Le diable au cœur  : Les Visiteurs du soir

Si le 7e art n’a cessé de produire des œuvres atemporelles et furieusement politiques, il convient de se replonger incessamment sous peu dans le (trop) sous-estimé chef-d’œuvre de Marcel Carné et Jacques Prévert, sobrement intitulé Les Visiteurs du soir.

L’ovni cinématographique du réalisme poétique

Évoquer Les Visiteurs du soir suscite la sensation étrange d’effectuer une sorte d’acte de réhabilitation critique. Le film semble, en effet, appartenir à la catégorie des ovnis cinématographiques, auquel le 7e art a donné le jour, qui jouissent d’une réputation légendaire tout en restant, bien souvent, inconnus du grand public. Heureusement pour nous : il est toujours temps de remédier aux injustices. Car, derrière ce titre énigmatique, en forme de petit poème en prose, se cache un duo iconique, auquel le cinéma français doit beaucoup. Ce dernier n’est autre que le tandem formé par le réalisateur Marcel Carné et Jacques Prévert. Les Visiteurs du soir constitue, en effet, la cinquième collaboration artistique entre les deux célèbres complices.

Après une incursion première réussie dans un XIXe (faussement) puritain dans Drôle de drame (1937), ou encore, l’évocation de dockers en mal d’amour, dans Quai des Brumes (1938), Carné et Prévert font un choix artistique radical. En ce début des années 40 – nous sommes alors en 1942 – le duo effectue un virage à 360 degrés en décidant de situer leur prochain film au XVe. La petite histoire veut que Carné ait choisi cette période dans le but de contourner la censure du Régime de Vichy. Le cinéaste aurait suggéré à Prévert d’écrire un scénario qui s’inspirerait du style visuel des Très Riches Heures du Duc de Berry, un célèbre livres d’enluminures datant du XIVe.

Il est clair, au vu de la filmographie respective duo Carné-Prévert, que Les Visiteurs du soir est une œuvre atypique. Bien que l’intrigue soit située au Moyen-âge, on est à mille lieues des films de chevalerie classique. Fidèle aux thématiques de prédilection du réalisme poétique, dont il est l’un des fers de lance, Prévert nous parle d’amour fou, de trahison et de mort, en passant par les sempiternels triangles amoureux, avec les inévitables malheurs qu’ils génèrent. À ceci près qu’il subsiste une nuance de taille. Contrairement aux œuvres qui précèdent et suivront, à l’image des Enfants du paradis (1945), le rythme, le genre ainsi que l’histoire font des Visiteurs du soir une œuvre cinématographique décidément à part.

Une œuvre politique et atemporelle

Toute commence en l’an 1485. Dans un château reculé, le baron Hugues (Fernand Ledoux) doit marier sa fille Anne (Marie Déa) au chevalier Renaud (Marcel Herrand). Or, les évènements de la cours sont soudainement mis à mal lorsque débarquent les mystérieux Gilles (Alain Cuny) et Dominique (Arletty), un faux couple de ménestrels, au service du diable (Jules Berry). Ce rapide synopsis n’offre, a priori, rien de plus qu’une énième variante autour de l’amour fou. Pourtant, l’intrigue se distingue, très vite, par son rythme, volontiers lent et dilaté. En recréant un XVe fantasmé, le film est davantage orienté du côté du politique que de la simple reconstitution historique. En privilégiant l’épure et le dialogue, au détriment de l’action tous azimut, Les Visiteurs du soir parvient, sans peine, à s’ériger en chef-d’œuvre atemporel et politique

Avec Les Visiteurs du soir, Carné et Prévert inscrivent le genre fantastique au cœur de la narration. Si les effets spéciaux peuvent, parfois, faire sourire, ils n’en constituent pas moins une prouesse technique. À cela s’ajoute le fait que l’œuvre anticipe presque, malgré elle, tout un courant informel du cinéma, à travers la nature des protagonistes qu’elle invoque. Citons sans plus attendre le personnage du diable, magnifiquement incarné par l’immense Jules Berry. L’intrigue du film rappelle, de façon inversée, celle des Ailes du désir (1987). Cette fois-ci, l’ange, qui tombe amoureux d’une mortelle, est un démon à la beauté du diable, véritable faucheuse qui suscite l’amour en semant la mort. Les Visiteurs du soir fait écho à de nombreuses œuvres cinématographiques basées sur un postulat faustien. On pense, par exemple, à L’Associé du diable (1997) où un jeune avocat se met au service d’un patron peu scrupuleux, campé par le diabolique Al Pacino, ou encore à Angel Heart (1987) où Robert de Niro interprétait le nouveau Satan des temps modernes.

Carné et Prévert ne se contentent pas uniquement de proposer une nouvelle relecture de la célèbre pièce de Goethe. Ils vont plus loin en soumettant leurs personnages à un dilemme machiavéliquement cornélien. Le film interroge, en somme, la frontière poreuse entre l’amour et la fascination, le charme diabolique et l’innocente sincérité. Qui aime réellement qui ? Si les apparences sont trompeuses, l’amour peut-il triompher de tout, même du diable en personne ? Pour Prévert, la réponse ne se fait pas attendre. Bien que le film puisse paraître long, la beauté féerique des images embarquent, petit à petit, le public dans un monde surréel où tout est possible et envisageable. Carné et Prévert réussissent à proposer un univers visuel radicalement neuf où la célébration de l’amour revendique une théâtralité assumée. Pour autant, la grandiloquence du jeu et le lyrisme des dialogues n’épuisent en rien le message politique porté par le film.

Un fable humaniste et antimilitariste

Les Visiteurs du soir est une œuvre plus politique qu’il n’y paraît. Carné et Prévert nous offrent un plaidoyer pouir l’amour sous toutes ses formes, et ce, qu’il soit le fait d’un démon ou d’un ange. Aussi, le film rappelle que même les « monstres » possèdent un cœur. Cette dimension philosophique est tout sauf naïve. Elle est, au contraire, insérée au cœur d’une œuvre qui se lit avant tout comme une fable humaniste. Situer le film au Moyen Âge permet au cinéaste de faire passer un certain nombre de messages codés à ses contemporains. Le récit atemporel se transforme donc rapidement en chronique du temps présent. Chacun des protagonistes possède un fonction métaphorique. Le diable peut être perçu comme un double à peine esquissé d’Hitler, tandis que Gilles et Dominique incarnent les émissaires de l’armée allemande. Usant de leur charme, ces derniers tentent de violer l’innocence de la France, peinte sous les traits de la valeureuse Anne.

Or, dans cette configuration où le poétique et le politique semblent être inextricablement liés, une lueur d’espoir apparaît, changeant le diable en être grotesque. À travers un récit, à première vue, classique, reposant sur un triangle amoureux – une femme aime un homme alors qu’elle est promise à un autre – le duo phare du réalisme poétique compose un manifeste antimilitariste. Il convient de rappeler que Les Visiteurs du soir sort sur les écrans en décembre 1942. La date mérite d’être soulignée. Elle précède, en effet, de peu, la fin de la Bataille de Stalingrad, qui avait débuté le 17 juillet 1942, puisque la reddition des troupes allemandes intervient dès la mi-janvier 1943, soit un mois après la sortie du film. L’espoir patriotique qui baigne Les Visiteurs du soir doit donc beaucoup au contexte historique de l’époque. Car, avec sanglant revers subit par la Wehrmacht, la (possible) victoire des Alliés redevenait (potentiellement) un futur envisageable.

Sans prédire une sortie du conflit, Marcel Carné et Jacques Prévert ont, cependant, fait le choix politique d’offrir un film qui ne cède ni aux sirènes de l’idéalisme ni à celles du désespoir. Dans ses conditions, il faut voir Les Visiteurs du soir comme une variation cinématographique du célèbre tableau de Delacroix « La Liberté guidant le peuple » qui réaffirme, haut et fort, en pleine d’Occupation, que la France est un pays libre, en dépit des chaînes qui peuvent l’entraver.

Bande annonceLes Visiteurs du soir

Fiche TechniqueLes Visiteurs du soir

Réalisation : Marcel Carné

Scénario et dialogues : Jacques Prévert et Pierre Laroche

Société de production : Productions André Paulvé (France)

Sociétés de distribution : Discina (France), Scalera FilmNote (Italie), Mission Distribution (distributeur pour la ressortie en France en 2012).

Genre : Conte médiéval fantastique

Durée : 2h

Sortie : 5 décembre 1942

Pays : France

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Festival

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