« Atlas de l’Europe » : passé et futur du vieux continent

Aidé en cela par la cartographe indépendante Aurélie Boissière, les spécialistes en sciences politiques et en géopolitique Pierre-Alexandre Mounier et Frank Tétart publient aux éditions Autrement un Atlas de l’Europe didactique et passionnant.

Née au lendemain de la Seconde guerre mondiale, l’Europe – qui tire son nom d’une femme enlevée et violée par Zeus sur l’île de Crête – est une Communauté multiculturelle, très morcelée linguistiquement et politiquement, façonnée par la proximité géographique, et suscitant autant d’admiration que de réprobation. Les auteurs Frank Tétart et Pierre-Alexandre Mounier rappellent toutefois que l’idée européenne n’allait originellement pas forcément de soi : partie intégrante de l’Eurasie, dont elle forme une sorte d’excroissance, l’Europe n’est autre qu’une péninsule encadrée dont la matérialisation politique fut avant tout motivée, comme l’a jadis expliqué Paul Valéry, par des traits civilisationnels communs : le droit romain, la démocratie athénienne, les valeurs du christianisme, auxquels s’ajoutent sans conteste l’humanisme et l’économie de marché mondialisée. Un autre écueil vient d’ailleurs brouiller les cartes (au sens propre comme au figuré) : l’Europe est une définition incertaine, aux frontières changeantes, allant pour certains de l’Atlantique à l’Oural, et tour à tour confondue avec un continent, un espace économique (Schengen), une zone monétaire (euro), une organisation de coopération (OSCE) ou encore des institutions politiques, sportives ou culturelles (Union, Conseil, UEFA, Eurovision…).

L’Atlas de l’Europe ne remonte pas seulement aux fondements d’une Communauté marquée par les guerres et des conceptions telles que l’État ou la nation (trois éléments sur lesquels les auteurs reviennent abondamment). L’ouvrage pose la question de l’élargissement à l’heure où les Britanniques ont fait machine arrière et où les candidats – de la Turquie à l’Albanie en passant par la Serbie – suscitent plus d’interrogations que d’enthousiasme. L’Atlas s’intéresse aux fonds de solidarité (dont profite amplement la Pologne, qui vient pourtant de proclamer la supériorité de sa Constitution sur les textes européens…) et évoque la mutualisation des politiques budgétaires au sein de l’Union. Il prend acte de l’échec d’une défense commune et des difficultés éprouvées face aux migrations, mais souligne les réussites dont peut se prévaloir la Communauté : Erasmus et la mobilité scolaire, les échanges commerciaux (l’Europe représente 40% du commerce mondial des marchandises), la création de « licornes » telles que Spotify ou BlaBlaCar, la norme comme vecteur de soft power… Trois sujets abordés dans l’ouvrage, aux résonances multiples, auraient probablement mérité une analyse plus étayée : le déficit démocratique (dont l’Eurogroupe a été le symbole durant la crise des pays méridionaux), la marée montante des populismes (liée à la précédente question, avec tous les exemples idéologiques et électoraux adjacents) et les nationalismes régionaux, mus par des considérations plurielles, de la Catalogne à la Flandre en passant par l’Écosse.

La dernière partie de cet Atlas de l’Europe, intitulée « Géopolitique des territoires », traite de la Méditerranée, de l’espace baltique, de la Russie, du Caucase, des Balkans, de la Turquie ou encore de Chypre. Sous tension, parfois divisés, souvent porteurs de significations et d’aspirations diverses, ces territoires se caractérisent par les défis qu’ils posent à l’Union européenne. La Crimée en est peut-être l’exemple le plus édifiant, mais il ne doit cependant pas masquer les craintes qu’inspirent aux États baltes les tentations hégémoniques de Moscou, les problématiques liées aux migrations passant par la Mare Nostrum, le pivot géopolitique que constitue l’Ukraine, les nationalismes et conflits caucasiens ou encore le difficile équilibre inhérent à la candidature turque, entre un conservatisme autoritaire peu en phase avec l’Union et la nécessité de préserver des rapports constructifs avec un partenaire stratégique dans les approvisionnements énergétiques, la gestion des flux migratoires ou encore les questions militaires (notamment celles impliquant l’OTAN).

De par sa transversalité et sa relative exhaustivité, l’Atlas de l’Europe s’apparente à un outil idéal pour s’éveiller à l’histoire et aux enjeux actuels et futurs de l’Europe. À mettre entre toutes les mains.

Atlas de l’Europe, Frank Tétart et Pierre-Alexandre Mounier
Autrement, 96 pages, septembre 2021

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.