Les Humanoïdes associés publient Campus, de Jon Ellis et Hugo Petrus. L’album prend pour cadre une fraternité universitaire et se nappe de fantastique.
Campus, c’est d’abord l’amitié confrontée aux aléas de la vie. Wyatt et Jake sont inséparables jusqu’au jour où la famille de ce dernier décide de déménager. Premier déchirement. Quand ils se retrouvent des années plus tard sur un campus universitaire, tous deux ont été profondément transformés par les expériences qu’ils ont vécues : Wyatt a perdu une partie de sa famille dans un accident de la circulation et peine à s’en remettre, tandis que Jake fréquente plus que de raison une fraternité étudiante aux étranges rituels. Le premier a besoin du second pour l’épauler, mais ses activités extrascolaires phagocytent peu à peu toute son existence. Second déchirement.
Jon Ellis et Hugo Petrus prennent un malin plaisir à intégrer le fantastique dans les cercles estudiantins. Ils partent de situations ordinaires et y incorporent progressivement de quoi les altérer. Jake semble d’abord comme un poisson dans l’eau dans les soirées Omega Zeta Nu : « La bière ne doit pas y être pour rien. Ça facilite les rapports sociaux. » Mais bientôt, ce folklore universitaire relativement anodin va voir se projeter sur lui toute une série de phénomènes surnaturels. Jake est déboussolé. Il entend des voix, « comme un inconnu qui chuchoterait de l’autre bout de la pièce ». Il s’endort en classe, se laisse entraîner par Amber et Bryce, participe à des réunions clandestines, dont les activités vont des exercices physiques extrêmes à l’automutilation.
Jake assène à Wyatt qu’il ne peut remplacer son frère disparu, ne comprenant pas que c’est lui, précisément, qui va avoir besoin de l’aide de son ami. Car ce que pressent Wyatt se vérifie rapidement : sur le campus, satanisme et démonologie occulte font leur œuvre, l’effet de groupe propre aux fraternités universitaires servant alors de puissant incubateur. Jon Ellis va alors déployer deux axes de narration : d’un côté, des démons aux rapports hiérarchisés et parfois antagoniques recherchant des hôtes parmi les étudiants, de l’autre une amitié mise à l’épreuve et dont on va observer le degré de résilience. Un récit bicéphale sublimé par les dessins d’Hugo Petrus, dont la science du découpage, largement sollicitée, se met parfaitement au service de Campus.
Placé à hauteur de jeunes adultes, pas dépourvu d’intrigues romantiques ni d’allusions politiques (Wyatt porte un t-shirt Black Lives Matter), Campus parvient à un équilibre presque cravenien entre la radiographie de la jeunesse et le spectacle fantastico-horrifique. Le lecteur pourra découvrir d’une traite les tréfonds d’une amitié d’enfance mise à l’épreuve et les tenants et aboutissants de rites démoniaques moins attendus qu’il n’y paraît. La formule fonctionne bien, même s’il lui manque certainement un peu de densité pour emporter pleinement notre adhésion.
Campus, Jon Ellis et Hugo Petrus Les Humanoïdes associés, janvier 2022, 128 pages
Les éditions Philéas publient une adaptation en bande dessinée du roman Seul le silence, de R.J. Ellory. Fabrice Colin et Richard Guérineau y racontent le destin funeste de Joseph Vaughan, obsédé durant une bonne partie de sa vie par un tueur en série…
Adapter Seul le silence en bande dessinée avait tout d’une gageure : par son amplitude narrative, par sa ronde de personnages, le roman de R.J. Ellory se prêtait a priori davantage à la prose au long cours qu’à l’illustration visuelle. Le premier tour de force du scénariste Fabrice Colin et du dessinateur Richard Guérineau consiste précisément à y apporter un démenti définitif. Leur roman graphique de quelque cent pages renferme en effet l’essentiel du thriller d’origine et sacrifie finalement peu de la densité dont il pouvait se prévaloir. L’intrigue s’amorce en 1939 dans le sud des États-Unis, dans la petite ville d’Augusta Falls, en Géorgie. Comme le rappellent certaines superpositions entre les cartouches de Joseph Vaughan, narrateur et principal protagoniste, et des vignettes centrées sur le conflit en cours, la Seconde guerre mondiale apparaît longtemps en toile de fond des événements tragiques qui frappent la communauté rurale géorgienne.
Ces drames nous sont contés avec une grande sensibilité, à travers les yeux – et les sentiments – du jeune Joseph Vaughan. L’atroce assassinat d’Alice van Horne le meurtrit particulièrement : c’était « la bienveillance incarnée », « l’innocence dans un corps de 11 ans ». En proie à un vent de panique, Augusta Falls va réagir comme n’importe quelle communauté dans pareille situation, c’est-à-dire de manière irrationnelle et en désignant sans autre forme de procès des boucs émissaires : on se méfie des vagabonds ou des étrangers de passage, on décrète l’état d’urgence. La stéréotypisation et l’essentialisation des comportements avaient déjà, quelques instants plus tôt, fait l’objet d’une discussion animée, portant sur le systématisme avec lequel on réduit les Allemands au nazisme ou les Noirs à la criminalité. Après une première accalmie, les meurtres reprennent. Pourtant, « pendant plus de neuf mois, les habitants d’Augusta Falls ont réussi à se persuader que le drame qui les avait frappés n’avait été qu’un rêve ».
La réaction de la jeunesse d’Augusta Falls mérite que l’on s’y attarde. Joseph Vaughan et ses amis forment un groupe auto-baptisé les « Anges gardiens », censé traquer l’assassin afin de protéger leur communauté. Fabrice Colin insiste beaucoup sur la manière dont ces adolescents entendent se dresser contre le mal qui les guette. À cet égard, Joseph apparaît comme l’élément le plus perturbé et investi : très vite obsédé par le tueur en série, il vit comme une blessure personnelle chaque disparition, au point de voir son existence tout entière aspirée dans une spirale frénétique de violence qui n’est pourtant pas la sienne. La noirceur et la complexité de Seul le silence doit beaucoup à la manière dont résonne en Joseph la tragédie qui frappe Augusta Falls : si une triple vignette sépia (teintes prédominantes dans l’album) sur un corps sans vie a quelque chose de glaçant, les traumatismes psychologiques du jeune protagoniste le sont probablement plus encore.
Seul le silence est non seulement étroitement lié à la série de meurtres qui va poursuivre Joseph Vaughan durant une bonne partie de sa vie, mais aussi à la manière dont l’écriture va lui servir d’exutoire. Écrivain talentueux, il va s’employer à publier un grand roman, en passant par les nombreuses étapes transitoires de l’édition : refus de publication, rédaction de nouvelles, échecs variés, moments creux, puis succès… Un autre enjeu, filial, va sous-tendre tout l’album. La relation entre Joseph et sa mère est plusieurs fois mise à l’épreuve, notamment à la suite de la découverte de sa liaison avec Gunther Kruger, un voisin allemand bientôt bouté hors d’Augusta Falls par l’incendie de sa maison, ou en raison de la maladie mentale qui l’afflige (elle va connaître « la solitude la plus pure, la plus profonde qu’on puisse imaginer »). Joseph va aussi vivre deux romances : la première avec son ancienne prof Alexandra Webber, à l’écoute, soucieuse de son bien-être et protectrice, la seconde avec Bridget, dont le meurtre, qui épaissit encore le mystère, lui vaudra une accusation pénale et un séjour en prison.
Toutes ces subtilités dramatiques s’enchâssent et font de Seul le silence une œuvre substantielle, ingénieusement mise en images par Richard Guérineau, dont le trait fin et les couleurs livides se prêtent particulièrement bien à l’exercice. On l’a vu, le lecteur épouse le point de vue d’un individu durablement meurtri par les crimes qui touchent sa communauté. Il précise d’ailleurs lui-même : « Peut-être ne voulais-je devenir écrivain que dans l’espoir de transformer la douleur en histoire… » Pour Joseph, cette confrontation continuelle avec le mal s’apparente à une dépossession. « J’avais l’étrange sensation que chacun de mes actes était réglé d’avance, dicté par une conscience supérieure. » Par ailleurs, le whodunit en lui-même tient en haleine, de même que les nombreuses considérations connexes, telles que la haine raciale (les conversations au bar, les allusions au KKK, les ressentiments contre les Kruger, etc.) ou la description des pénibles conditions de détention. L’adaptation de Fabrice Colin et Richard Guérineau tient ainsi toutes ses promesses et ne devrait laisser aucun lecteur indifférent.
Seul le silence, R.J. Ellory, Fabrice Colin et Richard Guérineau Philéas, octobre 2021, 104 pages
Alain Delambre a 57 ans. Sa femme Nicole travaille comme documentaliste. Leurs deux filles sont actives, l’une enseignante et mariée, l’autre avocate. Victime des réalités de la conjoncture, Alain Delambre n’est malheureusement plus que l’ex-DRH d’une grosse boîte française. Très dur à son âge…
Pierre Lemaitre a pas mal de cordes à son arc (voir la diversité des genres qu’il aborde) et surtout un réel talent d’écrivain (prix Goncourt 2013) pour captiver ses lecteurs (et lectrices). D’emblée, on comprend la situation de son personnage central qui n’a rien pu faire contre la restructuration (un grand classique des méthodes réelles) dont il fut victime. À son âge, le chômage était quasi inéluctable. Mais c’était compter sans son caractère. Têtu, notre homme ne supporte pas l’inaction. Finalement, il a préféré des boulots minables (et dégradants) pour conserver un semblant de dignité. Employé à des tâches de manutention, il se retrouve malmené par un petit chef. Le moment où il a le malencontreux réflexe de réagir, pourrait être la conclusion de sa terrible chute. N’aurait-il pas commis une erreur fatale en cherchant à conserver une place sur le marché de l’emploi ? En effet, il se trouve continuellement à contre-courant, dans des situations qu’il n’aurait jamais dû occuper. C’est aussi vrai au travail que dans son cadre familial, car il est amené à mentir à sa femme (qui n’est pas dupe), pour ne pas l’inquiéter et à prétendre auprès de ses filles que tout va bien. Alors, bien sûr, quand il reçoit une convocation pour un entretien après avoir répondu à une annonce pour un emploi correspondant à ses qualifications réelles (et donc son expérience), avec Nicole ils oscillent entre fausse joie (cela doit cacher quelque chose) et désir de tenter le tout pour le tout afin de saisir cette chance qui ne se représentera jamais.
Jusqu’auboutiste, envers et contre tout
Avec ce roman, Pierre Lemaitre ne se contente pas de décrire l’itinéraire d’un ex-cadre qui refuse catégoriquement de se considérer comme battu et définitivement en dehors du système. En décrivant les méthodes inhumaines utilisées par les grosses boîtes pour tester et recruter leurs cadres, il dresse un état des lieux du marché de l’emploi et des déplorables conditions psychologiques que beaucoup supportent parce qu’ils n’ont pas le choix, s’ils veulent obtenir ou conserver une place en rapport avec leurs ambitions. Si l’auteur se permet d’aller très loin dans ce qu’il fait imaginer par un dirigeant et celui qu’il délègue pour s’occuper d’une opération d’envergure, cela sonne comme une sorte d’avertissement. Vu ce qui se pratique et vu que tout indique que tous ces acteurs sont impliqués dans un engrenage infernal où l’absence d’états d’âmes devient quasiment un atout, on n’a aucun mal à se dire que l’état d’esprit général ne peut que finir par mener à de telles dérives.
Les moyens d’une réussite
Pour obtenir ce roman aussi convaincant qu’alarmant, Pierre Lemaitre s’arrange pour dresser un portrait psychologique très réaliste de la plupart de ses personnages : Alain Delambre et sa famille (avec les relations entre chacun), et dans une moindre mesure deux ex-collègues d’Alain Delambre dans son dernier emploi minable, ainsi que quelques cadres de la grosse boîte où il postule. Ensuite, l’auteur divise son roman en trois parties. La première est racontée selon le point de vue d’Alain Delambre, la seconde par celui qui organise la très particulière session de recrutement où Alain Delambre va s’illustrer à sa façon. Enfin, la troisième partie est à nouveau présentée sous le point de vue d’Alain Delambre après une évolution particulièrement notable de sa situation. Ces changements de point de vue permettent de mieux saisir les tenants et aboutissants de l’engrenage infernal dans lequel plonge Alain Delambre (en apportant quelques révélations fondamentales). Enfin, l’auteur d’Alex (pour citer son plus marquant) se montre à la hauteur de ce qu’il a déjà écrit auparavant en ce qui concerne le style. Concrètement, il évite les phrases à rallonge et les chapitres trop longs, n’hésite pas à utiliser quelques répétitions lancinantes pour faire sentir une obsession qui s’installe et ses dialogues font sentir l’état d’esprit sans jamais céder à la tentation de remplissage.
Face à des professionnels
Pierre Lemaitre fait bien sentir qu’Alain Delambre considère qu’il n’a plus grand-chose à perdre (ce en quoi il finit par lui donner tort !) Puisqu’on lui a fait miroiter l’opportunité de retrouver un emploi où il pourrait à nouveau s’épanouir, il se donne les moyens d’y arriver, quitte à se mettre tout son entourage à dos. Dans son esprit, il considère qu’une fois parvenu à ses fins, il sera toujours temps d’expliquer ce qu’il avait en tête. Il s’avère malheureusement pour lui, que malgré la minutie de sa préparation, il improvise beaucoup trop souvent. Face à des professionnels sans état d’âme, cela le handicape lourdement.
Conclusion
On pourra reprocher à l’auteur quelques facilités scénaristiques, surtout dans la dernière partie. Mais il tient tellement son lecteur (sa lectrice) en haleine tout en enchaînant des situations hors des sentiers battus, qu’on aurait tort de faire la fine bouche. La réussite de Cadres noirs va bien au-delà de son titre astucieux, bien adapté à ce thriller hors normes. Sa description au vitriol du milieu des hautes sphères dirigeantes s’accompagne d’un constat social marquant. L’ensemble est d’autant plus convaincant que ses personnages sont parfaitement croqués (le plus inoubliable risque même d’être le plus modeste d’entre eux) et qu’il ne cède pas à la facilité d’un happy-end rassurant.
Cadres noirs, Pierre Lemaitre Calmann-Levy 2010 (Le Livre de poche : 2 mars 2011)
Passer derrière la caméra quand on est acteur n’est pas chose aisée. Sandrine Kiberlain réussit, néanmoins, haut la main ce baptême du feu en proposant un premier film aussi pudique que pertinent où brille la très talentueuse Rebecca Marder.
Synopsis : Été 1942. Alors qu’Irène, jeune fille passionnée de théâtre, rêve d’entrer au Conservatoire, son destin est bientôt bouleversée par l’imminence de la Shoah.
Une réalisatrice qui va bien
1996. 2013. Énoncées comme ceci, ces deux dates semblent, a priori, n’avoir que peu de rapport avec Une Jeune Fille qui va bien. Si vous n’avez pas entendu parler des films En avoir (ou pas) et Neuf mois ferme, dont les dates, mentionnées au début, marquent respectivement la sortie en salles, vous avez sûrement dû voir passer quelque part le nom de Sandrine Kiberlain. Ou pas, c’est selon. Si tel n’est pas le cas, pas de panique cette critique est faite pour vous.
Sans rentrer dans une description exhaustive qui n’aurait pas lieu d’être, retenons tout de même qu’évoquer Sandrine Kiberlain revient à parler d’une carrière riche de plus d’une trentaine de long-métrages, dont vingt-huit ont été tournés depuis 2010. Comédienne multi-césarisée, ayant tourné chez les plus grand.e.s metteur.se.s en scène, à l’aise aussi bien dans l’univers de Michel Audiard dans Un héros très discret (1996) que dans celui de Maïwenn avec Polisse (2011) : presque trente ans après ses débuts, Sandrine Kiberlain demeure une actrice de premier plan dans le paysage cinématographique français.
Si nous connaissions l’actrice, nous n’avions, en revanche, jamais eu l’occasion de découvrir la réalisatrice. Une Jeune Fille qui va bien marque, en somme, les premiers pas derrière la caméra d’une comédienne jusqu’ici habituée à jouer dans les œuvres des autres. Ici, non seulement, Sandrine Kiberlain écrit et réalise son propre film, mais elle dirige également l’équipe technique et artistique. À commencer par Rebecca Marder qui crève littéralement l’écran en incarnant la jeune héroïne Irène. Plus jeune pensionnaire de la Comédie Française après Isabelle Adjani, la comédienne est loin d’être une inconnue. Enfant de la balle, elle apparaît, en effet, dès ses cinq ans au cinéma, dans Ceci est mon corps (2000). On la retrouve ensuite aux côtés de Sandrine Bonnaire et Pascal Légitimus dans Demandez la permission aux enfants (2007) puis dans La Rafle (2010) où elle interprète la jeune Suzanne Weismann. Avec Rebecca Marder, Sandrine Kiberlain trouveson alter ego et réussit à composer un premier film plein de pudeur autour d’une thématique qui l’est beaucoup moins, celle de l’Holocauste.
Une œuvre intimiste et grave
S’il n’est pas rare de voir des acteur.trice.s passer derrière la caméra, peu sont ceux et celles qui parviennent, in fine, à assumer cette double casquette. Une Jeune Fille qui va bien laisse, cependant, augurer un futur (très) prometteur pour la toute jeune réalisatrice qu’est Sandrine Kiberlain. Pourtant, choisir de faire un film autour d’un évènement historique devenu aujourd’hui une manne surexploitée par le cinéma, aurait pu constituer un frein de taille. Car, comment parler de la Shoah sans tomber dans les écueils du moralisme manichéen ? Comment l’évoquer sans reproduire ce qui a déjà été fait avant ? La cinéaste balaie ces questions d’un revers de la main. Une Jeune Fille qui va bien brouille, de fait, les pistes et autres classifications cinématographiques. Nous ne sommes ni dans La Liste de Schindler (1993) ni dans Shoah (1985).
À la reconstitution historique attendue, la cinéaste préfère la pudeur. La délicatesse avec laquelle elle choisit d’orienter sa mise en scène est tout sauf naïve. Loin de gommer les aspérités du présent évoqué, elle révèle, plutôt qu’elle ne cache, l’antisémitisme de la société française de l’époque.Le sujet est, en effet, traité d’une façon nettement différente de ce que l’on a pu voir jusqu’ici à l’écran. Une Jeune Fille qui va bien est au cœur d’un paradoxe. Le film porte sur la Shoah sans jamais s’y résumer totalement. Mais, alors, dans ces conditions, de quoi parle donc l’œuvre ? Tout est dit dans le titre ou presque. Irène est une jeune adulte qui rêve d’intégrer le conservatoire d’art dramatique. Or, étant de confession juive, celle-ci subit bientôt les conséquences du Régime de Vichy. Seuls de menus détails signalent, au début, que l’intrigue se situe au moment de l’été 1942.
La réalisatrice fait le choix de conférer une importance progressive à la thématique de la Shoah. Le thème n’est toutefois ni relégué à la périphérie ni sous-traité. Le film parvient, au contraire, à le rendre à la fois impalpable, réduit à de l’implicite, à l’image du silence qui pèse lors des repas de famille, et furieusement explicite, comme lorsque les personnages sont sommés de porter l’étoile jaune. Au fur et à mesure qu’avance la narration, l’imminence du danger apparaît en même temps qu’il se précise à l’écran. Jusqu’à prendre toute la place, surtout dans le dernier plan, où même lorsqu’il est flouté, réduit au noir d’une veste, sa présence n’est plus une menace lointaine, mais une réalité palpable, qui vient écraser l’insouciance de l’héroïne.
Une jeune fille qui (veut) aller bien
Nous avons affaire à une œuvre que parle d’une jeune qui veut vivre dans une société qui ne le lui permet pas. Irène est une jeune fille qui veut aller bien. Avide de vivre cette jeunesse qui lui tend les bras, la jeune femme ne s’empêche nullement, en dépit des temps troublés qu’elle vit, d’être facétieuse et fantasque.De ce fait, s’il se déroule lors de la Seconde Guerre Mondiale, le film pourrait très bien se situer en 2022. L’histoire racontée dépasse bientôttoutes les temporalités historiques. Rebecca Marder compose, avec brio, un personnage de femme, qui parvient à se hisser en véritable symbole d’une jeunesse sacrifiée sur l’autel des discriminations et des guerres.
Une Jeune Fille qui va bienmet en lumière des personnages féminins déterminés à ne pas se laisser faire par les aléas de la vie, dussent-ils être des génocides. Car, là où les protagonistes masculins pourraient volontiers sembler attentistes, ou simplement désireux de respecter les lois en vigueur, leurs consœurs ont de soif de conserver leur liberté. Parmi elle, il faut évidemment citer la grand-mère d’Irène, interprétée par Françoise Widhoff. Celle-ci sait insuffler tout juste ce qu’il faut d’humour pour donner à son personnage, ainsi qu’à la narration, une tonalité oscillant sans cesse entre gravité et légèreté. De son côté, l’insouciance d’Irène ne relève ni de la candeur ni de l’aveuglement. Si à la différence de sa grand-mère, la jeune fille ne semble pas, au départ, prendre la mesure de la gravité de ce qui se passe, les évènements qui frappent son entourage l’amènent irrémédiablement à se confronter à la réalité. Or, loin de vouloir se cacher, Irène continue à mener de front sa vie théâtrale et amoureuse. Elle et sa grand-mère, ainsi que l’ensemble des personnages, refusent de faire le jeu des oppresseurs, en cédant le pas à la peur.
L’atmosphère atemporelle qui baigne le film suscite un fort sentiment d’identification vis-à-vis des protagonistes en même temps qu’il génère une forme de réflexion. Que faut-il faire quand une horreur indicible et inimaginable plane sur votre vie ? L’œuvre n’apporte aucune réponse toute faite. En revanche, elle met en scène des personnages qui, dans cette course contre la montre qui s’annonce, continuent, vaille que vaille, à mener leur vie, non pas comme si de rien n’était, mais en dépit d’un présent où l’horreur reste encore à venir. Difficile alors de terminer cette critique sans évoquer les mots de Marceline, qui face au chagrin d’amour vécu par son petit-fils Igor (Anthony Bajon), rappelle, sans une once de naïveté ou de cynisme, que « Rien ni personne ne pourra jamais prendre le dessus sur la vie ».
Bande-annonce – Une jeune fille qui va bien
Fiche technique – Une jeune fille qui va bien
Réalisation et scénario : Sandrine Kiberlain
Production : Olivier Delbosc et Pauline Duhault
Sociétés de production : Curiosa Films et E.D.I. Films ; France 3 Cinéma (coproduction)
Société de distribution : Ad Vitam Distribution
Interprétation : Rebecca Marder (Irène), Françoise Widhoff (Marceline), Anthony Bajon (Igor), André Marcon (André)
En 1960 et en pleine gloire, John Wayne décide de concrétiser un vieux rêve : mettre en scène un film sur le siège de Fort Alamo, un événement majeur de la révolution texane et, donc, de l’histoire étatsunienne. Parce qu’il s’agit d’un événement fondateur, mais aussi parce que ce dernier est l’occasion pour le Duke d’exprimer son positionnement politique et une certaine idée de l’Amérique, Alamo mobilise des moyens considérables et un casting costaud pour un métrage initial excédant les trois heures. Depuis sa sortie, l’œuvre a été vertement critiquée par les spécialistes pour ses qualités de document historique. Qu’importe ! Il nous reste un western épique impeccablement mis en scène, qu’on prend énormément de plaisir à revoir et qui témoigne d’un indéniable talent de Wayne derrière la caméra. Il n’y a pas à dire, les Américains savent comment donner vie à leur roman national !
On peut s’étonner qu’un événement aussi célèbre que la bataille de Fort Alamo, véritable mythe fondateur étatsunien, n’ait fait l’objet que d’une dizaine d’adaptations cinématographiques. Martyrs of the Alamo, réalisée par Christy Cabanne et produite par D.W. Griffith, en fut historiquement la première. Une des plus célèbres, même si elle est focalisée sur le soldat, trappeur et homme politique Davy Crockett, fut produite par Disney en 1955 (Davy Crockett: King of the Wild Frontier, de Norman Foster) et remporta un succès notable. La palme de l’originalité revient à la comédie Viva Max (Jerry Paris/1969), qui imaginait l’armée mexicaine reconquérant le fameux fort à l’époque moderne ! La dernière adaptation en date est signée John Lee Hancock et fut tournée en 2004. Montrant les points de vue de tous les belligérants (tant mexicains qu’américains), ce film présente sans doute la version des faits la plus historiquement correcte… mais fut un échec retentissant. Une preuve supplémentaire que réalité historique et roman national ne font pas toujours bon ménage.
Il est peu de dire que le projet de Alamo a mis du temps à voir le jour, John Wayne ambitionnant de réaliser ce film dédié à une page importante de la « geste texane » depuis 1945. Fait rarissime : le scénario écrit à l’époque par James Edward Grant (qui collabora avec Wayne sur une douzaine de films) sera bien celui qui sera finalement filmé quinze ans plus tard. Il est également à noter que le fils de John Ford, Patrick, fut initialement engagé pour assister Grant dans ses recherches historiques liées au sujet du film, même si l’on ignore si cette contribution fut conservée dans le script. John Wayne tenta de faire réaliser le film par Republic Pictures mais essuya un double échec : le studio refusa et, pire encore, Wayne perdit les droits du script, qui fut adapté par Frank Lloyd en 1955 dans une version très différente, focalisée sur le personnage de Jim Bowie (Quand le clairon sonnera). Frustré de constater que le scénario de Grant avait été détourné de son sens initial, le Duke conserva l’espoir de concrétiser sa vision, et établit dans ce but avec Robert Fellows sa propre société de production, Batjac, en 1952. Mis en confiance par une première expérience pour laquelle il ne fut pas crédité (L’Allée sanglante de William Wellman, en 1955), Wayne décida de mettre le film en scène lui-même, sans jouer dedans. Il échoua cependant à rassembler le financement nécessaire, les investisseurs exigeant que Wayne, alors au faîte de la gloire, intègre le casting, ce que l’intéressé se résolut à accepter. Pour l’anecdote, précisons que la star voulait initialement se réserver le rôle mineur du général Sam Houston afin de pouvoir se concentrer sur son rôle de metteur en scène, mais des pressions supplémentaires le poussèrent à incarner finalement Davy Crockett. Rater l’opportunité de voir le Duke arborer le bonnet en peau de raton laveur du célèbre trappeur eut été sacrément dommage !
Le financement du film fut enfin finalisé en 1956, Wayne y contribuant avec un million et demi de dollars de ses propres deniers. La production imposante s’explique surtout par la construction de décors énormes, baptisés plus tard « Alamo Village », qui furent utilisés par bien d’autres productions cinématographiques et qui sont devenus aujourd’hui une attraction touristique. Concernant le casting des trois rôles principaux, outre celui de Davy Crocket qu’il dut se réserver, Wayne engagea l’acteur britannique Laurence Harvey, qui avait connu le succès l’année précédente aux côtés de Simone Signoret dans Les Chemins de la haute ville de Jack Clayton, pour incarner le colonel William Barrett Travis auquel Harvey conféra la « classe britannique » voulue par le Duke. Le rôle du célèbre colonel Jim Bowie fut confié à Richard Widmark. Excellent dans le film, le comédien ne se sentit pourtant pas à l’aise et il fallut le menacer de poursuites légales pour l’empêcher de quitter le tournage. Inspiré par l’exemple de Rio Bravo (1959) pour lequel Howard Hawks avait engagé la star de la chanson Ricky Nelson afin d’attirer – avec succès – le public jeune, John Wayne recruta la teen idol Frankie Avalon pour interpréter Smitty, le plus jeune défenseur du fort. Enfin, le cinéaste confia plusieurs rôles à des amis et membres de sa famille, dont son fils Patrick et sa fille Aissa.
Alamo fait partie de ces œuvres restées dans la mémoire des cinéphiles pour leur côté « larger than life » : une légende aux commandes d’un casting de stars, une production énorme, des décors grandioses, un tournage dans un cadre sauvage, sans parler d’un fait divers tragique émaillant le tournage, puisqu’un comédien dans un rôle mineur fut assassiné par son épouse dans le cadre d’une dispute conjugale ! Le mentor de John Wayne, John Ford, fit même une apparition inopinée sur le plateau. Son influence ne plaisant pas au cinéaste débutant qui souhaitait garder le contrôle sur son film, il envoya le maître tourner des prises secondaires… qui ne furent pas montées dans le film. Malgré l’ampleur du projet et les conditions difficiles dans lesquelles il fut concrétisé, force est de reconnaître que Wayne a fait un travail remarquable en ne négligeant aucun aspect du film. Au bout d’un long tournage, pas moins de 566 scènes avaient été tournées, pour une durée de montage initial de près de trois heures et demie !
Si l’œuvre a mobilisé autant de moyens et de stars, ce n’est pas seulement grâce au pouvoir d’attraction de John Wayne. C’est aussi parce qu’elle traite d’un mythe fondateur des États-Unis. L’histoire est aujourd’hui connue bien au-delà des frontières américaines : en 1836, environ 200 défenseurs texans retranchés dans le fort Alamo (à l’époque un avant-poste religieux datant de l’époque espagnole) périssent sous les coups des 3.000 soldats mexicains du général Santa Anna, après avoir résisté héroïquement à un siège de treize jours. L’épisode tragique fut un tournant important dans la révolution texane, qui débuta en octobre 1835 lorsque les Texians (les immigrants américains peuplant l’état mexicain du Coahuila y Texas) engagèrent les troupes mexicaines afin de s’opposer à l’évolution centralisatrice que connaissait alors le Mexique. Les autorités mexicaines accusaient pour leur part les Texians de sécession, leur reprochant une absence d’assimilation à la culture mexicaine. La répression fut très dure, Santa Anna considérant les rebelles comme de simples flibustiers, c’est-à-dire des criminels qui ne devaient pas bénéficier des égards militaires dus à des troupes régulières. Alors que Santa Anna escomptait un affaiblissement de la révolte, la chute de Fort Alamo et le fait que les survivants avaient été passés par le fer, provoqua l’effet inverse du côté texan. Les recrues affluèrent, le moral gonfla et, à peine un mois et demi après les événements à Alamo, l’armée mexicaine fut défaite à la bataille de San Jacinto lors de laquelle de nombreux soldats texans crièrent « Remember the Alamo ! », preuve du pouvoir mobilisateur de ce qui était déjà devenu un mythe. Jamais plus les Mexicains ne reprendront le dessus, et l’armistice fut conclu en juin 1843. Deux ans plus tard, le Texas fut intronisé 28e État américain.
Même si Alamo respecte la trame des événements, le film ne reflète en aucun cas la vérité historique, le scénario ne s’embarrassant pas de contextualiser les faits et reflétant une image très pro-américaine de la célèbre bataille. L’objectif était ailleurs. John Wayne, notablement patriote et conservateur, farouchement anticommuniste, ambitionnait d’utiliser ce haut fait historique comme une métaphore politique. Ceci ressort clairement de références appuyées aux notions de liberté et de droit des individus, et certains dialogues sont sans équivoque, notamment celui où Davy Crockett s’exprime sur la beauté de la notion de république. Aujourd’hui, sur le plan historique, le film en dit donc plus sur l’époque où il fut réalisé que sur celle qu’il prétend dépeindre.
Si l’œuvre peut soulever des objections politiques ou historiques, selon les goûts et les centres d’intérêt de chacun, en tant que western elle se déguste en revanche avec un plaisir non dissimulé. Le trio de comédiens, au sein duquel le Duke ne tire nullement la couverture à lui, est impeccable grâce à une interaction amusante : Bowie le bagarreur indomptable, Travis en officier rigide mais courageux, et Crockett le héros sympathique et conciliant qui doit sans cesse intervenir dans les querelles des deux autres. La mise en scène, mobilisant dans certaines séquences une myriade de figurants (dont la fameuse bataille finale), est impressionnante de maîtrise, tout comme la photographie, notamment dans plusieurs scènes nocturnes de toute beauté. Même si la durée du film est très longue, le montage de Stuart Gilmore en gère parfaitement le rythme et, si la confrontation finale n’intervient que dans les vingt dernières minutes, l’alternance classique du western entre scènes d’action et moments de camaraderie forme une assurance contre l’ennui. Le scénario de James Edward Grant ajouta à cette formule éprouvée plusieurs dialogues à connotation politique, d’un idéalisme simpliste qui schématise allègrement les faits et n’exclut pas quelques anachronismes, mais le film ne verse que rarement dans la caricature pure et simple dans laquelle Wayne se vautrera quelques années plus tard avec Les Bérets verts (un film qu’il co-dirigera). Last but not least, même si on connaît d’avance la fin de l’histoire, il reste très surprenant de voir un western américain de cette époque, avec de nombreuses stars, se terminer par la mort des protagonistes au combat. De quoi achever de conférer à cette œuvre un parfum unique.
Alamo fut un succès en salles et il fut nommé pour sept Oscars (grâce au lobbying intense de Wayne, il faut le souligner), remportant celui du meilleur son. Néanmoins, les moyens financiers mobilisés furent tellement importants que le Duke ne rentra pas dans ses frais, et il finit par vendre ses droits à United Artists. Le studio en profita pour éditer sévèrement le long-métrage, qui passa d’un montage initial de 3h20 à un métrage de 2h47. Le film est proposé dans ces deux versions dans le coffret double Blu-ray édité par ESC Distribution, ce qui n’est pas le cas du double DVD, qui n’inclut que la version « courte ».
Synopsis : En 1836, après la rébellion de la province mexicaine du Texas, 185 Américains, dont les colonels William Travis, Davy Crockett et Jim Bowie, se réfugient dans le monastère d’Alamo transformé en fort et résistent jusqu’à la mort aux milliers de soldats mexicains commandés par le général Santa Anna…
SUPPLÉMENTS
ESC Distribution a concocté un menu très spécial pour cette sortie événement, en proposant deux disques gavés de suppléments, autant sur la version DVD que Blu-ray. Hélas, n’ayant reçu qu’un disque simple ne comportant rien de plus que le film (en version « courte » de 2h47), nous sommes dans l’incapacité de commenter les bonus… Une vraie déception, car ceux-ci sont alléchants, comme vous pouvez le constater ci-dessous.
Suppléments de l’édition 2 DVD :
John Wayne mon père : entretien avec Patrick Wayne (33 min)
Passion Alamo : entretien avec le journaliste Jean-François Giré (40 min)
Un musée pour John Wayne
Bande-annonce
Suppléments de l’édition 2 Blu-ray : les mêmes que l’édition double DVD, mais aussi
Quatre ans après le très intéressant Noces, le cinéaste belge Stephan Streker est de retour avec un drame inspiré d’un fait divers très médiatisé, l’affaire Wesphael. Particulièrement habité, Jérémie Renier y incarne un jeune prodige de la politique qui se retrouve impliqué dans un crime passionnel. Si le film parvient à recouvrir l’intrigue et son antihéros tourmenté d’un voile d’incertitude et de doute, tout en ne prenant intelligemment pas parti, il est en revanche fragilisé par plusieurs choix d’écriture maladroits ainsi que par une trame nébuleuse dont on finit par se désintéresser…
En Belgique, le Bruxellois Stephan Streker est davantage connu comme consultant sportif, spécialisé dans le football, intervenant dans une émission de la chaîne télévisée francophone RTBF. Ce diplômé en journalisme a cependant entamé en 2004 une carrière de cinéaste à la réputation grandissante. Son avant-dernier – et remarquable – long-métrage Noces avait ainsi été nommé au César pour le meilleur film étranger. Inspirée d’un fait divers, cette œuvre traitait d’un « crime d’honneur » dans la communauté pakistanaise belge, et s’était notamment fait remarquer par la prestation impeccable de l’actrice française Lina El Arabi dans le rôle principal.
Streker nous revient quelques années plus tard avec L’ennemi, qui aura mis un an et demi pour sortir dans les salles. Ce nouveau film est lui aussi inspiré d’un faits divers retentissant, l’affaire Wesphael, du nom de l’homme politique Bernard Wesphael, qui fut notamment un membre fondateur du parti écologiste francophone belge. En novembre 2013, il fut arrêté et placé en détention pour l’assassinat de son épouse dans un hôtel d’Ostende, célèbre station balnéaire belge. Libéré sous conditions fin août de l’année suivante, Wesphael fut finalement acquitté au bénéfice du doute en octobre 2016, ce qui provoqua l’émoi dans le pays. Si la trame de ce fait divers a globalement été respectée par le metteur en scène bruxellois, il ne s’agit nullement d’une adaptation fidèle, les personnages ayant été changés et l’attention étant ici portée sur les enjeux dramatiques et, surtout, psychologiques des événements.
L’homme politique Louis Durieux est interprété par Jérémie Renier, que l’on a vu récemment dans L’Homme de la cave de Philippe Le Guay et qui est apparu dans pas moins de quatre films en deux ans, un cinquième étant prévu cette année (Novembre, de Cédric Jimenez, le réalisateur de BAC Nord). Personnalité éminente dans le sud du pays, Durieux a entamé, en marge de ses activités politiques, une relation tumultueuse et toxique avec Maeva, une magnifique jeune femme incarnée par Alma Jodorowsky, la petite-fille du célèbre cinéaste Alejandro Jodorowksy. Le couple s’aime passionnément mais, entre la jalousie du ténébreux Durieux et les écarts de la sensuelle Maeva, les disputes violentes sont courantes. Alors qu’ils sont en pleine tourmente et qu’ils passent la nuit dans un hôtel d’Ostende où ils ont leurs habitudes, Louis se rend à la réception en déclarant avoir trouvé son épouse morte, « suicidée » dans leurs chambre…
Intelligemment, Stephan Streker pratique l’ellipse pour éviter de raconter une vérité « objective » des faits, y revenant par la suite à travers des flash-backs révélant à chaque fois une version différente de la tragédie. Le sujet du film est plutôt à chercher du côté de l’épreuve psychologique traversée par Durieux. Accablé de toutes parts, lâché par ses pairs, souffrant de la perte de cette femme qu’il adorait, il est condamné par les médias et l’opinion publique avant même d’avoir mis un pied dans le tribunal. Néanmoins, et c’est là que le film est intéressant, le protagoniste ne se prononce jamais sur sa propre culpabilité, affirmant ne pas avoir de souvenirs de ce qu’il s’est passé… Sa disculpation finale ne résout donc rien, ce jugement étant rendu par simple manque de preuves tangibles. Pour incarner ce rôle complexe, Jérémie Renier, méconnaissable (il a perdu beaucoup de poids pour le film, même si on peut s’interroger sur l’utilité réelle de cette transformation physique), s’est investi à fond et est parvenu à traduire les tourments d’un homme pour lequel le spectateur ne parvient pas à éprouver d’empathie. A peine doit-on mentionner l’étrange coupe de cheveux dont on l’a affublé, qui focalise inutilement l’attention.
Ce faux pas capillaire n’est malheureusement pas la seule faiblesse de L’ennemi. Ce film à la construction narrative intelligente, bien mis en scène et interprété avec conviction, souffre en effet d’une certaine naïveté dans l’écriture. Il est ainsi évident que Stephan Streker aurait dû s’éloigner davantage de la source réelle de son histoire, la représentation de l’univers politique dans lequel est supposé évoluer son protagoniste sonnant faux de A à Z. Même si la politique est réduite au minimum syndical de séquences (ce qui constitue une faiblesse en soi), ses rares incursions ne fonctionnent guère. Le personnage du Louis Durieux n’est jamais crédible en « golden boy » de la politique belge, ce qu’illustre bien son étrange intervention au Parlement wallon, unique séquence située dans une enceinte politique. Par ailleurs, si Renier excelle dans l’ambiguïté d’un personnage qu’on ne perce jamais à jour, il est parfaitement impossible de l’imaginer dans la peau d’un politicien en vue. Il n’est, là encore, pas aidé par l’écriture, qui décrit un Durieux fort détaché de son sort, qu’il s’agisse de son incarcération ou de la manière dont il est traité dans les médias… D’autres éléments du scénario confirment cette impression de manque de maîtrise : l’avocate de Durieux (incarnée par Emmanuelle Bercot) ne parle pas du tout comme une avocate, son fils (joué par Zacharie Chasseriaud) ne le questionne jamais sur les faits pourtant gravissimes dont il est accusé, l’amitié nouée avec son compagnon de geôle Pablo paraît invraisemblable (même si l’acteur Félix Maritaud ne démérite pas), etc.
En comparaison, certains éléments dont le potentiel paraissait bien plus intéressant, ne sont guère exploités. Par exemple, le fait (inspiré de l’expérience réelle de Bernard Wesphael) que Durieux, qui ne parle pas un mot de néerlandais, soit arrêté, incarcéré et interrogé en Flandre, constituait un angle d’autant plus intéressant que les quelques comédiens flamands du casting sont impeccables (Peter Van den Begin, Sam Louwyck). Or « l’hostilité » de cet environnement flamand n’est qu’esquissée, et pas de manière convaincante. Durieux se plaint de ne rien comprendre quand on lui parle, alors que tous ceux qui s’adressent à lui… finissent par parler français. Autant dire qu’on n’est pas dans Midnight Express. Streker a tant privilégié les démons intérieurs du protagoniste et l’exploitation du doute quant à la vérité des faits, que les déboires plus tangibles que connaît Durieux semblent passer comme une lettre à la poste, ce que ne fait qu’illustrer sa sortie de prison accueillie avec un incompréhensible détachement. Enfin, ces choix scénaristiques nous empêchent de ressentir de l’empathie pour cet antihéros, dont le sort nous intéresse in fine assez peu. Bref, le cinéaste/scénariste semble peu à l’aise dès lors qu’il explore ce qui excède la sphère intime et émotionnelle, L’ennemi se révélant nettement moins abouti que Noces. Collaborer avec un autre scénariste nous paraît donc une option à considérer pour son prochain long-métrage.
Synopsis : Un célèbre homme politique est accusé d’avoir tué son épouse, retrouvée morte dans leur chambre d’hôtel. Est-il coupable ou innocent ? Personne ne le sait. Et peut-être lui non plus.
L’ennemi : Bande-annonce
L’ennemi : Fiche technique
Réalisateur : Stephan Streker
Scénario : Stephan Streker
Interprétation : Jérémie Renier (Louis Durieux), Alma Jodorowsky (Maeva Durieux), Emmanuelle Bercot (Maître Bétraice Rondas), Félix Maritaud (Pablo Pasarela)
Photographie : Léo Lefèvre
Montage : Mathilde Muyard
Musique : Marcelo Zarvos
Producteurs : Michaël Goldberg et Boris van Gils
Sociétés de production : BAC Films, Formosa Productions, Polaris Films, Daylight Films, Alba Films et Libellule Films
Durée : 105 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 26 janvier 2022 Belgique/France/Luxembourg – 2020
Librement inspiré de l’ouvrage du journaliste et grand reporter français Roger Auque, Un otage à Beyrouth, Hors la Vie est un film déterminant. Déterminant pour la représentation de la guerre mais également pour l’exportation du cinéma libanais à l’étranger. Prix du jury en 1991 au Festival de Cannes (avec Europa de Lars von Trier), le film frappe là où ça fait mal. En plein corps. En plein cœur.
Un sujet actuel
Beyrouth, fin des années 1980. Factions en plein combat. Mères qui pleurent leurs fils, disparus ou tués… Patrick Perrault (Hippolyte Girardot), photographe français, une Nikon à la main, ne laisse aucun détail lui échapper. Il est là pour couvrir la Guerre du Liban. L’éthique n’importe presque plus tant son regard semble fasciné, avide de saisir, par bribes visuelles, la douleur des Libanais. Pourtant, Perrault est enlevé et séquestré. Avec une telle violence, qu’il en oublie presque ce que cela signifie de vivre avec les vivants.
Lorsque le film est présenté à Cannes, en mai 1991, la guerre du Liban vient de s’achever, à peine un peu plus de six mois plus tôt. Hors la Vie s’impose donc tout de suite comme une œuvre d’une grande actualité. Une œuvre presque documentaire et journalistique qui témoigne en interne de la situation, sans prendre parti. Le scénario de Maroun Baghdadi, Didier Decoin et Elias Khoury ne cherche de fait pas à faire une histoire de la guerre. Hors la Vie ne tente pas d’expliquer et d’analyser. Il montre.
La nécessité de documenter
En un sens, Maroun Baghdadi ne fait pas (vraiment) de politique. Bien évidemment, aborder de front la prise d’otages de Français durant la guerre civile libanaise est un sujet éminemment politique. Cependant, le réalisateur opte pour une forme assez sobre. Du moins, une forme où il s’efface pour laisser parler les images. Le film ne nous dit jamais quoi penser : il n’impose rien gratuitement. Les images, presque brutes, semblent être jetées là, par hasard. Elles ne se veulent pas dramatiques, misérabilistes, théâtrales… Elles se veulent au plus près du réel. Sans fioritures. Sans ajouts en trop. Le montage de Luc Barnier, monteur notamment des films d’Olivier Assayas, trace avec justesse ce fil, tendu, du réel. La partition musicale de Nicola Piovani, quant à elle, intervient comme un souffle. Avec délicatesse pour nous rappeler que nous sommes au cinéma. Mais jamais pour être de trop.
Finalement, comme le personnage de Patrick Perrault qui déclare « Putain, j’y comprends plus rien », le spectateur ne parvient jamais à comprendre. Nous ne pouvons cerner les raisons de l’enlèvement. Pourquoi est-il enlevé, séquestré ? De quoi est-il accusé ? Par qui ? Et pourquoi ? Ces questions, assez rhétoriques, sont à l’image même de cette guerre célèbre pour être complexe. Lorsque le protagoniste demande pourquoi il est là, on lui répond « Cherche, tu n’as que ça à faire ici ». Ironiquement, c’est dans une salle de classe que Patrick Perrault est enfermé, le lieu du savoir. Du moins, de la transmission du savoir. Les bourreaux savent-ils eux-mêmes pourquoi ils ont fait de Perrault leur otage ? Le film est nécessaire, aujourd’hui encore, justement parce qu’il ne tente pas de résoudre ce mystère mais il l’admet. Il ne tombe pas dans des interprétations faciles et sans doute fallacieuses. Encore une fois, la force du propos de Hors la Vie est de montrer.
L’absurdité de la guerre
Certes, nous sommes entraînés dans la longue chute de Patrick Perrault, puisque le film raconte l’histoire de cet homme. Néanmoins, l’œuvre de Baghdadi est bien plus une œuvre nuancée sur l’absurdité de la guerre en général qu’un discours politique bien trop poli sur la situation particulière au Liban. Alors qu’il est séquestré, Patrick Perrault se rapproche de l’un de ses bourreaux, Ali, qu’il surnomme Philippe (Habib Hammoud). Si ce dernier reste assez clair sur ses intentions, sur son « camp », les deux hommes partagent toutefois quelques moments de camaraderie, notamment en chantant du Dalida ou du Feyrouz. Baghdadi semble nous dire que rien n’est blanc et noir seulement. Les choses sont toujours plus. La question n’est même plus tant sur la Guerre du Liban ou non. Le film semble documenter sur tout type d’acharnement, de torture, contre l’intégrité humaine. Qu’elle soit physique ou morale.
Lorsque Patrick est enfermé, ses bourreaux s’amusent. Certains jouent avec les armes, d’autres draguent par téléphone. Certains imitent Robert De Niro dans Taxi Driver tandis que d’autres parlent de la retraite de Michel Platini. Ces petites scènes portent en elles un sens très fort, montrant à quel point toute cette guerre n’est qu’un jeu. Une mauvaise farce, violente et destructrice mais une farce quand même. Le personnage de Ahmed (Hassan Farhat) renvoie à la situation propre au Liban. Il raconte en effet à Patrick qu’il a aussi bien combattu pour que contre les Palestiniens. Une inconsistance qui fonde cette complexité de la Guerre du Liban.
Mourir à petit feu
Malgré tout, une chose reste certaine : la violence des conditions de séquestration illustrées par Hors la Vie. Le titre traduit bien de cette descente aux Enfers que va connaître progressivement Patrick Perrault, qui sort de la vie avec les vivants, pour rejoindre les morts. Ou plutôt, les morts-vivants. Dans ce rôle pour lequel il a perdu une dizaine de kilos, Hippolyte Girardot est criant de vérité, habité par la justesse. Devant nos yeux, il « devient cinglé » comme il le dit. « Même moi je deviens de la merde ». Il n’est plus humain, trop humain. Il est sous humain. Un cadavre qui ne tient à rien. Girardot incarne avec brio cette dépossession des sens. Du regard.
Une histoire de l’œil
Parce que la question du regard est cruciale dans Hors la Vie. De par son métier même, Patrick Perrault a besoin de ses yeux. Au début du film, ses yeux de photographe sont posés sur le malheur d’autrui. C’est son propre malheur que portent en eux ses yeux, désormais fatigués et vides, à la fin du film. L’œuvre de Maroun Baghdadi est anxiogène parce qu’elle parvient à créer ce chemin tortueux. Un crescendo glacial dans le malheur. Le film, très sombre, montre un monde extérieur douloureux puisqu’en guerre mais qui reste plus lumineux que l’enfermement. Un monde qui fonctionne toujours selon les changements, jour et nuit. Malheureusement, la lumière du dehors est un leurre. Une chimère inatteignable, bien loin de la prison froide et noire.
Le film s’ouvre donc sur les yeux actifs de Patrick Perrault. Ces mêmes yeux qui seront masqués par un sac sur sa tête puis bandés par un foulard, une fois devenu otage. On lui demande souvent de fermer les yeux. On lui dit « Si tu vois nos visages, c’est fini pour toi ». Il ne peut regarder que dans des miroirs qui seront détruits ou par le tissu de son foulard, laissant entrevoir un peu de lumière. Mais il est puni pour cela « Tu triches. Tu mets mal ton bandeau. Tu regardes en-dessous ». Comme Orphée qui descend aux Enfers, on lui intime l’ordre de ne pas se retourner. On lui dit, en anglais « This is Lebanon, man. Don’t trust your eyes. Things are never the way they look ». Patrick répondra, un peu plus tard « I’m blind ». Patrick a besoin de ses yeux. Mais il est devenu aveugle. Patrick veut voir. Et savoir. Mais il ne perd pas cette envie.
Est-ce cela qui l’aura sauvé ? Au fond, l’est-il vraiment ? Peut-être qu’il en a dorénavant trop vu.
Nos Ames d’enfants de Mike Mills est un de ces films dont on sait qu’ils vont vous coller à la peau pour très très longtemps. Des images très belles de l’Amérique en noir et blanc, de la douceur et de la bienveillance font du métrage un des meilleurs films de ce début d’année
Synopsis de Nos Ames d’enfants :Journaliste radio, Johnny interroge des jeunes à travers le pays sur leur vision du futur. Une crise familiale vient soudain bouleverser sa vie : sa sœur, dont il n’est pas très proche, lui demande de s’occuper de son fils, Jesse. Johnny accepte de le faire mais n’a aucune expérience de l’éducation d’un enfant.
Entre les deux débute pourtant une relation faite de quotidien, d’angoisses, d’espoirs et de partage qui changera leur vision du monde.
C’mon C’mon C’mon C’mon…
Nos Ames d’enfants est la traduction d’un titre anglais : C’mon C’mon, un titre dont même le réalisateur Mike Mills n’est pas sûr de comprendre le sens qu’il a vraiment voulu lui donner. A un moment dans le film, Jesse (Woody Norman), le jeune protagoniste de l’histoire, fait une litanie de C’mon, C’mon, C’mon, … et Mills déclare avoir utilisé cette ritournelle tirée d’une chanson juste parce qu’il a aimé la boucle infinie, et ouverte de cette litanie…Tout ceci pour dire que ce titre français, qui met certes l’emphase sur l’enfance, ne traduit pas complètement le lyrisme du film.
Ce film, très poétique en effet, est le troisième en se suivant du cinéaste qui s’appuie sur des relations personnelles proches. Beginners (2010) parlait en filigrane de son père , 20th Century Women (2016) s’inspirait de la famille monoparentale qu’il formait avec sa mère. Nos Ames d’enfants quant à lui, est un travail relié à sa propre condition de père. Non pas qu’il manque d’inspiration, bien au contraire. Le côté autofictionnel que ces films peuvent donner l’impression d’avoir n’est qu’un excellent point de départ, pour réaliser à chaque fois de très beaux films extrêmement intimistes et intenses.
Johnny (Joaquin Phoenix) est au téléphone avec une femme, Viv (Gaby Hoffmann). La conversation est gênée, comme entre deux amants après une première rencontre qu’on ne sait pas trop comment poursuivre. Mais Viv est la sœur de Johnny, et cette conversation est à l’image de leur relation, fusionnelle et compliquée en même temps. Entre eux se trouve Jesse, 9 ans, le fils de Viv et d’un Paul absent : bipolaire, parano, schizo, on ne sait trop ; Paul est malade et requiert toute l’attention de Viv, malgré leur séparation. Le film de Mike Mills se focalisera alors sur la relation entre Jesse et son oncle Johnny, lorsque ce dernier a proposé son aide pour s’occuper de Jesse lors de l’absence de sa mère.
Cette relation est lunaire, faite de doutes et d’apprentissages. Journaliste radio, dont le travail en cours porte sur un reportage avec des enfants (de vrais entretiens où les enfants répondent à des questions sur leur vision du futur ou de leur avenir), Johnny couvre plusieurs grandes villes des États-Unis. Nos âmes d’enfants prend ainsi un air de road-movie quand la paire se retrouve à Detroit, New-York , La Nouvelle-Orléans ou Los Angeles. De très grandes villes, très ostentatoires. Mills choisit un noir et blanc filmé magnifiquement par Robbie Ryan, et éteint en quelque sorte tout le lustre tout en gardant la beauté et les symboles de ces lieux, pour mieux se concentrer sur les relations humaines, celles de Jesse et Johnny bien sûr, mais aussi celles au téléphone entre Viv et son fils, ou Viv et son frère.
Né dans une famille singulière, où même ceux qui n’ont pas de problèmes mentaux ont des problèmes (Johnny a par exemple du mal à expliquer à son neveu pourquoi il est seul et sans enfants), Jesse est lui-même excentrique (il écoute au réveil le Requiem de Mozart à pleins volumes, parce que le samedi, le bruit est permis ! ), et comme tous les excentriques, il est attachant et agaçant à la fois. Woody Norman est une extraordinaire révélation qui donne une profondeur incroyable au rôle, que peu d’enfants pourraient donner. Il fait constamment passer le spectateur du rire aux larmes, et sa fausse indifférence aux choses graves de sa jeune vie, qui cache une souffrance certaine, étreint le cœur.
Joaquin Phoenix, une fois de plus, a « plié le game » pour le dire avec l’excès qu’il faut. Il excelle comme à son habitude, et enfant acteur en son temps (comme aussi Gaby Hoffmann), il est en parfaite symbiose avec son jeune partenaire. Il retrouve ici son registre plus calme après une hype presque démesurée, insensée, avec son rôle de Joker chez Todd Philipps. Pour couronner cet impeccable casting, Gaby Hoffmann fait une merveilleuse et très crédible mère, assaillie, mais en maîtrise totale d’une situation compliquée.
Rares sont ces films qui sourdent de très beaux sentiments mais qui ne sont pas des « bons » sentiments. Tout est douceur et bienveillance dans ce film, et pourtant, pas une once de mièvrerie. Ceux qui ne cherchent dans un film que la mise en scène d’un concret auront du mal avec Nos Ames d’enfants. Ceux qui par contre sont sensibles à une réalisation faite de petits riens, d’une idée, d’une pensée, d’un moment fugace seront enchantés par ce métrage qui mérite toutes les récompenses de l’Académie pour les Oscars actuellement en préparation : les acteurs, la photo, la réalisation, et le film lui-même. Un film qui ouvre magnifiquement l’année 2022 !
Nos âmes d’enfants – Bande annonce
Nos âmes d’enfants – Fiche technique
Titre original : C’mon C’mon
Réalisateur : Mike Mills
Scénario : Mike Mills
Interprétation : Joaquin Phoenix (Johnny), Gaby Hoffmann (Viv), Woody Norman (Jesse), Scoot McNairy (Paul), Molly Webster (Roxanne), Jaboukie Young-White (Fern), Deborah Strang (Carol), Sunni Patterson (Sunni)
Photographie : Robbie Ryan
Montage : Jennifer Vecchiarello
Musique : Aaron Dessner, Bryce Dessner
Producteurs: Chelsea Barnard, Andrea Longacre-White, Lila Yacoub, Coproducteurs : Rachel Jensen, Geoff Linville
Maisons de Production : A24, Be Funny When You Can
Distribution (France) : Metropolitan Filmexport
Récompenses : Plusieurs récompenses dans des festivals americains
Durée : 109 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 26 Janvier 2022
États-Unis – 2021
Petite plongée dans l’univers des séries coup de cœur de la rédaction du MagduCiné. L’idée est simple : partager quelques moments forts du petit écran, en six questions.
La plus belle performance dans une série ?
Bérénice Thevenet : Pour moi, évoquer la plus belle performance dans une série est difficile tant j’en ai vu qui m’ont bluffée. Mais, je dirais que l’ensemble du casting de la série Arte H24 est juste incroyable ! Raconter vingt-quatre heures de (sexisme) dans la vie d’une femme, à l’heure contemporaine, semble être une impossible gageure tant le sujet peut être sensible. La série doit beaucoup, sinon tout à l’intensité folle de ses vingt-quatre comédiennes, grâce à des interprétations qui fonctionnent comme des uppercuts. Et s’il fallait n’en citer qu’une, je choisirais la magnifique performance de Déborah Lukumuena dans Le Cri défendu.
Thierry Dossogne : Tellement de choix possibles… Les quatre qui me viennent à l’esprit comme une évidence sont True Detective (un casting stratosphérique dans les trois saisons, avec une préférence personnelle pour la première), James Gandolfini dans Les Soprano (le reste du casting est également phénoménal), Bryan Cranston dans Breaking Bad, pour sa mue impressionnante vers le registre dramatique, et Kevin Spacey dans la première saison de House of Cards. Du côté des performances collectives, le casting de The Wire est plus vrai que nature, on s’y croirait !
Sarah Anthony : Le cast de Little Birds dans l’avant-dernière séquence de cette mini-série. Je n’ai jamais vu une séquence plus imprévisible, prenante et réussie que celle-ci. Ce qui est, pour beaucoup, dû au cast. Et ex aequo le cast toutes époques confondues de l’excellente série L’amie prodigieuse.
Charlotte Quenardel : Outch. Pour moi ce serait par cast, avec celui de l’anthologie des The Haunting of Hill House / Bly Manor pour lequel j’ai un gros coup de cœur. Les figures fidèles à la franchise comme Kate Siegel, Henry Thomas, Carla Gugino ou encore Oliver Jackson-Cohen sont si ancrées dans l’univers de Mike Flanagan qu’elles en sont indissociables. Le cast de Oz (just perfect) et Peaky Blinders. Et une mention honorable pour Jessica Biel dans The Sinner qui est sensationnelle et très sous-estimée.
Hala Habache : Je pense à une série comme Mad Men. L’ensemble du cast est très bon mais, surtout, la série offre à Jon Hamm un rôle très fin. Jouer ou plutôt incarner Don Draper lui aura véritablement permi de montrer l’ampleur de son jeu, tout en nuances et en subtilité.
Sébastien Guilhermet : Je pense à Steve Carell dans The Office mais également à tout le reste du casting avec notamment Rainn Wilson. C’est sans doute le genre de la série, qui aide en ce sens, en mélangeant le faux documentaire et la sitcom, mais la série arrive à être sublimée par tout son casting. On passe du rire aux larmes avec aisance, et au fil des épisodes, la distance s’amenuise entre les personnages et le spectateur.
Le personnage de série avec la plus belle évolution dramatique ?
Bérénice Thevenet : Pour ce qui est de l’évolution de dramatique, je dirai que celle de Saul Goodman, le héros de Better Call Saul, est l’une des plus intéressantes que j’ai vu. Ayant adoré Breaking Bad, et craignant de voir venir un mauvais préquel, j’ai été agréablement surprise de la manière dont Vince Gilligan et Peter Gould ont réussi à donner une véritable épaisseur dramatique à un personnage, à la base, très secondaire. La série prend son temps pour expliquer comment le très ordinaire Jimmy Mcgill est devenu le célèbre avocat véreux de Walter White. Le rythme volontiers lent de la série parvient très bien, selon moi, à donner la mesure des changements qui affectent le personnage.
Thierry Dossogne : Oserais-je citer Steven Avery dans la série documentaire Making a Murderer – meurtrier ou innocent ? Sinon, on part sur les usual suspects : Tony Soprano dans Les Soprano, Rustin Cohle dans la première saison de True Detective, et Walter White dans Breaking Bad.
Sarah Anthony : Ivar dans Vikings. Il passe d’un adolescent handicapé, victime, frustré, cruel et impuissant à un grand guerrier qui se prend d’affection pour un jeune garçon maintenu captif. Il dépasse totalement son handicap et l’éducation de sa mère. Dommage que sa fin ait été massacrée par les scénaristes…
Charlotte Quenardel : Norman Bates dans Bates Motel et Carrie Mathison dans Homeland. Je trouve que le traitement de la santé mentale que ce soit au cinéma ou à la télévision est assez difficile à représenter et je trouve que Carrie Mathison et Norman Bates interprètent très bien la plongée vers les abysses.
Hala Habache : Je ne sais pas si on peut vraiment parler de personnage tant son évolution dans la série est d’une authenticité rare mais je dirais Arabella, dans I May Destroy You. Son cheminement est très fort, très juste. La manière dont elle s’approprie la douleur dont elle se détache petit à petit pour pouvoir avancer est à la fois un grand exemple de réussite scénaristique d’écriture de personnage mais aussi de résilience humaine.
Sébastien Guilhermet : C’est dur de faire le tri, mais des séries que j’ai vues, je vote pour le personnage de Nora Durst dans The Leftovers. Avec cette mère qui a perdu toute sa famille, au fil de trois saisons, on suit une femme au caractère aussi fragile que tenace, qui soulève des montagnes et nous fait pleurer à chaudes larmes.
La série dont la construction narrative est particulièrement bien trouvée ?
Bérénice Thevenet : Ce n’est peut-être pas la meilleure construction narrative mais elle m’a suffisamment marquée pour que je la mentionne. Je pense notamment au montage narratif que l’on trouve dans les épisodes de Breaking Bad. Chaque épisode commence généralement par un élément (scène ou détail visuel) qui apparaît comme un effet d’annonce partiel. Cela créer un (faux) suspense qui mélange la fin au début et inversement.
Thierry Dossogne : Juste pour le plaisir de contourner cette question, je vais répondre Curb Your Enthousiasm… car il n’y a pas de structure, c’est une succession de non-sujets. Et c’est ça qui est drôle.
Sarah Anthony : Je dirais Cruel Summer, mini-série qui retrace trois années autour de la disparition d’une ado dans les années 90. Les années alternent dans chaque épisode, on le comprend grâce aux coupes de cheveux et aux filtres sur les images. Ce découpage permet de garder le suspense en dévoilant çà et là des indices : très prenant.
Charlotte Quenardel : J’aime particulièrement la façon dont sont construites les séries d’anthologie comme American Horror Story et The Haunting, qui ont pour chaque saison, une nouvelle histoire. Bien sûr, elles n’existeraient pas sans The Twilight Zone, qui elle fonctionnait par épisode. Un must. Petite mention pour Mindhunter et la manière dont ils façonnent leur profilage au fil des saisons.
Hala Habache : Qu’on aime ou non la série, souvent trop mélodramatique, This Is Us propose une construction narrative vraiment intéressante. La série, non chronologique, convoque à la fois passé, présent et futur. Non seulement la série n’est pas linéaire donc mais elle surprend souvent dans la construction même de chaque épisode. Parfois, un épisode débute avec un personnage inconnu et ce n’est qu’à la fin que l’on comprendra qui il est. C’est une série qui a des défauts mais qui reste très surprenante du point de vue de son écriture.
Sébastien Guilhermet : C’est un peu cliché ou grossier comme réponse, mais je dirai la première saison de True Detective. La construction narrative, avec cette communication temporelle qui fait se jumeler les époques, accentue le plaisir que peut ressentir le spectateur en s’insérant dans les affres de ce thriller poisseux et tendu.
La série avec la meilleure bande-originale ?
Bérénice Thevenet : La meilleure bande originale revient, selon moi, à la saison 3 de American Horror Story intitulée « Coven ». En évoquant la thématique de la sorcellerie moderne et ancienne, Ryan Murphy a choisi une bande originale exigeante qui fait notamment appel à la magie musicale de Fleetwood Mac, avec des morceaux comme « Rhiannon ».
Thierry Dossogne : The Walking Dead, The Leftovers, les Soprano. Le Prince de Bel-Air pour le côté fun, Les Simpson et les X-Files pour le côté culte, et Seinfeld pour l’absurdité.
Sarah Anthony : La bande-originale de L’amie prodigieuse, signée Max Richter, qui réinterprète notamment les quatre saisons de Vivaldi.
Charlotte Quenardel : Max Ritcher… pour The Leftovers. Juste poétique. Et Angelo Badalamenti pour Twin Peaks, totalement lancinante.
Hala Habache : Probablement Mozart in the Jungle. Toutes les séries utilisent de la musique mais pas toutes les séries parlent de musique. C’est pour ça que l’usage de la musique dans Mozart in the Jungle est assez incroyable, parce qu’il y a toujours une explication, un choix au sein de la fiction. C’est vraiment une série sur la création, sur le fait d’être habité par la flamme de la musique, par le blood.
Sébastien Guilhermet : Je pense directement à Samurai Champloo avec la BO monstrueuse et jazzy du défunt Nujabes. Du fun et du plaisir à l’état pur.
La série dont l’univers visuel te parle le plus ?
Bérénice Thevenet : L’univers visuel de Mindhunter me parle beaucoup. Pas seulement parce que j’apprécie particulièrement le style de David Fincher. La série a créé une atmosphère vraiment à part. La reconstitution historique d’une époque – celle des années 70-80 – est plus que crédible. On s’y croirait. Cela donne d’autant plus de crédit au récit comme à l’interprétation sans faille du casting.
Thierry Dossogne : Les première et troisième saisons de True Detective, Gomorra, les premières saisons de The Walking Dead, Taboo, Les Soprano.
Sarah Anthony : Ah, question difficile ! A peu près toutes les séries où les gens sont excentriques et créatifs. J’ai adoré les deux saisons de la teen série The Carrie Diaries, qui raconte la jeunesse de Carrie Bradshaw, en particulier la rédaction d’Interview Magazine, avec sa rédactrice Larissa Loughlin (la merveilleuse Freema Agyeman). J’aime les costumes, les décors très arty. J’ai aussi beaucoup aimé l’univers visuel de Why Women Kill saison 1, mais aussi celui des séries Valeria et Younger.
Charlotte Quenardel : Question très difficile pour moi. Celui des The Haunting (oui), Westworld (saisons 1 et 2), Downton Abbey et Twin Peaks. (Il doit en manquer).
Hala Habache : J’aime beaucoup l’univers esthétique de The Deuce et de GLOW. Très seventies et eighties. Je pense aussi à la première saison de Why Women Kill, et en particulier aux moments consacrés au personnage de Lucy Liu…dans les années 70 !
Sébastien Guilhermet : Bizarrement, je suis obligé de répondre Twin Peaks. Le style Lynchien est présent du début à la fin malgré une qualité qui joue parfois aux montagnes russes notamment en milieu de saison 2. Mais voir une bourgade américaine vicieuse, ténébreuse et putride filmée dans un style du « soap opera » et scrutée d’une main de maître par David Lynch, se veut une expérience singulière. Sans parler de l’incroyable épisode 8 de la saison 3.
La série d’animation que tu préfères ?
Bérénice Thevenet : S’il faut parler d’une série d’animation, je ne peux que citer Les Simpson. Cette œuvre télévisuelle cultissime fait, pour moi, écho à l’enfance et aux goûters devant W9. Que dire de cette série, si ce n’est que je ne m’en lasse pas. Les aventure de la famille la plus célèbre de toute l’Amérique me font toujours autant rire et réfléchir !
Thierry Dossogne : Je ne regarde plus de séries animées depuis bien longtemps, mais Les Simpson sont une référence absolument incontournable pour moi, la série ayant bercé toute mon enfance et mon adolescence au point que nombre de personnages et de citations sont incrustés dans mon cerveau à tout jamais. Comme beaucoup de fans, je trouve que depuis une dizaine d’années (au moins), la série a perdu tout ce qui faisait son charme. Mais les vingt premières saisons sont intouchables. Sinon, je garde un excellent souvenir de la série animée Batman, mais c’est la nostalgie de l’enfance qui remonte à la surface…
Sarah Anthony : Sans compter Les Simpson, je choisis Arcanes. Je n’aime pas trop les séries d’animation normalement (à part Les Simpson) et je ne connais pas League of Legends, dont est tirée Arcanes. Mon compagnon a voulu me faire découvrir la série et j’ai adoré. Quelle beauté ! Tout est soigné, un travail d’artiste, voire de virtuose, en même temps qu’un travail technique pointu. J’attends la saison 2 avec impatience.
Charlotte Quenardel : Je ne regarde pas de série d’animation, du coup pour le côté nostalgique (et parce qu’elle est géniale) je dirais Batman. So 90s.
Hala Habache : Bojack Horseman ! L’une des séries les plus difficiles à regarder, tant elle semble nous entraîner de plus en plus dans les méandres de son personnage principal, attachant et horrifiant à la fois. C’est une très belle série, qui enseigne beaucoup et qui est très bien incarnée par les voix de Will Arnett, Aaron Paul et Alison Brie notamment. Un univers visuel fantasque et complexe. Mention également pour Tuca and Bertie, la série créée et dessinée par l’illustratrice de Bojack Horseman, Lisa Hanawalt.
Sébastien Guilhermet : Le débat est ouvert : difficile de départager des séries comme Cowboy Bebop, Samurai Champloo ou même Neon Genesis Evangelion. Je ne peux que conseiller les trois tant les univers visuels sont vastes et les quêtes existentielles fascinantes.
Un monde met l’enfance à l’honneur, non pas par nostalgie, mais par volonté de décrire une microsociété où trouver sa place est un enjeu de tous les instants. L’histoire de cette petite fratrie en proie à la violence de ses pairs, à son indifférence aussi, à la peur, et au désir d’être comme les autres, est filmée avec une exigence et une finesse de tous les instants. Exigence et finesse qui rendent un hommage vibrant à tous les écorchés de l’école, de l’intégration scolaire.
Récréations
C’est une question de regard qui tient tout le film, vissé à celui de Nora. Un monde observe, à travers les yeux de la petite fille, une cour de récré autant traversée par les rires (discrets ici) que la violence frontale. Le film est « à hauteur d’enfant », expression galvaudée qui prend pourtant ici tout son sens, tellement la réalisatrice Laura Wandel s’attache à ne montrer que ce que Nora perçoit, rien d’autre. Et ce que voit Nora n’a rien à voir avec ce qui nous est raconté d’habitude de l’école, dans les fictions télés à la Sam ou encore au cinéma, comme dans le récent Primaire. La naïveté, l’angélisme ne sont pas maîtres ici, seuls les enfants le sont, au gré des erreurs commises par les uns et les autres. On est au cœur de la cour de récré, en immersion, avec ses sons, son rythme effréné. Aucun répit ni pour Nora, ni pour son frère Abel (encore moins pour le spectateur), qu’elle découvre en proie à la violence. Il la contraint au silence quand elle se sent obligée de dénoncer ce qu’elle voit. Plus tard, les rapports de force se renverseront, la force d’une étreinte pouvant tout faire basculer, et seulement cette force. Le film pourrait paraître dérouler un programme quand, au contraire, il dénoue les mécanismes qui ont cours de l’école à la société, avec ses rapports de force excessifs et son refus du faux pas. Dans ce monde-là, aussi, le silence et l’apparence sont les maîtres mots. Le film est sans cesse en équilibre comme le montre cette scène où, pour être invitée à un anniversaire, Nora doit parvenir à marcher sur une poutre sans tomber, elle exige de recommencer, tient bon, mais sait que rien n’est gagné. Son hypersensibilité peine à s’adapter à ce monde.
Immersion
Nora a également d’autres préoccupations, surtout celle de vaincre sa peur de l’inconnu (l’école, la poutre, la piscine, les exercices de maths, les dictées…) et le besoin viscéral de s’intégrer à tout prix. C’est ce besoin qui la rapproche autant qu’il l’éloigne de son frère. Chez Laura Wandel comme autrefois chez Céline Sciamma avec Tomboy, les adultes se font discrets au profit de l’étude de la relation qui se noue entre les enfants. La cruauté a donc toute sa place, comme elle l’avait dans Les Leçons d’harmonie. Tout cela se lit à travers les corps, qui entrent en collision, qui un temps sont amis avant de se détourner. Nora s’épanouit un temps et retombe très vite dans la solitude qui la ronge. Autour d’elle, le monde paraît encore plus dur, car il est clos, contraint à la cour de récré, l’école, il ne souffre aucune respiration. C’est exactement la manière dont est vécu le harcèlement, on n’a pas trouvé meilleure manière de le raconter, de le faire sentir : « Tout est au service de Nora, de sa perception. Donc, dans le film, on ne perçoit que des bribes de corps, d’espaces, tout est diffus… », explique la réalisatrice dans le dossier de presse du film. C’est cette mise en scène d’une grande maîtrise, qui ne lâche pas instant son sujet ni ses personnages, ainsi que les petits instants de bonheur ou de partage (les lacets, le départ de l’institutrice), qui font la force, presque étouffante du film. Qui a déjà mis un pied dans une école pour y accompagner des élèves sait à quel point ce qui se joue dans Un monde n’est pas une recréation fantasmée, mais bien une réalité que la fiction vient traduire avec brio.
Blessure
La direction d’acteurs : les petits sont des petites boules d’émotions brutes, on sent à chaque instant chez Nora/Maya les larmes monter, est exceptionnelle. Elle donne à ce film au corps à corps, les coups pouvant venir de partout, une tension permanente. L’action ne tarde pas à se mettre en place, Laura Wandel s’en tenant à un récit resserré sur une heure quinze. Nora ne veut pas aller en classe, plus tard ce sera Abel, mais le père, dont on aperçoit peu de choses (toujours à hauteur de Nora), c’est même bientôt à travers les barreaux de l’école qu’il parlera à Nora, les y pousse. Il s’agit d’y aller, d’avancer, de ne pas renoncer. Il faut être à l’école, c’est là que ce joue la vie des enfants après tout. De cette nécessité construite par l’obligation, Laura Wandel construit un film à la Récréations de Claire Simon : un film d’école qui rentre dans l’école pour ne plus la quitter et regarder vraiment les enfants dans les yeux, les jeux, les enjeux qui les rassemblent et les dressent aussi les uns contre les autres. Sans cesse, on leur demande le calme quand tout explose dans la récréation, véritable moment hors règles, hormis celles que l’enfance s’impose. Ici, pourtant, c’est la noirceur qui domine, heureusement qu’il existe un fil ténu entre Nora et Abel sur lequel la fiction tire pour nous entraîner vers le cinéma, l’engagement fraternel et ce besoin irrépressible de se sauver l’un l’autre sans se le dire vraiment. Il manquait un grand film contemporain aux blessures enfantines, c’est chose faite avec Un monde.
Un monde : Bande annonce
Un monde : Fiche technique
Synopsis : Nora entre en primaire lorsqu’elle est confrontée au harcèlement dont son grand frère Abel est victime. Tiraillée entre son père qui l’incite à réagir, son besoin de s’intégrer et son frère qui lui demande de garder le silence, Nora se trouve prise dans un terrible conflit de loyauté. Une plongée immersive, à hauteur d’enfant, dans le monde de l’école.
Réalisation : Laura Wandel
Scénario : Laura Wandel
Interprètes : Maya Vanderbeque, Günter Duret, Karim Leklou
Photographie : Frédéric Noirhomme
Montage : Nicolas Rumpl
Producteurs : Stéphane Lhoest, Philippe Logie, Jan De Clercq, Annemie Degryse
Société de production : Dragons Films
Distributeur : Tandem
Genre : drame
Durée : 75 minutes
Date de sortie : 26 janvier 2022
Le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Senad Mavric publient aux éditions Glénat un récit uchronique intitulé Le Loup gris. Ils y imaginent la mise en service d’un char nazi super-lourd que rien ne semble pouvoir arrêter.
Forces supplétives, ravitaillements, approvisionnements en matières premières, succès ou échecs stratégiques, timing : une guerre peut se solder par une victoire ou une déroute selon les orientations de chacun de ces points, lesquels sont loin de former une liste exhaustive de toutes les variables susceptibles d’influencer le cours des combats. Dans Le Loup gris, le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Senad Mavric s’associent à nouveau ; ils imaginent un char allemand de 188 tonnes baptisé Maus (la « souris ») capable de décimer les forces ennemies sans laisser la moindre trace de son passage, si ce n’est les épaves fumantes des machines rivales.
Ce récit uchronique mené tambour battant adopte le point de vue d’Ivana, lieutenant de l’armée soviétique. Alitée après avoir croisé le Maus, elle prévient ses supérieurs, sceptiques : « Aucun blindage de nos chars ne peut résister à un tel canon. » Nous sommes en 1947 et la guerre à l’est fait rage. Dans les champs de blé de Prusse-Orientale, six T-44 sont détruits avant de comprendre ce qui leur arrive. La direction générale du renseignement (NKD) s’en remet alors au seul témoin oculaire de l’événement. Et son représentant, Konstantin Karadine, ne tarde pas à annoncer à Ivana qu’il existe malheureusement des précédents… Le char super-lourd Maus semble être le secret le mieux protégé du conflit : indétectable, toujours au bon endroit au bon moment, il anéantit des colonnes ennemies en quelques minutes, puis disparaît.
Convaincant sur le plan graphique, Le Loup gris exploite la mise en service putative d’une machine nazie produite à seulement deux exemplaires (qui ont été laissés en jachère) pour s’immiscer au cœur des forces soviétiques. Jean-Pierre Pécau caractérise Ivana comme une femme forte et indépendante, mais par ailleurs craintive à l’idée de finir ses jours dans des centres de détention de sinistre réputation. Karadine la rassure en usant d’un humour à double sens : « Mettez-vous bien dans la tête que nous n’arrêtons pas les gens. Nous leur collons une balle dans la nuque, c’est plus économique et plus rapide. » Plus tard, quand elle doit monter une équipe afin de piéger le Maus, la démocratie reste lettre morte : elle finit par sélectionner ses hommes sur la seule base de leur dossier, sans leur permettre de s’y opposer. Ainsi, les organisations soviétiques apparaissent au mieux froides et implacables, même si le lecteur est appelé à s’y identifier. À ce propos, il n’est pas anodin qu’Ivana soit rétrogradée après être intervenue de manière impromptue en faveur de soldats russes sous la menace des canons allemands.
Bien ficelé, Le Loup gris se clôture par la traque du Maus par le Tortoise, un char prêté par les Alliés, et caractérisé par ses infrarouges et son amplificateur de lumière lui permettant de se déplacer sans mal en pleine nuit. C’est grâce aux caves d’un brasseur de bière, formant un dédale sous la ville, qu’Ivana et ses six équipiers, dont Evgeni, seul rescapé d’un premier contingent, vont parvenir à piéger la « Souris ». La séquence est efficace à défaut d’être originale. Et le lecteur pourra compléter cette lecture somme toute rapide par un dossier technique sur le Maus, figurant en appendice de l’album.
Le Loup gris, Jean-Pierre Pécau et Senad Mavric Delcourt, janvier 2022, 64 pages
Nouvel opus des Tortues Ninja aux éditions HiComics. « L’Invasion des Tricératons » se déploie sur fond de panique générale : des créatures extraterrestres pacifiques débarquent sur terre et sont accueillies, bien malgré elles, par une violence exacerbée…
Alors qu’elles reviennent à peine d’un voyage dans la Dimension X, les Tortues voient les Tricératons se rappeler à leur bon souvenir. Réduits en esclavage par Krang et ses sbires, ces dinosaures mutants aspirent à retrouver leurs terres originelles, sauf que les autorités y étant en place ne l’entendent pas de cette oreille. La Force de Protection de la Terre et l’agent John Bishop s’opposent ainsi violemment à la commandante Zom et les siens. Les Tricératons ont beau venir en paix, ils devront faire face aux félonies et attaques des hommes, sur fond de panique, morale et générale.
Cette incommunicabilité doublée d’une xénophobie forcenée n’est pas la seule critique fondue dans « L’Invasion des Tricératons », puisque plusieurs institutions en prennent pour leur grade. Le reporter Burne Thompson s’époumone en direct, avec sensationnalisme. « Ils ne font plus que lire des scripts pour répandre le message que les propriétaires des chaînes veulent faire passer », commente, las, John, le père d’April. Et ce n’est certainement pas l’élévation du Docteur Stockman au rang de héros qui revalorisera la profession à ses yeux. Les élus font l’objet de pareille défiance, puisque l’un des leurs se laisse manipuler par Bishop et lui assure carte blanche dans la gestion de la prétendue invasion des Tricératons. Il n’en faut pas plus pour que Manhattan se transforme en véritable zone de guerre, extraterrestres, FPT, Tortues, Dragons Pourpres ou encore clan Foot ayant successivement voix au chapitre. Raph’ résume bien la situation quand il évoque « ces fous (qui) visent tout ce qui bouge sans distinction ». Rarement la nature humaine, dans ce qu’elle a de plus belliqueux et irrationnel, n’aura été si bien mise à nu dans l’univers TMNT. Il suffit d’ailleurs de voir à quel point l’agent Bishop est content de « se salir les mains » pour comprendre le message critique sous-jacent.
Haletant, dépourvu de temps mort et choral, « L’Invasion des Tricératons » met aussi aux prises les Tortues et leur père, Splinter, désormais à la tête du clan Foot. Des divergences de vues poussent les quatre frères à se mettre au travers du chemin de leur maître. Ce dernier cherche à annihiler les Tricératons, tandis que Leo et les autres s’échinent à trouver une issue diplomatique à la crise. À cette occasion, de nouveaux schismes apparaissent dans la famille, ce qui donnera du grain à moudre aux auteurs pour les épisodes futurs. D’un côté, Splinter semble infantiliser les Tortues ; de l’autre, ces dernières peinent à accepter son départ pour le clan Foot et ses nouvelles méthodes, pour le moins expéditives. Quoi qu’il en soit, cette mise en question des institutions (médiatiques, politiques, policières, familiales) vient doubler les coutures narratives d’un épisode rythmé et spectaculaire, par ailleurs toujours excellemment mis en images.
TMNT : L’Invasion des Tricératons, Kevin Eastman, Tom Waltz, Damian Couceiro et Bram Revel HiComics, janvier 2022, 136 pages