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« Les Gens du bureau » : ce qu’il en coûte de gagner sa vie

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Yann Rambaud publie Les Gens du bureau, un recueil de dessins humoristiques prenant pour cadre le monde professionnel. En noir et blanc, le plus souvent cantonnés à une planche, ces derniers se parent d’ironie, de satire et parfois de cynisme.

De Lars von Trier à Stéphane Brizé en passant par les frères Dardenne ou Laurent Cantet, le monde du travail a fait l’objet de multiples déclinaisons au cinéma, dans des registres allant du film social à la comédie. Ces précédents issus du septième art peuvent s’avérer lourds à porter pour Yann Rambaud, dont les ambitions se traduisent davantage par l’humour que par la narration dramatique. Mais l’auteur et dessinateur en reproduit néanmoins certains motifs, puisqu’il dépeint la vie d’entreprise comme une bulle spatiotemporelle où l’absurde le dispute au désarroi ou au harcèlement. Et tant qu’à chercher des ponts vers l’écran, c’est plutôt le petit, avec les deux séries The Office, qui collerait au mieux à cet album irrévérencieux.

Jugez plutôt : des communicants friands de « franglish » peinent à se faire comprendre de leurs collègues ; un patron assène à son employé que si les machines ne l’ont pas encore remplacé, c’est uniquement à la faveur des flagorneries qu’il lui dispense ; la réponse au harcèlement sexuel consisterait à… être un homme ; le télétravail se résume à regarder la télévision grossièrement avachi dans un canapé… La détresse, le suicide, les stagiaires, la délation, la paresse, les violations d’intimité, le sexisme se voient tour à tour déclinés dans des dessins d’une page, dépourvus de couleurs et – le plus souvent – d’expressions faciales. Et s’il faut bien reconnaître une qualité à Yann Rambaud, c’est son sens… du non-sens.

D’un monde qui se prend trop souvent au sérieux, il tire des instantanés volontiers absurdes, matérialisés par l’incommunicabilité ou, d’un grotesque accentué, des cowboys, des canards ou des pigeons. Dans Les Gens du bureau, les retournements symboliques sont légion : on va au bureau pour se reposer, on démissionne quelqu’un qui veut se licencier, on se réunit pour regarder les photos compromettantes de ses collègues… Faire mouche en un dessin et quelques bulles n’est jamais chose aisée. Yann Rambaud y parvient toutefois avec succès, l’économie de moyens étant habilement compensée par l’inventivité. C’est ainsi que l’auteur portraiture un ersatz d’Adolf Hitler comme terrorisé par les souffrances psychologiques du monde de l’entreprise, qu’il confondra une immolation par le feu avec une performance artistique ou qu’il fera dire à un handicapé que son infirmité ne l’empêchera certainement pas de tripoter ses collègues féminines… Point de délicatesse ici, mais plutôt des sujets de société desquels on force le trait avec une certaine gourmandise.

Les Gens du bureau, Yann Rambaud
Vraoum!/Éditions Lapin, janvier 2022, 112 pages

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« Blade Runner 2029 » : s’émanciper

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Dix années après les événements du film Blade Runner, Michael Green, Mike Johnson et Andres Guinaldo explorent plus avant l’univers façonné par Philip K. Dick, en prenant appui sur « Ash », une Blade Runner enquêtant sur une série de meurtres liée à des réplicants.

Si le médium n’est plus le même, Los Angeles demeure rétro-futuriste, pluvieuse, sombre et en déliquescence. Les androïdes réplicants, sortes d’esclaves modernes, aspirent toujours à s’affranchir de leur condition, c’est-à-dire de la mainmise des hommes sur leur destinée. Avec Blade Runner 2029, Mike Johnson et Andres Guinaldo, sous la supervision du scénariste Michael Green, ne révolutionnent pas ce qui a fait l’étoffe – et le succès – des adaptations passées de Philip K. Dick.

Les « gueules d’humain », traqués par les Blade Runners, sont interdites sur terre, ce qui n’empêche pas les privilégiés de s’en porter acquéreurs. La loi de l’offre et de la demande opérant comme sur n’importe quel marché économique, le prix de ces machines anthropomorphes s’envole. Il y a là une première critique adressée par Mike Johnson aux 1% : les choses vous possèdent plus que vous ne les possédez. Cette dimension apparaît d’autant plus clairement dans le récit que les réplicants au service du gratin de L.A. se rebellent conformément aux injonctions émancipatrices de Yotun.

Ce dernier continue de mettre en circulation de nouveaux réplicants, tout en leur promettant une vie meilleure libérée de tout carcan. Mais comme souvent, une dystopie semble en chasser une autre : la métropole balayée par les pluies acides et reléguant les réplicants clandestins aux basses besognes est appelée à faire place à une ville insurgée où l’affranchissement passe par l’apocalypse (climatique, pour bien être dans l’air du temps). Sombre à l’instar de ses prédécesseurs, Blade Runner 2029 renvoie dos à dos le déterminisme injuste et l’existentialisme criminel.

« Ash » navigue précisément entre ces deux mondes. L’héroïne de Mike Johnson et Andres Guinaldo est porteuse de nombreuses contradictions. Elle chasse certains réplicants, mais en sauve d’autres. Elle appartient aux forces de l’ordre, mais semble mue par une justice personnelle. En se voyant confier une enquête sur deux assassinats liés aux androïdes, elle s’inscrit définitivement en trait d’union entre deux mondes aussi parents que rivaux. Leur exploration et leur confrontation prennent forme avec à-propos, dans un univers codifié mais réussi, dont on attend désormais les futures résonances.

Blade Runner 2029, Michael Green, Mike Johnson et Andres Guinaldo
Delcourt, janvier 2022, 112 pages

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3.5

« Mezkal » : cartels, car Elle…

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Mezkal voit le jour aux éditions Soleil. Le scénariste Kevan Stevens et le dessinateur-coloriste Jef s’associent dans un récit pop et décomplexé, prenant pour cadre le microcosme des cartels mexicains de la drogue.

Les lecteurs du diptyque Gun Crazy sont en territoire connu : Jef réinjecte dans Mezkal des graphismes pop et des couleurs chaudes déjà aperçues précédemment. Les points de jonction sont d’ailleurs plus nombreux, puisque les accès de violence et la dimension tarantinesque de Gun Crazy se retrouvent en abondance dans l’album qu’il conçoit avec le scénariste Kevan Stevens. Même le white trash d’un Superwhiteman se voit prolongé par des hordes de motards rendant hommage à Donald Trump dans leur dernier souffle… Mais la choralité n’est cependant pas la règle dans Mezkal, puisqu’on s’y intéresse surtout au personnage de Vananka Darmont, un loser coenien quittant les États-Unis après la mort de sa mère, intoxiquée aux médicaments et à l’alcool – son père ne donnant quant à lui signe de vie qu’à travers des cartes d’anniversaire.

« Je me sens comme une ombre, un courant d’air qui ne ferait que traverser son époque. » Vananka n’est pas tout à fait le personnage le plus joyeux et accompli qui soit. En qualité de narrateur, il confesse n’avoir plus ri depuis l’âge de quatre ans. Au début du récit, on l’aperçoit essentiellement aux prises avec les cafards, chose qui évoluera à peine puisque d’autres charognards viendront ensuite remplacer ces insectes. « Mes vieux m’avaient bien pourri mon enfance. Ils réussissaient le doublé en me laissant un sacré paquet d’emmerdes et 31 000 dollars d’impayés. » Pour Vananka, l’exil est la seule solution de repli. Il n’a plus rien à attendre d’une existence qu’il a depuis longtemps laissée en jachère. « Le rêve américain, on m’a proposé de m’le mettre dans le cul. J’ai accepté. » Il prend alors la route pour le Mexique et Ciudad Juarez, où l’on dénombre pas moins de douze homicides par jour et quelque 500 femmes portées disparues.

Là-bas, il se reconstruit, sans toutefois pleinement s’épanouir. Il rencontre Leila, dont il tombe éperdument amoureux. Elle est sculpturale, attentive à lui, et aspire à devenir chanteuse. Vananka reprend peu à peu goût à la vie. Que demander de plus, en effet, quand on a déjà « un pétard bien tassé, une guitare, un paysage grandiose et la perspective d’une séance de baise » ? C’est Felipe, le cousin de Leila, qui va répondre à cette question biaisée. Criminel en cheville avec les cartels de la drogue, il recrute notre antihéros pour passer de la marchandise à bord d’un vieux camion. C’est ici que le côté déjanté de Mezkal va se voir accentué : les fusillades et assassinats pullulent, des clans rivaux se font face, les rednecks se signalent et une corruption endémique transparaît, notamment à travers les prêts de matériel généreusement consentis par les copains policiers de la pègre. Partant, les figures et clins d’œil s’amoncellent : un agent de la DEA déguisé en clown, un biker accoutré comme Jason Voorhees, des capos à la Tony Montana, un vendeur de climatiseurs sacrifié en raison de la piètre qualité des produits qu’il vend, etc.

Rythmé, aéré et graphiquement impeccable, Mezkal recycle certes des motifs, situations et rebondissements déjà maintes fois aperçus par le passé, mais il en tire toutefois un équilibre subtil parfaitement fonctionnel. Il y a quelque chose de jouissif à suivre les mésaventures de Vananka Darmont et à le voir évoluer parmi ce que la société a de pire à proposer. Si les plus chagrins regretteront certainement un manque de surprises, la dimension pop totalement décomplexée, déjà à l’œuvre dans le précité Gun Crazy, suffit à transporter le lecteur.

Mezkal, Kevan Stevens et Jef
Soleil, janvier 2022, 188 pages

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« Le Racisme en images » : comment les représentations se lestent d’idéologie

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L’historien Pascal Blanchard et l’anthropologue Gilles Boëtsch publient Le Racisme en images aux éditions de La Martinière. Des caricatures aux affiches politiques en passant par les films, peintures ou publicités, ils énoncent toutes ces fois où les stéréotypes, physiques ou culturels, ont infusé à travers des représentations abondamment diffusées.

Dans Corps noirs et médecins blancs, récemment publié aux éditions La Découverte, l’historienne Delphine Peiretti-Courtis revenait abondamment sur les caractéristiques ethniques, culturelles et physiques que les spécialistes occidentaux attribuaient volontiers aux peuples africains. Renvoyés sans autre forme de procès à l’infériorité, l’animalité ou la sexualité, ces derniers voyaient aussi se porter sur eux toutes sortes de jugements sur leur peau, leurs fesses, leur odeur ou leur capacité à se montrer travailleurs et disciplinés. Presque dans le même temps, le même éditeur invitait Livio Boni et Sophie Mendelsohn, tous deux psychanalystes, à puiser aux interstices entre la psychologie et l’aventure coloniale de quoi expliquer la persistance du racisme. Enfin, dans la première partie de son histoire globale de l’esclavage (paru chez Folio/Gallimard), Olivier Grenouilleau reprécisait quant à lui que l’argument du progrès civilisationnel a longtemps présidé, à bon compte, à la défense d’une institution injuste, cruelle et dégradante. Le Racisme en images leur emboîte le pas, comme il le fait pour Howard Zinn, Ta-Nehisi Coates ou Chester Himes. À chaque fois, à l’aide d’images symptomatiques d’une idéologie, d’un événement historique et/ou d’une époque, Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch démontrent comment les prénotions ethniques et culturelles se sont inscrites au cœur des représentations, et par extension des esprits. Il ne faut pas aller bien loin pour comprendre que ces images racialement connotées se projettent partout : pages 26-27, Rachid Benzine effeuille l’affiche d’Ali-Baba et les 40 voleurs ; page 29, les auteurs incorporent à leurs ressources photographiques une affiche de propagande du Front national présentant une femme portant la burqa à l’avant-plan d’une France aux couleurs de l’Algérie transpercée de minarets. Pis, d’une époque à l’autre, on n’a jamais cessé de caractériser l’Arabe en misogyne (voire en violeur), en vaurien ou encore en communiste.

Le Racisme en images est une somme historique et patrimoniale très appréciable. Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch recontextualisent brièvement, mais toujours avec clarté, le terreau sur lequel s’est développée une imagerie biaisant nos perceptions de l’altérité. Car c’est toujours l’autre qui est visé : l’indigène, l’esclave, le colonisé, le Juif, la femme exotique… Et les images se répondent de la même manière que les idéologies. Dès lors que la traite négrière est organisée, la propagande se met en branle : la chromolithographie Le Bon Serviteur livre une vision apaisée de l’esclavage, tout comme Martha la bonne Négresse. Mais la violence décriée par les abolitionnistes trouve elle aussi un écho, dans des représentations telles que The Lash, carte illustrée éditée en pleine guerre de Sécession, ou Les Esclaves au Brésil, gravure d’Horace Castelli dénonçant les « supplices épouvantables » infligés par les maîtres. Les lecteurs du #J’accuse… ! de Jean Dytar ne seront pas surpris de retrouver, à l’endroit des Juifs, une caricature d’Émile Courtet offerte aux lecteurs du journal antisémite La Libre Parole : le nez crochu, le crame déformé et les allusions au vol y personnifient la judéité. Dans L’Assiette au beurre, d’Henri Gustave Jossot, c’est la mission civilisatrice de la colonisation qui est remise en question par le meurtre d’enfants indigènes, laquelle avait auparavant fait l’objet d’images zélées, ayant trait à l’alphabétisation des Congolais ou à une France vichyste prétendument unifiée dans sa diversité. Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch ne manquent jamais de le rappeler : l’image est un puissant vecteur d’idéologie, un outil de propagande servant à former ou consolider l’opinion. En ce sens, dans ses motifs et mises en scène, elle s’avère toujours hautement signifiée, à l’instar de l’huile sur toile Petit maître que j’aime, symbole de l’appropriation du corps des femmes noires par leurs maîtres blancs (la sexualité interraciale n’étant alors envisagée que dans ce sens).

Le Racisme en images ne fait évidemment pas l’économie de ces illustrations passées à la postérité : le poing levé de Tommie Smith et John Carlos lors des Jeux olympiques de Mexico, alors que les États-Unis sont en pleine lutte pour les droits civiques ; la photographie d’Adolf Hitler aux côtés du Discobole Palombara, prise par Heinrich Hoffmann, instaurant une parenté – et une continuité – entre la Grèce antique et l’Allemagne nazie ; la publicité de Kellogg’s pour ses Corn Flakes présentant un Amérindien cramponné à un symbole culinaire de la société moderne américaine ; le cliché de Jean Texier et Claude Angeli présentant en 1961 un pont parisien recouvert de l’inscription « Ici on noie les Algériens »… Toutes ces images sont étroitement chevillées à l’Histoire. Elles témoignent d’une ligne de fracture, de dérives politiques, de la manière dont un ordre, nouveau ou non, s’institue ou se consolide… En filigrane, Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch se questionnent sur l’héritage Banania, et sur ces moments où humour et racisme/rejet s’enchevêtrent. Car aujourd’hui encore, la stéréotypisation des comportements a souvent cours dans les représentations : l’Arabe est un truand, le Noir un comique, l’Asiatique un individu effacé, les femmes des héroïnes exotisées. De quoi densifier une réflexion utile sur l’image, la propagande, l’opinion publique et les idées préconçues.

Le Racisme en images, Pascal Blanchard et Gilles Boëtsch
Éditions de La Martinière, octobre 2021, 240 pages

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Le diable au cœur  : Les Visiteurs du soir

Si le 7e art n’a cessé de produire des œuvres atemporelles et furieusement politiques, il convient de se replonger incessamment sous peu dans le (trop) sous-estimé chef-d’œuvre de Marcel Carné et Jacques Prévert, sobrement intitulé Les Visiteurs du soir.

L’ovni cinématographique du réalisme poétique

Évoquer Les Visiteurs du soir suscite la sensation étrange d’effectuer une sorte d’acte de réhabilitation critique. Le film semble, en effet, appartenir à la catégorie des ovnis cinématographiques, auquel le 7e art a donné le jour, qui jouissent d’une réputation légendaire tout en restant, bien souvent, inconnus du grand public. Heureusement pour nous : il est toujours temps de remédier aux injustices. Car, derrière ce titre énigmatique, en forme de petit poème en prose, se cache un duo iconique, auquel le cinéma français doit beaucoup. Ce dernier n’est autre que le tandem formé par le réalisateur Marcel Carné et Jacques Prévert. Les Visiteurs du soir constitue, en effet, la cinquième collaboration artistique entre les deux célèbres complices.

Après une incursion première réussie dans un XIXe (faussement) puritain dans Drôle de drame (1937), ou encore, l’évocation de dockers en mal d’amour, dans Quai des Brumes (1938), Carné et Prévert font un choix artistique radical. En ce début des années 40 – nous sommes alors en 1942 – le duo effectue un virage à 360 degrés en décidant de situer leur prochain film au XVe. La petite histoire veut que Carné ait choisi cette période dans le but de contourner la censure du Régime de Vichy. Le cinéaste aurait suggéré à Prévert d’écrire un scénario qui s’inspirerait du style visuel des Très Riches Heures du Duc de Berry, un célèbre livres d’enluminures datant du XIVe.

Il est clair, au vu de la filmographie respective duo Carné-Prévert, que Les Visiteurs du soir est une œuvre atypique. Bien que l’intrigue soit située au Moyen-âge, on est à mille lieues des films de chevalerie classique. Fidèle aux thématiques de prédilection du réalisme poétique, dont il est l’un des fers de lance, Prévert nous parle d’amour fou, de trahison et de mort, en passant par les sempiternels triangles amoureux, avec les inévitables malheurs qu’ils génèrent. À ceci près qu’il subsiste une nuance de taille. Contrairement aux œuvres qui précèdent et suivront, à l’image des Enfants du paradis (1945), le rythme, le genre ainsi que l’histoire font des Visiteurs du soir une œuvre cinématographique décidément à part.

Une œuvre politique et atemporelle

Toute commence en l’an 1485. Dans un château reculé, le baron Hugues (Fernand Ledoux) doit marier sa fille Anne (Marie Déa) au chevalier Renaud (Marcel Herrand). Or, les évènements de la cours sont soudainement mis à mal lorsque débarquent les mystérieux Gilles (Alain Cuny) et Dominique (Arletty), un faux couple de ménestrels, au service du diable (Jules Berry). Ce rapide synopsis n’offre, a priori, rien de plus qu’une énième variante autour de l’amour fou. Pourtant, l’intrigue se distingue, très vite, par son rythme, volontiers lent et dilaté. En recréant un XVe fantasmé, le film est davantage orienté du côté du politique que de la simple reconstitution historique. En privilégiant l’épure et le dialogue, au détriment de l’action tous azimut, Les Visiteurs du soir parvient, sans peine, à s’ériger en chef-d’œuvre atemporel et politique

Avec Les Visiteurs du soir, Carné et Prévert inscrivent le genre fantastique au cœur de la narration. Si les effets spéciaux peuvent, parfois, faire sourire, ils n’en constituent pas moins une prouesse technique. À cela s’ajoute le fait que l’œuvre anticipe presque, malgré elle, tout un courant informel du cinéma, à travers la nature des protagonistes qu’elle invoque. Citons sans plus attendre le personnage du diable, magnifiquement incarné par l’immense Jules Berry. L’intrigue du film rappelle, de façon inversée, celle des Ailes du désir (1987). Cette fois-ci, l’ange, qui tombe amoureux d’une mortelle, est un démon à la beauté du diable, véritable faucheuse qui suscite l’amour en semant la mort. Les Visiteurs du soir fait écho à de nombreuses œuvres cinématographiques basées sur un postulat faustien. On pense, par exemple, à L’Associé du diable (1997) où un jeune avocat se met au service d’un patron peu scrupuleux, campé par le diabolique Al Pacino, ou encore à Angel Heart (1987) où Robert de Niro interprétait le nouveau Satan des temps modernes.

Carné et Prévert ne se contentent pas uniquement de proposer une nouvelle relecture de la célèbre pièce de Goethe. Ils vont plus loin en soumettant leurs personnages à un dilemme machiavéliquement cornélien. Le film interroge, en somme, la frontière poreuse entre l’amour et la fascination, le charme diabolique et l’innocente sincérité. Qui aime réellement qui ? Si les apparences sont trompeuses, l’amour peut-il triompher de tout, même du diable en personne ? Pour Prévert, la réponse ne se fait pas attendre. Bien que le film puisse paraître long, la beauté féerique des images embarquent, petit à petit, le public dans un monde surréel où tout est possible et envisageable. Carné et Prévert réussissent à proposer un univers visuel radicalement neuf où la célébration de l’amour revendique une théâtralité assumée. Pour autant, la grandiloquence du jeu et le lyrisme des dialogues n’épuisent en rien le message politique porté par le film.

Un fable humaniste et antimilitariste

Les Visiteurs du soir est une œuvre plus politique qu’il n’y paraît. Carné et Prévert nous offrent un plaidoyer pouir l’amour sous toutes ses formes, et ce, qu’il soit le fait d’un démon ou d’un ange. Aussi, le film rappelle que même les « monstres » possèdent un cœur. Cette dimension philosophique est tout sauf naïve. Elle est, au contraire, insérée au cœur d’une œuvre qui se lit avant tout comme une fable humaniste. Situer le film au Moyen Âge permet au cinéaste de faire passer un certain nombre de messages codés à ses contemporains. Le récit atemporel se transforme donc rapidement en chronique du temps présent. Chacun des protagonistes possède un fonction métaphorique. Le diable peut être perçu comme un double à peine esquissé d’Hitler, tandis que Gilles et Dominique incarnent les émissaires de l’armée allemande. Usant de leur charme, ces derniers tentent de violer l’innocence de la France, peinte sous les traits de la valeureuse Anne.

Or, dans cette configuration où le poétique et le politique semblent être inextricablement liés, une lueur d’espoir apparaît, changeant le diable en être grotesque. À travers un récit, à première vue, classique, reposant sur un triangle amoureux – une femme aime un homme alors qu’elle est promise à un autre – le duo phare du réalisme poétique compose un manifeste antimilitariste. Il convient de rappeler que Les Visiteurs du soir sort sur les écrans en décembre 1942. La date mérite d’être soulignée. Elle précède, en effet, de peu, la fin de la Bataille de Stalingrad, qui avait débuté le 17 juillet 1942, puisque la reddition des troupes allemandes intervient dès la mi-janvier 1943, soit un mois après la sortie du film. L’espoir patriotique qui baigne Les Visiteurs du soir doit donc beaucoup au contexte historique de l’époque. Car, avec sanglant revers subit par la Wehrmacht, la (possible) victoire des Alliés redevenait (potentiellement) un futur envisageable.

Sans prédire une sortie du conflit, Marcel Carné et Jacques Prévert ont, cependant, fait le choix politique d’offrir un film qui ne cède ni aux sirènes de l’idéalisme ni à celles du désespoir. Dans ses conditions, il faut voir Les Visiteurs du soir comme une variation cinématographique du célèbre tableau de Delacroix « La Liberté guidant le peuple » qui réaffirme, haut et fort, en pleine d’Occupation, que la France est un pays libre, en dépit des chaînes qui peuvent l’entraver.

Bande annonceLes Visiteurs du soir

Fiche TechniqueLes Visiteurs du soir

Réalisation : Marcel Carné

Scénario et dialogues : Jacques Prévert et Pierre Laroche

Société de production : Productions André Paulvé (France)

Sociétés de distribution : Discina (France), Scalera FilmNote (Italie), Mission Distribution (distributeur pour la ressortie en France en 2012).

Genre : Conte médiéval fantastique

Durée : 2h

Sortie : 5 décembre 1942

Pays : France

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Umberto D. (1952) de Vittorio De Sica : la solitude du pauvre

Chef-d’œuvre du cinéma néoréaliste italien, Umberto D. était aussi le film préféré de son metteur en scène. Portrait particulièrement dramatique d’un vieillard dépossédé de tout, le film est le fruit d’une symbiose artistique, celle de la préoccupation sociale du théoricien Cesare Zavattini et de la fantaisie douce-amère de Vittorio De Sica, les deux hommes collaborant pour la sixième fois ensemble. Comme souvent, l’édition proposée par Carlotta est d’excellente facture, entre copie restaurée en HD et suppléments passionnants. De quoi profiter pleinement d’un moment précieux de cinéma. 

Parmi les célèbres associations formées par un cinéaste et un scénariste, le duo Vittorio De Sica-Cesare Zavattini fut une des plus riches, puisqu’ils créèrent ensemble une vingtaine de longs-métrages, parmi lesquels plusieurs grands classiques du septième art. Leur rencontre date de 1935. A cette époque, De Sica est déjà un comédien de renom tant au théâtre (auquel il restera longtemps fidèle) qu’au cinéma, où il doit sa célébrité à Almirante (à l’ère muette), Mattoli et surtout Camerini. Quant à Zavattini, qui entama une carrière de scénariste en 1936, il est aujourd’hui considéré comme le père fondateur, l’inspirateur du néoréalisme italien, dont il théorisera les célèbres treize principes en 1952, ce qui constituera de fait le manifeste du genre. Sa théorie du cheminement, qui consiste à transformer les événements quotidiens en une histoire, en mettant la caméra au service d’un enregistrement du réel, se retrouve dès son premier scénario, écrit en 1935, pour Je donnerai un million (Darò un milione) de Mario Camerini. Il poursuivra ses efforts dans les scripts qu’il signera pour plusieurs films sortis durant la guerre, s’imposant comme un véritable auteur et théoricien gardant la mainmise totale sur le sujet de l’œuvre.

En 1944, De Sica et Zavattini collaborent pour la première fois ensemble sur Les enfants nous regardent (I bambini ci guardano). Il s’agit du cinquième film de De Sica, qui réalise au contact de Zavattini son entrée dans le cinéma néoréaliste (pour la petite histoire, un jeune comédien lui aussi promis à un bel avenir y trouve son deuxième rôle au cinéma : Marcello Mastroianni). Ce film est également le premier dans lequel De Sica ne joue pas lui-même, une décision cohérente par rapport au souci de véracité du néoréalisme, alors que De Sica est à cette époque une « star » dans son pays. Les deux hommes ne se quitteront presque plus, Zavattini signant ou co-signant la grande majorité des longs-métrages de De Sica au cours des deux décennies suivantes, jusqu’à Una breve vacanza, en 1973. Il faut d’ailleurs souligner que trois des quatre Oscars qu’obtint De Sica lui furent remis pour des œuvres (co)écrites par Zavattini.

Même si le génie combiné des deux artistes produisit plus tard encore de (très) belles réussites (La ciociara, Hier, aujourd’hui et demain…), il est généralement admis que la série de cinq œuvres néoréalistes réalisées entre 1943 et 1952 sont entrées au panthéon du septième art. Après Les enfants nous regardent, Sciuscià (1946), Miracle à Milan (1951) et, surtout, Le Voleur de bicyclette (1948), toutes des œuvres extraordinaires, rencontrèrent un succès critique et commercial très important. Umberto D., tourné en 1952, acheva cette série et fut considéré par De Sica comme son film préféré – il le dédia d’ailleurs à son père prénommé Umberto.

Si ses films précédents ne sont pas dénués d’une fantaisie et d’une légèreté emblématiques du « style De Sica », et cela malgré des sujets toujours dramatiques dans le cadre d’une Italie au lendemain du second conflit mondial, Umberto D. est assurément l’œuvre la plus désespérée du lot. Suivant à la lettre les préceptes de Zavattini, la caméra enregistre le quotidien d’Umberto, un vieillard dont la maigre retraite de fonctionnaire ne permet pas de nouer les deux bouts. Le film s’ouvre d’ailleurs sur sa participation à une manifestation de retraités qui crient leur désespoir… avant d’être dispersés par la police sans ménagement. Le parcours d’Umberto n’est constitué que de vexations, insensibilité et d’hostilité face à sa situation. Sa logeuse peu scrupuleuse (elle n’hésite pas, en son absence, à louer son appartement à des couples adultères) veut le mettre à la porte dès que possible, ses anciens collègues restent sourds à sa détresse, et même les pauvres hères qui partagent un sort semblable au sien se réfugient bien vite dans leur égoïsme. Le spectateur est ainsi le témoin d’une survie au quotidien, conditionnée par la débrouillardise et les combines d’un individu qui ne baisse pas les bras : il vend toutes ses possessions pour tenter de réunir la somme nécessaire au paiement de son loyer, il se rend à la soupe populaire, prétexte une maladie pour se faire hospitaliser, etc. Confronté à l’ultime recours de la mendicité, il se rebiffe et refuse de brader l’amour-propre qui lui reste, au cours d’une merveilleuse scène burlesque inspirée par Chaplin.

Umberto D. est une représentation sans fard de la société italienne d’après-guerre, traumatisée, fracturée socialement, repliée sur elle-même. Comme le soulignent les deux intervenants des suppléments de cette édition (cf. infra), le caractère tragique du film est apporté par l’âge du héros. Contrairement aux protagonistes des autres œuvres néoréalistes du duo De Sica-Zavattini, des enfants ou des adultes, l’avenir d’Umberto semble bien noir. Que peut bien espérer en effet cet homme en proie à la misère sociale, sans famille, affaibli physiquement, qui ne travaille plus et que personne ne semble vouloir aider ? Les deux seuls rayons de soleil dans sa vie sont la petite bonne qui vit et travaille dans son immeuble, mais qui affronte ses propres problèmes (elle est enceinte, ce qui entraînera un jour ou l’autre son licenciement, et ignore l’identité du père de l’enfant), et surtout son chien Flike. La présence de ce dernier personnage, central dans le film, est du De Sica pur jus. C’est Flike qui, par sa seule existence, donne à son maître l’envie de continuer à se battre – et l’empêche par deux fois de commettre l’irréparable. Le sort de ces deux êtres est intimement lié, comme le prouve la traumatisante séquence de la fourrière où un Umberto désemparé tente de retrouver son chien avant qu’il ne soit gazé comme les autres malheureux. Tous les amoureux des animaux reconnaîtront à quel point ce lien vital entre l’homme et son compagnon sonne juste.

Dans cette œuvre en tout point admirable, le caractère désespéré est toutefois (légèrement) désamorcé par petites touches burlesques ou fantaisistes, à l’instar de cette conclusion, irréaliste mais magnifique, elle aussi inspirée par Charlot. Umberto D. est un sommet du cinéma néoréaliste (enregistrement du quotidien, comédiens non professionnels, absence d’artifices visuels et narratifs, message socio-politique), mais aussi et surtout un sommet du cinéma tout court. Hier comme aujourd’hui, il nous touche en plein cœur : c’est cela, la magie de De Sica.

Synopsis : Dans les années 1950, à Rome, un modeste fonctionnaire à la retraite, Umberto Domenico Ferrari, dispose d’une pension insuffisante pour vivre. Habitant avec son chien Flike chez une logeuse intransigeante, il s’ingénie à trouver les fonds nécessaires au paiement de son loyer et se démunit petit à petit de tout ce qui lui tient à cœur. Malgré ses efforts, il ne parvient pas à rembourser ses dettes. 

SUPPLÉMENTS

Outre un master restauré haute définition qui rend justice à ce grand film, Carlotta propose aux cinéphiles une heure de suppléments vidéo en tout point remarquables. Nous avons d’abord droit à un entretien d’une demi-heure avec Jean A. Gili, un des grands spécialistes du cinéma italien en France, et membre éminent de la rédaction du magazine Positif. Comme de coutume, le spécialiste retrace d’abord le parcours de Vittorio De Sica, grande star populaire en tant qu’acteur dans les années 30, avant qu’il ne passe à la réalisation. Il précise la place importante qu’il occupe aujourd’hui dans le cinéma mondial, notamment aux États-Unis où il est sans doute le cinéaste italien le plus célèbre, adulé en particulier par Martin Scorsese. Il détaille ensuite plusieurs clés de lecture du film, de l’importance du chien à l’extrême détresse d’un individu sans espoir, en passant par la dédicace au père du cinéaste (Gili nous précise que celui-ci ne connut pas un destin analogue au héros du film), l’influence de Chaplin, le message social de l’œuvre dans laquelle on constate le mépris et l’indifférence des gens ainsi que la cruauté du monde (il souligne que la référence explicite au gazage des chiens errants était particulièrement morbide au lendemain de la Seconde Guerre mondiale…). Gili partage également quelques anecdotes au sujet des comédiens non-professionnels, dont Carlo Battisti qui était un professeur dans la vie civile et qui raconta sa seule expérience cinématographique dans un livre publié ultérieurement. Battisti y révéla notamment qu’il y a deux chiens dans le film, le premier ne s’entendant pas bien avec le comédien amateur. De Sica était très exigeant dans le choix des acteurs, qu’il voulait authentiques. Il refusa d’ailleurs la proposition de la production d’engager un comédien américain, un choix certes possible techniquement vu les habitudes de postsynchronisation en Italie à l’époque, mais qui ne répondait évidemment pas à la démarche du metteur en scène. Enfin, Gili précise que le ton désespéré du film attira les foudres du monde politique italien, notamment de Giulio Andreotti, à l’époque directeur de l’Office central pour le cinéma et « censeur » officiel du gouvernement, qui fustigea De Sica dans un courrier public. Selon Gili, Andreotti fit d’ailleurs pression sur le festival de Cannes où le film était pressenti pour un nouveau sacre (après le Grand prix obtenu par le cinéaste pour Miracle à Milan, l’année précédente). C’est un autre film italien qui l’emporta, Deux sous d’espoir de Renato Castellani (ex-aequo avec l’Othello de Welles), autre film social… mais dont la tonalité est nettement plus lumineuse.

Après cette entretien fort intéressant et accessible, l’excellent Jean-Baptiste Thoret, réalisateur et historien du cinéma, se lance dans une analyse plus didactique mais d’une formidable pertinence, via un commentaire en voix off illustré par de multiples séquences marquantes du film. La finesse des analyses de Thoret n’est plus à démontrer, et celle-ci nous a paru une des plus réussies qu’il nous ait été donné d’entendre. Comme l’indique le titre de ce supplément (« Seuls au monde »), le grand thème qui est mis en évidence est bien sûr la solitude des pauvres. D’abord en tant que groupe (illustré dès la première séquence), ensuite celle d’Umberto, un pauvre parmi d’autres. Thoret défend également, de manière très convaincante, l’idée qu’Umberto D. n’est pas guère un film à thèse, la tentation d’une lecture marxiste étant annihilée par l’absence totale de solidarité entre démunis. Ce que De Sica dépeint avant tout, c’est donc une société détruite par la guerre et en proie à l’individualisme crasse. Tous les autres sujets abordés par Thoret sont à l’avenant : images à l’appui, le spécialiste partage son interprétation, et c’est absolument passionnant. Du très bon boulot de la part de l’éditeur, les suppléments venant enrichir une œuvre indispensable à tous les amoureux de cinéma.

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

  • Entretien avec Jean A. Gili (29 min)
  • « Seuls au monde », une analyse de Jean-Baptiste Thoret (25 min)
  • Bande-annonce originale

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

4.5

Macbeth, de Joel Coen : « La sécurité est la plus grande ennemie des mortels. » (W. Shakespeare)

Pour sa première mise en scène en solo (mais sa compagne Frances McDormand est de l’aventure), Joel Coen a fait un choix étonnant en s’attaquant au classique intemporel de William Shakespeare. Fidèle à la lettre à la source sublime tout en adoptant un formalisme pour le moins radical (image en noir et blanc, théâtralisation assumée, épure moderne) et en opérant des choix de casting audacieux (plusieurs comédiens américains, dont Denzel Washington dans le rôle-titre). Si l’œuvre remporte globalement son pari, c’est surtout par ses qualités visuelles donnant lieu à quelques séquences mémorables. Le génie de Joel Coen sort en revanche perdant de la confrontation avec celui de Shakespeare. Le film semble ainsi à la fois respectueux du texte et corseté par lui. 

Trois ans après avoir réalisé avec son frère Ethan l’excellent anthology western La Ballade de Buster Scruggs pour le compte de la plateforme Netflix, Joel Coen se lance en solo, profitant d’un éloignement (qu’on espère temporaire) de son frère qui souhaite se consacrer au théâtre, après avoir mis en scène près de vingt longs-métrages ensemble depuis le milieu des années 80. Le cinéaste a heureusement eu le bon goût d’en profiter pour s’attaquer à un projet très éloigné des canons du cinéma des « Coen brothers », dont le célèbre humour noir et l’hybridité stylistique sont absents de ce film. Il s’agit néanmoins d’un pari risqué, les amateurs du duo fraternel risquant d’être déstabilisés par cette expérience fort différente.

Voici donc une nouvelle adaptation du Macbeth de William Shakespeare, six ans après celle de l’Australien Justin Kurzel avec Michael Fassbender et Marion Cotillard dans le rôle du couple meurtrier. Par rapport à ce film, moderne et flamboyant, Joel Coen a choisi une approche esthétique radicalement différente, confiée au talentueux chef opérateur français Bruno Delbonnel, qui collabora avec les frères Coen sur Inside Llewyn Davis (2013), et au directeur artistique Stefan Dechant. Tourné en noir et blanc et au format académique 1,37:1, le film impressionne par un décor totalement épuré, à cheval entre un dispositif théâtral – tout a été filmé en studio – et une identité visuelle très moderne, notamment via l’architecture géométrique réduite à sa plus simple expression. Joel Coen exploite pleinement ce parti pris par des angles, des mouvements d’appareil et des effets élégants et surprenants, renforçant la modernité de l’adaptation tout en demeurant dans une simplicité et une artificialité qui revendiquent l’héritage du théâtre – et donc de la source shakespearienne. A ce titre, il faut souligner les apparitions marquantes du trio de sorcières incarné par la seule Kathryn Hunter, une comédienne de théâtre connue pour ses prestations physiques étonnantes.

Côté distribution, le metteur en scène américain, réputé dans ce domaine (on ne compte plus les performances marquantes dans les films réalisés avec son frère, sans parler des nombreux acteurs qu’ils ont révélés), a voulu réitérer le choix de l’hybridité. Hélas, le résultat n’a pas suscité en nous le même enthousiasme. Si les puristes ne manqueront pas de fustiger le choix de comédiens américains pour réciter les vers du Barde, auquel on peut ajouter la concession politiquement correcte consistant à faire incarner Macbeth pour un acteur noir (on ne compte plus les recyclages du patrimoine classique par le prisme de la multiculturalité, ces dernières années), c’est finalement le manque d’alchimie qui suscite le plus de réserves. Ainsi, ce n’est pas tant la prestation très solide de Denzel Washington qui gêne, que le choix de le faire incarner un Macbeth minéral, atone et au tragique résigné. Si le Macbeth de Justin Kurzel n’était en rien parfait, la version du héros proposée par Michael Fassbender était cependant bien plus marquante que celle de Washington, dont le personnage s’efface derrière celui de son épouse. Dans le rôle de cette dernière, Frances McDormand (qui joue ici pour la septième fois sous la direction de son époux) nous a hélas laissé une impression analogue, son machiavélisme manquant cruellement de venin. Pour couronner le tout, les deux comédiens forment un couple auquel on a beaucoup de mal à croire et il ne se passe pas grand-chose entre eux à l’écran.

C’est comme si Washington et McDormand, qui n’ont pourtant plus rien à prouver, se sont sentis emprisonnés par le texte indépassable de Shakespeare, récité ici mot pour mot. Un exercice aussi ardu que très particulier, dans lequel des comédiens plus enclins au naturalisme et/ou à la composition libre ont visiblement du mal à donner la pleine mesure de leur talent. En ce qui concerne McDormand, le comparatif entre son incarnation de Fern, dans Nomadland, début 2021, et cette version oubliable de Lady Macbeth, constitue en soi une démonstration de la gêne ressentie. D’autres comédiens tirent leur épingle du jeu (Harry Melling en Malcolm, et surtout Alex Hassell dans le rôle de Ross), mais leur prestation est hélas quelque peu éclipsée par le duo principal de comédiens, qui occupe évidemment un temps d’écran considérable.

A la réflexion, si l’on salue la volonté de Joel Coen d’avoir exploré d’autres voies que celles empruntées en compagnie de son frère, l’adaptation shakespearienne n’était sans doute pas la meilleure option. Écrasé par le brio de la source, le cinéaste a abandonné ce qui fait le sel de ses scénarios originaux en misant tous ses efforts dans l’identité visuelle – par ailleurs très réussie, on le répète. Écrasés par le brio de la source, les comédiens ne parviennent pas à incarner pleinement leurs personnages. Bref, tout le monde s’incline devant le maître, et on peut le comprendre. Mais cela a un prix. On conseillera donc aux amoureux de Macbeth au cinéma de s’en retourner voir les versions d’Orson Welles (1948) et de Roman Polanski (1971)…

On aurait aimé éviter la conclusion attendue, mais on n’a pas le choix : la magie et la flamboyance des Coen, ce n’est manifestement qu’en duo qu’elles peuvent s’exprimer. Un seul être vous manque…

Synopsis : Un seigneur écossais est convaincu par un trio de sorcières qu’il deviendra le prochain roi d’Écosse. Son ambitieuse épouse le soutient dans ses plans de prise du pouvoir. 

Macbeth : Bande-annonce

Macbeth : Fiche technique

Titre original : The Tragedy of Macbeth
Réalisateur : Joel Coen
Scénario : Joel Coen (d’après la pièce Macbeth de William Shakespeare)
Interprétation : Denzel Washington (Macbeth), Frances McDormand (Lady Macbeth), Brendan Gleeson (le roi Duncan), Harry Melling (Malcolm), Corey Hawkins (Macduff), Bertie Carvel (Banquo), Kathryn Hunter (les sorcières)
Photographie : Bruno Delbonnel
Montage : Lucian Johnston et Reginald Jaynes
Musique : Carter Burwell
Producteurs : Joel Coen, Frances McDormand et Robert Graf
Sociétés de production : A24 et IAC Films
Durée : 105 min.
Genre : Tragédie
Date de sortie : 12 janvier 2022
États-Unis – 2021

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3.5

« Criminels climatiques » : l’énergie fossile et l’écocide

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Journaliste à Mediapart et auteur d’Une histoire populaire du football, Mickaël Correia publie aux éditions La Découverte un essai intitulé Criminels climatiques, au cours duquel il enquête sur les activités de Gazprom, Saudi Aramco et China Energy, les trois multinationales les plus émettrices de CO2 de la planète, respectivement actives dans le gaz, le pétrole et le charbon.

Gazprom s’est fait connaître du grand public à travers plusieurs actions minutieusement soupesées : des partenariats ronflants avec l’UEFA et la FIFA, le sponsoring du FC Zénith en Russie ou de Schalke 04 en Allemagne, du mécénat culturel, des activités caritatives et des figures de proue attirées dans son giron selon le principe des revolving doors, au premier rang desquelles figurent l’ex-chancelier Gerhard Schröder, mais aussi, dans un autre registre et de manière plus confidentielle, le double Ballon d’or Franz Beckenbauer. Société-phare des énergies fossiles, à l’instar de Saudi Aramco et China Energy, le géant russe du gaz, plus que jamais en cheville avec le Kremlin, s’emploie à pérenniser ses parts de marché et à soigner son image en recourant au greenwashing : c’est ainsi que la multinationale qui lorgne l’Arctique communique dans le même temps sur l’hydrogène, pourtant grand consommateur de gaz, dans l’espoir fallacieux de « verdir » la fabrication d’énergie.

Criminels climatiques est une patiente entreprise de déconstruction. Mickaël Correia démontre pas à pas comment les multinationales de l’énergie, et plus spécifiquement Gazprom, Saudi Aramco et China Energy, parfois en partenariat avec d’autres géants du secteur tels que le français Total ou l’italien Eni, s’inscrivent délibérément à rebours des accords de Paris, dans une démarche écocide dissimulée derrière des dehors « rassuristes » (dont le solutionnisme technologique). Gazprom communique sur l’hydrogène, Saudi Aramco sur des moteurs plus économes en carburant, China Energy sur le captage et le stockage du carbone. L’auteur précise d’emblée qu’il ne faut pas y voir une quelconque conscience climatique : il s’agit surtout de détourner l’attention des décideurs, ou de maximiser ses profits. C’est ainsi, par exemple, qu’Aramco entend transformer le gaz carbonique capturé… en polymères, donc en plastique ! China Energy n’est certainement pas la moins cynique de ces multinationales : instrument d’une diplomatie de la dette à la chinoise, elle développe des centrales gigantesques et polluantes, entraînant en sus des surcapacités considérables et des frais de gestion colossaux dans des pays pauvres.

Ce qui ressort de l’enquête, aussi glaçante que passionnante, de Mickaël Correia, c’est un aveuglement qui se double d’impunité. Sourds aux rapports alarmants du GIEC et aux innombrables catastrophes naturelles, les « criminels climatiques » ne visent qu’à trouver de nouveaux gisements, à accroître leurs bénéfices, à distribuer de plantureux dividendes à leurs actionnaires. Pour y parvenir, ils missionnent d’anciens responsables politiques, pratiquent un néo-colonialisme éhonté et s’adonnent volontiers au mélange des genres, le soft power débouchant sur une réaffirmation continue de l’addiction aux hydrocarbures. Qu’importe si ce capitalisme fossile constitue une bombe à retardement ; Mickaël Correia rapporte que les géants du secteur bancaire financent abondamment leurs homologues de l’énergie. Main dans la main, ils contribuent à étioler la biodiversité, à recracher dans l’atmosphère des tonnes de gaz à effet de serre, à exploiter la terre, ses ressources et bien entendu ses indigents (combien de travailleurs morts au nom des hydrocarbures ?). Notons que l’auteur se garde bien d’ériger le nucléaire en solution d’avenir : il souligne au contraire que l’EPR accumule les retards et les dépassements de budget, sans compter qu’on ne sait que faire des énormes quantités de déchets radioactifs produits par cette industrie.

Criminels climatiques, Mickaël Correia
La Découverte, janvier 2022, 192 pages

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4

La vache brûlée… elle ne rit pas !

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À Saint-Elme, la vache brûlée correspond à une légende. L’imprévu, c’est que, lors d’une petite fête nocturne en lien avec cette légende, par accident une vache se met effectivement à brûler. Cet incident ne fait que renforcer une ambiance franchement sombre où plusieurs groupes de personnages défendent des intérêts incompatibles.

On suit d’abord une bande de malfrats qui semblent bien organisés. Apparence trompeuse, car un grain de sable va mettre le feu aux poudres et changer complètement la donne entre les membres de ce groupe. Parmi les survivants, l’un va se retrouver complètement coincé et un autre en fuite et dans un piteux état. Dans le même temps ou à peu près, un flic nommé Franck Sangaré débarque à Saint-Elme. À sa descente de bateau, il est accueilli par madame Dombre, une collègue avec qui il va travailler bien que cela ne l’enchante pas, surtout qu’elle se trimballe toujours avec un animal genre furet (nommé Bruce) dont il garde un mauvais souvenir. Disons que tant qu’elle ne lui fait pas d’ombre, ça peut aller. Ce duo va enquêter à propos de la disparition d’un jeune homme nommé Arno Cavaliéri que Franck Sangaré considère comme un simple fugueur qu’il devrait aisément pouvoir retrouver seul. Nous avons aussi les deux héritiers de l’empire Saint-Elme (son eau de source), dirigé d’une main de fer par leur père, une forte personnalité. Notons au passage le savoureux sous-entendu autour du nom de la ville. Les feux Saint-Elme étant des manifestations physiques surprenantes que les superstitieux ont longtemps considérées comme de la sorcellerie. Conclusion, heureusement, ici nous avons de l’eau pour les éteindre. L’enquête commence et nous mène dans la boîte de nuit locale « Le mirage » où quelques planches nous font sentir l’atmosphère bruyante, colorée et agitée. Un endroit où tout peut se passer.

Les couleurs

Premier point frappant dans ce premier épisode, des couleurs très sombres (et criardes) qui donnent à voir et à imaginer des images cauchemardesques. De toute façon, l’univers décrit ici est très noir, avec des malfrats sans états d’âmes et dont la violence éclate à la première alerte. D’un autre côté, le duo de flics met les pieds dans un univers dominé par la noirceur nocturne.

Un duo au point

Après L’homme gribouillé (2018), le duo constitué de Serge Lehman (scénariste) et Frédérik Peeters (dessin) poursuit sa collaboration (à vrai dire, les rôles n’étant pas spécifiés, on imagine que leur méthode de travail est aussi personnelle que ce qu’elle leur permet de nous proposer ici), avec plein d’envies et d’idées qui crèvent les yeux ici. Si l’usage des couleurs marque par ses choix provocateurs (histoire de faire un pied de nez au réalisme), s’arrêter à cela serait bien réducteur. On remarque en particulier que les auteurs s’attachent à faire sentir une ambiance spéciale en accumulant des détails et des situations qui pourraient être considérés comme des à-côté presque superflus par rapport au scénario proprement dit, mais qui contribuent chacun à établir un ressenti très particulier. Ces détails permettent de donner de la consistance aux personnages par leurs réflexions. De même, l’originalité des situations apporte quelque chose de vraiment personnel et qui rappelle énormément les films noirs de la grande époque hollywoodienne. Nous avons donc un lien évident avec le cinéma dans la façon de penser cet album qui, rassurons-nous, répond à tous les critères d’une (bonne) BD. Ainsi chaque séquence donne l’impression d’une séquence filmée et c’est dû aussi bien aux dialogues qu’aux images. Cela veut dire que l’association Lehman/Peeters fonctionne vraiment bien. Ils parviennent à une sorte d’alchimie due à une excellente compréhension des possibilités du medium BD et évidemment à une réelle connivence.

Pourquoi toutes ces grenouilles ?

J’arrive donc à la conclusion que le choix des couleurs n’est pas un caprice destiné à en mettre plein la vue pour sortir du lot. De toute façon, les auteurs n’ont pas besoin de cela pour éveiller l’intérêt, puisque leur réputation est faite. Ces couleurs pourraient retenir toute l’attention pour masquer par exemple un scénario sans grand intérêt. Il n’en est rien, puisque les couleurs vont par moments jusqu’à produire une sensation de gêne, en particulier dans les atmosphères sombres. De plus, le dessin de Frédérik Peeters est bien reconnaissable. S’il n’est pas le plus élégant styliste de la BD d’aujourd’hui, il connaît bien son métier et fait en sorte de donner la sensation de mouvement quand il le faut. Sa mise en scène est irréprochable, avec un choix de formes, tailles et organisation des vignettes parfaitement maîtrisé. Rien à dire non plus pour tout ce qui est visages, expressions, silhouettes et attitudes. La seule petite déception qui empêche pour l’instant de crier au chef d’œuvre, c’est que le scénario se contente de s’articuler autour des agissements d’une bande de malfrats et d’une enquête. Dans ce premier volet, les à-côtés ouverts par le scénario sont plus marquants que le scénario lui-même. Mais, il serait étonnant que la suite déçoive. Ainsi, on enregistre dès le début et dans plusieurs scènes, la prolifération des grenouilles. On imagine qu’elles peuvent jouer un rôle plus déterminant par la suite.

La vache brûlée (Saint-Elme 1), Serge Lehman et Frederik Peeters
Delcourt, octobre 2021
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3.5

Sous les galets la plage (Odette, Loctudy 1963)

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Loctudy (Finistère), septembre 1963. Les vacanciers ont déserté cette station balnéaire. Restent les locaux, et parmi eux trois futurs étudiants, Albert, Francis et Édouard qui passent régulièrement le temps ensemble, sur la plage et dans la ville. Leur confrontation avec un autre trio, de passage marquera leur passage à l’âge adulte.

À la 18è brocante de la ville, Albert, Francis et Édouard fouinent. Devant un homme assis (petite barbichette et béret vissé sur le crâne), lisant Le canard enchaîné la pipe au bec, ils s’intéressent à un meuble à pain. Albert, blond mince de 18 ans au visage un peu allongé, marchande (influence du père) avant de conclure l’affaire. Cette introduction en quelques planches permet de planter le décor et une bonne partie des personnages principaux. Bientôt les garçons se retrouvent bien plus libres, car les parents sont repartis (probablement vers Paris), leur laissant les maisons. Même si on sent ainsi que les familles ont les moyens, le fait que ces trois garçons même pas majeurs (21 ans à l’époque) soient ainsi livrés à eux-mêmes manque de crédibilité.

Bain de minuit

Les trois garçons sont donc sur la plage, de nuit, autour d’un feu, à boire les quelques bouteilles qu’ils ont pu récupérer ni vu ni connu dans la cave de l’un d’entre eux. C’est alors qu’un groupe de trois personnes fait irruption au bord de mer. Albert va voir ce qui se passe et tombe sur une jeune fille qui demande à se joindre à eux. Ils ne vont pas faire la fine bouche, surtout qu’elle s’intéresse à eux, ce dont ils n’ont visiblement pas l’habitude. Très libre et chaleureuse, Odette annonce qu’elle est en vacances permanentes. Elle dit être venue se baigner et, sans plus attendre, se déshabille en proposant un bain de minuit. Les garçons ne se font pas prier.

Amour et perspectives

À partir de là commence un jeu bizarre qui va révéler progressivement une situation qui évolue constamment. Albert devient fou amoureux d’Odette avec qui il va vivre un amour d’autant plus intense que c’est le premier et qu’il lui ouvre des perspectives totalement inattendues. Tellement inattendues qu’elles vont lui révéler des potentialités personnelles qu’il n’imaginait absolument pas. Par amour, il va se sentir capable de briser tous ses tabous, en particuliers ceux imposés par sa famille, mais également ceux imposés par la société.

Manipulations diverses

Peut-être inspiré par des souvenirs personnels (mais il est né en 1961), Pascal Rabaté propose ici un roman graphique (150 pages) qui prend toute sa dimension progressivement. D’une situation en apparence banale au premier abord, il fait évoluer son petit monde dans des situations qui servent de révélateurs. Pour Albert, il s’agit d’une sorte d’initiation amoureuse où les épreuves s’enchaînent, car Odette se révèle une jeune fille aussi charmeuse que manipulatrice (il semblerait qu’elle s’appelle en réalité Juliette Merlot, 21 ans). Il faut dire que lorsqu’il apprend ses origines, Albert va comprendre pourquoi la jeune fille fait équipe très fidèlement avec son tonton. Odette/Juliette n’a aucun mal à se faire accepter par le groupe des trois garçons lorsqu’ils se croisent à nouveau en ville et en plein jour, surtout que c’est Albert qui l’aborde.

Odette

Elle fait donc équipe avec son tonton ainsi qu’un autre personnage. Leur spécialité : cambrioler les belles demeures pour y dérober tout ce qui peut ensuite se revendre. Ils utilisent d’ailleurs une sorte d’entrepôt où ils stockent ce qui leur reste encore sur les bras. Odette leur sert en quelque sorte de rabatteuse auprès de jeunes garçons suffisamment naïfs pour entrer dans son jeu de séduction. Une fois qu’elle les tient, ils ne peuvent qu’apporter leur aide au trio qui a besoin de bras pour déménager les objets lourds et encombrants, des meubles par exemple.

Faiblesse de la logistique

Si l’histoire de Rabaté prend progressivement de la consistance pour amener des situations où les caractères se forgent et se révèlent, ce n’est pas sans quelques faiblesses scénaristiques. Ainsi, le trio auquel appartient Odette est sensé ne pas s’attarder dans le coin. On ne comprend pas trop, alors, comment ils s’organisent. Comment ont-ils acquis l’usage du dépôt où ils stockent leur matériel. Comment se débrouillent-ils pour revendre ce qu’ils volent ? Parce que la brocante de Loctudy, ce ne peut être que du gagne petit !

Les choix du dessinateur

Autre point délicat, les couleurs très pâles choisies par le dessinateur. Elles peuvent être vues comme des couleurs un peu passées, un peu comme si tout cela provenait de vieilles photographies. Mais cela donne un résultat décevant. Le mieux aurait peut-être été de se contenter du noir et blanc (version existante). Quant au dessin, la déception c’est que Rabaté se contente pour l’essentiel de silhouettes et de visages aux traits peu marqués. Le petit miracle, c’est que finalement et en particulier pour Odette, le rendu est suffisamment bon pour qu’on se fasse une idée assez précise de son physique. C’est moins vrai pour Albert.

Les choix du scénariste

Je ne trouve pas la fin très convaincante. Que le trio de cambrioleurs se laisse convaincre par Albert de rester encore quelques jours dans la région, au vu du beau coup qu’il leur suggère, pourquoi pas. Que ce coup se révèle finalement comme celui de trop, c’est une histoire vieille comme le monde. Par contre, la raison qui fait que tout cela tourne mal ne convainc pas trop. Le final quelque temps après est beaucoup plus convaincant. Il donne toute sa force au lien qui s’est tissé entre Albert et Odette. Le fait qu’Albert soit allé contre les recommandations d’Odette (qui ne voulait pas que sa vie sentimentale interfère avec son activité au sein du trio) a montré la force de son attachement, de même que sa décision d’aller au bout de son amour pour elle quitte à se mettre à dos toute sa famille. À son âge et pour un premier amour, c’est tout à fait crédible. Finalement, l’originalité de l’histoire et son traitement sous forme de roman graphique qui permet à l’auteur de prendre son temps pour établir une ambiance et faire le tour des caractères de ses personnages principaux (détail significatif : Albert dit vous à ses parents) l’emporte sur les quelques points qui chiffonnent un peu.

Sous les galets la plage, Pascal Rabaté
Rue de Sèvres, novembre 2021
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3.5

Chroniques de @latrentainetmtc : un ouvrage hilarant pour les trentenaires qui s’assument

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Depuis quelques années maintenant, les influenceurs ont investi la sphère du livre et les éditeurs chassent désormais sur le terrain de jeu du célèbre réseau au logo multicolore. La maison Robert Laffont ne viendra pas infirmer ce postulat, avec ses quelques centaines de milliers d’exemplaires de Toujours plus, de Léna Situations vendus en 2020. Il y a quelques mois est né un nouveau « bébé » livresque issu d’Instagram : Chroniques de la trentaine (TMTC), du compte @latrentainetmtc qui rassemble aujourd’hui plus de 100 000 abonnés. 

Un ouvrage bien pensé, qui va au-delà du compte Instagram éponyme

L’instagrammeuse dénommée @latrentainetmtc n’est pas comme ceux et celles qui mettent leur quotidien en scène pour vendre du rêve à travers des filtres et des images laqués. Elle ne se montre pas, préférant dépeindre le quotidien des trentenaires d’aujourd’hui, les « adulescents » de la génération Y, à travers des illustrations accompagnées de légendes sarcastiques. 

De prime abord, le livre à la couverture criarde semble être une reconstitution du feed Instagram. Alors, cela vaut-il vraiment le coup de verser une dizaine d’euros pour avoir le plaisir de laisser bruire entre ses doigts les pages joliment illustrées au lieu de les contempler sur un écran pixelisé ? 

La réponse est oui, sans conteste. 

Une dénonciation subtile des diktats de la société

Dès le sommaire, on peut constater que l’ouvrage est pensé avec intelligence, divisé en sections qui évoquent chacune une thématique propre aux trentenaires : la crise existentielle, le célibat, les difficultés professionnelles, le sexe, la famille, la parentalité. À travers son coup de crayon et sa plume très orale (un mélange de verlan et de franglais), l’autrice dénonce gentiment les injonctions de la société, les diktats liés au couple ou les désillusions qui jalonnent la vie professionnelle. Sous une apparence très humoristique, Chroniques de la trentaine (TMTC)  évoque en fait des sujets profonds, épineux ainsi qu’une certaine nostalgie de l’enfance. 

Un ouvrage à l’humour gentiment caustique

Finalement, la combinaison d’illustrations et de légendes caustiques fait mouche, Chroniques de la trentaine (TMTC) est un redoutable page-turner que l’on n’a pas envie de lâcher. Les illustrations sont simples mais très efficaces et il se dégage de ces pages une authenticité qui touche. Les sourires du lecteur fleurissent incessamment et laissent même place, de plus en plus rapidement, à de francs éclats de rire. Car au final, en tant que jeune trentenaire, on se reconnaît dans absolument chaque petit travers décortiqué, de l’excuse vaseuse pour esquiver une soirée à la tisane du soir, qui remplace les shots d’antan. Même ce qui paraît caricatural ne l’est pas et, derrière l’humour, on trouve une certaine dose de réconfort : réconfort de ne pas se savoir seul à expérimenter cette drôle de période, un âge équivoque dans lequel les chemins de vie des uns et des autres s’éloignent et les amitiés s’effilochent. 

Fondamentalement, l’autrice perçoit le monde avec une grande sensibilité, elle parvient à mettre des mots sur des situations dont on pouvait ne pas avoir conscience jusqu’alors et c’est probablement ce qui fait le succès de son compte : la possibilité de s’identifier, d’en rire, d’en rougir gentiment. 

Un véritable bijou de drôlerie, exquis. À offrir de toute urgence à tous vos proches trentenaires ou en passe de l’être.

Chroniques de la trentaine (TMTC), @latrentainetmtc
Éditions Mango Society, septembre 2021, 192 pages

Nos meilleures découvertes littéraires de 2021

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2021, comme 2020, a été une année riche en découvertes littéraires et en approfondissement de la littérature anglophone. Revenons ensemble sur ce qui nous a le plus marqués.

Entamé à la fin de l’année 2020, Le Petit Copain de Donna Tartt est sans doute son roman le moins connu. L’autrice, dont le temps d’écriture des œuvres prend environ 10 ans à chaque fois, fait encore preuve d’un indéniable talent dans la caractérisation de ses personnages. Ici, nous suivons la jeune Harriet au caractère bien trempé, dans sa quête pour retrouver le prétendu assassin de son frère. Nous n’avons aucun mal à plonger au cœur de l’histoire et à la suivre tant l’environnement du livre nous semble palpable. Le style de Donna Tartt arrive totalement à dépeindre l’atmosphère si particulière du sud des États-Unis, particulièrement étouffante en été, et sa langueur mi-inquiétante mi-enveloppante.
Finalement, nous avons bouclé la boucle en découvrant le dernier roman de Donna Tartt, Le Chardonneret, ce qui fait que nous avons lu tous ses écrits. Là encore, l’écriture des personnages a su nous charmer, malgré un petit agacement. Autant nous avions adoré la dualité entre immaturité enfantine et entrée dans l’adolescence chez Harriet ; autant Théo (le personnage principal du Chardonneret) a fini par nous agacer. Ce n’est pas lui que nous avons préféré suivre dans sa descente aux enfers, mais les personnages qui ont croisé son chemin : Hobbie en premier, bien sûr, mais aussi Boris et son humour étrange.

 Et puis, vu que ces livres sont de gros pavés, ils nous ont accompagnés pendant un certain temps, ce sont de bons compagnons contre l’ennui.

 

Nous avons continué nos lectures de littérature américaine plus tard dans l’année, avec ses courants plus “provocateurs” : le “gonzo journalism” avec Las Vegas Parano de Hunter S. Thompson, la “transgressive fiction” avec Moins que Zéro de Bret Easton Ellis, puis Mon chien Stupide de John Fante, que nous ne savons pas dans quoi classer.

 

Hunter S. Thompson est le père reconnu du journalisme gonzo qu’il popularise avec son roman Las Vegas Parano, dans lequel il use d’un style très vif, rapide, plein d’humour et de sarcasmes à propos de lui-même. C’est une façon de se mettre en scène en apportant à l’histoire des éléments autobiographiques en racontant l’histoire d’une enquête journalistique, dans un mélange de réel et de fictif. Il est également très connu en raison de ses personnages hauts en couleurs qui passent leur temps à user et abuser de diverses drogues. Le tout donne un cocktail explosif rarement lu mais que nous apprécions beaucoup, en grande partie grâce à son humour féroce et furieux.

Bret Easton Ellis, lui, nous montre Los Angeles sous l’œil désabusé de son narrateur Clay, jeune homme lui aussi accro à la drogue. Ici, la cocaïne sert de remplissage aux âmes vides et translucides de la bourgeoisie qui n’a rien d’autre à faire pour s’occuper. L.A apparaît alors ambivalente : elle est à la fois capitale du stardom et du culte à la célébrité clinquante où la richesse tente de cacher la misère sous-jacente; et capitale du vice où des inconnus meurent d’overdoses dans des ruelles sans que personne ne les remarque. Ce n’est certainement pas la plus joyeuse des lectures, mais assurément l’une des plus saisissantes. 

Mon Chien Stupide n’était pas non plus une lecture très joyeuse même si l’autodérision du narrateur nous a fait quelquefois rire aux éclats. John Fante se met en scène sous la forme d’un personnage fictif vieillissant, mauvais père et mari, et alcoolique de surcroît, qui accueille un chien, Stupide, alors que sa famille est au bord de la rupture. C’est un livre très touchant et juste sur l’âpreté des échecs de la vie, grâce au regard cynique et dur du narrateur qui fait le bilan de sa vie. Le personnage du chien est un délice tant il est impeccablement décrit et son comportement est drôle.

 

Nous avons ensuite enchaîné avec deux romans coréens qui ont été des best-sellers dans leur pays : Kim Jiyoung, née en 1982 de Cho Nam-joo et La Végétarienne de Han Kang qui se sont tous les deux avérés déroutants. 

Le premier suit le parcours d’une femme qui toute sa vie se bat contre les inégalités homme-femme et le sexisme afin de réussir à vivre correctement mais n’y parvient pas et petit à petit perd la tête. L’autrice mélange intelligemment fiction et données chiffrées pour que son message ait plus d’impact sur le lecteur et c’est une vraie réussite.

Le second est également une réussite mais est loin de faire l’unanimité à cause de son histoire étrange. Il s’agit aussi d’une aliénation, celle de Yongyue qui, suite à un rêve, décide de devenir “végétale” et ne plus rien manger en rapport avec les animaux. C’est un livre très déroutant découpé en trois parties qui se suivent mais avec des narrateurs différents. Il s’en dégage un certain onirisme grâce au style fluide de l’autrice, et une touche d’érotisme dans la deuxième partie. En tout cas, nous n’avions jamais lu une histoire similaire avant celle de ce roman et c’est pourquoi nous vous le conseillons grandement, si vous ne craignez pas d’être déconcertés.

 

Enfin, nous avons découvert une autrice irlandaise dont nous avons dévoré deux romans, même si elle ne fait pas l’unanimité dans la sphère littéraire : Sally Rooney. Ses détracteurs lui reprochent un style qui se rapproche du “parlé” et pas assez recherché, des histoires trop banales et simples et des personnages “typés génération millenials” (pour ce que ça vaut). De notre point de vue, ces critiques s’entendent bien, mais ne nous posent pas de problème particulier. Oui, ces histoires n’inventent rien de nouveau mais elles savent nous parler et nous toucher en plein cœur. Ces personnages nous ressemblent et nous les comprenons.
Si Sally Rooney a réussi à vendre plus d’un million de copies de ses romans, ce n’est pas pour rien. Ses livres plaisent et nous attendons de lire sa dernière parution avec impatience.

Ce fut une belle année de lecture !