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« Le Quai de Wigan » : immersion journalistique dans l’Angleterre populaire

La collection « Climats » des éditions Flammarion offre une nouvelle vie à l’ouvrage de George Orwell Le Quai de Wigan. Préfacé par Jean-Laurent Cassely, divisé en deux parties – l’une sur les conditions de vie de la classe ouvrière, l’autre sur le socialisme –, le livre paru en 1937 mêle le reportage journalistique et l’essai politique.

Difficile de faire plus glaçant que George Orwell quand il s’agit de portraiturer la classe ouvrière du nord de l’Angleterre. Qu’il décrive l’exiguïté et la saleté d’une pension collective, le travail harassant et périlleux dans les mines ou la précarité dans laquelle sont plongées les populations les plus modestes, il énonce sans ambages les conditions de vie pénibles d’individus sur lesquels il pose un regard compassionnel – bien que parfois émaillé de préjugés. Le Quai de Wigan comprend ainsi des descriptions rugueuses des villes industrielles et ouvrières de Yorkshire et Lancashire, ainsi que des activités souterraines inhérentes à la mine. George Orwell se penche longuement sur ces hommes au corps sculpté par l’effort, souvent de petite taille, parcourant des kilomètres sous la surface du sol, courbés, avant même de commencer à s’atteler à une tâche ingrate, exténuante et génératrice de résidus s’accrochant à la peau comme aux poumons. Des hommes qui, une fois leur travail terminé, rebrousseront chemin, pour rejoindre des maisons peu avenantes, alignées comme des sardines et souvent dépourvues de sanitaires. L’auteur recourt à l’observation participante, se mêle aux personnes dont il étudie et verbalise les conditions d’existence et déploie des trésors d’imagination pour rendre compte, au mieux, au plus juste, du caractère dangereux et pénible du métier de mineur, mais aussi des faibles ressources tirées de cette activité.

Dans sa seconde partie, plus théorique et approximative, George Orwell s’intéresse au socialisme, à ses valeurs sous-jacentes (liberté, justice), tout en s’employant à démontrer que ces dernières n’apparaissent plus qu’en filigrane, comme un diamant caché sous un tas de fumier, pour reprendre ses termes. Selon l’auteur, qui poursuivra sa critique du socialisme avec les monuments littéraires que sont 1984 et La Ferme des animaux, plusieurs obstacles se dressent sur la route des socialistes : des discours pompeux peu en phase avec l’électorat populaire, une forme d’excentricité, une croyance immodérée dans le progrès – et notamment technique, les jugements de classe ou encore le mépris de valeurs telles que le patriotisme ou la religion. Entretemps, Orwell aura aussi évoqué les propriétaires (modestes ou riches), l’opposition Nord/Sud ou encore le sentiment d’appartenance de classe de ceux qui, liés à l’élite intellectuelle, sont déclassés économiquement. Et, comme Dans la dèche à Paris et à Londres, il se sera porté à la hauteur des personnes dont il cherche à traduire les expériences de vie. Un exercice qui rappelle forcément Jack London et son excellent Le Peuple de l’abîme.

Le Quai de Wigan, George Orwell
Flammarion, avril 2022, 336 pages

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4.5

« Curiosités cartographiques » : une vérité partielle et partiale ?

Géographe et auteur de bandes dessinées, Jean Leveugle publie Curiosités cartographiques aux éditions Autrement. À l’aide d’une centaine de cartes, il y revient sur le caractère arbitraire et parfois absurde des cartes et de leurs conventions.

Jean Leveugle le précise dès l’avant-propos de Curiosités cartographiques : les cartes ne sont qu’une représentation imparfaite du réel, soumise aux aléas des conventions qui en déterminent les traits constitutifs (échelle, forme, couleurs, projections, etc.). Dans un ouvrage à la fois ludique et didactique, il s’échine à en présenter les tenants et aboutissants, mais aussi à se jouer de leurs limites. Ces dernières s’objectivent rapidement, à l’aide de deux célèbres exemples. Entre les pages 10 et 13, l’auteur expose ainsi à ses lecteurs le caractère arbitraire des orientations des mappemondes – la forme classique, faisant de l’Europe le centre du monde, semble annoncer la domination du Nord sur le Sud –, tandis que les projections se révèlent toujours insatisfaisantes soit à l’endroit de la taille des territoires, soit à propos de leurs formes (voire les deux à la fois !). La plus connue d’entre elles, celle de Mercator, exagère grandement les proportions des régions du Nord, déficit corrigé par la projection de Peters, qui sacrifie en revanche les angles. Un autre exemple édifiant apparaît page 20 et rend à l’Afrique sa grandeur effective : on peut y fondre rien de moins que les États-Unis, la Chine, l’Iran, l’Allemagne, la France, la Roumanie, l’Italie, la Turquie, la Norvège, le Royaume-Uni, la Suède, la péninsule ibérique, le Japon, la Bulgarie, la Finlande, la Pologne et le Groenland !

Cartographier, c’est choisir, avec subjectivité, et donc renoncer, ce qui peut nuire à la bonne compréhension des cartes. Prenons l’exemple des victimes des attentats islamistes : se pencher sur l’Europe peut donner l’impression d’un continent assiégé par des ennemis de la liberté, mais décentrer le regard en englobant le monde entier aide à relativiser, puisque la Syrie, l’Afghanistan, le Nigéria ou la Somalie connaissent des situations bien plus préoccupantes que les nôtres. Jean Leveugle reproduit cette analyse avec les déserts médicaux ou la pollution. Dans le premier cas, les territoires d’outre-mer peuvent voir leurs problèmes sous-estimés par les échelles choisies. Dans le second, il faut impérativement considérer l’Asie pour remettre l’Europe à sa juste place. La problématique des données incomplètes est encore plus édifiante quand il s’agit d’analyser la carte électorale américaine : Donald Trump semble l’emporter sur 80% du territoire, mais – élément cardinal n’apparaissant pas sur une carte lambda – les régions dominées par Joe Biden, celles du littoral, possèdent une densité de population bien plus importante que dans l’Amérique rurale. Et Curiosités cartographiques continue ses pérégrinations en s’intéressant au choix des couleurs (anxiogènes, dévalorisantes…) pour objectiver la présence des Roms ou le vote FN, en présentant la concentration des populations dans l’Asie du sud-est ou encore en se penchant sur la diagonale du vide féminin.

Lecture rapide mais non moins passionnante, l’ouvrage de Jean Leveugle pose un regard ironique sur une cartographie qu’il éclaire et met en critique dans un même élan. À cet égard, il s’inscrit en complément idéal de l’indispensable Les Cartes en question de Juliette Morel (Autrement, septembre 2021). Le non-initié y trouvera de quoi réfléchir sur ces représentations du monde qui, bien que sérieuses, continuent de présenter des biais et des angles morts. À mettre entre toutes les mains.

Curiosités cartographiques, Jean Leveugle
Autrement, mai 2022, 128 pages

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« Ma famille Afghane » : quand dessiner, c’est rendre vrai

Dans la veine des films d’animation aux discours politiques et nécessaires dans nos sociétés contemporaines, à l’image de Persepolis et Parvana, Ma famille Afghane permet de dire le monde d’hier, tout en éclairant celui d’aujourd’hui.

Synopsis de Ma famille Afghane : Kaboul, Afghanistan, 2001. Herra est une jeune femme d’origine tchèque qui, par amour, décide de tout quitter pour suivre celui qui deviendra son mari, Nazir. Elle devient alors la témoin et l’actrice des bouleversements que sa nouvelle famille afghane vit au quotidien. En prêtant son regard de femme européenne, sur fond de différences culturelles et générationnelles, elle voit, dans le même temps son quotidien ébranlé par l’arrivée de Maad, un orphelin peu ordinaire qui deviendra son fils…

L’animation pour dessiner le monde

L’animation s’impose, depuis quelques années déjà, comme le moyen privilégié pour mettre en lumière la complexité du monde. Un monde authentique qui s’anime par ces images dessinées. Un monde prouvant le pouvoir d’un cinéma longtemps associé à des histoires jugées triviales, enfantines. De nombreux films ont prouvé le contraire : l’animation, en liant le monde de l’enfance à celui des adultes, crée un univers commun instructif. Un univers dont les clés de compréhension traversent les générations et dont la violence, bien présente dans ses thèmes, reste suggérée avec une certaine pudeur.

Ce rapport à la violence n’incarne en rien une simplification du propos. Pour le dire autrement : lorsque les prises de vues réelles filment, l’animation dessine. D’une certaine manière, l’animation propose une nouvelle trinité : le monde, l’humain, la main. Le cinéma d’animation devient donc ce troisième œil nécessaire qui incarnerait un rapport au monde annexe et pourtant fondamental.

Les choses qu’on écrit, les choses qu’on dessine

Ma famille Afghane s’inscrit dans cette conception d’un cinéma du dessin direct : ce qui est vécu s’incarne par le dessin. Le film de Michaela Pavlátová est porté par un scénario d’une grande précision, écrit par Ivan Arsenyev, Yaël Giovanna Lévy et Petra Procházková, l’écrivaine du roman dont est adapté le film. Un scénario qui parvient à alterner la lumière et l’obscurité. Un scénario qui invente un monde qui effleure le documentaire, habité par des personnages de fiction sensibles, d’une grande intensité.

Michaela Pavlátová, réalisatrice tchèque diplômée l’École des arts appliqués de Prague, s’essaye ici pour la première fois à l’animation. Sa réalisation rejette toute forme de stylisation inutile en donnant matière au scénario avec véracité. Pavlátová ne cherche pas à bien faire et, de fait, fait bien car juste. Ma famille Afghane est un corps à corps, une manière d’incarner la vie vécue et écrite, par le dessin.

Récits de vies, récits de familles

Certes, Ma famille Afghane n’est pas autobiographique. Cependant, le minutieux travail de documentation opéré autour de l’univers géographique permet au film de toucher le spectateur et de rendre palpable la situation dramatique. En suivant ce choc des cultures, l’œuvre est une véritable immersion dans des questions d’altérité, de partage et d’apprentissage et tente de s’éloigner des clichés communs autour de l’Afghanistan. Ma famille Afghane a des allures de conte qui dit un désir de vivre, malgré une vision latente.

Il est vrai qu’il est difficile de dire que le film documente avec un réalisme immuable une situation qui reste lointaine. Mais la force de Ma famille Afghane est justement de ne pas chercher la perfection, un point de vue naturaliste constant. Non, Ma famille Afghane fonctionne tel un véritable récit familial plus universel qu’il nous semble. Un hommage aux Afghans qui semble dire que, parfois, il faut voir plus loin que les images réelles pour trouver la beauté, la vie, le vrai.

Bande-annonce – Ma famille Afghane

 

Fiche technique – Ma famille Afghane

Réalisation : Michaela Pavlátová
Scénario : Ivan Arsenyev, Yaël Giovanna Lévy et Petra Procházková
Durée : 1h20
Genre : Animation
Date de sortie : 27 avril 2022
Pays : France, République Tchèque, Slovaquie

« Bizarre Adventure de Hirohiko Araki » aux éditions Delcourt

Célèbre mangaka japonais, auteur de JoJo’s Bizarre Adventure, Hirohiko Araki se voit mis à l’honneur par les éditions Delcourt, qui proposent dans leur collection « Tonkam » un très beau coffret intitulé Bizarre Adventure de Hirohiko Araki.

Que de chemin parcouru entre Magical B.T. (1983) et Under Execution Under Jailbreak (1995) ! Pointillisme raffiné, hachures maniées en clerc, expressions faciales portées à incandescence, détails à foison dans les arrière-plans, science du mouvement… Il est difficile de nier, à la lecture des quatre one-shots composant le coffret Bizarre Adventure, que le style de Hirohiko Araki s’est affiné et stabilisé avec le temps. Lui-même affirme d’ailleurs s’être longtemps cherché au moment de concevoir ses premiers récits. Inaugurant les séries du mangaka à avoir été publiées, Magical B.T. a bien failli être jetée aux oubliettes, en raison d’un positionnement peu vendeur (actions répréhensibles, personnages ambigus, prénom résumé à des initiales…). L’histoire d’un garçon surdoué et facétieux employant la ruse et la magie pour parvenir à ses fins, et entretenant une relation indéfectible avec son meilleur ami, s’avère pourtant passionnante, parfois touchante, et toujours divertissante. Hirohiko Araki expose ses deux jeunes protagonistes aux moqueries, romances, malveillances ou opportunismes. Exploitant les dons de B.T., ils finissent invariablement par se tirer d’affaire.

Second tome du coffret, déjà plus mature dans le dessin, Gorgeous Irene est dans un premier temps axé sur une tueuse professionnelle. Dans un Japon corrompu, où la pègre a pignon sur rue et écoule sa drogue jusque dans les écoles, Irene est engagée par un jeune homme pour venger la mort de son père. Elle affronte Lauper, une impitoyable cheffe de gang, en recourant à son maquillage de combat, qui agit sur elle comme un puissant révélateur. On retrouve la même Irene dans un second récit ayant cette fois lieu à New York. Elle y rencontre Michael, qui s’en fera le protecteur et lui dispensera des conseils utiles, tandis que des individus peu scrupuleux essaient d’abuser de sa naïveté. Orpheline, Irene fait l’objet d’une traque obstinée mais garde toujours un coup d’avance sur ses adversaires. Les liens qui unissent Michael et Irene, l’érection de New York en personnage à part entière, les scènes d’action rendent cette histoire particulièrement haletante. B.T. fait aussi son retour dans Gorgeous Irene, à l’occasion d’une enquête policière alambiquée, et Dis bonjour à Virginia rappelle, un peu à l’image d’Alien, sorti trois années plus tôt, que l’espace est tout indiqué pour porter le suspense, l’effroi et pousser les protagonistes dans leurs derniers retranchements.

Baoh voit le jour en 1984. Il constitue probablement le point d’orgue de ce coffret. Sur fond de conspiration militaire, l’organisation secrète Dress a fait du jeune Ikurô, orphelin, une puissante arme de guerre sur laquelle elle a testé un parasite cybernétique capable d’en renforcer la force et de le doter de pouvoirs surhumains (liquéfier les tissus organiques, soigner ses blessures, résister à toutes sortes d’attaques, etc.). Échappé d’un laboratoire secret en compagnie de Sumire, qui a des dons de prédiction, il va se lier d’amitié avec elle tout en affrontant tous ceux, nombreux, qui se dresseront sur leur route. Spectaculaire, somptueusement mis en images, Baoh comporte des scènes humoristiques (la jalousie d’un garçon envers Ikurô), sensibles (l’affection envers Sumire) et critiques (contre les institutions gouvernementales), en plus de déployer des séquences d’action trépidantes. Mêlant avant l’heure X-Files, Terminator et X-Men, le récit de Hirohiko Araki se distingue aussi par la course contre la montre qui le sous-tend : plus longtemps Ikurô est en liberté, mieux il apprend à apprivoiser ses forces, qui ne cessent d’ailleurs de se décupler.

Recueil de quatre histoires, Under Execution Under Jailbreak débute par l’excellent « Peine de mort et évasion ». Un homme condamné à la peine capitale découvre une cellule truffée de pièges mortels. Tandis que les murs s’effritent et qu’un passage se fait jour vers l’extérieur, il craint que cela ne soit qu’un énième leurre et vieillit, année après année, en maudissant ceux qui le maintiennent captif et en admirant la vue entrouverte vers la liberté. Partagé entre l’envie de prendre la tangente et la peur de se faire avoir une nouvelle fois, il se cantonne à un immobilisme qui finira par avoir sa peau. « Dolce » narre la manière dont des conditions extrêmes peuvent affecter un homme et le pousser aux pires abjections. « Le Confessionnal » est un modèle d’histoires emboîtées les unes dans les autres et comporte son lot de cruautés. « Deadman’s Questions » clôture en beauté un recueil très engageant, qui ne fait que confirmer l’excellente facture d’un coffret si pas indispensable, au moins très recommandable.

Bizarre Adventure de Hirohiko Araki, Hirohiko Araki
Delcourt/Tonkam, avril 2022, 1080 pages

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4.5

« Movie Ghosts » : les fantômes de Hollywood

Les éditions Bamboo publient Movie Ghosts, de Stephen Desberg et Attila Futaki. Très référencé, amarré à la Cité des Anges, l’album met en scène un enquêteur qui a la particularité de… dialoguer avec les morts.

Billy Wilder, Joseph L. Mankiewicz, David Cronenberg, David Lynch : de tout temps, Hollywood a fait l’objet de descriptions peu à son avantage, de manière directe ou détournée. Stephen Desberg se penche à son tour sur la capitale du cinéma américain et, plus largement, sur la Cité des Anges qui l’accueille. Jerry Fifth, son personnage principal, est un enquêteur traînant son spleen dans ces bars légendaires où Bogart et Gardner descendaient autrefois. Il s’y lamente sur les femmes, s’y épanche sur ses acouphènes et y rencontre un homme, Cornell, qui n’y voit rien de moins que l’expression de ces « esprits arrachés à leurs espoirs ». Car Los Angeles les compte par milliers, ces talents mort-nés, à peine arrivés déjà disparus. Serait-ce donc leurs doléances lointaines que Jerry perçoit de manière indistincte ?

Magnifiquement mis en images par Attila Futaki, dont les teintes penchent souvent vers le rose-mauve, Movie Ghosts mène le lecteur du Millennium Biltmore aux villas de Beverly Hills, du Walk of Fame au Sunset Boulevard, des bars branchés aux cinémas diffusant les vieux films d’Orson Welles (La Soif du mal en l’occurence). Jerry enquête d’abord sur le meurtre de l’ancienne star Louise Sandler, avant de se pencher, à la demande de Louis B. Mayer, sur le carnet secret de la chroniqueuse hollywoodienne Gilda Ghitis. En toile de fond : romance, mœurs, maccarthysme et « une relation particulière avec l’au-delà » qui fait le sel de l’album et fera dire à Jerry, désormais en liaison avec une actrice s’étant suicidée soixante années plus tôt : « Notre relation est le parfait reflet de l’illusion hollywoodienne, l’union indéfinissable de deux êtres séparés par un écran, leurs sentiments filtrés par une toile argentée. »

Un diptyque intitulé Movie Ghosts ne pouvait qu’être le prétexte à un réexamen de l’histoire hollywoodienne. Cela passe par de multiples références, des comparaisons avec Jean Harlow aux affiches de Spielberg, Romero ou Hitchcock, sans compter ces fameuses listes noires auxquelles les studios ont participé de manière discrète du temps du maccarthysme. Stephen Desberg et Attila Futaki plongent Jerry Fifth dans une enquête au long cours, où le milieu du cinéma entre en résonance avec l’anticommunisme forcené. Louis B. Mayer n’est plus alors qu’une fumée diffuse annonçant un incendie ardent. Le dessin flatte l’œil, la cinéphilie pulse à chaque page et l’irruption du fantastique permet de dévoiler une histoire peu reluisante du Hollywood de l’après-guerre. Et au milieu de tout cela : un amour impossible, douloureux, réveillant des passions mais annonciateur d’un échec.

Movie Ghosts, Stephen Desberg et Attila Futaki
Bamboo, avril 2022, 72 pages

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4

« Sociologie des dirigeants de presse » : qui sont-ils ?

Julie Sedel publie aux éditions La Découverte, dans la collection « Repères », l’opuscule Sociologie des dirigeants de presse. Elle y revient sur leurs traits constitutifs et leur travail.

Ils sont PDG, managers, directeurs éditoriaux ou actionnaires. Ils occupent des postes de premier plan dans le secteur de la presse. À ce titre, ils peuvent se revendiquer d’être les coproducteurs du débat public. Les dirigeants de presse constituent une galaxie à part, moins visible que les éditorialistes ou les grands reporters, mais dont le rôle et l’influence méritaient d’être questionnés. C’est à cette entreprise délicate que s’astreint Julie Sedel, spécialiste du sujet et auteure de l’ouvrage Dirigeants de médias : Sociologie d’un groupe patronal (publié aux Presses Universitaires de Rennes).

Peu féminisés, les métiers de dirigeant de presse renvoient à une certaine homogénéité. Ceux qui en France en remplissent les fonctions sont généralement des hommes, nés Français, issus des classes moyennes et supérieures. Monique Dagnaud et Dominique Mehl pointent à leur endroit un certain déficit en attributs et titres symboliques (fréquentation de grandes écoles, carrière ministérielle), tandis que d’autres (Mayerhoffer, Pfetsch) leur reconnaissent un contrôle de ressources symboliques. Comme Julie Sedel le rappelle, leur évocation éditoriale (dans les essais, les biographies, les portraits journalistiques) répond souvent l’une de ces trois dimensions : hagiographique, critique ou négative.

Il n’était pas possible de traiter d’un tel sujet sans le contextualiser à l’aune de structures médiatiques précaires et changeantes. Après la Libération, le gros des bataillons des dirigeants de presse est issu de la Résistance, son travail est balisé par l’État, en raison de liens étroits avec les champs bureaucratiques et politiques. Les années 1980 marquent un profond bouleversement, puisque la libération du secteur audiovisuel effrite le contrôle étatique et installe (déjà) les managers à des postes-clés. Une tendance qui s’amplifie encore dans les années 2000, avec l’essor des capitaux étrangers, de la concentration médiatique et le remplacement de dirigeants au profil littéraire par des gestionnaires. D’un côté Patrick Drahi, de l’autre Mediapart, puisque des structures indépendantes voient parallèlement le jour.

Formant une élite culturelle où la reproduction sociale demeure la règle, les dirigeants de presse ne brillent pas par leur diversité, laissée aux animateurs ou aux journalistes. Dans un échantillon étudié par Julie Sedel, 40% d’entre eux étaient par exemple issus de l’Institut d’études politiques de Paris. Il est à noter qu’on compte en revanche peu d’énarques ou d’ingénieurs parmi eux. Issus des filières journalistique, militante, intellectuelle, économique ou politico-administrative, sélectionnés sur base démocratique, réputationnelle ou strictement professionnelle, se mouvant selon les règles du mercato parisien (parfois pour se bouter hors du monde médiatique), les dirigeants de presse se livrent à une grande variété de tâches sur lesquelles l’auteure revient brièvement : réseautage, réflexion éditoriale, résistance à la pression, fonctions de représentation, impératifs de gestion…

Sociologie des dirigeants de presse se clôture par la mise en débat de l’influence de ces personnalités médiatiques parfois discrètes mais toujours centrales. Si l’opuscule parvient à un tableau d’ensemble clair et relativement complet, il comporte peu de réelles surprises et doit avant tout se concevoir comme une introduction utile à la question.

Sociologie des dirigeants de presse, Julie Sedel
La Découverte, mai 2022, 128 pages

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3.5

« La Forêt immergée » : tous souris

Les éditions Delcourt accueillent le second tome de la trilogie Scurry. Mac Smith y met en vignettes un monde post-apocalyptique perçu à travers le point de vue de souris cherchant à préserver vaille que vaille leur colonie.

Second tome d’une trilogie, « La Forêt immergée » se structure autour de deux arcs narratifs appelés à se rejoindre. Réfugiée dans un nichoir, Pict est attaquée par des faucons et corbeaux, avant de faire le rencontre de Snag, dans un étrange refuge. « C’est le seul endroit dans le coin qui n’est pas inondé ou truffé de loups. » Parallèlement, Wix rencontre Atlas, un élan qui se propose de l’emmener vers l’endroit où est supposée se trouver Pict. Mais tous deux se trouvent pris en chasse par Erebus et sa meute de loups, prêts à planter leurs griffes et leurs crocs dans leur chair dès que l’occasion s’en présentera. Dans la colonie, qui se trouvait au cœur du premier épisode, Resher, Kessel et Orim continuent d’afficher leurs dissensions : le premier souhaite rejoindre au plus vite la ville, quand le dernier lui rappelle l’accord dont ils avaient convenu.

Dans un style toujours aussi proche du film d’animation, le scénariste et dessinateur Mac Smith accentue les menaces pesant sur les souris. Au manque de nourriture viennent ainsi se greffer, de manière démultipliée, les espaces inhospitaliers et les prédateurs. « La Forêt immergée » se distingue d’ailleurs par sa choralité, puisqu’il convoque quantité de nouveaux protagonistes, dont une tortue nommée Skoga, une trio de sœurs renardes appelées les Sorcières, Nyll, chef particulièrement fourbe d’un groupe de corbeaux, ou encore Minka, à la tête de souris sauvages de la forêt. À la fois sensible et spectaculaire, mais manquant un peu d’allant, ce second tome de Scurry tisse la toile d’un complot à peine éventé et applique aux animaux ayant survécu à l’apocalypse l’adage selon lequel l’homme est un loup pour l’homme.

Les rapports de domination, intra- et interespèces, occupent une place de choix dans l’album. On peut ainsi apercevoir des castors obéissant à un roi apparemment sénile, des corbeaux ayant formulé une double allégeance ou des loups se dévorer entre eux au moindre écart de conduite. Le monde agonisant constitue manifestement une pente glissante pour les uns et un tremplin inespéré pour les autres. En cela, Scurry se rapproche beaucoup d’un récit post-apocalyptique tel que The Walking Dead. On attend maintenant la conclusion d’une trilogie qui, mine de rien, aura brassé une multitude de thèmes (certes parfois de manière superficielle) tout en conservant une science du rythme et du divertissement.

Scurry : La Forêt immergée, Mac Smith
Delcourt, avril 2022, 120 pages

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3.5

« George Best, twist and shoot » : étoile filante

George Best, twist and shoot prend place dans la collection « Coup de tête » des éditions Delcourt. Le scénariste Kris et le dessinateur et coloriste Florent Calvez adaptent le roman Le Cinquième Beatles de Vincent Duluc et racontent l’ascension puis la chute d’un footballeur qui a fait les beaux jours de Manchester United dans les années 1960.

« C’était un personnage familier dont aucun Anglais ne restait jamais longtemps sans nouvelles, qu’il lise les pages people ou celles des sports. » George Best était fait de cette étoffe : à un génie footballistique qui lui valut reconnaissance et mirobolants contrats, notamment publicitaires, il a très vite juxtaposé tous les excès imaginables : voitures de luxe, sexe, drogues, alcool, nonchalance, caprices… Kris et Florent Calvez ne s’y trompent pas en érigeant sa maison, patiemment édifiée, en symbole de perdition : tape-à-l’oeil, dénuée de finesse, truffée de gadgets offerts par des industriels avant tout intéressés par l’aura du footballeur, elle suscitait la curiosité des badauds tout en étant moquée pour son ostensible laideur.

Remontons un peu le fil du temps. Page 14, le lecteur découvre la maison d’enfance de la future star de Manchester United. Chiche, sise dans un quartier populaire de Belfast, elle ressemble à s’y méprendre aux centaines d’autres qui l’entourent et l’enserrent. George Best est alors, mais plus pour très longtemps, ce « voyageur de 15 ans trop maigre, fils d’une ouvrière dans une fabrique de cigarettes et d’un employé des chantiers navals ». S’il s’affranchit de cette condition modeste, c’est uniquement à la faveur d’un recruteur anglais ayant tôt perçu son talent exceptionnel. À Manchester, il est censé travailler dans les bureaux d’une compagnie maritime en marge de ses entraînements. Obstiné, il claque la porte sans demander son reste ; il n’aspire qu’à tâter du ballon. On lui déniche alors un emploi fictif et il parvient, peu à peu, à faire son trou dans un environnement pourtant très concurrentiel, où de nombreux aspirants footballeurs se voient « renvoyés chez eux pour insuffisance de performances ».

Kris et Florent Calvez l’indiquent clairement : « L’air du temps changeait. Les Beatles fournissait le son et George, bientôt, s’occuperait de la chorégraphie. » Profitant d’abord d’une blessure pour obtenir sa première titularisation dans l’effectif professionnel de Manchester United, éclaboussant ensuite le Stamford Bridge (stade du FC Chelsea) de toute sa classe, il s’annonce au milieu des années 1960 comme un virtuose, agile, précis et compétiteur. Il demeure cependant « un gamin timide de Belfast dans un monde trop grand », ce qui expliquera, pour partie, sa rapide et terrible déchéance.

Bien sûr, « le swinging London n’aurait pas eu le même visage sans lui », mais George Best a cependant tout de l’étoile filante. Comme l’expose très bien cette biographie dessinée, le génie précoce souffrira de l’ivresse provoquée par la gloire (au sens propre comme au figuré). Il se noiera dans la fange de la célébrité et de la richesse, il peinera à honorer (humainement) un maillot alourdi par le fardeau de la catastrophe aérienne de 1958, qui coûta la vie, notamment, à huit joueurs de ManU. Il surnagera parfois dans un effectif limité, mais se fera surtout remarquer pour ses frasques extra-sportives et ses déclarations outrancières, et souvent fanfaronnantes. « Aucun joueur de football européen n’avait jamais suscité une attraction pareille », Best était devenu la première icône sportive de la publicité britannique, mais la locomotive de Manchester va dérailler et s’écraser dans le décor.

Brûlant la chandelle par les deux bouts, ce qui apparaît clairement dans l’album, l’attaquant de Manchester United doit faire un pas de côté, puis partir pour les États-Unis, où il enchaînera les transferts dans des équipes modestes. Plus tard, il connaîtra une faillite personnelle, la prison, la maladie. Son manque de fiabilité – il était parfois attendu à trois endroits en même temps –, sa rivalité contre-productive avec Bobby Charlton, son immense talent gâché par une attitude non professionnelle, irriguent à larges flots George Best, twist and shoot, qui n’oublie jamais, en plus de décrire un parcours fascinant, de souligner toutes les aspérités psychologiques qui s’y fondent.

George Best, twist and shoot, Kris et Florent Calvez
Delcourt, avril 2022, 88 pages

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3.5

Babysitter : Le Théorème drolatique de Monia Chokri

Babysitter le nouveau métrage de Monia Chokri est une œuvre mitigée. Traitant avec drôlerie les thèmes du féminisme et de la misogynie, le film est intéressant , bien qu’un peu inabouti.

Synopsis de Babysitter:  Suite à une blague sexiste devenue virale, Cédric, jeune papa, est suspendu par son employeur. Pour se racheter, il va avec l’aide de son frère Jean-Michel, s’interroger sur les fondements de sa misogynie à travers l’écriture d’un livre. De son côté, sa femme Nadine en proie à une dépression décide d’écourter son congé maternité. L’arrivée dans leur vie d’une baby-sitter au charme espiègle et envouteur, va chambouler leur existence.

Battle of the sexes

Babysitter de la Québécoise Monia Chokri était assurément un film qu’il fallait voir, tant son premier long métrage la Femme de mon frère nous avait emballée. Ce second film remplit un rôle qu’on attend d’un film en général : celui de nous surprendre, au moins de nous sortir d’une certaine torpeur cinématographique dans laquelle la succession d’œuvres un peu trop formatées a tendance à nous plonger.

Adapté de l’œuvre éponyme de  Catherine Léger par l’auteure elle-même, Babysitter est très fidèle à la pièce de théâtre. Un triple sujet est enchevêtré dans une comédie grinçante : le sexisme, la misogynie,  le féminisme. Gentiment ou férocement satirique selon les heures, le film n’oublie pas d’être également poétique.

De fait, Babysitter commence sur les chapeaux de roue, assez désagréablement il faut bien le dire : Cédric (Patrick Hivon) est avec ses collègues et amis à un match de MMA, nouveau symbole de la « super virilité » s’il en est. En plus du match, les marqueurs d’une époque pré- MeToo fleurissent : la bière à gogo, les discussions graveleuses sur les fesses de femmes swipées sur l’écran de leur portable. En effet, La séquence est assez pénible par le maelström incessant des visages en gros plan des différents protagonistes, parmi des hurlements qui tentent de couvrir la rumeur ambiante. La quintessence d’une certaine violence. Et c’est dans cette ambiance qu’un Cédric imbibé va voler un baiser à la présentatrice télé, à la vue de tous les spectateurs.

Ce prélude se termine abruptement par une scène stylisée sur le ring de MMA, qui n’est pas sans rappeler notre Julia Ducournau nationale, et on aura ainsi des fulgurances  horrifiques tout au long du film. Pour le reste, on est dans l’humour survitaminée.

Ce baiser sur la joue non consenti aura des répercussions retentissantes, auxquelles Jean-Michel (Steve Laplante), le propre  frère de Cédric ne sera pas étrangère. C’est ensemble qu’ils feront leur mea culpa de misogynes, car l’excès de féminisme affiché par le frère et l’hyper sexisme de Cédric  ne font finalement qu’un tout compliqué. Ils écrivent des lettres d’excuses tout en essayant de comprendre la racine de leur mal de mâles. Pendant ce temps, Nadine (Monia Chokri elle-même) se languit dans une dépression post-partum, indifférente au monde, offrant son dos nuit après nuit à Cédric qui ne semble pas non plus en vouloir davantage. Le bébé est ingérable, non géré, chacun étant noyé dans ses propres affres.

Entre alors Amy (Nadia Tereszkiewicz) la babysitter du titre , une gironde française aux boucles d’or qui apparaît comme un enchantement au milieu de tout ce désordre.  Cette Mary Poppins des temps modernes, en plus de s’occuper merveilleusement du bébé, va les emmener dans un univers magique bien particulier , celui des fantasmes sexuels auxquels bizarrement seul le misogyne avéré ne sera pas sensible.

Comme dans la pièce, Monia Chokri a mis beaucoup de choses avec son triple questionnement. C’est un peu foutraque, pas toujours très facile à suivre. Mais l’essentiel de sa démonstration est là. Les hommes n’y sont pas à leur avantage, avec encore un long chemin à parcourir pour se défaire d’une misogynie ambiante. Les femmes du film, Amy et Nadine, chacune à leur façon, semblent plus libérées de leur carcan, et plus particulièrement la jeune babysitter. Cependant, malgré une belle inventivité visuelle, Babysitter aurait encore gagné en étant bavard  différemment : peut-être moins de saynètes et plus de dialogues  plus construits et ramassés autour de ses thèmes, peut-être moins d’ellipses, voire peut-être des acteurs un peu plus convaincants. Babysitter gardera le rang de second dans la filmographie naissante de la cinéaste.

 

Babysitter – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=ZReiiUgjinU

 

Babysitter- Fiche technique

Réalisateur : Monia Chokri
Scénario : Catherine Léger, d’ après sa propre pièce
Interprétation : Patrick Hivon (Cédric), Monia Chokri            (Nadine), Nadia Tereszkiewicz (Amy), Steve Laplante (Jean-Michel), Hubert Proulx          (Tessier), Stéphane Moukarzel (Carlos), Nathalie Breuer (Brigitte)
Photographie : Joëlle Deshaies
Musique : Emile Sornin
Producteurs : Pierre-Marcel Blanchot, Fabrice Lambot, Catherine Léger, Martin Paul-Hus
Maisons de Production : Amérique Film, Phase 4 Productions
Distribution (France) : Bac Films
Durée : 87 min.
Genre : Comédie
Date de sortie :  27 Avril 2022
Canada – 2022

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La figure : visages qui hantent, symboles qui traversent, incarnations qui capturent

La figure n’est pas un simple visage : elle est incarnation, symbole vivant, présence qui traverse et hante. Du Joker maquillé au regard impassible du Driver, d’Eleven à Daenerys, des figures sacrées aux avatars filtrés : elle organise la reconnaissance, structure l’empathie, oriente la perception et nous force à répondre à son appel silencieux ou à son cri muet. Dans un monde saturé d’images anonymes, la figure reste ce qui nous regarde en retour et nous dépossède de notre indifférence.

Il suffit d’un regard fixe, d’un visage qui se fissure, d’une silhouette qui se détache du fond pour que l’image cesse d’être neutre et devienne figure : une présence qui incarne, une intensité qui traverse, un symbole qui impose sa loi.
La figure n’est pas simple représentation : elle organise la reconnaissance, structure l’empathie, oriente la perception, nous force à répondre à son appel ou à son silence.
Dans un monde saturé d’images anonymes, la figure est ce qui reste : le visage qui hante, le corps qui parle sans mots, la forme qui nous regarde en retour et nous dépossède de notre indifférence.

La figure n’est pas un simple motif visuel : elle est la manière dont l’image se fait chair, dont une idée, une émotion, une force se donne corps et regard. Elle traverse le cinéma, les séries, la peinture, la photographie, les avatars numériques – non comme illustration, mais comme incarnation : une présence qui appelle, qui blesse, qui oblige. Lacan y verrait l’objet a incarné : le visage n’est pas sujet, il est ce qui manque au sujet, ce qui le fascine et le dépossède en même temps. Deleuze y lirait un devenir-figure : la silhouette qui se détache du fond n’est pas représentation, mais intensité, ligne de fuite qui traverse le plan et le spectateur. Merleau-Ponty ajouterait que la figure est chair visible : elle n’est pas vue de l’extérieur, elle nous regarde, elle nous touche, elle fait du corps percevant un corps perçu. Levinas verrait dans le visage l’appel éthique : il n’est pas objet, il est l’autre qui interdit le meurtre, qui impose la responsabilité. Nous ne regardons pas la figure ; elle nous regarde, elle nous traverse, elle nous capture dans son appel silencieux ou dans son cri muet.

La figure au cinéma : incarnation qui impose, présence qui hante, intensité qui traverse

Le cinéma fait de la figure une présence irréductible : un visage, un corps, une silhouette qui deviennent plus que des personnages – des symboles, des vecteurs d’émotion, des forces qui traversent l’écran. Dans Joker, le maquillage blanc, le sourire rouge, les yeux noirs ne sont pas masque : ils sont figure culturelle, incarnation du chaos, de la rupture, de l’ambiguïté morale qui contamine le spectateur. Le visage du Joker n’est pas vu ; il regarde, il hante, il impose sa présence jusqu’à ce que l’on sente le rire monter malgré soi. Dans Drive, le Driver est figure minimaliste : peu de mots, visage impassible, regard fixe – sa présence magnétique ne vient pas de l’action, mais du silence, de la retenue, de l’intensité contenue qui traverse chaque plan. Le corps du Driver n’est pas personnage ; il est icône, il est manière d’habiter l’image avec une froideur qui fascine et terrifie. Chez Denis Villeneuve dans Blade Runner 2049 ou Dune, la figure est monumentalité : visages sculptés par la lumière, silhouettes qui se découpent contre des paysages immenses – la figure n’est pas humaine ; elle est puissance, elle traverse le cadre pour imposer une présence qui dépasse l’individu. La figure cinématographique n’est pas représentation ; elle est incarnation : elle impose, elle hante, elle traverse le spectateur jusqu’à ce qu’il se sente regardé par elle.

La figure dans les séries : archétypes qui hantent, identités qui se fissurent, projections qui traversent

Les séries font de la figure un repère culturel longue durée : un personnage qui devient archétype, un visage qui hante les saisons, une identité qui se projette sur le spectateur. Dans Stranger Things, Eleven n’est pas seulement personnage : elle est figure de vulnérabilité puissante, incarnation d’une sensibilité extrême mêlée à une force destructrice. Son crâne rasé, ses yeux noirs, sa voix brisée deviennent symboles : elle traverse les écrans pour incarner la blessure et la puissance, l’empathie et la rage, l’enfance volée et la révolte. Dans Game of Thrones, Daenerys est figure mythique : elle commence comme victime, devient libératrice, finit tyran – son visage, ses cheveux argent, ses dragons deviennent symboles de pouvoir, de justice, de chute. La figure évolue, se fissure, se renverse : elle hante les saisons comme une projection collective de l’ambition et de la destruction. Dans The Leftovers ou Westworld, les figures sont hantées : visages qui portent les traumas, corps qui sont traversés par des souvenirs ou des programmes – la figure n’est pas fixe ; elle est traversée, fissurée, habitée par ce qui la dépasse. La figure sérielle n’est pas personnage ; elle est archétype vivant : elle hante, elle projette, elle traverse le spectateur jusqu’à ce qu’il se reconnaisse en elle – ou qu’il la refuse.

La figure dans les arts visuels : symboles qui appellent, silhouettes qui hantent, présences qui traversent

Dans la peinture, la sculpture et la photographie, la figure est geste d’incarnation : une manière de donner forme à une idée, une émotion, une intensité qui appelle ou repousse. Les figures sacrées (Vierges, Christs, Bouddhas) condensent des émotions collectives : compassion, crainte, admiration – elles ne représentent pas ; elles appellent, elles traversent le regard pour imposer une réponse éthique ou mystique. La figure sacrée n’est pas vue ; elle regarde, elle hante, elle organise l’empathie ou la terreur. Dans l’art contemporain, les casseurs d’images (Géricault, Bacon, Sherman) déconstruisent la figure : visages effacés, corps fragmentés, silhouettes brisées – la figure devient critique, elle expose la violence de la représentation, elle traverse le spectateur pour lui montrer que le visage n’est jamais innocent. Chez Bill Viola ou Marina Abramović, la figure est présence prolongée : visages immobiles qui fixent le spectateur pendant des heures, corps offerts à l’épreuve – la figure n’est pas vue ; elle est vécue, elle hante par sa durée, elle impose une relation qui dure. La figure visuelle n’est pas représentation ; elle est appel : elle traverse, elle hante, elle organise l’empathie ou la distance jusqu’à ce qu’elle devienne ineffaçable.

La figure numérique : avatars qui se recomposent, filtres qui habitent, identités qui se fissurent

Dans le numérique, la figure devient modulable, filtrée, simulée : elle n’est plus fixe, elle se transforme selon les plateformes, les algorithmes, les désirs. L’avatar est figure recomposée : une version choisie, idéalisée, construite pour être vue – il incarne une identité projetée, une manière d’être qui n’est pas tout à fait soi. Mais l’avatar peut devenir autonome : il échappe, il agit indépendamment, il possède à son tour le sujet originel. Les filtres modifient les visages : ils lissent, agrandissent, colorent – la figure devient effet, elle est habitée par une intention externe qui la fait plus belle, plus jeune, plus conforme. Dans les deepfakes, la figure est capturée : un visage habité par une autre voix, un autre corps, une autre intention – l’identité n’est plus fixe ; elle est traversée, possédée, fissurée par la technique. La figure numérique n’est pas représentation ; elle est simulation : elle se recompose, elle se fissure, elle traverse le regard jusqu’à ce qu’il doute de ce qu’il voit – et de qui il est.

La figure comme forme culturelle

La figure n’est pas un simple visage ou un corps représenté : elle est la manière dont l’image incarne une idée, une émotion, une force qui traverse et hante. Elle organise la reconnaissance, structure l’empathie, oriente la perception, nous force à répondre à son appel silencieux ou à son cri muet. Dans un monde saturé d’images anonymes et interchangeables, la figure est ce qui reste : le visage qui regarde en retour, le corps qui parle sans mots, la silhouette qui impose sa présence. Elle n’est pas vue ; elle voit : elle traverse, elle hante, elle capture. Et dans cette capture réside la vérité contemporaine : nous ne regardons pas les figures ; elles nous regardent, elles nous traversent, elles nous dépossèdent de notre indifférence – et parfois, elles nous font être autrement.

Sentinelle sud : cent familles

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Le conflit ici, parce qu’on revient de là-bas. Se perdre dans la vie civile, après s’être trouvé sous les drapeaux. Avec Sentinelle sud, Mathieu Gérault filme le retour de guerre en convoquant polar et drame social. Une jonction de genres réussie malgré quelques facilités.

Le « retour de guerre » est un véritable genre du cinéma français qui, de façon curieuse, met souvent l’illusion au cœur de ses intrigues. Le Retour de Martin Guerre, Un héros très discret et Dheepan (tous deux d’Audiard), Le Retour du héros… autant de titres pour autant de récits porteurs d’affabulations. Comme si une partie de la production hexagonale, pourtant consciente de l’histoire guerrière du pays, ne pouvait se résoudre à accepter l’extraordinaire de l’épreuve du feu, à le penser autrement que par la duperie. Ironiquement, même quand le vétéran dit la vérité, tel le Colonel Chabert de multiples fois joué sur grand écran, le personnage est écrasé par le poids de la vie civile et finit par se déclarer usurpateur. Le premier film de Mathieu Gérault, Sentinelle sud, adopte cette récurrence du mensonge en contraignant le soldat Christian Lafayette, revenu d’Afghanistan, à élucider les faux-semblants d’une ultime mission qui a mal tourné. Une quête douloureuse puisqu’elle implique deux autres rescapés, Mounir et Henri, frères d’armes blessés l’un au corps et l’autre à l’esprit, et confronte Christian au « père », le commandant de son ancienne unité.

D’ici et là-bas

Sentinelle sud rend compte du caractère désabusé des survivants et met en scène leur solitude après des mois en commun dans les reliefs afghans. Plusieurs séquences d’intérieur forgent leur enfermement (dont la première en boîte de nuit), ce qui confère toute sa valeur au cerf-volant déployé dans le ciel par Christian pour trouver une respiration. Le jouet aux couleurs afghanes pointe aussi son envie de repartir au combat, un désir contrarié dont le film profite pour importer le conflit en France. Donnée incontournable du front, le trafic de pavot s’immisce ainsi dans la nouvelle vie des soldats démobilisés pour les mener dans les griffes du banditisme. Cette situation entraîne un braquage qui singe la geste guerrière, entre fusil M-16 et sable filant entre les doigts de Christian comme dans les lointaines montagnes. Autre reviviscence du personnage, dont l’intérêt doit beaucoup à l’interprétation habitée de Niels Schneider, un enregistrement sonore le replonge impuissant et meurtri au cœur de la mission fiasco qui a ravagé son unité.

Mathieu Gérault exploite également la masculinité de l’armée pour l’opposer en creux avec le monde plus féminin du civil. La première scène de Sentinelle sud dévoile la frustration sexuelle de Christian face à une danseuse de boîte de nuit, la deuxième place le soldat entre une policière et une juge pour rendre des comptes sur la bagarre qui a ponctué la soirée, il est plus tard réprimandé par sa collègue du supermarché. Il ne manque alors plus à cette dialectique des sexes qu’à connaître sa synthèse malicieuse quand Christian et Mounir, ivres morts, expurgent leur mal-être habillés en femmes. Si le procédé du cinéaste est pour le moins binaire, il introduit la difficulté de Christian à mener sa relation avec Lucie, l’ergothérapeute qui s’occupe d’Henri, faute d’avoir fréquenté des femmes durant son temps militaire.

Familles (de cinéma)

Avec ces qualités, il est d’autant plus regrettable que Sentinelle sud invoque des imaginaires cinéphiles sans les travailler suffisamment. Par exemple Christian interrompt sa récolte de bijoux dans une scène de braquage, relative à la partie « polar » du long-métrage, car il entend une employée pleurer. Il se poste devant elle et lui hurle de s’arrêter, ne respectant plus le minutage du vol. Or, à aucun moment la subjectivité de la malheureuse n’aura été développée, le spectateur la découvre soudain en train de craquer psychologiquement, comme tant de personnages similaires dans d’innombrables braquages de cinéma avant elle. Elle n’incarne que la figure imposée d’un genre, à l’image de Lucie, l’horizon amoureux de Christian dans la veine plus « sociale » du film. L’ergothérapeute n’a pas une scène sans le soldat, son point de vue demeure dès lors limité et Mathieu Gerault fait même l’économie de lui révéler les agissements criminels de Christian. Il s’ajoute que la caractérisation des personnages de Sentinelle sud doit beaucoup à d’autres films, en l’occurrence américains. Dans une relation filiale avec son supérieur, Christian est un militaire taiseux, inadapté hors de son milieu et critique de la vie civile, rappelant John Rambo. Son camarade Mounir a perdu sa mobilité et sa virilité tel le Ron Kovic de Né un 4 juillet, en plus d’être rejeté à son retour en France pour ses faits d’armes. De son côté Henri, pourtant affable, finit par se retourner contre le commandant qui a causé sa folie, comme « Grosse Baleine » dans Full Metal JacketEt enfin ce commandant, le « père », mène sa propre guerre en ignorant sa hiérarchie à l’instar du Kurtz d’Apocalypse Now.

Le film sait néanmoins tirer parti de ses tutelles cinématographiques. Les registres de la guerre, du polar et du drame social offrent chacun à Christian, ancien enfant de la DDASS, l’hypothèse d’un foyer (l’armée, la mafia, l’amour de Lucie). Le parcours du personnage en vient ainsi à mettre en abyme celui du long-métrage au sein des genres qu’il convoque. Serein et baigné d’une lumière qui transperce les nuages, le choix final de Christian, et donc du film, n’en a que plus d’impact. Comme une identité finalement trouvée.

Sentinelle sud – Bande-annonce

Sentinelle sud – Fiche technique

Réalisation : Mathieu Gérault
Scénario : Mathieu Gérault avec la collaboration de Noé Debré et Nicolas Silhol
Interprétation : Niels Schneider, Sofian Khammes, India Hair, Denis Lavant
Photographie : Laurent Brunet
Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Production : David Coujard
Durée : 1h36
Genres : retour de guerre, polar, drame
Pays : France
Date de sortie : 27 avril 2022

Severance : l’envers du miroir

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Disponible sur Apple TV+ depuis le 18 février, Severance est une série basée sur un concept technologique qui pirate l’humanité, l’hameçonnant avec un service pour mieux la dominer. Une trame héritière de Black Mirror, mais dont l’histoire unique préférée au format d’anthologie cultive la singularité.

Qui n’y a jamais pensé ? Se dissocier de soi-même. Grâce à la technologie, partitionner son esprit afin que le travail n’empiète plus sur la vie personnelle et vice-versa. Après tout, la nature a prévu un mécanisme de dissociation en cas de traumatisme, alors pourquoi y recourir de façon volontaire et scientifique ne serait pas profitable à l’humanité ? La série de Dan Erickson, Severance, convoque ce fantasme technophile (ou technophobe, selon la sensibilité de chacun) avec ses personnages partagés entre un « inter », qui travaille dans une corporation nommée Lumon Industries, et un « exter », qui reprend la main une fois sorti de l’ascenseur de la société.

Severance (littéralement dissociation) introduit le spectateur dans son univers déroutant à travers les yeux d’une nouvelle employée, Helly. La jeune femme se réveille dans une salle de réunion sans souvenir de sa vie extérieure. Si la personnalité de son exter est préservée, ainsi que sa culture générale, Helly à l’intérieur de Lumon est une étrangère à elle-même. Elle ignore jusqu’au pourquoi de son engagement au « raffinement des macrodonnées », parmi trois collègues vissés devant leur écran d’ordinateur, dont le chef de service Mark. Le quatuor, au début improbable, se soude au fil des neuf épisodes de la première saison pour se rebeller contre Lumon et questionner la dissociation.

Un univers atomisé et orwellien

Figure de proue de Severance, la dissociation charrie au-delà d’elle-même une atomisation des différentes strates des relations humaines. À un niveau global, elle fractionne la ville entre les anti-dissociations et les salariés de Lumon. Dans l’entreprise, la direction organise savamment une défiance entre les départements pour en tenir les équipes séparées. De façon interindividuelle, l’arrivée d’Helly dans le service, filmée de son point de vue puis de celui de Mark, montre comment les positions respectives des personnages les mettent en conflit sans qu’ils le veuillent. Individuellement, la dissociation engendre aussi une concurrence entre les deux consciences de l’individu. Par exemple Helly (l’employée) transmet plusieurs demandes à son exter pour qu’elle démissionne, toutes refusées, ce qui provoque un bras de fer entre les deux versions de la jeune femme. Enfin, Severance va jusqu’à confronter un inter avec lui-même dans la « salle de coupure » de Lumon, où un un travailleur jugé fautif doit lire un texte d’excuses soumis à un détecteur de mensonges. Toute fausse contrition de l’intéressé est alors identifiée. Quand il est intimement sûr de son bon droit, l’exercice peut durer des heures jusqu’à ce que, épuisé, il en vienne vraiment à estimer avoir mal agi et raccorde ses pensées avec son discours.

Si cette atomisation à plusieurs niveaux sert les intérêts privés de Lumon, elle participe en outre de la dimension orwellienne de Severance : culte du fondateur de la corporation, surveillance et contrôle des employés, absence de contre-pouvoir, novlangue dont un fameux aphorisme « unis dans la dissociation (1) ». Avec ses faux raccords volontaires dans les couloirs froids et dédaléens de la firme, la réalisation de la série rend d’autant plus sensible l’engloutissement du libre arbitre et du sens pour les employés dans la puissante structure.

L’héritage contrarié de Black Mirror

Le ressort dissociatif et son utilisation dans un cadre orwellien font de Severance une série héritière de Black Mirror. Comme son aînée britannique, produite depuis sa saison 3 par Netflix, Severance est d’ailleurs issue d’une structure questionnée sur son respect de la vie privée, en l’occurrence Apple. Soit une preuve de plus que le ruban de Moebius cher à Jean Baudrillard, postulant la critique d’un système comme un chemin qui mène à son renforcement, est constitutif de la postmodernité. La série de la marque à la pomme se distingue néanmoins de Black Mirror en étant une fiction aux épisodes interdépendants. À ce titre Severance entremêle au concept de dissociation des éléments classiques d’une série télévisée : des personnages évolutifs, le développement de romances, des révélations, etc. Cette matière humaine injectée en continu dans le récit fait toute la différence avec le format anthologique de Black Mirror, qui confine les personnages à un horizon d’une heure de fiction (en moyenne) où ils sont intégralement soumis au concept dystopique choisi pour l’épisode.

De fait, les évolutions dramatiques de Severance se font le terreau d’une résistance humaine face à l’asservissement technologique. Ignorant leur relation passée lorsqu’ils se côtoient à Lumon, Mark et son ancien amour en viennent ainsi à recréer une affection partagée. De son côté Irving, le collègue de Mark, est caractérisé en artiste au cours de la saison. Il peint chez lui ce que son inconscient enregistre dans les locaux de la firme et contourne de la sorte la dissociation. L’enjeu de Severance pourrait dès lors se résumer à une réplique de Mark quand il tente de rassurer Helly à son arrivée à Lumon : « Une vie est possible ici (2). » Un propos symbolique d’une série peut-être plus optimiste qu’elle n’y paraît, faisant écho à la célèbre formule de Ian Malcolm dans Jurassic Park : « La vie trouve toujours un chemin (3). »

(1) « United in dissociation. »
(2) « There’s a life to be had here. »
(3) «Life finds a way. »

Severance saison 1 – Bande-annonce

Severance – Fiche technique

Création : Dan Erickson
Interprétation : Adam Scott, Britt Lower, John Turturro, Zach Cherry, Patricia Arquette
Une saison de neuf épisodes disponible en 2022
Durée moyenne d’un épisode : 50 minutes
Genre : anticipation
Pays : États-Unis
Diffusion : Apple TV+