n’est pas pour autant insignifiante. Sur ComicBook, il est classé comme le premier film raté de Leonardo DiCaprio depuis son rôle dans Gatsby le magnifique. Pour David Fear du Rolling Stones, cette œuvre reste bien sans transcender les émotions.

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Leonardo, une nouvelle série incontournable sur le génie italien

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Démarrée avec succès chez nos voisins italiens, la série Leonardo débarque dans l’Hexagone le 7 février prochain sur France 2. Diffusée chaque lundi à 21h10, cette fiction sera l’occasion de découvrir, à travers huit épisodes, la vie du célèbre inventeur et peintre du XVIème siècle, Léonard de Vinci. De quoi s’agit-il exactement et quels sont les protagonistes ?

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Quel scénario pour la série ?

L’intrigue se déroule en 1506, dans le duché de Milan. Léonard de Vinci, le plus grand génie de son temps, est soupçonné d’avoir assassiné sa muse et confidente, Caterina da Cremona.
Stefano Giraldi, un détective fictif, le fait arrêter et l’interroge. L’enquête commence. Les téléspectateurs assistent alors au récit de la vie de l’artiste qui évoque sa première rencontre avec Caterina à Florence, dans l’atelier du sculpteur et peintre italien Andrea del Verrocchio. Au fil de l’interrogatoire, le détective, de plus en plus fasciné par la personnalité de Léonard, commence à douter de sa culpabilité et cherche à établir la vérité plus que jamais.

Une superproduction européenne avec des acteurs connus

Produite par l’Américain Frank Spotnitz et le Britannique Steve Thompson, la série regroupe une belle diversité d’acteurs européens bien connus, comme Aidan Turner qui joue le personnage de Léonard. L’Irlandais de 38 ans s’était fait connaître par sa participation dans la trilogie du Hobbit et son rôle plus récent du capitaine Ross dans la série Poldark. L’actrice italienne Matilda de Angelis interprète Caterina da Cremona, On y retrouve également Freddie Highmore, vedette de la série américaine Good Doctor, ou encore le Français Robin Renucci, révélé par Le village Français, en 2009.

En mars 2021, la fiction Leonardo, tournée en Italie dans plus de 50 lieux différents, a connu un large succès sur Rai Uno. Chacun des huit épisodes de 50 minutes met spécifiquement en valeur un tableau ou une sculpture célèbre de l’artiste.

Un thème célèbre dans les médias

L’industrie cinématographique s’était déjà intéressée à la vie du génie italien, lorsqu’était sortie en 2013 la série américaine Da Vinci’s Demons, avec l’acteur anglais Tom Riley. Celle-ci met en avant un Léonard de Vinci âgé de 25 ans et mal à l’aise avec son temps, qui, en plus de voir le futur, commence à le créer.

D’autres univers comme l’iGaming s’intéressent également au peintre italien, à l’image des casinos présents sur la plateforme Bonus.ca qui utilisent ce thème dans les jeux d’argent en ligne rendus faciles qu’ils proposent, telle que la machine à sous Da Vinci’s treasure sur Duxcasino, qui offre 155 tours gratuits et 450$ de bonus à ses joueurs.

La littérature a fait tout autant parler de l’Italien originaire de Vinci, en Toscane, avec la sortie du best-seller Da Vinci Code, en 2003, écrit par le romancier americain Dan Brown. Inspiré de l’essai controversé l’Enigme Sacrée, l’auteur mêle des faits historiques et fictifs pour donner un nouveau visage aux œuvres du peintre italien, suite à une enquête menée par le professeur fictif Robert Langon, spécialisé en symbologie.

Bien qu’il s’agisse d’une fiction, cette série est surtout un véritable divertissement à la réalisation soignée, et avec des acteurs très convaincants. D’un succès en Italie, elle est en train de devenir un succès planétaire, et une deuxième saison est également en préparation. Léonard de Vinci n’a pas fini de nous dévoiler tous les secrets de sa vie.

 

Le Geste Brisé : Rupture, Cassure, Discontinuité – Une Esthétique de la Fracture et de la Faille Exposée

Le geste brisé est un geste qui se rompt. Il se fracture, se disloque, se casse. Ce n’est plus un geste continu : c’est un geste interrompu, fendu, traversé par une faille. Dans cette cassure, quelque chose se révèle — une discontinuité brutale, une rupture interne, une ligne de fracture qui devient forme.

Le geste brisé est fondamentalement un geste qui se rompt violemment et irréversiblement, qui abandonne la continuité fluide qui le caractérisait pour basculer dans la discontinuité fracturée, qui renonce à l’intégrité structurelle qui le maintenait unifié pour accepter la fragmentation qui le divise. Il se fracture brutalement comme un objet rigide soumis à une contrainte excessive qui dépasse sa résistance, se disloque spectaculairement en morceaux qui se séparent et perdent leur coordination, se casse net selon des lignes de faiblesse qui traversaient secrètement sa structure apparemment solide. Ce n’est plus jamais un geste parfaitement continu qui se déploierait fluidement du début à la fin selon une courbe ininterrompue : c’est au contraire un geste radicalement interrompu qui s’arrête brutalement avant son terme naturel, profondément fendu par des cassures qui le divisent en segments disjoints, constamment traversé par des failles qui introduisent des discontinuités dans sa progression. Dans cette cassure constitutive et cette rupture structurelle, quelque chose d’essentiel se révèle et s’expose sans dissimulation : une discontinuité brutale et traumatique qui refuse la fiction consolante de la continuité parfaite, une rupture interne irrémédiable qui expose les lignes de fracture cachées, une faille profonde qui devient paradoxalement forme plutôt que simple défaut. Le geste brisé révèle ainsi que la continuité apparente de tout mouvement accompli dissimule toujours des discontinuités latentes, que l’intégrité visible masque des lignes de fracture potentielles, que la fluidité superficielle cache une fragilité structurelle qui peut à tout moment se manifester en cassures spectaculaires. Cette vérité fracturée expose que le geste n’est jamais aussi solide, continu et intègre qu’il y paraît : il est toujours déjà traversé par des failles qui menacent de le briser, toujours vulnérable aux ruptures qui peuvent le fragmenter, toujours susceptible de se casser selon des lignes de faiblesse qui habitent secrètement sa structure même quand celle-ci semble parfaitement unifiée.

Le Geste Rompu : Rupture Violente, Cassure Nette, Arrêt Traumatique

Le geste rompu se brise littéralement et brutalement net, comme un objet rigide qui se fracture soudainement sous une contrainte qui dépasse sa capacité de résistance, comme une corde tendue qui cède instantanément quand la tension devient excessive, comme une branche sèche qui se casse avec un craquement sec lorsqu’on la plie trop fortement. Il s’interrompt violemment et définitivement sans aucune transition adoucissante qui préparerait ou amortiraient le choc, sans aucune phase intermédiaire qui permettrait une adaptation progressive, comme coupé brutalement dans son élan par une force extérieure irrésistible ou une défaillance interne catastrophique. La rupture qui brise le geste ne reste jamais invisible ou discrète : elle devient au contraire une fracture spectaculairement visible qui expose ostensiblement le point exact où la continuité s’est rompue, qui marque dramatiquement la ligne de cassure qui divise le geste en un avant et un après radicalement séparés, qui manifeste clairement la discontinuité traumatique qui a remplacé la fluidité naturelle. Cette visibilité de la fracture transforme radicalement le geste : celui-ci porte désormais indélébilement la marque de sa propre rupture, expose ouvertement la violence du choc qui l’a brisé, témoigne visiblement du traumatisme qui l’a fragmenté en morceaux qui ne peuvent plus se rejoindre organiquement.

La Rupture comme Fracture Structurelle : Fente qui Divise, Ligne de Cassure Exposée, Séparation Irrémédiable

La fracture violente fend littéralement le geste de part en part, le traverse d’une ligne de cassure qui le divise radicalement et irréversiblement en deux parties qui ne peuvent plus se rejoindre ni se reconnecter organiquement. Elle divise brutalement sa trajectoire qui était jusqu’alors unifiée et continue en segments séparés qui ne se coordonnent plus, ouvre spectaculairement une ligne de cassure visible qui expose la discontinuité interne, crée définitivement une séparation traumatique entre ce qui précède la rupture et ce qui la suit sans qu’aucune transition fluide ne puisse combler le vide béant qui s’est ouvert. Le geste rompu porte ainsi ostensiblement et indélébilement la marque profonde de cette fente qui l’a divisé : on voit clairement où la continuité s’est brisée, on perçoit nettement la ligne de fracture qui sépare les morceaux, on reconnaît immédiatement la discontinuité qui a remplacé la fluidité. Cette visibilité de la fracture n’est jamais un accident regrettable qu’il faudrait dissimuler pour restaurer l’apparence de l’intégrité : elle est au contraire une dimension constitutive du geste brisé qui assume ouvertement sa nature fracturée, qui expose franchement ses cassures plutôt que de les cacher, qui affirme la légitimité de la discontinuité contre l’hégémonie de la continuité. Dans les sculptures brisées de l’Antiquité (Victoire de Samothrace sans tête ni bras, Venus de Milo sans bras, fragments du Parthénon), les cassures ne sont pas perçues comme défauts qui dégraderaient l’œuvre mais au contraire comme éléments qui lui confèrent une beauté tragique, une présence dramatique que la complétude n’aurait peut-être jamais atteinte. Les lignes de fracture deviennent partie intégrante de la forme, les absences créées par les ruptures structurent la perception autant que les présences conservées. Dans les céramiques japonaises réparées selon la technique du kintsugi, les fissures sont volontairement soulignées avec de la laque mélangée à de la poudre d’or : loin de dissimuler les cassures, cette technique les met au contraire en valeur, transforme les lignes de fracture en éléments décoratifs précieux, affirme que la rupture fait désormais partie de l’histoire et de l’identité de l’objet. La rupture comme fracture révèle ainsi que la cassure n’est jamais purement négative et appauvrissante mais peut au contraire devenir une dimension esthétique positive, que la discontinuité exposée peut être plus intéressante que la continuité factice, que les lignes de fracture visibles peuvent structurer la forme aussi puissamment que ne le feraient les lignes continues d’un geste intact.

La Rupture comme Arrêt Brutal : Discontinuité Soudaine, Interruption Sèche, Choc Traumatique

L’arrêt brutal qui rompt le geste le coupe littéralement et instantanément dans son élan, suspend violemment sa progression naturelle, interrompt définitivement son développement prévu. Il impose une discontinuité soudaine et totalement inattendue qui brise la continuité temporelle que le geste était en train de construire, une interruption sèche sans préparation ni transition qui crée une béance dans le flux du mouvement, une cassure irrémédiable sans retour possible qui sépare radicalement ce qui précède de ce qui suit. Le geste rompu par cet arrêt brutal devient littéralement un choc au double sens du terme : un choc physique qui résulte de l’interruption violente du mouvement qui était en cours, et un choc psychologique et perceptif qui sidère le spectateur confronté à cette rupture traumatique de la continuité attendue. Cette dimension traumatique de la rupture brutale révèle que la cassure n’affecte pas seulement la structure objective du geste mais aussi l’expérience subjective que nous en faisons : nous ressentons viscéralement le choc de l’interruption, nous éprouvons physiquement la violence de la coupure, nous subissons psychologiquement le traumatisme de la discontinuité qui brise nos attentes de continuité fluide. Dans le montage cinématographique de Sergei Eisenstein, les coupes brutales entre plans créent des chocs perceptifs violents qui refusent délibérément la continuité fluide du montage invisible hollywoodien : un visage en gros plan suivi brutalement d’un plan large sans raccord, un mouvement interrompu net par une coupe qui saute à une scène totalement différente, des rythmes accélérés qui créent une discontinuité stroboscopique. Ces ruptures brutales produisent un montage-choc qui sidère le spectateur et génère des associations d’idées dialectiques. Dans les stop-motion et l’animation image par image, le mouvement fluide est remplacé par une série de positions discontinues qui créent une saccade caractéristique : les personnages n’avancent pas continûment mais progressent par sauts discrets, les gestes ne se déploient pas fluidement mais se construisent par accumulation de micro-arrêts. La rupture comme arrêt brutal révèle ainsi que l’interruption violente de la continuité peut être utilisée créativement pour générer des effets esthétiques spécifiques, que le choc de la discontinuité peut produire une intensité dramatique supérieure à celle de la fluidité ininterrompue, que la cassure brutale peut créer un impact émotionnel que le déroulement continu ne pourrait jamais atteindre.

Le Geste Disloqué : Éclatement Fragmentaire, Perte d’Unité, Constellation de Morceaux Autonomes

Le geste disloqué se défait littéralement et spectaculairement en multiples morceaux qui se séparent et s’autonomisent, qui perdent leur coordination mutuelle et leur subordination à une unité englobante, qui cessent de fonctionner comme parties d’un tout pour devenir des fragments indépendants. Il perd irrémédiablement son unité constitutive qui le maintenait comme mouvement cohérent et coordonné, se fragmente radicalement en segments multiples et disjoints qui ne se synchronisent plus ni ne s’articulent organiquement, se disperse définitivement en éclats autonomes qui suivent chacun leur propre logique sans référence à une totalité unificatrice. La dislocation qui fragmente le geste ne le détruit jamais totalement en le réduisant au néant : elle le transforme au contraire profondément en le faisant passer d’un état unifié à un état fragmenté, d’une configuration cohérente à une dispersion de morceaux, d’une totalité organique à une constellation de fragments autonomes. Cette transformation révèle que la perte d’unité n’équivaut jamais à une simple disparition ou annulation mais implique toujours aussi une reconfiguration, une redistribution, une réorganisation selon d’autres principes que ceux qui régissaient l’unité perdue. Le geste disloqué existe ainsi pleinement et légitimement dans sa fragmentation assumée, dans sa dispersion revendiquée, dans sa discontinuité affirmée plutôt que niée ou dissimulée.

La Dislocation comme Éclatement Multiplicateur : Division en Fragments, Séparation en Morceaux, Autonomisation des Parties

L’éclatement violent qui disloque le geste brise brutalement et irréversiblement sa continuité structurelle en le divisant en multiples fragments qui se séparent physiquement et fonctionnellement. Il le divise radicalement en fragments autonomes qui ne dépendent plus d’une coordination centrale, en morceaux séparés qui ne s’articulent plus organiquement entre eux, en unités disjointes qui fonctionnent désormais indépendamment plutôt que comme parties subordonnées d’un tout englobant. Le geste disloqué devient ainsi littéralement une constellation de fragments dispersés dans l’espace et dans le temps : chaque morceau occupe sa propre position sans nécessairement se coordonner spatialement avec les autres, chaque segment suit son propre rythme sans nécessairement se synchroniser temporellement avec les autres, chaque fragment poursuit sa propre trajectoire sans nécessairement converger vers un objectif commun avec les autres. Cette configuration constellaire révèle que la fragmentation peut générer une nouvelle forme d’organisation qui ne repose plus sur l’unité totalisante mais sur la multiplicité distribuée, qui ne suppose plus la subordination hiérarchique des parties au tout mais l’autonomie équivalente de tous les fragments, qui ne privilégie plus la concentration centralisée mais la dispersion décentralisée. Dans les mobiles de Alexander Calder déjà évoqués, les éléments fragmentés ne forment pas une unité solide mais une constellation mobile où chaque partie bouge indépendamment : la sculpture se disloque en morceaux autonomes qui maintiennent des relations spatiales variables plutôt que fixes. Dans les partitions graphiques de John Cage ou de Cornelius Cardew, la notation musicale traditionnelle unifiée éclate en fragments graphiques dispersés sur la page : chaque élément peut être interprété indépendamment, l’unité temporelle se disloque en durées variables, la cohérence tonale se fragmente en événements sonores autonomes. La dislocation comme éclatement révèle ainsi que la fragmentation n’appauvrit pas nécessairement en détruisant l’unité mais peut au contraire enrichir en libérant les parties de leur subordination au tout, que la constellation de fragments autonomes peut générer une complexité et une richesse supérieures à celles de l’unité monolithique, que la dispersion des morceaux séparés ouvre des possibilités d’organisation que la cohésion totalisante maintenait fermées.

La Perte d’Unité comme Forme Structurelle : Fragmentation Assumée, Discontinuité Revendiquée, Somme de Ruptures

La perte d’unité subie par le geste disloqué n’est jamais un simple défaut regrettable qu’il faudrait corriger en restaurant l’intégrité perdue, une dégradation pathologique qu’il faudrait réparer en recollant les morceaux, une insuffisance formelle qu’il faudrait compenser en dissimulant les cassures. Elle est au contraire une structure esthétique positive et légitime à part entière, une organisation alternative qui refuse la dictature de l’unité imposée, une forme délibérée qui valorise la multiplicité fragmentée contre la totalité unifiée. Le geste disloqué existe ainsi pleinement et dignement dans sa fragmentation constitutive plutôt que malgré elle, dans sa dispersion revendiquée plutôt qu’en dépit d’elle, dans sa discontinuité affirmée comme qualité positive plutôt que comme défaut négatif. La forme du geste disloqué devient littéralement une somme de ruptures visibles plutôt qu’une continuité lisse : elle se construit par accumulation de cassures exposées, par juxtaposition de fragments séparés, par constellation de morceaux disjoints qui refusent de se fondre en totalité homogène. Cette acceptation et même cette célébration de la fragmentation comme forme légitime révèle que l’unité n’est pas une valeur absolue et incontestable mais une construction idéologique qui peut être contestée, que la discontinuité n’est pas une pathologie à guérir mais une alternative à explorer, que la somme de ruptures peut générer une forme aussi valide et intéressante que ne le serait la continuité unifiée. Dans l’esthétique du collage (Kurt Schwitters, Hannah Höch, Romare Bearden), la forme se construit délibérément par assemblage de fragments hétérogènes qui conservent leur autonomie visuelle : les morceaux de papier ne se fondent pas en unité homogène mais maintiennent leurs discontinuités, leurs cassures, leurs différences. Cette fragmentation assumée devient le principe même de la forme plutôt qu’un défaut à dissimuler. Dans l’architecture déconstructiviste (Frank Gehry, Zaha Hadid, Daniel Libeskind), les bâtiments semblent disloqués, fragmentés, brisés selon des lignes de fracture qui refusent l’unité classique : plans qui se rencontrent en angles aigus, volumes qui se pénètrent sans se fondre, surfaces qui se fragmentent en facettes multiples. La perte d’unité comme forme révèle ainsi que la fragmentation peut être un principe créateur aussi puissant que l’unification, que la discontinuité revendiquée peut structurer la forme aussi efficacement que la continuité imposée, que la somme de ruptures exposées peut générer une esthétique aussi légitime et aussi riche que celle de l’intégrité dissimulée.

Le Geste Discontinu : Faille Structurante, Interruption Rythmique, Progression Saccadée

Le geste discontinu avance nécessairement et constitutivement par ruptures successives plutôt que par flux continu, par cassures répétées plutôt que par courbe ininterrompue, par sauts discrets plutôt que par glissement fluide. Il progresse par segments séparés qui ne s’enchaînent pas organiquement mais se juxtaposent mécaniquement, par à-coups saccadés qui alternent mouvement et arrêt plutôt que de maintenir une vitesse constante, par lignes brisées qui changent brutalement de direction à chaque articulation plutôt que de suivre une trajectoire courbe et continue. La discontinuité ne reste jamais ici un accident exceptionnel qui affecterait momentanément un mouvement normalement continu : elle devient au contraire une dynamique permanente et constitutive, un principe d’organisation structurel, un mode de progression fondamental qui définit la nature même de ce type de geste. Cette transformation de la discontinuité d’exception en règle, d’accident en essence, de perturbation en principe révèle que le mouvement peut légitimement se déployer autrement que dans la continuité fluide, que la progression peut s’effectuer par ruptures successives aussi validement que par flux ininterrompu, que la ligne brisée peut tracer un parcours aussi efficace que la courbe harmonieuse.

La Discontinuité comme Faille Structurante : Interruptions Multiples, Vides Constitutifs, Absences Actives

La faille structurelle traverse constamment et constitutivement le geste discontinu de part en part, le pénètre de multiples interruptions qui ne sont pas des accidents mais des éléments structurants, l’habite de vides essentiels qui ne sont pas des manques mais des composantes actives. Elle introduit systématiquement des interruptions multiples qui scandent le mouvement et créent une rythmique particulière, des vides constitutifs qui structurent le geste aussi puissamment que ne le feraient les pleins, des coupures répétées qui organisent la progression en phases distinctes séparées par des césures nettes. Le geste discontinu est ainsi littéralement un geste constamment traversé par des absences qui ne sont jamais de simples manques passifs et stériles mais au contraire des présences négatives actives et productives : les vides entre les segments de mouvement créent des respirations qui permettent la perception de chaque phase distinctement, les interruptions entre les séquences génèrent des attentes qui intensifient la réception de ce qui suit, les coupures entre les fragments produisent des contrastes qui soulignent les différences entre parties adjacentes. Cette activité productive des absences et des interruptions révèle que la discontinuité n’appauvrit jamais le geste en le privant de continuité mais peut au contraire l’enrichir en introduisant des articulations, des rythmes, des contrastes que la fluidité ininterrompue ne pourrait jamais générer. Dans la musique sérielle ou pointilliste (Anton Webern, Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen), les sons sont séparés par des silences qui deviennent aussi structurants que les sons eux-mêmes : la musique progresse par points isolés plutôt que par lignes mélodiques continues, les interruptions créent une respiration qui articule le temps musical, les vides entre les notes permettent de percevoir chaque événement sonore dans sa singularité. Dans les chorégraphies de Merce Cunningham, les mouvements sont souvent fragmentés par des arrêts brusques qui créent une discontinuité rythmique : le danseur ne se déplace pas fluidement mais progresse par séquences distinctes séparées par des immobilités soudaines, créant une danse saccadée qui refuse la continuité mélodique classique. La discontinuité comme faille révèle ainsi que les interruptions et les vides ne sont jamais purement négatifs mais toujours aussi positifs en structurant le temps et l’espace, que les absences articulent aussi puissamment que les présences, que les failles constituent une forme aussi valide que la continuité qu’elles contestent et fragmentent.

La Ligne Brisée comme Dynamique Propre : Progression Angulaire, Ruptures Directionnelles, Succession de Fractures

La ligne brisée caractéristique du geste discontinu n’est jamais un simple accident malheureux qui résulterait d’une incapacité à tracer une courbe fluide : elle est au contraire une forme délibérée et légitime à part entière, une qualité esthétique spécifique plutôt qu’un défaut technique, un principe d’organisation conscient plutôt qu’une défaillance involontaire. Elle avance nécessairement et constitutivement par ruptures directionnelles successives plutôt que par continuité courbe, par angles nets qui changent brutalement d’orientation plutôt que par transitions progressives, par cassures répétées qui fragmentent la trajectoire plutôt que par flux unifié qui la maintient intacte. Le geste discontinu devient ainsi littéralement une succession de fractures visibles qui s’accumulent et se juxtaposent : chaque changement de direction crée une cassure angulaire, chaque variation de vitesse produit une rupture rythmique, chaque modification d’orientation génère une fracture trajectoire. Cette dynamique de la ligne brisée révèle que la progression peut s’effectuer par cassures successives aussi efficacement que par continuité fluide, que les ruptures répétées peuvent tracer un parcours aussi intéressant que la courbe harmonieuse, que l’accumulation de fractures peut générer une forme aussi riche que l’intégrité maintenue. Dans les dessins cubistes ou expressionnistes (Picasso, Kirchner, Schiele), les lignes refusent délibérément la fluidité courbe pour privilégier les angles nets, les cassures brutales, les trajectoires brisées : les contours ne suivent pas organiquement les formes anatomiques mais les fragmentent en plans anguleux qui se heurtent. Dans l’architecture brutaliste ou déconstructiviste déjà évoquée, les volumes se rencontrent en angles aigus plutôt qu’en transitions courbes, les surfaces se brisent en facettes multiples plutôt que de se courber continûment, les lignes structurelles zigzaguent brutalement plutôt que de s’incurver harmonieusement. La ligne brisée comme dynamique révèle ainsi que la rupture peut être un principe générateur aussi puissant que la continuité, que la cassure répétée peut structurer le mouvement aussi efficacement que le flux unifié, que la succession de fractures exposées peut créer une esthétique de la discontinuité assumée qui conteste l’hégémonie de la fluidité harmonieuse et affirme la légitimité de la fragmentation angulaire.

La Rupture comme Vérité Profonde du Geste Fragmenté et Discontinu

Le geste brisé sous ses trois modalités principales – rupture brutale qui fracture et choque, dislocation fragmentaire qui autonomise les morceaux, discontinuité structurelle qui progresse par cassures – révèle une dynamique fondamentale de cassure, de rupture et de discontinuité qui expose la fragilité de toute unité gestuelle et la légitimité des formes fracturées. Il montre explicitement et radicalement que le geste peut se fendre selon des lignes de faiblesse qui traversaient secrètement sa structure, se disloquer en perdant l’unité qui le maintenait cohérent, se briser définitivement selon des fractures qui le fragmentent irrémédiablement. Rupture, cassure, discontinuité : autant de stratégies convergentes pour le geste de se défaire délibérément ou involontairement de son unité factice, d’exposer ouvertement les lignes de fracture qui habitaient sa structure, d’affirmer la légitimité de la fragmentation contre l’hégémonie de l’intégrité, de valoriser la discontinuité contre la dictature de la continuité. Dans cette rupture assumée et cette cassure exposée, le geste trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa vérité la plus profonde et la plus instable : celle d’un mouvement qui n’est jamais aussi solide, unifié et continu qu’il y paraît, qui est toujours déjà traversé par des failles qui menacent de le fragmenter, qui peut à tout moment se briser selon des lignes de fracture qui révèlent que son intégrité apparente dissimulait une vulnérabilité constitutive. Cette vérité fracturée révèle finalement que l’unité, la continuité, l’intégrité ne sont pas des états naturels et incontestables mais des constructions précaires et vulnérables constamment menacées par les forces de rupture qui les traversent, que la cassure n’est pas un accident exceptionnel mais une possibilité permanente inscrite dans la structure même de tout geste, que la discontinuité n’est pas une pathologie à éviter mais une vérité à assumer – exposant ainsi que le geste peut exister dignement et créativement dans la fragmentation, dans la rupture, dans la discontinuité qui refuse la fiction consolante de l’unité parfaite pour affirmer courageusement la réalité de la cassure, de la faille, de la fracture qui font partie intégrante de toute forme vivante et instable.

« Franklin » : expédition polaire

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Avec Franklin : Les Prisonniers de l’Arctique, paru aux éditions Glénat, le scénariste et dessinateur Michel Durand revient sur l’une des expéditions polaires les plus mystérieuses et célèbres de l’Histoire.

« Nous sommes nous-mêmes des morts debout et le cuir de nos vêtements bouillis n’a pas pu calmer nos estomacs. » À ce stade, les missives que l’officier Crozier rédige à l’attention de sa compagne restée au pays sont aussi glaçantes que l’environnement qui les entoure, lui et ses collègues marins. Franklin : Les Prisonniers de l’Arctique a précisément pour objectif de raconter comment les navires HMS Erebus et HMS Terror, placés sous le commandement du capitaine britannique John Franklin, navigateur polaire reconnu, se sont retrouvés coincés dans les glaces de l’archipel arctique canadien au milieu des années 1840. Mais aussi, et surtout, la manière dont l’équipage, poussé dans ses derniers retranchements, a sombré dans la perdition la plus absolue à la suite des mésaventures auxquelles il fut confronté.

Lorsqu’il pratiqua des autopsies sur les cadavres de trois membres d’équipage enterrés dans le sol gelé, le professeur d’anthropologie à l’Université de l’Alberta Owen Beattie a établi que les marins de l’expédition de Franklin avaient souffert de diverses maladies, de carences en vitamines C, de saturnisme… Ils avaient fait l’objet d’actes de cannibalisme et avaient manifestement subi les meurtrissures de la faim, de la fatigue et du froid. Franklin : Les Prisonniers de l’Arctique se compose d’alternances entre l’exploration polaire visant à objectiver le passage mythique du Nord-Ouest, qui va virer au drame, et les proches restés en Angleterre, qui se battent pour qu’on leur vienne en aide – et qu’on ne les oublie pas. Deux cadres parfaitement restitués par Michel Durand, à l’écrit comme à l’image, et qui portent en commun une détresse coulée dans un même moule : la survie d’un côté, l’espoir de revoir ceux qu’on aime de l’autre.

« Nous avons autant de chances d’être délivrés des glaces qu’une souris de s’échapper de l’estomac d’un matou. » Le dégel n’apparaissant pas en deux longues années, l’expédition n’a d’autre choix que de se scinder en deux groupes, aux destinées funestes. Une partie des marins se dirige vers le sud, mais la majorité reste à bord des navires et hiverne. La situation est désastreuse : le plomb a fondu dans les conserves et empoisonne l’équipage, les réserves en charbon et en nourriture s’épuisent, dysenterie, botulisme, consomption et scorbut produisent leurs effets délétères… Michel Durand puise de cette expédition épique de quoi radiographier une nature humaine poussée à ses extrêmes : vols, violences, cannibalisme succèdent aux choix cornéliens sur les routes à suivre ou les sacrifices à consentir.

Le dossier historique de l’auteur et réalisateur Stéphane Dugast met en exergue l’incroyable histoire des deux navires fleurons de la Royal Navy, mais aussi ce qui a présidé à ces explorations polaires : la réputation de Franklin, mangeur de chaussures face à l’adversité, n’est pas étrangère à sa désignation en tant que capitaine – l’album revenant sur un autre aspect de son commandement, lié à sa réputation et sa postérité. Mais au-delà du fait historique, des aventures contées, de la résilience humaine ou des représentations probantes de l’Arctique, Franklin vaut aussi pour ses éléments contextuels – la présence des femmes sur les navires était par exemple considérée comme néfaste, une superstition à mettre en relation avec la consultation ultérieure d’une voyante – et pour les contrecoups frappant les proches restés sur terre. La psychologie humaine se voit également effeuillée : « Les notions de temps, de distance… s’effilochent, deviennent cotonneuses… », déclare celui qui se perçoit désormais avant tout comme « barbu et insensé ». Le voyage apparaît dense, haletant, et Michel Durand nous y transporte avec habileté.

Franklin : Les Prisonniers de l’Arctique, Michel Durand
Glénat, janvier 2022, 64 pages

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