Macbeth, de Joel Coen : « La sécurité est la plus grande ennemie des mortels. » (W. Shakespeare)

Pour sa première mise en scène en solo (mais sa compagne Frances McDormand est de l’aventure), Joel Coen a fait un choix étonnant en s’attaquant au classique intemporel de William Shakespeare. Fidèle à la lettre à la source sublime tout en adoptant un formalisme pour le moins radical (image en noir et blanc, théâtralisation assumée, épure moderne) et en opérant des choix de casting audacieux (plusieurs comédiens américains, dont Denzel Washington dans le rôle-titre). Si l’œuvre remporte globalement son pari, c’est surtout par ses qualités visuelles donnant lieu à quelques séquences mémorables. Le génie de Joel Coen sort en revanche perdant de la confrontation avec celui de Shakespeare. Le film semble ainsi à la fois respectueux du texte et corseté par lui. 

Trois ans après avoir réalisé avec son frère Ethan l’excellent anthology western La Ballade de Buster Scruggs pour le compte de la plateforme Netflix, Joel Coen se lance en solo, profitant d’un éloignement (qu’on espère temporaire) de son frère qui souhaite se consacrer au théâtre, après avoir mis en scène près de vingt longs-métrages ensemble depuis le milieu des années 80. Le cinéaste a heureusement eu le bon goût d’en profiter pour s’attaquer à un projet très éloigné des canons du cinéma des « Coen brothers », dont le célèbre humour noir et l’hybridité stylistique sont absents de ce film. Il s’agit néanmoins d’un pari risqué, les amateurs du duo fraternel risquant d’être déstabilisés par cette expérience fort différente.

Voici donc une nouvelle adaptation du Macbeth de William Shakespeare, six ans après celle de l’Australien Justin Kurzel avec Michael Fassbender et Marion Cotillard dans le rôle du couple meurtrier. Par rapport à ce film, moderne et flamboyant, Joel Coen a choisi une approche esthétique radicalement différente, confiée au talentueux chef opérateur français Bruno Delbonnel, qui collabora avec les frères Coen sur Inside Llewyn Davis (2013), et au directeur artistique Stefan Dechant. Tourné en noir et blanc et au format académique 1,37:1, le film impressionne par un décor totalement épuré, à cheval entre un dispositif théâtral – tout a été filmé en studio – et une identité visuelle très moderne, notamment via l’architecture géométrique réduite à sa plus simple expression. Joel Coen exploite pleinement ce parti pris par des angles, des mouvements d’appareil et des effets élégants et surprenants, renforçant la modernité de l’adaptation tout en demeurant dans une simplicité et une artificialité qui revendiquent l’héritage du théâtre – et donc de la source shakespearienne. A ce titre, il faut souligner les apparitions marquantes du trio de sorcières incarné par la seule Kathryn Hunter, une comédienne de théâtre connue pour ses prestations physiques étonnantes.

Côté distribution, le metteur en scène américain, réputé dans ce domaine (on ne compte plus les performances marquantes dans les films réalisés avec son frère, sans parler des nombreux acteurs qu’ils ont révélés), a voulu réitérer le choix de l’hybridité. Hélas, le résultat n’a pas suscité en nous le même enthousiasme. Si les puristes ne manqueront pas de fustiger le choix de comédiens américains pour réciter les vers du Barde, auquel on peut ajouter la concession politiquement correcte consistant à faire incarner Macbeth pour un acteur noir (on ne compte plus les recyclages du patrimoine classique par le prisme de la multiculturalité, ces dernières années), c’est finalement le manque d’alchimie qui suscite le plus de réserves. Ainsi, ce n’est pas tant la prestation très solide de Denzel Washington qui gêne, que le choix de le faire incarner un Macbeth minéral, atone et au tragique résigné. Si le Macbeth de Justin Kurzel n’était en rien parfait, la version du héros proposée par Michael Fassbender était cependant bien plus marquante que celle de Washington, dont le personnage s’efface derrière celui de son épouse. Dans le rôle de cette dernière, Frances McDormand (qui joue ici pour la septième fois sous la direction de son époux) nous a hélas laissé une impression analogue, son machiavélisme manquant cruellement de venin. Pour couronner le tout, les deux comédiens forment un couple auquel on a beaucoup de mal à croire et il ne se passe pas grand-chose entre eux à l’écran.

C’est comme si Washington et McDormand, qui n’ont pourtant plus rien à prouver, se sont sentis emprisonnés par le texte indépassable de Shakespeare, récité ici mot pour mot. Un exercice aussi ardu que très particulier, dans lequel des comédiens plus enclins au naturalisme et/ou à la composition libre ont visiblement du mal à donner la pleine mesure de leur talent. En ce qui concerne McDormand, le comparatif entre son incarnation de Fern, dans Nomadland, début 2021, et cette version oubliable de Lady Macbeth, constitue en soi une démonstration de la gêne ressentie. D’autres comédiens tirent leur épingle du jeu (Harry Melling en Malcolm, et surtout Alex Hassell dans le rôle de Ross), mais leur prestation est hélas quelque peu éclipsée par le duo principal de comédiens, qui occupe évidemment un temps d’écran considérable.

A la réflexion, si l’on salue la volonté de Joel Coen d’avoir exploré d’autres voies que celles empruntées en compagnie de son frère, l’adaptation shakespearienne n’était sans doute pas la meilleure option. Écrasé par le brio de la source, le cinéaste a abandonné ce qui fait le sel de ses scénarios originaux en misant tous ses efforts dans l’identité visuelle – par ailleurs très réussie, on le répète. Écrasés par le brio de la source, les comédiens ne parviennent pas à incarner pleinement leurs personnages. Bref, tout le monde s’incline devant le maître, et on peut le comprendre. Mais cela a un prix. On conseillera donc aux amoureux de Macbeth au cinéma de s’en retourner voir les versions d’Orson Welles (1948) et de Roman Polanski (1971)…

On aurait aimé éviter la conclusion attendue, mais on n’a pas le choix : la magie et la flamboyance des Coen, ce n’est manifestement qu’en duo qu’elles peuvent s’exprimer. Un seul être vous manque…

Synopsis : Un seigneur écossais est convaincu par un trio de sorcières qu’il deviendra le prochain roi d’Écosse. Son ambitieuse épouse le soutient dans ses plans de prise du pouvoir. 

Macbeth : Bande-annonce

Macbeth : Fiche technique

Titre original : The Tragedy of Macbeth
Réalisateur : Joel Coen
Scénario : Joel Coen (d’après la pièce Macbeth de William Shakespeare)
Interprétation : Denzel Washington (Macbeth), Frances McDormand (Lady Macbeth), Brendan Gleeson (le roi Duncan), Harry Melling (Malcolm), Corey Hawkins (Macduff), Bertie Carvel (Banquo), Kathryn Hunter (les sorcières)
Photographie : Bruno Delbonnel
Montage : Lucian Johnston et Reginald Jaynes
Musique : Carter Burwell
Producteurs : Joel Coen, Frances McDormand et Robert Graf
Sociétés de production : A24 et IAC Films
Durée : 105 min.
Genre : Tragédie
Date de sortie : 12 janvier 2022
États-Unis – 2021

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3.5

Festival

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