« Franklin » : expédition polaire

Avec Franklin : Les Prisonniers de l’Arctique, paru aux éditions Glénat, le scénariste et dessinateur Michel Durand revient sur l’une des expéditions polaires les plus mystérieuses et célèbres de l’Histoire.

« Nous sommes nous-mêmes des morts debout et le cuir de nos vêtements bouillis n’a pas pu calmer nos estomacs. » À ce stade, les missives que l’officier Crozier rédige à l’attention de sa compagne restée au pays sont aussi glaçantes que l’environnement qui les entoure, lui et ses collègues marins. Franklin : Les Prisonniers de l’Arctique a précisément pour objectif de raconter comment les navires HMS Erebus et HMS Terror, placés sous le commandement du capitaine britannique John Franklin, navigateur polaire reconnu, se sont retrouvés coincés dans les glaces de l’archipel arctique canadien au milieu des années 1840. Mais aussi, et surtout, la manière dont l’équipage, poussé dans ses derniers retranchements, a sombré dans la perdition la plus absolue à la suite des mésaventures auxquelles il fut confronté.

Lorsqu’il pratiqua des autopsies sur les cadavres de trois membres d’équipage enterrés dans le sol gelé, le professeur d’anthropologie à l’Université de l’Alberta Owen Beattie a établi que les marins de l’expédition de Franklin avaient souffert de diverses maladies, de carences en vitamines C, de saturnisme… Ils avaient fait l’objet d’actes de cannibalisme et avaient manifestement subi les meurtrissures de la faim, de la fatigue et du froid. Franklin : Les Prisonniers de l’Arctique se compose d’alternances entre l’exploration polaire visant à objectiver le passage mythique du Nord-Ouest, qui va virer au drame, et les proches restés en Angleterre, qui se battent pour qu’on leur vienne en aide – et qu’on ne les oublie pas. Deux cadres parfaitement restitués par Michel Durand, à l’écrit comme à l’image, et qui portent en commun une détresse coulée dans un même moule : la survie d’un côté, l’espoir de revoir ceux qu’on aime de l’autre.

« Nous avons autant de chances d’être délivrés des glaces qu’une souris de s’échapper de l’estomac d’un matou. » Le dégel n’apparaissant pas en deux longues années, l’expédition n’a d’autre choix que de se scinder en deux groupes, aux destinées funestes. Une partie des marins se dirige vers le sud, mais la majorité reste à bord des navires et hiverne. La situation est désastreuse : le plomb a fondu dans les conserves et empoisonne l’équipage, les réserves en charbon et en nourriture s’épuisent, dysenterie, botulisme, consomption et scorbut produisent leurs effets délétères… Michel Durand puise de cette expédition épique de quoi radiographier une nature humaine poussée à ses extrêmes : vols, violences, cannibalisme succèdent aux choix cornéliens sur les routes à suivre ou les sacrifices à consentir.

Le dossier historique de l’auteur et réalisateur Stéphane Dugast met en exergue l’incroyable histoire des deux navires fleurons de la Royal Navy, mais aussi ce qui a présidé à ces explorations polaires : la réputation de Franklin, mangeur de chaussures face à l’adversité, n’est pas étrangère à sa désignation en tant que capitaine – l’album revenant sur un autre aspect de son commandement, lié à sa réputation et sa postérité. Mais au-delà du fait historique, des aventures contées, de la résilience humaine ou des représentations probantes de l’Arctique, Franklin vaut aussi pour ses éléments contextuels – la présence des femmes sur les navires était par exemple considérée comme néfaste, une superstition à mettre en relation avec la consultation ultérieure d’une voyante – et pour les contrecoups frappant les proches restés sur terre. La psychologie humaine se voit également effeuillée : « Les notions de temps, de distance… s’effilochent, deviennent cotonneuses… », déclare celui qui se perçoit désormais avant tout comme « barbu et insensé ». Le voyage apparaît dense, haletant, et Michel Durand nous y transporte avec habileté.

Franklin : Les Prisonniers de l’Arctique, Michel Durand
Glénat, janvier 2022, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.