« Les Grands textes qui ont inspiré l’Europe » : entre Hugo, Zweig, Delors et Kohl

Voilà un recueil qui tombe à pic : Les Grands textes qui ont inspiré l’Europe nous permet de faire une genèse des idées ayant œuvré à l’Union. À une époque où ses contempteurs ont pignon sur rue, l’ouvrage rappelle à quel point la construction communautaire, bien qu’imparfaite, fut indispensable à la bonne marche du vieux continent.

À l’heure du Brexit, du groupe de Visegrád illibéral et de la convergence des populismes de droite envisagée par Steve Bannon et Mischaël Modrikamen, publier un recueil des textes ayant inspiré l’Europe pourrait s’apparenter à un exercice vain. Pourtant, cet opuscule à destination d’un public francophone et germanophone, placé sous la direction de Juliette Charbonneaux, mérite certainement que l’on s’y attarde. D’abord pour la qualité des textes qu’il comporte, ensuite pour la somme des enjeux que ces derniers comportent (déjà) en leur sein.

C’est Victor Hugo qui ouvre le bal avec son discours au Congrès de la paix en 1849, à Paris. À une époque où les nationalismes vont bon train, il rêve des « États-Unis d’Europe », d’un suffrage universel et d’un grand Sénat européen souverain remplaçant « les boulets et les bombes ». En 1929, à la Société des nations, c’est le prix Nobel de la paix Aristide Briand qui prend la parole : il défend un « lien fédéral » assurant la sécurité et la coordination entre les nations du vieux continent. Il espère que les peuples puissent « établir entre eux un lien de solidarité qui leur permette de faire face, au moment voulu, à des circonstances graves ». Les réponses communes récemment apportées à la crise des dettes souveraines pourraient certainement s’y verser. Le même jour, Gustav Stresemann, ministre allemand des Affaires étrangères, emboîtera le pas à Briand en des termes proches, axés sur les échanges commerciaux, la circulation des personnes, mais aussi la « monnaie européenne ».

Viennent ensuite Stefan Zweig – « reconnaissance d’un semestre ou d’une année d’études dans une université étrangère », « désintoxication morale de l’Europe » (à l’époque de l’avènement du nazisme) –, les Italiens Spinelli, Rossi et Colorni – « unité politique », fédéralisme –, Winston Churchill – « faire de la France et de l’Allemagne des partenaires », naissance d’un « Conseil de l’Europe » –, enfin Robert Schuman et Jean Monnet, après la Seconde guerre mondiale, alliés dans une même volonté d’unir les peuples.

Des années plus tard, en 1979, après l’élection du premier Parlement européen, Simone Veil y prononcera un discours mémorable. Son histoire personnelle, celle d’une survivante de l’Holocauste, est un premier symbole. Ses mots rassembleurs – « coopération », « solidarité », « dimension européenne » – en seront un second. François Mitterrand célébrera quant à lui les vingt ans du traité d’amitié franco-allemand, quand Jacques Delors, en 1989, au Collège d’Europe, exprimera son soutien au Traité de Maastricht et sa volonté de défendre la cohésion et les valeurs européennes. Enfin, comment ne pas mentionner le discours, devenu fameux, de Václav Havel lors de la remise du prix Charlemagne en 1991 ? Ce dernier annonce avant l’heure un élargissement à l’Est et une intégration des anciennes républiques soviétiques. Il évoque aussi la diversité de l’Europe et la liberté recouvrée de la République tchécoslovaque.

Tous ces textes, auxquels il faut encore ajouter ceux d’Helmut Kohl ou de Joschka Fischer – mais pas que –, rappellent à dessein que l’Europe est un projet en gestation depuis très longtemps (avant même 1849), continuellement en cheminement et par conséquent toujours perfectible. Les intentions louables qui l’animent ont souvent été accompagnées d’une lucidité propre à en identifier les limites. Cet ouvrage servira avant tout à le repréciser, et l’entreprise est à cet égard loin d’être inutile !

Les Grands textes qui ont inspiré l’Europe, ouvrage collectif placé sous la direction de Juliette Charbonneaux
Les Petits Matins, mai 2019, 293 pages

3.5

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